LES GUAYCURUS.

—C'est votre dernier mot, señorita?

—Le dernier.

—Mais une telle obstination est de la folie.

—Peut-être; dans tous les cas elle me venge de vous et c'est tout ce que je puis désirer dans le malheureux état où je suis réduite par votre coupable conduite.

—C'est à la mort que vous marchez.

—Je l'espère, mais vous ne m'avez demandé que quelques minutes d'entretien, elles sont presque écoulées, dispensez-vous donc, señor, de me parler davantage, car je ne vous répondrai plus; d'ailleurs, je sens, au mouvement du palanquin, que vos bandits reprennent leur route.»

En effet, la caravane commençait à descendre le versant de la montagne; le sentier se rétrécissait de plus en plus, et une plus longue conversation devenait matériellement impossible.

«Oh! Malheur sur vous!» s'écria le marquis avec rage.

La jeune fille ne lui répondit que par un éclat de rire moqueur.

Don Roque lui fit un dernier geste de menace, enfonça les éperons dans les flancs de son cheval, le fit bondir en avant et alla se placer au centre de la petite troupe.

Le capitão avait pris pour la marche ses dispositions en soldat aguerri et en coureur des bois expérimenté.

Les soldados da conquista, habitués de longue date à guerroyer avec les Indiens, dont ils connaissaient toutes les ruses, avaient été par lui disséminés en avant et sur les flancs de la caravane, avec ordre d'éclairer la route et de fouiller avec soin les buissons à droite et à gauche.

Les chasseurs métis, formés en une seule troupe compacte, s'avançaient, le fusil sur la cuisse, le doigt sur la détente, l'œil et l'oreille au guet, prêts à faire feu au premier signal.

Les nègres esclaves, dans lesquels, bien qu'ils fussent armés, le capitão, avec raison, n'avait pas grande confiance, formaient l'arrière-garde.

La caravane ainsi disposée ne laissait pas que de présenter une ligne assez étendue et surtout imposante; elle se composait de cinquante-cinq hommes en tout, dont quarante-cinq environ étaient des gens résolus, habitués depuis longtemps à parcourir le désert, et sur lesquels, avec raison, on pouvait compter le cas échéant. Quant aux dix qui restaient, c'étaient des esclaves nègres ou mulâtres qui n'avaient jamais vu le feu, avaient une horreur instinctive des Indiens, et au cas d'une attaque devaient, selon toutes les probabilités, lâcher pied à la première décharge.

Le marquis, malgré les sombres prévisions du capitão, ne pouvait se persuader que les Indiens osassent attaquer une troupe aussi nombreuse et aussi bien armée que la sienne de fusils et de pistolets; il taxait intérieurement don Diogo de lui avoir exagéré le danger, afin de capter sa confiance et de faire valoir à ses yeux les services qu'il serait censé lui rendre pendant l'expédition.

Cependant, comme, à part cette exagération qu'il supposait exister dans les renseignements que lui avait fournis le capitão, il ne se dissimulait pas que la position dans laquelle il se trouvait, sans être désespérée, était cependant difficile; que la trahison, ou du moins l'abandon de son guide le laissait dans une situation assez embarrassante, il n'était pas fâché que de son propre mouvement le capitão eût assumé sur lui la responsabilité du commandement et se fût ainsi chargé de le tirer d'affaire, ce à quoi il convenait que lui n'aurait jamais réussi. Le marquis commettait une grave erreur; erreur pardonnable en ce sens que, depuis un an à peine en Amérique, il n'avait jamais été mis à même par les circonstances de porter un jugement sain sur ce qui se passait autour de lui, ni sur les hommes avec lesquels le hasard le mettait en rapport.

Élevé en Europe, membre de la plus haute et de la plus orgueilleuse noblesse du vieux monde, dont il avait dès l'enfance adopté tous les préjugés; habitué à la vie facile et sans arrière-pensée des castes riches, il ignorait ces natures fortes, ces organisations vigoureusement trempées, qui ne se rencontrent que dans les pays placés sur la limite de la barbarie, et pour lesquelles le dévouement et l'abnégation sont une des conditions vitales de l'existence. Aussi ne pouvait-il les comprendre, et malgré ce que lui avait presque prouvé Diogo pendant le court entretien qu'il avait eu avec lui, conservait-il au fond du cœur une secrète arrière-pensée qu'il ne s'avouait peut-être pas à lui-même, mais qui lui faisait, à son insu, chercher dans le dévouement si loyalement vrai et naïf de cet homme un calcul d'intérêt ou d'ambition.

Cependant la caravane descendait lentement la montagne, éclairée à droite et à gauche par les soldats envoyés par le capitão en batteurs d'estrade.

Au fur et à mesure que les voyageurs s'approchaient du désert, le paysage changeait et prenait un aspect plus imposant et plus grandiose. Quelques minutes encore, et la descente serait terminée.

Don Roque s'approcha de don Diogo, et, lui touchant légèrement l'épaule:

«Eh bien! lui dit-il en souriant, nous voici bientôt dans la plaine, et nous n'avons vu âme qui vive; croyez-moi, capitão, les menaces faites par les Indiens ne sont que des rodomontades, ils ont essayé de nous effrayer, voilà tout.»

L'Indien regarda le marquis avec une stupéfaction profonde.

«Parlez-vous sérieusement, Excellence, répondit-il, croyez-vous réellement ce que vous dites?

—Certes, cher don Diogo, et tout me donne raison, il me semble.

—Alors il vous semble mal, Excellence, car je vous certifie, moi, que les Guaycurus n'ont rien avancé qu'ils n'aient l'intention de tenir, et avant peu vous en aurez la preuve.

—Redouteriez-vous une attaque? fit le marquis avec un commencement d'inquiétude.

—Une attaque, non peut-être pas tout de suite, mais au moins une sommation.

—Une sommation! De la part de qui?

—Mais de la part des Guaycurus, probablement.

—Allons donc, vous voulez rire. Sur quoi basez-vous une telle supposition?

—Je ne suppose pas, Excellence; je vois, voilà tout.

—Comment, vous voyez?

—Oui, et il vous est facile d'en faire autant, car, avant un quart d'heure, l'homme que je vous annonce sera devant vous.

—Oh! Oh! Voilà qui est fort.

—Tenez, Excellence, reprit-il en étendant le bras dans une certaine direction, voyez-vous ces herbes qui frissonnent et se courbent par un mouvement régulier.

—Oui, je les vois; après?

—Vous remarquez, n'est-ce pas, que ce mouvement n'est que partiel et se rapproche incessamment de nous?

—En effet, mais qu'est-ce que cela prouve?

—Cela prouve, Excellence, qu'un Indien arrive sur nous au galop, et probablement cet Indien est porteur de quelque important message qu'il est chargé de nous communiquer.

—Allons donc! Vous plaisantez, capitão.

—Pas le moins du monde, Excellence, bientôt vous en aurez la preuve.

—Je ne le croirai que lorsque je le verrai.

—S'il en est ainsi, reprit le capitão en dissimulant un sourire, croyez donc alors, Excellence, car le voici!»

Le marquis regarda.

En ce moment, un Indien guaycurus, armé en guerre et monté sur un magnifique cheval, émergea tout à coup des hautes herbes et s'arrêta fièrement, en travers du sentier, à portée de pistolet des Brésiliens, en agitant entre ses mains une peau de tapir qu'il faisait flotter comme un étendard.

«Feu sur ce bribon! s'écria le marquis en épaulant sa carabine.»

Le capitão l'arrêta vivement:

«Gardez-vous en bien! lui dit-il.

—Comment! N'est-ce pas un ennemi? reprit le marquis.

—Cela peut être, Excellence; mais, en ce moment, il vient en parlementaire.

—En parlementaire, ce sauvage! Vous vous moquez de moi sans doute, s'écria le marquis en haussant les épaules.

—Nullement, Excellence, écoutons ce que cet homme a à nous dire.

—A quoi bon? fit-il avec mépris.

—Quand ce ne serait que pour connaître les projets de ceux qui nous l'envoient, il me semble que ce serait déjà assez important pour nous.»

Le marquis hésita un instant, puis rejetant sa carabine en bandoulière.

«Au fait, c'est possible, murmura-t-il, mieux vaut le laisser s'expliquer; qui sait ce que ces Indiens peuvent avoir résolu entre eux, peut-être désirent-ils traiter avec nous?

—Ce n'est pas probable, répondit en riant le capitão; mais, dans tous les cas, si vous me le permettez, Excellence, je le vais interroger.

—Faites, faites, don Diogo, je suis curieux de connaître ce message.»

Le capitão s'inclina; puis, après avoir jeté à terre son tromblon, son sabre et son couteau, il se dirigea au trot de son cheval vers l'Indien, toujours immobile comme une statue équestre en travers du chemin.

«Vous êtes fou, s'écria don Roque en s'élançant vers lui; comment, vous abandonnez vos armes; vous voulez donc vous faire assassiner?»

Don Diogo sourit en haussant les épaules avec dédain, et, retenant le cheval du marquis par la bride pour l'empêcher d'avancer davantage:

«Ne voyez-vous donc pas que cet homme est sans armes?» dit-il.

Le marquis fit un geste de stupéfaction et s'arrêta; il n'avait pas remarqué cette particularité.

Le capitão profita de la liberté qui lui était laissée pour se remettre en route.

Le vaste territoire du Brésil est habité aujourd'hui encore par de nombreuses tribus indiennes répandues dans les sombres forêts et les vastes déserts qui couvrent ce pays.

Si on croyait ces tribus toutes issues d'une même nation ou offrant les mêmes caractères de sociabilité, on commettrait une grave erreur; rien au contraire n'est plus différent que leurs mœurs, leurs usages, leurs langues et leur organisation particulière. On ne connaît guère en Europe, et ce à peine de nom, que les Botocudos ou Botocudis, qui doivent cette pseudo-renommée à leur voisinage des établissements brésiliens et à la férocité qu'ils déploient dans leurs guerres contre les blancs. Ces Indiens, qui n'ont d'autre qualité qu'une haine poussée au plus haut degré pour le joug tyrannique de l'étranger, ne sont à part cela nullement intéressants. Sales, plongés dans la plus complète barbarie, anthropophages même, ils ont, dans leur aspect farouche, quelque chose de répugnant à cause de l'horriblebotoque, ou rondelle de bois d'une largeur de plusieurs pouces, qu'ils s'introduisent dans la lèvre inférieure et qui les défigure d'une telle façon, qu'ils ressemblent plutôt à de hideux orangs-outangs qu'à des hommes.

Mais si l'on s'enfonce dans l'intérieur des terres, et si on se dirige vers le sud, on rencontre de puissantes nations indiennes qui peuvent, au besoin, mettre jusqu'à quinze mille guerriers sous les armes, et jouissent d'une civilisation relative fort curieuse et surtout fort intéressante à étudier.

De ces nations, deux surtout tiennent une place fort importante dans l'histoire des races aborigènes du Brésil, ce sont les Payagoas et les Guaycurus.

Ces derniers doivent plus particulièrement nous occuper ici.

Les Guaycurus, ouIndios cavalheiros, ainsi que les nomment les Brésiliens, paraissent, de temps immémorial, avoir occupé sur une étendue d'au moins cent lieues les bords du Rio Paraguay.

Aujourd'hui, forcés de reculer peu à peu devant la civilisation qui les circonscrit de plus en plus, leur position a un peu varié; cependant, on les y rencontre encore, mais ils se tiennent surtout entre les Rios São Lourenço et Embotateu ou Mondego.

Les Guaycurus ne sauraient être sans injustice rangés parmi les races purement sauvages. Ils tiennent à notre avis,—avis, soit dit entre parenthèse, partagé par beaucoup de voyageurs,—dans la hiérarchie sociale des peuples du nouveau monde à peu près le rang qu'y tiennent aujourd'hui les Araucanos du Chili, dont nous avons, dans un précédent ouvrage, décrit les mœurs et presque révélé l'existence aux lecteurs européens[1].

Cependant, hâtons-nous de constater que les mœurs de cette nation n'ont qu'un rapport fort indirect avec celles des Guaycurus.

Ceux-ci offrent trois divisions complètement distinctes:

Ceux qui occupent encore le Paraguay, où ils étaient connus sous le nom deLingoas; les habitants des rives orientales du grand fleuve, et, enfin, ceux qui demeurent sur les possessions brésiliennes.

Nous ne nous occuperons, quant à présent, que de ces derniers.

Les Guaycurus brésiliens se partagent en sept hordes différentes, presque toujours en guerre entre elles, et qui parcourent en liberté d'immenses plaines couvertes de magnifiques pâturages, situées entre les RiosIpanyetTocoary.

Cette race est essentiellement belliqueuse; elle n'entreprend une guerre que dans le but de faire des prisonniers qui sont réduits en esclavage.

L'incontestable supériorité des Guaycurus a contraint plusieurs tribus voisines de se soumettre vis-à-vis d'eux à une espèce de vasselage, librement consenti du reste.

Ces tribus, cependant assez puissantes, sont au nombre de seize. Nous citerons parmi elles les Xiquitos, les Guatos, les Lodeos et les Chagoteos, c'est-à-dire les plus redoutables nations du Sud.

Les Guaycurus maintiennent parmi eux une sorte de hiérarchie sociale bien marquée, dont les exemples sont fort rares parmi les peuplades du Nouveau Monde; ils se partagent en chefs, guerriers et esclaves. Cette organisation intérieure est d'autant plus facilement maintenue, que les descendants des prisonniers ne peuvent, sous aucun prétexte, s'allier aux personnes libres; une union semblable déshonorerait celui qui l'aurait contractée; il n'y a pas d'exemple qu'un esclave ait jamais été émancipé; d'ailleurs leur religion exclut les esclaves du paradis.

On voit, par ce qui précède, que si la caste des chefs se conserve dans toute sa pureté primitive, peu de nations présentent dans la classe inférieure des éléments aussi hétérogènes et n'ont soumis les esclaves à un plus complet nivellement.

Au fur et à mesure que nous avancerons dans notre récit, nous ferons plus particulièrement connaître ce peuple si singulièrement placé sur les limites extrêmes de la barbarie et de la civilisation, et tenant, en quelque sorte, la balance égale entre les deux. Nous reprendrons maintenant notre histoire au point où nous l'avons abandonnée en terminant le précédent chapitre.

Après avoir échangé avec le marquis les quelques paroles que nous avons rapportées, don Diogo s'était avancé seul et sans armes vers l'Indien fièrement campé en travers du sentier, et qui le regardait s'approcher sans faire le plus léger mouvement.

Ces deux hommes, bien qu'ils eussent une commune origine et descendissent tous deux de la race aborigène et des premiers propriétaires du sol qu'ils foulaient, offraient cependant deux types bien distincts et formaient entre eux le plus complet contraste.

Le Guaycurus, peint en guerre, fièrement drapé dans son poncho, hardiment posé sur son cheval aussi indompté que lui-même, l'œil bien ouvert et franchement fixé sur l'homme qui s'avançait vers lui, tandis qu'un sourire de dédain orgueilleux errait sur ses lèvres, représentait bien aux yeux d'un observateur, le type de cette race puissante, confiante en son droit et en sa force, qui, depuis le premier jour de la découverte, a juré une haine implacable aux blancs, s'est reculée pas à pas devant eux sans jamais leur tourner le dos, et qui a résolu de périr plutôt que de subir un joug odieux et une servitude déshonorante.

Le capitão, au contraire, moins vigoureusement charpenté, gêné dans ses étroits vêtements d'emprunt, portant sur ses traits la marque indélébile du servage consenti par lui; embarrassé de sa contenance, remplaçant la fierté par de l'effronterie et ne fixant qu'à la dérobée un regard sournois sur son adversaire, représentait, lui, le type abâtardi de cette race à laquelle il avait cessé d'appartenir et dont il avait répudié les coutumes pour adopter, sans les comprendre, celles de ses vainqueurs, sentant instinctivement son infériorité et subissant peut-être à son insu l'influence magnétique de cette nature forte parce qu'elle était libre.

Lorsque les deux hommes ne furent plus qu'à quelques pas l'un de l'autre, le capitão s'arrêta.

«Qui es-tu, chien? lui dit durement le Guaycurus en lui jetant un regard de mépris, toi qui portes des vêtements d'esclave, et qui pourtant sembles appartenir à la race des enfants de mon père.

—Je suis comme toi un fils de cette terre, répondit le capitão d'un ton bourru; seulement, plus heureux que toi, mes yeux se sont ouverts à la vraie foi, et je suis entré dans la famille des blancs que j'aime et que je respecte.

—N'emploie pas ta langue menteuse à faire ton éloge, tu serais mal venu près de moi, répondit le guerrier, à me vanter les douceurs de l'esclavage. Les Guaycurus sont des hommes, et non pas des chiens poltrons qui lèchent la main qui les fouette.

—Es-tu donc venu te placer sur ma route pour m'insulter? dit le capitão avec un accent de colère mal contenue. Mon bras est long et ma patience courte; prends garde que je ne réponde par des coups à tes insultes.»

Le guerrier fit un geste de dédain.

«Qui oserait se flatter d'effrayer Tarou-Niom, dit-il.

—Je te connais, je sais que tu es renommé dans ta nation par ton courage dans les combats et ta sagesse dans les conseils; cesse donc de vaines forfanteries et laisse aux femmes débiles le soin de se servir de leur langue envers un homme qui, pas plus que toi, ne peut être effrayé.

—Un fou donne parfois un bon conseil, repartit le guerrier; ce que tu dis est juste; arrivons donc au sujet réel de cet entretien.

—J'attends que tu t'expliques. Ce n'est pas moi qui me place sur ta route.

—Pourquoi n'as-tu pas rapporté aux visages pâles dont tu es l'esclave, le message dont je t'avais chargé pour eux.

—Je ne suis pas plus l'esclave des blancs que tu ne l'es toi-même; je leur ai textuellement rapporté tes paroles.

—Et, malgré cet avertissement, ils ont continué à marcher en avant?

—Tu le vois.

—Ces hommes sont fous; ne savent-ils donc pas que tu les conduis à une mort certaine?

—Ils ne partagent nullement cette opinion; plus sensés que vous, sans vous craindre, ils ne vous méprisent pas et n'ont nullement l'intention de vous offenser.

—N'est-ce pas la plus grande insulte qu'ils puissent nous faire que d'oser, malgré nos ordres, envahir notre territoire?

—Ils n'envahissent pas votre territoire, ils suivent leur route, pas autre chose.

—Tu es un chien à langue fourchue, les visages pâles n'ont pas de chemin qui traverse notre pays.

—Vous n'avez pas le droit d'empêcher le passage sur vos terres à des citoyens paisibles.

—Si nous n'avons pas ce droit, nous le prenons; les Guaycurus sont les seuls maîtres de ces contrées, qui jamais ne seront souillées par le pied d'un blanc.»

Diogo réfléchit un instant.

«Écoutez-moi, dit-il, ouvrez vos oreilles, afin que la vérité pénètre jusqu'à votre cœur.

—Parle, ne suis-je pas ici pour t'écouter?

—Nous n'avons pas l'intention de pénétrer plus avant dans votre pays; tout le temps que nous serons forcés d'y demeurer, nous nous tiendrons près de la frontière le plus possible, nous ne faisons que passer pour aller plus loin.

—Ah! Ah! Et comment nommez-vous ce pays où vous vous rendez? reprit le chef d'un air sardonique.

—Le pays des Frentones.

—Les Frentones sont les alliés de ma nation; nos intérêts sont communs: entrer sur leur territoire, c'est entrer sur le nôtre; nous ne souffrirons pas cette violation. Va rejoindre celui qui t'envoie et dis-lui que Tarou-Niom consent à le laisser fuir, à la condition qu'il tournera immédiatement la tête de son cheval vers le nord.»

Le capitão demeura immobile.

«Ne m'as-tu pas entendu, reprit le guerrier avec violence; à cette condition seule, vous pouvez espérer d'échapper tous autant que vous êtes à la mort ou à l'esclavage. Va donc, sans plus tarder.

—C'est inutile, répondit le capitão en haussant les épaules, le chef blanc ne consentira pas à retourner d'où il vient, avant d'avoir accompli jusqu'au bout son voyage.

—Quel intérêt pousse donc cet homme à jouer ainsi sa vie dans une partie désespérée?

—Je l'ignore, cela n'est pas mon affaire, j'ai pour habitude de ne jamais me mêler de ce qui ne me regarde pas.

—Bon. Ainsi, malgré tour ce que je lui dirai il continuera à s'avancer.

—J'en suis convaincu.

—C'est bien, il mourra. Que son destin s'accomplisse.

—C'est donc la guerre que vous voulez?

—Non, c'est la vengeance; les blancs ne sont pas pour nous des ennemis, ce sont des bêtes fauves que nous tuons, des reptiles venimeux que nous écrasons chaque fois que l'occasion s'en présente.

—Prenez-y garde, chef, la lutte sera sérieuse entre nous; nous sommes des hommes braves, nous ne vous attaquerons pas les premiers, mais si vous essayez de nous barrer le passage, nous résisterons vigoureusement, je vous en avertis.

—Tant mieux! Voilà longtemps que mes fils n'ont rencontré d'ennemis dignes de leur courage.

—Cet entretien est maintenant sans objet, laissez-moi retourner vers les miens.

—Va donc, je n'ai plus, en effet, rien à te dire, souviens-toi que c'est l'entêtement de ton maître qui aura appelé sur sa tête les malheurs qui, bientôt, fondront sur elle. Marchez sans craindre de vous égarer, ajoutât-il avec un sourire sinistre, je me charge de si bien marquer la route que vous suivrez qu'il vous sera impossible de ne pas la reconnaître.

—Je vous remercie de ce renseignement, chef, je le mettrai à profit, soyez-en certain,» fit-il avec ironie.

Le Guaycurus sourit sans répondre, mais, enfonçant les éperons dans les flancs de sa monture, il lui fit exécuter un saut énorme et disparut presque instantanément dans les hautes herbes.

Le capitão rejoignit au petit trot la caravane.

Le marquis attendait avec impatience le résultat de cette entrevue.

«Eh bien?» s'écria-t-il dès que don Diogo fut auprès de lui.

L'Indien hocha tristement la tête.

«Ce que j'avais prévu est arrivé, répondit-il.

—Ce qui signifie?...

—Que les Guaycurus ne veulent, sous aucun prétexte, nous laisser mettre le pied sur leur territoire.

—Ainsi?

—Ils nous ordonnent de rebrousser chemin, nous avertissant qu'au cas où nous n'y consentirions pas, ils sont résolus à ne pas nous livrer passage.

—Nous nous en frayerons un en passant sur leurs cadavres, s'écria fièrement le marquis.

—J'en doute, Excellence; si braves que soient les hommes qui vous accompagnent, aucun d'eux, pris individuellement, n'est capable de lutter avec avantage contre dix ennemis.

—Les croyez-vous donc si nombreux?

—Je me suis trompé; ce n'est pas dix, mais cent que j'aurais dû dire.

—Vous cherchez à m'effrayer, Diogo.

—A quoi bon, Excellence; je sais que rien de ce que je pourrais vous dire ne réussirait à vous persuader; que votre résolution est irrévocable, et que vous pousserez en avant quand même. Ce serait donc gaspiller en pure perte un temps précieux.

—Alors, c'est vous qui avez peur,» s'écria le marquis avec colère.

L'Indien, à cette insulte si peu méritée, pâlit à la façon des hommes de sa race, c'est-à-dire que son visage prit subitement une teinte d'un blanc sale, ses yeux s'injectèrent de sang, et un tremblement convulsif agita tous ses membres.

«Ce que vous faites, non seulement n'est pas généreux, Excellence, répondit-il, d'une voix sourde, mais est maladroit en ce moment. Pourquoi insulter un homme qui pendant une heure, par dévouement pour vous, a supporté sans se plaindre, de la part de votre ennemi, de mortelles injures. Voulez-vous donc me faire repentir de vous avoir sacrifié ma vie?

—Mais enfin, reprit d'une voix plus douce don Roque, qui déjà se repentait de s'être laissé emporter à prononcer ces paroles, notre position est intolérable, nous ne pouvons rester ainsi; comment sortir de l'impasse dans laquelle nous nous trouvons?

—Voilà, Excellence, ce à quoi je songe; une attaque immédiate des Guaycurus n'est pas ce qui me préoccupe le plus en ce moment; le pays est trop boisé, le terrain trop inégal et trop coupé par les cours d'eaux pour qu'ils essayent de nous surprendre; je connais leur manière de combattre; ils doivent avoir en ce moment intérêt à nous ménager, pourquoi? Je ne saurais le deviner encore, mais je le saurai bientôt.

—Qui vous fait supposer cela?

—Mon Dieu, l'opiniâtreté qu'ils mettent à essayer de nous faire retourner sur nos pas, au lieu de nous assaillir à l'improviste; après cela, ces démarches peut-être sont-elles un stratagème pour nous inspirer de la confiance.

—Que comptez-vous faire?

—D'abord étudier les plans de l'ennemi, Excellence, et, si Dieu me vient en aide, si fins que soient les Guaycurus, je parviendrai, je vous le jure, à les percer à jour.

—Soyez assuré que, si nous réussissons à déjouer leurs projets et à leur échapper, la récompense que je vous réserve équivaudra au service que vous m'aurez rendu.»

Le capitão haussa les épaules.

«Il est inutile de parler de récompense à un homme mort, et je me considère comme tel, répondit-il d'une voix brève.

—Toujours cette pensée, fit le jeune homme avec impatience.

—Toujours, oui, Excellence; mais soyez tranquille, cette certitude qui, avec tout autre, aurait sans doute des conséquences désastreuses, me donne, au contraire, la liberté de mes actions et, au lieu de paralyser ma pensée, la rend plus claire et plus lucide. Sachant que je ne puis échapper au sort qui me menace, je tenterai tout ce qu'il sera humainement possible de faire pour éloigner la catastrophe inévitable; cela doit vous rassurer.

—Pas trop, répondit le marquis avec un pâle sourire.

—Seulement, Excellence, je vous le répète, j'ai besoin de toute ma liberté d'action, il ne faut pas que, soit par paroles, soit d'une autre façon, vous entraviez les projets que je médite et les moyens que je compte employer.

—Je vous ai donné ma parole de gentilhomme.

—Et je l'ai reçue, Excellence; la guerre que nous commençons aujourd'hui n'a rien de commun avec celles que, m'a-t-on dit, vous êtes accoutumé à faire en Europe. Nous avons en face de nous des ennemis dont l'arme principale est la ruse. Ce n'est donc qu'en nous montrant plus fins et plus rusés qu'eux que nous parviendrons à les vaincre, s'il nous est, ce que je ne crois pas, possible d'obtenir ce résultat. Les observations que vous penseriez devoir me faire n'aboutiraient qu'à consommer plus promptement notre perte si j'étais contraint de m'y conformer.

—Une fois pour toutes, je vous promets de vous laisser la liberté la plus entière, si bizarres et si singulières que me paraissent les dispositions que vous jugerez nécessaire de prendre dans l'intérêt général.

—Voilà qui est parlé en homme sage, Excellence; espérez. Qui sait, peut-être Dieu daignera-t-il faire un miracle en notre faveur; du moins y aiderons-nous de tout notre pouvoir.

—Je vous remercie de me donner enfin un peu d'espoir, Diogo, et cela avec d'autant plus de joie, fit le marquis en souriant, que c'est une marchandise dont vous n'êtes pas prodigue à mon égard.

—Nous sommes des hommes auxquels il faut parler franchement pour qu'ils se mettent sur leurs gardes, Excellence, et non des enfants peureux qui ont besoin d'être trompés. Maintenant, ajouta-t-il en étendant le bras vers un léger monticule situé à environ une lieue en avant et un peu sur la droite du chemin suivi par la caravane, si vous n'y trouvez pas d'inconvénient, voilà où nous allons placer notre campement pour la nuit.

—Comment! Déjà nous arrêter! se récria le jeune homme, et la journée est à peine à la moitié.

—Quel dommage! s'écria l'Indien avec un accent de railleuse pitié, que cette expédition soit condamnée à finir si mal, je vous aurais donné certaines leçons, Excellence, qui auraient fait de vous, j'en suis convaincu, avec le temps, un des plus fins et des plus expérimentés coureurs des bois du Brésil.»

Malgré la situation critique dans laquelle il se trouvait, le marquis ne put s'empêcher de rire à cette naïve boutade du digne capitão.

«C'est égal, don Diogo, lui répondit-il, ne m'épargnez pas vos leçons, on ne sait pas ce qui peut arriver, peut-être me profiteront-elles.

—A la grâce de Dieu, Excellence. Écoutez-moi bien, voici ce que nous allons faire.

—Je suis tout oreilles.

—Nous ne devons pas nous enfoncer davantage dans le désert avant d'avoir, sur les mouvements de nos ennemis, des renseignements positifs; ces renseignements, moi seul puis les obtenir, en me faufilant parmi eux et en m'introduisant jusque dans leurs villages; d'un autre côté, lorsque leurs éclaireurs qui nous surveillent derrière chaque buisson et épient nos moindres gestes, nous verront nous arrêter et camper aussi hardiment, ils ne sauront que penser de cette façon d'agir; l'inquiétude leur viendra, ils chercheront les motifs de notre conduite, hésiteront et nous donneront ainsi le temps de préparer une vigoureuse résistance. Me comprenez-vous, Excellence?

—A peu près, une seule chose demeure obscure pour moi dans ce que vous m'avez dit.

—Laquelle?

—Vous avez l'intention d'aller vous-même chercher des nouvelles et de vous introduire dans les villages indiens?

—En effet, telle est mon intention.

—Ne croyez-vous pas que ce soit là une grande imprudence? Vous risquez d'être découvert.

—C'est vrai, et si cela arrive, mon sort est décidé d'avance; que voulez-vous, Excellence? C'est une chance à courir, mais il n'y a pas moyen de faire autrement. Cependant, si périlleuse que soit une telle expédition, elle ne l'est pas autant que vous le supposez, pour un homme qui, ainsi que moi, appartient à la race indienne et connaît naturellement les coutumes des hommes qu'il veut tromper; d'ailleurs je n'ai pas besoin d'ajouter, Excellence, que je prendrai toutes les précautions nécessaires pour ne pas être surpris.»

Pendant que le marquis et le capitão causaient ainsi entre eux, la caravane continuait à s'avancer lentement à travers les méandres inextricables d'un étroit sentier, tracé avec peine par le passage des bêtes fauves et presque perdu dans les hautes herbes.

Le silence le plus complet, le calme le plus profond régnaient dans ce désert, que le pas de l'homme semblait n'avoir jamais foulé depuis l'époque de la découverte.

Cependant, les chasseurs métis et les soldados da conquista, mis en éveil par la présence inattendue devant eux du chef guaycurus, et inquiets du long entretien qu'il avait eu avec le capitão, se tenaient sur leurs gardes. Ils n'avançaient, selon l'expression espagnole, que la barbe sur l'épaule, l'œil et l'oreille au guet, le doigt sur la détente du fusil, et prêts à faire feu à la moindre alerte.

La caravane atteignit ainsi la colline sur laquelle don Diogo se proposait de camper.

L'Indien, avec ce coup d'œil infaillible que donne une longue expérience et que possèdent seuls les hommes rompus depuis des années à la vie si accidentée et si pleine de péripéties imprévues du désert, avait choisi admirablement le seul endroit où il fût possible d'établir un camp facile à être promptement mis en état de résister à une attaque subite des ennemis.

Cette colline formait un accore avancé de l'une des plus larges rivières de la plaine, ses flancs escarpés étaient dépourvus de verdure, son sommet seul était recouvert d'un bois épais; du côté de la rivière, la colline, taillée à pic était inabordable; seulement elle était accessible par le désert, sur un espace de dix mètres tout au plus.

Le marquis félicita don Diogo sur la sagacité avec laquelle il avait choisi cette position.

«Cependant, ajouta-t-il, je me demande s'il était nécessaire, pour une seule nuit, de nous établir au sommet d'une telle forteresse.

—Si nous ne devions y rester qu'une seule nuit, répondit l'Indien, je ne me serais pas donné la peine de vous indiquer ce lieu, mais les renseignements que nous avons à prendre seront peut-être longs à obtenir, et il est bon, si nous sommes contraints de demeurer quelques jours ici, de ne pas avoir à redouter une surprise.

—Demeurer quelques jours ici, reprit le marquis avec une nuance de mécontentement.

—Dame! Je ne saurais positivement vous dire ce qui arrivera. Peut-être repartirons-nous demain, peut-être non; cela dépendra des circonstances. Bien que notre position ne soit pas bonne, encore dépend-il un peu de nous, Excellence, de ne pas la rendre pire.

—Vous avez toujours raison, mon ami, répondit le jeune homme; campons donc, puisque vous le voulez.»

Le capitão quitta alors le marquis et alla donner les ordres nécessaires pour que le campement fût établi ainsi qu'il l'avait arrêté dans son esprit.

Les Brésiliens s'occupèrent d'abord à mettre en sûreté leurs choses les plus précieuses, c'est-à-dire les provisions de bouche et les munitions de guerre; puis, ce soin pris, on installa le camp sur le bord même de la plate-forme de la colline; on forma un rempart de troncs d'arbres enlacés les uns dans les autres; derrière ce premier rempart, les wagons et les charrettes furent enchaînés et placés en croix de Saint-André.

D'après l'ordre exprès du capitão, les arbres strictement nécessaires aux fortifications avaient été abattus; les autres, demeurés debout, devaient, non seulement donner de l'ombre aux Brésiliens, mais encore leur servir de défense en cas d'assaut, et, de plus, empêcher les Indiens, s'ils ne l'avaient fait déjà, ce qui n'était guère probable, de les compter et de connaître ainsi le nombre des ennemis qu'ils attaquaient.

Un peu avant le coucher du soleil, le camp se trouva complètement en état de résister à un coup de main.

Diogo, pour plus de sûreté, ordonna qu'une sentinelle demeurerait nuit et jour au sommet de l'arbre le plus élevé de la colline, afin de surveiller le désert et d'avertir les aventuriers des mouvements des Indiens.

Cette dernière précaution, la plus importante de toutes, assurait en quelque sorte la sûreté du camp; aussi Diogo ne voulut-il confier le soin de veiller sur le salut commun qu'à un homme expérimenté et ordonna-t-il que la sentinelle, placée ainsi en vedette, serait toujours un de ses soldats.

Indiens eux-mêmes, ils étaient plus que tous autres en état de déjouer les ruses des Guaycurus et de ne pas laisser surprendre leurs compagnons.

[1]Voir leGrand chef des Aucas,2 vol. in-12. Amyot, éditeur.

[1]Voir leGrand chef des Aucas,2 vol. in-12. Amyot, éditeur.

Lorsque la nuit fut venue et que l'obscurité eut complètement noyé le paysage, don Diogo entra dans la tente où le marquis se promenait tout pensif, marchant de long en large, la tête basse et les bras croisés sur la poitrine.

«Ah! C'est vous, capitão, dit le jeune homme en s'arrêtant, quelles nouvelles?

—Rien que je sache, Excellence, répondit l'Indien; tout est calme, les sentinelles veillent; la nuit, je le crois, sera tranquille.

—Cependant, vous aviez, si je ne me trompe, quelque chose à me dire?

—En effet, Excellence, je venais vous annoncer que je quitte le camp.

—Vous quittez le camp?

—Ne faut-il pas que j'aille à la découverte?

—C'est vrai. Combien de temps comptez-vous rester dans cette excursion?

—Qui saurait le dire, Excellence? Peut-être un jour, peut-être deux, peut-être quelques heures, tout dépendra des circonstances; il est possible aussi que je sois découvert, et alors je ne reviendrai pas.»

Le marquis demeura un instant les yeux fixés avec une expression étrange sur le capitão.

«Don Diogo, lui dit-il enfin en lui posant amicalement la main sur l'épaule, avant de me quitter, laissez-moi vous adresser une question.

—Faites, Excellence.

—Quelle est la raison qui vous engage à me témoigner un dévouement si grand, une abnégation si complète?

—A quoi bon vous le dire, Excellence? Vous ne me comprendriez pas.

—Voilà plusieurs fois que je m'interroge à ce sujet sans pouvoir me répondre. Nous ne nous connaissons que depuis deux mois; avant la trahison de Malco, à peine avais-je échangé quelques banales paroles avec vous; vous n'avez, que je sache, aucun motif plausible pour vous intéresser à mon sort?

—Mon Dieu! Excellence, répondit insouciamment l'Indien, je ne m'intéresse nullement à vous, croyez-le bien.

—Mais alors, s'écria le marquis au comble de la surprise, pourquoi risquer ainsi votre vie pour moi?

—Je vous ai dit, Excellence, que vous ne me comprendriez pas.

—C'est égal, mon ami, répondez, je vous prie, à ma question; si dures que soient à entendre les vérités qui sortiront de votre bouche, j'ai cependant besoin que vous me les disiez.

—Vous le voulez, Excellence?

—Je l'exige, autant qu'il m'est permis de manifester ma volonté sur un tel sujet.

—Soit! Écoutez-moi donc, Excellence; seulement je doute que vous me compreniez bien, je vous le répète encore.

—Parlez! Parlez!

—Ne vous fâchez donc pas, je vous prie, Excellence, si ce que vous allez entendre vous semble un peu dur; à une question franchement posée, je dois faire une réponse franche. Vous, personnellement, vous ne m'intéressez nullement, vous l'avez dit vous-même; à peine est-ce si je vous connais. Dans toute autre circonstance il est probable que, si vous réclamiez mon aide, je vous la refuserais, car, je vous l'avoue, vous ne m'inspirez aucune sympathie et je n'ai naturellement aucune raison pour vous aimer. Seulement il arrive ceci, que vous êtes en quelque sorte sous ma garde; que, lorsqu'on m'a placé sous vos ordres j'ai juré de vous défendre envers et contre tous pendant le temps que nous voyagerions ensemble; lorsque ce misérable Malco vous a trahi, j'ai compris la responsabilité que cette trahison faisait peser sur moi; j'ai immédiatement, sans hésiter, accepté cette responsabilité avec toutes ses conséquences.

—Mais, interrompit le marquis, cela ne va pas jusqu'à faire le sacrifice de la vie, surtout pour un homme envers lequel on n'éprouve aucune sympathie.

—Ce n'est pas à vous, Excellence, c'est à moi que je fais ce sacrifice, à mon honneur, qui serait flétri si je ne tombais pas à vos côtés en essayant jusqu'au dernier moment de vous protéger et de vous faire un bouclier de mon corps; que vous, Excellence, gentilhomme d'Europe, aussi noble que le roi de Portugal, vous entendiez autrement certaines exigences de la vie civilisée, cela ne m'étonne pas et n'a rien qui me doive surprendre; mais nous autres, pauvres Indiens, nous ne possédons d'autre bien que notre honneur et nous ne consentons jamais à en faire bon marché; j'appartiens à un corps de soldats qui, depuis sa création, a continuellement donné des marques d'une fidélité à toute épreuve, sans que jamais un traître se soit rencontré dans ses rangs. Ce que je fais pour vous, tout autre à ma place le ferait; mais, ajouta-t-il avec un sourire triste, à quoi bon nous appesantir davantage sur ce sujet, Excellence? Mieux vaut nous arrêter là; profitez de mon dévouement sans vous inquiéter d'autre chose; d'ailleurs, il n'est pas aussi grand que vous le pensez.

—Comment cela?

—Eh! Mon Dieu, Excellence, par une raison toute simple: nous autres soldados da conquista qui sans cesse guerroyons contre les Indiens bravos, nous jouons continuellement notre vie et nous finissons toujours par être tués dans quelque embuscade; eh bien, je ne fais qu'avancer de quelques jours ou peut-être seulement de quelques heures le moment où il me faudra rendre mes comptes au Créateur; vous voyez que le sacrifice que je vous fais est minime et ne mérite en aucune façon que j'essaye de m'en prévaloir.»

Don Roque se sentit ému malgré lui par la naïve loyauté de cet homme à demi civilisé qui, à lui homme du monde, lui donnait, sans paraître s'en apercevoir ou même le soupçonner, une si haute leçon de morale.

«Vous valez mieux que moi, Diogo, lui dit-il en lui tendant la main.

—Eh! Non, Excellence, je suis moins civilisé, voilà tout; et il continua, après lui avoir, avec une bonhomie extrême, décoché ce dernier trait: Maintenant que j'ai répondu à votre question, nous reviendrons s'il vous plaît, Excellence, à notre affaire.

—Je ne demande pas mieux, capitão. Vous me disiez, je crois, que vous aviez l'intention de quitter le camp?

—Oui, Excellence, pour aller à la découverte.

—Fort bien; quand comptez-vous partir?

—Mais tout de suite, Excellence.

—Comment, si tôt?

—Nous n'avons pas un instant à perdre pour essayer de nous renseigner; nous avons affaire, ne l'oubliez pas, Excellence, aux Indiens bravos les plus fins et les plus braves du désert. D'ailleurs vous les verrez bientôt à l'œuvre, ce sont de rudes adversaires, allez.

—Je commence à le croire.

—Bientôt vous en aurez la certitude.

—Que dois-je faire pendant votre absence?

—Rien, Excellence.

—Cependant, il me semble....

—Rien, je vous le répète. Demeurer sans sortir, dans le camp, faire bonne garde, et vous assurer par vous-même que les sentinelles ne s'endorment pas à leur poste.

—Rapportez-vous en à moi pour cela.

—J'oubliais une chose fort importante, Excellence; si, ce que je ne suppose pas, vous étiez attaqué par les Indiens pendant mon absence, et serré de près, faites attacher unefajarouge à la plus haute branche de l'arbre de la vigie, cette faja, je la verrai quel que soit le lieu ou je me trouve; je comprendrai ce qu'elle voudra dire, et je me précautionnerai en conséquence, à mon retour au camp.

—Cela sera fait. Avez-vous d'autres recommandations?

—Aucune, Excellence; il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous. Souvenez-vous de ne pas sortir avant mon arrivée; vous seriez perdu.

—Je ne bougerai pas d'une ligne; c'est convenu; vous me retrouverez, je l'espère, dans une situation aussi bonne que celle dans laquelle vous me laissez:

—Je l'espère, Excellence; au revoir.

—Au revoir et bonne chance!

—Je tâcherai.»

Diogo s'inclina une seconde fois et quitta la tente.

Le capitão sortit du camp à pied.

Les soldados da conquista se servent rarement du cheval, ils ne l'emploient que lorsqu'ils ont à faire un long trajet en plaine, car les forêts brésiliennes sont tellement épaisses et encombrées de lianes et de plantes grimpantes, qu'il est littéralement impossible de les traverser autrement que la hache à la main, ce qui rend le cheval non seulement inutile, mais en quelque sorte nuisible par l'embarras qu'il cause sans cesse à son maître.

Aussi les soldados da conquista sont-ils généralement d'excellents piétons. Ces hommes ont un jarret de fer; rien ne les arrête ou ne les retarde: ils marchent avec une vélocité et une sûreté qui feraient pâlir de jalousie nos chasseurs à pied, qui cependant jouissent à juste titre d'une réputation bien établie de marcheurs émérites.

Les distances que franchissent en quelques heures ces Indiens, dans des chemins impraticables, sont quelque chose de prodigieux et qui surpasse tout ce qu'on saurait imaginer.

Trente et même quarante lieues dans une journée ne sont rien pour eux; ils courent toujours; bien que chargés de leurs armes et de leur lourd bagage: ils suivent, sans se gêner, un cheval lancé au grand trot, et pourtant, pendant ces courses rapides, rien ne leur échappe, le plus petit indice est observé par eux; l'empreinte la plus fugitive laissée par mégarde sur le sol est aperçue et relevée avec soin; pas un bruit du désert qu'ils ne saisissent et ne commentent aussitôt: le bris d'une branche dans les taillis, le vol subit d'un oiseau, l'élan rapide d'un fauve quittant son repaire à leur approche; ils entendent et comprennent tout, et sont continuellement sur leurs gardes, prêts à faire face à l'ennemi, quel qu'il soit, qui surgit souvent tout à coup devant eux, et dont ils ont, avec leur infaillible expérience, deviné ou pressenti l'approche bien avant qu'il apparaisse.

Le capitão Diogo, nous n'avons pas besoin de le dire, le lecteur a déjà été à même de le reconnaître, jouissait parmi ses compagnons, bons appréciateurs en pareille matière, d'une réputation de finesse peu commune; il avait en plusieurs circonstances donné des preuves d'adresse et de sagacité admirables, mais jamais il ne s'était trouvé dans des circonstances aussi difficiles.

Les Indiens bravos dont il était l'implacable ennemi et auxquels il avait causé d'irréparables pertes, avaient pour lui une haine mêlée d'une superstitieuse terreur. Diogo avait si souvent et avec tant de bonheur évité les pièges tendus sous ses pas, si souvent échappé à une mort presque certaine, que les Indiens en étaient arrivés à supposer que cet homme était protégé par quelque charme inconnu et qu'il disposait d'une puissance surnaturelle qui l'aidait à surmonter les plus grandes difficultés et à sortir sain et sauf des plus affreux dangers.

Le capitão connaissait parfaitement l'opinion que les Indiens avaient de lui; il savait que, s'il tombait jamais entre leurs mains, non seulement il n'avait pas de quartier à espérer, mais encore il devait s'attendre à endurer les plus effroyables supplices. Pourtant, cette certitude n'avait aucune influence sur son esprit; son audace n'en était pas abattue, et, loin de prendre des précautions pendant le cours de ses diverses expéditions, c'était avec un plaisir indicible qu'il bravait en face ses adversaires, luttait de ruse avec eux et déjouait toutes leurs combinaisons pour s'emparer de sa personne.

L'expédition qu'il faisait en ce moment était la plus téméraire et la plus difficile de toutes celles que, jusque-là, il avait tentées.

Il ne s'agissait de rien moins que de s'introduire dans un village des Guaycurus, d'assister à leurs réunions et de parvenir ainsi à surprendre leurs secrets.

Diogo se considérait comme perdu, il avait la conviction que lui et tous les hommes qui composaient la caravane à laquelle il appartenait, tomberaient dans le désert massacrés par les Indiens; aussi, croyant n'avoir rien à ménager, agissait-il en conséquence, jouant, ainsi qu'on le dit vulgairement, le tout pour le tout, résolu à disputer jusqu'au bout la terrible partie dont sa vie était l'enjeu, et voulant, avant de succomber, prouver à ses ennemis ce dont il était capable, leur donner, en un mot, la mesure de ses forces.

Après être sorti du camp, le capitão descendit rapidement la colline, se dirigeant, malgré les ténèbres épaisses qui l'enveloppaient, avec autant, de certitude qu'en plein jour, et marchant avec une légèreté si grande, que le bruit de ses pas aurait, à quelques mètres seulement, été imperceptible à l'oreille la plus exercée et à l'ouïe la plus fine.

Lorsqu'il eut atteint le bord de la rivière, il s'orienta un instant, puis il se coucha sur le ventre et commença à ramper doucement dans la direction d'un buisson voisin, dont une partie baignait dans l'eau de la rive.

Arrivé à deux ou trois pas du buisson, l'Indien s'immobilisa subitement, et demeura l'espace de plusieurs minutes sans que le bruit même de sa respiration le pût dénoncer.

Puis, après avoir d'un regard circulaire sondé les ténèbres, il se ramassa et se pelotonna sur lui-même comme une bête fauve, prête à prendre son élan; saisissant son couteau de la main droite, il leva légèrement la tête et imita avec une rare perfection le sifflement du giboya ou boa constrictor, cet hôte redoutable des grands déserts brésiliens.

A peine ce sifflement se fut-il fait entendre que les branches du buisson s'agitèrent; elles s'écartèrent avec violence, et un Indien guaycurus bondit épouvanté sur la rive. Au même instant, le capitão surgit derrière lui, lui enfonça son couteau dans la nuque et le renversa mort à ses pieds, sans que le malheureux sauvage, surpris à l'improviste, eût eu le temps de pousser un cri d'agonie.

Ce meurtre avait été commis en moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour le raconter; quelques secondes à peine s'étaient écoulées, et le guerrier gisait sans vie devant son implacable ennemi.

Don Diogo essuya froidement son couteau à une touffe d'herbe, le replaça à sa ceinture et, se penchant sur sa victime chaude encore, il la considéra attentivement pendant assez longtemps.

«Allons, murmura-t-il enfin, le hasard m'a favorisé, ce misérable était un guerrier d'élite, son costume me conviendra parfaitement.»

Après cet aparté qui expliquait le motif secret du meurtre qu'il venait de commettre d'une façon si brusque, et cependant si sûre, le capitão chargea sur ses épaules le corps du Guaycurus et se cacha avec lui dans le buisson, dont il l'avait si adroitement obligé à sortir.

Si on concluait, de ce que nous venons de raconter, que le capitão était un homme féroce et sanguinaire, on serait dans une grave erreur; don Diogo jouissait, dans la vie privée, d'une réputation justifiée de bonté et d'humanité, mais les circonstances dans lesquelles il se trouvait en ce moment étaient exceptionnelles: il se considérait avec raison dans le cas de légitime défense; il était évident que, si l'espion guaycurus qu'il avait surpris et si impitoyablement tué, l'eût aperçu le premier, il l'aurait poignardé sans hésitation, puisqu'il était en quelque sorte embusqué pour cela. Du reste, le capitão avait eu le soin de le dire lui même au marquis: la guerre qui commençait était toute de ruse et d'embûche, malheur à celui qui se laissait surprendre!

Aussi, le capitão n'éprouvait-il aucun remords de son action; bien au contraire, il en était fort satisfait, puisqu'il se trouvait propriétaire du costume qu'il convoitait pour se glisser inaperçu au milieu des ennemis.

Les moments étaient précieux; il se hâta donc de dépouiller sa victime, dont il revêtait au fur et à mesure les vêtements; par une heureuse coïncidence, les deux hommes étaient à peu près de la même taille, ce qui rendait l'échange encore plus facile.

Les Indiens possèdent un talent particulier non seulement pour se grimer, mais encore pour se mettre, dirons-nous, dans la peau de ceux dont ils veulent emprunter les traits.

A très peu de différences près, les peintures des chefs guaycurus sont toutes les mêmes; leurs allures ne diffèrent que fort peu, et lorsque c'est un Indien de pure race qui prend un de leurs costumes, il atteint facilement une rare perfection de déguisement.

En quelques instants, le mort fut complètement dépouillé; seulement, le capitão eut soin de placer sous son poncho ses pistolets et son couteau, armes dans lesquelles il avait plus de confiance que dans la lance, le carquois et les flèches du sauvage.

Après avoir caché avec soin ses propres vêtements dans un trou qu'il creusa à cet effet, le capitão s'assura que le silence le plus profond régnait aux environs; puis, rassuré ou à peu près, il chargea de nouveau le cadavre sur ses épaules, lui attacha une grosse pierre au cou pour l'empêcher de surnager, et, entr'ouvrant avec soin les branches du buisson dont les racines trempaient dans l'eau, il fit glisser doucement, et sans produire le moindre bruit, le corps dans la rivière.

Cette opération délicate terminée, le capitão se glissa de nouveau dans le buisson avec un sourire de satisfaction, et attendit patiemment l'occasion, que le hasard ne pouvait manquer de lui fournir, de sortir avec honneur de sa cachette.

Deux heures s'écoulèrent pendant lesquelles le calme mystérieux du désert ne fut troublé par aucun bruit.

Diogo commençait à se fatiguer de la longueur de sa faction; déjà il cherchait dans sa tête un moyen de la faire cesser et de joindre les Guaycurus, qui ne devaient pas, selon toute probabilité, être fort éloignés, lorsqu'un léger froissement de feuilles sèches éveilla son attention et lui fit tout à coup dresser les oreilles.

Il distingua bientôt le pas d'un homme qui s'approchait de lui; cet homme, bien que marchant avec prudence, ne croyait point cependant la situation assez périlleuse pour qu'il fût nécessaire d'user de grandes précautions; de là ce léger froissement qui, bien que léger, n'avait cependant pas échappé à l'ouïe fine et exercée du capitão.

Mais quel était cet homme? Que voulait-il?

Ces questions que s'adressait Diogo, et auxquelles il lui était impossible de répondre, ne laissaient pas que de l'inquiéter sérieusement pour sa sûreté personnelle.

Ce visiteur était-il seul ou suivi d'autres guerriers?

A tout hasard, le capitão se tint sur ses gardes; le moment suprême était arrivé de lutter de finesse avec ceux qu'il voulait tromper; il se tint prêt à soutenir bravement le choc, quel qu'il fût, dont il était menacé. Il fit appel, non seulement à tout son courage, mais encore à toute sa présence d'esprit, car il savait fort bien que de cette première rencontre dépendait le succès de sa périlleuse expédition.

Arrivé à quatre pas environ du buisson au fond duquel le capitão se tenait immobile et silencieux comme un bloc de granit, le rôdeur inconnu s'arrêta.

Pendant quelques secondes, il y eut un silence suprême, durant lequel on aurait presque entendu battre dans sa poitrine le cœur du brave soldat.

Il ne pouvait, à cause de l'obscurité, voir son ennemi; mais il devinait sa présence et s'inquiétait intérieurement de son immobilité et de son silence de mauvais augure; il redoutait instinctivement un piège semblable à celui qu'il avait employé; un pressentiment secret l'avertissait qu'il se trouvait en face d'un adversaire redoutable, et qu'il ne parviendrait peut-être pas à tromper.

Soudain le cri de la chouette s'éleva dans l'air à deux reprises différentes.

Si parfaitement modulée que fût l'imitation, l'oreille d'un Indien ne pouvait s'y tromper.

Le capitão comprit que ce cri était un signal de son visiteur inconnu.

Mais à qui s'adressait ce signal, était-ce à lui? Était-ce à des guerriers blottis dans les halliers environnants?

Peut-être les précautions de Diogo n'avaient-elles pas été bien prises: le nœud qui serrait la corde autour du cou du guerrier qu'il avait tué avait pu se défaire, le corps surnager, et les Guaycurus, en apercevant le cadavre, avoir découvert la trahison et venir en ce moment pour venger leur frère en tuant son assassin.

Ces diverses pensées traversèrent comme un éclair l'esprit du soldat; cependant il fallait répondre, toute hésitation le perdait; se recommandant au hasard, le capitão fit un effort suprême et imita à son tour, à deux reprises, le cri de la chouette.

Puis il attendit avec anxiété le résultat de cette tentative désespérée, n'osant croire à sa réussite.

Cette attente fut courte; presque au même instant, l'homme quel qu'il fût, qui se tenait auprès du buisson, fit entendre sa voix; il parlait en langue guaycurus que Diogo, non seulement comprenait, mais parlait avec une rare perfection.

«Ato ingote canchè Kjick piep, Paï[1], demanda-t-il.

—Mochi[2], répondit aussitôt le capitão à voix basse.

—Epoï, aboui[3],» reprit le Guaycurus.

Après avoir échangé ces quelques mots, que nous avons mis en guaycurus pour donner au lecteur un spécimen de cette langue, don Diogo obéit à l'injonction qui lui était faite et sortit hardiment du buisson, bien que, malgré le succès de son stratagème, il ne se sentit cependant pas complètement rassuré.

L'Indien, qu'il reconnut au premier coup d'œil pour être Tarou-Niom lui-même, était si convaincu d'avoir affaire à un de ses guerriers, qu'il ne se donna même pas la peine de l'examiner, se contentant de jeter sur lui un regard distrait; d'ailleurs le chef paraissait fort préoccupé.

Il reprit presque aussitôt l'entretien que cette fois nous traduirons en français.

«Ces chiens n'ont donc pas essayé de battre la plaine pendant l'obscurité? demanda-t-il.

—Non, répondit Diogo, ils sont serrés comme des chiens poltrons, ils n'osent bouger.

—Epoï!Je les croyais plus braves et plus rusés; ils ont avec eux un homme qui connaît bien le désert, un traître de notre race auquel je me réserve de mettre des charbons ardents dans les yeux et de couper sa langue menteuse.»

Le capitão frémit intérieurement à ces menaces qui s'adressaient à lui; cependant, il fit bonne contenance.

«Ce chien mourra, dit-il.

—Lui et ceux qu'il conduit, répondit le chef; j'ai besoin de mon frère.

—Je suis aux ordres de Tarou-Niom.

—Les oreilles de mon frère sont ouvertes?

—Elles le sont.

—Epoï, je parle. Pour la réussite de mes projets, il me faut l'assistance des Payagoas; sans leurshoïnaka[4], je ne puis rien tenter. Émavidi-Chaimè m'a promis de m'en envoyer cinquante, montées chacune par dix guerriers, aussitôt que j'en témoignerai le désir. Mon frère le Grand-Sarigue ira demander les pirogues.

—J'irai.

—J'ai moi-même amené ici près le cheval de mon frère afin qu'il ne perde pas de temps à l'aller chercher. Voici monkeaio[5]. Mon frère le montrera à Émavidi-Chaimè, le chef des Payagoas, de la part de son ami Tarou-Niom, le capitão des Guaycurus, et il lui dira: «Tarou-Niom réclame l'accomplissement de la promesse faite.»

—Je le dirai, fit Diogo, qui répondait aussi laconiquement que possible.

—C'est bon; mon frère est un grand guerrier; je l'aime, qu'il me suive.»

Les deux hommes commencèrent alors à marcher rapidement, sans parler, l'un derrière l'autre.

Don Diogo bénissait intérieurement le hasard qui s'était plu à arranger si bien les choses; car il redoutait l'œil clairvoyant du chef guaycurus, et ce n'avait été qu'avec une appréhension secrète qu'il avait pensé au moment où tous deux seraient arrivés au camp, où la lueur des brasiers de veille aurait pu dénoncer son déguisement aux yeux si difficiles à tromper des Guaycurus, et qui, d'ailleurs connaissaient sans doute trop bien l'homme dont il avait pris la place pour espérer de leur donner le change.

Mais, maintenant, la position était changée; car, si par un malheureux hasard, le chef des Payagoas connaissait le guerrier mort, ce ne devait être que très superficiellement et sans avoir jamais eu avec lui des rapports assez intimes pour qu'il en eût gardé un souvenir bien net.

Cependant, les deux hommes atteignirent une clairière où se trouvaient deux chevaux tenus en bride par un esclave.

«Voici le cheval de mon frère, qu'il parte, dit Tarou-Niom, j'attends son retour avec impatience; il se dirige vers le midi, moi, je retourne au camp, à bientôt.»

Diogo ignorait lequel des deux chevaux était le sien; craignant de se tromper et de prendre l'un pour l'autre, il feignit de trébucher afin de laisser au chef le temps de se mettre en selle, ce que celui-ci, dont la méfiance n'était pas éveillée, fit immédiatement; Diogo imita son exemple.

Les deux hommes enfoncèrent leurs éperons dans les flancs de leur monture et s'éloignèrent à toute bride dans des directions différentes.

Lorsqu'il fut enfin seul, le capitão ne put retenir un soupir de soulagement.

«Ouf! dit-il à part lui, l'épreuve a été rude, mais je crois m'en être assez bien tiré jusqu'à présent: cependant il ne faut pas encore chanter victoire, attendons que nous sachions la fin de tout cela, pourvu que ce démon de chef Payagoas, que l'on dit si rusé, ne devine pas mon stratagème. A la grâce de Dieu! Lui seul me peut sauver à présent.»

Il hocha deux ou trois fois la tête d'un air de doute.

«C'est un miracle que je lui demande, ajouta-t-il, mais voudra-t-il le faire?»


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