** *
Les dernières invitées étant parties, le calme reprit ses droits dans la demeure du marchand de babouches. Rita se mit peu à peu au travail domestique ; elle aidait Lella Fathma à éplucher les légumes, à rouler le couscous, à nettoyer le linge familial ; elle passait de longues heures à sa toilette pour garder l’amour de Si Taleb, variait chaque jour sa coiffure, se traçait au milieu du front les arqous aux dessins compliqués, avivait ses joues de carmin et ses yeux de kohol. Du reste, elle voyait peu son mari, mais les plaisirs conjugaux ne lui étaient pas épargnés… Si Hamou semblait tout ragaillardi au contact du jeune couple, il regardait son fils d’un air d’envie… Lella Fathma, trop vieille pour émouvoir encore son époux, s’inquiétait à juste titre de ce regain de jeunesse ; elle prenait volontiers Rita pour confidente.
Un jour, elle vint la trouver en sa chambre, bouleversée par la nouvelle qu’une amie empressée venait de lui transmettre : le marchand de babouches songeait à se remarier… Déjà, il avait envoyé le sadoq à la fille de son amin[61], une répudiée de vingt ans, dont on vantait la beauté, et les noces seraient célébrées le mois suivant.
[61]Chef d’une corporation.
[61]Chef d’une corporation.
Les deux femmes se taisaient, atterrées par la catastrophe. Elles y voyaient l’une et l’autre la fin de leur prestige, l’écroulement de tout leur bonheur : Lella Fathma, vaincue d’avance par l’ascendant d’une jeune rivale, Rita elle-même qui cesserait d’être l’arousa cajolée, adulée de tous, le jour où une nouvelle mariée entrerait dans la maison… Elles essayèrent en vain tous les moyens pour conjurer le péril, tous les sortilèges pour détourner Si Hamou de ses projets ; elles n’osèrent cependant pas s’en plaindre à lui-même, sachant la réserve et le respect qui sont dus au « maître des choses ».
Si Taleb, de son côté, était un fils soumis qui ne se permettait jamais de juger les actes de son père, à plus forte raison de les combattre ; et lorsque le marchand de babouches lui enjoignit de répudier Rita, parce que sa future épouse entendait être la seule arousa du logis, il ne sut que balbutier son désespoir…
— Il y a des femmes à Sidi Nojjar, — insinua le vieux libertin, — n’es-tu pas las de caresser toujours la même ?
Si Taleb essaya timidement de défendre Rita, mais, le soir même, il se souvint du conseil paternel et se dirigea vers le quartier où s’était réjoui son célibat… Une courtisane, arrivée de Fez, l’attira chez elle… Aïcha était lascive et belle, toute parfumée d’essences violentes, elle connaissait les hommes et le secret de les affoler. Si Taleb comprit, entre ses bras, qu’il pourrait très facilement renoncer à sa femme…
Une semaine plus tard, il ramena Rita au logis paternel, sans donner aucune raison à cette visite hors d’usage. Et comme il tardait à venir la reprendre, le zaouak s’en émut. L’explication ne manqua pas de s’envenimer. Si Abd Er Rahman reprochait à son gendre le tort qu’il faisait à la famille, en répudiant ainsi Rita sans raison, après trois mois de mariage ; mais, surtout, il s’irritait pour une question de haïk neuf, que Si Taleb se refusait à rendre… Après avoir discuté et crié à s’en érailler le gosier, les deux hommes allèrent chez le cadi qui prononça la répudiation.
L’affaire du haïk restait toujours pendante ; durant des mois, elle occasionna d’incessantes disputes ; elle avait pris toute l’importance en l’événement, et les femmes la commentaient, sans se lasser, avec la plus vive indignation… Toutefois Rita regrettait secrètement les plaisirs voluptueux que Si Taleb lui avait révélés, et dont la privation lui était sensible…
Un jour, Mabrouka, toute jubilante, vint apporter une nouvelle qui réjouissait le quartier et alimentait d’interminables commérages : au cours d’une querelle plus violente que les autres avec sa jeune coépouse, Lella Fathma avait été précipitée dans le puits… Grâce à Dieu, on l’en avait retirée à temps, mais Si Hamou, excédé par les disputes et les doléances, venait, répudiant les deux femmes, de faire maison vide. Et il allait lui aussi, avec Si Taleb, se consoler à Sidi Nojjar.
Rita songeait complaisamment à cette aventure, tout en maniant ses pinceaux en poils d’âne, qu’elle avait repris. D’invraisemblables guirlandes s’enroulaient autour du coffret ébauché, les canaris s’étourdissaient de roulades en leurs cages de jonc, et les femmes, réunies et babillardes, buvaient, comme jadis, le thé à la menthe plus sucré qu’un sirop. Les choses sont écrites, Allah connaît notre lot pour demain. Confions-nous en sa mansuétude.
Depuis quelque temps, la mère du chérif voisin témoigne à Rita beaucoup d’affection, lorsqu’elle la rencontre au crépuscule sur la terrasse… La petite répudiée escompte déjà en sa tête les prochaines noces dont elle sera l’héroïne, s’il plaît à Dieu… Et elle bénit le Seigneur de lui avoir ménagé ce renouveau de plaisir et d’orgueil…