Un cortège de noces se déroulait à travers les ruelles du Mellah. Les musiciens chantaient à tue-tête, avec des voix éraillées, et les invités, malgré la circonstance, conservaient cet air lamentable de leurs visages aux longs nez, de leurs crânes rongés de teigne sous le calot crasseux, et de leurs lugubres lévites d’un noir déteint. L’un d’eux portait à bras tendus, au-dessus de sa tête, la chaise où se tenait assise la mariée.
C’était une toute petite fille, une minuscule petite fille, si chétive, si frêle, qu’on lui eût à peine donné cinq ou six ans, bien qu’elle en eût atteint huit depuis les Pâques, âge auquel il convient qu’une petite Juive de Fez soit mariée.
Juchée sur ce siège mouvant, Meryem s’efforçait de conserver sa dignité, mais ses mains s’agrippaient aux bras du fauteuil dont les balancements l’inquiétaient. La peur de tomber était son unique préoccupation. Du reste, elle se souciait fort peu des événements en perspective, malgré que les conseils maternels eussent essayé de l’y préparer. Les fêtes nuptiales qui duraient depuis neuf jours n’avaient été pour la fillette que des alternatives de plaisirs et de tourments : joie d’être belle et parée, de manger les sucreries, présents du fiancé ; joie des bombances données en son honneur et qui se terminaient invariablement par des orgies de mahia, l’eau-de-vie de figues, âpre et brûlante.
Mais elle avait eu aussi l’ennui des interminables cérémonies durant lesquelles il faut être sage, ne pas bouger, ne pas rire ni parler, et surtout de cette piscine glaciale où on l’avait plongée trois fois, selon les rites, et dont le souvenir la faisait encore frissonner. Elle connaissait son fiancé depuis longtemps et n’éprouvait aucun sentiment à son égard.
Moché Abitbol exerçait le métier de bijoutier dans l’échoppe de son grand-oncle, dont il était un des meilleurs apprentis. Il avait appris l’art des émaux et des filigranes ; il savait ciseler à la lime les bagues, les bracelets, les ferronnières chères aux Musulmanes, ainsi que ces plaques d’or, légères comme des rosaces de dentelle, au milieu desquelles s’épanouit la fleur d’une émeraude pâle. Il assemblait en collier les perles et les pierreries venues des Indes, avec une harmonie délicate, un sens réel de la beauté. Pourtant Moché n’était qu’un petit Juif sale et dépenaillé, aux regards fuyants, à l’air vicieux…, on eût dit un vieillard malgré ses dix-sept ans et il avait déjà causé plusieurs fois le scandale de la Communauté par ses fredaines.
Meryem n’avait que faire de tout cela… Le mariage était pour elle une suite de fêtes après lesquelles, devenue dame, elle porterait la coiffure des femmes mariées. Déjà le premier jour, on avait remplacé sa sebenia de fillette par le fistoul, qui retombe en voile jusqu’à la taille, et sur lequel les soualef de fil noir forment deux bandeaux réguliers de chaque côté du visage.
Le cortège approchant de la maison nuptiale, les musiciens redoublaient de pathétique nasillard. Ils chantaient :
Bienvenue à la beauté de Fez !Accourez et prosternez-vous,Devant la sultane du Palais !« — Viens chez moi te reposer,Dans mon cœur, je t’aime,Je tolérerai tous tes caprices,Même si tu marches sur mon cœur…Comment ferai-je, ô femmes ?L’amour m’a déchiré,Le supporter est pénible,Je suis fatigué de l’attente…Il n’y a pas de remède à mes maux.Il n’y a pas de médecin,Qui puisse me guérirNi même me soulager[37]!… »
Bienvenue à la beauté de Fez !
Accourez et prosternez-vous,
Devant la sultane du Palais !
« — Viens chez moi te reposer,
Dans mon cœur, je t’aime,
Je tolérerai tous tes caprices,
Même si tu marches sur mon cœur…
Comment ferai-je, ô femmes ?
L’amour m’a déchiré,
Le supporter est pénible,
Je suis fatigué de l’attente…
Il n’y a pas de remède à mes maux.
Il n’y a pas de médecin,
Qui puisse me guérir
Ni même me soulager[37]!… »
[37]Paroles attribuées au fiancé.
[37]Paroles attribuées au fiancé.
« — Pourquoi ma tête est-elle partie ?[38]Mon cœur est tranquilleIl n’y a pas de honte à aimer…Reconnais-le et excuse-moi !
« — Pourquoi ma tête est-elle partie ?[38]
Mon cœur est tranquille
Il n’y a pas de honte à aimer…
Reconnais-le et excuse-moi !
[38]Réponse de la fiancée.
[38]Réponse de la fiancée.
Pourquoi ma tête est-elle partie ?Pourtant mes os sont rassemblés,Rien de mes os n’est cassé.Mon cœur se réjouit des parfums,Un parfum passe en ma tête,Tout entière je suis pure,Les arbres ne se dessèchentQue lorsque les fleurs sont fanées.Viens, le malheur ne t’atteindra pas !Ma salive est douce,Ma tête est toute troublée,Je vais de droite et de gauche… »O la fleur qui s’épanouit !Petite sultane est son vrai nom,Voici que son maître paraît…Bienvenue à la beauté de Fez !Accourez et inclinez-vous,Devant madame la mariée.
Pourquoi ma tête est-elle partie ?
Pourtant mes os sont rassemblés,
Rien de mes os n’est cassé.
Mon cœur se réjouit des parfums,
Un parfum passe en ma tête,
Tout entière je suis pure,
Les arbres ne se dessèchent
Que lorsque les fleurs sont fanées.
Viens, le malheur ne t’atteindra pas !
Ma salive est douce,
Ma tête est toute troublée,
Je vais de droite et de gauche… »
O la fleur qui s’épanouit !
Petite sultane est son vrai nom,
Voici que son maître paraît…
Bienvenue à la beauté de Fez !
Accourez et inclinez-vous,
Devant madame la mariée.
Le cortège s’était engouffré dans une étroite cour, fraîchement badigeonnée d’outremer et de jaune serin, et l’on déposa Meryem sous un dais où Moché Abitbol vint la rejoindre. Son regard oblique s’illumina d’une lueur en contemplant la petite épouse qui lui était destinée. Elle avait bon air au milieu du scintillement de ses bijoux ! Des rangs de perles se mêlaient aux soualef, des bracelets chargeaient ses bras fluets, des boucles d’oreilles aux longues pendeloques tremblaient à chacun de ses mouvements, et d’innombrables colliers de pierreries couvraient sa gorge enfantine, toute plate, mais dont la peau très blanche apparaissait entre les joyaux. Meryem n’osait remuer dans son beau costume de velours vert brodé d’or ; l’ample jupe à godets s’étalait autour d’elle en plis raides, et le boléro enserrait son buste d’une cuirasse étincelante, au-dessus de laquelle une guimpe décolletée, en mousseline lamée d’or, jetait un éclat plus fin. Le visage de la petite, rehaussé de rouge et de kohol, restait invisible sous un voile.
Moché lui mit dans la main un guirch[39], en prononçant les paroles sacramentelles :
Au nom de la loi de Moïse,Tu m’es consacrée.
Au nom de la loi de Moïse,
Tu m’es consacrée.
[39]Petite pièce d’argent valant environ 0 fr. 25.
[39]Petite pièce d’argent valant environ 0 fr. 25.
Puis on emporta Meryem sur le lit nuptial où elle passa le reste du jour à s’amuser avec ses petites compagnes, tandis que les invités festoyaient au son des chants et des instruments. Lorsque la fête fut terminée, tout le monde se retira et Moché Abitbol pénétra dans la chambre où l’attendait la petite mariée. Elle eut bien soin de se tourner vers la muraille comme on le lui avait recommandé ; mais l’époux s’approcha d’elle, la prit par les épaules et la fit virer de son côté…; il exhalait une forte odeur de mahia et avait des gestes imprécis…
....................
… Ce fut un viol hideux, sans pitié pour la terreur ni les cris aigus de l’enfant…
** *
La vie de Meryem reprit au domicile de l’époux à peu près telle que chez ses parents. Sa belle-mère Rebka, une grande femme pâle et maladive, l’initiait peu à peu aux soins du ménage et lui montrait à confectionner les petits boutons de passementerie, que l’on vend aux Musulmans, et dont le produit est l’unique revenu des femmes juives. Mais, comme Meryem était encore très jeune, elle passait la plus grande partie de son temps à jouer avec ses belles-sœurs et elle se fût trouvée tout à fait heureuse sans le supplice des nuits conjugales, auxquelles, malgré divers remèdes conseillés par les matrones, elle ne pouvait s’habituer. Quand arrivait le crépuscule, Meryem commençait à trembler et à pleurer. Même elle tomba sérieusement malade ; elle ne mangeait plus, avalait à peine quelques gorgées de mahia, toujours secouée de fièvre, avec des yeux trop grands, et trop brillants dans son pauvre petit visage blême.
Un jour Moché réussit à amener chez lui un médecin étranger dont la réputation tenait du miracle et du sortilège. Il était vêtu comme un Musulman et parlait l’arabe. Il examina la petite en fronçant le sourcil, puis entraîna l’époux et la belle-mère hors de la pièce et leur posa des questions précises. Et, tout à coup, il fut saisi d’une grande colère ; il secouait par les épaules Moché Abitbol en criant que les mœurs juives le dégoûtaient et que, si le mari voulait achever cette malheureuse, il n’avait qu’à continuer l’œuvre si bien entreprise. Quant à lui, il s’en lavait les mains, aucun remède autre que l’abstinence n’étant capable de sauver la pauvre enfant.
Bien entendu, Moché n’en crut rien…, mais à quelques jours de là, le Seigneur intervint.
D’inquiétantes rumeurs circulaient entre les murs bleus… une sorte d’angoisse planait sur le Mellah, si souvent éprouvé, où le souvenir des derniers massacres hantait encore les esprits. Un jour, de longs cris d’épouvante et de mort retentirent de nouveau à travers les ruelles. La populace, mêlée de soldats et de Chleuhs, folle de cruauté, grisée de meurtres, montait de Fez… Après avoir massacré les chrétiens, elle se ruait sur le quartier juif, détruisant tout sur son passage, enfonçant les portes, sabrant les femmes et les enfants.
Une folle épouvante précipita le Mellah vers la fuite, l’unique salut. Rebka entraînait ses filles ; Moché emportait Meryem, trop faible pour marcher. Poursuivi par une bande d’assassins, il ne tarda pas à se débarrasser du léger fardeau qui entravait sa course, peut-être avec l’espoir que l’enfant arrêterait la meute enragée… Mais les massacreurs négligèrent la petite malade, et elle les vit avec horreur assommer, à quelques pas d’elle, son mari qui demandait grâce, sans même essayer de se défendre…
Plus tard, un Juif ramassa l’enfant évanouie et la chargea sur ses épaules. Il atteignit sans encombre le Palais du Sultan dont les portes, sur l’ordre de Moulay Hafid, avaient été ouvertes aux malheureux.
Les cris durèrent jusqu’à la nuit ; puis, las de tuer et de piller, dispersés par quelques moghaznis, les Fasi rentrèrent chez eux.
Mais, dès le lendemain, la fusillade reprit avec l’accompagnement sourd des canons. Les Berbères de la montagne, attirés par l’appât du pillage, s’abattirent autour de Fez comme une nuée de faucons, et les soldats français accouraient, de leur côté, au secours de leurs compatriotes enfermés dans la ville. Les Juifs gémissaient en implorant l’Éternel, à chaque explosion qui venait du Mellah, car leur malheureuse cité paraissait une cible pour tous les adversaires… Et, pendant des jours et des jours, le chœur de leurs lamentations s’unit au fracas des combats. Puis, le calme ayant repris ses droits, ils se hasardèrent à rentrer chez eux, le désir de vérifier si la cachette des trésors familiaux avait échappé aux investigations dominant leur terreur. Mais les femmes et les enfants restaient encore au palais. On les avait parqués, en différentes cours, même dans celle de l’impériale ménagerie. C’est là que Meryem avait retrouvé sa famille échouée entre les cages dans lesquelles tournaient, viraient, rugissaient et glapissaient affreusement des lions, des tigres, des hyènes affolés par cet amas de chair humaine à forte senteur.
Les fillettes pleuraient, secouées de peur, une épouvante succédant à l’autre, Meryem en oubliait ses souffrances, elle ne pouvait détacher ses yeux d’une panthère dont l’énorme patte, aux griffes contractées, se tendait vers elle à travers les barreaux, comme pour la saisir. La nuit, des yeux phosphorescents brillaient au fond des cages, et tout à coup un horrible rugissement secouait le silence, prélude du concert auquel tous les fauves ne tardaient pas à prendre part… Le froid était encore vif, et les misérables n’avaient qu’une litière de paille pour s’étendre ; des esclaves noirs leur distribuaient, l’air méprisant, quelques pains et un peu de soupe. Le Sultan, protecteur attitré des Juifs en son empire chérifien, ne pouvait moins faire que leur accorder cette hospitalité.
Après quelques semaines de ce cauchemar, ils commencèrent à regagner le Mellah. Ceux dont les demeures n’étaient plus habitables, trouvaient asile chez des amis et dans les synagogues ; les autres réparaient en hâte les dommages de leurs maisons pour s’y réinstaller.
Meryem rentra chez ses parents. Les esprits s’apaisaient peu à peu ; les enfants, avec l’insouciance de leur âge, recommençaient à jouer, les femmes à se faire des visites où elles buvaient du thé tout en savourant les confitures de cédrat et de fleur d’oranger.
Le petite veuve, délivrée du supplice quotidien, revint à la santé. On l’avait aussitôt promise au frère aîné de Moché, le vieux Chlamou Abitbol qui venait de perdre sa femme, et était allé à Gibraltar régler quelques fructueuses affaires.
Meryem avait onze ans et devenait fort jolie, elle se plaisait à la parure, s’attardait devant les miroirs venus d’Espagne, et le jour du Sabbat, où l’on se promène gravement en toilette à travers les ruelles nauséabondes, lui procurait un plaisir jusqu’alors inconnu. Elle sentait le regard des hommes s’arrêter sur elle avec insistance, une étincelle allumée au fond de leurs longs yeux sournois. De romanesques pensées hantaient son esprit ; elle imaginait mille aventures dont elle serait l’héroïne, des paroles d’amour suaves et troublantes, des compliments, de grands personnages agenouillés devant sa beauté, lui prodiguant les bijoux et les parures… Mais, à vrai dire, toutes ces rêvasseries n’avaient rien à faire avec l’avenir réel, le fiancé à mâchoire édentée, ni la vie conjugale dont la première expérience l’avait si fort rebutée, bien qu’à présent elle sentît quelques secrets penchants aux plaisirs sensuels.
Non, le héros de ses rêves n’était, il faut l’avouer, pas même un coreligionnaire, mais plutôt un être fantaisiste doué de toutes les qualités, de tous les prestiges, un étranger venu d’un pays très lointain… peut-être, à la rigueur, un de ces Juifs de la jeune génération qui portent des complets européens, des chapeaux de feutre et de scintillantes chaînes de montre. Tout en y songeant, Meryem supportait sans peine son veuvage et l’attente prolongée du vieux Chlamou.
** *
Un samedi, tandis que Meryem se promenait avec sa mère et ses sœurs, fière, droite, le châle de soie blanche coquettement drapé sur ses épaules, selon la mode nouvelle, un cavalier musulman vint à la croiser.
El Hadj Mohamed Ben Zakour, jeune et riche négociant en soieries, se faisait édifier une maison au Tala[40], et, malgré sa répugnance à circuler à travers le Mellah, il s’était décidé à y aller voir certain plafond d’un style moderne, dont on vantait la décoration.
[40]Quartier de Fez.
[40]Quartier de Fez.
Les Juifs se rangeaient, humbles et serviles, devant lui, mettant un empressement exagéré à lui indiquer son chemin. Mais à peine El Hadj Mohamed eut-il aperçu la petite veuve qu’il en oublia l’objet de ses recherches.
Meryem était alors d’une beauté saisissante, dans tout l’éclat de ses douze ans épanouis. Les soualef de soie noire faisaient ressortir sa peau fine, si blanche, avivée d’un rose exquis, plus tendre que celui d’un pétale. Ses grands yeux sombres prenaient une expression doucement voluptueuse entre les cils très longs qui palpitaient comme de petites ailes ; le nez mince, presque droit, s’inclinait à peine au-dessus d’une bouche semblable à la grenade entr’ouverte. Et l’ovale parfait du visage évoquait celui des madones que les Chrétiens mettent en leurs temples, à la fois candides et troublantes par le charme extrême de leur beauté.
Malgré l’habituel mépris des Musulmans pour les Juifs, El Hadj Mohamed se sentit embrasé d’un subit amour irrésistible, peut-être en raison d’une lointaine hérédité… Chacun sait que les Ben Zakour descendent d’Israélites convertis à l’islamisme, au temps de Mouley Ismaïl.
Meryem ne manqua pas de remarquer son trouble, et, comme il était jeune et séduisant, avec son profil énergique au nez hardiment busqué en bec de faucon, elle pensa tout le reste de sa promenade à cette rencontre, sans espérer toutefois qu’elle se renouvelât, car les Musulmans ne viennent guère au Mellah ; mais en rentrant chez son père, elle le trouva en grande conversation avec El Hadj Mohamed au sujet d’une affaire de terrain subitement inventée par celui-ci. Meryem se sentit submergée d’un immense orgueil, car elle comprit que c’était pour elle seule que le seigneur arabe honorait leur demeure. Il coulait à chaque instant vers elle des regards admiratifs qui lui brûlaient le cœur et en précipitaient les battements. Pourtant il ne lui adressa pas la parole, très affairé en apparence à discuter avec le vieux Youdah, mielleux, déférent, mais âpre au gain.
Le lendemain, comme Meryem traversait le souk, elle fut abordée par un petit Juif mendiant et borgne, dont la réputation était mauvaise.
— Écoute, — lui dit-il, — je viens de la part d’El Hadj Mohamed qui veut te parler. Il retournera demain chez ton père ; sois près de la porte pour lui ouvrir.
Meryem ne répondait pas, bouleversée d’émotion.
— Tu as compris ? — interrogea Simouel.
— Oui, — dit-elle enfin, — mais au nom de l’Éternel, ne répète ceci à personne !
— Je l’ai juré sur les Tables de la Loi, — répliqua le gamin sans ajouter qu’El Hadj Mohamed s’était assuré de son silence par des menaces et un beau réal d’argent.
Meryem rentra chez elle, agitée de mille pensées contradictoires. Les heures lui semblèrent interminables jusqu’au lendemain ; elle les mit cependant à profit en décidant ses parents à s’installer au premier étage, selon leur coutume de chaque hiver, car les jours devenaient plus frais. Le matin elle fit sa toilette avec un soin minutieux, sans oser toutefois changer ses vêtements quotidiens, ni ajouter aucune parure, dans la crainte d’attirer l’attention ; mais elle nettoya les taches dont sa jupe et son boléro de drap étaient criblés, et elle se regardait à tout instant dans le miroir, heureuse de s’y trouver fraîche et désirable.
Elle ne quittait pas le patio, sous prétexte d’en laver les mosaïques, et elle attendait, le cœur anxieux, l’oreille attentive au moindre bruit… Des coups retentirent à la porte, elle se précipita pour ouvrir. El Hadj Mohamed se dressait devant elle, tout enveloppé de ses mousselines blanches et parfumées. Il lui prit la main en murmurant :
— Que tu es belle !… plus belle que l’aurore délicieuse !… N’est-il pas fâcheux que tant de beauté doive s’étioler au Mellah, près du vieillard auquel on te destine ?… Viens avec moi, je te donnerai des bijoux et des esclaves.
La petite main tremble dans la sienne, Meryem reste silencieuse.
— Tu me plais et je désire ton bien, — répète le jeune homme, — chez moi tu seras heureuse, adulée, belle et parée comme une sultane…
Tout à coup une voix glapissante cria :
— Qui est là ?
— C’est le Hadj Mohamed qui veut voir mon père, — répondit Meryem en s’efforçant de donner à ses paroles un timbre naturel.
Youdah se précipita vers l’escalier pour recevoir son hôte, mais comme il était vieux et descendait lourdement, El Hadj Mohamed eut encore le temps de murmurer :
— Tâche de sortir cette nuit de ta maison. Le petit Simouel t’attendra, suis-le sans crainte. Je m’arrangerai pour que les portes du Mellah restent ouvertes… Tu viendras, Meryem ?… promets-le… — répète-t-il d’un ton autoritaire, en serrant la main de plus en plus tremblante.
— Oui, Seigneur, — répond Meryem à voix basse.
Son père arrivait dans le vestibule, tout ému par l’honorable visite et par les rasades de mahia avec lesquelles il combattait les froids de l’automne.
… Meryem, à demi défaillante, contemple la bague qu’El Hadj Mohamed a laissée à son doigt, et, malgré son trouble, elle évalue le prix de l’énorme rubis qui vaut au moins cent douros !… Puis, à regret, elle la retire et la noue soigneusement au coin de son mouchoir.
L’affaire fut conclue le jour même et Youdah se félicitait d’avoir su tromper El Hadj Mohamed !…
Ce soir-là, Meryem ne voulut pas manger. Elle se dit en proie à de si violents maux de tête que les larmes coulaient sans cesse de ses yeux. Une affreuse tristesse la saisit au moment de quitter tous les siens, d’abandonner son milieu, sa famille, pour une coupable destinée. Elle sait que ses parents la maudiront et ne voudront plus jamais la revoir, que la Communauté la rejettera ignominieusement de son sein… Pourtant l’attrait irrésistible de l’aventure domine ses scrupules et aussi les ardeurs de son sang, éveillées sans pitié durant son enfance, et qui ne sont plus satisfaites alors que sa jeunesse s’épanouit… De temps à autre elle regarde le mirifique rubis et ses résolutions s’affermissent…
Au milieu de la nuit, elle se leva doucement et comme, malgré ses précautions, sa mère demandait d’une voix engourdie de sommeil :
— Que fais-tu ?
— J’ai la fièvre, — dit Meryem, — je vais boire.
Elle descendit dans le patio et puisa un peu d’eau, attendant, anxieuse, que sa mère fût rendormie. Puis elle se dirigea vers la porte dont elle avait eu soin la veille de graisser le verrou. Simouel se dissimulait près du seuil.
— Viens vite ! — dit-il.
Et ils se sauvèrent comme des malfaiteurs à travers les ruelles sombres…
Le gardien du Mellah, soudoyé par El Hadj Mohamed, a laissé la porte entr’ouverte. Il n’a pas l’air d’apercevoir les fugitifs. Meryem respire plus librement lorsqu’elle se trouve dans la campagne ; la nuit est si pure que l’on aperçoit les plus lointaines montagnes, aux neiges scintillantes sous les rayons lunaires. Un vent léger fait frissonner les bambous entre lesquels s’encaisse le chemin, et leur plainte se mêle au gazouillis des ruisseaux et au bruit des cascades.
Quelques cavaliers sortirent de l’ombre. Meryem eut peur et poussa un faible cri… mais déjà El Hadj Mohamed est auprès d’elle et la presse passionnément contre lui… Sur un signe de leur maître, les serviteurs amènent une mule et des vêtements. El Hadj Mohamed enveloppe lui-même la jeune femme du selham et du burnous, l’installe sur la bête dont un esclave prend la bride, et, lançant un petit sac à Simouel, il le congédie… Le sac s’aplatit dans la poussière avec un bruit métallique.
Simouel, ravi, comptait les douros ; quand il releva les yeux, les cavaliers avaient disparu.
** *
El Hadj Mohamed emmena Meryem dans sa jolie maison neuve du Tala ; un jet d’eau s’élançait d’une vasque de marbre au milieu du patio ; des mosaïques azurées luisaient sur tous les murs, les sofas étaient remplis de laine et surchargés de coussins. Il lui donna quatre esclaves noires, des caftans de soie et d’innombrables bijoux. Elle passait ses journées à se parer en l’attente du bien-aimé. Il la traitait comme une courtisane, et Meryem, habituée aux exigences de son ancien mari, ne s’en étonnait pas. Elle était heureuse, presque sans remords, ardente au plaisir, affolée, grisée, auprès d’El Hadj Mohamed, par ce qui, jadis, avait fait le supplice de ses nuits… Elle avait conquis si complètement son amant qu’il ne savait rien lui refuser, et lorsqu’elle parla de mariage, il accéda sans peine à son désir, trop ravi de s’assurer la possession définitive de cette femme.
Certes, il avait eu à souffrir pour elle déjà plus d’un tourment ! Le lendemain de la fuite, les Juifs, ameutés par le vieux Youdah, ayant fait un énorme scandale, El Hadj Mohamed avait dû se résoudre à un gros sacrifice d’argent pour se concilier le khalifat du Pacha, et empêcher que ses adversaires, forts de leur bon droit, obtinssent satisfaction…
Lorsqu’il émit l’intention d’épouser Meryem, la réprobation générale fut plus terrible encore. On le traitait d’insensé en lui prédisant tous les malheurs. Le marchand ne se laissa pas émouvoir. Orphelin et libre, rien ne pouvait contrecarrer ses desseins. N’avait-il pas, en compensation de cette hostilité, les caresses affolantes de l’épouse au corps blanc, perverse et lascive pour lui plaire…
Meryem crut atteindre au sommet du bonheur, mais elle ne tarda pas à s’ennuyer dans sa solitude. La réclusion lui pesait, elle n’avait aucune amie et ne voyait personne. Il ne suffit pas, pour être heureuse, d’avoir un époux amoureux, une jolie demeure, des esclaves, une existence oisive et large. Il ne suffit pas de posséder les plus somptueuses parures, si nulle ne peut les voir et les envier… Quand, au crépuscule, elle montait à sa terrasse, les femmes des maisons voisines tournaient dédaigneusement les épaules, jalouses au fond du cœur de cette Juive trop belle, dont elles parlaient avec mépris. Meryem sentait même la sourde hostilité de ses négresses qui, hors de sa présence, crachaient après avoir prononcé son nom et ne manquaient pas d’ajouter :
— Sauf ton respect !…
Elle avait espéré que les revendeuses juives, les vieilles au nez crochu et au menton retroussé, viendraient chez elle comme dans les autres logis, proposer leurs marchandises. Mais, toutes, d’un commun accord, se gardaient de pénétrer chez la fille d’Israël coupable, la chienne qui osait se prostituer à un Musulman…
Un jour pourtant, alléchée par l’appât du gain, la vieille Sarah vint apporter des bijoux et des étoffes. Elle ne voulait pas entrer, prétendant, contre la coutume, rester à la porte, avec des airs de chatte qui a peur de se souiller.
Meryem la fit introduire de force par ses négresses et elle soutint sans rougir les invectives de la sorcière qui joignait à son petit commerce, un autre trafic moins honnête et très lucratif. Lorsque Sarah eut fini de l’anathémiser, Meryem lui glissa une bourse d’argent entre les doigts et la vieille, soudain, devint plus amène. Elle consentit à boire un verre de thé et à raconter quelques histoires du Mellah que Meryem écoutait avec un intérêt passionné. Pour achever de la corrompre elle paya une sebenia trois fois plus que sa valeur et Sarah s’en fut, ravie d’avoir trompé sa coreligionnaire.
Dès lors, la revendeuse devint la commensale habituelle du logis. El Hadj Mohamed ne pouvait entrer chez lui sans trouver Meryem en grande conversation avec l’horrible vieille qu’elle gavait de sucreries et comblait de cadeaux. Leurs voix s’unissaient, nasillardes, dans les romances populaires du Mellah.
Il éprouvait pour Sarah une extrême répulsion, mais, amoureux et faible devant sa femme, il n’osait la priver de son plus grand plaisir. Meryem reprenait peu à peu ses coutumes presque abandonnées après sa fuite ; elle célébrait le Sabbat, les Pâques et les innombrables fêtes juives, avec le consentement morne de son époux.
Au bout d’un an elle lui donna un fils qui ne vécut pas, et, féconde, elle continua chaque année à mettre au monde un enfant. Mais, par une malédiction du Seigneur, elle n’en pouvait élever aucun ; ils mouraient tous, frappés d’un mal mystérieux…
** *
Meryem perdit vite sa beauté, ses chairs devinrent molles et flasques, son nez s’accusa désagréablement, sa peau blanche prit la teinte blême d’une bougie. A vingt ans elle était laide et son mari ne l’aimait plus.
El Hadj Mohamed n’eut aucun soin de lui cacher son détachement ; il se montra exigeant et parcimonieux, il interrompait ses romances avec colère et lui interdit de recevoir la vieille Sarah, son unique amie. Les esclaves, devinant les nouveaux sentiments du maître, se firent de plus en plus insolentes vis-à-vis de Meryem ; les voisines de terrasses ricanaient très haut en l’apercevant, haineuses et satisfaites, et leurs sarcasmes atteignaient cruellement la délaissée.
El Hadj Mohamed, fort embarrassé de sa Juive, ne voulut cependant pas la répudier, par amour-propre, afin de ne pas donner raison aux amis qui lui avaient autrefois prédit le malheur de cette union. Peut-être aussi, retenu par un attrait voluptueux que la savante perversité de Meryem exerçait encore sur ses sens…
Mais un jour il se remaria.
El Batoul entra dans sa maison avec des airs de sultane.
Elle était fille d’un humble kateb[41], et n’avait toutefois consenti à devenir la coépouse d’une Juive, qu’éblouie par le faste et le rang d’El Hadj Mohamed. Sa jeunesse et sa fraîcheur enchantèrent l’époux. Elle avait des joues rondes et fermes, des cheveux crépus, une bouche épaisse et des narines aux larges tendances décelant le sang noir qui courait dans ses veines.
[41]Scribe.
[41]Scribe.
Elle prit aussitôt dans le logis l’importance d’une « maîtresse des choses » ; elle affectait de traiter Meryem avec plus de hauteur que ses négresses, ne manquant aucune occasion de l’humilier. La pauvre Juive se sentait désespérément seule dans ce milieu hostile, en butte aux mille méchancetés des esclaves et de la favorite, n’ayant personne pour l’en protéger. El Hadj Mohamed ne lui permettait pas de se plaindre.
Pourtant il passait avec elle une nuit sur deux, selon les préceptes du Livre, car il craignait de paraître devant Allah, au jour de la Rétribution, comme ces maris « dont les fesses seront inégales, pour avoir injustement réparti leurs faveurs envers leurs coépouses[42]»… Et il pensait satisfaire toutes les exigences religieuses par cette concession pour laquelle il conservait toujours quelque goût.
[42]Commentaires du Coran.
[42]Commentaires du Coran.
Meryem s’efforça de garder sur l’époux cette dernière séduction… Mais après les brutales ivresses, il la quittait sans une parole, hautain et méprisant.
Elle n’osait plus sortir de sa chambre dans la crainte des quolibets et des mauvaises farces, et là encore, malgré les tentures, ces mots : « La Juive ! La Juive ! » sans cesse accolés d’épithètes injurieuses, parvenaient jusqu’à Meryem pour la flageller d’une constante humiliation.
Souvent même on ne lui donnait pas à manger, les femmes avalaient en hâte la harira matinale ou le couscous et, lui montrant les plats vides, prétendaient « qu’on l’avait oubliée ». Alors elle rentrait chez celle plus haineuse, plus aigrie par la souffrance, et elle cherchait vainement, en son esprit, le moyen de se venger.
Depuis son malheur, des remords l’assaillaient ! Meryem ne conçoit plus par quelle aberration elle consentit à suivre El Hadj Mohamed, trahissant ses parents et les préceptes de son Dieu… Elle se souvient d’un proverbe de Salomon que le vieux Youdah aimait à répéter :
La femme sage édifie son foyer, la femme folle le détruit.
La femme sage édifie son foyer, la femme folle le détruit.
Ah ! certes, elle a été cette femme folle qui n’écoute que les séductions mensongères ! Elle a, de ses propres mains, détruit le bonheur auquel ses parents la destinaient !… A cette heure elle devrait, épouse respectée du vénérable Chlamou, élever ses enfants dans la cour badigeonnée d’outremer où les générations d’Abitbol se sont succédé… Elle se promènerait chaque samedi dans les ruelles encombrées de familles en toilette, un châle vert-perroquet aux rouges bariolages, bien tendu sur ses épaules. Elle jouirait de la société des hommes, partageant les orgies de mahia, au lieu de se ronger, prisonnière, en une maison musulmane, plus méprisée que la dernière des chiennes !…
Un bruit léger l’arrête en ses pensées. El Batoul a soulevé la tenture et pénètre dans sa chambre pour la première fois… Meryem, surprise, se demande quel nouveau tourment on va lui infliger ? mais El Batoul a un air de bienveillance inaccoutumé.
— Comment vas-tu ? — dit-elle.
— Avec le bien… et toi ? Tu n’as pas de mal ?
— Aucun mal, grâce à Dieu !
Les formules de politesse amorcent l’entretien et dissimulent la gêne des deux femmes.
— Tu dois t’ennuyer, toujours seule, — reprend El Batoul aimablement. — Pourquoi ne viens-tu jamais chez moi ?
Elle s’accroupit sur le sofa sans manifester de répugnance.
— J’aurais peur de t’importuner, — répond Meryem.
— Du tout ! J’aimerais causer avec toi.
— As-tu quelque souci, — interroge la Juive, devinant que sa coépouse a besoin d’elle. — Puis-je t’être utile ?
El Batoul esquive la question. Non ! elle désire seulement mettre fin à ce malentendu dont elle souffre. Ce sont les esclaves, — ces filles de péché ! — qui lui ont au début raconté un tas de mensonges. Ensuite elle a bien vu que Meryem était une honnête femme, en qui l’on peut se fier, et elle aurait aimé avoir des rapports amicaux avec elle, mais une fausse honte la retenait…
La réconciliation est aussitôt scellée, les coépouses prennent ensemble le thé, au grand ébahissement de leurs négresses…
Le lendemain El Batoul insista pour que Meryem passât la journée dans sa chambre et elle lui fit présent d’un petit mouchoir brodé. Elle n’était plus que miel et sourires. Au bout de quelques jours, elle confia, non sans réticences, à sa nouvelle amie, qu’elle avait un gros souci dont elle seule pourrait la tirer… Meryem proteste de son dévouement… El Batoul, avec des larmes et des soupirs, avoue enfin que sa tête est troublée par un jeune voisin, Si Abdesselem, qui a osé la suivre un vendredi, alors qu’elle se rendait au cimetière. Depuis lors, ils se meurent tous les deux du même supplice… Elle l’aperçoit quelquefois du haut de sa terrasse, en se penchant imprudemment au-dessus de la rue, et ils se font quelques signes…
Meryem écoute, attentive, cherchant un moyen d’aider sa coépouse. Avec la souplesse de sa race, elle oublie toutes ses rancunes, prête à obliger servilement la Musulmane qui daigne recourir à elle.
— Écoute, — dit-elle enfin. — Veux-tu recevoir Si Abdesselem la nuit prochaine ? Je me charge de si bien occuper El Hadj Mohamed qu’il ne sortira pas de ma chambre avant le dohor, je le jure !…
— O Meryem, ô ma sœur !… Que la bénédiction d’Allah soit sur toi !… Mais je crains les négresses, leur langue est imprudente…
— Achète-leur du rhum. S’il plaît à Dieu, l’ivresse les rendra sourdes et aveugles.
— O Allah ! Quelle ruse !… et la clé ?…
— Je te la procurerai, — dit Meryem. — El Hadj Mohamed l’accroche au-dessus du lit en se couchant. Tiens-toi prête à la saisir dès que j’ouvrirai ma porte, et ce soir, entends-toi bien avec Si Abdesselem du haut de la terrasse.
Le lendemain El Hadj Mohamed, après avoir fermé la maison, pénétra sans soupçon dans la chambre de Meryem, et, suivant sa coutume, il suspendit l’énorme clé à un clou planté dans la muraille. La Juive, d’un air indifférent, prend un caftan qui traînait sur un matelas et le suspend au même clou. Puis elle éteint les cierges qui brûlaient dans les chandeliers de cuivre et gagne le lit où son époux ne tarde pas à la rejoindre. Mais à peine est-elle couchée qu’elle se redresse en sursaut.
— Il y a quelqu’un dans la chambre !…
— Tu es folle.
— J’ai entendu remuer…
Elle se glisse hors du lit, rallume la bougie et se dirige vers le fond de la pièce.
— C’est un chat. Que Dieu le maudisse ! — s’écrie-t-elle en agitant l’animal qu’elle avait traîtreusement enfermé sous une corbeille… Elle ouvre la porte et le jette au dehors, tout en tendant la clé dont elle est parvenue à s’emparer sans éveiller l’attention du Hadj Mohamed… Une main fébrile s’en saisit.
Alors Meryem revient auprès de son mari, et elle déploie de si diaboliques ressources, des perversités tellement irrésistibles, qu’il râle de plaisir en demandant grâce.
Pendant ce temps, El Batoul, qui a grisé toutes ses négresses, va tranquillement ouvrir la porte à Si Abdesselem. Elle l’introduit dans sa chambre : les brûle-parfums répandent d’odorants effluves, la bouillotte siffle sur le mejmar de cuivre, des « sabots de gazelle », des ghribat à forte saveur emplissent les plats de Fez délicatement décorés. El Batoul porte un caftan de brocart jaune à grands ramages qui fait valoir sa peau brune rehaussée de fards. Des bijoux couvrent se poitrine et ses bras.
Dans sa chambre, comme en celle de Meryem, la nuit fut voluptueuse. Lorsque chanta le muezzin matinal, elle éveilla son amant, et le reconduisit jusqu’à la porte avec mille promesses de se revoir, puis elle s’en fut heurter discrètement à la pièce voisine. Meryem entr’ouvrit et prit la clé qu’elle lui passait.
— Tout va bien ? — demanda-t-elle.
— Pour le mieux ! — répondit El Batoul à voix basse.
El Hadj Mohamed, épuisé, ne s’était pas réveillé…
Tous les deux jours, désormais, Meryem s’ingénie en des ruses extraordinaires pour faciliter le péché à sa coépouse.
El Batoul lui en a une reconnaissance profonde, admirant l’intelligence de cette Juive, jadis tant méprisée. Elle ne peut plus se passer de Meryem ; elle la comble de cajoleries et de présents ; elle exige des esclaves une extrême déférence envers sa coépouse et, même, elle persuade si bien les voisines que celles-ci, revenues de leur prévention, accueillent enfin Meryem à leur petit cercle des terrasses.
Grâce à l’adultère, le bonheur est revenu pour la Juive dans la maison de son époux.