Grâce à Dieu ! Lella Nfissa ne connut jamais d’autre époux que Moulay Ahmed El Mrakchi, — Allah prolonge ses jours ! — et pourtant elle fut deux fois l’arousa, la vierge éblouissante pour qui se déroulent splendidement les fêtes d’un mariage.
Elle naquit à Meknès dans le palais tout doré où le Chérif El Hossein commençait à mourir, après une nonchalante existence voluptueuse. Cette petite Nfissa, présent inespéré d’Allah à sa vieillesse, devenait son unique héritière, tous ses autres enfants l’ayant, par une fatalité, déjà précédé dans la tombe. Mais alors que Lella Nfissa ouvrait les yeux, Azraél[69]emportait sa mère et Sidi El Hossein, accablé par l’âge, se sentait atteint du mal auquel il devait succomber.
[69]Ange de la mort.
[69]Ange de la mort.
Pourtant il vécut encore neuf années, toujours plus las et misérable dans son corps. Il eut ainsi la joie de voir grandir la fillette, son unique amour.
Lella Nfissa se souvient du vieillard si pâle, soutenu par des coussins, auprès duquel s’est écoulée son enfance. Il la voulait sans cesse avec lui, la caressait, ne s’occupait que de la distraire. Sur ses ordres, les esclaves achetaient les brocarts les plus splendides et les mousselines les plus transparentes pour parer l’enfant.
— Petite précieuse, — disait Sidi El Hossein — tu réjouis mon cœur attristé, ainsi que mes yeux privés de tout autre spectacle… Tu es la source vive désaltérant le voyageur après un long trajet dans le désert… Tu es la datte délicate qui tombe pour lui du palmier… Tu es le repos bienfaisant… l’aurore exquise.
Et il lui murmurait encore mille choses qu’elle ne pouvait comprendre, mais dont elle percevait la tendresse.
Quand il se sentit tout près de la mort Sidi El Hossein voulut assurer lui-même l’avenir de sa fille. Il eut de longs entretiens avec de nobles personnages venus de Fez, et dont il écartait la petite. Lella Nfissa s’étonnait un peu de cet exil, car elle était habituée à régner dans la chambre paternelle, quels que fussent les visiteurs.
C’est ainsi que son mariage fut décidé.
Cela ne se passa pas tout à fait selon la coutume, en raison de la maladie du Chérif. Nul ne sut ce qui avait été convenu entre lui et son futur gendre durant les conversations insolites qu’ils tinrent à ce sujet… Le vieillard paraissait tout heureux et apaisé.
On célébra les noces avec un faste inimaginable. Longtemps on parlera dans la ville des cadeaux offerts par le père et le fiancé : des coussins, des matelas de laine moelleuse, des haïti en velours et en drap, des brocarts chatoyants, des cherbil brodées d’argent fin, des colliers, des diadèmes enrichis de pierreries, des bracelets, des anneaux d’oreilles et des cinq négresses expertes à toutes les choses nécessaires en l’existence… Les femmes célébraient à l’envi les parures merveilleuses dont était chargée l’arousa.
Lella Nfissa n’en sentait que la fatigue. Ses frôles épaules ployaient sous les soieries trop lourdes, sous les pesants joyaux somptueux. Elle n’osait ni remuer, ni ouvrir les yeux ; elle était une impassible et hiératique petite mariée ; ses larmes coulaient, ainsi qu’il convient, de ses paupières closes. Mais ce n’était point par pudeur ou regret de la maison paternelle, car Lella Nfissa n’avait pas encore compris la signification des noces, ni qu’il lui faudrait suivre, à Fez, un époux inconnu…
Elle pleurait d’ennui et surtout de lassitude.
Lorsque arriva l’heure suprême, celle où le fiancé pénètre dans le qtaa pour l’accomplissement des rites, les sanglots de la petite fille redoublèrent. Un silence solennel planait sur la pièce déserte et sombre, éclairée de quelques cierges dont les reflets s’accrochaient aux bijoux et aux satins de la mariée comme pour la mieux désigner… Moulay Ahmed s’accroupit auprès d’elle, et doucement écarta les voiles brodés d’or… Mais, comme il l’embrassait sur le front, Lella Nfissa eut bien peur. Malgré les recommandations qu’on lui avait faites, elle se sauva jusqu’au bout de l’alcôve en poussant des cris affolés.
L’époux cherchait à la calmer.
— Ne crains rien, petite colombe chérie, — disait-il — ne crains rien, petite gazelle ! Je ne te ferai aucun mal, je ne te toucherai pas…
En effet, il n’essaya pas de l’approcher.
C’était un homme jeune, au visage très doux. Lella Nfissa n’écoutait pas ses paroles, mais son immobilité la rassurant, elle cessa de crier. Même elle consentit à revenir auprès de lui, et, toute tremblante, elle le laissa contempler son visage.
Moulay Ahmed n’en chercha pas plus cette nuit-là, et, bien entendu, on ne sortit pas le siroual[70]…
[70]Pantalon.
[70]Pantalon.
Chaque soir, il revint près de Lella Nfissa qui commençait à s’accoutumer à sa présence. Il dormait sur un des sofas, sans troubler le repos de la petite. Lella Nfissa retrouvait sa gaîté, et, lejour de la ceinture, oublieuse de son rôle, elle causa un gros scandale en courant à travers la cour avec les fillettes de son âge.
Ce lui fut un nouveau chagrin de quitter Meknès, ses amies, ses servantes et son tendre père si malade. Elle n’avait point encore atteint les remparts de Fez que Sidi El Hossein s’endormait dans la miséricorde d’Allah…
Moulay Ahmed n’en avertit point sa petite épouse ; ce n’est que de longs mois après qu’il commença, très doucement, à lui faire pressentir la vérité…
Il possédait une fort belle demeure et beaucoup d’esclaves, Lella Nfissa fut accueillie comme une sultane, adulée, comblée de présents. Chacun de ses désirs se trouvait aussitôt réalisé. Du reste, elle préférait à toutes choses les jeux et bavardages avec les négrillonnes de la maison, ou les fillettes, parentes du Chérif, qu’on amenait souvent pour la distraire.
Peu à peu elle oubliait les longues heures de contrainte passées auprès d’un vieillard malade, et la sage immobilité apprise durant son enfance. Il semblait que toute l’ardeur juvénile de son être voulût prendre sa revanche. Elle courait comme une gazelle à travers les allées du riadh, essoufflée, joyeuse, un peu folle, Moulay Ahmed la regardait avec un sourire attendri. Chaque nuit il accompagnait sa femme dans l’immense salle reluisante de mosaïques et de dorure qui était leur chambre conjugale, et il s’étendait sur un des grands lits à colonnes, tandis que la petite, toute fatiguée de ses jeux, tombait endormie sur un sofa.
Alors, sans bruit, l’époux quittait la pièce et s’en allait rejoindre Mahjouba, la négresse…
Lella Nfissa ne l’ignorait pas et n’en prenait aucun souci…
Elle grandit ainsi chez son époux, très insouciante et heureuse, dirigée par les sages conseils de sa belle-mère, Lella Maléka, qui l’aimait tendrement et lui donnait l’illusion d’un amour maternel dont elle n’avait jamais connu la douceur.
Plusieurs années s’écoulèrent sans changement, mais Lella Nfissa ne courait plus dans le patio. Elle s’était transformée en une souple jeune fille au visage séduisant. Elle se savait belle et en concevait de la joie, elle commençait à prendre goût à la parure, à songer aux choses qui troublent le cœur des femmes… La noire Mahjouba lui devenait odieuse, et elle pleurait, sans savoir pourquoi, quand elle se réveillait, la nuit, dans sa chambre déserte.
Moulay Ahmed ne la regardait plus sans tressaillir et, devant l’épanouissement de cette charmante créature, il remerciait Allah de l’avoir enfin délié du serment fait à un mourant… Toutefois il ne voulut pas que leur union fût consommée au hasard de son désir, et résolut de l’entourer de toutes les pompes habituelles.
C’est alors que furent célébrées les secondes noces de Lella Nfissa Bent El Hossein avec Moulay Ahmed El Mrakchi. Elles furent encore plus brillantes que les premières.
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… La demeure trépidante du bruit des fêtes devient tout à coup silencieuse, un frisson passe sur les femmes en attente…
— Le marié vient !…
Derrière la porte de le chambre nuptiale refermée, retentissent les yous-yous stridents.
Une fois encore, Lella Nfissa resplendissante et pudique attend l’époux au fond du qtaa. Ses yeux sont clos, sa poitrine palpite, mais aujourd’hui elle sait le visage de celui qu’elle ne doit pas regarder. Soudain, elle comprend qu’il n’en est pas de plus troublant au monde… Il s’approche… elle tremble et ne s’enfuit pas. Elle le redoute et le désire, elle défaille de bonheur entre ses bras… et, vierge, elle éprouve un sentiment interdit à ses sœurs, les mariées musulmanes.
Lella Nfissa aime et frémit d’amour, à l’heure même de son mariage.