Une automobile s’est arrêtée devant ma maison, révolutionnant la rue calme, plus habituée aux bourricots et aux charrettes qu’aux trépidantes « carh’aba ». Un Arabe saute du siège où il était assis à côté du chauffeur, heurte à la porte, déploie son burnous devant ses yeux, et en protège le passage rapide de deux formes voilées qui s’engouffrent dans le vestibule. Ce sont mes amies les dames El Karoui dont j’attendais la visite.
Douja et Nejima sont de charmantes musulmanes nouveau jeu, instruites, distinguées parlant français sans le moindre accent.
Nejima est veuve de Si Azous El Karoui, l’avocat. Elle n’a point envie de se remarier, craignant de tomber dans une famille d’esprit moins large que celle du défunt. Elle en souffrirait trop, ayant été élevée par une institutrice française et des parents aux idées très modernes. Son frère aîné Si Jilani est interne des hôpitaux de Paris.
Douja, sa jeune belle-sœur, est la femme de Si Slimane El Karoui, directeur du journal arabe laZorah. Elles s’entendent admirablement ensemble et ne se quittent jamais.
Douja est née aussi dans un des rares milieux musulmans très libéraux de Tunis. Elle a fait toutes ses études à l’école secondaire Jules-Ferry.
Ces dames voyagent chaque année avec Si Slimane. Elles vont à Vichy, à Paris, en Italie… Elles s’embarquent soigneusement voilées, mais une heure après le départ, elles sortent de leurs cabines, transformées en Européennes élégantes. Aussitôt rentrées à Tunis elles savent se conformer aux mœurs de leur pays, sans pourtant s’astreindre à la réclusion absolue.
Elles, qui évoluent fort à leur aise dans un salon parisien plein de messieurs, n’ont jamais été aperçues par un seul coreligionnaire… Leur automobile est hermétiquement close par des volets en bois ; mais elles vont souvent voir des Françaises, leurs seules amies. Car, malgré la situation de leur famille et l’extrême régularité de leur vie, elles sont assez mal considérées dans les milieux musulmans aux idées étroites.
Dès l’entrée, elles ont vite rejeté leurs voiles de soie, et apparaissent joliment vêtues à l’arabe, de costumes brodés, en satin gris, où l’on ne devine l’influence parisienne qu’au goût discret et aux teintes atténuées.
— Comment allez-vous ? Il y a un temps infini que nous ne vous avons vue.
— Et vous-mêmes ? Avez-vous fait un bon voyage ? Donnez-moi des nouvelles de Paris.
— Toujours charmant ! Mais il commence à y faire froid, et nous avons retrouvé sans déplaisir le soleil de Tunis.
Nous causons de mille choses actuelles. Ces dames sont au courant de tout : art, littérature, politique. Elles m’apportent un livre sur les harems turcs, récemment paru.
— Vous verrez, c’est intéressant, pour nous surtout, puisqu’il est question de la vie féminine à Constantinople.
— Ce ne doit pas être très exact du reste, — ajoute Nejima. — A en croire l’auteur, toutes les femmes de Stamboul seraient jolies, instruites, heureuses, mères et épouses idéales. Et je doute que la perfection existe là-bas plus qu’ailleurs.
— Et puis, — remarque Douja, — puisque l’auteur, une femme grecque, trouve si délicieuse la vie au harem, que n’y est-elle donc restée, épousant un Turc, au lieu de se marier avec un Américain, pour partir à San Francisco ?…
Un coup de sonnette interrompt notre conversation, et Habiba introduit deux visiteuses inopportunes, mesdames B… et G…, perruches bavardes et prétentieuses. Elles doivent être nées aux environs de Carpentras ou de Guéret, mais, parce qu’elles portent des robes drapées et des aigrettes de trente centimètres, elles s’imaginent passer pour des Parisiennes.
Je fais les présentations.
— Ah ! — s’exclame madame B…, — que je suis heureuse de rencontrer des musulmanes ! c’est la première fois que cela m’arrive.
— Et vous parlez français, — minaude madame G…, — c’est exquis ! Vous allez nous raconter tant de choses dont nous n’avons pas la moindre idée.
— Vous êtes trop aimable, madame, — proteste Douja, — mais c’est vous plutôt qui pourrez nous intéresser. Nous sortons peu, ici, vous le savez.
— C’est vrai ! Vous avez des mœurs très curieuses. Dites-moi, que faites-vous dans vos harems ? Que vous y apprend-on ?
— L’instruction y est généralement négligée, — riposte en souriant Nejima, — mais on ne manque jamais de nous enseigner le savoir-vivre et la discrétion.
Les deux perruches ne saisissent pas la leçon que cette jeune musulmane vient de leur infliger. Elles continuent à questionner et à babiller étourdiment. Et comme je devine la nervosité de mes amies, devant un tel manque de tact et une curiosité si indécente, je fais dévier l’entretien sur un autre sujet.
— Nous avons été hier au Palmarium voir laBelle Hélène, — dit madame B… — C’est bien pour la quatrième fois, mais on s’y amuse toujours. Évidemment, mesdames, vous ne connaissez pas cela.
— Je vous demande pardon, — répond Douja. — Nous avons même assisté dernièrement à une parodie de Shakespeare analogue, et bien supérieure à mon avis :Troïlus et Cressida!
— Comment dites-vous ? Où donne-t-on cette pièce ? Je ne l’ai pas vue affichée.
— C’est à l’Odéon qu’on la joue, madame, depuis très peu de temps.
— Ah ! — fait madame B… un peu dépitée. — Vous connaissez donc Paris ?
— Nous y passons tous les ans deux mois.
Les perruches abandonnent vite ce sujet. Il leur en coûterait sans doute d’avouer à ces musulmanes qu’elles ignorent la capitale dont elles singent les modes.
Précisément la question chiffon est plus passionnante que jamais cet automne. Reviendra-t-on aux paniers ?… Madame G… a besoin d’un costume, et se demande avec anxiété si elle doit en faire draper la jupe.
— La plupart des tailleurs gardent leur ligne sobre, — dit Nejima. — Nous en avons vu de simples et charmants chez Montaillé et différents couturiers.
Les perruches se regardent interloquées… Elles se décident enfin à s’envoler : frous-frous, caquetages, bruits d’ailes… Dans le vestibule, madame G… me dit d’un air entendu :
— Vos amies sont délicieuses, mais nous ne tombons pas dans le piège. Ce sont des Françaises déguisées en musulmanes. De grâce, dites-nous leurs noms ?
Je souris, énigmatique. Et j’amuse bien les dames El Karoui en leur rapportant ensuite ce propos.
— Il va falloir vous quitter, car nous avons promis à notre cousine Menena Zoubhir, d’aller la voir aujourd’hui. Elle est fort préoccupée : son vieux turban de mari s’est mis en tête de marier leur fille Neïla avec Si Tayeb ben Mokhtar.
— Vous figurez-vous la pauvre petite qui a fait toutes ses études à Jules-Ferry, dans ce milieu ancien style !
— Il est vrai que sa grand’mère lui en donne déjà l’avant-goût.
— Oui, mais Neïla n’en a pas moins une vie intellectuelle et plus civilisée auprès de sa mère.
— Pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous ? — dit Nejima. — Elles sont toujours si contentes de vous voir.
— Avec plaisir, je suis libre toute la journée.
Mes amies se voilent, et leur auto nous dépose vite au Dar Zouhir.
Lella Menena et sa fille nous reçoivent en vraies femmes du monde.
Elles savent dissimuler leurs tourments et ma présence les empêchera d’en dire un seul mot à leurs cousines. Elles ont un grand souci de dignité devant une Européenne, et paraissent toujours pleinement satisfaites de leur sort.
— Sans doute, — m’a dit un jour Lella Menena, — l’existence des musulmanes est assez sévère ici. Mais elle a bien ses bons côtés. Nous avons le temps de réfléchir, une vie calme et saine. Je n’envie pas le sort des Françaises toujours affairées, absorbées par mille soins dont nous sommes déchargées. Il y a aussi une certaine satisfaction à suivre les règles observées par toutes nos aïeules. Un changement se fera peut-être dans notre condition, mais très lentement. Pour l’instant nous sommes heureuses…
Est-ce l’exacte vérité ? Du moins il y a du mérite et une grande fierté à le proclamer.
Lella Menena fut élevée par une institutrice française, sans quitter la maison paternelle, mais Neïla est allée au lycée jusqu’à treize ans, mêlant sa vie et sa pensée à celles de ses petites camarades. Puis un jour, son enfance libre s’est terminée, elle est rentrée au logis pour n’en plus sortir jamais…
Regrette-t-elle parfois l’existence entr’aperçue ?…
Ces dames lisent, reçoivent des journaux et des revues, s’intéressent aux choses intellectuelles ; Lella Menena est une mère intelligente, très occupée de ses jeunes enfants, la toute petite Jemila, et les deux garçons qui vont au lycée, et font en même temps leurs études arabes. Sa demeure a des fenêtres largement ouvertes à la lumière, donnant sur les terrasses des souks. Si Omar, son mari, n’est point un « vieux turban », comme le prétend Douja. C’est au contraire un homme instruit, d’idées assez modernes, qui tolère pour sa femme et sa fille bien des habitudes quasi européennes, à la condition qu’elles ne sortent pas de la maison et se conforment aux mœurs. Je m’étonne qu’il veuille imposer à Neïla un époux retardataire. Peut-être y est-il poussé par sa mère, musulmane de la vieille école, que révoltent toutes ces coutumes françaises introduites dans sa demeure.
Elle paraît quelquefois lorsque je viens, et je devine une sourde hostilité sous sa politesse.
Neïla s’est assise auprès de moi. Elle me reproche la rareté de mes visites.
— Songez que j’ai eu le temps de terminer, depuis que vous êtes venue, ce chemin de table à peine commencé.
Elle me l’apporte : il est charmant, tout incrusté de filet, et brodé dans la perfection.
— Maman vient de m’abonner à laCorbeille à ouvragequi envoie chaque mois des travaux échantillonnés.
— Ainsi, Neïla, vous continuez toujours votre trousseau ?
Elle rougit, et ses yeux se remplissent de larmes.
— Excusez-moi, — dit-elle tout bas, — j’ai bien des tristesses en ce moment. Mes cousines ont dû vous le dire, mon père va me marier à Si Tayeb ben Mokhtar.
— Mais, Neïla, si cette union vous répugne, ne pouvez-vous, très respectueusement, résister à Si Omar ?
— Je n’ose pas, — dit-elle. — Vous savez le respect que nous avons pour nos pères. Et puis, ce serait mal…
— Alors, vous acceptez ainsi l’époux qu’il vous impose ?
— Oui, — répond-elle simplement… — Je tâcherai de prendre mon parti de cette nouvelle existence. Ma cousine Amina, qui a été élevée comme moi, a bien épousé Si Slim Cherif, et elle vit suivant les vieilles mœurs. Elle n’est pas malheureuse, elle a un bébé…
Une mulâtresse apporte le thé, très correctement servi à l’européenne, sur de petits napperons brodés. Puis elle disparaît. Dans cette maison les servantes font leur service comme chez nous, avec silence et discrétion.
Après quelques moments, je me lève, Neïla me reconduit jusqu’en haut de l’escalier.
— Vous ne tarderez pas à être invitée à mes noces, — dit-elle. — Ce matin on en a fixé l’époque après notre nouvelle année.
— Alors, c’est tout à fait décidé ?
— Oui, — répond la jeune fille, — maintenant il n’y a plus qu’à savoir me soumettre et me dominer… l’un et l’autre sont difficiles, mais je m’y efforce.