MAX ELSKAMP

Max Elskamp

Voici, une âme de Flandre et d'en haut. Dans les campagnes nues ou dans les cathédrales fleuries, qu'il regarde la mélancolie de l'Escaut jaune et gris ou la sérénité des vieux vitraux couleur de mer, qu'il aime les douces Flamandes aux bras nus ou Marie-aux-cloches, Marie-aux-îles, Marie des beaux navires, Max Elskamp est le poète de la Flandre heureuse. Sa Flandre est heureuse, parce qu'il y a une étoile à la pointe de ses mâts et de ses clochers, comme il y avait une étoile sur la maison de Bethléem. Sa poésie est charmante et purificatrice.

Je veux dire avec lui d'abord les chansons du pauvre homme de Flandre. Il y en a six, seulement six, parce que le dimanche, c'est la chanson des cloches.

Un pauvre homme est entré chez moipour des chansons qu'il venait vendre,comme Pâques chantait en Flandreet mille oiseaux doux à entendre,un pauvre homme a chanté chez moi.

Et à mesure que chantait le pauvre homme, le poète a écrit les chansons de la semaine de Flandre, ensuite a taillé dans le bois des images naïvement nouvelles, ensuite a fait avec tout cela un petit livre qui semble tombé par la cheminée un jour de Noël, tant il est miraculeusement doux. J'aime que les poètes aient le goût de la beauté extérieure et qu'ils vêtent de grâces réelles leurs grâces rêvées: mais que nul ne veuille la pureté d'art desSix chansons de Pauvre homme; il ne saurait,—car la semaine est finie, et

A présent c'est encore Dimanche,et le soleil, et le matin,et les oiseaux dans les jardins,à présent c'est encore Dimanche,et les enfants en robes blancheset les villes dans les lointains,et, sous les arbres des chemins,Flandre et la mer entre les branches....

Les idées se présentent presque toujours à M. Elskamp sous la forme d'images significatives; sa poésie est emblématique. Vraiment, et surtout dans son premier recueil,Dominical, elle a l'air parfois de raconter les emblèmes dont s'ornaient les singuliers livres où l'on s'édifiait jadis, surtout en pays flamand, le Miroir de Philagie (Den Spieghel van Philagie) ou cette Contemplation du Monde (Beschouwing der Wereld) que l'art admirable de Jan Luiken diversifie à l'infini. L'âme, personnifiée en un jeune homme, une jeune fille, en un enfant, traverse des paysages, agit sur les éléments, subit la vie, travaille à des métiers, se promène en barque, pêche, chasse, danse, souffre, cueille des roses ou des chardons; c'est très mièvre le plus souvent et diffamé par une naïveté qui a d'elle-même une conscience trop précise. Pourtant il y a une poésie mystique, en ces estampes et voici comment M. Elskamp la sent et l'exprime:

Dans un beau château,la Vierge, Jésus et l'ânefont des parties de campagneà l'entour des pièces d'eau,dans un beau château.

Dans un beau château,Jésus se fatigue aux rames,et prend plaisir à mon âmequi se rafraîchit dans l'eau,dans un beau château.

Dans un beau château,de cormorans d'azur clamentet courent après mon âmedans l'herbe du bord de l'eau,dans un beau château.

Dans un beau château,seigneur auprès de sa damemon coeur cause avec mon âmeen échangeant des anneaux,dans un beau château.

Ici, l'intention emblématique est évidente. L'emblème est une figure par laquelle on matérialise, mais sous leurs noms, les idées, les passions, les vertus des hommes, ainsi que les abstractions pures, et surtout l'âme qui alors se trouve dédoublée et jouant dans la vie son rôle d'âme vis-à-vis du corps qui joue son rôle de corps. Cela diftère donc du symbole, car le symbole monte de la vie à l'abstraction et l'emblème descend de l'abstraction à la vie....

(En réfléchissant sur cette question, je songe que la littérature de M. Maeterlinck paraît emblématique, le plus souvent: LaMort de Tintagilessemble une vraie estampe de Luiken; pareillement dans l'effroyable, le fiévreux, l'occulte, le génie de M. Odilon Redon est emblématique.)

L'emblème pose tout d'abord l'abstraction; il se sert de paysages, de personnages, de matérialités, mais vues selon des attitudes volontairement significatives; tandis que le symbole présente la nature telle qu'elle est et nous laisse la liberté de l'interprétation, l'emblème affirme la vérité qu'il exprime; il l'affirme avant tout et ne se sert de figurations que comme d'un moyen purement mnémonique.

Tels emblèmes peints comme enluminures dans les missels de M. Max Elskamp sont d'une obscurité magnifique et qui fait rêver longuement. Je ne crois pas que, depuis laNuit obscure de l'âme, la poésie emblématique se puisse vanter de plusieurs aussi belles images:

Mais les anges des toits des maisons de l'Aimée,les anges en allés tout un grand jour loin d'Ellereviennent par le ciel aux maisons de l'Aimée;

les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche,les anges-voyageurs se sont fait mal aux ailes,les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche;

les anges-voyageurs savent le colombier,et se pressent, au soir, vers le coeur de l'Aimée,les anges-voyageurs savent le colombier;

mais les plus petits anges se donnant la main,les plus petits anges se trompent de chemin,mais les plus petits anges sont encor très loin;

et les anges plus las, sur leurs bateaux à voiles......................................................Et les anges ont froid parmi les hirondelles,.....................................................

et la bien-aimée attend, inquiète, les anges attardés. M. Elskamp est familier avec les anges; on dirait qu'il y en a toute une légion répandue autour de son rêve; il les interpelle, il leur fait des aveux et des prières; il les voit, il voit que les oiseaux leur mangent dans la main: poète, ces oiseaux, ce sont vos vers.

Le second livre des visions de Max Elskamp, en une légende «un peu plus dorée» salue la Vierge, mais la Vierge de Flandre, et il monte à la tour, à la «tour de sa race», qui est aussi la tour d'ivoire, si haut qu'il peut monter. De là, d'où les fanaux du fleuve sont des étoiles pareilles aux étoiles d'en haut, il salue

Marie des choses ineffables,Marie des pures senteurs,Marie du soleil et des pluies,

et c'est avec bien de l'humilité qu'après de si charmantes litanies, il demande pardon:

Marie de mes beaux navires,Marie étoile de la mer,me voici triste et bien amerd'avoir si mal tenté vous dire.

La mer, de sa tour, il la salue aussi, la mer et tous ses bateaux.

... Allez vos chemins,Les tartanes, les balancelles,Avec vos tout petits noms d'ailes,

Le dernier volet duTriptyque à la louange de la vieest un cantique d'amour et de bonté:

Et me voici vers vous, les hommes et les femmes,avec mes plus beaux jours pour le coeur et pour l'âme

et la bonne parole où tous les mots qui s'aimentsemblent des enfants blancs en robes de baptême ............................................................ ma douce soeur joie et son frère Innocences'en sont allés cueillir, en se donnant la main,sous des oiseaux chantants les fleurs du romarin....

Le jour de joie est arrivé, coeurs, faites maison neuve, soyez bons, afin de mériter la vie heureuse qui va s'étendre sur les villes et les campagnes,

jusqu'aux arbres loins comme des tentures.

On va respirer enfin un air d'amour, tout s'apaise, tout se purifie, tout est printemps,

et, cloches de bonnes nouvelles,lors, aux gens sur le pas des portesdites qu'enfin Doctrine est morteet qu'aujourd'hui c'est vie nouvelle.

Cette vie nouvelle bourdonne dans le coeur et dans la poésie de Max Elskamp, et dans le jardin bêché et semé de ses mains, dans le jardin fleuri par son désir. Si l'arrosoir du jardinier semble avoir été quelquefois rempli à cette rivière de grâce,Sagesse, c'est que la miraculeuse rivière a débordé de toutes parts et s'est infiltrée dans toutes les fontaines: le jardin de Max Elskamp est bien la création d'un jardinier original. Le sentiment religieux est moins large et moins profond dans la poésie d'Elskamp que dans celle de Verlaine; mais il est plus intime, plus pur, plus de sanctuaire, de lampe, de cierges, de cloches; ce n'est plus l'amour qui pleure d'avoir mal aimé; c'est tout au contraire l'amour qui s'exalte dans le sourire et le souvenir d'une pureté parfaite; c'est l'amour chaste; nulle trace d'une sensualité même mystique, que ceci:

Anges de velours, anges bons ...Anges, la chair du soir m'envoûte ...La reine de Saba me baisesur les yeux; anges très chrétiens,dans le noir des maisons mauvaises....

et c'est tout, avec, à l'autre page, une allusion douce et triste à la plus aimée, qui plonge, ainsi que des fleurs, ses mains aux sources de ses yeux: mais, tentation charnelle, amour sentimental, également loin dans un paysage de maisons ou d'arbres.

Max Elskamp chante comme chante un enfant ou un oiseau de paradis. Il se veut un enfant; il est l'oiseau des légendes qu'un, moine écouta pendant plus de cinq cents ans; et, de même qu'en la légende, lorsqu'on l'a écouté et qu'on revient à la vie, il y a du nouveau dans les gestes des hommes et dans les yeux des femmes; les choses signifient des pensées qu'on n'avait plus, et même ce buveur du dimanche,

au dimanche ivre d'eau-de-vie,

semble songer à une communion avec les puissances invisibles et belles. Qui sait,

car nous avons beaucoup voyagé, Théophile,par les coeurs des hommes qui sont aussi des villes,

ce qu'il y a au fond des hommes muets et l'obscure chanson chantée en ces âmes qui sont tout de même des églises? Cette obscure chanson, M. Elskamp la devine et la transpose, sous la protection de Saint-Jean-des-Harmonies; il est tout musique, tout rythme; on dirait ses vers presque toujours modelés sur un air; parfois trop sévèrement, car poésie et musique c'est très différent, et il en résulte que le poète sacrifie la poésie à la musique, la langue au rythme, le mot à la mélodie. C'est un défaut assez fréquent dans les anciennes proses latines où le rythme et la rime riche empiètent sur le sens. Il ne faut pas chercher la beauté d'un vers en dehors de l'accord des mots et des significations; le vers a naturellement une tendance à trahir la pensée: l'obscurité, si elle n'est pas volontaire, est une défaillance.

Il y a des traces d'obscurité spontanée dans la poésie de Max Elskamp et aussi des traces de préciosité: l'expression, qui est toujours originale, l'est parfois avec gaucherie. Dans les pages parfaites, la pureté est délicieuse, nuancée comme un humide ciel flamand, transparente comme l'air du soir au-dessus des dunes et des canaux; dans toutes, on a l'impression d'une constante recherche d'art, d'une passion charmante pour les nouvelles manières de dire l'éternelle vie.

On peut aller sans peur vers Max Elskamp et accepter la corbeille de fruits qu'il nous offre dorés «par un printemps très doux», et boire au puits qu'il a creusé et d'où jaillissent «des eaux heureuses», des eaux fraîches et pleines d'amour. On mangera et on boira de la grâce et de la tendresse.

Henri Mazel

Naguère un écrivain feignait de s'étonner que «leMercure, revue d'initiés, s'intéressât aux question sociales». Initiés est bon. L'initié est celui qui sait tous les secrets d'un métier, d'un art, d'une science; c'est le contraire de l'amateur. L'initié, juge de soi-même, l'est aussi de ses compagnons, et ses jugements, qui n'ont pas à tenir compte de l'opinion publique, ont, par cela même, quelque chance de durée et une autorité qui, pour n'être pas bruyante, n'en est que plus profonde. Confiant dans sa propre valeur, l'initié n'est aucunement exclusif; il s'allie volontiers, initié d'un art, avec l'initié d'une science, et parfois, à ces fréquentations, il élargit assez son esprit pour que plusieurs passions intellectuelles s'y développent et parlent. Le moment de notre histoire littéraire appelé symboliste, et qui est aujourd'hui en pleine floraison, a sonné le réveil à plusieurs clochers; comme il réintégrait l'idée dans l'art, il l'introduisait dans la politique, substituant à une vague conception oscillatoire, la notion d'un développement indéfini de la liberté individuelle. Il n'est pas un symboliste qui n'ait, au moins une fois, abandonné la page aux belles métaphores, pour aller, en quelque journal libertaire, défendre, à côté d'ouvriers surexcités, les droits, non plus politiques, mais humains (tout simplement), non plus du citoyen, mais de l'homme. Nous fûmes tous anarchistes, Dieu merci! et nous le sommes encore assez (je l'espère) pour respecter en nous-mêmes et en autrui le développement libre de toutes les tendances intellectuelles.

Il faut donc comprendre tout ce qu'il y a de légitime et de vrai dans la modération de M. Henri Mazel.

Comme M. Barrès, et bien davantage, car il connaît le passé mieux et plus loin, M. Mazel est un traditionaliste; l'un a pris de M. Taine son art de philosopher sur de menus faits; l'autre a trouvé dans le même héritage le goût de comparer aujourd'hui avec hier, et la force de comprendre que le dernier état social d'un peuple, s'il n'est pas le meilleur, n'est pas non plus le pire de tous les états possibles. La théorie de la régression, qui vient d'entrer dans le domaine des discussions ouvertes, est alléguée à chaque page, au moyen d'un fait, dans l'oeuvre historique de Taine et dans l'oeuvre scientifique de Darwin: il serait très possible que M. Mazel voulût un jour ou l'autre la systématiser, dans l'ordre sociologique, et nous montrer enfin clairement ce que nous avons gagné et ce que nous avons perdu par les transformations brusques de la fin du dernier siècle. Taine a cru la Révolution beaucoup plus destructive et beaucoup plus transformatrice qu'elle ne le fut vraiment. A-t-on observé que tel pays où les idées révolutionnaires n'ont pas pénétré en est exactement au même point social que nous-mêmes, et peut-être un peu plus loin dans le sens de la liberté, de la vigueur individuelle, de l'indépendance des artisans? Une révolution peut très bien n'être qu'une régression violente: ce mot n'a rien de magique pour celui qui connaît l'histoire. On nous montrera peut-être prochainement que trente ans après 1793, l'ancienne France s'était reconstituée avec la simplicité instinctive d'une fourmilière. Tous les changements sociaux que le siècle a subis proviennent du machinisme.

Ce sont des questions de ce genre que M. Mazel aime à traiter dans les solides études qui, paralipomènes de ses fresques dramatiques, requièrent fréquemment ses méditations. Il les a réunies en un volume austère, laSynergie sociale, austère, mais non pas rébarbatif, car son esprit est clair, logique, simplificateur.

Le simplificateur veut comprendre. Parmi la quantité des faits, il choisit ceux qui semblent d'abord contenir en eux-mêmes leur signification; ainsi, en écartant toutes les figures obscures, mal peintes, il se constitue un jeu de cartes logiques avec lequel il gagne facilement la partie contre le mystère des choses. M. Mazel ne commence la bataille que muni d'armes irréfutables; il définit ses mots; c'est faire preuve d'une grande franchise et c'est, en même temps, affirmer que non seulement on veut comprendre soi-même mais qu'aussi on désire offrir à autrui, loyalement, tous les moyens de se défendre contre une conviction trop rapide.

Ainsi, dans un article récent où il a voulu se faire un peu théologien, M. Mazel entreprend de démontrer que «le libre examen est à la base du catholicisme comme du protestantisme». Pour cela, rejetant toutes les idées secondes, il pose cette seule affirmation: l'adhésion à une croyance est un acte de liberté. Sans doute, mais la vérité trop franchement dite prend un ton de paradoxe; une simplification si extrême me fait peur et je préfère me promener dans la forêt des opinions, contradictoires.

Cette méthode un peu tranchante sera utile à M. Mazel quand l'autorité de son opinion sera plus forte; déjà, si elle conseille à quelques douteurs une certaine défiance, elle doit influer heureusement sur les esprits qui aiment les logiques toutes broyées, toutes prêtes à s'étendre en belles couleurs sur la toile qui attend. Il faut bien aussi admettre la nécessité d'esprits affirmateurs; si l'ensemble des idées flottait en un perpétuel suspens, nous serions plus troublés que nous ne pourrions le supporter; des notions précises, fermes, sont indispensables, ainsi que des rames à un canot: le bois dont seront faites les rames importe moins; le hêtre est bien, le frêne aussi. Une notion fausse est souvent d'aussi bon usage qu'une notion vraie: il sera sans doute utile à certains de croire que le libre examen est le fondement du catholicisme; ceux qui choisiront la thèse contraire n'auront pas un point d'appui moins sérieux; enfin, ceux qui refuseront d'admettre la parenté de l'acte de foi et de l'acte de liberté et qui, au contraire, opposeront l'une à l'autre ces deux idées, auront acquis pareillement une base excellente pour l'évolution future de leurs déductions.

On dit que la sociologie est une science et que l'histoire est un vaste cours de logique; je crois plutôt que la logique est une des catégories de notre esprit et que nous ne pouvons concevoir que logiquement un enchevêtrement de faits: c'est pourquoi l'histoire se plie si volontiers à monter sur le théâtre qui est le paradis de la logique. Le goût de M. Mazel pour la simplification explique aussi son goût pour le théâtre, conçu tel qu'une refonte des grands événements ou des grandes périodes historiques. LeNazaréen, leKhalife de Carthagesont de larges tableaux d'une civilisation; l'action humaine en des décors fictifs prend quelquefois un air plus humain que dans le cadre de la réalité; il y a des époques du monde qu'un dialogue entre des personnages imaginaires, mais logiques, simples, tout émus par l'unique idée qui est leur vie, nous rend mieux que des chroniques ou des annales. Que savons-nous de la conquête de l'Egypte par les Romains qui soit plus vrai qu'Antoine et Cléopâtre? Le drame historique ne doit pas être dédaigné: il est seulement fâcheux que notre goût absurde d'une mise en scène réaliste le réduise de plus en plus aux trahisons de la lecture. Je crois d'ailleurs que M. Mazel considère ses premiers drames comme des études plutôt que comme des pièces de théâtre; il ne les avait que peu destinés au plaisir des foules; il les composa en manière d'exercices pour coordonner les divers éléments d'un talent scénique. Au théâtre, on s'adresse à la fois à un seul et à tous, à un homme et à une foule; il faut être poète et tribun, artiste et logicien; mettre en action une idée, mais que l'action se puisse comprendre au vu de son mouvement propre. Un art si complexe demande un apprentissage et veut aussi la plus longue patience. M. Henri Mazel est arrivé à l'heure où l'effort se réalise, et si, en des drames donnés comme des essais, il a pu émouvoir le lecteur du coin du feu, c'est sans doute que le théâtre est son destin.

Il n'a point réussi moins bien, dans un ordre d'activité tout différent, lorsqu'il organisa une revue, non la plus sérieuse, mais la plus grave de celles qui naquirent vers 1890, l'Ermitage. De cet ermitage qui ressembla parfois à un monastère, et qui est devenu un petit chalet suisse, M. Mazel fut longtemps le discret prieur: c'est là qu'il se fit connaître par des «affirmations» où déjà se dévoilaient ses tendances simplificatrices et son goût de la critique sociale.

Il y a donc une remarquable unité dans l'oeuvre de Henri Mazel; et ses poèmes, d'une prose ample et attristée, ne contredisent pas cette impression, c'est un écrivain qui aime les idées et qui s'exprime avec une sincérité spontanée, mais prudente et judicieuse.

Marcel Schwob

Entre les différents écrits de M. Schwob, conte, histoire, analyse psychologique, je ne fais d'abord aucune distinction, afin de me conformer à sa méthode, à laquelle je crois. Du réel au possible, il y a la distance d'un nom; le possible, qui n'a pas de nom, pourrait en avoir un et le réel souvent s'est aboli sous l'anonyme. Parmi les bustes d'inconnus qui sont au Louvre (et partout) taillés en marbre, il y a peut-être celui qui nous manque, de Lucrèce ou de Clodia, et, parce qu'il est innommé nous ne sentons, en le regardant, aucun de ces frissons qui nous troublent devant les figures qui ont vécu. Révérencieux par l'héritage d'un enseignement héroïque, nous voulons que les masques un instant posés sur nos yeux aient abrité, ruches privilégiées, un grand mouvement de pensées, une noble rumeur d'abeilles; mais nous oublions que ni les idées des hommes, ni leurs actes ne sont écrits dans leur apparence charnelle, et que d'ailleurs, vue et reproduite par un artiste, cette apparence contient désormais le génie de l'artiste et non le génie du personnage. Devant celui qui est né pour interpréter des figures, la face d'un tisserand et la face de Goethe, l'arbre obscur du bois inconnu et le figuier de saint Vincent de Paul ont absolument la même valeur: celle d'une différence.

Le monde est une forêt de différences; connaître le monde, c'est savoir qu'il n'y a pas d'identités formelles, principe évident et qui se réalise parfaitement dans l'homme puisque la conscience d'être n'est que la conscience d'être différent. Il n'y a donc pas de science de l'homme; mais il y a un art de l'homme. M. Schwob a dit là-dessus des choses que je veux déclarer définitives, ceci par exemple: «L'art est à l'opposé des idées générales, ne décrit que l'individuel, ne désire que l'unique. Il ne classe pas; il déclasse.» Paroles singulièrement lumineuses et qui ont encore un autre mérite: celui de fixer nettement par quelques syllabes la tendance actuelle des meilleurs esprits. Que j'aurais voulu, lors de la guerre en Grèce, qu'un voyageur m'eût parlé de la marchande d'herbes qui promène sa corbeille le long de la rue d'Eole, le matin! Que pensait-elle? Comment sa vie se mouvait, particulière, «unique», au milieu des rumeurs, voilà ce que j'aurais voulu savoir. Elle, ou un cordonnier, ou un colonel, ou un portefaix. J'attends cela aussi des explorateurs, mais aucun ne semble avoir jamais compris l'intérêt des vies individuelles coudoyées le long des fleuves: l'homme vit au milieu de décors qu'il n'a même pas la curiosité de frapper du doigt pour les savoir en bois, en toile ou en papier.

Cet art inconnu de différencier les existences est pratiqué par M. Schwob avec une sagacité vraiment aiguë. Sans user jamais du procédé (légitime aussi) de la déformation, il particularise très facilement un personnage d'allures même illusoires; pour cela il lui suffit de choisir dans une série de faits illogiques ceux dont le groupement peut déterminer un caractère extérieur qui se superpose, sans le cacher, au caractère intérieur d'un homme. C'est la vie individuelle créée ou recréée par l'anecdote. Ainsi, que Lalande mangeât des araignées, ou qu'Aristote collectionnât toutes sortes de vases de terre, cela ne caractérise ni un grand astronome ni un grand philosophe, mais il faut compter ces traits parmi ceux qui serviront à différencier Lalande de lui-même et Aristote de lui-même. Faute de connaître de tels détails, le vulgaire s'imagine les hommes célèbres en la perpétuelle attitude d'une figure de cire; et si on les lui révèle, il s'indigne, faute de les comprendre, contre ce qui est un des signes les plus clairs d'une vie individuelle. Les hommes veulent que les hommes qu'on leur raconte soient logiques, sans s'apercevoir que la logique est la négation même d'une existence particulière.

Je tente d'expliquer une méthode; c'est plus difficile que de dire son impression sur le résultat obtenu. Le résultat, en plusieurs volumes de contes et particulièrement dans lesVies Imaginaires,est qu'une centaine d'êtres sont nés, remuent, parlent, suivent les routes de terre ou de mer avec une merveilleuse certitude vitale. Si l'ironie de M. Schwob s'était un peu inclinée vers le genre de mystification (où excella Edgar Poe) que les Américains appellentboaxe, que de lecteurs même savants il aurait pu duper avec cette vie deCratès,cynique, où pas un mot ne détruit la sérénité d'une biographie authentique! Pour arriver à donner une telle impression, il faut une grande sûreté d'érudition, une pénétrante imagination visuelle, un style pur et flexible, un tact fin, une légèreté de main et une délicatesse extrêmes, enfin le don de l'ironie: avec toutes les vertus bien à leur aise dans un génie particulier, il était très facile d'écrire lesVies Imaginaires.

Le génie particulier de M. Schwob est une sorte de simplicité effroyablement complexe; c'est-à-dire, que par l'arrangement et l'harmonie d'une infinité de détails justes et précis, ses contes offrent la sensation d'un détail unique; il y a dans la corbeille de fleurs une pivoine que seule on voit parmi les autres abolies, mais si les autres fleurs n'étaient pas groupées autour d'elle, on ne verrait pas la pivoine. Comme Paolo Uccello dont il a analysé le génie géométrique, il envoie ses lignes vers la périphérie puis les ramène au centre; la figure de Frate Dolcino, hérétique, semble dessinée d'une seule spirale comme le Christ de Claude Mellan, mais le bout du trait est enfin relié à son point de départ par une courbe brusque.

L'ironie de ces contes ou de ces vies n'est que rarement accentuée comme au début deMM. Burke et Hare assassins: «M. William Burke s'éleva de la condition la plus basse à une renommée éternelle»; elle est plutôt latente, répandue sur toutes les pages comme un ton discret et d'abord invisible. M. Schwob, au cours d'un récit, ne sent jamais le besoin de faire comprendre ses inventions; il n'est aucunement explicatif: cela encore donne une impression d'ironie par le contraste naturel que nous découvrons entre un fait qui nous semble merveilleux ou abominable et la brièveté dédaigneuse d'un conte. Mais, à un très haut degré, devenue tout à fait supérieure et désintéressée, l'ironie confine à la pitié; enfin, il se fait une métamorphose et nous ne voyons plus les lumières de la vie que comme «des petites lampes qui éclairent à peine la pluie obscure». L'ironie a dévoré sa cause, nous ne savons plus nous distinguer d'avec les misères qui nous faisaient sourire et nous aimons l'erreur humaine dont nous faisons partie: diminuée de l'intérêt que nous donnions à notre supériorité, la vie ne nous apparaît plus que comme une petite chambre d'hospice où des poupées mangent des grains de mil dans des sous d'étain: c'est le douloureux et pourtant cordialLivre de Mortelle, chef-d'oeuvre de tristesse et d'amour.

Il n'y a qu'un défaut dansMonelle, c'est que le premier chapitre est une préface et que les paroles de Monelle, obscures et fermes, n'ont point d'application inévitable dans l'histoire de Madge, de Bargette ou de la petite Femme de Barbe-Bleue, toutes pages, et d'autres, d'une psychologie infiniment délicate, avec ce qu'il faut de mystère pour relever un récit d'entre les anecdotes. M. Schwob a voulu faire dire à ces douces petites filles plus de choses que peut-être n'en contient leur petite tête étonnée, et même celle de Monelle: à faire alterner les explications et les figures, on gêne celui qui voudrait trouver tout seul l'explication de la figure; il a couru le risque, parfois, de tuer ses imaginations par ses raisonnements. Il faut goûter les unes et les autres, mais successivement, et ne pas trop vouloir jouir de Monelle selon les paroles de Monelle. Les préfaces dérangent les lignes d'une oeuvre d'art; celui qui regarde ou qui lit ne comprend pas selon qu'il est écrit par des taches ou des caractères; il ne comprend pas selon le génie du poète, mais selon son propre génie. J'ai vu un livre qui à un tel sembla de pur sensualisme, incliner un autre lecteur à des vues métaphysiques et un autre à des pensées seulement tristes. Laissons à ceux que nous sollicitons le plaisir d'une collaboration ingénue.

Pourtant nous ferons toujours, et M. Schwob fera toujours des préfaces, mais, des siennes, qui en valent la peine, on ordonnera des livres, à mesure, dans le goût deSpicilège, et nous ne serons pas distraits par le devoir de changer à chaque chapitre la robe de notre poupée.

Elle est d'ailleurs importante, cette préface deMonelle, pour la psychologie de M. Schwob et pour la psychologie générale d'une période; j'y vois notées en phrases décisives et prophétiques presque toutes les notions qui sont demeurées communes aux intellectuels d'une génération: le goût d'une morale surtout esthétique, d'une vie sentie dans le résumé d'un moment, d'un infini qui se peut encercler dans l'espace de l'heure présente, d'une liberté insoucieuse de son but. L'humanité est pareille à un filet nerveux, c'est-à-dire discontinu, formé d'une série de petites étoiles dont les chevelures, dans un mouvement incessant, touchent les chevelures voisines, au hasard pendant le sommeil et, dans la veille, selon des volontés, dont le caprice fait les dissemblances humaines; si l'on coupe un morceau central du nerf, les cheveux s'allongent au-dessus de la blessure, parce qu'ils sentent le besoin de toucher d'autres cheveux: de petits égoïsmes vitaux sont juxtaposés dans l'infini.

Les livres de M. Schwob engagent à réfléchir après qu'ils ont plu par l'imprévu des tons, des mots, des faces, des robes, des vies, des morts, des attitudes. C'est un écrivain des plus substantiels, de la race décimée de ceux qui ont toujours sur les lèvres quelques paroles neuves de bonne odeur.

Paul Claudel

On a toujours vu les hommes supérieurs, dès qu'ils n'ont pas de goût à diriger la civilisation, vivre en dehors de la civilisation. Celui-ci, dont le nom est presque inconnu, n'a jamais coudoyé ses frères; à la première occasion il est parti, voué, farouche, à un consulat lointain; pour caverne, il a une pagode abandonnée et, sûr qu'elles ne voient pas son âme, il promène ses yeux parmi les fourmis jaunes. Mais ces détails même n'intéresseront personne avant cinquante ans: l'auteur deTête d'orest ici ou là, selon qu'il a choisi. Il importe, pour les bateaux, que le vent souffle d'ici ou de là; pour les livres, nullement: ils vont de tous les côtés à la fois, ils arrivent partout, venant de partout, épaves que les naufrages roulent dans des langes éternels.Tête d'orfut mis à la mer un jour par un homme qui écrivit en français avec génie, il y a sept ou huit ans, et qui depuis s'est tu.

Je la prendrai par les épaules et toi par les pieds.(Ils soulèvent le corps.)Pas ainsi! Qu'elle repose la face contre le fond.(Ils la descendent dans la fosse.)

CÉBÈSQu'elle repose.

SIMONVa dans la fosse où tu ne recevras pas la pluie!

C'est avec cette simplicité grandiose qu'un homme enterre son amour. L'oeil de celui qui regarde est au niveau de la douleur humaine, un peu plus haut: alors, tout s'exalte et les mots pleurent avec sérénité. Ce qui disparaît était tout, mais n'est plus rien: une femme, les nuits vécues, les fleurs vues ensemble, la vie écoulée comme du sable d'une main dans une main, enfants! le jeu est le jeu et la mort est la mort, mais pas davantage.

Ecoute ceci que mourante elle serrait ma main sur sa joueEt me la baisait, fixant sur moi ses yeux.Et elle disait qu'elle pourrait me chanter des présages.Comme une vieille barque arrivée à la fin de lamer...... Ma fortune féminine! Mon amourPlus doux que le duvet que s'arrache le cygne polaire dedessous les ailes!Va-t'en dans la fosse.

CÉBÈSVeux-tu que je t'aide à l'ensevelir?

SIMONOui.Je le veux. Fais cela avec moi; et que cela ne soit pas oublié!

Ces premières pages sont bien le signe du tout. Quelle douloureuse tragédie de la mort et du néant! L'infini humain se réduit à une petite princesse clouée par les mains: il y a un conquérant, «car l'homme est une tragédie dont le héros est le vers conquérant»; d'ici le dénouement, il faut agir selon une action d'amour égoïste, jouir de tout en méprisant tout. De la nuit éternelle nous allons à travers des obstacles vers la nuit éternelle, nous sommes un drapeau qui flotte une journée au bout d'un mât et qu'on rentre le soir et qui ne reverra jamais la lumière. Que l'enfant de la mort, avant de mourir, secoue sa tête, s'il en a la force et qu'il produise dans l'air la rumeur du chêne dont le vent remue la chevelure. Il n'y a que des gestes; les uns font du mal, ils sont pareils à ceux qui ne font rien que des signes dans l'air:

Je l'ai tué sans le voir, comme un gibier que l'on chasse enrêve,Ou comme le voyageur qui se hâte vers l'auberge arrachel'importune fougère.

Un sentiment profond de la mort implique un sentiment profond de la vie. Celui qui ne meurt pas une fois par jour ignore la vie; les cigales sont des crécelles: elles chantent la vie qu'elles nient par leur stupidité; elles ne savent pas que cette lumière renaîtra sans elles; «cette journée et les autres jours seront la vie d'autres gens»: il faut sentir cela pour que toute l'amertume des piqûres du soleil se change en baume. L'amour de la vie toute bonne et simple est triste comme le regard d'un chien. Mourir, c'est laisser en proie au hasard des yeux les yeux qui vous parlent. Tête d'or voit mourir Cébès:

D'abord, c'est Mai joli, puis la saison se termine et leshommes tombent comme des pommes.

L'heure est finie. Mais écoutez, à toute les heures, la chute des pommes: ainsi vous saurez que vous vivez encore. Cébès meurt,

La Mort l'étrangle avec ses douces mains nerveuses,

et il fait un soir d'été.

Comme c'est beau, un soir d'été!Le silence béni s'emplitDe l'odeur du blé qui fait le pain.Les seigles, et les luzernes, et les sainfoins et les haies,Les rondes au sortir des villages, la tranquillité de tousles êtres....

Et Cébès meurt. Et Tête d'or, des bras du cadavre passionné, bondit à l'action avec un désespoir froid, un mépris sombre; il pense, dès cette minute, ce qu'il dira plus tard:

Quelle différence y a-t-il entre un homme et une taupe quisont morts,Quand le soleil de la putréfaction commence à les mûrirpar le ventre?

Simon est devenu le conquérant, Simon Agnel, que ses cheveux de femme blonde disent Tête d'or. Général vainqueur, il tue l'Empereur et s'empare du trône. La scène est shakespearienne, et même trop; avec ses revirements de la foule dominée par une volonté, elle rappelle trop l'ironie deJules César. L'ironie, dans Shakespeare, est plus sûre, plus vraie, plus simple; l'auteur deTête d'ornous montre trop la logique dans l'illogisme de la foule, mais cela reste beau par le tonnerre de paroles hautaines et brutales et par un geste: Tête d'or a jeté son épée au peuple qu'il veut mépriser et maîtriser les mains inermes; sur un signe, le peuple vaincu rapporte à genoux l'épée.

La fille de l'Empereur s'avance; elle n'est plus rien; le peuple lui parle avec une haine de peuple, non profonde, mais jaillie de la joie de voir souffrir une princesse, une beauté héréditaire, une grâce innée:

A présent, va-t'en vivre de glaner et de ce que te donnerontles pauvres pour s'amuser de toi,Quand tu leur raconteras que tu fus reineVa, épouse un rustre, travaille! Que le soleil brûle ton visageet roussisse tes mains!

Et on la revoit mendiante, plus tard, secourue par un cavalier qui, pour mourir, rejoint une bataille, et la princesse mange le pain dur tiré d'une fonte:

O bouchée noire! bouchée de pain plus chère que la bouchemême!

Nous sommes à ce plus tard, et voici qu'un soldat déserteur survient et dans la mendiante de pain reconnaît la princesse, et comme elle est seule et faible, il se venge sur cette beauté dégradée de sa lâcheté, de sa misère, de sa bassesse. Aventure inexprimablement tragique: il la cloue par les mains à un arbre, comme par les ailes, un émouchet:

Le sang jaillit de mes mains! mais malgré ces bras renversés,je reste ce que je suis.Je suis fixée au poteau! mais mon âmeRoyale n'est pas entamée et, ainsi,Ce lieu est aussi honorable qu'un trône.

Cependant Tête d'or est blessé. On le croit mort et on l'étend dans la nuit non loin de l'arbre dont les branches tombantes cachent la reine agonisante. Elle se réveille de sa douleur, elle crie; Tête d'or sort de la mort, se traîne, arrache les clous. La princesse délivrée lui pardonne et l'aime, mais Tête d'or veut mourir seul, comme un roi, sans espoir et sans amour. Héros sauvage, il chante un chant de mort:

Ah! je vois du nouveau! Ah! Ah!O soleil! Toi monSeul amour! A gouffre et feu! ô sang, sang, ôPorte! Or, or! Colère sacrée!Je vois donc! O forêts roses, lumière terrestre qu'ébranlel'azur glacé!Buissons, fougères d'azur!Et toi, église colossale du flamboiement,Tu vois ces colonnes qui se dressent devant toi pousser verstoi une adoration séculaire!Ah! ah! cette vie!Verse un vin âpre dans la souffrance! Emplis de lait lapoitrine des forts!Une odeur de violettes excite mon âme à se défaire!

LA PRINCESSEEst-ce là mourir?

LE ROIO Père,Viens! ô Sourire, étends-toi sur moi!Comme les gens de la vendange au devant des cuvesSortent de la maison du pressoir par toutes les portes,Mon sang par toutes ses plaies va à ta rencontre en triomphe!Je meurs. Qui raconteraQue mourant, les bras écartés, j'ai tenu le soleil sur mapoitrine comme une roue?O Bacchus, couronné d'un pampre épais,Poitrine contre poitrine, tu te mêles à mon sang terrestre!bois l'esclave!O lion, tu me couvres, tu poses tes naseaux sur mon menton!O ... cher ... chien!

Sacrée, la princesse reçoit les insignes de la royauté, ironie qui efface Tête d'or, sa vie, sa gloire, sa mort,—et quelle pitié quand la petite main déclouée ne peut se fermer sur le sceptre: un officier lui presse le poing, courbe un à un ses doigts déshonorés!

Mais ayant baisé les lèvres de l'usurpateur, elle meurt aussi, car il faut que la toile tombe sur la scène comme une taie sur les yeux.

Ce que cette littérature forte et large doit aux tragiques grecs, à Shakespeare, à Whitman, on le sent plutôt qu'on ne peut le déterminer. Il y a là une originalité puissante appuyée à ses premiers pas sur la main paternelle des maîtres: mais pour s'appuyer à ces mains hautes comme des cimes, il faut être naturellement grand. Telle image avoue son origine; que d'autres frappent par l'impudeur de leur beauté neuve!

... O la Marne doréeOù le batelier croit qu'il vogue sur les coteaux, et les pampreset les maisons!

cela, sans doute, n'est que la paraphrase du vers d'Ausone; c'est la Moselle, où

... vitreis vindemia turget in undis.

Mais l'habitude constante de l'auteur deTête d'orest de puiser dans le souvenir de ses yeux; il a une puissante mémoire visuelle; il voit les pensées écrites dans les gestes de la nature: «Les hommes, comme des feuilles dans le magnifique Mai, se donnaient des baisers tranquilles»; et ceci, d'une femme pleurant sur un cadavre:

Voyez comme elle se penche, pareille au tournesoldéfleuri,Qui tourne tout entier son visage de graines vers la terre.

Et ceci:

L'heure est triste comme le baiser de deux femmes en deuil.

Cette vision de l'Adieu:

La figure de la Cueilleuse de fleurs qui chanteS'efface tellement dans l'épais crépusculeQu'on ne voit plus que ses yeux et sa bouche qui paraîtviolette.

Le ciel, sans abaissement, rendu sensible pournotre imagination:

La transparente garenne d'étoiles, chasse brumeuse du Sagittaire.

C'est la vie vue à travers un éblouissant réseau d'images, la vie même, mais avec toute sa féerie intérieure; toute la nature tremble et rêve dans ces versets lents, comme une femme portée dans une barque à travers le soir. Les abstractions mêmes lèvent des bras où le sang coule en bleu; voici «les Victoires qui passent sur le chemin comme des moissonneuses, avec les joues sombres comme le tan,—Couvertes d'un voile et appuyant un tambour sur leurs cuisses d'or». Des images sont d'une énergie comme surgie de l'obscurité de la conscience nerveuse, des images qu'on dirait nées, çà et là, le long d'un corps pensant, dans les plexus:

... A quoiQuand mon corps comme un mont hérisseraitUn taillis de membres, emploierais-je ma foule?

...............................................

Nous avions réuni nos bouches comme un seul fruitAvec notre âme pour noyau.

Les accidents les plus vulgaires de la vie animale se haussent à des significations nobles; l'on voit les mourants d'un champ de bataille «bourbiller comme des crevettes».

Pleine d'images, cette tragédie est pleine d'idées; le solitaire «a un compagnon partout: sa propre parole»; «le sang, l'homme doit le répandre comme la femme, son lait»; et toutes, images et idées, créatures d'une magnifique richesse de sang, de cheveux, de peau, vivantes et belles, se meuvent et fleurissent dans la forêt somptueuse d'une tragédie surhumaine.

Il ne s'agit que deTête d'oret déjà mes paroles débordent, sans atteindre peut-être à la hauteur grave dont il faudrait donner l'impression. On est entré dans un génie vaste où les pas résonnent sur les dalles d'écho en écho: la multiplicité des sons pourrait empêcher qu'on ait bien entendu ce que des voix disent tout bas derrière les piliers.

En ce temps où l'opinion, en littérature, obéit aux gestes honteux de plusieurs indigences intellectuelles, il est inutile de qualifier autrement que par des allusions le talent de l'auteur deTête d'or.Dirions-nous qu'il a le don du tragique et, en puissance, toutes les vertus d'un grand poète dramatique: peu de têtes se retourneraient et peu sans un mauvais sourire. D'ailleurs, il s'est enfermé volontairement dans un tombeau à secret, fakir de la gloire qui a préféré être ignoré que d'être incompris. L'attitude, qui est belle, est rassurante. Donné par le poète (lui-même, il est très vrai) le mot d'ordre du silence a été gardé depuis sept ans avec une religion vraiment exemplaire, mais ceux qui ont souffert de se taire me pardonneront peut-être d'avoir parlé. Je ne voudrais pas avoir vécu dans un temps où seule l'infernale médiocrité ait été louangée; et si j'erre, j'aime mieux que cela ne soit pas le long de la rive d'ombre.

Relu,Tête d'orm'a enivré d'une violente sensation d'art et de poésie; mais, je l'avoue, c'est de l'eau-de-vie un peu forte pour les temps d'aujourd'hui; les fragiles petites artères battent le long des yeux, les paupières se ferment: trop grandiose, le spectacle de la vie se trouble et meurt au seuil des cerveaux las de ne jamais songer.Tête d'ordramatise des pensées; cela impose aux cerveaux un travail inexorable à l'heure même où les hommes ne veulent plus que cueillir, comme des petites filles, des pâquerettes dans une prairie unie; mais il faut être impitoyable à la puérilité: c'est pourquoi nous exigeons de l'auteur deTête d'oret deLa Villel'oeuvre inconnue de sept années de silence.


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