II

L'office n'est pas gai. En plus de moi, il n'y a que deux domestiques, une cuisinière qui grinche tout le temps, un jardinier-cocher qui ne dit jamais un mot. La cuisinière s'appelle Marianne, le jardinier-cocher, Joseph... Des paysans abrutis... Et ce qu'ils ont des têtes!... Elle, grasse, molle, flasque, étalée, le cou sortant en triple bourrelet d'un fichu sale avec quoi l'on dirait qu'elle essuie ses chaudrons, les deux seins énormes et difformes roulant sous une sorte de camisole en cotonnade bleue plaquée de graisse, sa robe trop courte découvrant d'épaisses chevilles et de larges pieds chaussés de laine grise; lui, en manches de chemise, tablier de travail et sabots, rasé, sec, nerveux, avec un mauvais rictus sur les lèvres qui lui fendent le visage d'une oreille à l'autre, et une allure tortueuse, des mouvements sournois de sacristain... Tels sont mes deux compagnons...

Pas de salle à manger pour les domestiques. Nous prenons nos repas dans la cuisine, sur la même table où, durant la journée, la cuisinière fait ses saletés, découpe ses viandes, vide ses poissons, taille ses légumes, avec ses doigts gras et ronds comme des boudins... Vrai!... Ça n'est guère convenable... Le fourneau allumé rend l'atmosphère de la pièce étouffante. Il y circule des odeurs de vieille graisse, de sauces rances, de persistantes fritures. Pendant que nous mangeons, une marmite où bout la soupe des chiens exhale une vapeur fétide qui vous prend à la gorge et vous fait tousser... C'est à vomir!... On respecte davantage les prisonniers dans les prisons et les chiens dans les chenils...

On nous a servi du lard aux choux, et du fromage puant;... pour boisson, du cidre aigre... Rien d'autre. Des assiettes de terre, dont l'émail est fendu et qui sentent le graillon, des fourchettes en fer-blanc complètent ce joli service.

Étant trop nouvelle dans la maison, je n'ai pas voulu me plaindre. Mais je n'ai pas voulu manger, non plus. Pour m'abîmer l'estomac davantage, merci!

—Pourquoi ne mangez-vous pas? m'a dit la cuisinière.

—Je n'ai pas faim.

J'ai articulé cela d'un ton très digne... Alors, Marianne a grogné:

—Il faudrait peut-être des truffes à Mademoiselle?

Sans me fâcher, mais pincée et hautaine, j'ai répliqué:

—Mais, vous savez, j'en ai mangé des truffes... Tout le monde ne pourrait pas en dire autant ici...

Cela l'a fait taire.

Pendant ce temps, le jardinier-cocher s'emplissait la bouche de gros morceaux de lard, et me regardait en dessous. Je ne saurais dire pourquoi, cet homme a un regard gênant... et son silence me trouble. Bien qu'il ne soit plus jeune, je suis étonnée de la souplesse, de l'élasticité de ses mouvements;... ses reins ont des ondulations de reptile... J'en arrive à le détailler davantage... Ses durs cheveux grisonnants, son front bas, ses yeux obliques, ses pommettes proéminentes, sa large et forte mâchoire, et ce menton long, charnu, relevé, tout cela lui donne un caractère étrange que je ne puis définir... Est-il godiche?... Est-il canaille?... Je n'en sais rien. Pourtant, il est curieux que cet homme me retienne de la sorte... A la longue, cette obsession s'atténue et s'efface. Et je me rends compte que c'est là encore un des mille et mille tours de mon imagination excessive, grossissante et romanesque, qui me fait voir les choses et les gens en trop beau ou en trop laid, et qui, de ce misérable Joseph, veut à toute force créer quelqu'un de supérieur au rustre stupide, au lourd paysan qu'il est réellement.

Vers la fin du dîner, Joseph, sans toujours dire un mot, a tiré de la poche de son tablier laLibre Parole, qu'il s'est mis à lire avec attention, et Marianne, qui avait bu deux pleines carafes de cidre, s'est amollie, est devenue plus aimable. Vautrée sur sa chaise, ses manches retroussées et découvrant le bras nu, son bonnet un peu de travers sur des cheveux dépeignés, elle m'a demandé d'où j'étais, où j'avais été, si j'avais fait de bonnes places, si j'étais contre les Juifs?... Et nous avons causé, quelque temps, presque amicalement... A mon tour, j'ai demandé des renseignements sur la maison, s'il venait souvent du monde et quel genre de monde, si Monsieur faisait attention aux femmes de chambre, si Madame avait un amant?...

Ah! non, il fallait voir sa tête et celle de Joseph que mes questions interrompaient, par à-coups, dans sa lecture... Ce qu'ils étaient scandalisés et ridicules!... On n'a pas idée de ce qu'ils sont en retard, en province... Ça ne sait rien... ça ne voit rien... ça ne comprend rien... ça s'esbrouffe de la chose la plus naturelle... Et, cependant, lui, avec son air pataud et respectable, elle, avec ses manières vertueuses et débraillées, on ne m'ôtera pas de l'esprit qu'ils couchent ensemble... Ah! non!... il faut être vraiment privée pour se payer un type comme ça...

—On voit bien que vous venez de Paris, de je ne sais d'où?... m'a reproché aigrement la cuisinière.

A quoi Joseph, dodelinant de la tête, a brièvement ajouté:

—Pour sûr!...

Il s'est remis à lire laLibre Parole... Marianne s'est levée pesamment et a retiré la marmite du feu... Nous n'avons plus causé...

Alors, j'ai pensé à ma dernière place, à monsieur Jean, le valet de chambre, si distingué avec ses favoris noirs et sa peau blanche soignée comme une peau de femme. Ah! il était si beau garçon, monsieur Jean, si gai, si gentil, si délicat, si adroit, lorsque, le soir, il nous lisaitFin de siècle, qu'il nous racontait des histoires polissonnes et touchantes, qu'il nous mettait au courant des lettres de Monsieur... Il y a du changement, aujourd'hui... Comment cela est-il possible que j'en sois arrivée à m'échouer ici, parmi de telles gens, et loin de tout ce que j'aime?

J'ai presque envie de pleurer.

Et j'écris ces lignes dans ma chambre, une sale petite chambre, sous les combles, ouverte à tous les vents, aux froids de l'hiver, aux brûlantes chaleurs de l'été. Pas d'autres meubles qu'un méchant lit de fer et qu'une méchante armoire de bois blanc, qui ne ferme point et où je n'ai pas la place de ranger mes affaires... Pas d'autre lumière qu'une chandelle qui fume et coule dans un chandelier de cuivre... Ça fait pitié!... Si je veux continuer à écrire ce journal, ou seulement lire les romans que j'ai apportés et me tirer les cartes, il faudra que je m'achète de mon propre argent, des bougies... car, pour ce qui est des bougies de Madame... la peau!... comme disait monsieur Jean... Elles sont sous clé.

Demain, je tâcherai de m'arranger un peu... Au-dessus de mon lit, je clouerai mon petit crucifix de cuivre doré, et je mettrai sur la cheminée ma bonne vierge de porcelaine peinte, avec mes petites boîtes, mes petits bibelots et les photographies de monsieur Jean, de façon à introduire dans ce galetas un rayon d'intimité et de joie.

La chambre de Marianne est voisine de la mienne. Une mince cloison la sépare et l'on entend tout ce qui s'y fait... J'ai pensé que Joseph, qui couche dans les communs, viendrait peut-être chez Marianne... Mais non... Marianne a longtemps tourné dans la chambre... Elle a toussé, craché, traîné des chaises, remué un tas de choses... Maintenant elle ronfle... C'est sans doute dans la journée qu'ils font ça!...

Un chien aboie, très loin, dans la campagne... Il est près de deux heures, et ma lumière va s'éteindre... Moi aussi, je vais être obligée de me coucher... Mais je sens que je ne pourrai pas dormir...

Ah! ce que je vais me faire vieille, dans cette baraque!... Non, là, vrai!

15 septembre.

Je n'ai pas encore écrit une seule fois le nom de mes maîtres. Ils s'appellent d'un nom ridicule et comique: Lanlaire... Monsieur et madame Lanlaire... Monsieur et madame va-t'faire Lanlaire!... Vous voyez d'ici toutes les bonnes plaisanteries qu'un tel nom comporte et qu'il doit forcément susciter. Quant à leurs prénoms, ils sont peut-être plus ridicules que leur nom et, si j'ose dire, ils le complètent. Celui de Monsieur est Isidore; Euphrasie, celui de Madame... Euphrasie!... Je vous demande un peu.

La mercière, chez qui je suis allée tantôt pour un rassortissement de soie, m'a donné des renseignements sur la maison. Ça n'est pas du joli. Mais, pour être juste, je dois dire que je n'ai jamais rencontré une femme si rosse et si bavarde... Si ceux qui fournissent mes maîtres en parlent ainsi, comment doivent en parler ceux qui ne les fournissent pas?... Ah! ils ont de bonnes langues, en province!... Mazette!

Le père de Monsieur était fabricant de draps et banquier à Louviers. Il fit une faillite frauduleuse qui vida toutes les petites bourses de la région, et il fut condamné à dix ans de réclusion, ce qui, en comparaison des faux, abus de confiance, vols, crimes de toute sorte qu'il avait commis, fut jugé très doux. Durant qu'il accomplissait sa peine à Gaillon, il mourut. Mais il avait eu soin de mettre de côté et en sûreté, paraît-il, quatre cent cinquante mille francs, lesquels, habilement soustraits aux créanciers ruinés, constituent toute la fortune personnelle de Monsieur... Et allez donc!... Ça n'est pas plus malin que ça, d'être riche.

Le père de Madame, lui, c'est bien pire, quoiqu'il n'ait point été condamné à de la prison et qu'il ait quitté cette vie, respecté de tous les honnêtes gens. Il était marchand d'hommes. La mercière m'a expliqué que, sous Napoléon III, tout le monde n'étant pas soldat comme aujourd'hui, les jeunes gens riches «tombés au sort» avaient le droit de «se racheter du service». Ils s'adressaient à une agence ou à un monsieur qui, moyennant une prime variant de mille à deux mille francs, selon les risques du moment, leur trouvait un pauvre diable, lequel consentait à les remplacer au régiment pendant sept années et, en cas de guerre, à mourir pour eux. Ainsi, on faisait, en France, la traite des blancs, comme en Afrique, la traite des noirs?... Il y avait des marchés d'hommes, comme des marchés de bestiaux pour une plus horrible boucherie? Cela ne m'étonne pas trop... Est-ce qu'il n'y en a plus aujourd'hui? Et que sont donc les bureaux de placement et les maisons publiques, sinon des foires d'esclaves, des étals de viande humaine?

D'après la mercière, c'était un commerce fort lucratif, et le père de Madame, qui l'avait accaparé pour tout le département, s'y montrait d'une grande habileté, c'est-à-dire qu'il gardait pour lui et mettait dans sa poche la majeure partie de la prime... Voici dix ans qu'il est mort, maire du Mesnil-Roy, suppléant du juge de paix, conseiller général, président de la fabrique, trésorier du bureau de bienfaisance, décoré, et, en plus du Prieuré qu'il avait acheté pour rien, laissant douze cent mille francs, dont six cent mille sont allés à Madame, car Madame a un frère qui a mal tourné, et on ne sait pas ce qu'il est devenu... Eh bien... on dira ce qu'on voudra... Voilà de l'argent qui n'est guère propre, si tant est qu'il y en ait qui le soit... Pour moi, c'est bien simple, je n'ai vu que du sale argent et que de mauvais riches.

Les Lanlaire—est-ce pas à vous dégoûter?—ont donc plus d'un million. Ils ne font rien que d'économiser... et c'est à peine s'ils dépensent le tiers de leurs rentes. Rognant sur tout, sur les autres et sur eux-mêmes, chipotant âprement sur les notes, reniant leur parole, ne reconnaissant des conventions acceptées que ce qui est écrit et signé, il faut avoir l'oeil avec eux, et, dans les rapports d'affaires, ne jamais ouvrir la porte à une contestation quelconque. Ils en profitent aussitôt pour ne pas payer, surtout les petits fournisseurs qui ne peuvent supporter les frais d'un procès, et les pauvres diables qui n'ont point de défense... Naturellement, ils ne donnent jamais rien, si ce n'est, de temps en temps, à l'église, car ils sont fort dévots. Quant aux pauvres, ils peuvent crever de faim devant la porte du Prieuré, implorer et gémir. La porte reste toujours fermée...

—Je crois même, disait la mercière, que s'ils pouvaient prendre quelque chose dans la besace des mendiants, ils le feraient sans remords, avec une joie sauvage...

Et elle ajoutait, à titre d'exemple monstrueux:

—Ainsi, nous tous ici qui gagnons notre vie péniblement, quand nous rendons le pain bénit, nous achetons de la brioche. C'est une question de convenance et d'amour-propre... Eux, les sales pingres, ils distribuent, quoi?... Du pain, ma chère demoiselle. Et pas même du pain blanc, du pain de première qualité... Non... du pain d'ouvrier... Est-ce pas honteux... des personnes si riches?... Même que la Paumier, la femme du tonnelier, a entendu un jour Mme Lanlaire dire au curé qui lui reprochait doucement cette crasserie: «Monsieur le curé, c'est toujours assez bon pour ces gens-là!»

Il faut être juste, même avec ses maîtres. S'il n'y a qu'une voix sur le compte de Madame, on n'en veut pas à Monsieur... On ne déteste pas Monsieur... Chacun est d'accord pour déclarer que Monsieur n'est pas fier, qu'il serait généreux envers le monde, et ferait beaucoup de bien, s'il le pouvait. Le malheur est qu'il ne le peut pas... Monsieur n'est rien chez lui... moins que les domestiques, pourtant durement traités, moins que le chat à qui on permet tout... Peu à peu, et pour être tranquille, il a abdiqué toute autorité de maître de maison, toute dignité d'homme aux mains de sa femme. C'est Madame qui dirige, règle, organise, administre tout... Madame s'occupe de l'écurie, de la basse-cour, du jardin, de la cave, du bûcher et elle trouve à redire sur tout. Jamais les choses ne vont comme elle voudrait, et elle prétend sans cesse qu'on la vole... Ce qu'elle a un oeil!... C'est inimaginable. On ne lui pose pas de blagues, bien sûr, car elle les connaît toutes... C'est elle qui paie les notes, touche les rentes et les fermages, conclut les marchés... Elle a des roueries de vieux comptable, des indélicatesses d'huissier véreux, des combinaisons géniales d'usurier... C'est à ne pas croire... Naturellement, elle tient la bourse, férocement, et elle n'en dénoue les cordons que pour y faire entrer plus d'argent, toujours... Elle laisse Monsieur sans un sou, c'est à peine s'il a de quoi s'acheter du tabac, le pauvre. Au milieu de sa richesse, il est encore plus dénué que tout le monde d'ici... Pourtant, il ne bronche pas, il ne bronche jamais... Il obéit comme les camarades. Ah! ce qu'il est drôle, des fois, avec son air de chien embêté et soumis... Quand, Madame étant sortie, arrive un fournisseur avec une facture, un pauvre avec sa misère, un commissionnaire qui réclame un pourboire, il faut voir Monsieur... Monsieur est vraiment d'un comique!... Il fouille dans ses poches, se tâte, rougit, s'excuse, et il dit, l'oeil piteux:

—Tiens!... Je n'ai pas de monnaie sur moi... Je n'ai que des billets de mille francs... Avez-vous de la monnaie de mille francs?... Non?... Alors, il faudra repasser...

Des billets de mille francs, lui, qui n'a jamais cent sous sur lui!... Jusqu'à son papier à lettre que Madame renferme dans une armoire, dont elle a, seule, la clef, et qu'elle ne lui donne que feuille par feuille, en grognant:

—Merci!... Tu en uses du papier... A qui donc peux-tu écrire pour en user autant?...

Ce qu'on lui reproche seulement, ce que l'on ne comprend pas, c'est son indigne faiblesse et qu'il se laisse mener de la sorte par une pareille mégère... Car, enfin, personne ne l'ignore, et Madame le crie assez par-dessus les toits... Monsieur et Madame ne sont plus rien l'un pour l'autre... Madame, qui est malade du ventre et ne peut avoir d'enfants, ne veut plus entendre parler de la chose. Il paraît que ça lui fait mal à crier... A ce propos, il circule, dans le pays, une bonne histoire...

Un jour, à la confession, Madame expliquait son cas au curé et lui demandait si elle pouvaittricheravec son mari...

—Qu'est-ce que vous entendez partricher, mon enfant?... fit le curé.

—Je ne sais pas au juste, mon père, répondit Madame, embarrassée... De certaines caresses...

—De certaines caresses!... Mais, mon enfant, vous n'ignorez pas que... de certaines caresses.. c'est un péché mortel...

—C'est bien pour cela, mon père, que je sollicite l'autorisation de l'Eglise...

—Oui!... oui!... mais enfin... voyons... de certaines caresses... souvent?...

—Mon mari est un homme robuste... de forte santé... Deux fois par semaine, peut-être...

—Deux fois par semaine?... C'est beaucoup... c'est trop... c'est de la débauche... Si robuste que soit un homme, il n'a pas besoin, deux fois par semaine, de... de... de certaines caresses...

Il demeura, quelques secondes, perplexe, puis finalement:

—Eh bien, soit... Je vous autorise... à de certaines caresses... deux fois par semaine... à condition toutefois...primo... que vous n'y prendrez, vous, aucun plaisir coupable...

—Ah! je vous le jure, mon père!...

—Secundo... que vous donnerez tous les ans une somme de deux cents francs... pour l'autel de la Très-Sainte-Vierge...

—Deux cents francs?... sursauta Madame... Pour ça?... Ah non!...

Et elle envoya promener le curé en douceur...

—Alors, terminait la mercière, qui me faisait ce récit... Pourquoi Monsieur est-il si bon, est-il si lâche envers une femme qui lui refuse non seulement de l'argent, mais du plaisir? C'est moi qui la mettrais à la raison et rudement, encore...

Et voici ce qui arrive... Quand Monsieur, qui est un homme vigoureux, extrêmement porté sur la chose, et qui est aussi un brave homme, veut se payer—dame, écoutez donc?—une petite joie d'amour, ou une petite charité envers un pauvre, il en est réduit à des expédients ridicules, des carottages grossiers, des emprunts pas très dignes, dont la découverte par Madame amène des scènes terribles, des brouilles qui, souvent, durent des mois entiers... On voit alors Monsieur s'en aller par la campagne et marcher, marcher comme un fou, faisant des gestes furieux et menaçants, écrasant des mottes de terre, parlant tout seul, dans le vent, dans la pluie, dans la neige... puis, rentrer le soir chez lui, plus timide, plus courbé, plus tremblant, plus vaincu que jamais...

Le curieux et le mélancolique aussi de cette histoire, c'est que, au milieu des pires récriminations de la mercière, parmi ces infamies dévoilées, ces saletés honteuses qui se colportent de bouche en bouche, de boutique en boutique, de maison en maison, je sens que, dans la ville, on jalouse les Lanlaire, plus encore qu'on les mésestime. En dépit de leur inutilité criminelle, de leur malfaisance sociale, malgré tout ce qu'ils écrasent sous le poids de leur hideux million, c'est ce million qui leur donne, quand même, une auréole de respectabilité et presque de gloire. On les salue plus bas que les autres, on les accueille avec plus d'empressement que les autres... On appelle... avec quelle complaisance servile!... la sale bicoque où ils vivent dans la crasse de leur âme, le château... A des étrangers qui viendraient s'enquérir des curiosités du pays, je suis sûre que la mercière elle-même, si haineuse, répondrait:

—Nous avons une belle église... une belle fontaine... nous avons surtout quelque chose de très beau... les Lanlaire... les Lanlaire qui possèdent un million et habitent un château... Ce sont d'affreuses gens, et nous en sommes très fiers...

L'adoration du million!... C'est un sentiment bas, commun non seulement aux bourgeois, mais à la plupart d'entre nous, les petits, les humbles, les sans le sou de ce monde. Et moi-même, avec mes allures en dehors, mes menaces de tout casser, je n'y échappe point... Moi que la richesse opprime, moi qui lui dois mes douleurs, mes vices, mes haines, les plus amères d'entre mes humiliations, et mes rêves impossibles et le tourment à jamais de ma vie, eh bien, dès que je me trouve en présence d'un riche, je ne puis m'empêcher de le regarder comme un être exceptionnel et beau, comme une espèce de divinité merveilleuse, et, malgré moi, par delà ma volonté et ma raison, je sens monter, du plus profond de moi-même, vers ce riche très souvent imbécile et quelquefois meurtrier, comme un encens d'admiration... Est-ce bête?... Et pourquoi?... pourquoi?

En quittant cette sale mercière et cette étrange boutique où, d'ailleurs, il me fut impossible de rassortir ma soie, je songeais avec découragement à tout ce que cette femme m'avait raconté sur mes maîtres... Il bruinait... Le ciel était crasseux comme l'âme de cette marchande de potins... Je glissais sur le pavé gluant de la rue, et, furieuse contre la mercière et contre mes maîtres, et contre moi-même, furieuse contre ce ciel de province, contre cette boue, dans laquelle pataugeaient mon coeur et mes pieds, contre la tristesse incurable de la petite ville, je ne cessais de me répéter:

—Eh bien!... me voilà propre... Il ne me manquait plus que cela... Et je suis bien tombée!...

Ah oui! je suis bien tombée... Et voici du nouveau.

Madame s'habille toute seule et se coiffe elle-même. Elle s'enferme à double tour dans son cabinet de toilette, et c'est à peine si j'ai le droit d'y entrer... Dieu sait ce qu'elle fait là-dedans des heures et des heures!... Ce soir, n'y tenant plus, j'ai frappé à la porte, carrément. Et telle est la petite conversation qui s'est engagée entre Madame et moi.

—Toc, toc!

—Qui est là?

Ah! cette voix aigre, glapissante, qu'on aimerait à faire rentrer, dans la bouche, d'un coup de poing...

—C'est moi, Madame...

—Qu'est-ce que vous voulez?

—Je viens faire le cabinet de toilette...

—Il est fait... allez-vous-en... Et ne venez que quand je vous sonne...

C'est-à-dire que je ne suis même pas une femme de chambre, ici... Je ne sais pas ce que je suis ici... et quelles sont mes attributions... Et, pourtant, habiller, déshabiller, coiffer, il n'y a que cela qui me plaise dans le métier... J'aime à jouer avec les chemises de nuit, les chiffons et les rubans, tripoter les lingeries, les chapeaux, les dentelles, les fourrures, frotter mes maîtresses après le bain, les poudrer, poncer leurs pieds, parfumer leurs poitrines, oxygéner leurs chevelures, les connaître, enfin, du bout de leurs mules à la pointe de leur chignon, les voir toutes nues... De cette façon, elles deviennent pour vous autre chose qu'une maîtresse, presque une amie ou une complice, souvent une esclave... On est forcément la confidente d'un tas de choses, de leurs peines, de leurs vices, de leurs déceptions d'amour, des secrets les plus intimes du ménage, de leurs maladies... Sans compter que lorsqu'on est adroite, on les tient par une foule de détails qu'elles ne soupçonnent même pas... On en tire beaucoup plus... C'est, à la fois, profitable et amusant... Voilà comment je comprends le métier de femme de chambre...

On ne s'imagine pas combien il y en a—comment dire cela?—combien il y en a qui sont indécentes et loufoques dans l'intimité, même parmi celles qui, dans le monde, passent pour les plus retenues, les plus sévères, pour des vertus inaccessibles... Ah, dans les cabinets de toilette, comme les masques tombent!... Comme s'effritent et se lézardent les façades les plus orgueilleuses!...

J'en ai eu une qui avait un drôle de truc... Tous les matins, avant de passer sa chemise, tous les soirs, après l'avoir retirée, elle restait nue, à s'examiner des quarts d'heure, minutieusement, devant la psyché... Puis, elle tendait sa poitrine en avant, se renversait la nuque en arrière, levait d'un mouvement brusque ses bras en l'air, de façon que ses seins qui pendaient, pauvres loques de chair, remontassent un peu... Et elle me disait:

—Célestine... regardez donc!... N'est-ce pas qu'ils sont encore fermes?

C'était à pouffer... D'autant que le corps de Madame... oh! quelle ruine lamentable!... Quand, de la chemise tombée, il sortait débarrassé de ses blindages et de ses soutiens, on eût dit qu'il allait se répandre sur le tapis en liquide visqueux... Le ventre, la croupe, les seins, des outres dégonflées, des poches qui se vidaient et dont il ne restait plus que des plis gras et flottants... Ses fesses avaient l'inconsistance molle, la surface trouée des vieilles éponges... Et pourtant, dans cet écroulement des formes, une grâce survivait... douloureuse... ou plutôt le souvenir d'une grâce... la grâce d'une femme qui avait pu être belle autrefois et dont toute la vie avait été une vie d'amour... Par un aveuglement providentiel qui atteint la plupart des créatures vieillissantes, elle ne se voyait pas dans son irréparable flétrissure... Elle multipliait les soins savants, les coquetteries raffinées, pour appeler l'amour, encore... Et l'amour accourait à ce dernier appel... Mais d'où?... Ah! que c'était mélancolique!...

Quelquefois, juste avant le dîner, essoufflée, un peu honteuse, Madame rentrait...

—Vite... vite... Je suis en retard... Déshabillez-moi...

D'où revenait-elle, avec ce visage fatigué, ces yeux cernés, épuisée jusqu'à tomber, comme une masse, sur le divan du cabinet de toilette?... Et le désordre de ses dessous!... La chemise saccagée et salie, les jupons rattachés à la hâte, le corset de travers et délacé, les jarretelles libres, les bas tirebouchonnés... Et les cheveux désondulés, à la pointe desquels frissonnaient encore la raclure légère d'un drap, le duvet d'un oreiller!... Et la croûte de fard tombée, sous les baisers, de sa bouche, de ses joues, mettait à vif les meurtrissures et les plis de son visage, si cruellement, comme des plaies...

Pour essayer de détourner mes soupçons, elle gémissait:

—Je ne sais ce que j'ai eu... Cela m'a pris, tout d'un coup, chez la couturière... une syncope... On a été obligé de me déshabiller... Je suis encore toute malade...

Et, souvent, prise de pitié, je faisais semblant d'être la dupe de ces stupides explications...

Une matinée, tandis que j'étais auprès de Madame, on sonna. Le valet de chambre étant sorti, j'allai ouvrir... Un jeune homme entra... Aspect louche, sombre et vicieux... mi-ouvrier, mi-rôdeur... Un de ces êtres ambigus, comme on en rencontre, parfois, au bal Dourlans, et qui vivent du meurtre ou de l'amour... Il avait une figure très pâle, de petites moustaches noires, une cravate rouge. Ses épaules s'engonçaient dans un veston trop large et il se dandinait, selon les rites les plus classiques. Il commença par inspecter, avec des regards surpris et troubles, la richesse de l'antichambre, le tapis, les glaces, les tableaux, les tentures... Puis il me tendit une lettre pour Madame, en me disant d'une voix traînante, grasseyante, mais impérieuse:

—Y a une réponse...

Venait-il pour son compte?... N'était-ce qu'un commissionnaire?... J'écartai cette seconde hypothèse. Les gens qui viennent pour les autres ne mettent pas tant d'autorité dans leur façon d'être et de parler...

—Je vais voir si Madame y est... fis-je prudemment, en tournant la lettre dans mes mains.

Il répliqua:

—Elle y est... Je le sais... Et pas de blagues!... C'est urgent...

Madame lut la lettre... Elle devint presque livide, et, dans cet effroi subit, elle s'oublia jusqu'à balbutier:

—Il est là, chez moi?... Vous l'avez laissé seul, dans l'antichambre?... Comment a-t-il su mon adresse?

Mais, se remettant très vite, et d'un air détaché:

—Ce n'est rien... Je ne le connais pas... C'est un pauvre... un pauvre très intéressant... Sa mère va mourir...

Elle ouvrit en hâte son secrétaire d'une main tremblante, en retira un billet de cent francs:

—Portez-lui ça... vite... vite... le pauvre garçon!...

—Mâtiche!... ne pus-je m'empêcher de grincer, entre mes dents. Madame est bien généreuse, aujourd'hui... Et ses pauvres ont de la chance.

Et j'appuyai sur ce mot de «pauvre», avec une intention féroce...

—Mais, allez donc!... ordonna Madame, qui ne tenait plus en place...

Quand je rentrai, Madame, qui n'avait pas beaucoup d'ordre et qui, souvent, laissait traîner ses affaires sur les meubles, avait déchiré la lettre, dont les derniers menus morceaux achevaient de se consumer dans la cheminée...

Je n'ai donc jamais su au juste ce que c'était que ce garçon... Et je ne l'ai pas revu... Mais ce que je sais, ce que j'ai vu, c'est que Madame, cette matinée-là, avant de passer sa chemise, ne se regarda pas nue dans la psyché... et elle ne me demanda point, en remontant ses déplorables seins: «N'est-ce pas qu'ils sont encore bien fermes?» Toute la journée, elle resta chez elle, inquiète et nerveuse, sous l'impression d'une grande peur...

A partir de ce moment, quand Madame était en retard, le soir, je tremblais toujours qu'elle n'eût été assassinée, au fond de quel bouge!... Et, comme nous parlions à l'office de mes terreurs, quelquefois, le maître d'hôtel, un petit vieux très laid, cynique, et qui avait sur le front une tache de vin, maugréait:

—Eh bien... quoi?... Sûr que ça lui arrivera un jour ou l'autre... Qu'est-ce que vous voulez?... Au lieu d'aller courir les souteneurs, cette vieille salope, pourquoi qu'elle ne s'adresse pas, dans sa maison, à un homme de confiance, de tout repos?

—A vous, peut-être?... ricanais-je...

Et le maître d'hôtel, se rengorgeant, parmi tous les pouffements de l'assistance, répliquait:

—Tiens!... Je l'arrangerais bien, moi, pour un peu de galette...

C'était une perle que cet homme-là...

Mon avant-dernière maîtresse, elle, c'était une autre histoire... Et ce que nous nous en faisions aussi une pinte de bon sang, le soir, autour de la table, le repas fini!... Aujourd'hui, je m'aperçois que nous avions tort, car Madame n'était pas une méchante femme. Elle était très douce, très généreuse, très malheureuse... Et elle me comblait de cadeaux... Des fois, on est vraiment trop rosse, ça il faut le dire... Et ça ne tombe jamais que sur celles qui se montrèrent gentilles pour nous...

Son mari, à celle-là... une espèce de savant, un membre de je ne sais plus quelle Académie, la négligeait beaucoup... Non qu'elle fût laide, elle était, au contraire, fort jolie; non qu'il courût après les autres femmes; il était d'une sagesse exemplaire... Plus très jeune et, sans doute, peu porté sur la chose, ça ne lui disait rien, quoi!... Il restait des mois et des mois sans venir la nuit, chez Madame... Et Madame se désespérait... Tous les soirs, je faisais à Madame une belle toilette d'amour... des chemises transparentes... des parfums à se pâmer... et de tout... Elle me disait:

—Il viendra, peut-être, ce soir, Célestine?... Savez-vous ce qu'il fait, en ce moment?

—Monsieur est dans sa bibliothèque... Il travaille...

Elle avait un geste d'accablement.

—Toujours, dans sa bibliothèque!... Mon Dieu!...

Et elle soupirait:

—Il viendra peut-être, tout de même, ce soir...

J'achevais de la pomponner et, fière de cette beauté, de cette volupté, qui étaient un peu mon oeuvre, je considérais Madame avec admiration. Je m'enthousiasmais:

—Monsieur aurait joliment tort de ne pas venir, ce soir, car, rien qu'à voir Madame, sûr que Monsieur ne s'embêterait pas... ce soir!

—Ah! taisez-vous... taisez-vous!... frissonnait-elle.

Naturellement, le lendemain, c'étaient des tristesses, des plaintes, des pleurs...

—Ah! Célestine!... Monsieur n'est pas venu, cette nuit... Toute la nuit, je l'ai attendu... et il n'est pas venu... Et il ne viendra jamais plus!

Je la consolais de mon mieux:

—C'est que Monsieur est sans doute trop fatigué avec ses travaux... Les savants, ça n'a pas toujours la tête à ça... Ça pense à on ne sait quoi... Si Madame essayait des gravures, avec Monsieur?... Il paraît qu'il y a de belles gravures, auxquelles les hommes les plus froids ne résistent pas...

—Non... non... à quoi bon?...

—Et si Madame faisait, tous les soirs, servir à Monsieur... des choses très épicées... des écrevisses?...

—Non! non!...

Elle secouait tristement la tête:

—Il ne n'aime plus, voilà mon malheur... Il ne m'aime plus...

Alors, timidement, sans haine, d'un regard plutôt implorant, elle m'interrogeait:

—Célestine, soyez franche avec moi... Monsieur ne vous a jamais poussée dans un coin?... Il ne vous a jamais embrassée?... Il ne vous a jamais...?

Non... cette idée!

—Dites-le moi, Célestine?...

Je m'écriais:

—Bien sûr que non, Madame... Ah! Monsieur se moque bien de ça!... Et puis, est-ce que Madame s'imagine que je voudrais faire de la peine à Madame?...

—Il faudrait me le dire... suppliait-elle... Vous êtes une belle fille... Vos yeux sont si amoureux... vous devez avoir un si beau corps!...

Elle m'obligeait à lui tâter les mollets, la poitrine, les bras, les hanches. Elle comparait les parties de son corps aux parties correspondantes du mien, avec un tel oubli de toute pudeur que, gênée, rougissante, je me demandais si cela n'était pas un truc de la part de Madame et si, sous cette affliction de femme délaissée, elle ne cachait point l'arrière-pensée d'un désir pour moi... Et elle ne cessait de gémir.

—Mon Dieu! mon Dieu!... Pourtant... voyons... je ne suis pas une vieille femme... Et je ne suis pas laide... N'est-ce pas que je n'ai point un gros ventre?... N'est-ce pas que mes chairs sont fermes et douces?... Et j'ai tant d'amour... si vous saviez... tant d'amour au coeur!...

Souvent, elle éclatait en sanglots, se jetait sur le divan et la tête enfouie dans un coussin, pour étouffer ses larmes, elle bégayait:

—Ah! n'aimez jamais, Célestine... n'aimez jamais... On est trop... trop... trop malheureuse!

Une fois qu'elle pleurait plus fort qu'à l'ordinaire, j'affirmai brusquement:

—Moi, à la place de Madame, je prendrais un amant... Madame est une trop belle femme pour rester comme ça...

Elle fut comme effrayée de mes paroles:

—Taisez-vous... oh! taisez-vous... s'écria-t-elle.

J'insistai:

—Mais toutes les amies de Madame en ont, des amants...

—Taisez-vous... Ne me parlez jamais de cela...

—Mais puisque Madame est si amoureuse!...

Avec une impudence tranquille, je lui citai le nom d'un petit jeune homme très chic qui venait souvent à la maison... Et j'ajoutai:

—Un amour d'homme!... Et comme il doit être adroit, délicat avec les femmes!...

—Non... non... Taisez-vous... Vous ne savez pas ce que vous dites...

—Comme Madame voudra... Moi, ce que j'en fais, c'est pour le bien de Madame...

Et obstinée dans son rêve, pendant que Monsieur, sous la lampe de la bibliothèque, alignait des chiffres et traçait des ronds avec des compas, elle répétait:

—Il viendra, peut-être, cette nuit?...

Tous les jours à l'office, durant le petit déjeuner, c'était l'unique sujet de notre conversation... On s'informait auprès de moi...

—Eh bien?... Quoi?... Est-ce que Monsieur a marché enfin?

—Rien, toujours...

Vous pensez si c'était là un thème admirable pour les grasses plaisanteries, les allusions obscènes, les rires insultants... On faisait même des paris sur le jour où Monsieur se déciderait enfin à «marcher».

A la suite d'une discussion futile où j'avais tous les torts, j'ai quitté Madame. Je l'ai quittée salement, en lui jetant à la figure, à sa pauvre figure étonnée, toutes ses lamentables histoires, tous ses petits malheurs intimes, toutes ses confidences par quoi elle m'avait livré son âme, sa petite âme plaintive, bébête et charmante, assoiffée de désirs... Oui, tout cela, je le lui ai jeté à la figure, comme des paquets de boue... Et j'ai fait pire... Je l'ai accusée des plus sales débauches... des passions les plus ignobles... Ce fut quelque chose de hideux...

Il y a des moments où c'est en moi comme un besoin, comme une folie d'outrage... une perversité qui me pousse à rendre irréparables des riens... Je n'y résiste pas, même quand j'ai conscience que j'agis contre mes intérêts, et que j'accomplis mon propre malheur...

Cette fois-là, j'allai beaucoup plus loin dans l'injustice et dans l'insulte ignominieuse. Voici ce que je trouvai... Quelques jours après être sortie de chez Madame, je pris une carte postale et, de façon à ce que tout le monde pût la lire dans la maison, j'écrivis cette jolie missive... oui, j'eus l'aplomb d'écrire ceci:

«Je vous préviens, Madame, que je vous renvoie, en port payé, tous les soi-disant cadeaux que vous m'avez faits... Je suis une fille pauvre, mais j'ai trop de dignité—et j'aime trop la propreté—pour conserver les sales nippes dont vous vous êtes débarrassée, en me les donnant, au lieu de les jeter—comme elles le méritaient—aux ordures de la rue. Il ne faut pas que vous vous imaginiez, parce que je n'ai pas un sou, que je consente à porter sur moi, vos dégoûtants jupons, par exemple, dont l'étoffe est mangée et toute jaune, à force que vous y avez pissé dedans... J'ai l'honneur de vous saluer.»

C'était tapé, soit!... Mais c'était bête aussi, d'autant plus bête que, comme je l'ai déjà dit, Madame s'était toujours montrée généreuse envers moi, au point que ces affaires—que je me gardai bien de lui renvoyer d'ailleurs,—je les vendis le lendemain quatre cents francs à une marchande à la toilette...

N'était-ce point seulement la forme irritée du dépit où je me trouvais d'avoir quitté une place exceptionnellement agréable, comme on n'en rencontre pas beaucoup dans une existence de femme de chambre, une maison où il y avait tant de coulage... où l'on nous donnait tout à gogo... comme des princes?...

Et puis, zut!... on n'a pas le temps d'être juste avec ses maîtres... Et tant pis, ma foi! Il faut que les bons paient pour les mauvais...

Avec tout cela, que vais-je faire ici?... Dans ce trou de province, avec une pimbêche comme est ma nouvelle maîtresse, je n'ai pas à rêver de pareilles aubaines, ni espérer de semblables distractions... Je ferai du ménage embêtant... de la couture qui m'assomme... rien d'autre... Ah! quand je me rappelle les places où j'ai servi, cela rend ma situation encore plus triste, plus insupportablement triste... Et j'ai bien envie de m'en aller, de tirer ma révérence une bonne fois, à ce pays de sauvages...

Tantôt, j'ai croisé Monsieur dans l'escalier. Il partait pour la chasse... Monsieur m'a regardée d'un air polisson... Il m'a encore demandé:

—Eh bien, Célestine... est-ce que vous vous habituez ici?...

Décidément, c'est une manie... J'ai répondu:

—Je ne sais pas encore, Monsieur...

Puis, effrontément:

—Et Monsieur... est-ce qu'il s'habitue, lui?...

Monsieur a pouffé... Monsieur prend bien la plaisanterie... Monsieur est vraiment bon enfant...

—Il faut vous habituer, Célestine... Il faut vous habituer... sapristi!...

J'étais en veine de hardiesse... J'ai encore répondu:

—Je tâcherai, Monsieur... avec l'aide de Monsieur...

Je crois que Monsieur voulait me dire quelque chose de très raide. Ses yeux brillaient comme deux braises... Mais Madame est apparue en haut de l'escalier... Monsieur a filé de son côté, moi du mien... C'est dommage...

Ce soir, à travers la porte du salon, j'ai entendu Madame qui disait à Monsieur, sur ce ton aimable que vous pouvez soupçonner:

—Je ne veux pas qu'on soit familier avec mes domestiques...

Ses domestiques!... Est-ce que les domestiques de Madame ne sont pas les domestiques de Monsieur?... Ah bien!... vrai!...

18 septembre.

Ce matin, dimanche, je suis allée à la messe.

J'ai déjà déclaré que, sans être dévote, j'avais tout de même de la religion... On aura beau dire et beau faire, la religion c'est toujours la religion. Les riches peuvent peut-être s'en passer, mais elle est nécessaire aux gens comme nous... Je sais bien qu'il y a des particuliers qui s'en servent d'une drôle de façon, que beaucoup de curés et de bonnes soeurs ne lui font pas honneur... Il n'importe. Quand on est malheureuse—et, dans le métier, on l'est beaucoup plus qu'à son tour—il n'y a encore que ça pour endormir vos peines... que ça... et l'amour... Oui, mais l'amour, c'est un autre genre de consolation... Aussi, même dans les maisons impies, je ne manquais jamais la messe. D'abord, la messe, c'est une sortie, une distraction, du temps gagné sur les ennuis quotidiens de la baraque... C'est surtout des camarades qu'on rencontre, des histoires qu'on apprend, des occasions de faire connaissance... Ah! si j'avais voulu, à la sortie de la chapelle des Assomptionnistes, écouter de vieux messieurs très bien qui m'en chuchotaient, à l'oreille, de drôles de psaumes, je ne serais peut-être pas ici, aujourd'hui!...

Aujourd'hui, le temps s'est remis. Il fait un beau soleil, un de ces soleils brumeux qui rendent la marche agréable, et moins lourdes, les tristesses... Je ne sais pourquoi, sous l'influence de cette matinée bleu et or, j'ai dans le coeur presque de la gaieté...

Nous sommes à quinze cents mètres de l'église. Le chemin est gentil qui y conduit... une petite sente, ondulant entre des haies... Au printemps, il doit y avoir tout plein de fleurs, des cerisiers sauvages et des épines blanches qui sentent si bon... Moi, j'aime les épines blanches... Elles me rappellent des choses, quand j'étais petite fille... A part ça, la campagne est comme toutes les campagnes... elle n'a rien d'épatant. C'est une vallée très large, et puis, là-bas, au bout de la vallée, des coteaux. Dans la vallée, il y a une rivière; sur les coteaux, il y a une forêt... tout cela couvert d'un voile de brume, transparente et dorée, qui cache trop à mon gré le paysage.

C'est drôle, je garde ma fidélité à la nature bretonne... Je l'ai dans le sang. Aucune ne me paraît aussi belle, aucune ne me parle mieux à l'âme. Même au milieu des plus riches, des plus grasses campagnes normandes, j'ai la nostalgie de la lande, et de cette mer tragique et splendide où je suis née... Et ce souvenir brusquement évoqué met un nuage de mélancolie dans la gaîté de ce joli matin.

En chemin, je rencontre des femmes et des femmes... Un paroissien sous le bras, elles vont aussi, comme moi, à la messe: cuisinières, femmes de chambre et de basse-cour, épaisses, lourdaudes et marchant avec des lenteurs, des dandinements de bêtes. Ce qu'elles sont drôlement torchées, dans leurs costumes de fêtes... des paquets!... Elles sentent le pays à plein nez, et l'on voit bien qu'elles n'ont point servi à Paris... Elles me regardent avec curiosité, une curiosité défiante et sympathique, à la fois... Elles détaillent, en les enviant, mon chapeau, ma robe collante, ma petite jaquette beige et mon parapluie roulé dans son fourreau de soie verte. Ma toilette de dame les étonne, et surtout, je crois, la façon coquette et pimpante que j'ai de la porter. Elles se poussent du coude, ont des yeux énormes, des bouches démesurément ouvertes, pour se montrer mon luxe et mon chic. Et je vais, me trémoussant, leste et légère, la bottine pointue, et relevant d'un geste hardi ma robe qui, sur les jupons de dessous, fait un bruit de soie froissée... Qu'est-ce que vous voulez?... Moi je suis contente qu'on m'admire.

En passant près de moi, j'entends qu'elles se disent, dans un chuchotement:

—C'est la nouvelle du Prieuré...

L'une d'elles, courte, grosse, rougeaude, asthmatique et qui semble porter péniblement un immense ventre sur des jambes écartées en tréteau, sans doute pour le mieux caler, m'aborde en souriant, d'un sourire épais, visqueux, sur des lèvres de vieille licheuse.

—C'est vous, la nouvelle femme de chambre du Prieuré?... Vous vous appelez Célestine?... Vous êtes arrivée de Paris, il y a quatre jours?...

Elle sait tout déjà... elle est au courant de tout, aussi bien que moi-même. Et rien ne m'amuse, sur ce corps pansu, sur cette outre ambulante, comme ce chapeau mousquetaire, un large chapeau de feutre noir, dont les plumes se balancent dans la brise.

Elle continue:

—Moi, je m'appelle Rose... mam'zelle Rose... Je suis chez M. Mauger... à côté de chez vous... un ancien capitaine... Vous l'avez peut-être déjà vu?

—Non, Mademoiselle...

—Vous auriez pu le voir, par-dessus la haie qui sépare les deux propriétés... Il est toujours dans le jardin, en train de jardiner. C'est encore un bel homme, vous savez!...

Nous marchons plus lentement, car mam'zelle Rose manque d'étouffer. Elle siffle de la gorge comme une bête fourbue... A chaque respiration, sa poitrine s'enfle et retombe, pour s'enfler encore... Elle dit, en hachant ses mots:

—J'ai ma crise... Oh, ce que le monde souffre aujourd'hui... c'est incroyable!

Puis, entre des sifflements et des hoquets, elle m'encourage:

—Il faudra venir me voir, ma petite... Si vous avez besoin de quelque chose... d'un bon conseil, de n'importe quoi... ne vous gênez pas... J'aime les jeunesses, moi... On prendra un petit verre de noyau, en causant... Beaucoup de ces demoiselles viennent chez nous...

Elle s'arrête un instant, reprend haleine, et d'une voix plus basse, sur un ton confidentiel:

—Et tenez, mademoiselle Célestine... si vous voulez vous faire adresser votre correspondance chez nous?... Ce serait plus prudent... Un bon conseil que je vous donne... Mme Lanlaire lit les lettres... toutes les lettres... Même qu'une fois, elle a bien failli être condamnée par le juge de paix... Je vous le répète... Ne vous gênez pas.

Je la remercie et nous continuons de marcher... Bien que son corps tangue et roule, comme un vieux bateau sur une forte mer, Mlle Rose semble, maintenant, respirer avec plus de facilité... Et nous allons, potinant.

—Ah! vous en trouverez du changement ici, bien sûr... D'abord, ma petite, au Prieuré, on ne garde pas une seule femme de chambre... c'est réglé... Quand ce n'est pas Madame qui les renvoie, c'est Monsieur qui les engrosse... Un homme terrible, M. Lanlaire... Les jolies, les laides, les jeunes, les vieilles... et, à chaque coup, un enfant!... Ah! on la connaît, la maison, allez... Et tout le monde vous dira ce que je vous dis... On est mal nourri... on n'a pas de liberté... on est accablé de besogne... Et des reproches, tout le temps, des criailleries... Un vrai enfer, quoi!... Rien que de vous voir, gentille et bien élevée comme vous êtes, il n'y a point de doute que vous n'êtes pas faite pour rester chez de pareils grigous...

Tout ce que la mercière m'a raconté, Mlle Rose me le raconte à nouveau, avec des variantes plus pénibles. Si violent est le besoin qu'a cette femme de bavarder, qu'elle finit par oublier sa souffrance. La méchanceté a raison de son asthme... Et le débinage de la maison va son train, mêlé aux affaires intimes du pays. Bien que je sache déjà tout cela, les histoires de Rose sont si noires et si désespérantes ses paroles, que me revoilà toute triste. Je me demande si je ne ferais pas mieux de partir... Pourquoi tenter une expérience où je suis vaincue d'avance?

Quelques femmes se sont jointes à nous, curieuses, frôleuses, accompagnant d'un: «Pour sûr!» énergique, chacune des révélations de Rose qui, de moins en moins essoufflée, continue de jaboter:

—Un bien bon homme que M. Mauger... et, tout seul, ma petite... Autant dire que je suis la maîtresse... Dame!... un ancien capitaine... c'est naturel, n'est-ce pas?... Ça n'a pas d'administration... ça n'entend rien aux affaires de ménage... ça aime à être soigné, dorloté... son linge bien tenu... ses manies respectées... de bons petits plats... S'il n'avait pas, près de lui, une personne de confiance, il se laisserait gruger par les uns, par les autres... Ce n'est pas ça qui manque ici, mon Dieu, les voleurs!

L'intonation de ses petites phrases coupées, le clignement de ses yeux achèvent de me révéler sa situation exacte dans la maison du capitaine Mauger...

—Dame!... N'est-ce pas?... Un homme tout seul, et qui a encore des idées... Et puis, il y a tout de même de l'ouvrage.... Et nous allons prendre un petit garçon, pour aider...

Elle a de la chance, cette Rose... Moi aussi, souvent, j'ai rêvé de servir chez un vieux... C'est dégoûtant... Mais on est tranquille, au moins, et on a de l'avenir... N'empêche qu'il n'est pas difficile, pour un capitaine qui a encore des idées... Et ce que ça doit être rigolo, tous les deux, sous l'édredon!...

Nous traversons tout le pays... Ah vrai!... Il n'est pas joli... Il ne ressemble en rien au boulevard Malesherbes... Des rues sales, étroites, tortueuses, et des places où les maisons sont de guingois, des maisons qui ne tiennent pas debout, des maisons noires, en vieux bois pourri, avec de hauts pignons branlants et des étages ventrus qui avancent les uns sur les autres, comme dans l'ancien temps... Les gens qui passent sont vilains, vilains, et je n'ai pas aperçu un seul beau garçon... L'industrie du pays est le chausson de lisière. La plupart des chaussonniers, qui n'ont pu livrer aux usines le travail de la semaine, travaillent encore... Et je vois, derrière des vitres, de pauvres faces chétives, des dos courbés, des mains noires qui tapotent sur des semelles de cuir...

Cela ajoute encore à la tristesse morne du lieu... On dirait d'une prison.

Mais voici la mercière qui, sur le pas de sa porte, nous sourit et nous salue...

—Vous allez à la messe de huit heures?... Moi, je suis allée à la messe de sept heures... Vous n'êtes pas en retard... Vous ne voudriez pas entrer, un instant?

Rose remercie... Elle me met en garde contre la mercière, qui est une méchante femme et dit du mal de tout le monde... une vraie peste, quoi!... Puis elle recommence, à me vanter les vertus de son maître et les douceurs de sa place... Je lui demande:

—Alors, le capitaine n'a pas de famille?

—Pas de famille?... s'écrie-t-elle, scandalisée... Eh bien, ma petite, vous n'y êtes pas... Ah! si, il en a une famille, et une propre!... Des tas de nièces et de cousines... des fainéants, des sans le sou, des traîne-misère... et qui le grugeaient... et qui le volaient... fallait voir ça!... C'était une abomination... Aussi, vous pensez si j'y ai mis bon ordre... si j'ai nettoyé la maison de toute cette vermine... Mais, ma chère demoiselle, sans moi, le capitaine serait sur la paille, aujourd'hui... Ah! le pauvre homme!... Il est bien content de ça, allez, maintenant...

J'insiste avec une intention ironique que, d'ailleurs, elle ne comprend pas:

—Et, sans doute, mademoiselle Rose, qu'il vous mettra sur son testament?...

Prudemment, elle réplique:

—Monsieur fera ce qu'il voudra... il est libre... Bien sûr que ce n'est pas moi qui l'influence... Je ne lui demande rien... je ne lui demande même pas de me payer des gages... Aussi, je suis chez lui par dévouement... Mais il connaît la vie... il sait ceux qui l'aiment, qui le soignent avec désintéressement, qui le dorlotent... Il ne faudrait pas croire qu'il est aussi bête que certaines personnes le prétendent, Mme Lanlaire en tête... qui en dit des choses sur nous!... C'est un malin au contraire, mademoiselle Célestine... et qui a une volonté à lui... Pour ça!...

Sur cette éloquente apologie du capitaine, nous arrivons à l'église.

La grosse Rose ne me quitte pas... Elle m'oblige à prendre une chaise près de la sienne, et se met à marmotter des prières, à faire des génuflexions et des signes de croix... Ah, cette église! Avec ses grossières charpentes qui la traversent et qui soutiennent la voûte chancelante, elle ressemble à une grange; avec son public, toussant, crachant, heurtant les bancs, traînant les chaises, on dirait aussi d'un cabaret de village. Je ne vois que des faces abruties par l'ignorance, des bouches fielleuses crispées par la haine... Il n'y a là que de pauvres êtres qui viennent demander à Dieu quelque chose contre quelqu'un... Il m'est impossible de me recueillir et je sens descendre en moi et sur moi comme un grand froid... C'est peut-être qu'il n'y a même pas un orgue dans cette église?... Est-ce drôle? Je ne puis pas prier sans orgue... Un chant d'orgue, ça m'emplit la poitrine, puis l'estomac... ça me rend toute chose... comme en amour. Si j'entendais toujours des voix d'orgue, je crois bien que je ne pécherais jamais... Ici, à la place de l'orgue, c'est une vieille dame, dans le choeur, avec des lunettes bleues et un pauvre petit châle noir sur les épaules, qui, péniblement, tapote sur une espèce de piano, pulmonique et désaccordé... Et c'est toujours des gens qui toussotent et crachotent, un bruit de catarrhe qui couvre les psalmodies du prêtre et les réponses des enfants de choeur. Et ce que cela sent mauvais!... odeurs mêlées de fumier, d'étable, de terre, de paille aigre, de cuir mouillé... d'encens avarié... Vraiment, ils sont bien mal élevés en province!

La messe tire en longueur et je m'ennuie... Je suis surtout vexée de me trouver au milieu d'un monde si ordinaire, si laid, et qui fait si peu attention à moi. Pas un joli spectacle, pas une jolie toilette où reposer ma pensée... où égayer mes yeux... Jamais je n'ai mieux compris que je suis faite pour la joie de l'élégance et du chic... Au lieu de s'exalter, comme aux messes de Paris, tous mes sens offensés protestent à la fois... Pour me distraire, je suis attentivement les mouvements du prêtre qui officie. Ah bien, merci! C'est une espèce de grand gaillard, tout jeune, de physionomie vulgaire, couleur de brique rose. Avec ses cheveux ébouriffés, sa mâchoire de proie, ses lèvres goulues, ses petits yeux obscènes, ses paupières cernées de noir, je l'ai bien vite jugé... Ce qu'il doit s'en payer, à table, de la nourriture, celui-là!... Et au confessionnal, donc... ce qu'il doit en dire des saletés et en trousser des jupons!... Rose, s'apercevant que je le regarde, se penche vers moi, et, tout bas, elle me dit:

—C'est le nouveau vicaire... Je vous le recommande. Il n'y en a pas comme lui pour confesser les femmes... M. le curé est un saint homme, bien sûr... mais on le trouve trop sévère... Tandis que le nouveau vicaire...

Elle claque de la langue et se remet en prière, la tête courbée sur le prie-Dieu.

Eh bien, il ne me plairait pas, le nouveau vicaire. Il a l'air sale et brutal... Il ressemble plus à un charretier qu'à un prêtre... Moi, il me faut de la délicatesse, de la poésie... de l'au-delà... et des mains blanches. J'aime que les hommes soient doux et chic, comme était monsieur Jean...

Après la messe, Rose m'entraîne chez l'épicière... En quelques mots mystérieux, elle m'explique qu'il faut être bien avec elle, et que toutes les domestiques lui font une cour empressée...

Encore une petite boulotte—décidément, c'est le pays des grosses femmes... Son visage est criblé de taches de rousseur, ses cheveux, blond filasse, rares et ternes, laissent voir des parties de crâne, au sommet duquel se hérisse drôlement, et pareil à un petit balai, un chignon. Au moindre mouvement, sa poitrine, sous le corsage de drap brun, remue comme un liquide dans une bouteille... Ses yeux, bordés d'un cercle rouge, s'éraillent, et sa bouche ignoble transforme en grimaces le sourire... Rose me présente:

—Madame Gouin, je vous amène la nouvelle femme de chambre du Prieuré...

L'épicière m'observe avec attention et je remarque que son regard s'attache à ma taille, à mon ventre, avec une obstination gênante... Elle dit d'une voix blanche:

—Mademoiselle est chez elle, ici... Mademoiselle est une belle fille... Mademoiselle est parisienne, sans doute?...

—En effet, madame Gouin, j'arrive de Paris...

—Ça se voit... ça se voit, tout de suite... il n'y a pas besoin de vous regarder à deux fois... J'aime beaucoup les Parisiennes... elles savent ce que c'est que de vivre... Moi aussi j'ai servi à Paris, quand j'étais jeune... j'ai servi chez une sage-femme de la rue Guénégaud, Mme Tripier... Vous la connaissez peut-être?...

—Non...

—Ça ne fait rien... Ah! dame, il y a longtemps... Mais entrez donc, mademoiselle Célestine...

Elle nous fait passer, cérémonieusement, dans l'arrière-boutique où se trouvent déjà réunies, autour d'une table ronde, quatre domestiques...

—Ah! vous en aurez du tintouin, ma pauvre demoiselle... gémit l'épicière en m'offrant un siège... Ce n'est pas parce que l'on ne me prend plus rien, au château... mais je puis bien dire que c'est une maison infernale... infernale... N'est-ce pas, Mesdemoiselles?...

—Pour sûr!... répondent, unanimement, avec des gestes pareils et de pareilles grimaces, les quatre domestiques interpellées...

Mme Gouin poursuit:

—Merci!... je ne voudrais pas fournir des gens qui marchandent tout le temps et crient, comme des putois, qu'on les vole, qu'on leur fait du tort... Ils peuvent bien aller où ils veulent...

Le choeur des domestiques reprend:

—Bien sûr qu'ils peuvent aller où ils veulent.

A quoi Mme Gouin, s'adressant plus particulièrement à Rose, ajoute d'un ton ferme:

—On ne court pas après, dites, mam'zelle Rose?... Dieu merci, on n'a pas besoin d'eux, n'est-ce pas?

Rose se contente de hausser les épaules et de mettre dans ce geste tout ce qu'il y a en elle de fiel concentré, de rancunes et de mépris... Et l'énorme chapeau mousquetaire, par le mouvement désordonné des plumes noires, accentue l'énergie de ces sentiments violents.

Puis, après un silence:

—Tenez!... Parlons point de ces gens-là... Chaque fois que j'en parle, j'ai mal au ventre...

Une petite noiraude, maigre, avec un museau de rat, un front fleuri de boutons et des yeux qui suintent, s'écrie au milieu des rires:

—Pour sûr, qu'on les a quelque part...

Là-dessus, les histoires, les potins recommencent... C'est un flot ininterrompu d'ordures vomies par ces tristes bouches, comme d'un égout... Il semble que l'arrière-boutique en est empestée... Je ressens une impression d'autant plus pénible que la pièce où nous sommes est sombre et que les figures y prennent des déformations fantastiques... Elle n'est éclairée, cette pièce, que par une étroite fenêtre qui s'ouvre sur une cour crasseuse, humide, une sorte de puits formé par des murs que ronge la lèpre des mousses... Une odeur de saumure, de légumes fermentés, de harengs saurs, persiste autour de nous, imprègne nos vêtements... C'est intolérable... Alors, chacune de ces créatures, tassées sur leur chaise comme des paquets de linge sale, s'acharne à raconter une vilenie, un scandale, un crime... Lâchement, j'essaie de sourire avec elles, d'applaudir avec elles, mais j'éprouve quelque chose d'insurmontable, quelque chose comme un affreux dégoût... Une nausée me retourne le coeur, me monte à la gorge impérieusement, m'affadit la bouche, me serre les tempes... Je voudrais m'en aller... Je ne le puis, et je reste là, idiote, tassée comme elles sur ma chaise, ayant les mêmes gestes qu'elles, je reste là à écouter stupidement ces voix aigres qui me font l'effet d'eaux de vaisselle; glougoutant et s'égouttant par les éviers et par les plombs...

Je sais bien qu'il faut se défendre contre ses maîtres... et je ne suis pas la dernière à le faire, je vous assure... Mais non... là... tout de même, cela passe l'imagination... Ces femmes me sont odieuses; je les déteste, et je me dis tout bas que je n'ai rien de commun avec elles... L'éducation, le frottement avec les gens chics, l'habitude des belles choses, la lecture des romans de Paul Bourget m'ont sauvée de ces turpitudes... Ah! les jolies et amusantes rosseries des offices parisiens, elles sont loin!...

C'est Rose qui décidément obtient le plus grand succès... Elle raconte avec des yeux papillotants et des lèvres mouillées de plaisir:

—Tout cela n'est rien auprès de Mme Rodeau... la femme du notaire... Ah! il s'en passe des choses chez elle...

—Je m'en doutais... dit l'une.

Une autre énonce, en même temps:

—Elle a beau être dans les curés... je l'ai toujours pensé que c'est une rude cochonne...

Tous les regards sont émérillonnés, tous les cous tendus vers Rose, qui commence son récit:

—Avant hier, M. Rodeau était parti, soi-disant à la campagne, pour toute la journée...

Afin de m'édifier sur le compte de M. Rodeau, elle ouvre, en mon honneur, cette parenthèse:

—Un homme louche... un notaire guères catholique, que ce M. Rodeau... Ah! il y en a des mic-macs dans son étude... à preuve que j'ai fait retirer par le capitaine des fonds qu'il y avait déposés... Oui, dame!... Mais ce n'est pas de M. Rodeau qu'il s'agit pour l'instant...

La parenthèse fermée, elle redonne à son récit un tour plus général:

—M. Rodeau était donc à la campagne... Qu'est-ce qu'il va faire si souvent à la campagne?... Ça, par exemple... on ne le sait pas... Il était donc parti à la campagne... Mme Rodeau fait aussitôt monter le petit clerc... le petit gars Justin... dans sa chambre... sous prétexte de la balayer... Un drôle de balayage, mes enfants!... Elle était quasiment toute nue, avec des yeux drôles, comme une chienne en chasse. Elle le fait venir près d'elle... l'embrasse... le caresse... et, disant qu'elle va lui chercher ses puces, voilà qu'elle le déshabille... Et alors, savez-vous ce qu'elle a fait?... Eh bien, tout à coup, elle s'est jetée dessus, cette goule-là, et elle l'a pris de force... de force, oui, Mesdemoiselles... Et si vous saviez de quelle manière elle l'a pris?...

—Comment qu'elle l'a pris?... interroge vivement la petite noiraude, dont le museau de rat s'allonge et remue...

Toutes sont anxieuses... Mais, devenant sévère, pudique, Rose déclare:

—Ça ne peut pas se dire à des demoiselles!...

Des «ah!» de désappointement suivent cette réponse. Rose continue, tour à tour indignée et émue:

—Un enfant de quinze ans... si c'est possible!... Et joli... joli comme un amour... et innocent, le pauvre petit martyr!... Ne pas respecter l'enfance... faut-il en avoir du vice dans le sang!... Paraît qu'en rentrant chez lui... il tremblait... tremblait... pleurait... pleurait... le chérubin... que c'était à vous fendre l'âme... Qu'est-ce que vous dites de ça?...

C'est une explosion d'indignations, une avalanche de mots orduriers... Rose attend que le calme soit revenu... Elle poursuit:

—La mère est venue me conter la chose... Moi, je lui ai conseillé, vous pensez bien, d'actionner le notaire et sa femme.

—Pour sûr... ah! pour sûr...

—Eh bien, la Justine hésite... parce que et parce qu'est-ce... Finalement, elle ne veut pas... J'ai idée que M. le curé, qui dîne toutes les semaines chez les Rodeau, est intervenu... Enfin, elle a peur... quoi!... Ah! si c'était moi... Certes, j'ai de la religion... mais il n'y a pas de curé qui tienne... Je leur en ferais cracher de l'argent... des cents et des mille... et des dix mille francs...

—Pour sûr... ah! pour sûr...

—Manquer une occasion comme ça?... Malheur!

Et le chapeau mousquetaire claque comme une tente sous l'orage...

L'épicière ne dit rien... Elle a l'air gêné... Sans doute qu'elle fournit le notaire... Adroitement elle interrompt les imprécations de Rose.

—J'espère que mademoiselle Célestine voudra bien accepter un petit verre de cassis avec ces demoiselles?... Et vous, mam'zelle Rose?...

Cette invitation calme toutes les colères, et, tandis que d'un placard elle retire une bouteille et des verres que Rose dispose sur la table, les yeux s'allument et les langues passent, effilées, sur les lèvres gourmandes...

En partant, l'épicière me dit, aimable et souriante:

—Ne faites pas attention, parce que vos maîtres ne prennent rien chez moi... Il faudra revenir me voir...

Je rentre avec Rose qui achève de me mettre au courant de la chronique du pays... J'aurais cru que son stock d'infamies dût être épuisé... Nullement... Elle en trouve, elle en invente de nouvelles et de plus épouvantables... Ses ressources dans la calomnie sont infinies... Et sa langue va toujours, sans un arrêt... Tous et toutes y passent ou y reviennent. C'est étonnant ce qu'en quelques minutes on peut déshonorer de gens, en province... Elle me reconduit ainsi jusqu'à la grille du Prieuré... Là, elle ne peut pas se décider à me quitter... parle encore... parle sans cesse, cherche à m'envelopper, à m'étourdir de son amitié et de son dévoûment... Moi, j'ai la tête cassée par tout ce que j'ai entendu, et la vue du Prieuré me donne au coeur comme un découragement... Ah! ces grandes pelouses sans fleurs!... Et cette immense bâtisse qui a l'air d'une caserne ou d'une prison et où il me semble que, derrière chaque fenêtre, un regard vous espionne!...

Le soleil est plus chaud, la brume a disparu, et le paysage, là bas, se fait plus net... Au delà de la plaine, sur les coteaux, j'aperçois de petits villages qui se dorent dans la lumière, égayés de toits rouges; la rivière à travers la plaine, jaune et verte, luit çà et là en courbes argentées... Et quelques nuages décorent le ciel de leurs fresques légères et charmantes... Mais je n'éprouve aucun plaisir à contempler tout cela... Je n'ai plus qu'un désir, une volonté, une obsession, fuir ce soleil, cette plaine, ces coteaux, cette maison et cette grosse femme, dont la voix méchante m'affole et me torture.

Enfin, elle se dispose à me laisser... me prend la main et la serre, affectueusement, dans ses gros doigts gantés de mitaines. Elle me dit:

—Et puis, ma petite, vous savez, madame Gouin, c'est une femme bien aimable... et bien droite... Il faudra la voir souvent...

Elle s'attarde encore... et avec plus de mystère:

—Elle en a soulagé, allez, des jeunes filles!... Dès qu'on s'aperçoit de quelque chose... on va la trouver... Ni vu, ni connu... On peut se fier à elle... ça, je vous le dis... C'est une femme très... très savante...

Les yeux plus brillants, son regard attaché sur moi, avec une ténacité étrange, elle répète:

—Très savante... et adroite... et discrète!... C'est la Providence du pays... Allons, ma petite, n'oubliez pas de venir chez nous, quand vous pourrez... Et allez, souvent, chez madame Gouin... Vous ne vous en repentirez pas... A bientôt... à bientôt!...

Elle est partie... Je la vois qui, de son pas en roulis, s'éloigne, longe, énorme, le mur puis la haie... et brusquement s'enfonce dans un chemin où elle disparaît...

Je passe devant Joseph, le jardinier-cocher, qui ratisse les allées... Je crois qu'il va me parler; il ne me parle pas... Il me regarde seulement d'un air oblique, avec une expression singulière qui me fait presque peur...

—Un beau temps, ce matin, monsieur Joseph...

Joseph grogne je ne sais quoi entre ses dents...

Il est furieux que je me sois permis de marcher dans l'allée qu'il ratisse...

Quel drôle de bonhomme, et comme il est mal appris... Et pourquoi ne m'adresse-t-il jamais la parole?... Et pourquoi ne répond-il jamais, non plus, quand je lui parle?


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