Ce soir, au dîner, en servant le dessert, Madame m'a dit très sévèrement:
—Si vous aimez les pruneaux, vous n'avez qu'à m'en demander... je verrai si je dois vous en donner... mais je vous défends d'en prendre...
J'ai répondu:
—Je ne suis pas une voleuse, Madame, et je n'aime pas les pruneaux...
Madame a insisté:
—Je vous dis que vous avez pris des pruneaux...
J'ai répliqué:
—Si Madame me croit une voleuse, Madame n'a que me donner mon compte.
Madame m'a arraché des mains l'assiette de pruneaux.
—Monsieur en a mangé cinq ce matin... il y en avait trente-deux... il n'y en a plus que vingt-cinq... vous en avez donc dérobé deux... Que cela ne vous arrive plus!...
C'était vrai... J'en avais mangé deux... Elle les avait comptés!...
Non!... De ma vie!...
28 septembre.
Ma mère est morte. J'en ai reçu la nouvelle, ce matin, par une lettre du pays. Quoique je n'aie jamais eu d'elle que des coups, cela m'a fait de la peine, et j'ai pleuré, pleuré, pleuré... En me voyant pleurer, Madame m'a dit:
—Qu'est-ce encore que ces manières-là?...
J'ai répondu:
—Ma mère, ma pauvre mère est morte!...
Alors, Madame, de sa voix ordinaire:
—C'est un malheur... et je n'y peux rien... En tout cas, il ne faut pas que l'ouvrage en souffre...
Ç'a été tout... Ah! vrai!... La bonté n'étouffe pas Madame...
Ce qui m'a rendue le plus malheureuse, c'est que j'ai vu une coïncidence entre la mort de ma mère... et le meurtre du petit furet. J'ai pensé que c'était là une punition du ciel, et que ma mère ne serait peut-être pas morte si je n'avais pas obligé le capitaine à tuer le pauvre Kléber... J'ai eu beau me répéter que ma mère était morte avant le furet... Rien n'y a fait... et cette idée m'a poursuivie, toute la journée, comme un remords...
J'aurais bien voulu partir... Mais Audierne, c'est si loin... au bout du monde, quoi!... Et je n'ai pas d'argent... Quand je toucherai les gages de mon premier mois, il faudra que je paie le bureau; je ne pourrai même pas rembourser les quelques petites dettes contractées durant les jours où j'ai été sur le pavé...
Et puis, à quoi bon partir?... Mon frère est au service sur un bateau de l'État, en Chine, je crois, car voilà bien longtemps qu'on n'a reçu de ses nouvelles... Et ma soeur Louise?... Où est-elle maintenant?... Je ne sais pas... Depuis qu'elle nous quitta, pour suivre Jean le Duff à Concarneau, on n'a plus entendu parler d'elle... Elle a dû rouler, par ci, par là, le diable sait où!... Elle est peut-être en maison; elle est peut-être morte, elle aussi. Et peut-être aussi que mon frère est mort...
Oui, pourquoi irais-je là-bas?... A quoi cela m'avancerait-il?... Je n'y ai plus personne, et ma mère n'a rien laissé, pour sûr... Les frusques et les quelques meubles qu'elle possédait ne paieront pas certainement l'eau-de-vie qu'elle doit...
C'est drôle, tout de même... Tant qu'elle vivait, je ne pensais presque jamais à elle... je n'éprouvais pas le désir de la revoir... Je ne lui écrivais qu'à mes changements de place, et seulement pour lui donner mon adresse... Elle m'a tant battue... j'ai été si malheureuse avec elle, qui était toujours ivre!... Et d'apprendre, tout d'un coup, qu'elle est morte, voilà que j'ai l'âme en deuil, et que je me sens plus seule que jamais...
Et je me rappelle mon enfance avec une netteté singulière... Je revois tout des êtres et des choses parmi lesquels j'ai commencé le dur apprentissage de la vie... Il y a vraiment trop de malheur d'un côté, trop de bonheur de l'autre... Le monde n'est pas juste.
Une nuit, je me souviens—j'étais bien petite, pourtant—je me souviens que nous fûmes réveillés en sursaut par la corne du bateau de sauvetage. Oh! ces appels dans la tourmente et dans la nuit, qu'ils sont lugubres!... Depuis la veille, le vent soufflait en tempête; la barre du port était toute blanche et furieuse; quelques chaloupes seulement avaient pu rentrer... Les autres, les pauvres autres se trouvaient sûrement en péril...
Sachant que le père pêchait dans les parages de l'île de Sein, ma mère ne s'inquiétait pas trop... Elle espérait qu'il avait relâché au port de l'île, comme cela était arrivé, tant de fois... Cependant, en entendant la corne du bateau de sauvetage, elle se leva toute tremblante et très pâle... m'enveloppa à la hâte d'un gros châle de laine et se dirigea vers le môle... Ma soeur Louise, qui était déjà grande, et mon frère plus petit la suivaient, criant:
—Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...
Et elle aussi criait:
—Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...
Les ruelles étaient pleines de monde: des femmes, des vieux, des gamins. Sur le quai, où l'on entendait gémir les bateaux, se hâtaient une foule d'ombres effarées. Mais, on ne pouvait tenir sur le môle à cause du vent trop fort, surtout à cause des lames qui, s'abattant sur la chaussée de pierre, la balayaient de bout en bout, avec des fracas de canonnade.... Ma mère prit la sente... «Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!»... prit la sente qui contourne l'estuaire jusqu'au phare... Tout était noir sur la terre, et sur la mer, noire aussi, de temps en temps, au loin, dans le rayonnement de la lumière du phare, d'énormes brisants, des soulèvements de vagues blanchissaient... Malgré les secousses... «Ah! sainte Vierge!... ah! nostre Jésus!»... malgré les secousses et en quelque sorte bercée par elles, malgré le vent et en quelque sorte étourdie par lui, je m'endormis dans les bras de ma mère... Je me réveillai dans une salle basse, et je vis, entre des dos sombres, entre des visages mornes, entre des bras agités, je vis, sur un lit de camp, éclairé par deux chandelles, un grand cadavre... «Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!»... un cadavre effrayant, long et nu, tout rigide, la face broyée, les membres rayés de balafres saignantes, meurtris de taches bleues... C'était mon père...
Je le vois encore... Il avait les cheveux collés au crâne, et, dans les cheveux, des goémons emmêlés qui lui faisaient comme une couronne... Des hommes étaient penchés sur lui, frottaient sa peau avec des flanelles chaudes, lui insufflaient de l'air par la bouche... Il y avait le maire... il y avait M. le recteur... il y avait le capitaine des douanes... il y avait le gendarme maritime... J'eus peur, je me dégageai de mon châle, et, courant entre les jambes de ces hommes, sur les dalles mouillées, je me mis à crier, à appeler papa... à appeler maman... Une voisine m'emporta...
C'est à partir de ce moment que ma mère s'adonna, avec rage, à la boisson. Elle essaya bien, les premiers temps, de travailler dans les sardineries, mais, comme elle était toujours ivre, aucun de ses patrons ne voulut la garder. Alors, elle resta chez elle à s'enivrer, querelleuse et morne; et quand elle était pleine d'eau-de-vie, elle nous battait... Comment se fait-il qu'elle ne m'ait pas tuée?...
Moi, je fuyais la maison, tant que je le pouvais. Je passais mes journées à gaminer sur le quai, à marauder dans les jardins, à barboter dans les flaques, aux heures de la marée basse... Ou bien, sur la route de Plogoff, au fond d'un dévalement herbu, abrité du vent de mer et garni d'arbustes épais, je polissonnais avec les petits garçons, parmi les épines blanches... Quand je rentrais le soir, il m'arrivait de trouver ma mère étendue sur le carreau en travers du seuil, inerte, la bouche salie de vomissements, une bouteille brisée dans la main... Souvent, je dus enjamber son corps... Ses réveils étaient terribles... Une folie de destruction l'agitait... Sans écouter mes prières et mes cris, elle m'arrachait du lit, me poursuivait, me piétinait, me cognait aux meubles, criant:
—Faut que j'aie ta peau!... Faut que j'aie ta peau!...
Bien des fois, j'ai cru mourir...
Et puis elle se débaucha, pour gagner de quoi boire. La nuit, toutes les nuits, on entendit des coups sourds, frappés à la porte de notre maison... Un matelot entrait, emplissant la chambre d'une forte odeur de salure marine et de poisson... Il se couchait, restait une heure et repartait... Et un autre venait après, se couchait aussi, restait une heure encore et repartait... Il y eut des luttes, de grandes clameurs effrayantes dans le noir de ces abominables nuits, et, plusieurs fois, les gendarmes intervinrent...
Des années s'écoulèrent pareilles... On ne voulait de moi nulle part, ni de ma soeur, ni de mon frère... On s'écartait de nous dans les ruelles. Les honnêtes gens nous chassaient, à coups de pierre, des maisons où nous allions, tantôt marauder, tantôt mendier... Un jour, ma soeur Louise, qui faisait, elle aussi, une sale noce avec les matelots, s'enfuit... Et ce fut ensuite mon frère qui s'engagea mousse... Je restai seule avec ma mère...
A dix ans, je n'étais plus chaste. Initiée par le triste exemple de maman à ce que c'est que l'amour, pervertie par toutes les polissonneries auxquelles je me livrais avec les petits garçons, je m'étais développée physiquement très vite... Malgré les privations et les coups, mais sans cesse au grand air de la mer, libre et forte, j'avais tellement poussé, qu'à onze ans je connaissais les premières secousses de la puberté... Sous mon apparence de gamine, j'étais presque femme...
A douze ans, j'étais femme, tout à fait... et plus vierge... Violée? Non, pas absolument... Consentante? Oui, à peu près... du moins dans la mesure où le permettaient l'ingénuité de mon vice et la candeur de ma dépravation... Un dimanche, après la grand'messe, le contre-maître d'une sardinerie, un vieux, aussi velu, aussi mal odorant qu'un bouc, et dont le visage n'était qu'une broussaille sordide de barbe et de cheveux, m'entraîna sur la grève, du côté de Saint-Jean. Et là, dans une cachette de la falaise, dans un trou sombre du rocher où les mouettes venaient faire leur nid... où les matelots cachaient quelquefois les épaves trouvées en mer... là sur un lit de goémon fermenté, sans que je me sois refusée ni débattue... il me posséda... pour une orange!... Il s'appelait d'un drôle de nom: M. Cléophas Biscouille...
Et voilà une chose incompréhensible, dont je n'ai trouvé l'explication dans aucun roman. M. Biscouille était laid, brutal, repoussant... Et outre, les quatre ou cinq fois qu'il m'attira dans le trou noir du rocher, je puis dire qu'il ne me donna aucun plaisir; au contraire. Alors, quand je repense à lui—et j'y pense souvent—comment se fait-il que ce ne soit jamais pour le détester et pour le maudire? A ce souvenir, que j'évoque avec complaisance, j'éprouve comme une grande reconnaissance... comme une grande tendresse et aussi, comme un regret véritable de me dire que, plus jamais, je ne reverrai ce dégoûtant personnage, tel qu'il était sur le lit de goémon...
A ce propos, qu'on me permette d'apporter ici, si humble que je sois, ma contribution personnelle à la biographie des grands hommes....
M. Paul Bourget était l'intime ami et le guide spirituel de la comtesse Fardin, chez qui, l'année dernière, je servais comme femme de chambre. J'entendais dire toujours que lui seul connaissait, jusque dans le tréfonds, l'âme si compliquée des femmes... Et bien des fois, j'avais eu l'idée de lui écrire, afin de lui soumettre ce cas de psychologie passionnelle... Je n'avais pas osé... Ne vous étonnez pas trop de la gravité de telles préoccupations. Elles ne sont point coutumières aux domestiques, j'en conviens. Mais, dans les salons de la comtesse, on ne parlait jamais que de psychologie... C'est un fait reconnu que notre esprit se modèle sur celui de nos maîtres, et ce qui se dit au salon se dit également à l'office. Le malheur était que nous n'eussions pas à l'office un Paul Bourget, capable d'élucider et de résoudre les cas de féminisme que nous y discutions... Les explications de monsieur Jean lui-même ne me satisfaisaient pas...
Un jour, ma maîtresse m'envoya porter une lettre «urgente», à l'illustre maître. Ce fut lui qui me remit la réponse... Alors je m'enhardis à lui poser la question qui me tourmentait, en mettant, toutefois, sur le compte d'une amie, cette scabreuse et obscure histoire... M. Paul Bourget me demanda:
—Qu'est-ce que c'est que votre amie? Une femme du peuple?... Une pauvresse, sans doute?...
—Une femme de chambre, comme moi, illustre maître.
M. Bourget eut une grimace supérieure, une moue de dédain. Ah sapristi! il n'aime pas les pauvres.
—Je ne m'occupe pas de ces âmes-là, dit-il... Ce sont de trop petites âmes... Ce ne sont même pas des âmes... Elles ne sont pas du ressort de ma psychologie...
Je compris que, dans ce milieu, on ne commence à être une âme qu'à partir de cent mille francs de rentes...
Ce n'est pas comme M. Jules Lemaître, un familier de la maison, lui aussi, qui, sur la même interrogation, répondit, en me pinçant la taille, gentiment:
—Eh bien, charmante Célestine, votre amie est une bonne fille, voilà tout. Et si elle vous ressemble, je lui dirais bien deux mots, vous savez... hé!... hé!... hé!...
Lui, du moins, avec sa figure de petit faune bossu et farceur, il ne faisait pas de manières... et il était bon enfant... Quel dommage qu'il soit tombé dans les curés!...
Avec tout cela, je ne sais ce que je serais devenue dans cet enfer d'Audierne, si les Petites Soeurs de Pontcroix, me trouvant intelligente et gentille, ne m'avaient recueillie par pitié. Elles n'abusèrent pas de mon âge, de mon ignorance, de ma situation difficile et honnie pour se servir, de moi, pour me séquestrer, à leur profit, comme il arrive souvent dans ces sortes de maisons, qui poussent l'exploitation humaine jusqu'au crime... C'étaient de pauvres petits êtres candides, timides, charitables, et qui n'étaient pas riches, et qui n'osaient même pas tendre la main aux passants, ni mendier dans les maisons... Il y avait, quelquefois, chez elles, bien de la misère, mais on s'arrangeait comme on pouvait... Et au milieu de toutes les difficultés de vivre, elles n'en continuaient pas moins d'être gaies et de chanter sans cesse, comme des pinsons... Leur ignorance de la vie avait quelque chose d'émouvant, et qui me tire les larmes, aujourd'hui, que je puis mieux comprendre leur bonté infinie, et si pure...
Elles m'apprirent à lire, à écrire, à coudre, à faire le ménage, et, quand je fus à peu près instruite de ces choses nécessaires, elles me placèrent, comme petite bonne, chez un colonel en retraite qui venait, tous les étés, avec sa femme et ses deux filles, dans une espèce de petit château délabré, près de Comfort... De braves gens, certes, mais si tristes, si tristes!... Et maniaques!... Jamais sur leur visage un sourire, ni une joie sur leurs vêtements, qui restaient obstinément noirs... Le colonel avait fait installer un tour sous les combles, et là, toute la journée, seul, il tournait des coquetiers de buis, ou bien, ces billes ovales, qu'on appelle des «oeufs», et qui servent aux ménagères à ravauder leurs bas. Madame rédigeait placets sur placets, pétitions sur pétitions, afin d'obtenir un bureau de tabac. Et les deux filles, ne disant rien, ne faisant rien, l'une, avec un bec de canard, l'autre avec une face de lapin, jaunes et maigres, anguleuses et fanées, se desséchaient sur place, ainsi que deux plantes à qui tout manque, le sol, l'eau, le soleil... Ils m'ennuyèrent énormément... Au bout de huit mois, je les envoyai promener, par un coup de tête que j'ai regretté...
Mais quoi!... J'entendais Paris respirer et vivre autour de moi... Son haleine m'emplissait le coeur de désirs nouveaux. Bien que je ne sortisse pas souvent, j'avais admiré avec un prodigieux étonnement, les rues, les étalages, les foules, les palais, les voitures éclatantes, les femmes parées... Et quand, le soir, j'allais me coucher au sixième étage, j'enviais les autres domestiques de la maison... et leurs farces que je trouvais charmantes... et leurs histoires qui me laissaient dans des surprises merveilleuses... Si peu de temps que je sois restée dans cette maison, j'ai vu là, le soir, au sixième, toutes les débauches, et j'en ai pris ma part, avec l'emportement, avec l'émulation d'une novice... Ah! que j'en ai nourri alors des espoirs vagues et des ambitions incertaines, dans cet idéal fallacieux du plaisir et du vice...
Hé oui!... On est jeune... on ne connaît rien de la vie... on se fait des imaginations et des rêves... Ah, les rêves! Des bêtises... J'en ai soupé, comme disait M. Xavier, un gamin joliment perverti, dont j'aurai à parler bientôt...
Et j'ai roulé... Ah! ce que j'ai roulé... C'est effrayant quand j'y songe...
Je ne suis pas vieille, pourtant, mais j'en ai vu des choses, de près... j'en ai vu des gens tout nus... Et j'ai reniflé l'odeur de leur linge, de leur peau, de leur âme... Malgré les parfums, ça ne sent pas bon... Tout ce qu'un intérieur respecté, tout ce qu'une famille honnête peuvent cacher de saletés, de vices honteux, de crimes bas, sous les apparences de la vertu... ah! je connais ça!.. Ils ont beau être riches, avoir des frusques de soie et de velours, des meubles dorés; ils ont beau se laver dans des machins d'argent et faire de la piaffe... je les connais!... Ça n'est pas propre... Et leur coeur est plus dégoûtant que ne l'était le lit de ma mère...
Ah! qu'une pauvre domestique est à plaindre, et comme elle est seule!... Elle peut habiter des maisons nombreuses, joyeuses, bruyantes, comme elle est seule, toujours!... La solitude, ce n'est pas de vivre seule, c'est de vivre chez les autres, chez des gens qui ne s'intéressent pas à vous, pour qui vous comptez moins qu'un chien, gavé de pâtée, ou qu'une fleur, soignée comme un enfant de riche... des gens dont vous n'avez que les défroques inutiles ou les restes gâtés:
—Vous pouvez manger cette poire, elle est pourrie... Finissez ce poulet à la cuisine, il sent mauvais...
Chaque mot vous méprise, chaque geste vous ravale plus bas qu'une bête... Et il ne faut rien dire; il faut sourire et remercier, sous peine de passer pour une ingrate ou un mauvais coeur... Quelquefois, en coiffant mes maîtresses, j'ai eu l'envie folle de leur déchirer la nuque, de leur fouiller les seins avec mes ongles...
Heureusement qu'on n'a pas toujours de ces idées noires... On s'étourdit et on s'arrange pour rigoler de son mieux, entre soi.
Ce soir, après le dîner, me voyant toute triste, Marianne s'est attendrie, a voulu me consoler. Elle est allée chercher, au fond du buffet, dans un amas de vieux papiers et de torchons sales, une bouteille d'eau-de-vie...
—Il ne faut pas vous affliger comme ça, m'a-t-elle dit... il faut vous secouer un peu, ma pauvre petite... vous réconforter.
Et m'ayant versé à boire, durant une heure, les coudes sur la table, d'une voix traînante et gémissante, elle m'a raconté des histoires sinistres de maladies, des accouchements, la mort de sa mère, de son père, de sa soeur... Sa voix devenait, à chaque minute, plus pâteuse... ses yeux s'humectaient, et elle répétait, en léchant son verre:
—Il ne faut pas s'affliger comme ça... La mort de votre maman... ah! c'est un grand malheur... Mais qu'est-ce que vous voulez?... nous sommes toutes mortelles... Ah! mon Dieu! Ah! pauvre petite!...
Puis, elle s'est mise tout à coup à pleurer, à pleurer et tandis qu'elle pleurait, pleurait, elle ne cessait de gémir:
—Il ne faut pas s'affliger... il ne faut pas s'affliger...
C'était d'abord une plainte... cela devint bientôt une sorte d'affreux braiement, qui alla grandissant... Et son gros ventre, et sa grosse poitrine, et son triple menton, secoués par les sanglots, se soulevaient en houles énormes...
—Taisez-vous donc, Marianne, lui ai-je dit... Madame n'aurait qu'à vous entendre et venir...
Mais elle ne m'a pas écoutée, et pleurant plus fort:
—Ah! quel malheur!... quel grand malheur!...
Si bien que, moi aussi, l'estomac affadi par la boisson et le coeur ému par les larmes de Marianne, je me suis mise à sangloter comme une Madeleine... Tout de même... ce n'est point une mauvaise fille...
Mais je m'ennuie ici... je m'ennuie... je m'ennuie!... Je voudrais servir chez une cocotte, ou bien en Amérique...
1er octobre.
Pauvre Monsieur!... Je crois que j'ai été trop raide, l'autre jour, avec lui, dans le jardin... Peut-être ai-je dépassé la mesure?... Il s'imagine, tant il est godiche, qu'il m'a offensée gravement et que je suis une imprenable vertu... Ah! ses regards humiliés, implorants, et qui ne cessent de me demander pardon!...
Quoique je sois redevenue plus aguichante et gentille, il ne me dit plus rien de la chose, et il ne se décide pas davantage à tenter une nouvelle attaque directe, pas même le coup classique du bouton de culotte à recoudre... Un coup grossier, mais qui ne rate pas souvent son effet... En ai-je recousu, mon Dieu, de ces boutons-là!...
Et pourtant, il est visible qu'il en a envie, qu'il en meurt d'envie, de plus en plus... Dans la moindre de ses paroles éclate l'aveu... l'aveu détourné de son désir... et quel aveu!... Mais il est aussi de plus en plus timide. Une résolution à prendre lui fait peur... Il craint d'amener une rupture définitive, et il ne se fie plus à mes regards encourageants...
Une fois, en m'abordant avec une expression étrange, avec quelque chose d'égaré dans les yeux, il m'a dit:
—Célestine... vous... vous... cirez... très bien... mes chaussures... très... très... bien... Jamais... elles n'ont été... cirées... comme ça... mes chaussures...
C'est là que j'attendais le coup du bouton... Mais non... Monsieur haletait, bavait, comme s'il eût mangé une poire trop grosse et trop juteuse...
Puis il a sifflé son chien... et il est parti...
Mais voici ce qui est plus fort...
Hier, Madame était allée au marché, car elle fait son marché elle-même; Monsieur était sorti depuis l'aube, avec son fusil et son chien... Il rentra de bonne heure, ayant tué trois grives, et aussitôt monta dans son cabinet de toilette, pour prendre un tub et s'habiller, comme il avait coutume... Pour ça!... Monsieur est très propre, lui... et il ne craint pas l'eau... Je pensai que le moment était favorable d'essayer quelque chose qui le mît enfin à l'aise avec moi... Quittant mon ouvrage, je me dirigeai vers le cabinet de toilette... et, quelques secondes, je restai l'oreille collée à la porte, écoutant... Monsieur tournait et retournait dans la pièce... Il sifflotait, chantonnait:
Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...Et ron, ronron... petit patapon...
Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...Et ron, ronron... petit patapon...
Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...
Et ron, ronron... petit patapon...
Une habitude qu'il a de mêler, en chantant, un tas de refrains...
J'entendis des chaises remuer, des placards s'ouvrir et se refermer, puis, l'eau ruisseler dans le tub des «Ah!», des «Oh!», des «Fuuii!», des «Brrr!» que la surprise de l'eau froide arrachait à Monsieur... Alors, brusquement, j'ouvris la porte...
Monsieur était devant moi, de face, la peau toute mouillée, grelottante, et l'éponge, en ses mains, coulait comme une fontaine... Ah!... sa tête, ses yeux, son immobilité!... Jamais, je ne vis, je crois, un homme aussi ahuri... N'ayant point de manteau pour recouvrir la nudité de son corps, par un geste, instinctivement pudique et comique, il s'était servi de l'éponge comme d'une feuille de vigne. Il me fallut une forte volonté pour réprimer, devant ce spectacle, le rire qui se déchaînait en moi. Je remarquai que Monsieur avait sur les épaules une grosse touffe de poils, et la poitrine, telle un ours... Tout de même, c'est un bel homme... Mazette!...
Naturellement, je poussai un cri de pudeur alarmée, ainsi qu'il convenait, et je refermai la porte avec violence... Mais derrière la porte, je me disais: «Il va me rappeler, bien sûr... Et que va-t-il arriver?... Ma foi!...» J'attendis quelques minutes... Plus un bruit,... sinon le bruit cristallin d'une goutte d'eau qui, de temps en temps, tombait dans le tub... «Il réfléchit, pensais-je... il n'ose pas se décider... mais il va me rappeler»... En vain... Bientôt l'eau ruissela de nouveau... ensuite j'entendis que Monsieur s'essuyait, se frottait, s'ébrouait... et des glissements de savate traînèrent sur le parquet... des chaises remuèrent... des placards s'ouvrirent et se refermèrent... Enfin Monsieur recommença de chantonner:
Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...Et ron, ronron... petit patapon.
Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...Et ron, ronron... petit patapon.
Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...
Et ron, ronron... petit patapon.
—Non, vraiment, il est trop bête!... murmurai-je, tout bas, dépitée et furieuse.
Et je me retirai, dans la lingerie, bien résolue à ne plus lui accorder jamais rien du bonheur que ma pitié, à défaut de mon désir, avait parfois rêvé de lui donner...
L'après-midi, Monsieur, très préoccupé, ne cessa de tourner autour de moi. Il me rejoignit à la basse-cour, au moment où j'allais porter au fumier les ordures des chats... Et comme, pour rire un peu de son embarras, je m'excusais de ce qui était arrivé le matin:
—Ça ne fait rien... souffla-t-il... ça ne fait rien... Au contraire...
Il voulut me retenir, bredouilla je ne sais quoi... Mais je le plantai, là... au milieu de sa phrase dans laquelle il s'empêtrait... et je lui dis, d'une voix cinglante, ces mots:
—Je demande pardon à Monsieur... Je n'ai pas le temps de parler à Monsieur... Madame m'attend...
—Sapristi, Célestine, écoutez-moi une seconde...
—Non, Monsieur...
Quand je pris l'angle de l'allée qui conduit à la maison, j'aperçus Monsieur... Il n'avait pas changé de place... Tête basse, jambes molles, il regardait toujours le fumier, en se grattant la nuque.
Après le dîner, au salon, Monsieur et Madame eurent une forte pique.
Madame disait:
—Je te dis que tu fais attention à cette fille...
Monsieur répondait:
—Moi?... Ah! par exemple!... En voilà une idée!... Voyons, mignonne... Une roulure pareille... une sale fille qui a peut-être de mauvaises maladies... Ah! celle-là est trop forte!...
Madame reprenait:
—Avec ça que je ne connais pas ta conduite... et tes goûts.
—Permets... ah! permets!...
—Et tous les sales torchons... et tous les derrières crottés que tu trousses dans la campagne!...
J'entendais le parquet crier sous les pas de Monsieur qui marchait, dans le salon, avec une animation fébrile.
—Moi?... Ah! par exemple!... En voilà des idées!... Où vas-tu chercher tout cela, mignonne?...
Madame s'obstinait:
—Et la petite Jézureau?... Quinze ans, misérable!... Et pour laquelle il a fallu que je paie cinq cents francs!... Sans quoi, aujourd'hui, tu serais peut-être en prison, comme ton voleur de père...
Monsieur ne marchait plus... Il s'était effondré dans un fauteuil... Il se taisait...
La discussion finit sur ces mots de Madame:
—Et puis, ça m'est égal!... Je ne suis pas jalouse... Tu peux bien coucher avec cette Célestine... Ce que je ne veux pas, c'est que cela me coûte de l'argent...
Ah! non!... Je les retiens, tous les deux...
Je ne sais pas si, comme le prétend Madame, Monsieur trousse les petites filles dans la campagne... Quand cela serait, il n'aurait pas tort, si tel est son plaisir... C'est un fort homme, et qui mange beaucoup... Il lui en faut... Et Madame ne lui en donne jamais... Du moins, depuis que je suis ici, Monsieur peut se fouiller... Ça, j'en suis certaine... Et c'est d'autant plus extraordinaire qu'ils n'ont qu'un lit... Mais une femme de chambre, à la coule, et qui a de l'oeil, sait parfaitement ce qui se passe chez ses maîtres... Elle n'a même pas besoin d'écouter aux portes... Le cabinet de toilette, la chambre à coucher, le linge, et tant d'autres choses, lui en racontent assez... Il est même inconcevable, quand on veut donner des leçons de morale aux autres et qu'on exige la continence de ses domestiques, qu'on ne dissimule pas mieux les traces de ses manies amoureuses... Il y a, au contraire, des gens qui éprouvent, par une sorte de défi, ou par une sorte d'inconscience, ou par une sorte de corruption étrange, le besoin de les étaler... Je ne me pose pas en bégueule, et j'aime à rire, comme tout le monde... Mais vrai!... j'ai vu des ménages... et des plus respectables... qui dépassaient tout de même la mesure du dégoût...
Autrefois, dans les commencements, cela me faisait un drôle d'effet de revoir mes maîtres... après... le lendemain... J'étais toute troublée... En servant le déjeuner, je ne pouvais m'empêcher de les regarder, de regarder leurs yeux, leurs bouches, leurs mains, avec une telle insistance que Monsieur ou Madame, souvent, me disait:
—Qu'avez-vous?... Est-ce qu'on regarde ses maîtres de cette façon-là? Faites donc attention à votre service...
Oui, de les voir, cela éveillait en moi des idées, des images... comment exprimer cela?... des désirs qui me persécutaient le reste de la journée et, faute de les pouvoir satisfaire comme j'eusse voulu, me livraient avec une frénésie sauvage à l'abêtissante, à la morne obsession de mes propres caresses...
Aujourd'hui, l'habitude qui remet toute chose en sa place, m'a appris un autre geste, plus conforme, je crois, à la réalité... Devant ces visages, sur qui les pâtes, les eaux de toilette, les poudres n'ont pu effacer les meurtrissures de la nuit, je hausse les épaules... Et ce qu'ils me font suer, le lendemain, ces honnêtes gens, avec leurs airs dignes, leurs manières vertueuses, leur mépris pour les filles qui fautent, et leurs recommandations sur la conduite et sur la morale:
—Célestine, vous regardez trop les hommes... Célestine, ça n'est pas convenable de causer, dans les coins, avec le valet de chambre... Célestine, ma maison n'est pas un mauvais lieu... Tant que vous serez à mon service et dans ma maison, je ne souffrirai pas...
Et patati... et patata!...
Ce qui n'empêche pas Monsieur, en dépit de sa morale, de vous jeter sur des divans, de vous pousser sur des lits... et de ne vous laisser, généralement, en échange d'une complaisance brusque et éphémère, autre chose qu'un enfant... Arrange-toi, après comme tu peux et si tu peux... Et si tu ne peux pas, eh bien, crève avec ton enfant... Cela ne le regarde pas...
Leur maison!... Ah! vrai!...
Rue Lincoln, par exemple, ça se passait le vendredi, régulièrement. Il ne pouvait pas y avoir d'erreur là-dessus.
Le vendredi était le jour de Madame. Il venait beaucoup de monde, des femmes et des femmes, jacasses, évaporées, effrontées, maquillées, Dieu sait!... Du monde très chouette, enfin... Probable qu'elles devaient dire, entre elles, pas mal de saletés et que cela excitait Madame... Et puis, le soir, c'était l'Opéra et ce qui s'en suit... Que ce fût ceci, ou cela ou bien autre chose, le certain c'est que, tous les vendredis... allez-y donc!...
Si c'était le jour de Madame, on peut dire que c'était la nuit de Monsieur, la nuit de Coco... Et quelle nuit!... Il fallait voir, le lendemain, le cabinet de toilette, la chambre, le désordre des meubles, des linges partout, l'eau des cuvettes répandue sur les tapis... Et l'odeur violente de tout cela, une odeur de peau humaine, mêlée à des parfums... à des parfums qui sentaient bon, quoique ça!... Dans le cabinet de toilette de Madame, une grande glace tenait toute la hauteur du mur jusqu'au plafond... Souvent, devant la glace, il y avait des piles de coussins effondrés, foulés, écrasés, et, de chaque côté, de hauts candélabres, dont les bougies disparues avaient coulé et pendaient, en longues larmes figées, aux branches d'argent... Ah! il leur en fallait des mic-macs à ceux-là! Et je me demande ce qu'ils auraient bien pu inventer, s'ils n'avaient pas été mariés!...
Et ceci me rappelle notre fameux voyage en Belgique, l'année où nous allâmes passer quelques semaines à Ostende... A la station de Feignies, visite de la douane. C'était la nuit... et Monsieur très endormi... était resté dans son compartiment... Ce fut Madame qui se rendit, avec moi, dans la salle où l'on inspectait les bagages...
—Avez-vous quelque chose à déclarer? nous demanda un gros douanier qui, à la vue de Madame, élégante et jolie, se douta bien qu'il aurait plaisir à manipuler d'agréables choses... Car il existe des douaniers, pour qui c'est une sorte de plaisir physique et presque un acte de possession, que de fourrer leurs gros doigts dans les pantalons et dans les chemises des belles dames.
—Non... répondit Madame... Je n'ai rien.
—Alors... ouvrez cette malle...
Parmi les six malles que nous emportions, il avait choisi la plus grande, la plus lourde, une malle en peau de truie, recouverte de son enveloppe de toile grise.
—Puisqu'il n'y a rien! insista Madame irritée.
—Ouvrez tout de même... commanda ce malotru, que la résistance de ma maîtresse incitait visiblement à un plus complet, à un plus tyrannique examen...
Madame—ah! je la vois encore—prit, dans son petit sac, le trousseau de clefs et ouvrit la malle... Le douanier, avec une joie haineuse, renifla l'odeur exquise qui s'en échappait, et, aussitôt, il se mit à fouiller, de ses pattes noires et maladroites, parmi les lingeries fines et les robes... Madame était furieuse, poussait des cris, d'autant que l'animal bousculait, froissait avec une malveillance évidente tout ce que nous avions rangé si précieusement...
La visite allait se terminer sans plus d'encombres, quand le gabelou, exhibant du fond de la malle un long écrin de velours rouge, questionna:
—Et ça?... Qu'est-ce que c'est que ça?
—Des bijoux... répondit Madame avec assurance, sans le moindre trouble.
—Ouvrez-le...
—Je vous dis que ce sont des bijoux. A quoi bon?
—Ouvrez-le...
—Non... Je ne l'ouvrirai pas... C'est un abus de pouvoir... Je vous dis que je ne l'ouvrirai pas... D'ailleurs, je n'ai pas la clé...
Madame était dans un état d'extraordinaire agitation. Elle voulut arracher l'écrin litigieux des mains du douanier qui, se reculant, menaça:
—Si vous ne voulez pas ouvrir cet écrin, je vais aller chercher l'inspecteur...
—C'est une indignité... une honte.
—Et si vous n'avez pas la clé de cet écrin, eh bien, on le forcera.
Exaspérée, Madame cria:
—Vous n'avez pas le droit... Je me plaindrai à l'ambassade... aux ministres... je me plaindrai au Roi, qui est de nos amis... Je vous ferai révoquer, entendez-vous... condamner, mettre en prison...
Mais ces paroles de colère ne produisaient aucun effet sur l'impassible douanier, qui répéta avec plus d'autorité:
—Ouvrez l'écrin...
Madame était devenue toute pâle et se tordait les mains.
—Non! fit-elle, je ne l'ouvrirai pas... Je ne veux pas... je ne peux pas l'ouvrir...
Et, pour la dixième fois au moins, l'entêté douanier commanda:
—Ouvrez l'écrin!
Cette discussion avait interrompu les opérations de la douane et groupé, autour de nous, quelques voyageurs curieux... Moi-même, j'étais prodigieusement intéressée par les péripéties de ce petit drame et, surtout, par le mystère de cet écrin que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais vu chez Madame, et qui, certainement, avait été introduit dans la malle, à mon insu.
Brusquement, Madame changea de tactique, se fit plus douce, presque caressante avec l'incorruptible douanier, et, s'approchant de lui de façon à l'hypnotiser de son haleine et de ses parfums, elle supplia tout bas:
—Éloignez ces gens, je vous en prie... Et j'ouvrirai l'écrin...
Le gabelou crut, sans doute, que Madame lui tendait un piège. Il hocha sa vieille tête obstinée et méfiante:
—En voilà assez, des manières... Tout ça, c'est de la frime... Ouvrez l'écrin...
Alors, confuse, rougissante, mais résignée, Madame prit dans son porte-monnaie une toute petite, une toute mignonne clé d'or, et, tâchant à ce que le contenu en demeurât invisible à la foule, elle ouvrit l'écrin de velours rouge, que le douanier lui présentait, solidement tenu dans ses mains. Au même instant, le douanier fit un bond en arrière, effaré, comme s'il avait eu peur d'être mordu par une bête venimeuse.
—Nom de Dieu!... jura-t-il.
Puis, le premier moment de stupéfaction passé, il cria avec un mouvement du nez, rigolo:
—Fallait le dire que vous étiez veuve!
Et il referma l'écrin, pas assez vite toutefois, pour que les rires, les chuchotements, les paroles désobligeantes, et même les indignations qui éclatèrent dans la foule, ne vinssent démontrer à Madame que «ses bijoux» n'avaient été parfaitement aperçus des voyageurs...
Madame fut gênée. Pourtant, je dois reconnaître qu'elle montra une certaine crânerie, en cette circonstance plutôt difficile... Ah! vrai! elle ne manquait pas d'effronterie... Elle m'aida à remettre de l'ordre dans la malle bouleversée. Et nous quittâmes la salle, sous les sifflets, sous les rires insultants de l'assistance.
Je l'accompagnai jusqu'à son wagon, portant le sac où elle avait remisé l'écrin fameux... Un moment, sur le quai, elle s'arrêta, et avec une impudence tranquille, elle me dit:
—Dieu que j'ai été bête!... J'aurais dû déclarer que l'écrin vous appartenait.
Avec la même impudence, je répondis:
—Je remercie beaucoup Madame. Madame est très bonne pour moi... Mais moi, je préfère me servir de ces «bijoux-là»... au naturel.
—Taisez-vous!... fit Madame, sans fâcherie... Vous êtes une petite sotte...
Et elle alla retrouver, dans le wagon, Coco qui ne se doutait de rien...
Du reste, Madame n'avait pas de chance. Soit effronterie, soit manque d'ordre, il lui arrivait souvent des histoires pareilles ou analogues. J'en aurais quelques-unes à raconter qui, sous ce rapport, sont des plus édifiantes... Mais il y a un moment où le dégoût l'emporte, où la fatigue vous vient de patauger sans cesse dans de la saleté... Et puis, je crois que j'en ai dit assez sur cette maison, qui fut pour moi le plus complet exemple de ce que j'appellerai le débraillement moral. Je me bornerai à quelques indications.
Madame cachait dans un des tiroirs de son armoire une dizaine de petits livres, en peau jaune, avec des fermoirs dorés... des amours de livres, semblables à des paroissiens de jeune fille. Quelquefois, le samedi matin, elle en oubliait un sur la table, près de son lit... ou bien dans le cabinet de toilette, parmi les coussins... C'était plein d'images extraordinaires... Je ne joue pas les saintes-nitouches, mais je dis qu'il faut être rudement putain pour garder chez soi de pareilles horreurs, et pour s'amuser avec. Rien que d'y penser, j'en ai chaud... Des femmes avec des femmes, des hommes avec des hommes... sexes mêlés, confondus dans des embrassements fous, dans des ruts exaspérés... Des nudités dressées, arquées, bandées, vautrées, en tas, en grappes, en processions de croupes soudées l'une à l'autre par des étreintes compliquées et d'impossibles caresses... Des bouches en ventouse comme des tentacules de pieuvre, vidant les seins, épuisant les ventres, tout un paysage de cuisses et de jambes, nouées, tordues comme des branches d'arbres dans la jungle!... Ah! non!...
Mathilde, la première femme de chambre, chipa un de ces livres.. Elle supposait que Madame n'aurait pas le toupet de le lui réclamer... Madame le lui réclama pourtant... Après avoir fouillé ses tiroirs, cherché partout, en vain, elle dit à Mathilde:
—Vous n'avez pas vu un livre dans la chambre?
—Quel livre, Madame?
—Un livre jaune...
—Un livre de messe, sans doute?
Elle regarda bien en face Madame, qui ne se déconcerta pas, et elle ajouta:
—Il me semble en effet que j'ai vu un livre jaune avec un fermoir doré sur la table, près du lit, dans la chambre de Madame...
—Eh bien?
—Eh bien, je ne sais pas ce que Madame en a fait...
—L'avez-vous pris?...
—Moi, Madame?...
Et avec une insolence magnifique:
—Ah! non... alors! cria-t-elle... Madame ne voudrait pas que je lise de pareils livres!
Cette Mathilde, elle était épatante!... Et Madame n'insista plus.
Et tous les jours, à la lingerie, Mathilde disait:
—Attention!... Nous allons dire la messe...
Elle tirait de sa poche le petit livre jaune et nous en faisait la lecture, malgré les protestations de la gouvernante anglaise qui bêlait: «Taisez-vous... vous êtes de malhonnêtes filles» et qui, durant des minutes, l'oeil agrandi sous les lunettes, s'écrasait le nez contre les images qu'elle avait l'air de renifler... Ce qu'on s'est amusé avec ça!
Ah! cette gouvernante anglaise! Jamais je n'ai rencontré dans ma vie une telle pocharde, et si drôle. Elle avait l'ivresse tendre, amoureuse, passionnée, surtout avec les femmes. Les vices qu'elle cachait à jeun sous un masque d'austérité comique se révélaient alors en toute leur beauté grotesque. Mais ils étaient plus cérébraux qu'actifs, et je n'ai pas entendu dire qu'elle les eût jamais réalisés. Selon l'expression de Madame, Miss se contentait de se «réaliser» elle-même... Vraiment, elle eût manqué à la collection d'humanité loufoque et déréglée qui illustrait cette maison bien moderne...
Une nuit, j'étais de service, attendant Madame. Tout le monde dormait dans l'hôtel, et je restais, seule, à sommeiller pesamment dans la lingerie... Vers deux heures du matin, Madame rentra. Au coup de sonnette, je me levai et trouvai Madame dans sa chambre. Les yeux sur le tapis, et se dégantant, elle riait à se tordre:
—Voilà, une fois encore, Miss complètement ivre... me dit-elle...
Et elle me montra la gouvernante, vautrée, les bras allongés, une jambe en l'air, et qui, geignant, soupirant, bredouillait des paroles inintelligibles...
—Allons, fit Madame, relevez-la et allez la coucher...
Comme elle était fort lourde et molle, Madame voulut bien m'aider et c'est à grand'peine que nous parvînmes à la remettre debout.
Miss s'était accrochée des deux mains au manteau de Madame, et elle disait à Madame:
—Je ne veux pas te quitter... je ne veux plus jamais te quitter. Je t'aime bien... Tu es mon bébé. Tu es belle...
—Miss, répliquait Madame en riant, vous êtes une vieille pocharde... Allez vous coucher.
—Non, non... je veux coucher avec toi... tu es belle... je t'aime bien... Je veux t'embrasser.
Se retenant d'une main au manteau, de l'autre main elle cherchait à caresser les seins de Madame, et sa bouche, sa vieille bouche s'avançait en baisers humides et bruyants...
—Cochonne, cochonne... tu es une petite cochonne... Je veux t'embrasser... Pou!... pou!... pou!...
Je pus enfin dégager Madame des étreintes de Miss, que j'entraînai hors de la chambre... Et ce fut sur moi que se tourna sa tendresse passionnée. Bien que chancelant sur ses jambes, elle voulait m'enlacer la taille, et sa main s'égarait sur moi plus hardiment que sur Madame, et à des endroits de mon corps plus précis... Il n'y avait pas d'erreur.
—Finissez donc, vieille sale!...
—Non! non... toi aussi... tu es belle... je t'aime bien... viens avec moi... Pou!... pou!... pou!...
Je ne sais comment je me serais débarrassée d'elle si, dès qu'elle fut entrée dans sa chambre, les hoquets n'eussent noyé, dans un flot ignoble et fétide, ses ardeurs obstinées.
Ces scènes-là amusaient beaucoup Madame. Madame n'avait de réelle joie qu'un spectacle du vice, même le plus dégoûtant...
Un autre jour, je surpris Madame en train de raconter à une amie, dans son cabinet de toilette, les impressions d'une visite qu'elle avait faite, la veille, avec son mari, dans une maison spéciale où elle avait vu deux petits bossus faire l'amour...
—Il faut voir ça, ma chère... Rien n'est plus passionnant...