VIII

Ah! cette nuit!... J'ai connu, cette nuit-là, de tortures tout ce qu'en contient l'enfer...

Et celle d'aujourd'hui me la rappelle... La tempête souffle, comme elle soufflait là-bas, la nuit où je commençai sur cette pauvre chair mon oeuvre de destruction... Et le hurlement du vent dans les arbres du jardin, il me semble que c'est le hurlement de la mer, sur la digue de l'à jamais maudite villa d'Houlgate.

De retour à Paris, après les obsèques de M. Georges, je ne voulus pas rester, malgré ses supplications multipliées, au service de la pauvre grand'mère... J'avais hâte de m'en aller... de ne plus revoir ce visage en larmes, de ne plus entendre ces sanglots qui me déchiraient le coeur... j'avais hâte surtout de m'arracher à sa reconnaissance, à ce besoin qu'elle avait, en sa détresse radotante, de me remercier sans cesse de mon dévoûment, de mon héroïsme, de m'appeler sa «fille... sa chère petite fille», de m'embrasser, avec de folles effusions de tendresse... Bien des fois, durant les quinze jours que je consentis, sur sa prière, à passer près d'elle, j'eus l'envie impérieuse de me confesser, de m'accuser, de lui dire tout ce que j'avais de trop pesant à l'âme et qui, souvent, m'étouffait... A quoi bon?... Est-ce qu'elle en eût éprouvé un soulagement quelconque?... C'eût été ajouter une affliction plus poignante à ses autres afflictions, et cette horrible pensée et ce remords inexpiable que, sans moi, son cher enfant ne serait peut-être pas mort... Et puis, il faut que je l'avoue, je ne m'en sentis pas le courage... Je partis de chez elle, avec mon secret, vénérée d'elle comme une sainte, comblée de riches cadeaux et d'amour...

Or, le jour même de mon départ, comme je revenais de chez Mme Paulhat-Durand, la placeuse, je rencontrai dans les Champs-Elysées un ancien camarade, un valet de chambre, avec qui j'avais servi, pendant six mois, dans la même maison. Il y avait bien deux ans que je ne l'avais vu. Les premiers mots échangés, j'appris que, ainsi que moi, il cherchait une place. Seulement, ayant de chouettes extras pour l'instant, il ne se pressait pas d'en trouver.

—Cette sacrée Célestine! fit-il, heureux de me revoir... toujours épatante!...

C'était un bon garçon, gai, farceur, et qui aimait la noce... Il proposa:

—Si on dînait ensemble, hein?...

J'avais besoin de me distraire, de chasser loin de moi un tas d'images trop tristes, un tas de pensées obsédantes. J'acceptai...

—Chic, alors!... fit-il.

Il prit mon bras, et m'emmena chez un marchand de vins de la rue Cambon... Sa gaîté lourde, ses plaisanteries grossières, sa vulgaire obscénité, je les sentis vivement... Elles ne me choquèrent point... Au contraire, j'éprouvai une certaine joie canaille, une sorte de sécurité crapuleuse, comme à la reprise d'une habitude perdue... Pour tout dire, je me reconnus, je reconnus ma vie et mon âme en ces paupières fripées, en ce visage glabre, en ces lèvres rasées qui accusent le même rictus servile, le même pli de mensonge, le même goût de l'ordure passionnelle, chez le comédien, le juge et le valet...

Après le dîner, nous flânâmes quelque temps sur les boulevards... Puis il me paya une tournée de cinématographe. J'étais un peu molle d'avoir bu trop de vin de Saumur. Dans le noir de la salle, pendant que, sur la plaque lumineuse, l'armée française défilait, aux applaudissements de l'assistance, il m'empoigna la taille et me donna, sur la nuque, un baiser qui faillit me décoiffer.

—Tu es épatante... souffla-t-il... Ah! nom d'un chien!... ce que tu sens bon...

Il m'accompagna jusqu'à mon hôtel et nous restâmes là, quelques minutes, sur le trottoir, silencieux, un peu bêtes... Lui, du bout de sa canne, tapait la pointe de ses bottines... Moi, la tête penchée, les coudes au corps, les mains dans mon manchon, j'écrasais, sous mes pieds, une peau d'orange...

—Eh bien, au revoir! lui dis-je...

—Ah! non, fit-il... laisse-moi monter avec toi... Voyons, Célestine?

Je me défendis, vaguement, pour la forme... il insista:

—Voyons!... qu'est-ce que tu as?... Des peines de coeur?... Justement... c'est le moment...

Il me suivit. Dans cet hôtel-là, on ne regardait pas trop à qui rentrait le soir... Avec son escalier étroit et noir, sa rampe gluante, son atmosphère ignoble, ses odeurs fétides, il tenait de la maison de passe et du coupe-gorge... Mon compagnon toussa pour se donner de l'assurance... Et moi, je songeais, l'âme pleine de dégoût:

—Ah!... dame!... ça ne vaut pas les villas d'Houlgate, ni les hôtels chauds et fleuris de la rue Lincoln...

A peine dans ma chambre, et dès que j'eus verrouillé la porte, il se rua sur moi et me jeta brutalement, les jupes levées, sur le lit.

Tout de même, ce qu'on est vache, parfois!... Ah, misère de nous!

Et la vie me reprit, avec ses hauts, ses bas, ses changements de visage, ses liaisons finies aussitôt que commencées... et ses sautes brusques des intérieurs opulents dans la rue... comme toujours...

Chose singulière!... Moi qui, dans mon exaltation amoureuse, dans une soif ardente de sacrifice, sincèrement, passionnément, avais voulu mourir, j'eus durant de longs mois la peur d'avoir gagné la contagion aux baisers de M. Georges... La moindre indisposition, la plus passagère douleur me furent une terreur véritable. Souvent, la nuit, je me réveillais avec des épouvantes folles, des sueurs glacées... Je me tâtais la poitrine, où par suggestion j'éprouvais des douleurs et des déchirements; j'interrogeais mes crachats où je voyais des filaments rouges: à force de compter les pulsations de mes veines, je me donnais la fièvre... Il me semblait, en me regardant dans la glace, que mes yeux se creusaient, que mes pommettes rosissaient, de ce rose mortel qui colorait les joues de M. Georges... A la sortie d'un bal public, une nuit, je pris un rhume et je toussai pendant une semaine... Je crus que c'était fini de moi... Je me couvris le dos d'emplâtres, j'avalai toute sorte de médecines bizarres... j'adressai même un don pieux à saint Antoine de Padoue... Puis, comme en dépit de ma peur, ma santé restait forte, que j'avais la même endurance aux fatigues du métier et du plaisir... cela passa...

L'année dernière, le 6 octobre, de même que tous les ans à cette triste date, j'allai déposer des fleurs sur la tombe de M. Georges. C'était au cimetière Montmartre. Dans la grande allée, je vis, devant moi, à quelques pas devant moi, la pauvre grand'mère. Ah!... qu'elle était vieille... et qu'ils étaient vieux aussi, les deux vieux domestiques qui l'accompagnaient. Voûtée, courbée, chancelante, elle marchait pesamment, soutenue aux aisselles par ses deux vieux serviteurs, aussi voûtés, aussi courbés, aussi chancelants que leur maîtresse... Un commissionnaire suivait, qui portait une grosse gerbe de roses blanches et rouges... Je ralentis mon allure, ne voulant point les dépasser et qu'ils me reconnussent... Cachée derrière le mur d'un haut monument funéraire, j'attendis que la pauvre vieille femme douloureuse eût déposé ses fleurs, égrené ses prières et ses larmes sur la tombe de son petit-fils... Ils revinrent du même pas accablé, par la petite allée, en frôlant le mur du caveau où j'étais... Je me dissimulai davantage pour ne point les voir, car il me semblait que c'étaient mes remords, les fantômes de mes remords qui défilaient devant moi... M'eût-elle reconnue?... Ah! je ne le crois pas... Ils marchaient sans rien regarder... sans rien voir de la terre, autour d'eux... Leurs yeux avaient la fixité des yeux d'aveugles... leurs lèvres allaient, allaient, et aucune parole ne sortait d'elles... On eût dit de trois vieilles âmes mortes, perdues dans le dédale du cimetière, et cherchant leurs tombes... Je revis cette nuit tragique... et ma face toute rouge... et le sang qui coulait par la bouche de Georges. Cela me fit froid au coeur... Elles disparurent enfin...

Où sont-elles aujourd'hui, ces trois ombres lamentables?... Elles sont peut-être mortes un peu plus... elles sont peut-être mortes tout à fait. Après avoir erré encore, des jours et des nuits, peut-être qu'elles ont trouvé le trou de silence et de repos qu'elles cherchaient...

C'est égal!... Une drôle d'idée qu'elle avait eue l'infortunée grand'mère de me choisir comme garde-malade d'un aussi jeune, d'un aussi joli enfant comme était monsieur Georges... Et vraiment, quand j'y repense, qu'elle n'ait jamais rien soupçonné... qu'elle n'ait jamais rien vu... qu'elle n'ait jamais rien compris, c'est ce qui m'épate le plus!... Ah! on peut le dire maintenant... ils n'étaient pas bien malins, tous les trois... Ils en avaient une couche de confiance!...

J'ai revu le capitaine Mauger, par-dessus la haie... Accroupi devant une plate-bande, nouvellement bêchée, il repiquait des plants de pensées et des ravenelles... Dès qu'il m'a aperçue, il a quitté son travail, et il est venu jusqu'à la haie pour causer. Il ne m'en veut plus du tout du meurtre de son furet. Il paraît même très gai. Il me confie, en pouffant de rire, que, ce matin, il a pris au collet le chat blanc des Lanlaire... Probable que le chat venge le furet.

—C'est le dixième que je leur estourbis en douceur, s'écrie-t-il, avec une joie féroce, en se tapant la cuisse et, ensuite, en se frottant les mains, noires de terre... Ah! il ne viendra plus gratter le terreau de mes châssis, le salaud... il ne ravagera plus mes semis, le chameau!... Et si je pouvais aussi prendre au collet votre Lanlaire et sa femelle?... Ah! les cochons!... Ah!... ah!... ah!... Ça, c'est une idée!...

Cette idée le fait se tordre un instant... Et, tout à coup, les yeux pétillants de malice sournoise, il me demande:

—Pourquoi que vous ne leur fourrez pas du poil à gratter, dans leur lit?... Les saligauds!... Ah! nom de Dieu, je vous en donnerais bien un paquet, moi!... Ça, c'est une idée!...

Puis:

—A propos... vous savez?... Kléber?... mon petit furet?

—Oui... Eh bien?

—Eh bien, je l'ai mangé... Heu!... heu!...

—Ça n'est pas très bon, dites?...

—Heu!... c'est comme du mauvais lapin.

Ç'a été toute l'oraison funèbre du pauvre animal.

Le capitaine me raconte aussi que l'autre semaine, sous un tas de fagots, il a capturé un hérisson. Il est en train de l'apprivoiser... Il l'appelle Bourbaki... Ça, c'est une idée!... Une bête intelligente, farceuse, extraordinaire et qui mange de tout!...

—Ma foi oui!... s'exclame-t-il... Dans la même journée, ce sacré hérisson a mangé du beefsteack, du haricot de mouton, du lard salé, du fromage de gruyère, des confitures... Il est épatant... on ne peut pas le rassasier... il est comme moi... il mange de tout!...

A ce moment, le petit domestique passe dans l'allée, charriant dans une brouette des pierres, de vieilles boîtes de sardines, un tas de débris, qu'il va porter au trou à ordures...

—Viens ici!... hèle le capitaine...

Et, comme sur son interrogation, je lui dis que Monsieur est à la chasse, Madame en ville, et Joseph en course, il prend dans la brouette chacune de ces pierres, chacun de ces débris, et, l'un après l'autre, il les lance dans le jardin, en criant très fort:

—Tiens, cochon!... Tiens, misérable!...

Les pierres volent, les débris tombent sur une planche fraîchement travaillée, où, la veille, Joseph avait semé des pois.

—Et allez donc!... Et ça encore!... Et encore, par-dessus le marché!...

La planche est bientôt couverte de débris et saccagée... La joie du capitaine s'exprime par une sorte de ululement et des gestes désordonnés... Puis retroussant sa vieille moustache grise, il me dit, d'un air conquérant et paillard:

—Mademoiselle Célestine... vous êtes une belle fille, sacrebleu!... Faudra venir me voir, quand Rose ne sera pas là... hein?... Ça, c'est une idée!...

Eh bien, vrai!... Il ne doute de rien...

28 octobre.

Enfin, j'ai reçu une lettre de monsieur Jean. Elle est bien sèche, cette lettre. On dirait à la lire qu'il ne s'est jamais rien passé d'intime entre nous. Pas un mot d'amitié, pas une tendresse, pas un souvenir!... Il ne m'y parle que de lui... S'il faut l'en croire, il paraît que Jean est devenu un personnage d'importance. Cela se voit, cela se sent à cet air protecteur et un peu méprisant que, dès le début de sa lettre, il prend avec moi... En somme, il ne m'écrit que pour m'épater... Je l'ai toujours connu vaniteux—dame, il était si beau garçon!—mais jamais autant qu'aujourd'hui. Les hommes, ça ne sait pas supporter les succès, ni la gloire...

Jean est toujours premier valet de chambre chez Mme la comtesse Fardin et Mme la comtesse est, peut-être, la femme de France dont on parle le plus, en ce moment. A son service de valet de chambre, Jean ajoute le rôle de manifestant politique et de conspirateur royaliste. Il manifeste avec Coppée, Lemaître, Quesnay de Beaurepaire; il conspire avec le général Mercier, tout cela, pour renverser la République. L'autre soir, il a accompagné Coppée à une réunion de la Patrie Française. Il se pavanait sur l'estrade, derrière le grand patriote, et, toute la soirée, il a tenu son pardessus... Du reste, il peut dire qu'il a tenu tous les pardessus de tous les grands patriotes de ce temps... Ça comptera, dans sa vie... Un autre soir, à la sortie d'une réunion dreyfusarde où la comtesse l'avait envoyé, afin de «casser des gueules de cosmopolites», il a été emmené au poste, pour avoir conspué les sans-patrie, et crié à pleine gorge: «Mort aux juifs!... Vive le Roy!... Vive l'armée!» Mme la comtesse a menacé le gouvernement de le faire interpeller, et monsieur Jean a été aussitôt relâché... Il a même été augmenté par sa maîtresse, de vingt francs par mois, pour ce haut fait d'armes... M. Arthur Meyer a mis son nom dans leGaulois... Son nom figure aussi, en regard d'une somme de cent francs, dans laLibre Parole, parmi les listes d'une souscription pour le colonel Henry... C'est Coppée qui l'a inscrit d'office... Coppée encore, qui l'a nommé membre d'honneur de la Patrie Française... une ligue épatante... Tous les domestiques des grandes maisons en sont... Il y a aussi des comtes, des marquis et des ducs... En venant déjeuner, hier, le général Mercier a dit à Jean: «Eh bien, mon brave Jean?» Mon brave Jean!... Jules Guérin, dans l'Anti-juif, a écrit, sous ce titre: «Encore une victime des Youpins!» ceci: «Notre vaillant camarade antisémite, M. Jean... etc...» Enfin, M. Forain, qui ne quitte plus la maison, a fait poser Jean pour un dessin, qui doit symboliser l'âme de la patrie... M. Forain trouve que Jean a «la gueule de ça!»... C'est étonnant ce qu'il reçoit en ce moment d'accolades illustres, de sérieux pourboires, de distinctions honorifiques, extrêmement flatteuses. Et si, comme tout le fait croire, le général Mercier se décide à faire citer Jean, dans le futur procès Zola pour un faux témoignage... que l'état-major réglera ces jours-ci... rien ne manquerait plus à sa gloire... Le faux témoignage est ce qu'il y a de plus chic, de mieux porté, cette année, dans la haute société... Être choisi comme faux témoin, cela équivaut, en plus d'une gloire certaine et rapide, à gagner le gros lot de la loterie... M. Jean s'aperçoit bien qu'il fait, de plus en plus sensation, dans le quartier des Champs-Élysées... Quand, le soir, au café de la rue François-Ier, il va jouer «à la poule au gibier» ou qu'il mène, sur les trottoirs, pisser les chiens de Mme la comtesse, il est l'objet de la curiosité et du respect universels... les chiens aussi, du reste... C'est pourquoi, en vue d'une célébrité qui ne peut manquer de s'étendre du quartier sur Paris, et de Paris sur la France, il s'est abonné à l'Argus de la Presse, tout comme Mme la comtesse. Il m'enverra ce qu'on écrira sur lui, de mieux tapé. C'est tout ce qu'il peut faire pour moi, car je dois comprendre qu'il n'a pas le temps de s'occuper de ma situation... Il verra, plus tard... «quand nous serons au pouvoir», m'écrit-il, négligemment... Tout ce qui m'arrive, c'est de ma faute... je n'ai jamais eu d'esprit de conduite... je n'ai jamais eu de suite dans les idées... j'ai gaspillé les meilleures places, sans aucun profit... Si je n'avais pas fait la mauvaise tête, moi aussi, peut-être serais-je au mieux avec le général Mercier, Coppée, Déroulède... et, peut-être—bien que je ne sois qu'une femme—verrais-je étinceler mon nom dans les colonnes duGaulois, qui est si encourageant pour tous les genres de domesticité... Etc., etc...

J'ai presque pleuré, à la lecture de cette lettre, car j'ai senti que monsieur Jean est tout à fait détaché de moi, et qu'il ne me faut plus compter sur lui... sur lui et sur personne!... Il ne me dit pas un mot de celle qui m'a remplacée... Ah! je la vois d'ici, je les vois d'ici, tous les deux, dans la chambre que je connais si bien, s'embrassant, se caressant... et courant, ensemble, comme nous faisions si gentiment, les bals publics et les théâtres... Je le vois, lui, en pardessus mastic, au retour des courses, ayant perdu son argent, et disant à l'autre, comme il me l'a dit, tant de fois, à moi-même: «Prête-moi tes petits bijoux, et ta montre, pour que je les mette au clou!» A moins que sa nouvelle condition de manifestant politique et de conspirateur royaliste ne lui ait donné des ambitions nouvelles, et qu'il ait quitté les amours de l'office, pour les amours du salon?... Il en reviendra.

Est-ce vraiment de ma faute, ce qui m'arrive?... Peut-être!... Et pourtant, il me semble qu'une fatalité, dont je n'ai jamais été la maîtresse, a pesé sur toute mon existence, et qu'elle a voulu que je ne demeurasse jamais, plus de six mois, dans la même place... Quand on ne me renvoyait pas, c'est moi qui partais, à bout de dégoût. C'est drôle et c'est triste... j'ai toujours eu la hâte d'être «ailleurs», une folie d'espérance dans, «ces chimériques ailleurs», que je parais de la poésie vaine, du mirage illusoire des lointains... surtout depuis mon séjour à Houlgate, auprès du pauvre M. Georges... De ce séjour, il m'est resté je ne sais quelle inquiétude... je ne sais quel angoissant besoin de m'élever, sans pouvoir y atteindre, jusqu'à des idées et des formes inétreignables... Je crois bien que cette trop brusque et trop courte entrevision d'un monde, qu'il eût mieux valu que je ne connusse point, ne pouvant le connaître mieux, m'a été très funeste... Ah! qu'elles sont décevantes ces routes vers l'inconnu!... L'on va, l'on va, et c'est toujours la même chose... Voyez cet horizon poudroyant là-bas... C'est bleu, c'est rose, c'est frais, c'est lumineux et léger comme un rêve... Il doit faire bon vivre, là-bas... Vous approchez... vous arrivez... Il n'y a rien... Du sable, des cailloux, des coteaux tristes comme des murs. Il n'y a rien d'autre... Et, au-dessus de ce sable, de ces cailloux, de ces coteaux, un ciel gris, opaque, pesant, un ciel où le jour se navre, où la lumière pleure de la suie... Il n'y a rien... rien de ce qu'on est venu chercher... D'ailleurs, ce que je cherche, je l'ignore... et j'ignore aussi qui je suis.

Un domestique, ce n'est pas un être normal, un être social... C'est quelqu'un de disparate, fabriqué de pièces et de morceaux qui ne peuvent s'ajuster l'un dans l'autre, se juxtaposer l'un à l'autre... C'est quelque chose de pire: un monstrueux hybride humain... Il n'est plus du peuple, d'où il sort; il n'est pas, non plus, de la bourgeoisie où il vit et où il tend... Du peuple qu'il a renié, il a perdu le sang généreux et la force naïve... De la bourgeoisie, il a gagné les vices honteux, sans avoir pu acquérir les moyens de les satisfaire... et les sentiments vils, les lâches peurs, les criminels appétits, sans le décor, et, par conséquent, sans l'excuse de la richesse... L'âme toute salie, il traverse cet honnête monde bourgeois et rien que d'avoir respiré l'odeur mortelle qui monte de ces putrides cloaques, il perd, à jamais, la sécurité de son esprit, et jusqu'à la forme même de son moi... Au fond de tous ces souvenirs, parmi ce peuple de figures où il erre, fantôme de lui-même, il ne trouve à remuer que de l'ordure, c'est-à-dire de la souffrance... Il rit souvent, mais son rire est forcé. Ce rire ne vient pas de la joie rencontrée, de l'espoir réalisé, et il garde l'amère grimace de la révolte, le pli dur et crispé du sarcasme. Rien n'est plus douloureux et laid que ce rire; il brûle et dessèche... Mieux vaudrait, peut-être, que j'eusse pleuré! Et puis, je ne sais pas... Et puis, zut!... Arrivera ce qui pourra...

Mais il n'arrive rien... jamais rien... Et je ne puis m'habituer à cela. C'est cette monotonie, cette immobilité dans la vie qui me sont le plus pénibles à supporter... Je voudrais partir d'ici... Partir?... Mais où et comment?... Je ne sais pas et je reste!...

Madame est toujours la même; méfiante, méthodique, dure, rapace, sans un élan, sans une fantaisie, sans une spontanéité, sans un rayon de joie sur sa face de marbre... Monsieur a repris ses habitudes, et je m'imagine, à de certains airs sournois, qu'il me garde rancune de mes rigueurs; mais ses rancunes ne sont pas dangereuses... Après le déjeuner, armé, guêtré, il part pour la chasse, rentre à la nuit, ne me demande plus de l'aider à retirer ses bottes, et se couche à neuf heures... Il est toujours pataud, comique et vague... Il engraisse. Comment des gens si riches peuvent-ils se résigner à une aussi morne existence?... Il m'arrive, parfois, de m'interroger sur Monsieur?... Qu'est-ce que j'aurais fait de lui?... Il n'a pas d'argent et ne m'eût pas donné de plaisir. Et puisque Madame n'est pas jalouse!...

Ce qui est terrible dans cette maison, c'est son silence. Je ne peux m'y faire... Pourtant, malgré moi, je m'habitue à glisser mes pas, à «marcher en l'air», comme dit Joseph... Souvent, dans ces couloirs sombres, le long de ces murs froids, je me fais, à moi-même, l'effet d'un spectre, d'un revenant. J'étouffe, là-dedans... Et je reste!...

Ma seule distraction est d'aller, le dimanche, au sortir de la messe, chez Mme Gouin, l'épicière... Le dégoût m'en éloigne, mais l'ennui, plus fort, m'y ramène. Là, du moins, on se retrouve, toutes ensemble... On potine, on rigole, on fait du bruit, en sirotant des petits verres de mêlé-cassis...Il y a là, un peu, l'illusion de la vie... Et le temps passe... L'autre dimanche je n'ai pas vu la petite, aux yeux suintants, au museau de rat... Je m'informe...

—Ce n'est rien... ce n'est rien... me dit l'épicière d'un ton qu'elle veut rendre mystérieux.

—Elle est donc malade?...

—Oui... mais ce n'est rien... Dans deux jours, il n'y paraîtra plus...

Et mam'zelle Rose me regarde, avec des yeux qui confirment, et qui semblent dire:

—Ah! Vous voyez bien!... C'est une femme très adroite...

Aujourd'hui, justement, j'ai appris, chez l'épicière, que des chasseurs avaient trouvé la veille, dans la forêt de Raillon, parmi des ronces et des feuilles mortes, le cadavre d'une petite fille, horriblement violée... Il paraît que c'est la fille d'un cantonnier... On l'appelait dans le pays, la petite Claire... Elle était un peu innocente, mais douce et gentille... et elle n'avait pas douze ans!... Bonne aubaine, vous pensez, pour un endroit comme ici... où l'on est réduit à ressasser, chaque semaine, les mêmes histoires... Aussi, les langues marchent-elles...

D'après Rose, toujours mieux informée que les autres, la petite Claire avait son petit ventre ouvert d'un coup de couteau, et les intestins coulaient par la blessure... La nuque et la gorge gardaient, visibles, les marques de doigts étrangleurs... Ses parties, ses pauvres petites parties, n'étaient qu'une plaie affreusement tuméfiée, comme si elles eussent été forcées—une comparaison de Rose—par le manche trop gros d'une cognée de bûcheron... On voyait encore, dans la bruyère courte, à un endroit piétiné et foulé, la place où le crime s'était accompli... Il devait remonter à huit jours, au moins, car le cadavre était presque entièrement décomposé...

Malgré l'horreur sincère qu'inspire ce meurtre, je sens parfaitement que, pour la plupart de ces créatures, le viol et les images obscènes qu'il évoque, en sont, pas tout à fait une excuse, mais certainement une atténuation... car le viol, c'est encore de l'amour... On raconte un tas de choses... on se rappelle que la petite Claire était toute la journée, dans la forêt... Au printemps, elle y cueillait des jonquilles, des muguets, des anémones, dont elle faisait, pour les dames de la ville, de gentils bouquets; elle y cherchait des morilles qu'elle venait vendre, au marché, le dimanche... L'été, c'étaient des champignons de toute sorte... et d'autres fleurs... Mais, à cette époque, qu'allait-elle faire dans la forêt où il n'y a plus rien à cueillir?...

L'une dit, judicieusement:

—Pourquoi que le père ne s'est pas inquiété de la disparition de la petite?... C'est peut-être lui qui a fait le coup?...

A quoi, l'autre, non moins judicieusement, réplique:

—Mais s'il avait voulu faire le coup... il n'avait pas besoin d'emmener sa fille dans la forêt... voyons!...

Mme Rose intervient:

—Tout cela est bien louche, allez!... Moi...

Avec des airs entendus, des airs de quelqu'un qui connaît de terribles secrets, elle poursuit d'une voix plus basse, d'une voix de confidence dangereuse...

—Moi... je ne sais rien... je ne veux rien affirmer... Mais...

Et comme elle laisse notre curiosité en suspens sur ce «mais...»

—Quoi donc?... quoi donc?... s'écrie-t-on de toutes parts, le col tendu, la bouche ouverte...

—Mais... je ne serais pas étonnée... que ce fût...

Nous sommes haletantes...

—Monsieur Lanlaire... là... si vous voulez mon idée, achève-t-elle, avec une expression de férocité atroce et basse...

Plusieurs protestent... d'autres se réservent... J'affirme que monsieur Lanlaire est incapable d'un tel crime et je m'écrie:

—Lui, seigneur Jésus?... Ah! le pauvre homme... il aurait bien trop peur...

Mais Rose, avec plus de haine encore, insiste:

—Incapable?... Ta... ta... ta... Et la petite Jésureau?... Et la petite à Valentin?... Et la petite Dougère?... Rappelez-vous donc?... Incapable?...

—Ce n'est pas la même chose... Ce n'est pas la même chose...

Dans leur haine contre Monsieur, elles ne veulent pas aller, comme Rose, jusqu'à l'accusation formelle d'assassinat... Qu'il viole les petites filles qui consentent à se laisser violer?... mon Dieu! passe encore... Qu'il les tue?... ça n'est guère croyable... Rageusement, Rose s'obstine... Elle écume... elle frappe sur la table de ses grosses mains molles... elle se démène, clamant:

—Puisque je vous dis que si, moi... Puisque j'en suis sûre, ah!...

Mme Gouin, restée songeuse, finit par déclarer de sa voix blanche:

—Ah! dame, Mesdemoiselles... ces choses-là... on ne sait jamais... Pour la petite Jésureau... c'est une fameuse chance, je vous assure, qu'il ne l'ait pas tuée...

Malgré l'autorité de l'épicière... malgré l'entêtement de Rose, qui n'admet pas qu'on déplace la question, elles passent, l'une après l'autre, la revue de tous les gens du pays qui auraient pu faire le coup... Il se trouve qu'il y en a des tas... tous ceux-là qu'elles détestent, tous ceux-là contre qui elles ont une jalousie, une rancune, un dépit... Enfin, la petite femme pâle au museau de rat propose:

—Vous savez bien qu'il est venu, la semaine dernière, deux capucins qui n'avaient pas bon air, avec leurs sales barbes, et qui mendiaient partout?... Est-ce que ce ne serait pas eux?...

On s'indigne:

—De braves et pieux moines!... De saintes âmes du bon Dieu!... C'est abominable...

Et, tandis que nous nous en allons, ayant soupçonné tout le monde, Rose, acharnée, répète:

—Puisque je vous le dis, moi... Puisque c'est lui.

Avant de rentrer, je m'arrête un instant à la sellerie, où Joseph astique ses harnais... Au-dessus d'un dressoir, où sont symétriquement rangées des bouteilles de vernis et des boîtes de cirage, je vois flamboyer aux lambris de sapin le portrait de Drumont... Pour lui donner plus de majesté, sans doute, Joseph l'a récemment orné d'une couronne de laurier-sauce. En face, le portrait du pape disparaît, presque entièrement caché, sous une couverture de cheval pendue à un clou. Des brochures antijuives, des chansons patriotiques s'empilent sur une planche, et dans un coin la matraque se navre parmi les balais.

Brusquement, je dis à Joseph, sans un autre motif que la curiosité:

—Savez-vous, Joseph, qu'on a trouvé dans la forêt la petite Claire assassinée et violée?

Tout d'abord, Joseph ne peut réprimer un mouvement de surprise—est-ce bien de la surprise?... Si rapide, si furtif qu'ait été ce mouvement, il me semble qu'au nom de la petite Claire il a eu comme une étrange secousse, comme un frisson... Il se remet très vite.

—Oui, dit-il d'une voix ferme... je sais.. On m'a conté ça, au pays, ce matin...

Il est maintenant indifférent et placide. Il frotte ses harnais avec un gros torchon noir, méthodiquement. J'admire la musculature de ses bras nus, l'harmonieuse et puissante souplesse de ses biceps... la blancheur de sa peau. Je ne vois pas ses yeux sous les paupières rabaissées, ses yeux obstinément fixés sur son ouvrage. Mais je vois sa bouche... toute sa bouche large... son énorme mâchoire de bête cruelle et sensuelle... Et j'ai comme une étreinte légère au coeur... Je lui demande encore:

—Sait-on qui a fait le coup?...

Joseph hausse les épaules... Moitié railleur, moitié sérieux, il répond:

—Quelques vagabonds, sans doute... quelques sales youpins...

Puis, après un court silence:

—Puuutt!... Vous verrez qu'on ne les pincera pas... Les magistrats, c'est tous des vendus.

Il replace sur leurs selles les harnais terminés, et désignant le portrait de Drumont, dans son apothéose de laurier-sauce, il ajoute:

—Si on avait celui-là?... Ah! malheur!

Je ne sais pourquoi, par exemple, je l'ai quitté, l'âme envahie par un singulier malaise...

Enfin, avec cette histoire, on va donc avoir de quoi parler et se distraire un peu...

Quelquefois, quand Madame est sortie et que je m'ennuie trop, je vais à la grille sur le chemin où Mlle Rose vient me retrouver... Toujours en observation, rien ne lui échappe de ce qui se passe chez nous, de ce qui y entre ou en sort. Elle est plus rouge, plus grasse, plus molle que jamais. Les lippes de sa bouche pendent davantage, son corsage ne parvient plus à contenir les houles déferlantes de ses seins... Et de plus en plus elle est hantée d'idées obscènes... Elle ne voit que ça, ne pense qu'à ça... ne vit que pour ça... Chaque fois que nous nous rencontrons, son premier regard est pour mon ventre, sa première parole pour me dire sur ce ton gras qu'elle a:

—Rappelez-vous ce que je vous ai recommandé... Dès que vous vous apercevrez de ça, allez tout de suite chez Mme Gouin... tout de suite.

C'est une véritable obsession, une manie... Un peu agacée, je réplique:

—Mais pourquoi voulez-vous que je m'aperçoive de ça?... Je ne connais personne ici.

—Ah! fait-elle... c'est si vite arrivé, un malheur... Un moment d'oubli... bien naturel... et ça y est... Des fois, on ne sait pas commentça s'arrive... J'en ai bien vu, allez, qui étaient comme vous... sûres de ne rien avoir... et puis ça y était tout de même... Mais avec Mme Gouin on peut être tranquille... C'est une vraie bénédiction pour un pays qu'une femme aussi savante...

Et elle s'anime, hideuse, toute sa grosse chair soulevée de basse volupté.

—Autrefois, ici, ma chère petite, on ne rencontrait que des enfants... La ville était empoisonnée d'enfants... Une abomination!... Ça grouillait dans les rues, comme des poules dans une cour de ferme... ça piaillait sur le pas des portes... ça faisait un tapage!... On ne voyait que ça, quoi!... Eh bien, je ne sais si vous l'avez remarqué... aujourd'hui on n'en voit plus... il n'y en a presque plus...

Avec un sourire plus gluant, elle poursuit:

—Ce n'est pas que les filles s'amusent moins. Ah! bon Dieu, non... Au contraire... Vous ne sortez jamais le soir... mais si vous alliez vous promener, à neuf heures, sous les marronniers... vous verriez ça... Partout, sur les bancs, il y a des couples... qui s'embrassent, se caressent... C'est bien gentil... Ah! moi, vous savez, l'amour je trouve ça si mignon... Je comprends qu'on ne puisse pas vivre sans l'amour... Oui, mais c'est embêtant aussi d'avoir à ses trousses deschiéesd'enfants... Eh bien, elles n'en ont pas... elles n'en ont plus... Et c'est à Mme Gouin qu'elles doivent ça... Un petit moment désagréable à passer... ce n'est pas, après tout, la mer à boire. A votre place, je n'hésiterais pas... Une jolie fille comme vous, si distinguée, et qui doit être si bien faite... un enfant, ce serait un meurtre...

—Rassurez-vous... Je n'ai pas envie d'en avoir...

—Oui... oui... personne n'a envie d'en avoir. Seulement... Dites donc?... Votre monsieur ne vous a jamais proposé la chose?...

—Mais non...

—C'est étonnant... car il est connu pour ça... Même, la matinée où il vous serrait de si près, dans le jardin?...

—Je vous assure...

Mamz'elle Rose hoche la tête.

—Vous ne voulez rien dire... vous vous méfiez de moi... c'est votre affaire. Seulement, on sait ce qu'on sait...

Elle m'impatiente, à la fin... Je lui crie:

—Ah! ça! Est-ce que vous vous imaginez que je couche avec tout le monde... avec des vieux dégoûtants?...

D'un ton froid, elle me répond:

—Hé! ma petite, ne prenez pas la mouche. Il y a des vieux qui valent des jeunes... C'est vrai que vos affaires ne me regardent point... Ce que j'en dis, moi, n'est-ce pas?...

Et elle conclut, d'une voix mauvaise, où le vinaigre a remplacé le miel:

—Après tout.... ça se peut bien... Sans doute que votre M. Lanlaire aime mieux les fruits plus verts. Chacun son idée, ma petite...

Des paysans passent dans le chemin, et saluent mam'zelle Rose avec respect.

—Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine, il va toujours bien?...

—Il va bien, merci... Il tire du vin, tenez...

Des bourgeois passent dans le chemin, et saluent mam'zelle Rose avec respect.

—Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine?

—Toujours vaillant... Merci... Vous êtes bien honnêtes.

Le curé passe dans le chemin, d'un pas lent, dodelinant de la tête. A la vue de mam'zelle Rose, il salue, sourit, referme son bréviaire et s'arrête:

—Ah! c'est vous, ma chère enfant?... Et le capitaine?...

—Merci, monsieur le curé... ça va tout doucement... Le capitaine s'occupe à la cave.

—Tant mieux... tant mieux... J'espère qu'il a semé de belles fleurs... et que, l'année prochaine, à la Fête-Dieu, nous aurons encore un superbe reposoir?...

—Bien sûr... monsieur le curé...

—Toutes mes amitiés au capitaine, mon enfant...

—Et vous de même, monsieur le curé...

Et, en s'en allant, son bréviaire ouvert à nouveau:

—Au revoir... au revoir... Il ne faudrait dans une paroisse que des paroissiennes comme vous.

Et je rentre, un peu triste, un peu découragée, un peu haineuse, laissant cette abominable Rose jouir de son triomphe, saluée par tous, respectée de tous, grasse, heureuse, hideusement heureuse. Bientôt, je suis sûre que le curé la mettra dans une niche de son église, entre deux cierges, et nimbée d'or, comme une sainte...

25 octobre.

Un qui m'intrigue, c'est Joseph. Il a des allures vraiment mystérieuses et j'ignore ce qui se passe au fond de cette âme silencieuse et forcenée. Mais sûrement, il s'y passe quelque chose d'extraordinaire. Son regard, parfois, est lourd à supporter, tellement lourd que le mien se dérobe sous son intimidante fixité. Il a des façons de marcher lentes et glissées, qui me font peur. On dirait qu'il traîne rivé à ses chevilles un boulet, ou plutôt le souvenir d'un boulet... Est-ce le bagne qu'il rappelle ou le couvent?... Les deux, peut-être. Son dos aussi me fait peur et aussi son cou large, puissant, bruni par le hâle comme un vieux cuir, raidi de tendons qui se bandent comme des grelins. J'ai remarqué sur sa nuque un paquet de muscles durs, exagérément bombés, comme en ont les loups et les bêtes sauvages qui doivent, porter, dans leurs gueules, des proies pesantes.

Hormis sa folie antisémite, qui dénote, chez Joseph, une grande violence et le goût du sang, il est plutôt réservé sur toutes les autres choses de la vie. Il est même impossible de savoir ce qu'il pense. Il n'a aucune des vantardises, ni aucune des humilités professionnelles, par où se reconnaissent les vrais domestiques; jamais non plus un mot de plainte, jamais un débinage contre ses maîtres. Ses maîtres, il les respecte sans servilité, semble leur être dévoué sans ostentation. Il ne boude pas sur la besogne, la plus rebutante des besognes. Il est ingénieux; il sait tout faire, même les choses les plus difficiles et les plus différentes, qui ne sont point de son service. Il traite le Prieuré, comme s'il était à lui, le surveille, le garde jalousement, le défend. Il en chasse les pauvres, les vagabonds et les importuns, flaireur et menaçant comme un dogue. C'est le type du serviteur de l'ancien temps, le domestique d'avant la Révolution... De Joseph, on dit, dans le pays: «Il n'y en a plus comme lui... Une perle!». Je sais qu'on cherche à l'arracher aux Lanlaire. De Louviers, d'Elbeuf, de Rouen, on lui fait les propositions les plus avantageuses. Il les refuse et ne se vante pas de les avoir refusées... Ah! ma foi non... Il est ici, depuis quinze ans, il considère cette maison comme la sienne. Tant qu'on voudra de lui, il restera... Madame si soupçonneuse et qui voit le mal partout lui montre une confiance aveugle. Elle qui ne croit à personne, elle croit à Joseph, à l'honnêteté de Joseph, au dévouement de Joseph.

—Une perle!... Il se jetterait au feu pour nous, dit-elle.

Et, malgré son avarice, elle l'accable de menues générosités et de petits cadeaux.

Pourtant, je me méfie de cet homme. Cet homme m'inquiète et, en même temps, il m'intéresse prodigieusement. Souvent, j'ai vu des choses effrayantes passer dans l'eau trouble, dans l'eau morte de ses yeux... Depuis que je m'occupe de lui, il ne m'apparaît plus tel que je l'avais jugé tout d'abord à mon entrée dans cette maison, un paysan grossier, stupide et pataud. J'aurais dû l'examiner plus attentivement. Maintenant, je le crois singulièrement fin et retors, et même mieux que fin, pire que retors... je ne sais comment m'exprimer sur lui... Et puis, est-ce l'habitude de le voir, tous les jours?... Je ne le trouve plus si laid, ni si vieux... L'habitude agit comme une atténuation, comme une brume, sur les objets et sur les êtres. Elle finit, peu à peu, par effacer les traits d'un visage, par estomper les déformations; elle fait qu'un bossu avec qui l'on vit quotidiennement n'est plus, au bout d'un certain temps, bossu... Mais il y a autre chose; il y a tout ce que je découvre en Joseph de nouveau et de profond... et qui me bouleverse. Ce n'est pas l'harmonie des traits, ni la pureté des lignes qui crée pour une femme, la beauté d'un homme. C'est quelque chose de moins apparent, de moins défini... une sorte d'affinité et, si j'osais... une sorte d'atmosphère sexuelle, âcre, terrible ou grisante, dont certaines femmes subissent, même malgré elles, la forte hantise... Eh bien, Joseph dégage autour de lui cette atmosphère-là... L'autre jour, je l'ai admiré qui soulevait une barrique de vin... Il jouait avec elle ainsi qu'un enfant avec sa balle de caoutchouc. Sa force exceptionnelle, son adresse souple, le levier formidable de ses reins, l'athlétique poussée de ses épaules, tout cela m'a rendue rêveuse. L'étrange et maladive curiosité, faite de peur autant que d'attirance, qu'excite en moi l'énigme de ces louches allures, de cette bouche close, de ce regard impressionnant, se double encore de cette puissance musculaire, de cette carrure de taureau. Sans pouvoir me l'expliquer davantage, je sens qu'il y a entre Joseph et moi une correspondance secrète... un lien physique et moral qui se resserre un peu plus tous les jours...

De la fenêtre de la lingerie où je travaille, je le suis des yeux, quelquefois, dans le jardin... Il est là, courbé sur son ouvrage, la face presque à fleur de terre, ou bien agenouillé contre le mur où s'alignent des espaliers... Et soudain il disparaît... il s'évanouit... Le temps de pencher la tête... et il n'y a plus personne... S'enfonce-t-il dans le sol?... Passe-t-il à travers les murs?... Il m'arrive, de temps en temps d'aller au jardin, pour lui transmettre un ordre de Madame... Je ne le vois nulle part, et je l'appelle.

—Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous?

Aucune réponse... J'appelle encore:

—Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous?

Tout à coup, sans bruit, Joseph surgit de derrière un arbre, de derrière une planche de légumes, devant moi. Il surgit, devant moi, dans le soleil, avec son masque sévère et fermé, ses cheveux aplatis sur le crâne, la chemise ouverte sur sa poitrine velue.... D'où vient-il?... D'où sort-il?... D'où est-il tombé?...

—Ah! Joseph, que vous m'avez fait peur...

Et sur les lèvres et dans les yeux de Joseph erre un sourire effrayant qui, véritablement, a des lueurs courtes, rapides de couteau. Je crois que cet homme est le diable...

Le viol de la petite Claire défraie toujours les conversations et surexcite les curiosités de la ville. On s'arrache les journaux de la région et de Paris qui le racontent. LaLibre Paroledénonce nettement et en bloc les juifs, et elle affirme que c'est un «meurtre rituel...» Les magistrats sont venus sur les lieux... on a fait des enquêtes, des instructions; on a interrogé beaucoup de gens. Personne ne sait rien... L'accusation de Rose, qui a circulé, n'a rencontré partout que de l'incrédulité; tout le monde a haussé les épaules... Hier, les gendarmes ont arrêté un pauvre colporteur qui a pu prouver facilement qu'il n'était pas dans le pays, au moment du crime. Le père, désigné par la rumeur publique, s'est disculpé... Du reste, on n'a sur lui que les meilleurs renseignements... Donc, nulle part, nul indice qui puisse mettre la justice sur les traces du coupable. Il paraît que ce crime fait l'admiration des magistrats et qu'il a été commis avec une habileté surprenante, sans doute par des professionnels... par des Parisiens... Il paraît aussi que le procureur de la République mène l'affaire mollement et pour la forme. L'assassinat d'une petite fille pauvre, ça n'est pas très passionnant... Il y a donc tout lieu de croire qu'on ne trouvera jamais rien et que l'affaire sera bientôt classée comme tant d'autres qui n'ont pas dit leur secret...


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