XIV

On ne se doute pas de tous les embêtements dont sont poursuivis les domestiques, ni de l'exploitation acharnée, éternelle qui pèse sur eux. Tantôt les maîtres, tantôt les placiers, tantôt les institutions charitables, sans compter les camarades, car il y en a de rudement salauds. Et personne ne s'intéresse à personne. Chacun vit, s'engraisse, s'amuse de la misère d'un plus pauvre que soi. Les scènes changent; les décors se transforment; vous traversez des milieux sociaux différents et ennemis; et les passions restent les mêmes, les mêmes appétits demeurent. Dans l'appartement étriqué du bourgeois, ainsi que dans le fastueux hôtel du banquier, vous retrouvez des saletés pareilles, et vous vous heurtez à de l'inexorable. En fin de compte, pour une fille comme je suis, le résultat est qu'elle soit vaincue d'avance, où qu'elle aille et quoi qu'elle fasse. Les pauvres sont l'engrais humain où poussent les moissons de vie, les moissons de joie que récoltent les riches, et dont ils mésusent si cruellement, contre nous...

On prétend qu'il n'y a plus d'esclavage... Ah! voilà une bonne blague, par exemple... Et les domestiques, que sont-ils donc, eux, sinon des esclaves?... Esclaves de fait, avec tout ce que l'esclavage comporte de vileté morale, d'inévitable corruption, de révolte engendreuse de haines... Les domestiques apprennent le vice chez leurs maîtres... Entrés purs et naïfs—il y en a—dans le métier, ils sont vite pourris, au contact des habitudes dépravantes. Le vice, on ne voit que lui, on ne respire que lui, on ne touche que lui... Aussi, ils s'y façonnent de jour en jour, de minute en minute, n'ayant contre lui aucune défense, étant obligés au contraire de le servir, de le choyer, de le respecter. Et la révolte vient de ce qu'ils sont impuissants à le satisfaire et à briser toutes les entraves mises à son expansion naturelle. Ah! c'est extraordinaire... On exige de nous toutes les vertus, toutes les résignations, tous les sacrifices, tous les héroïsmes, et seulement les vices qui flattent la vanité des maîtres et ceux qui profitent à leur intérêt: tout cela pour du mépris et pour des gages variant entre trente-cinq et quatre-vingt-dix francs par mois... Non, c'est trop fort!... Ajoutez que nous vivons dans une lutte perpétuelle, dans une perpétuelle angoisse, entre le demi-luxe éphémère des places et la détresse des lendemains de chômage; que nous avons la conscience des suspicions blessantes qui nous accompagnent partout, qui, partout, devant nous, verrouillent les portes, cadenassent les tiroirs, ferment à triple tour les serrures, marquent les bouteilles, numérotent les petits fours et les pruneaux, et, sans cesse, glissent sur nos mains, dans nos poches, dans nos malles, la honte des regards policiers. Car il n'y a pas une porte, pas une armoire, pas un tiroir, pas une bouteille, pas un objet qui ne nous crie: «Voleuse!... voleuse!... voleuse!» Ajoutez encore la vexation continue de cette inégalité terrible, de cette disproportion effrayante dans la destinée, qui, malgré les familiarités, les sourires, les cadeaux, met entre nos maîtresses et nous un intraversable espace, un abîme, tout un monde de haines sourdes, d'envies rentrées, de vengeances futures... disproportion rendue à chaque minute plus sensible, plus humiliante, plus ravalante par les caprices et même par les bontés de ces êtres sans justice, sans amour, que sont les riches... Avez-vous réfléchi, un instant, à ce que nous pouvons ressentir de haines mortelles et légitimes, de désirs de meurtre, oui, de meurtre, lorsque pour exprimer quelque chose de bas, d'ignoble, nous entendons nos maîtres s'écrier devant nous, avec un dégoût qui nous rejette si violemment hors l'humanité: «Il a une âme de domestique... C'est un sentiment de domestique...»? Alors que voulez-vous que nous devenions dans ces enfers?... Est-ce qu'elles s'imaginent vraiment que je n'aimerais pas porter de belles robes, rouler dans de belles voitures, faire la fête avec des amoureux, avoir, moi aussi, des domestiques?... Elles nous parlent de dévouement, de probité, de fidélité... Non, mais vous vous en feriez mourir, mes petites vaches!...

Une fois—c'était rue Cambon... en ai-je fait, mon Dieu! de ces places—les maîtres mariaient leur fille. Il y eut une grande soirée, où l'on exposa les cadeaux, des cadeaux à remplir une voiture de déménagement. Je demandai à Baptiste, le valet de chambre, en manière de rigolade...

—Eh bien, Baptiste... et vous?... Votre cadeau?

—Mon cadeau? fit Baptiste en haussant les épaules.

—Allons... dites-le!

—Un bidon de pétrole allumé sous leur lit.. Le v'là, mon cadeau...

C'était chouettement répondre. Du reste, ce Baptiste était un homme épatant dans la politique.

—Et le vôtre, Célestine?... me demanda-t-il à son tour.

—Moi?

Je crispai mes deux mains en forme de serres, et faisant le geste de griffer, férocement, un visage.

—Mes ongles... dans ses yeux! répondis-je.

Le maître d'hôtel à qui on ne demandait rien et qui, de ses doigts méticuleux, arrangeait des fleurs et des fruits dans une coupe de cristal, dit sur un ton tranquille:

—Moi, je me contenterais de leur asperger la gueule, à l'église, avec un flacon de bon vitriol...

Et il piqua une rose entre deux poires.

Ah oui! les aimer!... Ce qui est extraordinaire, c'est que ces vengeances-là n'arrivent pas plus souvent. Quand je pense qu'une cuisinière, par exemple, tient, chaque jour, dans ses mains, la vie de ses maîtres... une pincée d'arsenic à la place de sel... un petit filet de strychnine au lieu de vinaigre... et ça y est!... Eh bien, non... Faut-il que nous ayons tout de même, la servitude dans le sang!...

Je n'ai pas d'instruction et j'écris ce que je pense et ce que j'ai vu... Eh bien, je dis que tout cela n'est pas beau... Je dis que, du moment où quelqu'un installe, sous son toit, fût-ce le dernier des pauvres diables, fût-ce la dernière des filles, je dis qu'il leur doit de la protection, qu'il leur doit du bonheur... Je dis aussi que si le maître ne nous le donne pas, nous avons le droit de le prendre, à même son coffre, à même son sang...

Et puis, en voilà assez... J'ai tort de songer à ces choses qui me font mal à la tête et me retournent l'estomac... Je reviens à mes petites histoires.

J'eus beaucoup de peine à quitter les soeurs de Notre-Dame-des-Trente-six-Douleurs... Malgré l'amour de Cléclé, et ce qu'il me donnait de sensations nouvelles et gentilles, je me faisais vieille dans la boîte, et j'avais des fringales de liberté. Lorsqu'elles eurent compris que j'étais bien décidée à partir, alors les braves soeurs m'offrirent des places et des places... Il n'y en avait que pour moi... Mais, plus souvent—je ne suis pas toujours une bête, et j'ai l'oeil aux canailleries... Toutes ces places, je les refusai; à toutes, je trouvai quelque chose qui ne me convenait pas... Il fallait voir leurs têtes, aux saintes femmes... C'était risible... Elles avaient compté qu'en me plaçant chez de vieilles bigotes, elles pourraient se rembourser, usurairement, sur mes gages, des frais de la pension... Et je jouissais de leur poser un lapin, à mon tour.

Un jour, j'avertis la soeur Boniface que j'avais l'intention de partir, le soir même. Elle eut le toupet de me répondre, en levant les bras au ciel:

—Mais, ma chère enfant, c'est impossible...

—Comment, c'est impossible?...

—Mais, ma chère enfant, vous ne pouvez pas quitter la maison, comme ça... Vous nous devez plus de soixante-dix francs. Il faudra nous payer d'abord ces soixante-dix francs...

—Et avec quoi?... répliquai-je. Je n'ai pas un sou... Vous pouvez vous fouiller...

La soeur Boniface me jeta un coup d'oeil haineux, et, dignement, sévèrement, elle prononça:

—Mais, Mademoiselle... savez-vous bien que c'est un vol?... Et voler de pauvres femmes comme nous, c'est plus qu'un vol.... un sacrilège dont le bon Dieu vous punira... Réfléchissez...

Alors, la colère me prit:

—Dites donc?... m'écriai-je... Qui vole ici de vous ou de moi?... Non, mais vous êtes épatantes, mes petites mères...

—Mademoiselle, je vous défends de parler ainsi...

—Ah! fichez-moi la paix, à la fin... Comment?... On fait votre ouvrage... on travaille comme des bêtes pour vous du matin au soir... on vous gagne des argents énormes... vous nous donnez une nourriture dont les chiens ne voudraient pas... Et il faudrait vous payer par-dessus le marché!... Ah! vous ne doutez de rien...

La soeur Boniface était devenue toute pâle... Je sentais qu'elle avait sur les lèvres des mots grossiers, orduriers, furieux, prêts à sortir... Elle n'osa pas les lâcher... et elle bégaya:

—Taisez-vous!... vous êtes une fille sans pudeur, sans religion... Dieu vous punira... Partez, si vous le voulez... nous retenons votre malle...

Je me campai toute droite devant elle, dans une attitude de défi, et la regardant bien en face:

—Ah! je voudrais voir ça!... Essayez un peu de retenir ma malle... et vous allez voir rappliquer, tout de suite, le commissaire de police... Et si la religion, c'est de rapetasser les sales culottes de vos aumôniers, de voler le pain des pauvres filles, de spéculer sur les horreurs qui se passent toutes les nuits dans le dortoir...

La bonne soeur blêmit. Elle essaya de couvrir ma voix de sa voix:

—Mademoiselle... mademoiselle...

—Avec ça que vous ne savez rien des cochonneries qui se passent toutes les nuits, dans le dortoir!... Osez donc me dire, en face, les yeux dans les yeux, que vous les ignorez?... Vous les encouragez, parce qu'elles vous rapportent... oui, parce qu'elles vous rapportent!...

Et trépidante, haletante, la gorge sèche, j'achevai mon réquisitoire.

—Si la religion, c'est tout cela... si c'est d'être une prison et un bordel?... eh bien, oui, j'en ai plein le dos de la religion... Ma malle, entendez-vous!... je veux ma malle... vous allez me donner ma malle tout de suite.

La soeur Boniface eut peur.

—Je ne veux pas discuter avec une fille perdue, dit-elle d'une voix digne... C'est bien... vous partirez...

—Avec ma malle?

—Avec votre malle...

—C'est bon... Ah! il en faut des manières ici, pour avoir ses affaires... C'est pire qu'à la douane...

Je partis, en effet, le soir même... Cléclé, qui fut très gentille, et qui avait des économies, me prêta vingt francs... J'allai retenir une chambre chez un logeur de la rue de la Sourdière... Et je me payai un paradis à la Porte-Saint-Martin. On y jouait lesDeux Orphelines... Comme c'est ça!... C'est presque mon histoire...

Je passai là une soirée délicieuse, à pleurer, pleurer, pleurer...

18 novembre.

Rose est morte. Décidément le malheur est sur la maison du capitaine. Pauvre capitaine!... Son furet mort... Bourbaki mort... et voilà le tour de Rose!... Malade depuis quelques jours, elle a été emportée avant-hier soir par une soudaine attaque de congestion pulmonaire... On l'a enterrée ce matin... Des fenêtres de la lingerie j'ai vu passer, dans le chemin, le cortège... Porté à bras par six hommes, le lourd cercueil était tout couvert de couronnes et de gerbes de fleurs blanches comme celui d'une jeune vierge. Une foule considérable,—le Mesnil-Roy tout entier—suivait, en longues files noires et bavardes, le capitaine Mauger qui, très raide, sanglé dans une redingote noire, toute militaire, conduisait le deuil. Et les cloches de l'église, au loin tintant, répondaient au bruit des tintenelles que le bedeau agitait... Madame m'avait avertie que je ne devais pas aller aux obsèques. Je n'en avais, d'ailleurs, nulle envie. Je n'aimais pas cette grosse femme si méchante; sa mort me laisse indifférente et très calme. Pourtant, Rose me manquera peut-être, et, peut-être, regretterai-je sa présence dans le chemin, quelquefois?... Mais quel potin cela doit faire chez l'épicière!...

J'étais curieuse de connaître les impressions du capitaine sur cette mort si brusque. Et, comme mes maîtres étaient en visite, je me suis promenée, l'après-midi, le long de la haie. Le jardin du capitaine est triste et désert... Une bêche plantée dans la terre indique le travail abandonné. «Le capitaine ne viendra pas dans le jardin, me disais-je. Il pleure, sans doute, affaissé dans sa chambre, parmi des souvenirs»... Et, tout à coup, je l'aperçois. Il n'a plus sa belle redingote de cérémonie, il a réendossé ses habits de travail, et, coiffé de son antique bonnet de police, il charrie du fumier sur les pelouses avec acharnement... Je l'entends même qui trompette à voix basse un air de marche. Il abandonne sa brouette et vient à moi, sa fourche sur l'épaule.

—Je suis content de vous voir, mademoiselle Célestine... me dit-il.

Je voudrais le consoler ou le plaindre... Je cherche des mots, des phrases... Mais allez donc trouver une parole émue devant un aussi drôle de visage... Je me contente de répéter:

—Un grand malheur, monsieur le capitaine... un grand malheur pour vous... Pauvre Rose!

—Oui... oui... fait-il mollement.

Sa physionomie est sans expression. Ses gestes sont vagues... Il ajoute, en piquant sa fourche dans une partie molle de la terre, près de la haie:

—D'autant que je ne puis pas rester, sans personne...

J'insiste sur les vertus domestiques de Rose:

—Vous ne la remplacerez pas facilement, capitaine.

Décidément, il n'est pas ému du tout. On dirait même à ses yeux subitement devenus plus vifs, à ses mouvements plus alertes, qu'il est débarrassé d'un grand poids.

—Bah! dit-il, après un petit silence... tout se remplace..

Cette philosophie résignée m'étonne et même me scandalise un peu. J'essaie, pour m'amuser, de lui faire comprendre tout ce qu'il a perdu en perdant Rose...

—Elle connaissait si bien vos habitudes, vos goûts... vos manies!... Elle vous était si dévouée!

—Eh bien! il n'aurait plus manqué que ça... grince-t-il.

Et faisant un geste, par quoi il semble écarter toute sorte d'objections:

—D'ailleurs, m'était-elle si dévouée?... Tenez, j'aime mieux vous le dire; j'en avais assez de Rose... Ma foi, oui!... Depuis que nous avions pris un petit garçon pour aider... elle ne fichait plus rien dans la maison... et tout y allait très mal... très mal... Je ne pouvais même plus manger un oeuf à la coque cuit à mon goût... Et les scènes du matin au soir, à propos de rien!... Dès que je dépensais dix sous, c'étaient des cris... des reproches... Et lorsque je causais avec vous, comme aujourd'hui... eh bien, c'en étaient des histoires... car elle était jalouse, jalouse... Ah! non... Elle vous traitait, fallait entendre ça!... Ah! non, non... Enfin, je n'étais plus chez moi, foutre!

Il respire largement, bruyamment, et, comme un voyageur revenu d'un long voyage, il contemple avec une joie profonde et nouvelle le ciel, les pelouses nues du jardin, les entrelacs violacés que font les branches d'arbres sur la lumière, sa petite maison.

Cette joie, désobligeante pour la mémoire de Rose, me paraît maintenant très comique. J'excite le capitaine aux confidences... Et je lui dis, sur un ton de reproche:

—Capitaine... je crois que vous n'êtes pas juste pour Rose.

—Tiens... parbleu!... riposte-t-il vivement... Vous ne savez pas, vous... vous ne savez rien... Elle n'allait pas vous raconter toutes les scènes qu'elle me faisait... sa tyrannie... sa jalousie... son égoïsme. Rien ne m'appartenait plus ici... tout était à elle, chez moi... Ainsi, vous ne le croiriez pas?... Mon fauteuil Voltaire... je ne l'avais plus... plus jamais. C'est elle qui le prenait tout le temps... Elle prenait tout, du reste, c'est bien simple... Quand je pense que je ne pouvais plus manger d'asperges à l'huile... parce qu'elle ne les aimait pas!... Ah! elle a bien fait de mourir... C'est ce qui pouvait lui arriver de mieux... car, d'une manière comme de l'autre... je ne l'aurais pas gardée... non, non, foutre!... je ne l'aurais pas gardée. Elle m'excédait, là!... J'en avais plein le dos... Et je vais vous dire... si j'étais mort avant elle, Rose eût été joliment attrapée, allez!... Je lui en réservais une qu'elle eût trouvée amère... Je vous en réponds!...

Sa lèvre se plisse dans un sourire qui finit en atroce grimace... Il continue, en coupant chacun de ses mots de petits pouffements humides:

—Vous savez que j'avais rédigé un testament où je lui donnais tout... maison... argent... rentes... tout? Elle a dû vous le dire... elle le disait à tout le monde... Oui, mais ce qu'elle ne vous a pas dit, parce qu'elle l'ignorait, c'est que, deux mois après, j'avais fait un second testament qui annulait le premier... et où je ne lui donnais plus rien... foutre!... pas çà...

N'y tenant plus, il éclate de rire... d'un rire strident qui s'éparpille dans le jardin, comme un vol de moineaux piaillants... Et il s'écrie:

—Ça, c'est une idée hein?... Oh! sa tête—la voyez-vous d'ici—en apprenant que ma petite fortune... pan... je la léguais à l'Académie française... Car, ma chère demoiselle Célestine... c'est vrai... ma fortune, je la léguais à l'Académie française... Ça, c'est une idée...

Je laisse son rire se calmer, et, gravement, je lui demande:

—Et maintenant, capitaine, qu'allez-vous faire?

Le capitaine me regarde longuement, me regarde malicieusement, me regarde amoureusement... et il dit:

—Eh bien, voilà?... Ça dépend de vous...

—De moi?...

—Oui, de vous, de vous seule.

—Et comment ça?...

Un petit silence encore, durant lequel, le mollet tendu, la taille redressée, la barbiche tordue et pointante, il cherche à m'envelopper d'un fluide séducteur.

—Allons... fait-il, tout d'un coup... allons droit au but... Parlons carrément... en soldat... Voulez-vous prendre la place de Rose?... Elle est à vous...

J'attendais l'attaque. Je l'avais vue venir du plus lointain de ses yeux... Elle ne me surprend pas... Je lui oppose un visage sérieux, impassible.

—Et les testaments, capitaine?

—Je les déchire, nom de Dieu!

J'objecte:

—Mais, je ne sais pas faire la cuisine...

—Je la ferai, moi... je ferai mon lit... le vôtre, foutre!... je ferai tout...

Il devient galant, égrillard; son oeil s'émerillonne... Il est heureux pour ma vertu que la haie me sépare de lui; sans quoi, je suis sûre qu'il se jetterait sur moi...

—Il y a cuisine et cuisine... crie-t-il d'une voix rauque et pétaradante à la fois... Celle que je vous demande... ah! Célestine, je parie que vous savez la faire... que vous savez y mettre des épices, foutre!... Ah! nom d'un chien...

Je souris ironiquement et, le menaçant du doigt, comme on fait d'un enfant:

—Capitaine... capitaine... vous êtes un petit cochon!

—Non pas un petit!... réclame-t-il orgueilleusement... un gros... un très gros... foutre!... Et puis... il y a autre chose... Il faut que je vous le dise...

Il se penche vers la haie, tend le col... Ses yeux s'injectent de sang. Et d'une voix plus basse il dit:

—Si vous veniez, chez moi, Célestine... eh bien...

—Eh bien, quoi?...

—Eh bien, les Lanlaire crèveraient de fureur, ah!... Ça, c'est une idée!

Je me tais et fais semblant de rêver à des choses profondes... Le capitaine s'impatiente... s'énerve... Il creuse le sable de l'allée, sous le talon de ses chaussures:

—Voyons, Célestine... Trente-cinq francs par mois... la table du maître... la chambre du maître, foutre!... un testament... Ça vous va-t-il?... Répondez-moi...

—Nous verrons plus tard... Mais prenez en une autre, en attendant, foutre!...

Et je me sauve pour ne pas lui souffler dans la figure la tempête de rires qui gronde en ma gorge.

Je n'ai donc que l'embarras du choix... Le capitaine ou Joseph?... Vivre à l'état de servante maîtresse avec tous les aléas qu'un tel état comporte, c'est-à-dire rester encore à la merci d'un homme stupide, grossier, changeant, et sous la dépendance de mille circonstances fâcheuses et de mille préjugés?... Ou bien me marier et acquérir ainsi une sorte de liberté régulière et respectée, dans une situation exempte du contrôle des autres, libérée du caprice des événements?... Voilà enfin une partie de mon rêve qui se réalise...

Il est bien évident que cette réalisation, j'aurais pu la souhaiter plus grandiose... Mais, à voir combien peu de chances s'offrent, en général, dans l'existence d'une femme comme moi, je dois me féliciter qu'il m'arrive enfin quelque chose d'autre que cet éternel et monotone ballottement d'une maison à une autre, d'un lit à un autre, d'un visage à un autre visage...

Naturellement, j'écarte tout de suite la combinaison du capitaine... Je n'avais d'ailleurs pas besoin de cette dernière conversation avec lui, pour savoir quelle espèce de grotesque et sinistre fantoche, quel exemplaire d'humanité baroque il représente... Outre que sa laideur physique est totale, car rien ne la relève et ne la corrige, il ne donne aucune prise sur son âme... Rose croyait fermement sa domination assurée sur cet homme, et cet homme la roulait!... On ne domine pas le néant, on n'a pas d'action sur le vide... Je ne puis non plus, sans suffoquer de rire, songer un seul instant à l'idée que ce personnage ridicule me tienne dans ses bras, et que je le caresse... Ce n'est même pas du dégoût que j'éprouve, car le dégoût suppose la possibilité d'un accomplissement. Or, j'ai la certitude que cet accomplissement ne peut pas être... Si par un prodige, par un miracle, il se trouvait que je tombasse dans son lit, je suis sûre que ma bouche serait toujours séparée de la sienne par un inextinguible rire. Amour ou plaisir, veulerie ou pitié, vanité ou intérêt, j'ai couché avec bien des hommes... Cela me paraît, du reste, un acte normal, naturel, nécessaire... Je n'en ai nul remords, et il est bien rare que je n'y aie pas goûté une joie quelconque... Mais un homme d'un ridicule aussi incomparable que le capitaine, je suis sûre que cela ne peut pas arriver, ne peut pas physiquement arriver... Il me semble que ce serait quelque chose contre nature... quelque chose de pire que le chien de Cléclé... Eh bien, malgré cela, je suis contente... et j'en éprouve presque de l'orgueil... De si bas qu'il vienne, c'est tout de même un hommage, et cet hommage me donne davantage confiance en moi-même et en ma beauté...

A l'égard de Joseph, mes sentiments sont tout autres. Joseph a pris possession de ma pensée. Il la retient, il la captive, il l'obsède... Il me trouble, m'enchante et me fait peur, tour à tour. Certes, il est laid, brulalement, horriblement laid, mais, quand on décompose cette laideur, elle a quelque chose de formidable qui est presque de la beauté, qui est plus que la beauté, qui est au-dessus de la beauté, comme un élément. Je ne me dissimule pas la difficulté, le danger de vivre, mariée ou non, avec un tel homme dont il m'est permis de tout soupçonner et dont, en réalité, je ne connais rien... Et c'est ce qui m'attire vers lui avec la violence d'un vertige... Au moins, celui-là est capable de beaucoup de choses dans le crime, peut-être, et peut-être aussi dans le bien... Je ne sais pas... Que veut-il de moi?... que fera-t-il de moi?... Serais-je l'instrument inconscient de combinaisons que j'ignore... le jouet de ses passions féroces?... M'aime-t-il seulement... et pourquoi m'aime-t-il?... Pour ma gentillesse... pour mes vices... pour mon intelligence... pour ma haine des préjugés, lui qui les affiche tous?... Je ne sais pas... Outre cet attrait de l'inconnu et du mystère, il exerce sur moi ce charme âpre, puissant, dominateur, de la force. Et ce charme—oui ce charme—agit de plus en plus sur mes nerfs, conquiert ma chair passive et soumise. Près de Joseph, mes sens bouillonnent, s'exaltent, comme ils ne se sont jamais exaltés au contact d'un autre mâle. C'est en moi un désir plus violent, plus sombre, plus terrible même que le désir qui, pourtant, m'emporta jusqu'au meurtre, dans mes baisers avec M. Georges... C'est autre chose que je ne puis définir exactement, qui me prend tout entière, par l'esprit et par le sexe, qui me révèle des instincts que je ne me connaissais pas, instincts qui dormaient en moi, à mon insu, et qu'aucun amour, aucun ébranlement de volupté n'avait encore réveillés... Et je frémis de la tête aux pieds quand je me rappelle les paroles de Joseph, me disant:

—Vous êtes comme moi, Célestine... Ah! pas de visage, bien sûr!... Mais nos deux âmes sont pareilles... nos deux âmes se ressemblent...

Nos deux âmes!... Est-ce que c'est possible?

Ces sensations que j'éprouve sont si nouvelles, si impérieuses, si fortement tenaces, qu'elles ne me laissent pas une minute de répit... et que je reste toujours sous l'influence de leur engourdissante fascination... En vain, je cherche à m'occuper l'esprit par d'autres pensées... J'essaie de lire, de marcher dans le jardin, quand mes maîtres sont sortis, de travailler avec acharnement dans la lingerie à mes raccommodages, quand ils sont là... Impossible!... C'est Joseph qui possède toutes mes pensées... Et, non seulement, ils les possède dans le présent, mais il les possède aussi dans le passé... Joseph s'interpose tellement entre tout mon passé et moi, que je ne vois pour ainsi dire que lui... et que ce passé, avec toutes ses figures vilaines ou charmantes, se recule de plus en plus, se décolore, s'efface... Cléophas Biscouille, M. Jean... M. Xavier... William, dont je n'ai pas encore parlé... M. Georges lui-même, dont je me croyais l'âme marquée à jamais, comme est marquée par le fer rouge l'épaule des forçats... et tous ceux-là, à qui volontairement, joyeusement, passionnément, j'ai donné un peu ou beaucoup de moi-même... de ma chair vibrante et de mon coeur douloureux... des ombres, déjà!... Des ombres indécises et falotes qui s'enfoncent, souvenirs à peine, et bientôt rêves confus... réalités intangibles, oublis... fumées... rien... dans le néant!... Quelquefois, à la cuisine, après le dîner, en regardant Joseph et sa bouche de crime, et ses yeux de crime, et ses lourdes pommettes, et son crâne bas, raboteux, bosselé où la lumière de la lampe accumule les ombres dures, je me dis:

—Non... non... ce n'est pas possible... je suis sous le coup d'une folie... je ne veux pas... je ne peux pas aimer cet homme... Non, non!... ce n'est pas possible...

Et cela est possible, pourtant... et cela est vrai... Et il faut bien, enfin, que je me l'avoue à moi-même... que je me le crie à moi-même... J'aime Joseph!...

Ah! je comprends maintenant pourquoi il ne faut jamais se moquer de l'amour... pourquoi il y a des femmes qui se ruent, avec toute l'inconscience du meurtre, avec toute la force invincible de la nature, aux baisers des brutes, aux étreintes des monstres, et qui râlent de volupté sur des faces ricanantes de démons et de boucs...

Joseph a obtenu de Madame six jours de congé, et demain, sous prétexte d'affaires de famille, il va partir pour Cherbourg... C'est décidé; il achètera le petit café... Seulement, pendant quelques mois, il ne l'exploitera pas lui-même. Il a quelqu'un là-bas, un ami sûr, qui s'en charge...

—Comprenez? me dit-il... Il faut d'abord le repeindre... le remettre à neuf... qu'il soit très beau, avec sa nouvelle enseigne, en lettres dorées: «A l'Armée Française!»... Et puis, je ne peux pas quitter ma place, encore... Ça, je ne peux pas...

—Pourquoi ça, Joseph?...

—Parce que ça ne se peut pas, maintenant...

—Mais, quand partirez-vous, pour tout à fait?...

Joseph se gratte la nuque, glisse vers moi un regards sournois... et il dit:

—Ça... je n'en sais rien... Peut-être pas avant six mois d'ici... peut-être plutôt... peut-être plus tard aussi... On ne peut pas savoir... Ça dépend...

Je sens qu'il ne veut pas parler... Néanmoins, j'insiste:

—Ça dépend de quoi?...

Il hésite à me répondre, puis sur un ton mystérieux et, en même temps un peu excité:

—D'une affaire... fait-il... d'une affaire très importante...

—Mais quelle affaire?...

—D'une affaire... voilà!

Cela est prononcé d'une voix brusque, d'une voix où il y a, non pas de la colère... mais de l'énervement. Il refuse de s'expliquer davantage...

Il ne me parle pas de moi... Cela m'étonne et me cause un désappointement pénible... Aurait-il changé d'idée?... Mes curiosités, mes hésitations l'auraient-elles lassé?... Il est bien naturel, cependant, que je m'intéresse à un événement, dont je dois partager le succès ou le désastre... Est-ce que les soupçons que je n'ai pu cacher, du viol, par lui, de la petite Claire, n'auraient point amené, à la réflexion, une rupture entre Joseph et moi?... Au serrement de coeur que j'éprouve je sens que ma résolution—différée par coquetterie, par taquinerie—était bien prise, pourtant... Être libre... trôner dans un comptoir, commander aux autres, se savoir regardée, désirée, adorée par tant d'hommes!... Et cela ne serait plus?... Et ce rêve m'échapperait, comme tous les autres rêves?... Je ne veux pas avoir l'air de me jeter à la tête de Joseph... mais je veux savoir ce qu'il a dans l'esprit... Je prends une physionomie triste... et je soupire:

—Quand vous serez parti, Joseph, la maison ne sera plus tenable pour moi... J'étais si bien habituée à vous maintenant... à nos causeries...

—Ah dame!...

—Moi aussi, je partirai.

Joseph ne dit rien... Il va, vient, dans la sellerie... le front soucieux... l'esprit préoccupé... les mains tournant un peu nerveusement, dans la poche de son tablier bleu, un sécateur... L'expression de sa figure est mauvaise... Je répète, en le regardant aller et venir...

—Oui, je partirai... Je retournerai à Paris...

Il n'a pas un mot de protestation... pas un cri... pas un regard suppliant vers moi... Il remet un morceau de bois dans le poêle qui s'éteint... puis, il recommence de marcher silencieusement dans la petite pièce... Pourquoi est-il ainsi?... Il accepte donc cette séparation?... Il la veut donc?... Cette confiance en moi, cet amour pour moi qu'il avait, il les a donc perdus?... Ou, simplement, redoute-t-il mes imprudences, mes éternelles questions?... Je lui demande, un peu tremblante:

—Est-ce que cela ne vous fera pas de la peine, à vous aussi, Joseph... de ne plus nous voir?...

Sans s'arrêter de marcher, sans me regarder même de ce regard oblique et de coin qu'il a souvent:

—Bien sûr... dit-il... Qu'est-ce que vous voulez?... On ne peut pas obliger les gens à faire ce qu'ils refusent de faire... Ça plaît, ou ça ne plaît pas...

—Qu'est-ce que j'ai refusé de faire, Joseph?...

—Et puis, vous avez toujours de mauvaises idées sur moi... continue-t-il, sans répondre à ma question.

—Moi?... Pourquoi me dites-vous cela?...

—Parce que...

—Non, non, Joseph... c'est vous qui ne m'aimez plus... c'est vous qui avez autre chose dans la tête, maintenant... Je n'ai rien refusé, moi... j'ai réfléchi, voilà tout... C'est assez naturel, voyons... On ne s'engage pas pour la vie, sans réfléchir... Vous devriez me savoir gré, au contraire, de mes hésitations... Elles prouvent que je ne suis pas une évaporée... que je suis une femme sérieuse...

—Vous êtes une bonne femme, Célestine... une femme d'ordre...

—Eh bien, alors?...

Joseph s'arrête enfin de marcher et, fixant sur moi des yeux profonds... et encore méfiants... et pourtant plus tendres:

—Ça n'est pas ça, Célestine... dit-il lentement... ne s'agit pas de ça... Je ne vous empêche pas de réfléchir, moi... Parbleu!... réfléchissez... Nous avons le temps... et j'en recauserons, à mon retour... Mais ce que je n'aime pas, voyez-vous... c'est qu'on soit trop curieuse... Il y a des choses qui ne regardent pas les femmes... il y a des choses...

Et il achève sa phrase dans un hochement de tête...

Après un moment de silence:

—Je n'ai pas autre chose dans la tête, Célestine... Je rêve de vous... j'ai les sangs tournés de vous... Aussi vrai que le bon Dieu existe, ce que j'ai dit une fois... je le dis toujours... J'en recauserons... Mais ne faut pas être curieuse... Vous, vous faites ce que vous faites... moi, je fais ce que je fais... Comme ça, il n'y a pas d'erreur, ni de surprise...

S'approchant de moi, il me saisit les mains:

—J'ai la tête dure, Célestine... ça, oui!... Mais ce qui est dedans, y est bien... On ne peut plus l'en retirer, après... Je rêve de vous, Célestine... de vous... dans le petit café...

Les manches de sa chemise sont retroussées, en bourrelets, jusqu'à la saignée: les muscles de ses bras, énormes, souples, huilés comme des bielles, faits pour toutes les étreintes, fonctionnent puissamment, allègrement, sous la peau blanche.. Sur les avant-bras et de chaque côté des biceps, je vois des tatouages, coeurs enflammés, poignards croisés, au dessus d'un pot de fleurs... Une odeur forte de mâle, presque de fauve, monte de sa poitrine large et bombée comme une cuirasse... Alors, grisée par cette force et par cette odeur, je m'accote au chevalet où tout à l'heure, quand je suis venue, il frottait les cuivres des harnais... Ni M. Xavier, ni M. Jean, ni tous les autres, qui étaient, pourtant, jolis et parfumés, ne m'ont produit jamais une impression aussi violente que celle qui me vient de ce presque vieillard, à crâne étroit, à face de bête cruelle... Et, l'étreignant à mon tour, tâchant de faire fléchir, sous ma main, ses muscles durs et bandés comme de l'acier:

—Joseph... lui dis-je d'une voix défaillante... il faut se mettre ensemble, tout de suite... mon petit Joseph... Moi aussi, je rêve de vous... moi aussi, j'ai les sangs tournés de vous...

Mais Joseph, grave, paternel, répond:

—Ça ne se peut pas, maintenant, Célestine...

—Ah! tout de suite, Joseph, mon cher petit Joseph!...

Il se dégage de mon étreinte avec des mouvements doux.

—Si c'était, seulement pour s'amuser, Célestine... bien sûr... Oui mais... c'est sérieux... c'est pour toujours... Il faut être sage... On ne peut pas faire ça... avant que le prêtre y passe...

Et nous restons, l'un devant l'autre, lui, les yeux brillants, la respiration courte... moi, les bras rompus, la tête bourdonnante... le feu au corps...

20 novembre.

Joseph, ainsi qu'il était convenu, est parti hier matin pour Cherbourg. Quand je suis descendue, il n'est déjà plus là. Marianne, mal réveillée, les yeux bouffis, la gorge graillonnante, tire de l'eau à la pompe. Il y a encore, sur la table de la cuisine, l'assiette où Joseph vient de manger sa soupe, et le pichet de cidre vide... Je suis inquiète et, en même temps, je suis contente, car je sens bien que c'est seulement d'aujourd'hui que se prépare, enfin, pour moi, une vie nouvelle. Le jour se lève à peine, l'air est froid. Au delà du jardin, la campagne dort encore sous d'épais rideaux de brume. Et j'entends, au loin, venant de la vallée invisible, le bruit très faible d'un sifflet de locomotive. C'est le train qui emporte Joseph et ma destinée... Je renonce à déjeuner... il me semble que j'ai quelque chose de trop gros, de trop lourd, qui m'emplit l'estomac... Je n'entends plus le sifflet... La brume s'épaissit, gagne le jardin...

Et si Joseph n'allait plus jamais revenir?...

Toute la journée, j'ai été distraite, nerveuse, extrêmement agitée. Jamais la maison ne m'a été plus pesante, jamais les longs corridors ne m'ont paru plus mornes, d'un silence plus glacé; jamais je n'ai autant détesté le visage hargneux et la voix glapissante de Madame. Impossible de travailler... J'ai eu avec Madame une scène très violente, à la suite de laquelle j'ai bien cru que je serais obligée de partir... Et je me demande ce que je vais faire durant ces six jours, sans Joseph... Je redoute l'ennui d'être seule, aux repas, avec Marianne. J'aurais vraiment besoin d'avoir quelqu'un avec qui parler...

En général, dès que le soir arrive, Marianne, sous l'influence de la boisson, tombe dans un complet abrutissement... Son cerveau s'engourdit, sa langue s'empâte, ses lèvres pendent et luisent comme la margelle usée d'un vieux puits... et elle est triste, triste à pleurer... Je ne puis tirer d'elle que de petites plaintes, de petits cris, de petits vagissements d'enfant... Cependant, hier soir, moins ivre qu'à l'ordinaire, elle me confie, au milieu de gémissements qui n'en finissent pas, qu'elle a peur d'être enceinte... Marianne enceinte!... Ça, par exemple, c'est le comble... Mon premier mouvement est de rire... Mais j'éprouve, bientôt, une douleur vive, quelque chose comme un coup de fouet au creux de l'estomac... Si c'était de Joseph que Marianne fût enceinte?... Je me rappelle que, le jour de mon entrée ici, j'ai tout de suite soupçonné qu'ils pussent coucher ensemble... Mais ce soupçon stupide, rien depuis ne l'a justifié; au contraire... Non, non, c'est impossible... Si Joseph avait eu des relations d'amour avec Marianne, je l'aurais su... je l'aurais flairé... Non, cela n'est pas... cela ne peut pas être... Et puis, Joseph est bien tropartistedans son genre... Je demande:

—Vous êtes sûre d'être enceinte, Marianne?

Marianne se tâte le ventre... ses gros doigts s'enfoncent, disparaissent dans les plis du ventre, comme dans un coussin de caoutchouc mal gonflé:

—Sûre?... Non... fait-elle... J'ai peur seulement.

—Et de qui pourriez-vous être enceinte, Marianne?

Elle hésite à répondre... puis, brusquement, avec une sorte de fierté, elle proclame:

—De Monsieur, donc!

Cette fois, j'ai failli étouffer de rire. Il ne manquait plus que ça à Monsieur... Ah! il est complet, Monsieur!... Marianne, qui croit que mon rire est de l'admiration, se met à rire, elle aussi...

—Oui... oui, de Monsieur!... répète-t-elle...

Mais comment se fait-il que je ne me sois aperçue de rien?... Comment!... Une telle chose, si comique, s'est passée, pour ainsi dire, sous mes yeux, et je n'en ai rien vu... rien soupçonné?... J'interroge Marianne, je la presse de questions... Et Marianne raconte avec complaisance, en se rengorgeant un peu:

—Il y a deux mois, Monsieur est entré dans la laverie où j'étais en train de laver la vaisselle du déjeuner. Il n'y avait pas longtemps que vous étiez arrivée ici... Et tenez, justement, Monsieur venait de causer avec vous, sur l'escalier. Quand il est entré dans la laverie, Monsieur faisait de grands gestes... soufflait très fort... avait les yeux rouges et hors la tête. J'ai cru qu'il allait tomber d'un coup de sang... Sans rien me dire, il s'est jeté sur moi, et j'ai bien vu de quoi il s'agissait... Monsieur, vous comprenez... je n'ai pas osé me défendre... Et puis, on a si peu d'occasions ici!... Ça m'a étonnée... mais ça m'a fait plaisir... Alors il est revenu, souvent... C'est un homme bien mignon... bien caressant...

—Bien cochon, hein, Marianne?

—Oh oui!... soupire-t-elle, les yeux pleins d'extase... Et bel homme!... Et tout!...

Sa grosse face molle continue de sourire bestialement... Et sous la camisole bleue débraillée, tachée de graisse et de charbon, ses deux seins se soulèvent, énormes, et roulent. Je lui demande encore:

—Êtes-vous contente au moins?

—Oui... je suis bien contente... réplique-t-elle. C'est-à-dire... je serais bien contente.. si j'étais certaine de ne pas être enceinte... A mon âge... ce serait trop triste!

Je la rassure de mon mieux... et elle accompagne chacune de mes paroles d'un hochement de tête... Puis elle ajoute:

—C'est égal... pour être plus tranquille... j'irai voir madame Gouin, demain...

J'éprouve une vraie pitié pour cette pauvre femme dont le cerveau est si noir, dont les idées sont si obscures... Ah! qu'elle est mélancolique et lamentable!... Et que va-t-il lui arriver aussi, à celle-là?... Chose extraordinaire, l'amour ne lui a pas donné un rayonnement... une grâce... Elle n'a pas ce halo de lumière que la volupté met autour des visages les plus laids... Elle est restée la même... lourde, molle et tassée... Et pourtant je suis presque heureuse que ce bonheur, qui a dû ranimer un peu sa grosse chair depuis si longtemps privée des caresses d'un homme, lui vienne de moi... Car, c'est après avoir excité ses désirs sur moi, que Monsieur est allé les assouvir, salement, sur cette triste créature... Je lui dis affectueusement.

—Il faut faire bien attention, Marianne... Si Madame vous surprenait, ce serait terrible...

—Oh il n'y a pas de danger!... s'écrie-t-elle... Monsieur ne vient que quand Madame est sortie... Il ne reste jamais bien longtemps... et lorsqu'il est content... il s'en va... Et puis, il y a la porte de la laverie qui donne sur la petite cour... et la porte de la petite cour... qui donne sur la venelle. Au moindre bruit, Monsieur peut s'enfuir, sans qu'on le voie... Et puis... qu'est-ce que vous voulez?... Si Madame nous surprenait... eh bien... voilà!

—Madame vous chasserait d'ici... ma pauvre Marianne...

—Eh bien, voilà!... répète-t-elle, en balançant sa tête à la manière d'une vieille ourse...

Après un silence cruel, durant lequel je viens d'évoquer ces deux êtres, ces deux pauvres êtres en amour, dans la laverie:

—Est-ce que Monsieur est tendre avec vous?...

—Bien sûr qu'il est tendre...

—Vous dit-il parfois des paroles gentilles?... Qu'est-ce qu'il vous dit?...

Et Marianne répond:

—Monsieur arrive... Il se jette sur moi, tout de suite... et puis il dit: «Ah! bougre!... Ah! bougre!» Et puis, il souffle... il souffle... Ah! il est bien mignon...

Je l'ai quittée le coeur un peu gros... Maintenant, je ne ris plus, je ne veux plus jamais rire de Marianne, et la pitié que j'ai d'elle devient un véritable et presque douloureux attendrissement.

Mais, c'est surtout sur moi que je m'attendris, je le sens bien. En rentrant dans ma chambre, je suis prise d'une sorte de honte et d'un grand découragement... Il ne faudrait jamais réfléchir sur l'amour. Comme l'amour est triste, au fond! Et qu'en reste-t-il? Du ridicule, de l'amertume, ou rien du tout... Que me reste-t-il, maintenant, de monsieur Jean dont la photographie se pavane, dans son cadre de peluche rouge, sur la cheminée? Rien, sinon cette déception que j'ai aimé un sans-coeur, un vaniteux, un imbécile... Est-ce que, vraiment, j'ai pu aimer ce bellâtre, avec sa face blanche et malsaine, ses côtelettes noires d'ordonnance, sa raie au milieu du front?... Cette photographie m'irrite... Je ne peux plus avoir devant moi, toujours, ces deux yeux si bêtes qui me regardent avec le même regard de larbin insolent et servile. Ah! non... Qu'elle aille retrouver les autres, au fond de ma malle, en attendant que je fasse de ce passé, de plus en plus détesté, un feu de joie et des cendres!...

Et je pense à Joseph... Où est-il à cette heure? Que fait-il? Songe-t-il seulement à moi? Il est, sans doute, dans le petit café. Il regarde, il discute, il prend des mesures, il se rend compte de l'effet que je produirai au comptoir derrière la glace, parmi l'éblouissement des verres et des bouteilles multicolores. Je voudrais connaître Cherbourg, ses rues, ses places, le port, afin de me représenter Joseph, allant, venant, conquérant la ville comme il m'a conquise. Je me tourne et me retourne dans mon lit, un peu fiévreuse. Ma pensée va de la forêt de Raillon à Cherbourg... du cadavre de Claire au petit café. Et, après une insomnie pénible, je finis par m'endormir avec l'image rude et sévère de Joseph dans les yeux, l'image immobile de Joseph qui se détache, là-bas, au loin, sur un fond noir, clapoteux, que traversent des mâtures blanches et des vergues rouges.

Aujourd'hui, dimanche, je suis allée, l'après-midi, dans la chambre de Joseph. Les deux chiens me suivent, empressés; ils ont l'air de me demander où est Joseph... Un petit lit de fer, une grande armoire, une sorte de commode basse, une table, deux chaises, tout cela en bois blanc; un porte-manteau qu'un rideau de lustrine verte, courant sur une tringle, préserve de la poussière, tel en est le mobilier. Si la chambre n'est pas luxueuse, elle est tenue avec un ordre, une propreté extrêmes. Elle a quelque chose de la rigidité, de l'austérité d'une cellule de moine dans un couvent. Aux murs peints à la chaux, entre les portraits de Déroulède et du général Mercier, des images saintes, non encadrées, des Vierges... une Adoration des Mages, un massacre des Innocents... une vue du Paradis... Au-dessus du lit, un grand crucifix de bois noir, servant de bénitier, et que barre un rameau de buis bénit...

Ça n'est pas très délicat, sans doute... je n'ai pu résister au désir violent de fouiller partout, dans l'espoir, vague d'ailleurs, de découvrir une partie des secrets de Joseph. Rien n'est mystérieux, dans cette chambre, rien ne s'y cache. C'est la chambre nue d'un homme qui n'a pas de secrets, dont la vie est pure, exempte de complications et d'événements... Les clés sont sur les meubles et sur les placards; pas un tiroir n'est fermé. Sur la table, des paquets de graines et un livre:Le Bon Jardinier... sur la cheminée, un paroissien dont les pages sont jaunies, et un petit carnet où sont copiées différentes recettes pour préparer l'encaustique, la bouillie bordelaise, et des dosages de nicotine, de sulfate de fer... Pas une lettre nulle part; pas même un livre de comptes. Nulle part, la moindre trace d'une correspondance d'affaires, de politique, de famille ou d'amour... Dans la commode, à côté de chaussures hors d'usage et de vieux becs d'arrosage, des tas de brochures, de nombreux numéros deLa Libre Parole. Sous le lit, des pièges à loirs et à rats... J'ai tout palpé, tout retourné, tout vidé, habits, matelas, linge et tiroirs. Il n'y a rien d'autre!... Dans l'armoire, rien n'est changé... elle est telle que je la laissai lorsque, voici huit jours, je la rangeai, en présence de Joseph. Est-il possible que Joseph n'ait rien?... Est-il possible qu'il lui manque, à ce point, ces mille petites choses intimes et familières, par où un homme révèle ses goûts, ses passions, ses pensées... un peu de ce qui domine sa vie?... Ah! si pourtant... Du fond du tiroir de la table je retire une boîte à cigares, enveloppée de papier, ficelée par un quadruple tour de cordes fortement nouées... A grand'peine, je dénoue les cordes, j'ouvre la boîte et je vois sur un lit d'ouate cinq médailles bénites, un petit crucifix d'argent, un chapelet à grains rouges... Toujours la religion!...

Ma perquisition finie, je sors de la chambre, avec l'irritation nerveuse de n'avoir rien trouvé de ce que je cherchais, rien appris de ce que je voulais connaître. Décidément, Joseph communique à tout ce qu'il touche son impénétrabilité... Les objets qu'il possède sont muets, comme sa bouche, intraversables comme ses yeux et comme son front... Le reste de la journée, j'ai eu devant moi, réellement devant moi, la figure de Joseph, énigmatique, ricanante et bourrue, tour à tour. Et il m'a semblé que je l'entendais me dire:

—Tu es bien avancée, petite maladroite, d'avoir été si curieuse... Ah!... tu peux regarder encore, tu peux fouiller dans mon linge, dans mes malles et dans mon âme... tu ne sauras jamais rien!...

Je ne veux plus penser à tout cela, je ne veux plus penser à Joseph... J'ai trop mal à la tête, et je crois que j'en deviendrais folle... Retournons à mes souvenirs...


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