XVI

Le surlendemain, Mme Paulhat-Durand me fit entrer cérémonieusement dans le bureau, et, après m'avoir examinée d'une façon un peu gênante, elle me dit:

—Mademoiselle Célestine... j'ai une bonne... très bonne place pour vous... Seulement, il faudrait aller en province... oh! pas très loin...

—En province?... Je n'y cours pas, vous savez...

La placeuse insista:

—On ne connaît pas la province... il y a d'excellentes places, en province...

—Oh! d'excellentes places... En voilà une blague! rectifiai-je... D'abord il n'y a pas de bonnes places, nulle part...

Mme Paulhat sourit, aimable et minaudière. Jamais je ne l'avais vue sourire ainsi:

—Je vous demande pardon, mademoiselle Célestine... Il n'y a pas de mauvaises places...

—Parbleu! je le sais bien... il n'y a que de mauvais maîtres...

—Non... que de mauvais domestiques... Voyons... Je vous donne des maisons, tout ce qu'il y a demeilleur, ce n'est pas de ma faute si vous n'y restez point...

Elle me regarda avec presque de l'amitié:

—D'autant que vous êtes très intelligente... Vous représentez... vous avez une jolie figure... une jolie taille... des mains charmantes, pas du tout abîmées par le travail... des yeux qui ne sont pas dans vos poches... Il pourrait vous arriver des choses heureuses... On ne sait pas toutes les choses heureuses qui pourraient vous arriver... avec de la conduite...

—Avec de l'inconduite... voulez-vous dire...

—Ça dépend des façons de voir... Moi, j'appelle ça de la conduite...

Elle s'amollissait... Peu à peu, son masque de dignité tombait... Je n'avais plus devant moi que l'ancienne femme de chambre, experte à toutes les canailleries... En ce moment, elle avait des yeux cochons, des gestes gras et mous, ce lapement en quelque sorte rituel de la bouche, qu'ont toutes les proxénètes et que j'avais observé aux lèvres de «Madame Rebecca Ranvet, Modes»... Elle répéta:

—Moi, j'appelle ça de la conduite.

—Ça, quoi? fis-je.

—Voyons, Mademoiselle... Vous n'êtes pas une débutante et vous connaissez la vie... On peut parler avec vous... Il s'agit d'un monsieur seul, déjà âgé... pas extrêmement loin de Paris... très riche... oui, enfin, assez riche... Vous tiendrez sa maison... quelque chose comme gouvernante... comprenez-vous?... Ce sont des places très délicates... très recherchées... d'un grand profit... Il y a là un avenir certain, pour une femme comme vous, intelligente comme vous, gentille comme vous... et qui aurait, je le répète, de la conduite...

C'était mon ambition... Bien des fois, j'avais bâti de merveilleux avenirs sur la toquade d'un vieux... et ce paradis rêvé était là, devant moi, qui souriait, qui m'appelait!... Par une inexplicable ironie de la vie... par une contradiction imbécile et dont je ne puis comprendre la cause, ce bonheur, tant de fois souhaité et qui s'offrait, enfin... je le refusai net.

—Un vieux polisson... oh non!... je sors d'en prendre... Et ils me dégoûtent trop les hommes, les vieux, les jeunes, et tous...

Mme Paulhat-Durand resta, quelques secondes, interdite... Elle ne s'attendait pas à cette sortie... Retrouvant son air digne, austère, qui mettait tant de distance entre la bourgeoise correcte qu'elle voulait être et la fille bohème que je suis, elle dit:

—Ah! ça, Mademoiselle... que croyez-vous donc?... pour qui me prenez-vous donc?... qu'imaginez-vous donc?

—Je n'imagine rien... Seulement, je vous répète que les hommes, j'en ai plein le dos... voilà!

—Savez-vous bien de qui vous parlez?... Ce monsieur, Mademoiselle, est un homme très respectable... Il est membre de la Société de Saint-Vincent-de-Paul... Il a été député royaliste, Mademoiselle...

J'éclatai de rire:

—Oui... oui... allez toujours!... Je les connais vos Saint-Vincent-de-Paul... et tous les saints du diable... et tous les députés... Non, merci!...

Brusquement, sans transition:

—Qu'est-ce que c'est au juste que votre vieux? demandai-je... Ma foi... un de plus... un de moins... ça n'est pas une affaire, après tout...

Mais Mme Paulhat-Durand ne se dérida pas. Elle déclara d'une voix ferme:

—Inutile, Mademoiselle... Vous n'êtes pas la femme sérieuse, la personne de confiance qu'il faut à ce monsieur. Je vous croyais plus convenable... Avec vous, on ne peut pas avoir de sécurité..

J'insistai longtemps... Elle fut inflexible. Et je rentrai dans l'antichambre, l'âme toute vague... Oh, cette antichambre si triste, si obscure, toujours la même!... Ces filles étalées, écrasées sur les banquettes... ce marché de viande humaine, promise aux voracités bourgeoises... ce flux de saletés et ce reflux de misères qui vous ramènent là, épaves dolentes, débris de naufrages, éternellement ballottés...

—Quel drôle de type, je fais!... pensai-je. Je désire des choses... des choses... des choses... quand je les crois irréalisables, et, sitôt qu'elles doivent se réaliser, qu'elles m'arrivent avec des formes précises... je n'en veux plus...

Dans ce refus, il y avait cela, certes, mais il y avait aussi un désir gamin d'humilier un peu Mme Paulhat-Durand... et une sorte de vengeance de la prendre, elle si méprisante et si hautaine, en flagrant délit de proxénétisme...

Je regrettai ce vieux qui, maintenant, avait, pour moi, toutes les séductions de l'inconnu, toutes les attirances d'un inaccessible idéal... Et je me plus à évoquer son image... un vieillard propret, avec des mains molles, un joli sourire dans sa face rose et rasée, et gai, et généreux, et bon enfant, pas trop passionné, pas aussi maniaque que M. Rabour, se laissant conduire par moi, comme un petit chien...

—Venez ici... Allons, venez ici...

Et il venait, caressant, frétillant, avec un bon regard de soumission.

—Faites le beau, maintenant...

Il faisait le beau, si drôle, tout droit sur son derrière, et les pattes de devant battant l'air...

—Oh! le bon toutou!

Je lui donnais du sucre... je caressais son échine soyeuse. Il ne me dégoûtait plus... et je songeais encore:

—Suis-je bête, tout de même!... Un bon chien-chien... un beau jardin... une belle maison... de l'argent, de la tranquillité, mon avenir assuré, avoir refusé tout cela!... et sans savoir pourquoi!... Et ne jamais savoir ce que je veux... et ne jamais vouloir ce que je désire!... Je me suis donnée à bien des hommes et, au fond, j'ai l'épouvante—pire que cela—le dégoût de l'homme, quand l'homme est loin de moi. Quand il est près de moi, je me laisse prendre aussi facilement qu'une poule malade... et je suis capable de toutes les folies. Je n'ai de résistance que contre les choses qui ne doivent pas arriver et les hommes que je ne connaîtrai jamais... Je crois bien que je ne serai jamais heureuse...

L'antichambre m'accablait... Il me venait de cette obscurité, de ce jour blafard, de ces créatures étalées, des idées de plus en plus lugubres... Quelque chose de lourd et d'irrémédiable planait au-dessus de moi... Sans attendre la fermeture du bureau, je partis le coeur gros, la gorge serrée... Dans l'escalier, je croisai M. Louis. S'accrochant à la rampe, il montait lentement, péniblement les marches... Nous nous regardâmes une seconde. Il ne me dit rien... moi non plus, je ne trouvai aucune parole... mais nos regards avaient tout dit... Ah! lui, aussi, n'était pas heureux... Je l'écoutai, un instant, monter les marches... puis je dégringolai l'escalier... Pauvre petit bougre!

Dans la rue je restai un moment étourdie... Je cherchai des yeux les recruteuses d'amour... le dos rond, la toilette noire de Mme Rebecca Ranvet, Modes... Ah! si je l'avais vue, je serais allée à elle, je me serais livrée à elle... Aucune n'était là... Des gens passaient, affairés, indifférents, qui ne faisaient point attention à ma détresse... Alors, je m'arrêtai chez un mastroquet, où j'achetai une bouteille d'eau-de-vie, et, après avoir flâné, toujours hébétée, la tête lourde, je rentrai à mon hôtel...

Vers le soir, tard, j'entendis qu'on frappait à ma porte. Je m'étais allongée, sur le lit, à moitié nue, stupéfiée par la boisson.

—Qui est là? criai-je.

—C'est moi...

—Qui toi?

—Le garçon...

Je me levai, les seins hors la chemise, les cheveux défaits et tombant sur mon épaule, et j'ouvris la porte:

—Que veux-tu?...

Le garçon sourit... C'était un grand gaillard, à cheveux roux, que j'avais plusieurs fois rencontré dans les escaliers... et qui me regardait toujours, avec d'étranges regards.

—Que veux-tu? répétai-je...

Le garçon sourit encore, embarrassé, et, roulant entre ses gros doigts le bas de son tablier bleu, taché de plaques d'huile, il bégaya:

—Mam'zelle... je...

Il considérait d'un air de morne désir, mes seins, mon ventre presque nu, ma chemise que la courbe des hanches arrêtait...

—Allons, entre... espèce de brute... criai-je tout à coup.

Et, le poussant dans ma chambre, je refermai la porte, violemment, sur nous deux...

Oh! misère de moi... On nous retrouva, le lendemain, ivres et vautrés sur le lit... dans quel état, mon Dieu!...

Le garçon fut renvoyé... Je n'ai jamais su son nom!

Je ne voudrais pas quitter le bureau de placement de Mme Paulhat-Durand sans donner un souvenir à un pauvre diable que j'y rencontrai. C'était un jardinier veuf depuis quatre mois et qui venait chercher une place. Parmi tant de figures lamentables qui passèrent là, je n'en vis pas une aussi triste que la sienne et qui semblât plus accablée par la vie. Sa femme était morte d'une fausse couche—d'une fausse couche?—la veille du jour où, après deux mois de misère, ils devaient, enfin, entré dans une propriété, elle comme basse-courière, lui comme jardinier. Soit malchance, soit lassitude et dégoût de vivre, il n'avait rien trouvé, depuis ce grand malheur; il n'avait même rien cherché... Et ce qui lui restait de petites économies avait vite fondu dans ce chômage. Quoiqu'il fût très défiant, j'étais parvenue à l'apprivoiser un peu... Je mets sous forme de récit impersonnel le drame si simple, si poignant qu'il me conta, un jour que, très émue par son infortune, je lui avais marqué plus d'intérêt et plus de pitié. Le voici.

Quand ils eurent visité les jardins, les terrasses, les serres et, à l'entrée du parc, la maison du jardinier, somptueusement vêtue de lierres, de bignones et de vignes vierges, ils revinrent l'âme en attente, l'âme en angoisse; lentement, sans se parler, vers la pelouse où la comtesse suivait, d'un regard d'amour, ses trois enfants qui, chevelures blondes, claires fanfreluches, chairs roses et heureuses, jouaient dans l'herbe, sous la surveillance de la gouvernante. A vingt pas, ils s'arrêtèrent respectueusement, l'homme la tête découverte, sa casquette à la main, la femme, timide sous son chapeau de paille noire, gênée dans son caraco de laine sombre, tortillant, pour se donner une contenance, la chaînette d'un petit sac de cuir. Très loin, le parc déroulait, entre d'épais massifs d'arbres, ses pelouses onduleuses.

—Voyons... approchez... dit la comtesse avec une encourageante bonté.

L'homme avait la figure brunie, la peau hâlée de soleil, de grosses mains noueuses, couleur de terre, le bout des doigts déformé et luisant par le frottement continu des outils. La femme était un peu pâle, d'une pâleur grise sous les taches de rousseur qui lui éclaboussaient le visage... un peu gauche aussi et très propre. Elle n'osait pas lever les yeux sur cette belle dame qui, tout à l'heure, allait l'examiner indiscrètement, l'accabler de questions torturantes, lui retourner l'âme et la chair, comme les autres... Et elle s'acharnait à regarder ce joli tableau des trois babies jouant dans l'herbe, avec des manières contenues et des grâces étudiées déjà...

Ils avancèrent, lentement, de quelques pas et tous les deux, d'un geste mécanique et simultané, ils se croisèrent les mains, sur le ventre.

—Eh bien?... demanda la comtesse... vous avez tout visité?

—Madame la comtesse est bien bonne... répondit l'homme... C'est très grand... c'est très beau... Oh! c'est une superbe propriété... Par exemple, il y a du travail...

—Et je suis très exigeante, je vous préviens, très juste... mais très exigeante. J'aime que tout soit tenu dans la perfection... Et des fleurs... des fleurs... des fleurs... toujours... partout... D'ailleurs, vous avez deux aides, l'été; un seul, l'hiver... C'est suffisant...

—Oh! répliqua l'homme... le travail ne me gêne pas. Tant plus il y en a, tant plus je suis content. J'aime mon métier... et je le connais... arbres... primeurs... mosaïques et tout... Pour ce qui est des fleurs... avec de bons bras... du goût, de l'eau... un bon paillis... et, sauf votre respect, madame la comtesse... beaucoup de fumier et d'engrais, on a ce qu'on veut...

Après une pause, il continua:

—Ma femme aussi est bien active... bien adroite... et elle a de l'administration... Elle n'a pas l'air fort, à la voir... mais elle est courageuse, jamais malade, et elle s'entend aux bêtes comme personne... Là, d'où nous venons, il y avait trois vaches... et deux cents poules... Ainsi!

La comtesse fit un signe de tête approbateur.

—Le logement vous plaît?

—Le logement aussi est très beau... C'est quasiment trop grand pour de petites gens comme nous... et nous n'avons pas assez de meubles pour le meubler... Mais on n'habite que ce qu'on habite, bien sûr... Et puis, c'est loin du château... Faut ça... Les maîtres n'aiment pas quand les jardiniers sont trop près... Et nous, on craint de gêner... De cette façon on est chacun chez soi... Ça vaut mieux pour tout le monde... Seulement...

L'homme hésita pris d'une timidité soudaine, devant ce qu'il avait à dire...

—Seulement... quoi?... interrogea la comtesse, après un silence qui augmenta la gêne de l'homme.

Celui-ci serra plus fort sa casquette, la tourna entre ses gros doigts, pesa davantage sur le sol, et, s'enhardissant:

—Eh bien, voilà! fit-il... Je voulais dire à madame la comtesse que les gages n'étaient pas assez forts pour la place. C'est trop court... Avec la meilleure volonté du monde, on ne pourra pas arriver... Madame la comtesse devrait donner un peu plus...

—Vous oubliez, mon ami, que vous êtes logé, chauffé, éclairé... que vous avez les légumes et les fruits... que je donne une douzaine d'oeufs par semaine et un litre de lait par jour... C'est énorme...

—Ah! madame la comtesse donne le lait et les oeufs?... Et elle éclaire?

Et, comme pour lui demander conseil, il regardait sa femme, tout en murmurant:

—Dame!... c'est quelque chose... On ne peut pas dire le contraire... ça n'est pas mauvais...

La femme balbutia:

—Pour sûr... ça aide un peu...

Puis, tremblante et embarrassée:

—Madame la comtesse donne aussi, sans doute, des étrennes au mois de janvier et à la Saint-Fiacre?

—Non, rien...

—C'est l'habitude, pourtant...

—Ça n'est pas la mienne...

A son tour, l'homme s'enquit:

—Et pour les belettes..., les fouines..., les putois?

—Rien, non plus... je vous laisse la peau!...

Cela fut dit d'un ton sec, net, après quoi il n'y avait plus à insister... Et, tout à coup:

—Ah! je vous préviens, une fois pour toutes, que je défends au jardinier de vendre ou de donner à quiconque des légumes. Je sais bien qu'il faut en faire trop pour en avoir assez... et que les trois quarts se perdent. Tant pis!... J'entends qu'en les laisse se perdre...

—Bien sûr... comme partout, quoi!...

—Ainsi, c'est entendu?... Depuis quand êtes-vous mariés?

—Depuis six ans... répondit la femme.

—Vous n'avez pas d'enfants?

—Nous avions une petite fille... Elle est morte!

—Ah! c'est bien... c'est très bien... approuva négligemment la comtesse... Mais vous êtes jeunes tous les deux... vous pouvez en avoir encore?

—On ne le souhaite guère, allez, madame la comtesse... Mais dame! on attrape ça plus facilement que cent écus de rente...

Les yeux de la comtesse étaient devenus sévères:

—Je dois encore vous prévenir que je ne veux pas, absolument pas d'enfants chez moi. S'il vous survenait un enfant, je me verrais forcée de vous renvoyer... tout de suite... Oh! pas d'enfants!... Cela crie, cela est partout, cela dévaste tout... cela fait peur aux chevaux et donne des épidémies... Non, non... pour rien au monde, je ne tolérerais un enfant chez moi... Ainsi, vous voilà prévenus... Arrangez-vous... prenez vos précautions...

A ce moment, l'un des enfants, qui était tombé, vint se réfugier en criant et se cacher dans la robe de sa mère... Celle-ci le prit dans ses bras, le berça avec des paroles gentilles, le câlina, l'embrassa tendrement, et le renvoya apaisé, souriant, avec les deux autres... La femme se sentit subitement le coeur bien gros... Elle crut qu'elle n'aurait pas la force de retenir ses larmes... Il n'y avait donc de joie, de tendresse, d'amour, de maternité que pour les riches?... Les enfants s'étaient remis à jouer sur la pelouse... Elle les détesta d'une haine sauvage, elle eût voulu les injurier, les battre, les tuer... injurier et battre aussi cette femme insolente et cruelle, cette mère égoïste qui venait de prononcer des paroles abominables, des paroles qui condamnaient à ne pas naître tout ce qui dormait d'humanité future, dans son ventre de pauvresse... Mais elle se contint, et elle dit simplement, sur un nouvel avertissement, plus autoritaire que les autres:

—On fera attention, madame la comtesse... on tâchera...

—C'est cela... car je ne saurais trop vous le répéter... C'est un principe chez moi... un principe avec lequel je ne transigerai jamais...

Et elle ajouta, avec une inflexion presque caressante dans la voix:

—D'ailleurs, croyez-moi... Quand on n'est pas riche... mieux vaut ne pas avoir d'enfants...

L'homme, pour plaire à sa future maîtresse, conclut:

—Bien sûr... bien sûr... Madame la comtesse parle bien...

Mais une haine était en lui. La lueur sombre et farouche, qui passa comme un éclair dans ses yeux, démentait la servilité forcée de ces dernières paroles... La comtesse ne vit point briller cette lueur de meurtre, car, instinctivement, elle avait le regard fixé sur le ventre de la femme, qu'elle venait de condamner à la stérilité ou à l'infanticide.

Le marché fut vite conclu. Elle fit ses recommandations, détailla minutieusement les services qu'elle attendait de ses nouveaux jardiniers, et, comme elle les congédiait d'un hautain sourire, elle dit sur un ton qui n'admettait pas de réplique:

—Je pense que vous avez des sentiments religieux... Ici, tout le monde va, le dimanche, à la messe et fait ses Pâques... J'y tiens absolument....

Ils s'en revinrent, sans se parler, très graves, très sombres. La route était poudreuse, la chaleur lourde et la pauvre femme marchait péniblement, tirait la jambe. Comme elle étouffait un peu, elle s'arrêta, posa son sac à terre et délaça son corset.

—Ouf!... fit-elle en aspirant de larges bouffées d'air...

Et son ventre, longtemps comprimé, se tendit, s'enfla, accusa la rondeur caractéristique, la tare de la maternité, le crime... Ils continuèrent leur chemin.

A quelques pas de là, sur la route, ils entrèrent dans une auberge et se firent servir un litre de vin.

—Pourquoi que tu n'a pas dit que j'étais enceinte? demanda la femme.

L'homme répondit:

—Tiens! pour qu'elle nous fiche à la porte, comme les trois autres...

—Aujourd'hui ou demain, va!...

Alors l'homme murmura entre ses dents:

—Si t'étais une femme... eh bien, tu irais, dès ce soir, chez la mère Hurlot... elle a des herbes!

Mais la femme se mit à pleurer... Et elle gémissait, dans ses larmes:

—Ne dis pas ça... ne dis pas ça... Ça porte malheur!

L'homme tapa sur la table, et il cria:

—Faut donc crever... nom de Dieu!...

Le malheur vint. Quatre jours après, la femme eut une fausse couche—une fausse couche?—et mourut en d'affreuses douleurs d'une péritonite.

Et quand l'homme eut terminé son récit, il me dit:

—Ainsi, me voilà tout seul, maintenant. Je n'ai plus de femme, plus d'enfant, plus rien. J'ai bien songé à me venger... oui, j'ai songé longtemps à tuer ces trois enfants qui jouaient sur la pelouse... Je ne suis pas méchant pourtant, je vous assure, et pourtant, les trois enfants de cette femme, je vous le jure, je les aurais étranglés avec une joie..., une joie!... Ah! oui... Et puis, je n'ai pas osé... Qu'est-ce que vous voulez? On a peur... on est lâche... on n'a de courage que pour souffrir!

24 novembre.

Aucune lettre de Joseph. Sachant combien il est prudent, je ne suis pas trop étonnée de son silence, mais j'en souffre un peu. Certes, Joseph n'ignore point qu'avant de nous être distribuées les lettres passent par Madame, et, sans doute, il ne veut pas s'exposer et m'exposer à ce qu'elles soient lues ou seulement que le fait qu'il m'écrive soit méchamment commenté par Madame. Pourtant, lui qui a tant de ressources dans l'esprit, j'aurais cru qu'il eût trouvé le moyen de me donner de ses nouvelles... Il doit rentrer demain matin. Rentrera-t-il?... Je ne suis pas sans inquiétudes... et mon cerveau marche, marche... Pourquoi aussi n'a-t-il pas voulu que je connusse son adresse à Cherbourg?... Mais je ne veux pas penser à tout cela qui me brise la tête et me donne la fièvre.

Ici, rien, sinon moins d'événements toujours et plus de silence encore. C'est le sacristain qui, par amitié, remplace Joseph. Chaque jour, ponctuellement, il vient faire le pansage des chevaux et surveiller les châssis. Impossible de lui tirer une seule parole. Il est plus muet, plus méfiant, plus louche d'allures que Joseph. Il est plus vulgaire aussi, et il n'a pas sa grandeur et sa force... Je le vois très peu et seulement quand j'ai un ordre à lui transmettre... Un drôle de type aussi, celui-là!... L'épicière m'a raconté qu'il avait, étant jeune, étudié pour être prêtre et qu'on l'avait chassé du séminaire à cause de son indélicatesse et de son immoralité.—Ne serait-ce pas lui qui a violé la petite Claire dans le bois?... Depuis, il a essayé un peu de tous les métiers. Tantôt pâtissier, tantôt chantre au lutrin, tantôt mercier ambulant, clerc de notaire, domestique, tambour de ville, adjudicataire du marché, employé chez l'huissier, il est depuis quatre ans sacristain. Sacristain, c'est être encore un peu curé. Il a, du reste, toutes les manières visqueuses et rampantes des cloportes ecclésiastiques... Bien sûr qu'il ne doit pas reculer devant les plus sales besognes... Joseph a le tort d'en faire son ami... Mais est-il son ami?... N'est-il pas plutôt son complice?

Madame a la migraine... Il paraît que cela lui arrive régulièrement tous les trois mois. Durant deux jours, elle reste enfermée, rideaux tirés, sans lumière, dans sa chambre où seule Marianne a le droit de pénétrer... Elle ne veut pas de moi... La maladie de Madame, c'est du bon temps pour Monsieur... Monsieur en profite... Il ne quitte plus la cuisine... Tantôt, je l'ai surpris qui en sortait, la face très rouge, la culotte encore toute déboutonnée. Ah! je voudrais bien les voir, Marianne et lui... Cela doit vous dégoûter de l'amour pour jamais...

Le capitaine Mauger qui ne me parle plus et me lance, derrière la haie, des regards furieux, s'est remis avec sa famille, du moins avec l'une de ses nièces, qui est venue s'installer chez lui... Elle n'est pas mal: une grande blonde, avec un nez trop long, mais fraîche et bien faite... Au dire des gens, c'est elle qui tiendra la maison et qui remplacera Rose dans le lit du capitaine. De cette façon, les saletés ne sortiront plus de la famille.

Quant à Mme Gouin, la mort de Rose aurait pu être un coup pour ses matinées du dimanche. Elle a compris qu'elle ne pouvait pas rester sans un grand premier rôle. Maintenant, c'est cette peste de mercière qui mène le branle des potins et qui se charge d'entretenir les filles du Mesnil-Roy dans l'admiration et dans la propagande des talents clandestins de cette infâme épicière. Hier dimanche, je suis allée chez elle. C'était fort brillant... toutes étaient là. On y a très peu parlé de Rose, et quand j'ai raconté l'histoire des testaments, ç'a été un éclat de rire général. Ah! le capitaine avait raison quand il me disait: «Tout se remplace.»... Mais la mercière n'a pas l'autorité de Rose, car c'est une femme sur qui, au point de vue des moeurs, il n'y a malheureusement rien à dire.

Avec quelle hâte j'attends Joseph!... Avec quelle impatience nerveuse j'attends le moment de savoir ce que je dois espérer ou craindre de la destinée!... Je ne puis plus vivre ainsi. Jamais je n'ai été autant écoeurée de cette existence médiocre que je mène, de ces gens que je sers, de tout ce milieu de mornes fantoches où, de jour en jour, je m'abêtis davantage. Si je n'avais, pour me soutenir, l'étrange sentiment, qui donne à ma vie actuelle un intérêt nouveau et puissant, je crois que je ne tarderais pas à sombrer, moi aussi, dans cet abîme de sottises et de vilenies que je vois s'élargir de plus en plus autour de moi... Ah! que Joseph réussisse ou non, qu'il change ou ne change pas d'idée sur moi, ma résolution est prise; je ne veux plus rester ici... Encore quelques heures, encore toute une nuit d'anxiété... et je serai enfin fixée sur mon avenir.

Cette nuit, je vais la passer à remuer encore d'anciens souvenirs, pour la dernière fois peut-être. C'est le seul moyen que j'aie de ne pas trop penser aux inquiétudes du présent, de ne pas trop me casser la tête aux chimères de demain. Au fond, ces souvenirs m'amusent, et ils renforcent mon mépris. Quelles singulières et monotones figures, tout de même, j'ai rencontrées sur ma route de servage!... Quand je les revois, par la pensée, elles ne me font pas l'effet d'être réellement vivantes. Elles ne vivent, du moins, elles ne donnent l'illusion de vivre, que par leurs vices... Enlevez-leur ces vices qui les soutiennent comme les bandelettes soutiennent les momies... et ce ne sont même plus des fantômes, ce n'est plus que de la poussière, de la cendre... de la mort..

Ah! par exemple, c'était une fameuse maison celle où, quelques jours après avoir refusé d'aller chez le vieux monsieur de province, je fus adressée, avec toutes sortes de références admirables, par Mme Paulhat-Durand. Des maîtres tout jeunes, sans bêtes ni enfants, un intérieur mal tenu, sous le chic apparent des meubles et la lourde somptuosité des décors... Du luxe et plus encore de coulage... Un simple coup d'oeil en entrant et j'avais vu tout cela... j'avais vu, parfaitement vu, à qui j'avais affaire. C'était le rêve, quoi! J'allais donc oublier là toutes mes misères, et M. Xavier que j'avais souvent encore dans la peau, la petite canaille... et les bonnes soeurs de Neuilly... et les stations crevantes dans l'antichambre du bureau de placement, et les longs jours d'angoisse et les longues nuits de solitude ou de crapule...

J'allais donc m'arranger une existence douce, de travail facile et de profits certains. Tout heureuse de ce changement, je me promis de corriger les fantaisies trop vives de mon caractère, de réprimer les élans fougueux de ma franchise, afin de rester longtemps, longtemps, dans cette place. En un clin d'oeil, mes idées noires disparurent et ma haine des bourgeois, comme par enchantement, s'envola. Je redevins d'une gaieté folle et trépidante, et, reprise d'un violent amour de la vie, je trouvai que les maîtres ont du bon, quelquefois... Le personnel n'était pas nombreux, mais de choix: une cuisinière, un valet de chambre, un vieux maître d'hôtel et moi... Il n'y avait pas de cocher, les maîtres ayant, depuis peu, supprimé l'écurie et se servant de voitures de grande remise... Nous fûmes amis tout de suite. Le soir même, ils arrosèrent ma bienvenue d'une bouteille de vin de Champagne.

—Mazette!... fis-je en battant des mains... on se met bien, ici.

Le valet de chambre sourit, agita en l'air musicalement un trousseau de clés. Il avait les clés de la cave; il avait les clés de tout. C'était l'homme de confiance de la maison...

—Vous me les prêterez, dites? demandai-je, en manière de rigolade.

Il répondit, en me décochant un regard tendre:

—Oui, si vous êtes chouette avec Bibi... Il faudra être chouette avec Bibi...

Ah! c'était un chic homme et qui savait parler aux femmes... Il s'appelait William... Quel joli nom!...

Durant le repas qui se prolongea, le vieux maître d'hôtel ne dit pas un mot, but beaucoup, mangea beaucoup. On ne faisait pas attention à lui, et il semblait un peu gâteux. Quant à William, il se montra charmant, galant, empressé, me fit sous la table des agaceries délicates, m'offrit, au café, des cigarettes russes dont il avait ses poches pleines... Puis m'attirant vers lui—j'étais un peu étourdie par le tabac, un peu grise aussi et toute défrisée—il m'assit sur ses genoux, et me souffla dans l'oreille des choses d'un raide... Ah! ce qu'il était effronté!

Eugénie, la cuisinière, ne paraissait pas scandalisée de ces propos et de ces jeux. Inquiète, rêveuse, elle tendait sans cesse le cou vers la porte, dressait l'oreille au moindre bruit comme si elle eût attendu quelqu'un et, l'oeil tout vague, elle lampait, coup sur coup, de pleins verres de vin... C'était une femme d'environ quarante-cinq ans, avec une forte poitrine, une bouche large aux lèvres charnues, sensuelles, des yeux langoureux et passionnés, un air de grande bonté triste. Enfin, du dehors, on frappa quelques coups discrets à la porte de service. Le visage d'Eugénie s'illumina; elle se leva d'un bond, alla ouvrir... Je voulus reprendre une position plus convenable, n'étant pas au fait des habitudes de l'office, mais William m'enlaça plus fort, et me retint contre lui, d'une solide étreinte...

—Ce n'est rien, fit-il, calmement... c'est le petit.

Pendant ce temps, un jeune homme entrait, presque un enfant. Très mince, très blond, très blanc de peau, sous une ombre de barbe—dix-huit ans à peine—, il était joli comme un amour. Il portait un veston tout neuf, élégant, qui dessinait son buste svelte et gracile, une cravate rose... C'était le fils des concierges de la maison voisine. Il venait, paraît-il, tous les soirs... Eugénie l'adorait, en était folle. Chaque jour, elle mettait de côté, dans un grand panier, des soupières pleines de bouillon, de belles tranches de viande, des bouteilles de vin, de gros fruits et des gâteaux que le petit emportait à ses parents.

—Pourquoi viens-tu si tard, ce soir? demanda Eugénie.

Le petit s'excusa d'une voix traînante:

—A fallu que j'garde la loge... maman faisait une course...

—Ta mère... ta mère... Ah! mauvais sujet, est-ce vrai au moins?...

Elle soupira et, ses yeux dans les yeux de l'enfant, les deux mains appuyées à ses épaules, elle débita d'un ton dolent:

—Quand tu tardes à venir, j'ai toujours peur de quelque chose. Je ne veux pas que tu te mettes en retard, mon chéri... Tu diras à ta mère que si cela continue... eh bien, je ne te donnerai plus rien... pour elle...

Puis, les narines frémissantes, le corps tout entier secoué d'un frisson:

—Que tu es joli, mon amour!... Oh! ta petite frimousse... ta petite frimousse... Je ne veux pas que les autres en aient... Pourquoi n'as-tu pas mis tes beaux souliers jaunes?... Je veux que tu sois joli de partout, quand tu viens... Et ces yeux-là... ces grands yeux polissons, petit brigand?... Ah! je parie qu'ils ont encore regardé une autre femme! Et ta bouche... ta bouche!... qu'est-ce qu'elle a fait cette bouche-là!...

Il la rassura, souriant, se dandinant sur ses hanches frêles...

—Dieu non!... ça, je t'assure, Nini... c'est pas une blague... maman faisait une course... là... vrai!

Eugénie répéta, à plusieurs reprises:

—Ah! mauvais sujet... mauvais sujet... je ne veux pas que tu regardes les autres femmes... Ta petite frimousse pour moi, ta petite bouche, pour moi... tes grands yeux pour moi!... Tu m'aimes bien, dis?...

—Oh! oui... Pour sûr...

—Dis le encore...

—Ah! pour sûr!...

Elle lui sauta au cou, et, la gorge haletante, bégayant des mots d'amour, elle l'entraîna dans la pièce voisine.

William me dit:

—Ce qu'elle en pince!... Et ce qu'il lui coûte gros, ce gamin... La semaine dernière, elle l'a encore habillé tout à neuf. C'est pas vous qui m'aimeriez comme ça!...

Cette scène m'avait profondément émue, et tout de suite je vouai à la pauvre Eugénie une amitié de soeur... Ce gamin ressemblait à M. Xavier... Du moins, entre ces deux jolis êtres de pourriture, il y avait une similitude morale. Et ce rapprochement me rendit triste, oh! triste, infiniment. Je me revis dans la chambre de M. Xavier, le soir où je lui donnai les quatre-vingt-dix francs... Oh! ta petite frimousse, ta petite bouche, tes grands yeux!... C'étaient les mêmes yeux froids et cruels, la même ondulation du corps... c'était le même vice qui brillait à ses prunelles et donnait au baiser de ses lèvres quelque chose d'engourdissant, comme un poison...

Je me dégageai des bras de William, devenu de plus en plus entreprenant:

—Non... lui dis-je, un peu sèchement... pas ce soir...

—Mais tu avais promis d'être chouette avec Bibi?...

—Pas ce soir...

Et, m'arrachant à son étreinte, j'arrangeai un peu le désordre de mes cheveux, le chiffonnement de mes jupes, et je dis:

—Ah! bien, tout de même!... ça ne traîne pas avec vous...

Naturellement, je ne voulus rien changer aux habitudes de la maison, dans le service. William faisait le ménage, à la va comme je te pousse. Un coup de balai par-ci, de plumeau par-là... ça y était. Le reste du temps, il bavardait, fouillait les tiroirs, les armoires, lisait les lettres qui, d'ailleurs, traînaient de tous les côtés et dans tous les coins. Je fis comme lui. Je laissai s'accumuler la poussière sur et sous les meubles, et je me gardai bien de rien toucher au désordre des salons et des chambres. A la place des maîtres, moi, j'aurais eu honte de vivre dans un intérieur pareillement torchonné. Mais ils ne savaient pas commander, et, timides, redoutant les scènes, ils n'osaient jamais rien dire. Si, parfois, à la suite d'un manquement trop visible ou trop gênant, ils se hasardaient jusqu'à balbutier: «Il me semble que vous n'avez pas fait ceci ou cela», nous n'avions qu'à répondre sur un ton où la fermeté n'excluait pas l'insolence: «Je demande bien pardon à Madame... Madame se trompe... Et si Madame n'est pas contente...» Alors, ils n'insistaient plus et tout était dit... Jamais je n'ai rencontré, dans ma vie, des maîtres ayant moins d'autorité sur leurs domestiques, et plus godiches!... Vrai, on n'est passerins, comme ils l'étaient...

Il faut rendre à William cette justice qu'il avait su mettre les choses sur un bon pied dans la boîte. William avait une passion, commune a beaucoup de gens de service: les courses. Il connaissait tous les jockeys, tous les entraîneurs, tous les bookmakers, et aussi quelques gentilshommes très galbeux, des barons, des vicomtes, qui lui montraient une certaine amitié, sachant qu'il possédait, de temps à autre, des tuyaux épatants... Cette passion qui, pour être entretenue et satisfaite, demande des sorties nombreuses et des déplacements suburbains, ne s'accorde pas avec un métier peu libre et sédentaire, comme est celui de valet de chambre. Or, William avait réglé sa vie ainsi: après le déjeuner, il s'habillait et sortait... Ce qu'il était chic avec son pantalon à carreaux noirs et blancs, ses bottines vernies, son pardessus mastic et ses chapeaux... Oh! les chapeaux de William, des chapeaux couleur d'eau profonde, où les ciels, les arbres, les rues, les fleuves, les foules, les hippodromes se succédaient en prodigieux reflets!... Il ne rentrait qu'à l'heure d'habiller son maître, et, le soir, après le dîner, souvent, il repartait ayant, disait-il, d'importants rendez-vous, avec des Anglais. Je ne le revoyais que la nuit, très tard, un peu ivre de cocktail, toujours... Toutes les semaines, il invitait des amis à dîner, des cochers, des valets de chambre, des gens de courses, ceux-ci, comiques et macabres avec leurs jambes torses, leurs genoux difformes, leur aspect de crapuleux cynisme et de sexe ambigu. Ils parlaient chevaux, turf, femmes, racontaient sur leurs maîtres des histoires sinistres—à les entendre, ils étaient tous pédérastes—puis, quand le vin exaltait les cerveaux, ils s'attaquaient à la politique... William y était d'une intransigeance superbe et d'une terrible violence réactionnaire.

—Moi, mon homme, criait-il... c'est Cassagnac... Un rude gars, Cassagnac... un luron... un lapin!... Ils en ont peur... Ce qu'il écrit, celui-là... c'est tapé!... Oui, qu'ils se frottent à ce lapin-là, les sales canailles!...

Et, tout à coup, au plus fort du bruit, Eugénie se levait, plus pâle et les yeux brillants, bondissait vers la porte. Le petit entrait, sa jolie figure étonnée de ces gens inaccoutumés, de ces bouteilles vidées, du pillage effréné de la table. Eugénie avait réservé pour lui un verre de champagne et une assiette de friandises... Puis, tous les deux, ils disparaissaient dans la pièce voisine...

—Oh! ta petite frimousse... ta petite bouche... tes grands yeux!...

Ce soir-là, le panier des parents contenait des parts plus larges et meilleures. Il fallait bien qu'ils profitassent de la fête, ces braves gens...

Un jour, comme le petit tardait, un gros cocher, cynique et voleur, qui était de toutes ces fêtes, voyant Eugénie inquiète... lui dit:

—Vous tarabustez-donc pas... Elle va venir tout à l'heure, votre tapette.

Eugénie se leva, frémissante et grondante:

—Qu'est-ce que vous avez dit, vous?... Une tapette... ce chérubin?... Répétez-voir un peu?... Et quand même... si ça lui fait plaisir à cet enfant... Il est assez joli pour ça... il est assez joli pour tout... vous savez?

—Bien sûr, une tapette... répliqua le cocher, dans un rire gras... allez-donc demander ça au comte Hurot, là, à deux pas, dans la rue Marb...

Il n'eut pas le temps d'achever... Un soufflet retentissant lui coupa la parole...

A ce moment, le petit apparut derrière la porte... Eugénie courut à lui...

—Ah! mon chéri... mon amour... viens vite... ne reste pas avec ces voyous-là...

Je crois tout de même que le gros cocher avait raison.

William me parlait souvent d'Edgar, le célèbre piqueur du baron de Borgsheim. Il était fier de le connaître, l'admirait presque autant que Cassagnac. Edgar et Cassagnac, tels étaient les deux grands enthousiasmes de sa vie... Je crois qu'il eût été dangereux d'en plaisanter et même d'en discuter avec lui... Quand il rentrait, la nuit, tard, William s'excusait en me disant: «J'étais avec Edgar.» Il semblait que d'être avec Edgar, cela vous constituât non seulement une excuse, mais une gloire.

—Pourquoi ne l'amènes-tu pas dîner, que je le voie, ton fameux Edgar?... demandai-je un jour.

William fut scandalisé de cette idée... et il affirma, avec hauteur:

—Ah! ça!... est-ce que tu t'imagines qu'Edgar voudrait dîner avec de simples domestiques?

C'est d'Edgar que William tenait cette méthode incomparable de lustrer ses chapeaux... Une fois, aux courses d'Auteuil, Edgar fut abordé par le jeune marquis de Plérin.

—Voyons, Edgar, supplia le marquis... comment obtenez-vous vos chapeaux?...

—Mes chapeaux, monsieur le marquis?... répondit Edgar, flatté, car le jeune Plérin, voleur aux courses et tricheur au jeu, était alors une des personnalités les plus fameuses du monde parisien... C'est très simple... seulement, c'est comme le gagnant, il faut le savoir... Eh bien, voici... Tous les matins, je fais courir mon valet de chambre pendant un quart d'heure... Il sue, n'est-ce pas?... Et la sueur, ça contient de l'huile... Alors, avec un foulard de soie très fine, il recueille la sueur de son front, et il lustre mes chapeaux avec... Ensuite, le coup de fer... Mais il faut un homme propre et sain... de préférence un châtain... car les blonds sentent fort quelquefois... et toutes les sueurs ne conviennent pas... L'année dernière, j'ai donné la recette au prince de Galles...

Et, comme le jeune marquis de Plérin remerciait Edgar, lui serrait la main à la dérobée, celui-ci ajouta confidentiellement:

—Prenez Baladeur à 7/1... C'est le gagnant, monsieur le marquis...

J'avais fini—c'est rigolo, vraiment, quand j'y pense—par me sentir flattée, moi aussi, d'une telle relation pour William... Pour moi aussi, Edgar, c'était alors quelque chose d'admirable et d'inaccessible, comme l'Empereur d'Allemagne... Victor Hugo... Paul Bourget... est-ce que je sais?... C'est pourquoi je crois bien faire en fixant, d'après tout ce que me raconta William, cette physionomie plus qu'illustre: historique.

Edgar est né à Londres, dans l'effroi d'un bouge, entre deux hoquets de whisky. Tout gamin, il a vagabondé, mendié, volé, connu la prison. Plus tard, comme il avait les difformités physiques requises et les plus crapuleux instincts, on l'a racolé pour en faire un groom... D'antichambre en écurie, frotté à toutes les roublardises, à toutes les rapacités, à tous les vices des domesticités de grande maison, il est passélad, au haras d'Eaton. Et il s'est pavané avec la toque écossaise, le gilet à rayures jaunes et noires, et la culotte claire, bouffante aux cuisses, collante aux mollets, et qui fait aux genoux des plis en forme de vis. A peine adulte, il ressemble à un vieux petit homme, grêle de membres, la face plissée, rouge aux pommettes, jaune aux tempes, la bouche usée et grimaçante, les cheveux rares, ramenés au-dessus de l'oreille, en volute graisseuse. Dans une société qui se pâme aux odeurs du crottin, Edgar est déjà quelqu'un de moins anonyme qu'un ouvrier ou un paysan; presque un gentleman.

A Eaton, il apprend à fond son métier. Il sait comment il faut panser un cheval de luxe, comment il faut le soigner, quand il est malade, quelles toilettes minutieuses et compliquées, différentes selon la couleur de la robe, lui conviennent; il sait le secret des lavages intimes, les polissages raffinés, les pédicurages savants, les maquillages ingénieux, par quoi valent et s'embellissent les bêtes de course, comme les bêtes d'amour... Dans les bars, il connaît des jockeys considérables, de célèbres entraîneurs et des baronnets ventrus, des ducs filous et voyous qui sont lacrèmede ce fumier et lafleurde ce crottin... Edgar eût souhaité devenir jockey, car il suppute déjà tout ce qu'il y a de tours à jouer et d'affaires à faire. Mais il a grandi. Si ses jambes sont restées maigres et arquées, son estomac s'est développé et son ventre bedonne... Il a trop de poids. Ne pouvant endosser la casaque du jockey, il se décide à revêtir la livrée du cocher...

Aujourd'hui, Edgar a quarante-trois ans. Il est des cinq ou six piqueurs anglais, italiens et français dont on parle dans le monde élégant avec émerveillement... Son nom triomphe dans les journaux de sport, même dans les échos des gazettes mondaines et littéraires. Le baron de Borgsheim, son maître actuel, est fier de lui, plus fier de lui que d'une opération financière qui aurait coûté la ruine de cent mille concierges. Il dit: «Mon piqueur!», en se rengorgeant sur un ton de supériorité définitive, comme un collectionneur de tableaux, dirait: «Mes Rubens!» Et, de fait, il a raison d'être fier, l'heureux baron, car, depuis qu'il possède Edgar, il a beaucoup gagné en illustration et en respectabilité... Edgar lui a valu l'entrée de salons intransigeants, longtemps convoités... Par Edgar, il a enfin vaincu toutes les résistances mondaines contre sa race... Au club, il est question de la fameuse «victoire du baron sur l'Angleterre». Les Anglais nous, ont pris l'Égypte... mais le baron a pris Edgar aux Anglais... et cela rétablit l'équilibre... Il eût conquis les Indes qu'il n'eût pas été davantage acclamé... Cette admiration ne va pas, cependant, sans une forte jalousie. On voudrait lui ravir Edgar, et ce sont, autour de ce dernier, des intrigues, des machinations corruptrices, des flirts, comme autour d'une belle femme. Quant aux journaux, en leur enthousiasme respectueux, ils en sont arrivés à ne plus savoir exactement lequel, d'Edgar ou du baron, est l'admirable piqueur ou l'admirable financier... Tous les deux, ils les confondent dans les mutuelles gloires d'une même apothéose.

Pour peu que vous ayez été curieux de traverser les foules aristocratiques, vous avez certainement rencontré Edgar, qui en est une des ordinaires et plus précieuses parures. C'est un homme de taille moyenne, très laid, d'une laideur comique d'Anglais, et dont le nez démesurément long a des courbes doublement royales et qui oscillent entre la courbe sémitique et la courbe bourbonienne... Les lèvres, très courtes et retroussées, montrent, entre les dents gâtées, des trous noirs. Son teint s'est éclairci dans la gamme des jaunes, relevé aux pommettes de quelques hachures de laque vive. Sans être obèse, comme les majestueux cochers de l'ancien jeu, il est maintenant doué d'un embonpoint confortable et régulier, qui rembourre de graisse les exostoses canailles de son ossature. Et il marche, le buste légèrement penché en avant, l'échine sautillante, les coudes écartés à l'angle réglementaire. Dédaigneux de suivre la mode, jaloux plutôt de l'imposer, il est vêtu richement et fantaisistement. Il a des redingotes bleues, à revers de moire, ultra-collantes, trop neuves; des pantalons de coupe anglaise, trop clairs; des cravates trop blanches, des bijoux trop gros, des mouchoirs trop parfumés, des bottines trop vernies, des chapeaux trop luisants... Combien longtemps les jeunes gommeux envièrent-ils à Edgar l'insolite et fulgurant éclat de ses couvre-chefs!

A huit heures le matin, en petit chapeau rond, en pardessus mastic aussi court qu'un veston, une énorme rose jaune à sa boutonnière, Edgar descend de son automobile, devant l'hôtel du baron. Le pansage vient de finir. Après avoir jeté sur la cour un regard de mauvaise humeur, il entre dans l'écurie et commence son inspection, suivi des palefreniers, inquiets et respectueux... Rien n'échappe à son oeil soupçonneux et oblique: un seau pas à sa place, une tache aux chaînes d'acier, une éraillure sur les argents et les cuivres... Et il grogne, s'emporte, menace, la voix pituitaire, les bronches encore graillonnantes du Champagne mal cuvé de la veille. Il pénètre dans chaque box, et passe sa main, gantée de gants blancs, à travers la crinière des chevaux, sur l'encolure, le ventre, les jambes. A la moindre trace de salissure sur les gants, il bourre les palefreniers; c'est un flot de mots orduriers, de jurons outrageants, une tempête de gestes furibonds. Ensuite, il examine minutieusement le sabot des chevaux, flaire l'avoine dans le marbre des mangeoires, éprouve la litière, étudie longuement la forme, la couleur et la densité du crottin, qu'il ne trouve jamais à son goût.

—Est-ce du crottin, ça, nom de Dieu?... Du crottin de cheval de fiacre, oui... Que j'en revoie demain de semblable, et je vous le ferai avaler, bougres de saligauds!...

Parfois, le baron, heureux de causer avec son piqueur, apparaît. A peine si Edgar s'aperçoit de la présence de son maître. Aux interrogations, d'ailleurs timides, il répond par des mots brefs, hargneux. Jamais il ne dit: «Monsieur le baron». C'est le baron, au contraire, qui serait tenté de dire: «Monsieur le cocher!» Dans la crainte d'irriter Edgar, il ne reste pas longtemps, et se retire discrètement.

La revue des écuries, des remises, des selleries terminée, ses ordres donnés sur un ton de commandement militaire, Edgar remonte en son automobile et file rapidement vers les Champs-Élysées où il fait d'abord une courte station, en un petit bar, parmi des gens de courses, destipstersau museau de fouine, qui lui coulent dans l'oreille des mots mystérieux et lui montrent des dépêches confidentielles. Le reste de la matinée est consacré en visites chez les fournisseurs, pour les commandes à renouveler, les commissions à toucher, et chez les marchands de chevaux où s'engagent des colloques dans le genre de celui-ci:

—Eh bien, master Edgar?

—Eh bien, master Poolny?

—J'ai acheteur pour l'attelage bai du baron.

—Il n'est pas à vendre...

—Cinquante livres pour vous...

—Non.

—Cent livres, master Edgar.

—On verra, master Poolny...

—Ce n'est pas tout, master Edgar.

—Quoi encore, master Poolny?

—J'ai deux magnifiques alezans, pour le baron...

—Nous n'en avons pas besoin.

—Cinquante livres pour vous.

—Non.

—Cent livres, master Edgar.

—On verra, master Poolny!

Huit jours après, Edgar a détraqué comme il convient, ni trop, ni trop peu, l'attelage bai du baron, puis ayant démontré à celui-ci qu'il est urgent de s'en débarrasser, vend l'attelage bai à Poolny lequel vend à Edgar les deux magnifiques alezans. Poolny en sera quitte pour mettre, pendant trois mois, à l'herbage, l'attelage bai qu'il revendra, peut-être, deux ans après, au baron.

A midi, le service d'Edgar est fini. Il rentre, pour déjeuner, dans son appartement de la rue Euler, car il n'habite pas chez le baron, et ne le conduit jamais. Rue Euler, c'est un rez-de-chaussée écrasé de peluches brodées, aux tons fracassants, orné sur les murs de lithographies anglaises: chasses, steeples, cracks célèbres, portraits variés du prince de Galles, dont un avec une dédicace. Et ce sont des cannes, des whips, des fouets de chasse, des étriers, des mors, des trompes de mail, arrangés en panoplie, au centre de laquelle, entre deux frontons dorés, se dresse le buste énorme de la reine Victoria, en terre cuite polychrome et loyaliste. Libre de soucis, étranglé dans ses redingotes bleues, le chef couvert de son phare irradiant, Edgar vaque, alors, toute la journée, à ses affaires et à ses plaisirs. Ses affaires sont nombreuses, car il commandite un caissier de cercle, un bookmaker, un photographe hippique, et il possède trois chevaux, à l'entraînement, près de Chantilly. Ses plaisirs, non plus, ne chôment pas, et les petites dames les plus célèbres connaissent le chemin de la rue Euler, où elles savent que, dans les moments de dèche, il y aura toujours, pour elles, un thé servi et cinq louis prêts.

Le soir, après s'être montré aux Ambassadeurs, au Cirque, à l'Olympia, très correct sous son frac à revers de soie, Edgar se rend chez l'Ancien, et il se soûle longuement, en compagnie de cochers qui se donnent des airs de gentlemen, et de gentlemen qui se donnent des airs de cochers...

Et chaque fois que William me racontait une de ces histoires, il concluait, émerveillé:

—Ah! cet Edgar, on peut dire vraiment que c'est un homme, celui-là!...

Mes maîtres appartenaient à ce qu'on est convenu d'appeler le grand monde parisien; c'est-à-dire que Monsieur était noble et sans le sou, et qu'on ne savait pas exactement d'où sortait Madame. Bien des histoires, toutes plus pénibles les unes que les autres, couraient sur ses origines. William, très au courant des potins de la haute société, prétendait que Madame était la fille d'un ancien cocher et d'une ancienne femme de chambre, lesquels, à force de grattes et de mauvaise conduite, réunirent un petit capital, s'établirent usuriers en un quartier perdu de Paris, et gagnèrent rapidement, en prêtant de l'argent, principalement aux cocottes et aux gens de maison, une grosse fortune. Des veinards, quoi!...

Au vrai, Madame, malgré son apparente élégance et sa très jolie figure, avait de drôles de manières, des habitudes canailles qui me désobligeaient fort. Elle aimait le boeuf bouilli et le lard aux choux, la sale... et, comme les cochers de fiacre, son régal était de verser du vin rouge dans son potage. J'en avais honte pour elle... Souvent, dans ses querelles avec Monsieur, elle s'oubliait jusqu'à crier: «Merde!» En ces moments-là, la colère remuait, au fond de son être mal nettoyé par un trop récent luxe, les persistantes boues familiales, et faisait monter à ses lèvres, ainsi qu'une malpropre écume, des mots... ah! des mots que moi, qui ne suis pas une dame, je regrette souvent d'avoir prononcés... Mais voilà... on ne s'imagine pas combien il y a de femmes, avec des bouches d'anges, des yeux d'étoiles et des robes de trois mille francs, qui, chez elles, sont grossières de langage, ordurières de gestes, et dégoûtantes à force de vulgarité... de vraies pierreuses!...

—Les grandes dames, disait William, c'est comme les sauces des meilleures cuisines, il ne faut pas voir comment ça se fabrique... Ça vous empêcherait de coucher avec...

William avait de ces aphorismes désenchantés. Et comme c'était, tout de même, un homme très galant, il ajoutait en me prenant la taille:

—Un petit trognon comme toi, ça flatte moins la vanité d'un amant... Mais c'est plus sérieux, tout de même.

Je dois dire que ses colères et ses gros mots, Madame les passait toujours sur Monsieur... Avec nous, elle était, je le répète, plutôt timide...

Madame montrait aussi, au milieu du désordre de sa maison, parmi tout ce coulage effréné qu'elle tolérait, des avarices très bizarres et tout à fait inattendues... Elle chipotait la cuisinière pour deux sous de salade, économisait sur le blanchissage de l'office, renâclait sur une note de trois francs, n'avait de cesse qu'elle eût obtenu, après des plaintes, des correspondances sans fin, d'interminables démarches, la remise de quinze centimes, indûment perçus par le factage du chemin de fer, pour le transport d'un paquet. Chaque fois qu'elle prenait un fiacre, c'étaient des engueulements avec le cocher à qui, non seulement elle ne donnait pas de pourboire, mais qu'elle trouvait encore le moyen de carotter... Ce qui n'empêche pas que son argent traînât partout avec ses bijoux et ses clés sur les tables de cheminées et les meubles. Elle gâchait à plaisir ses plus riches toilettes, ses plus fines lingeries; elle se laissait impudemment gruger par les fournisseurs d'objets de luxe, acceptait, sans sourciller, les livres du vieux maître d'hôtel, comme Monsieur, du reste, ceux de William. Et, cependant, Dieu sait s'il y en avait de la gabegie, là-dedans!... Je disais à William, quelquefois:

—Non, vrai! tu chipes trop... Ça te jouera... un mauvais tour...

A quoi William, très calme, répliquait:

—Laisse donc... je sais ce que je fais... et jusqu'où je peux aller. Quand on a des maîtres aussi bêtes que ceux-là, ce serait un crime de ne pas en profiter.

Mais il ne profitait guère, le pauvre, de ces continuels larcins qui, continuellement, en dépit des tuyaux épatants qu'il avait, allaient aux courses grossir l'argent des bookmakers.


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