LA CRITIQUE ANGLAISE ET MARK TWAINMark Twain trouve ses meilleurs traits d’humour en décrivant les personnes qui n’apprécient pas du tout son humour. Nous connaissons tous l’histoire de ces Californiens épouvantés par la façon dont un reporter racontait une anecdote et nous avons entendu parler de ce clergyman de Pensylvanie qui retournales Innocents à l’Étrangerà son libraire en déclarant tristement que «l’homme capable de verser des larmes sur la tombe d’Adam devait être un idiot». Mais maintenant on peut ajouter quelque chose d’encore plus étonnant à son trophée: laSaturday Review[H], dans son numéro du 8 octobre, critique son livre de voyages dont l’édition anglaise vient de paraître, et le critique très sérieusement... Nousnous imaginons la joie que doit éprouver l’humoriste à lire cela! Et vraiment cet article est si amusant que Mark Twain ne saurait mieux faire que de le reproduire dans sa prochaine chronique mensuelle.
LA CRITIQUE ANGLAISE ET MARK TWAIN
Mark Twain trouve ses meilleurs traits d’humour en décrivant les personnes qui n’apprécient pas du tout son humour. Nous connaissons tous l’histoire de ces Californiens épouvantés par la façon dont un reporter racontait une anecdote et nous avons entendu parler de ce clergyman de Pensylvanie qui retournales Innocents à l’Étrangerà son libraire en déclarant tristement que «l’homme capable de verser des larmes sur la tombe d’Adam devait être un idiot». Mais maintenant on peut ajouter quelque chose d’encore plus étonnant à son trophée: laSaturday Review[H], dans son numéro du 8 octobre, critique son livre de voyages dont l’édition anglaise vient de paraître, et le critique très sérieusement... Nousnous imaginons la joie que doit éprouver l’humoriste à lire cela! Et vraiment cet article est si amusant que Mark Twain ne saurait mieux faire que de le reproduire dans sa prochaine chronique mensuelle.
Ces lignes me donnent en quelque sorte le droit de reproduire ici l’article de laSaturday Review. J’en avais bien envie, car je ne saurais écrire quelque chose de moitié aussi délicieux. Si un lion de bronze pouvait lire cette critique anglaise sans rire, je le mépriserais complètement.
Voici donc l’article en question.
REVUE DES LIVRESLes Innocents à l’Étranger.Récits de voyages, par Mark Twain. Hotten, éditeur, Londres.Lord Macauley est mort trop tôt! Nous n’avons jamais répété cela avec plus de regrets qu’en terminant la lecture de ce livre extravagant:les Innocents à l’Étranger. Macaulay est mort trop tôt, car lui seul aurait pu démontrer clairement et pertinemment l’insolence, l’impertinence, l’impatience, la présomption, les mensonges et surtout la majestueuse ignorance de cet auteur.Dire queles Innocents à l’Étrangerest un livre curieux serait user d’un terme infiniment trop faible: on ne dit pas que le Matterhorn est une montagne élevée ni que le Niagara est une jolie cascade!Curieuxest un mot tout à fait impuissant à donner une idée de l’imposante folie de cet ouvrage. Et du reste nous ne trouverions pas de mots assez profonds ni assez forts. Donnons donc quelques aperçus du livre et de l’auteur et laissons le resteau lecteur. Donnons aux gens cultivés l’occasion de se rendre compte de ce que Mark Twain est capable d’écrire, même d’imprimer avec une incroyable candeur. Il raconte qu’à Paris il entra chez un coiffeur pour se faire raser et qu’au premier coup de «râteau» qu’il reçut, son «cuir» s’accrocha à l’instrument et il fut suspendu au-dessus de sa chaise.Ceci est assurément exagéré. A Florence, il était tellement importuné par les mendiants qu’il prétend en avoir saisi et mangé un dans un moment de colère. Il n’y a naturellement rien de vrai là-dedans. Il donne tout au long un programme de théâtre vieux de dix-sept ou dix-huit cents années et assure l’avoir trouvé dans les ruines du Colisée parmi les ordures et les décombres! A cet égard, il sera suffisant de faire remarquer qu’un programme écrit sur une plaque d’acier n’aurait pas pu se conserver si longtemps dans de pareilles conditions. Il n’hésite pas à assurer qu’à Éphèse, lorsque sa mule s’écartait de la bonne route, il mettait pied à terre, prenait la bête sous son bras et la rapportait sur la route, remontait sur son dos et s’y endormait jusqu’à ce qu’il dût recommencer une semblable opération. Il dit qu’un adolescent qui se trouvait parmi les passagers apaisait constamment sa faim avec du savon et de l’étoupe. Il explique qu’en Palestine les fourmis font des voyages de treize kilomètres pour aller passer l’été au désert et emportent avec elles leurs provisions; et avec cela, d’après la configuration du pays, telle qu’il la donne, la chose est impossible. Ce fut pour lui un acte tout ordinaire et naturel de couper un musulman en deux à Jérusalem en plein jour de fête; et il accomplit ce beau fait d’armes avec l’épée de Godefroy de Bouillon; il ajoute qu’il aurait répandu plus de sang encores’il avait eu un cimetière à lui. Tout cela vaut-il la peine qu’on s’yarrête? M. Twain, ou n’importe quel voyageur, qui aurait agi de la sorte à Jérusalem aurait été emprisonné et exécuté.A quoi bon continuer? Pourquoi répéter ces audacieux et exaspérants mensonges? Terminons par ce charmant spécimen: Il écrit: «Dans la mosquée de Sainte-Sophie à Constantinople, je marchai dans un tel amoncellement de saletés, de colle et de vase que je cassai deux mille tire-bottes avant de pouvoir me déchausser ce jour-là.» Voilà de purs mensonges! il n’y a pas d’autre mot pour qualifier de pareilles assertions. Le lecteur continuera-t-il à s’étonner de l’abominable ignorance où demeurent les Américains lorsque nous lui aurons dit—et nous tenons le fait de bonne source—que ce livre,les Innocents à l’Étranger, vient d’être adopté par plusieurs États comme un ouvrage classique pour les collèges et écoles?Mais si les mensonges de cet auteur sont abominables, sa crédulité et son ignorance sont plus que suffisantes pour pousser le lecteur à jeter son livre au feu. Il fut une fois si effrayé à la vue d’un homme assassiné qu’il sauta par la fenêtre et s’enfuit; et il dit niaisement: «Je n’avais pas peur, mais j’étais très agité.» Il nous fait perdre patience en nous expliquant que les simples et les paysans ne se doutent pas que Lucrèce Borgia ait eu une existence réelle hors des pièces de théâtre. Il est incapable de comprendre les langues étrangères, mais il est assez fou pour critiquer la grammaire italienne. Il dit que les Italiens écrivent le nom du grand peintre Vinci, mais le prononçant «Vintchi» et il ajoute avec une incomparable naïveté d’esprit: «Les étrangers écrivent bien, mais prononcent mal.» A Rome, il accepte sans sourciller la légende d’après laquelle le cœur de saint Philippe Néri était si enflammé de divin amourqu’il éclata dans sa poitrine... Il croit à cette absurdité uniquement parce qu’un savant très pourvu de diplômes le lui affirme.—«Autrement, dit ce doux idiot, j’aurais aimé savoir ce que ce bon Néri avait mangé à son dîner.» Notre auteur fait une longue expédition à la Grotte du Chien pour expérimenter le pouvoir mortel des émanations délétères sur les chiens et il aperçoit en arrivant qu’il n’a pas de chien. Un homme plus sage aurait au moins gardé cela pour lui, mais avec cet innocent personnage, il faut s’attendre à tout. A Pompéï, il trébuche dans une ornière, et lorsque, quelques secondes plus tard, il se trouve en présence d’un cadavre calciné, il s’imagine qu’il s’agit du chef de la voirie de l’ancienne Pompéï et son horreur se change en un certain sentiment de satisfaction vengeresse. A Damas il visite le puits d’Ananias, qui a trois mille ans, et il est surpris et réjoui comme un enfant en constatant que l’eau en est aussi fraîche et pure que si le puits avait été creusé de la veille. En Terre Sainte, il se heurte aux noms hébreux et arabes et en fin de compte, il se met à appeler les endroits Baldiquisiville, Williamsburg, etc., «pour la commodité de l’écriture», dit-il.Après avoir parlé si librement de la stupéfiante candeur de cet auteur, nous voudrions continuer par la démonstration de son inqualifiable ignorance. Mais nous ne savons où commencer. Et si nous savions où commencer, nous ne saurions par où finir. Nous ne donnerons donc qu’un échantillon de son savoir, un seul: Avant d’aller à Rome, il ne savait pas que Michel-Ange était mort! Et alors, au lieu de passer sa découverte sous silence, il se met à exprimer toutes sortes de bons sentiments, disant combien il est heureux que le grand peintre soit désormais hors de ce monde de douleur et de misère!Maintenant, c’est assez, et le lecteur peut se livrer aupetit jeu des recherches de pareilles balourdises, il en trouvera.Ce livre est dangereux, car les erreurs de jugement et de fait s’y étalent avec une incroyable désinvolture! Et cet ouvrage doit servir à former l’esprit des jeunes gens des écoles américaines!Le pauvre homme erre parmi les antiques chefs-d’œuvre des grands maîtres et cherche à acquérir quelque notion d’art... C’est bien, mais comment étudie-t-il et à quoi cela lui sert-il? Lisez: «Lorsque nous voyons un moine regardant le ciel en compagnie d’un lion, nous savons que c’est saint Marc. Lorsque nous voyous un moine pourvu d’une plume et d’un livre et regardant le ciel, nous savons que c’est saint Mathieu. Lorsque nous voyons un moine assis sur un rocher et regardant le ciel, sans avoir d’autre bagage qu’un crâne, nous savons que c’est saint Jérôme. Lorsque nous voyons d’autres moines regarder le ciel, mais sans autre marque spéciale, nous sommes obligés de demander qui ils représentent...»Alors, il énumère les milliers de répliques des quelques tableaux qu’il a vus et il ajoute, avec sa candeur habituelle, qu’il lui semble ainsi mieux connaître ces belles œuvres et qu’il va peut-être commencer à éprouver pour elles un très grand intérêt, le bon nigaud!QueLes Innocents à l’Étrangersoient un livre remarquable, nous pensons l’avoir démontré. Que ce livre soit pernicieux, nous croyons l’avoir également prouvé. C’est l’ouvrage d’un esprit malade.Mais après avoir expliqué tout ce qu’a y avait de sot, de faux et de stupide dans ce volume, terminons par un mot charitable, et disons que même dans ce livre on peut trouver quelques bonnes choses. Toutes les fois que l’auteur parle de son propre pays et laisse l’Europe tranquille, il ne manque pas de nous intéresser et même de nous instruire. Personne ne lira sans profit ses chapitres sur la vie dans les mines d’or et d’argent de Californie et du Nevada, sur les Indiens de l’Ouest et leur cannibalisme, sur la culture des légumes dans des barils vides avec l’aide de deux cuillerées à café de guano, sur le déplacement des petites fermes, la nuit, en des brouettes, pour éviter les impôts, sur les races de mules et de vaches dont on se sert dans les mines de Humboldt et qui grimpent par les cheminées et vont troubler les paisibles dormeurs. Tout cela est non seulement nouveau, mais digne d’être signalé. Il est malheureux que l’auteur n’ait pas introduit plus de ces détails dans son livre. Enfin, c’est un ouvrage bien écrit et très amusant, ce qui lui rend un peu de valeur.
REVUE DES LIVRES
Les Innocents à l’Étranger.Récits de voyages, par Mark Twain. Hotten, éditeur, Londres.
Lord Macauley est mort trop tôt! Nous n’avons jamais répété cela avec plus de regrets qu’en terminant la lecture de ce livre extravagant:les Innocents à l’Étranger. Macaulay est mort trop tôt, car lui seul aurait pu démontrer clairement et pertinemment l’insolence, l’impertinence, l’impatience, la présomption, les mensonges et surtout la majestueuse ignorance de cet auteur.
Dire queles Innocents à l’Étrangerest un livre curieux serait user d’un terme infiniment trop faible: on ne dit pas que le Matterhorn est une montagne élevée ni que le Niagara est une jolie cascade!Curieuxest un mot tout à fait impuissant à donner une idée de l’imposante folie de cet ouvrage. Et du reste nous ne trouverions pas de mots assez profonds ni assez forts. Donnons donc quelques aperçus du livre et de l’auteur et laissons le resteau lecteur. Donnons aux gens cultivés l’occasion de se rendre compte de ce que Mark Twain est capable d’écrire, même d’imprimer avec une incroyable candeur. Il raconte qu’à Paris il entra chez un coiffeur pour se faire raser et qu’au premier coup de «râteau» qu’il reçut, son «cuir» s’accrocha à l’instrument et il fut suspendu au-dessus de sa chaise.
Ceci est assurément exagéré. A Florence, il était tellement importuné par les mendiants qu’il prétend en avoir saisi et mangé un dans un moment de colère. Il n’y a naturellement rien de vrai là-dedans. Il donne tout au long un programme de théâtre vieux de dix-sept ou dix-huit cents années et assure l’avoir trouvé dans les ruines du Colisée parmi les ordures et les décombres! A cet égard, il sera suffisant de faire remarquer qu’un programme écrit sur une plaque d’acier n’aurait pas pu se conserver si longtemps dans de pareilles conditions. Il n’hésite pas à assurer qu’à Éphèse, lorsque sa mule s’écartait de la bonne route, il mettait pied à terre, prenait la bête sous son bras et la rapportait sur la route, remontait sur son dos et s’y endormait jusqu’à ce qu’il dût recommencer une semblable opération. Il dit qu’un adolescent qui se trouvait parmi les passagers apaisait constamment sa faim avec du savon et de l’étoupe. Il explique qu’en Palestine les fourmis font des voyages de treize kilomètres pour aller passer l’été au désert et emportent avec elles leurs provisions; et avec cela, d’après la configuration du pays, telle qu’il la donne, la chose est impossible. Ce fut pour lui un acte tout ordinaire et naturel de couper un musulman en deux à Jérusalem en plein jour de fête; et il accomplit ce beau fait d’armes avec l’épée de Godefroy de Bouillon; il ajoute qu’il aurait répandu plus de sang encores’il avait eu un cimetière à lui. Tout cela vaut-il la peine qu’on s’yarrête? M. Twain, ou n’importe quel voyageur, qui aurait agi de la sorte à Jérusalem aurait été emprisonné et exécuté.
A quoi bon continuer? Pourquoi répéter ces audacieux et exaspérants mensonges? Terminons par ce charmant spécimen: Il écrit: «Dans la mosquée de Sainte-Sophie à Constantinople, je marchai dans un tel amoncellement de saletés, de colle et de vase que je cassai deux mille tire-bottes avant de pouvoir me déchausser ce jour-là.» Voilà de purs mensonges! il n’y a pas d’autre mot pour qualifier de pareilles assertions. Le lecteur continuera-t-il à s’étonner de l’abominable ignorance où demeurent les Américains lorsque nous lui aurons dit—et nous tenons le fait de bonne source—que ce livre,les Innocents à l’Étranger, vient d’être adopté par plusieurs États comme un ouvrage classique pour les collèges et écoles?
Mais si les mensonges de cet auteur sont abominables, sa crédulité et son ignorance sont plus que suffisantes pour pousser le lecteur à jeter son livre au feu. Il fut une fois si effrayé à la vue d’un homme assassiné qu’il sauta par la fenêtre et s’enfuit; et il dit niaisement: «Je n’avais pas peur, mais j’étais très agité.» Il nous fait perdre patience en nous expliquant que les simples et les paysans ne se doutent pas que Lucrèce Borgia ait eu une existence réelle hors des pièces de théâtre. Il est incapable de comprendre les langues étrangères, mais il est assez fou pour critiquer la grammaire italienne. Il dit que les Italiens écrivent le nom du grand peintre Vinci, mais le prononçant «Vintchi» et il ajoute avec une incomparable naïveté d’esprit: «Les étrangers écrivent bien, mais prononcent mal.» A Rome, il accepte sans sourciller la légende d’après laquelle le cœur de saint Philippe Néri était si enflammé de divin amourqu’il éclata dans sa poitrine... Il croit à cette absurdité uniquement parce qu’un savant très pourvu de diplômes le lui affirme.—«Autrement, dit ce doux idiot, j’aurais aimé savoir ce que ce bon Néri avait mangé à son dîner.» Notre auteur fait une longue expédition à la Grotte du Chien pour expérimenter le pouvoir mortel des émanations délétères sur les chiens et il aperçoit en arrivant qu’il n’a pas de chien. Un homme plus sage aurait au moins gardé cela pour lui, mais avec cet innocent personnage, il faut s’attendre à tout. A Pompéï, il trébuche dans une ornière, et lorsque, quelques secondes plus tard, il se trouve en présence d’un cadavre calciné, il s’imagine qu’il s’agit du chef de la voirie de l’ancienne Pompéï et son horreur se change en un certain sentiment de satisfaction vengeresse. A Damas il visite le puits d’Ananias, qui a trois mille ans, et il est surpris et réjoui comme un enfant en constatant que l’eau en est aussi fraîche et pure que si le puits avait été creusé de la veille. En Terre Sainte, il se heurte aux noms hébreux et arabes et en fin de compte, il se met à appeler les endroits Baldiquisiville, Williamsburg, etc., «pour la commodité de l’écriture», dit-il.
Après avoir parlé si librement de la stupéfiante candeur de cet auteur, nous voudrions continuer par la démonstration de son inqualifiable ignorance. Mais nous ne savons où commencer. Et si nous savions où commencer, nous ne saurions par où finir. Nous ne donnerons donc qu’un échantillon de son savoir, un seul: Avant d’aller à Rome, il ne savait pas que Michel-Ange était mort! Et alors, au lieu de passer sa découverte sous silence, il se met à exprimer toutes sortes de bons sentiments, disant combien il est heureux que le grand peintre soit désormais hors de ce monde de douleur et de misère!
Maintenant, c’est assez, et le lecteur peut se livrer aupetit jeu des recherches de pareilles balourdises, il en trouvera.
Ce livre est dangereux, car les erreurs de jugement et de fait s’y étalent avec une incroyable désinvolture! Et cet ouvrage doit servir à former l’esprit des jeunes gens des écoles américaines!
Le pauvre homme erre parmi les antiques chefs-d’œuvre des grands maîtres et cherche à acquérir quelque notion d’art... C’est bien, mais comment étudie-t-il et à quoi cela lui sert-il? Lisez: «Lorsque nous voyons un moine regardant le ciel en compagnie d’un lion, nous savons que c’est saint Marc. Lorsque nous voyous un moine pourvu d’une plume et d’un livre et regardant le ciel, nous savons que c’est saint Mathieu. Lorsque nous voyons un moine assis sur un rocher et regardant le ciel, sans avoir d’autre bagage qu’un crâne, nous savons que c’est saint Jérôme. Lorsque nous voyons d’autres moines regarder le ciel, mais sans autre marque spéciale, nous sommes obligés de demander qui ils représentent...»
Alors, il énumère les milliers de répliques des quelques tableaux qu’il a vus et il ajoute, avec sa candeur habituelle, qu’il lui semble ainsi mieux connaître ces belles œuvres et qu’il va peut-être commencer à éprouver pour elles un très grand intérêt, le bon nigaud!
QueLes Innocents à l’Étrangersoient un livre remarquable, nous pensons l’avoir démontré. Que ce livre soit pernicieux, nous croyons l’avoir également prouvé. C’est l’ouvrage d’un esprit malade.
Mais après avoir expliqué tout ce qu’a y avait de sot, de faux et de stupide dans ce volume, terminons par un mot charitable, et disons que même dans ce livre on peut trouver quelques bonnes choses. Toutes les fois que l’auteur parle de son propre pays et laisse l’Europe tranquille, il ne manque pas de nous intéresser et même de nous instruire. Personne ne lira sans profit ses chapitres sur la vie dans les mines d’or et d’argent de Californie et du Nevada, sur les Indiens de l’Ouest et leur cannibalisme, sur la culture des légumes dans des barils vides avec l’aide de deux cuillerées à café de guano, sur le déplacement des petites fermes, la nuit, en des brouettes, pour éviter les impôts, sur les races de mules et de vaches dont on se sert dans les mines de Humboldt et qui grimpent par les cheminées et vont troubler les paisibles dormeurs. Tout cela est non seulement nouveau, mais digne d’être signalé. Il est malheureux que l’auteur n’ait pas introduit plus de ces détails dans son livre. Enfin, c’est un ouvrage bien écrit et très amusant, ce qui lui rend un peu de valeur.
J’ai reçu dernièrement quelques lettres et ai lu plusieurs articles de journaux, le tout à peu près de même teneur. J’en donne ici d’authentiques spécimens. Le premier est extrait d’un journal de New-York, le second d’une lettre d’un éditeur et le troisième d’une lettre d’un ami. Je préviens cependant mes correspondants et le public quel’article cité ci-dessus, qui parut dans leGalaxyet qui avait la prétention de n’être qu’une reproduction de la critique publiée par laSaturdayReview,a été écrit par moi-même sans en excepter une ligne.
Maintenant voici les spécimens:
1º Le Herald dit qu’il n’y a rien de si comique que «la sérieuse critique» faite par laSaturday Reviewsur le dernier livre de Mark Twain. Nous partagions déjà ce sentiment avant d’avoir lu l’article, mais, depuis que nous l’avons pu voir, tel qu’il est reproduit, dans leGalaxy, nous pensons que Mark Twain n’a qu’à se bien tenir, si les critiques anglais se mettent à être de si bons humoristes sans le savoir.
1º Le Herald dit qu’il n’y a rien de si comique que «la sérieuse critique» faite par laSaturday Reviewsur le dernier livre de Mark Twain. Nous partagions déjà ce sentiment avant d’avoir lu l’article, mais, depuis que nous l’avons pu voir, tel qu’il est reproduit, dans leGalaxy, nous pensons que Mark Twain n’a qu’à se bien tenir, si les critiques anglais se mettent à être de si bons humoristes sans le savoir.
2º Je pensais que vos œuvres étaient généralement très bonnes, mais depuis que j’ai lu dans leGalaxyla reproduction de l’article de laSaturday Review, j’ai découvert que j’étais bien au-dessous de la vérité. S’il m’est permis de vous donner un avis, je vous conseillerai d’ajouter en appendice à votre prochaine édition desInnocentscet article anglais. Cela fera ressortir dans tout son éclat votre verve et cela vous servira merveilleusement.
2º Je pensais que vos œuvres étaient généralement très bonnes, mais depuis que j’ai lu dans leGalaxyla reproduction de l’article de laSaturday Review, j’ai découvert que j’étais bien au-dessous de la vérité. S’il m’est permis de vous donner un avis, je vous conseillerai d’ajouter en appendice à votre prochaine édition desInnocentscet article anglais. Cela fera ressortir dans tout son éclat votre verve et cela vous servira merveilleusement.
3º Le critique anglais, mon cher ami, n’est pas legraveet stupide personnage que l’on s’imagine: je crois qu’au contraire, il a goûté un certain plaisir en lisant votre livre et qu’il l’a vivement apprécié. En lisant la reproduction de son article donnée par leGalaxy, je m’imaginais très bien qu’il riait lui-même aux éclats en l’écrivant. Mais il écrit pour des catholiques, des traditionalistes, des nobles conservateurs, et il prend plaisir à les choquer avec vous, tout en ayant l’air de froncer gravement les sourcils. Il est lui-même un excellent humoriste.
3º Le critique anglais, mon cher ami, n’est pas legraveet stupide personnage que l’on s’imagine: je crois qu’au contraire, il a goûté un certain plaisir en lisant votre livre et qu’il l’a vivement apprécié. En lisant la reproduction de son article donnée par leGalaxy, je m’imaginais très bien qu’il riait lui-même aux éclats en l’écrivant. Mais il écrit pour des catholiques, des traditionalistes, des nobles conservateurs, et il prend plaisir à les choquer avec vous, tout en ayant l’air de froncer gravement les sourcils. Il est lui-même un excellent humoriste.
Voilà donc ce qu’on a dit de mon article, car la prétendue reproduction duGalaxyétaitmon article. J’en revendique l’entière paternité et responsabilité. Comme on l’a vu au début de cette chronique, j’avais appris par un journal de Boston que laSaturday Reviewavait publié une critique terriblement sérieuse de mon livre. En y réfléchissant et en songeant à ce que cela pouvait être, il me vint à l’idée de jeter sur le papier les idées qu’un grave critique de laSaturday Reviewpouvait avoir eues sur mon livre. De là un article qui fut publié par leGalaxycomme étant la reproduction de celui de laSaturday Review. Je n’eus pas l’occasion de lire le réel article de la revue anglaise jusqu’à ce que le mien eût paru dans leGalaxyet alors je trouvai que la véritable critique du chroniqueur anglais était plate, vulgaire, mal écrite, sans relief et ne signifiant rien.
Si maintenant quelqu’un doute de ma parole, je le tuerai. Non, je ne le tuerai pas, mais je le ruinerai et ce sera bien simple en lui offrant de parier ce qu’il voudra que j’ai raison. Cependant, pour être charitable, je lui conseille d’aller d’abord dans une librairie quelconque et de consulter laSaturday Reviewdu 8 octobre avant de risquerson argent. Dieu me pardonne! Plusieurs ont cru que j’avais été «roulé»!
P.S.—Je ne puis résister à la tentation de citer encore quelques savoureux passages des articles qui ont été publiés au sujet de cette histoire. En voici un del’Informateurde Cincinnati:
Rien n’est plus relatif que la valeur d’un bon cigare. Neuf fumeurs sur dix préféreront une qualité ordinaire, un cigare de trois ou quatre sous à un Partaga de cinquante-cinq sous, s’ils en ignorent la valeur. L’arome du Partaga est trop délicat pour le palais habitué aux bûches du Connecticut. Il en est de même de l’humour. Plus la qualité en est fine, moins il y a de chance pour qu’on s’en soucie. Mark Twain lui-même vient de faire cette expérience. Il a été pris à partie par un chroniqueur de laSaturday Review... Assurément, l’humour de Mark Twain n’est jamais grossier, mais, enfin, l’humour anglais est tellement plus affiné que le malentendu est bien compréhensible.
Rien n’est plus relatif que la valeur d’un bon cigare. Neuf fumeurs sur dix préféreront une qualité ordinaire, un cigare de trois ou quatre sous à un Partaga de cinquante-cinq sous, s’ils en ignorent la valeur. L’arome du Partaga est trop délicat pour le palais habitué aux bûches du Connecticut. Il en est de même de l’humour. Plus la qualité en est fine, moins il y a de chance pour qu’on s’en soucie. Mark Twain lui-même vient de faire cette expérience. Il a été pris à partie par un chroniqueur de laSaturday Review... Assurément, l’humour de Mark Twain n’est jamais grossier, mais, enfin, l’humour anglais est tellement plus affiné que le malentendu est bien compréhensible.
Ça, ce n’est pas mal.
Eh bien, quand j’aurai écrit un article dont je serai satisfait, mais qui, pour quelque raison, me paraîtra de nature à déplaire en quelque milieu, je dirai que l’auteur est anglais et qu’il est extrait d’une revue anglaise... et je crois que je rirai bien.
Mais voici un autre extrait del’Informateurde Cincinnati:
Mark Twain s’est enfin aperçu que la critique de son livre publié par laSaturday Reviewn’était pas sérieuse et il est extrêmement mortifié d’avoir été ainsi joué. Il prend donc le seul parti qui lui reste et il prétend que la reproduction que leGalaxyavait faite de l’article en question n’était nullement authentique, mais que c’était lui-même qui l’avait écrite, en parodie de l’article véritable. C’est ingénieux, mais ce n’est malheureusement pas exact. Si quelques-uns de nos lecteurs veulent bien prendre la peine de venir dans nos bureaux, nous leur montrerons le numéro original du 8 octobre de laSaturday Reviewqui contient un article en tous points identique à celui qu’a publié leGalaxy. Le meilleur pour Mark Twain est d’admettre qu’il a été mystifié et de ne plus rien dire.
Mark Twain s’est enfin aperçu que la critique de son livre publié par laSaturday Reviewn’était pas sérieuse et il est extrêmement mortifié d’avoir été ainsi joué. Il prend donc le seul parti qui lui reste et il prétend que la reproduction que leGalaxyavait faite de l’article en question n’était nullement authentique, mais que c’était lui-même qui l’avait écrite, en parodie de l’article véritable. C’est ingénieux, mais ce n’est malheureusement pas exact. Si quelques-uns de nos lecteurs veulent bien prendre la peine de venir dans nos bureaux, nous leur montrerons le numéro original du 8 octobre de laSaturday Reviewqui contient un article en tous points identique à celui qu’a publié leGalaxy. Le meilleur pour Mark Twain est d’admettre qu’il a été mystifié et de ne plus rien dire.
Cela, c’est un mensonge.
Si les directeurs del’Informateurmontrent un article duGalaxycontenant un article identique à celui qui a été consacré à mon livre dans le nº du 8 octobre de laSaturday Review, je consens à leur payer cinq cents dollars. De plus, si, à la date qu’on voudra, je manque de publier ici-même une reproduction de l’article de laSaturday Reviewdu 8 octobre et si cet article n’est pas différent d’inspiration, de plan, de phrase et de mots de celui que leGalaxypublia, je payerai àl’Informateurcinq cents autres dollars. Je prends comme garants Messrs Sheldon and Cº, éditeurs,500, Broadway, New-York, et ils acceptent. N’importe quel envoyé del’Informateursera admis à faire les preuves contraires. Il sera donc facile àl’Informateurde prouver qu’il n’a pas commis un piteux et misérable mensonge en publiant les lignes ci-dessus. Va-t-il rentrer sous terre ou accepter le défi? Je crois quel’Informateurest dirigé par un gamin.
Riverdale-sur-l’Hudson. Le 13 octobre 1902.
A son Excellence Monsieur le Ministredes Finances, à Washington.
Monsieur le Ministre,
Le prix des différentes sortes de combustibles étant hors de la portée des écrivains peu fortunés, je vous adresse la commande suivante:
Quarante-cinq tonnes des meilleurs vieux titres sur l’État, bien secs, pour alimenter les calorifères, ceux de 1864 de préférence.
Douze tonnes des anciens billets de banque, pour fourneaux de cuisine.
Huit barils de timbres-poste, mélangés, de 25 à 50 cents, vignette de 1866, pour allumer les feux.
Veuillez avoir la bonté de me livrer ces marchandises le plus tôt possible et d’envoyer la facture à
Votre respectueux serviteur,
Mark Twain,
qui vous sera très reconnaissant et votera bien.
Tous les enfants paraissent avoir de nos jours la désagréable habitude de faire de l’esprit en toute occasion et surtout aux moments où ils feraient mieux de se taire. A en juger par les exemples qu’on entend citer un peu partout, la nouvelle génération d’enfants est composée d’idiots. Et les parents ne doivent pas valoir beaucoup plus que leurs enfants, car, dans la plupart des cas, ce sont eux qui racontent ces traits d’esprit et ces preuves d’imbécillité puérile. Il semble peut-être que je parle de cela avec quelque chaleur et sans doute avec quelque raison personnelle; et j’admets que cela m’irrite d’entendre tant louer les mots d’enfants, tandis que moi-même je n’ai jamais rien osé dire, lorsque j’étais petit. J’ai bien essayé une ou deux fois, mais cela ne me réussit pas. Lesmembres de ma famille ne semblaient attendre aucune faculté brillante chez moi et lorsque je tentais quelque remarque, ils me réprimandaient ou me fouettaient. Mais ce qui me donne le frisson et me fait hérisser les cheveux sur la tête, c’est de penser à ce qui serait arrivé si j’avais osé lancer quelque «mot», du genre de ceux qu’affectionnent actuellement les petits de quatre ans, en présence de mon père. M’écorcher vif lui aurait paru le plus doux des châtiments possibles. C’était un homme grave et il détestait tous les genres de précocité. Si j’avais prononcé devant lui quelqu’une de ces horreurs que l’on entend partout maintenant, il m’aurait mis en hachis. Oui, en vérité! Il l’aurait fait s’il avait pu. Mais il n’en aurait pas eu l’occasion, car j’aurais eu assez de jugement pour avaler un peu de strychnine avant de parler. Un des plus beaux jours de mon enfance fut terni par un simple calembour. Mon père l’entendit et me poursuivit jusqu’à une vingtaine de kilomètres pour me tuer. Si j’avais été grand, il eût pu être dans son droit, mais, enfant comme je l’étais, je ne pouvais pas savoir combien j’avais été criminel.
En une autre occasion, j’en dis plus qu’il ne fallait, mais ce ne fut pas un calembour, et encorecela fut bien près de causer une rupture entre mon père et moi. J’étais couché dans mon berceau essayant de sucer des anneaux en caoutchouc, car j’étais fatigué de m’abîmer les dents sur les doigts des gens et désirais trouver quelque chose d’autre. Avez-vous remarqué combien c’est ennuyeux de vous casser les dents sur les doigts de votre nourrice ou sur votre gros orteil? Et n’avez-vous jamais perdu patience et souhaité que vos dents fussent à Jéricho bien avant d’avoir réussi à entamer ce que vous vouliez? Pour moi, il me semble que cela est arrivé hier. Mais revenons-en à ce qui m’arriva ce jour-là. Mon père, ma mère, mon oncle Éphraïm et sa femme, et un ou deux autres parents se trouvaient là et parlaient de me choisir un nom. Je me souviens qu’en essayant de sucer mes anneaux de caoutchouc, je regardais l’horloge songeant que dans une heure et vingt-cinq minutes j’aurais atteint l’âge de deux semaines et que je n’avais pas jusqu’à présent beaucoup connu de joies...
Mon père dit:
—Abraham est un bon nom. Mon grand-père s’appelait Abraham.
Ma mère dit:
—Abraham est un bon nom. Très bien. Abraham sera un de ses noms.
Je dis:
—Abraham convient à l’intéressé.
Mon père fronça du sourcil, ma mère parut heureuse et ma tante dit:
—Quel charmant petit!
Mon père dit:
—Isaac est un bon nom, et Jacob est un bon nom.
Ma mère approuva et dit:
—Il n’y en a pas de meilleurs. Ajoutons Isaac et Jacob à ses noms.
Je dis:
—Très bien. Isaac et Jacob sont assez bien. Passez-moi ce hochet, je vous prie; je ne peux pas sucer du caoutchouc tout le jour.
Personne ne prit note de mes réflexions à ce moment-là, de sorte que je dus le faire moi-même pour ne rien oublier. Loin d’être bien accueillies, comme elles le sont maintenant chez les enfants, mes remarques m’attirèrent une furieuse semonce de mon père, ma mère paraissait peinée et anxieuse et ma tante elle-même avait sur la physionomie une sorte d’inquiétude qui indiquait sa crainte que je ne fusse allé trop loin. Je mordis rageusement mon caoutchouc, laissai tomber le hochet sur la tête du chat, mais ne dis rien. Mon père ajouta:
—Samuel est un excellent nom.
Je vis que cela devenait grave. Il n’y avait plus moyen de rien éviter. Je jetai hors de mon berceau la montre de mon oncle, la gaine de la brosse à habits, le petit chien de son, et toutes les autres petites choses que j’avais l’habitude d’examiner et d’agiter ensemble pour me distraire; je mis mon bonnet, pris mes chaussons d’une main, mon bâton de réglisse de l’autre et sautai sur le plancher. Je me disais: «Maintenant, je suis prêt, arrive que pourra!» Puis j’ajoutai à haute voix:
—Père, je ne puis pas, je ne puis pas souffrir le nom de Samuel.
—Mon fils!
—Père, c’est comme cela! Je ne puis pas.
—Pourquoi?
—Père, j’éprouve une invincible antipathie pour ce nom.
—Mon fils, cela est déraisonnable. Plusieurs grands hommes se sont appelés Samuel.
—Père, je n’en connais point d’exemples.
—Quoi! N’y eut-il pas Samuel le Prophète qui fut grand et bon?
—Pas tant que cela!
—Mon fils! De sa propre voix le Seigneur l’appela.
—Oui, père, et il dut l’appeler deux fois avant qu’il n’obéît.
Alors, je m’esquivai et mon père se lança à ma poursuite. Il me rattrapa le lendemain à midi et, après cette nouvelle conversation, j’avais acquis le nom de Samuel, avec une fessée et autres avertissements utiles. Ainsi s’apaisa la colère de mon père et nos relations reprirent leur cours normal; mais ce malentendu aurait très bien pu nous séparer pour toujours, si je ne m’étais pas montré raisonnable.
A en juger par cet événement, je me demande ce qui serait arrivé si j’avais prononcé un de ces «mots d’enfants» dont les journaux nous assomment aujourd’hui... Sans nul doute il y aurait eu un infanticide dans notre famille.
Nous recevons la lettre suivante signéeSatan, mais nous avons tout lieu de penser qu’elle a été écrite par Mark Twain.—L’Éditeur.
A Monsieur le Directeur du «Harper’s hebdomadaire»
A Monsieur le Directeur du «Harper’s hebdomadaire»
Mon cher Directeur.
Finissons-en avec ces conversations frivoles. L’Assistance publique accepte mes dons chaque année et je ne vois pas pourquoi elle n’accepterait pas ceux de M. Rockefeller. De tout temps, c’est de l’argent mal acquis qui a plus ou moins alimenté les caisses des œuvres charitables—alors, qu’est-ce que cela fait que cet argent ait passéentre les mains de M. Rockefeller? La richesse de l’Assistance publique lui vient des cimetières—des legs, vous comprenez—et cela, c’est de l’argent mal acquis, car la libéralité du mort frustre ses héritiers. L’Assistance doit-elle refuser les legs sous ce prétexte?
Permettez-moi de continuer. Ce qu’on a reproché le plus violemment et avec le plus de persistance à M. Rockefeller, c’est que sa fortune est abominablement souillée par ses fourberies—fourberies prouvées devant les tribunaux.Mais cela me fait sourire!Car il n’y a pas dans votre vaste cité un seul riche qui ne fasse chaque année quelques fourberies pour échapper à l’impôt. Ils sont tous fourbes et tous font de faux serments à cet égard. S’il y en a un seul qui échappe à cette règle, je désire l’acheter pour ma collection et je le payerai au prix des ichtyosaures. Direz-vous qu’il ne s’agit pas dans ce cas d’enfreindre la loi, mais simplement d’y échapper?—Consolez-vous avec cette gentille distinction, pour le moment, si vous voulez, mais plus tard, quand vous viendrez séjourner chez moi, je vous montrerai quelque chose qui vous intéressera: un plein enfer de gens qui ont simplement échappé aux lois de leur pays. Il arrive qu’un brave voleur ne vienne pas en enfer,mais ceux qui se bornent à éluder la loi, ceux-là, je les ai toujours!
Revenons-en à mes moutons. Je voudrais que vous sachiez bien que les plus fourbes des riches donnent beaucoup d’argent à l’Assistance: c’est l’argent qu’ils ont pu soustraire à l’impôt, c’est donc le salaire du péché, c’est doncmonargent, c’est doncmoiqui remplis les caisses de l’Assistance... et, en fin de compte, c’est comme j’ai dit: Puisque l’on accepte mes dons, pourquoi refuser ceux de M. Rockefeller qui n’est pas plus mauvais que moi, quoi qu’en disent les tribunaux?
Satan.
Au matin de la vie, la bonne fée arriva avec son panier et dit:
—Voici des dons. Prenez-en un, laissez les autres. Et soyez prudent, choisissez sagement: Oh! choisissez sagement! Car il n’y en a qu’un qui ait de la valeur.
Les dons étaient au nombre de cinq: la Renommée, l’Amour, la Richesse, les Plaisirs, la Mort. Le jeune homme répondit avec empressement:
—Il est inutile d’y réfléchir!
Et il choisit les Plaisirs.
Il alla par le monde et goûta à tous les plaisirs aimés de la jeunesse. Mais chacun à son tour setrouva être de courte durée, plein de déceptions, vide et vain, et tous le raillaient en s’en allant. A la fin, il dit:
—J’ai perdu toutes ces années! Si seulement je pouvais choisir de nouveau, j’agirais sagement!
La fée réapparut et dit:
—Il reste quatre dons. Choisissez encore, mais réfléchissez bien! Le temps passe et il n’y a qu’un don de précieux.
L’homme hésita longtemps, puis il choisit l’Amour et il ne vit pas les larmes monter aux yeux de la fée.
Après bien des années, l’homme se tenait auprès d’un cercueil, dans une maison vide. Il songeait en lui-même:
—Un à un ils sont partis et m’ont laissé seul, et maintenant, elle est couchée là, la dernière et la plus chérie. Je suis allé de désolation en désolation et pour chaque heure de bonheur donné par l’Amour, j’ai payé mille heures de souffrance. Du fond le plus intime de mon âme, je le maudis.
—Choisissez de nouveau.
C’était encore la fée qui parlait. Elle ajouta:
—Les années ont dû vous enseigner la sagesse. Et il reste trois dons. Un seul est important, souvenez-vous-en et choisissez en conséquence.
L’homme réfléchit beaucoup, puis il choisit la Renommée et la fée s’en alla en soupirant.
Les années passèrent et la fée revint encore se tenir derrière l’homme qui, seul dans le crépuscule, était en proie à d’amères pensées. Et elle savait ce qu’il pensait. Il se disait:
—Mon nom a rempli le monde, sa louange était sur toutes les lèvres... Oui; tout me sembla bon pendant quelque temps, mais comme cela dura peu! Puis vint l’envie, puis la médisance, puis la calomnie, puis la haine et la persécution; ensuite la moquerie et ce fut le commencement de la fin. Enfin vint la pitié qui enterre la Renommée. Oh! l’amertume et la misère de la gloire! Elle ne reçoit que de la boue quand elle brille et de la compassion dédaigneuse quand elle s’éteint.
—Choisissez encore une fois, dit la douce voix de la fée. Deux dons vous restent et ne désespérez pas. Au commencement, il n’y en avait qu’un de bon et il est toujours là.
—La Fortune qui est la puissance! Oh! combien j’étais aveugle! s’écria l’homme. Enfin, maintenant il vaudra la peine de vivre! Je dépenserai, j’éparpillerai mon or, ce sera un éblouissement. Ces moqueurs et ces envieux se traîneront dans la poussière devant moi et je me rassasierai de leur envie. J’aurai tous les luxes, toutes les joies, tous les enchantements de l’esprit et tous les plaisirs du corps si chers à l’homme. J’achèterai, j’achèterai, j’achèterai! J’aurai pour mon argent la déférence, le respect, l’estime, l’adoration, toutes les grâces que ce monde misérable met sur le marché. J’ai perdu beaucoup de temps et j’ai mal choisi jusqu’ici; mais c’est fini; j’étais ignorant et ne pouvais prendre que ce qui me paraissait le meilleur.
Trois courtes années s’écoulèrent et il vint un jour où l’homme songeait en frissonnant dans un grenier. Il était triste, blême, décharné; il étaitvêtu de haillons et mâchonnait une croûte de pain sec. Il s’écria:
—Maudits soient tous les dons du monde qui ne sont que duperies et mensonges dorés. Tous sont décevants! Ce ne sont pas des dons, mais des prêts! Les Plaisirs, l’Amour, la Gloire, la Fortune ne sont que les déguisements temporaires des réalités éternelles, la Douleur, la Souffrance, la Honte, la Pauvreté. La fée disait vrai: dans son panier, un don seulement était précieux, un seul n’était pas insignifiant. Comme les autres me semblent petits et misérables, comparés à celui que j’ai dédaigné! Comparés à ce bonheur si cher, si doux, si bienveillant qui plonge dans un sommeil sans fin l’âme fatiguée de douleurs, le corps persécuté, le cœur angoissé, l’esprit honteux! Apportez-le! Je suis las, je cherche le repos!
La fée vint avec son panier, mais il était vide. Le dernier don, la Mort, n’y était plus, et elle dit:
—Je l’ai donné au chéri d’une mère, à un petit enfant. Il était ignorant, mais il avait confiance en moi et m’a demandé de choisir pour lui. Vous, vous ne m’avez rien demandé...
—Oh, malheureux que je suis! Que me reste-t-il maintenant?
—Il vous reste ce que vous n’avez même pas mérité: une vieillesse abreuvée d’outrages et de larmes.
Il y a presque quinze jours maintenant que je suis arrivé dans cette petite villa de campagne, à deux ou trois kilomètres de Florence. Je ne sais pas l’italien: je suis trop vieux pour l’apprendre, trop occupé aussi, quand je suis occupé, et trop paresseux quand je n’ai rien à faire. On pensera peut-être que cette circonstance m’est désagréable: pas du tout! Les domestiques sont tous Italiens, ils me parlent italien et je leur réponds en anglais. Je ne les comprends pas, ils ne me comprennent pas et par conséquent il n’y a pas de mal et tout le monde est satisfait. Pour rester dans le vrai, je dois ajouter qu’en fait je lance de temps à autre un mot d’italien... quand j’en ai un à ma disposition, et cela fait bien dans le tableau. Généralement je cueille ce mot le matin,dans le journal. J’en use pendant qu’il est encore tout frais dans ma mémoire et cela ne dure guère. Je trouve que les mots ne se conservent guère dans ce climat: ils s’évanouissent vers le soir et le lendemain, ils ont disparu. Mais cela n’a aucune importance, j’en cueille un autre dans le journal avant déjeuner et je m’en sers à ahurir les domestiques tant qu’il dure. Je n’ai pas de dictionnaire et je n’en veux point. Je choisis mes mots d’après leur son ou leur forme orthographique. Beaucoup ont un aspect français, allemand ou anglais et ce sont ceux-là que je prends—le plus souvent, mais pas toujours. Si je trouve une phrase facile à retenir, d’aspect imposant et qui sonne bien, je ne m’inquiète pas de savoir ce qu’elle signifie, je la sers au premier interlocuteur qui se présente, sachant que si je la prononce soigneusement, il la comprendra et cela me suffit.
Le mot d’hier était:Avanti. Il a un air shakespearien et veut dire sans doute «Va-t’en!» ou «Allez au diable!» Aujourd’hui, j’ai noté une phrase entière:Sono dispiacentissimo. Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais cela me semble cadrer avec toutes les circonstances et contenter tout le monde. Bien que d’une façon générale, mes mots et mes phrases ne me servent que pour unjour, il m’arrive d’en conserver parfois qui me restent dans la tête, je ne sais pourquoi, et je les sers avec libéralité dans les conversations un peu longues, de façon à rompre la monotonie des propos échangés. Une des meilleures de ces phrases-là est:Dov’ è il gatto. Cela provoque toujours autour de moi une joyeuse surprise, de telle sorte que je garde ces mots pour les moments où je désire soulever des applaudissements et jouir de l’admiration générale. Le quatrième mot de cette phrase a un son français et je suppose que l’ensemble veut dire: «Donnez-lui du gâteau.»
Durant la première semaine que je passai dans cette solitude profonde, au milieu de ces bois silencieux et calmes, je demeurai sans nouvelles du monde extérieur et j’en étais charmé. Il y avait un mois que je n’avais vu un journal et cela communiquait à ma nouvelle existence un charme incomparable. Puis vint un brusque changement d’humeur. Mon désir d’information s’éleva avec une force extraordinaire. Il me fallut céder, mais je ne voulus pas redevenir l’esclave de mon journal et je résolus de me restreindre. J’examinai donc un journal italien avec l’idée d’y puiser exclusivement les nouvelles du jour... oui, exclusivement dans un journal italien et sans me servirde dictionnaire. De cette façon, je serais forcément réduit au minimum possible et serais protégé contre toute indigestion de nouvelles.
Un coup d’œil à la page de la «dernière heure» me remplit d’espoir. Avant chaque dépêche une ligne ou deux en gros caractères en résumaient le contenu; c’était une bonne affaire, car sans cela, on serait obligé, comme avec les journaux allemands, de perdre un temps précieux à chercher ce qu’il y a dans l’article pour découvrir souvent enfin qu’il n’y a rien qui vous intéresse personnellement.
En principe, nous sommes tous très friands de meurtres, de scandales, d’escroqueries, de vols, d’explosions, de collisions et de tout ce qui y ressemble, lorsque nous en pouvons connaître les victimes ou les héros, lorsqu’ils sont nos amis ou nos voisins, mais lorsqu’ils nous sont complètement étrangers, nous ne prenons généralement pas grand intérêt à ces dramatiques faits divers. Maintenant, l’ennui avec les journaux américains, c’est qu’ils ne font aucun choix, ils énumèrent et racontent tous les drames qui se sont accomplis sur la terre entière et il en résulte pour le lecteur un grand dégoût et une immense lassitude. Par habitude, vous absorbez toute cette ration de bouechaque jour, mais vous arrivez vite à n’y prendre aucun intérêt et en réalité, vous en êtes écœuré et fatigué. C’est que quarante-neuf sur cinquante de ces histoires concernent des étrangers, des gens qui sont loin de vous, très loin, à mille kilomètres, à deux mille kilomètres, à dix mille kilomètres. Alors, si vous voulez bien y réfléchir, qui donc va se soucier de ce qui arrive à ces êtres-là? L’assassinat d’un ami me touche plus que le massacre de tout un régiment étranger. Et, selon moi, le fait d’apprendre qu’un scandale vient d’éclater dans une petite ville voisine est plus intéressant que de lire le récit de la ruine d’une Sodome ou d’une Gomorrhe située dans un autre continent. Il me faut les nouvelles du pays où j’habite.
Quoi qu’il en soit, je vis tout de suite que le journal florentin me conviendrait parfaitement: cinq sur six des scandales et des drames rapportés dans ce numéro étaient locaux; il y avait les aventures des voisins immédiats, on aurait presque pu dire des amis. En ce qui concerne les nouvelles du monde extérieur, il n’y en avait pas trop, disons: juste assez. Je m’abonnai. Je n’eus aucune occasion de le regretter. Chaque matin j’y trouvais les nouvelles dont j’avais besoin pour la journée. Je ne me servis jamais de dictionnaire.Très souvent, je ne comprenais pas très bien, quelques détails m’échappaient, mais, n’importe, je voyais l’idée. Je vais donner ici une coupure ou deux de quelques passages afin de bien montrer combien cette langue est claire:
Il ritorno dei Reali d’ItaliaElargizione del Re all’ Ospedale italiano
Il ritorno dei Reali d’Italia
Elargizione del Re all’ Ospedale italiano
La première ligne annonce évidemment le retour des souverains italiens—qui étaient allés en Angleterre. La seconde ligne doit se rapporter à quelque visite du roi à l’hôpital italien.
Je lis plus loin:
Il ritorno dei Sovrani a RomaROMA, 24, ore 22,50.—I Sovrani e le PrincipessineReali si attendono a Roma domani alle ore 15,51.
Il ritorno dei Sovrani a RomaROMA, 24, ore 22,50.—I Sovrani e le PrincipessineReali si attendono a Roma domani alle ore 15,51.
Retour des souverains à Rome, vous voyez! La dépêche est datée: Rome, le 24 novembre, 23 heures moins dix. Cela paraît signifier: «Les souverains et la famille royale sont attendus à Rome demain à 16 heures et 51 minutes.»
Je ne sais pas comment on compte l’heure enItalie, mais, si j’en juge d’après ces fragments, je suppose que l’on commence à compter à minuit et que l’on poursuit sans s’arrêter jusqu’à l’expiration des vingt-quatre heures. Dans la coupure ci-après, il semble indiqué que les théâtres s’ouvrent à 20 heures et demie. S’il ne s’agit pas de matinées, ore 20,30 doit indiquer 8 heures 30 du soir:
Spettacoli del di 25TEATRO DELLA PERGOLA.—(Ore 20,30)—Opera:Bohème.TEATRO ALFIERI.—Compagnia drammaticá Drago—(Ore 20,30)—La Legge.ALHAMBRA.—(Ore 20,30)—Spettacolo variato.SALA EDISON—Grandioso spettacolo Cinematografico:Quo Vadis?—Inaugurazione della Chiesa Russa.—In coda al Direttissimo.—Vedute di Firenze con gran movimento.—America: Trasporto tronchi giganteschi.—I ladri in casa del Diavolo—Scene comiche.CINEMATOGRAFO.—Via Brunelleschi, n. 4.—Programma straordinario.Don Chisciotte.—Prezzi popolari.
Spettacoli del di 25
TEATRO ALFIERI.—Compagnia drammaticá Drago—(Ore 20,30)—La Legge.
ALHAMBRA.—(Ore 20,30)—Spettacolo variato.
SALA EDISON—Grandioso spettacolo Cinematografico:Quo Vadis?—Inaugurazione della Chiesa Russa.—In coda al Direttissimo.—Vedute di Firenze con gran movimento.—America: Trasporto tronchi giganteschi.—I ladri in casa del Diavolo—Scene comiche.
CINEMATOGRAFO.—Via Brunelleschi, n. 4.—Programma straordinario.Don Chisciotte.—Prezzi popolari.
Tout cela m’est parfaitement compréhensible, excepté l’inauguration de ceChiesarusse: en anglaischeeseveut dire fromage... cela se ressemble... enfin je ne comprends pas.
Ce journal n’a que quatre pages et comme il a de longs articles de fond et beaucoup d’annonces,il n’y a pas beaucoup de place pour les crimes, désastres et autres abominations, grâces au ciel! Aujourd’hui je n’y trouve qu’un scandale: