Chapter 2

Luc Dall’Armellina, co-auteur et webmestre d’oVosite, espace d’écritures hypermédias, écrit à la même date: "La couverture du réseau autour de la surface du globe resserre les liens entre les individus distants et inconnus. Ce qui n’est pas simple puisque nous sommes placés devant des situations nouvelles: ni vraiment spectateurs, ni vraiment auteurs, ni vraiment lecteurs, ni vraiment interacteurs. Ces situations créent des nouvelles postures de rencontre, des postures de 'spectacture' ou de 'lectacture' (Jean-Louis Weissberg). Les notions de lieu, d’espace, de temps, d’actualité sont requestionnées à travers ce médium qui n’offre plus guère de distance à l’événement mais se situe comme aucun autre dans le présent en train de se faire. L’écart peut être mince entre l’envoi et la réponse, parfois immédiat (cas de la génération de textes).

Mais ce qui frappe et se trouve repérable ne doit pas masquer les aspects encore mal définis tels que les changements radicaux qui s’opèrent sur le plan symbolique, représentationnel, imaginaire et plus simplement sur notre mode de relation aux autres. 'Plus de proximité' ne crée pas plus d’engagement dans la relation, de même 'plus de liens' ne créent pas plus de liaisons, ou encore 'plus de tuyaux' ne créent pas plus de partage. Je rêve d’un internet où nous pourrions écrire à plusieurs sur le même dispositif, une sorte de lieu d’atelier d’écritures permanent et qui autoriserait l’écriture personnelle (c’est en voie d’exister), son partage avec d’autres auteurs, leur mise en relation dans un tissage d’hypertextes et un espace commun de notes et de commentaires sur le travail qui se crée."

2.3. Best-sellers en numérique

En 2000, lorsque le livre numérique commence à se généraliser mais que la partie est loin d’être gagnée, trois auteurs de best-sellers se lancent dans l’aventure, malgré les risques commerciaux encourus. Aux Etats-Unis, Stephen King distribue une nouvelle puis publie un roman épistolaire indépendamment de son éditeur. Au Royaume-Uni, Frederick Forsyth publie un recueil de nouvelles chez l’éditeur électronique Online Originals. En Espagne, en partenariat avec son éditeur habituel, Arturo Pérez-Reverte diffuse son nouveau roman sous forme numérique en exclusivité pendant un mois, avant la sortie de la version imprimée.

= "The Plant", de Stephen King

En mars 2000, Stephen King, maître du suspense, commence d’abord par distribuer uniquement sur l’internet sa nouvelle Riding the Bullet, assez volumineuse puisqu’elle fait 66 pages. Il se trouve être le premier auteur à succès à tenter un pari considéré par beaucoup comme perdu d’avance. Mais la notoriété de l’auteur et la couverture médiatique de ce scoop font que la "sortie" de cette nouvelle sur le web provoque un véritable raz-de-marée. 400.000 exemplaires sont téléchargés en 24 heures dans les librairies en ligne qui la vendent (au prix de 2,5 dollars).

En juillet 2000, fort de cette expérience prometteuse, Stephen King décide de se passer des services de Simon & Schuster, son éditeur habituel. Il crée un site web spécifique pour débuter l’auto-publication en épisodes de The Plant, un roman épistolaire inédit qui raconte l’histoire d’une plante carnivore s’emparant d’une maison d’édition en lui promettant le succès commercial en échange de sacrifices humains. Le premier chapitre est téléchargeable en plusieurs formats – PDF (portable document format), OeB (open ebook), HTML (hypertext markup language), TXT (texte) - pour la somme de un dollar, avec paiement différé ou paiement immédiat sur le site d’Amazon.com.

Dans une lettre aux lecteurs mise en ligne à la même date, l’auteur raconte que la création, le design et la publicité de son site web lui ont coûté la somme de 124.150 dollars, sans compter sa prestation en tant qu’écrivain et la rémunération de son assistante. Il précise aussi que la publication des chapitres suivants est liée au paiement du premier chapitre par au moins 75% des internautes. "Mes amis, vous avez l’occasion de devenir le pire cauchemar des éditeurs, déclare-t-il. Comme vous le voyez, c’est simple. Pas de cryptage assommant! Vous voulez imprimer l’histoire et en faire profiter un(e) ami(e)? Allez-y. Une seule condition: tout repose sur la confiance, tout simplement. C’est la seule solution. Je compte sur deux facteurs. Le premier est l’honnêteté. Prenez ce que bon vous semble et payez pour cela, dit le proverbe. Le second est que vous aimerez suffisamment l’histoire pour vouloir en lire davantage. Si vous le souhaitez vraiment, vous devez payer. Rappelez-vous: payez, et l’histoire continue; volez, et l’histoire s’arrête."

Une semaine après la mise en ligne du premier chapitre, on compte 152.132 téléchargements avec paiement par 76% des lecteurs. Certains paient davantage que le dollar demandé, allant parfois jusqu’à 10 ou 20 dollars pour compenser le manque à gagner de ceux qui ne paieraient pas, et éviter ainsi que la série ne s’arrête. La barre des 75% est dépassée de peu, au grand soulagement des fans, si bien que le deuxième chapitre suit un mois après.

En août 2000, dans une nouvelle lettre aux lecteurs, Stephen King annonce un nombre de téléchargements légèrement inférieur à celui du premier chapitre. Il en attribue la cause à une publicité moindre et à des problèmes de téléchargement. Si le nombre de téléchargements n’a que légèrement décru, le nombre de paiements est en nette diminution, les internautes ne réglant leur dû qu’une fois pour plusieurs téléchargements. L’auteur s’engage cependant à publier le troisième chapitre comme prévu, fin septembre, et à prendre une décision ensuite sur la poursuite ou non de l’expérience, en fonction du nombre de paiements. Ses prévisions sont de onze ou douze chapitres en tout, avec un nombre total de 1,7 million de téléchargements. Le ou les derniers chapitres seraient gratuits.

Plus volumineux (10.000 signes environ au lieu de 5.000), les chapitres 4 et 5 passent à 2 dollars. Mais le nombre de téléchargements et de paiements ne cesse de décliner: 40.000 téléchargements seulement pour le cinquième chapitre, alors que le premier chapitre avait été téléchargé 120.000 fois, et paiement pour 46% des téléchargements seulement.

Fin novembre, Stephen King annonce l’interruption de la publication pendant une période indéterminée, après la parution du sixième chapitre, téléchargeable gratuitement à la mi-décembre. "The Plant va retourner en hibernation afin que je puisse continuer à travailler, précise-t-il sur son site. Mes agents insistent sur la nécessité d’observer une pause afin que la traduction et la publication à l’étranger puissent rattraper la publication en anglais." Mais cette décision semble d’abord liée à l’échec commercial de l’expérience.

Cet arrêt suscite de vives critiques. On oublie de reconnaître à l’auteur au moins un mérite, celui d’avoir été le premier à se lancer dans l’aventure, avec les risques qu’elle comporte. Entre juillet et décembre 2000, pendant les six mois qu’elle aura duré, nombreux sont ceux qui suivent les tribulations de The Plant, à commencer par les éditeurs, quelque peu inquiets face à un médium qui pourrait un jour concurrencer le circuit traditionnel. Quand Stephen King décide d’arrêter l’expérience, plusieurs journalistes et critiques littéraires affirment qu’il se ridiculise aux yeux du monde entier. N’est-ce pas un peu exagéré? L’auteur avait d’emblée annoncé la couleur puisqu’il avait lié la poursuite de la publication à un pourcentage de paiements satisfaisant.

Qu’est-il advenu ensuite des expériences numériques de Stephen King? L’auteur reste toujours très présent dans ce domaine, mais par le biais de son éditeur. En mars 2001, son roman Dreamcatcher est le premier roman à être lancé simultanément en version imprimée, par Simon & Schuster, et en version numérique, par Palm Digital Media, pour lecture sur Palm Pilot ou Pocket PC. En mars 2002, son recueil de nouvelles Everything’s Eventual est lui aussi publié simultanément en deux versions: en version imprimée par Scribner, subdivision de Simon & Schuster, et en version numérique par Palm Digital Media, qui en propose un extrait en téléchargement libre.

= "Quintet", de Frederick Forsyth

En novembre 2000, deux Européens, l’anglais Frederick Forsyth et l’espagnol Arturo Pérez-Reverte, décident eux aussi de tenter l'aventure numérique. Mais, forts de l’expérience d’auto-publication de Stephen King peut-être, ni l’un ni l’autre n’ont l’intention de se passer d’éditeur.

Frederick Forsyth, le maître britannique du thriller, aborde la publication numérique avec l’appui de l’éditeur électronique londonien Online Originals. En novembre 2000, Online Originals publie The Veteran, histoire d’un crime violent commis à Londres et premier volet de Quintet, une série de cinq nouvelles électroniques (The Veteran, The Miracle, The Citizen, The Art of the Matter et Draco). Disponible en trois formats (PDF, Microsoft Reader et Glassbook Reader), la nouvelle est vendue au prix de 3,99 pounds (6,60 euros) sur le site de l’éditeur et dans plusieurs librairies en ligne au Royaume-Uni (Alphabetstreet, BOL.com, WHSmith) et aux Etats-Unis (Barnes & Noble, Contentville, Glassbook).

"La publication en ligne sera essentielle à l’avenir, déclare Frederick Forsyth sur le site d’Online Originals. Elle crée un lien simple et surtout rapide et direct entre le producteur original (l’auteur) et le consommateur final (le lecteur), avec très peu d’intermédiaires. Il est passionnant de participer à cette expérience. Je ne suis absolument pas un spécialiste des nouvelles technologies. Je n’ai jamais vu de livre numérique. Mais je n’ai jamais vu non plus de moteur de Formule 1, ce qui ne m’empêche pas de constater combien ces voitures de course sont rapides."

= "El Oro del Rey", d’Arturo Pérez-Reverte

La première expérience numérique d'Arturo Pérez-Reverte est un peu différente. La série best-seller du romancier espagnol relate les aventures du Capitan Alatriste au 17e siècle. Le nouveau titre à paraître s’intitule El Oro del Rey. En novembre 2000, en collaboration avec son éditeur Alfaguara, l'auteur décide de diffuser El Oro del Rey en version numérique sur un site spécifique du portail Inicia, en exclusivité pendant un mois, avant sa sortie en librairie. Le roman est disponible au format PDF pour 2,90 euros, un prix très inférieur aux 15,10 euros annoncés pour le livre imprimé.

Résultat de l’expérience, le nombre de téléchargements est très satisfaisant, mais pas celui des paiements. Un mois après la mise en ligne du roman, on compte 332.000 téléchargements, avec paiement par 12.000 lecteurs seulement. A la même date, Marilo Ruiz de Elvira, directrice de contenus du portail Inicia, explique dans un communiqué: "Pour tout acheteur du livre numérique, il y avait une clé pour le télécharger en 48 heures sur le site internet et, surtout au début, beaucoup d’internautes se sont échangés ce code d’accès dans les forums de dialogue en direct (chats) et ont téléchargé leur exemplaire sans payer. On a voulu tester et cela faisait partie du jeu. Arturo Pérez-Reverte voulait surtout qu’on le lise."

= Des centaines de titres

Trois ans après ces premières tentatives, si les expériences purement numériques sont provisoirement abandonnées, les livres numériques ont une place significative à côté de leurs correspondants imprimés. En 2003, des centaines de best-sellers sont vendus en version numérique sur Amazon.com, Barnes & Noble.com, Yahoo! eBook Store ou sur des sites d’éditeurs (Random House, PerfectBound, etc.), pour lecture sur ordinateur ou sur assistant personnel (PDA). Mobipocket distribue 6.000 titres numériques dans plusieurs langues, soit sur son site soit dans des librairies partenaires. Le catalogue de Palm Digital Media approche les 10.000 titres, lisibles sur les gammes Palm et Pocket PC, avec 15 à 20 nouveaux titres par jour et 1.000 nouveaux clients par semaine.

Signe des temps, en mars 2003, Paulo Coelho, écrivain brésilien devenu mondialement célèbre avec L’Alchimiste, son titre phare, distribue plusieurs de ses livres gratuitement au format PDF. Traduits en 56 langues, ses livres imprimés atteignent 53 millions d'exemplaires vendus dans 155 pays, dont 6,5 millions d’exemplaires dans les pays francophones. L’écrivain décide de mettre en ligne sur son site l’édition intégrale de plusieurs de ses romans, en diverses langues, avec l’accord de ses éditeurs respectifs (dont Anne Carrière, son éditrice en France). Trois de ses romans sont disponibles en français: Manuel du guerrier de la lumière, La cinquième montagne et Veronika décide de mourir. Pourquoi une telle décision? "Comme le français est présent, à plus ou moins grande échelle, dans le monde entier, je recevais sans cesse des courriers électroniques d'universités et de personnes habitant loin de la France, qui ne trouvaient pas mes oeuvres", déclare Paulo Coelho par le biais de son éditrice. A la question classique sur le préjudice que pourraient porter ces quelques titres gratuits sur les ventes futures, il répond: "Seule une minorité de gens a accès à l’internet, et le livre au format ebook ne remplacera jamais le livre papier." Une remarque très juste, au moins pour le court terme.

[3.1. Editeurs commerciaux / 3.2. Editeurs non commerciaux / 3.3. L’auto-édition / 3.4. Vers une nouvelle structure éditoriale]

Au début des années 2000, l’édition électronique creuse son sillon à côté de l’édition traditionnelle, du fait des avantages qu’elle procure: stockage plus simple, accès plus rapide, diffusion plus facile, coût moins élevé, etc. Elle amène aussi un souffle nouveau dans le monde de l’édition, et même une certaine zizanie. On voit des éditeurs vendre directement leurs titres en ligne, des éditeurs électroniques commercialiser les versions numérisées de livres publiés par des éditeurs traditionnels, des librairies numériques vendre les versions numérisées de livres publiés par des éditeurs partenaires, des auteurs s’auto-éditer ou promouvoir eux-mêmes leurs oeuvres publiées, des sites littéraires se charger de faire connaître de nouveaux auteurs pour pallier les carences de l’édition traditionnelle, etc. Le numérique pourra-il à terme ébranler ou même faire imploser la structure éditoriale en place, considérée par de nombreux écrivains comme passablement sclérosée?

3.1. Editeurs commerciaux

Dans le monde francophone, le premier éditeur électronique commercial est CyLibris, fondé en août 1996. CyLibris est suivi en mai 1998 par 00h00, premier éditeur en ligne à commercialiser des livres numériques. Des éditeurs traditionnels mettent eux aussi en place un secteur spécifique, par exemple l’éditeur Luc Pire, qui crée Luc Pire électronique en février 2001.

= CyLibris

Fondées en août 1996 à Paris par Olivier Gainon, les éditions CyLibris (de Cy, cyber et Libris, livre) décident d’utiliser l’internet et le numérique pour publier des oeuvres littéraires dans divers genres (littérature générale, policier, science-fiction, théâtre et poésie). Vendus uniquement sur le web, avec des extraits en téléchargement libre au format texte, les livres sont imprimés à la commande et envoyés directement au client, ce qui permet d’éviter le stock et les intermédiaires. En 2001, certains titres sont également vendus en version imprimée par un réseau de librairies partenaires, notamment la Fnac, et en version numérique par Mobipocket et Numilog, pour lecture sur ordinateur et sur assistant personnel (PDA). En 2003, le catalogue de CyLibris comprend une cinquantaine de titres.

"CyLibris a été créé d’abord comme une maison d’édition spécialisée sur un créneau particulier de l’édition et mal couvert à notre sens par les autres éditeurs: la publication de premières oeuvres, donc d’auteurs débutants, explique Olivier Gainon en décembre 2000. Nous nous intéressons finalement à la littérature qui ne peut trouver sa place dans le circuit traditionnel: non seulement les premières oeuvres, mais les textes atypiques, inclassables ou en décalage avec la mouvance et les modes littéraires dominantes. Ce qui est rassurant, c’est que nous avons déjà eu quelques succès éditoriaux: le grand prix de la SGDL (Société des gens de lettres) en 1999 pour La Toile de Jean-Pierre Balpe, le prix de la litote pour Willer ou la trahison de Jérôme Olinon en 2000, etc. Ce positionnement de 'défricheur' est en soi original dans le monde de l’édition, mais c’est surtout son mode de fonctionnement qui fait de CyLibris un éditeur atypique.

Créé dès 1996 autour de l’internet, CyLibris a voulu contourner les contraintes de l’édition traditionnelle grâce à deux innovations: la vente directe par l’intermédiaire d’un site de commerce sur internet, et le couplage de cette vente avec une impression numérique en 'flux tendu'. Cela permettait de contourner les deux barrières traditionnelles dans l’édition: les coûts d’impression (et de stockage), et les contraintes de distribution. Notre système gérait donc des flux physiques: commande reçue par internet, impression du livre commandé, envoi par la poste. Je précise que nous sous-traitons l’impression à des imprimeurs numériques, ce qui nous permet de vendre des livres de qualité équivalente à celle de l’offset, et à un prix comparable. Notre système n’est ni plus cher, ni de moindre qualité, il obéit à une économie différente, qui, à notre sens, devrait se généraliser à terme."

En quoi consiste l’activité d’un éditeur électronique? "Je décrirais mon activité comme double, explique Olivier Gainon. D’une part celle d’un éditeur traditionnel dans la sélection des manuscrits et leur retravail (je m’occupe irectement de la collection science-fiction), mais également le choix des maquettes, les relations avec les prestataires, etc. D’autre part, une activité internet très forte qui vise à optimiser le site de CyLibris et mettre en oeuvre une stratégie de partenariat permettant à CyLibris d’obtenir la visibilité qui lui fait parfois défaut. Enfin, je représente CyLibris au sein du SNE (le Syndicat national de l’édition, dont CyLibris fait partie depuis le printemps 2000, ndlr). CyLibris est aujourd’hui une petite structure. Elle a trouvé sa place dans l’édition, mais est encore d’une économie fragile sur internet. Notre objectif est de la rendre pérenne et rentable et nous nous y employons."

Le site web procure des informations pratiques aux auteurs en herbe: comment envoyer un manuscrit à un éditeur, ce que doit comporter un contrat d’édition, comment protéger ses manuscrits, etc. Par ailleurs, l’équipe de CyLibris lance en mai 1999 CyLibris Infos, une lettre d’information électronique gratuite dont l’objectif n’est pas tant de promouvoir les livres de l’éditeur que de présenter l’actualité de l’édition francophone. Volontairement décalée et souvent humoristique sinon décapante, la lettre, d’abord mensuelle, paraît deux fois par mois à compter de février 2000. Elle change de nom en février 2001 pour devenir Edition Actu. Elle compte 1.500 abonnés et environ 5.000 lecteurs en 2003.

= 00h00

Un peu moins de deux ans après la création de CyLibris a lieu la mise en ligne de 00h00 (qui se prononce: zéro heure), éditeur pionnier lui aussi, mais dans un domaine différent: il est le premier éditeur à se lancer dans la commercialisation de livres numériques. Fondées à Paris par Jean-Pierre Arbon, ancien directeur de Flammarion, et Bruno de Sa Moreira, ancien directeur de Flammarion Multimédia, les éditions 00h00 débutent leur activité en mai 1998.

"La création de 00h00 marque la véritable naissance de l’édition en ligne, lit-on sur le site web. C’est en effet la première fois au monde que la publication sur internet de textes au format numérique est envisagée dans le contexte d’un site commercial, et qu’une entreprise propose aux acteurs traditionnels de l’édition (auteurs et éditeurs) d’ouvrir avec elle sur le réseau une nouvelle fenêtre d’exploitation des droits. Les textes offerts par 00h00 sont soit des inédits, soit des textes du domaine public, soit des textes sous copyright dont les droits en ligne ont fait l’objet d’un accord avec leurs ayants droit. (…) Le succès de l’édition en ligne ne dépendra pas seulement des choix éditoriaux: il dépendra aussi de la capacité à structurer des approches neuves, fondées sur les lecteurs autant que sur les textes, sur les lectures autant que sur l’écriture, et à rendre immédiatement perceptible qu’une aventure nouvelle a commencé."

En 2000, le catalogue comprend 600 titres, une centaine d’oeuvres originales et des rééditions électroniques d’ouvrages publiés par d’autres éditeurs. Les versions numériques représentent 85% des ventes, les 15% restants étant des versions imprimées à la demande du client. Les œuvres originales sont réparties en plusieurs collections: nouvelles écritures interactives et hypertextuelles, premiers romans, documents d’actualité, études sur les NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication), co-éditions avec des éditeurs traditionnels ou de grandes institutions. Pas de stock, pas de contrainte physique de distribution, mais un lien direct avec le lecteur et entre les lecteurs. Sur le site, ceux-ci peuvent créer leur espace personnel afin d’y rédiger leurs commentaires, recommander des liens vers d’autres sites, participer à des forums, etc.

En septembre 2000, les éditions 00h00 sont rachetées par Gemstar-TV Guide International, grosse société américaine spécialisée dans les produits et services numériques pour les médias. Quelques mois auparavant, en janvier 2000, Gemstar rachète les deux sociétés californiennes à l’origine des premiers modèles de livres électroniques (appareils de lecture), NuvoMedia, créatrice du Rocket eBook, et Softbook Press, créatrice du Softbook Reader. En rachetant 00h00, Gemstar accède au marché européen. Selon un communiqué de Henry Yuen, président de Gemstar, "les compétences éditoriales dont dispose 00h00 et les capacités d’innovation et de créativité dont elle a fait preuve sont les atouts nécessaires pour faire de Gemstar un acteur majeur du nouvel âge de l’édition numérique qui s’ouvre en Europe." La communauté francophone ne voit pas ce rachat d’un très bon oeil, la mondialisation de l’édition semblant justement peu compatible avec l’innovation et la créativité. Moins de trois ans plus tard, en juin 2003, 00h00 décide de cesser ses activités, tout comme la branche eBook de Gemstar, le livre numérique au format propriétaire étant désormais condamné au profit du livre numérique diffusé dans des formats "universels".

= Luc Pire électronique

En Belgique, le premier éditeur à s’intéresser au numérique est Luc Pire, maison d’édition créée en automne 1994, avec un siège à Bruxelles et un autre à Liège. Lancé en février 2001, Luc Pire électronique propose d’une part des versions numériques de titres déjà publiés chez Luc Pire, d’autre part de nouveaux titres, soit en version numérique seulement, soit en deux versions, numérique et imprimée. Nicolas Ancion, responsable éditorial de Luc Pire électronique, explique en avril 2001: "Ma fonction est d’une double nature: d’une part, imaginer des contenus pour l’édition numérique de demain et, d’autre part, trouver des sources de financement pour les développer. (…) Je supervise le contenu du site de la maison d’édition et je conçois les prochaines générations de textes publiés numériquement (mais pas exclusivement sur internet)."

Comment voit-il l’avenir? "L’édition électronique n’en est encore qu’à ses balbutiements. Nous sommes en pleine phase de recherche. Mais l’essentiel est déjà acquis: de nouveaux supports sont en train de voir le jour et cette apparition entraîne une redéfinition du métier d’éditeur. Auparavant, un éditeur pouvait se contenter d’imprimer des livres et de les distribuer. Même s’il s’en défendait parfois, il fabriquait avant tout des objets matériels (des livres). Désormais, le rôle de l’éditeur consiste à imaginer et mettre en forme des contenus, en collaboration avec des auteurs. Il ne fabrique plus des objets matériels, mais des contenus dématérialisés. Ces contenus sont ensuite 'matérialisés' sous différentes formes: livres papier, livres numériques, sites web, bases de données, brochures, CD-Rom, bornes interactives. Le département de 'production' d’un éditeur deviendrait plutôt un département d’'exploitation' des ressources. Le métier d’éditeur se révèle ainsi beaucoup plus riche et plus large. Il peut amener le livre et son contenu vers de nouveaux lieux, de nouveaux publics. C’est un véritable défi qui demande avant tout de l’imagination et de la souplesse."

3.2. Editeurs non commerciaux

De par la nature même du web, moyen de diffusion sans précédent, une place importante est désormais occupée par les éditeurs en ligne non commerciaux. Le pionnier Editel, qui voit le jour en avril 1995, est suivi de Diamedit en 1997, puis de La Grenouille Bleue en septembre 1999 (remplacé par Gloupsy.com en janvier 2001), et de quelques autres depuis. A ceux qui se demandent s’ils sont de véritables éditeurs, on rétorquera qu’ils le sont tout autant, sinon davantage, que nombre d’éditeurs commerciaux. Le but premier d’un éditeur n’est-il pas de découvrir et diffuser des auteurs? C’est ce qu’ils font. Fait qui mérite d’être signalé, de petits éditeurs commerciaux comme Le Choucas ont aussi des coups de coeur non commerciaux visant à faire connaître une œuvre sans souci de rentabilité commerciale. L’édition non commerciale est également très active dans le domaine universitaire, comme en témoigne le Net des études françaises.

= Editel

Dès avril 1995, Pierre François Gagnon, poète et essayiste québécois, décide d’utiliser le numérique pour la réception des textes, leur stockage et leur diffusion. Il crée Editel, site pionnier de l’édition littéraire francophone et premier site web d’auto-édition collective de langue française. Interviewé en juillet 2000, il raconte: "En fait, tout le monde et son père savent ou devraient savoir que le premier site d’édition en ligne commercial fut CyLibris (créé en août 1996 par Olivier Gainon, ndlr), précédé de loin lui-même, au printemps de 1995, par nul autre qu’Editel, le pionnier d’entre les pionniers du domaine, bien que nous fûmes confinés à l’action symbolique collective, faute d’avoir les moyens de déboucher jusqu’ici sur une formule de commerce en ligne vraiment viable et abordable (…). Nous sommes actuellement trois mousquetaires (Pierre François Gagnon, Jacques Massacrier et Mostafa Benhamza, ndlr) à développer le contenu original et inédit du webzine littéraire qui continuera de servir de façade d’animation gratuite, offerte personnellement par les auteurs maison à leur lectorat, à d’éventuelles activités d’édition en ligne payantes, dès que possible au point de vue technico-financier. Est-il encore réaliste de rêver à la démocratie économique?"

= Diamedit

En 1997, deux ans après la mise en ligne d'Editel, Jacky Minier crée Diamedit, site français de promotion d’inédits artistiques et littéraires. "J’ai imaginé ce site d’édition virtuelle il y a maintenant plusieurs années, à l’aube de l’ère internautique francophone, relate-t-il en octobre 2000. A l’époque, il n’y avait aucun site de ce genre sur la toile à l’exception du site québécois Editel de Pierre François Gagnon. J’avais alors écrit un roman et quelques nouvelles que j’aurais aimé publier mais, le système français d’édition classique papier étant ce qu’il est, frileux et à la remorque de l’Audimat, il est devenu de plus en plus difficile de faire connaître son travail lorsqu’on n’est pas déjà connu médiatiquement. J’ai donc imaginé d’utiliser le web pour faire la promotion d’auteurs inconnus qui, comme moi, avaient envie d’être lus. Diamedit est fait pour les inédits. Rien que des inédits. Pour encourager avant tout la création. Je suis, comme beaucoup de pionniers du net sans doute, autodidacte et multiforme. A la fois informaticien, écrivain, auteur de contenus, webmestre, graphiste au besoin, lecteur, correcteur pour les tapuscrits des autres, et commercial, tout à la fois. Mon activité est donc un mélange de ces diverses facettes."

Comment Jacky Minier voit-il l’avenir de l’édition en ligne non commerciale? "Souriant. Je le vois très souriant. Je crois que le plus dur est fait et que le savoir-faire cumulé depuis les années de débroussaillage verra bientôt la valorisation de ces efforts. Le nombre des branchés francophones augmente très vite maintenant et, même si, en France, on a encore beaucoup de retard sur les Amériques, on a aussi quelques atouts spécifiques. En matière de créativité notamment. C’est pile poil le créneau de Diamedit. De plus, je me sens moins seul maintenant qu’en 1998. Des confrères sérieux ont fait leur apparition dans le domaine de la publication d’inédits. Tant mieux! Plus on sera et plus l’expression artistique et créatrice prendra son envol. En la matière, la concurrence n’est à craindre que si on ne maintient pas le niveau d’excellence. Il ne faut pas publier n’importe quoi si on veut que les visiteurs comme les auteurs s’y retrouvent."

= Gloupsy.com

Une des consoeurs de Jacky Minier est Marie-Aude Bourson, lyonnaise férue de littérature et d’écriture qui, en septembre 1999, ouvre le site littéraire La Grenouille Bleue. "L’objectif est de faire connaître de jeunes auteurs francophones, pour la plupart amateurs, raconte-t-elle en décembre 2000. Chaque semaine, une nouvelle complète est envoyée par e-mail aux abonnés de la lettre. Les lecteurs ont ensuite la possibilité de donner leurs impressions sur un forum dédié. Egalement, des jeux d’écriture ainsi qu’un atelier permettent aux auteurs de 's’entraîner' ou découvrir l’écriture. Un annuaire recense les sites littéraires. Un agenda permet de connaître les différentes manifestations littéraires." En décembre 2000, elle doit malheureusement fermer le site pour un problème de marque. Dès janvier 2001, elle ouvre un deuxième site, Gloupsy.com, qui fonctionne selon le même principe, "mais avec plus de 'services' pour les jeunes auteurs, le but étant de mettre en place une véritable plate-forme pour 'lancer' les auteurs" et fonder peut-être ensuite "une véritable maison d’édition avec impression papier des auteurs découverts". Suite à une gestion du site devenue trop lourde, Marie-Aude Bourson décide toutefois de cesser cette belle aventure en mars 2003, date de la fin du contrat d’hébergement du site.

= Le Choucas

A l’aube du 21e siècle, Raymond Godefroy, écrivain-paysan normand, désespérait de trouver un éditeur pour son recueil de fables, intitulé Fables pour l’an 2000. Ce jusqu’à sa rencontre virtuelle avec Nicolas Pewny, fondateur des éditions du Choucas, basées en Haute-Savoie. Bien qu’étant d’abord un éditeur à vocation commerciale, Nicolas Pewny tient aussi à avoir des activités non commerciales, afin de faire connaître des auteurs pour lesquels il a un coup de coeur. Il crée donc un beau design web pour ces Fables, qu’il publie en ligne en décembre 1999.

"Internet représente pour moi un formidable outil de communication qui nous affranchit des intermédiaires, des barrages doctrinaires et des intérêts des médias en place, écrit Raymond Godefroy à la même date. Soumis aux mêmes lois cosmiques, les hommes, pouvant mieux se connaître, acquerront peu à peu cette conscience du collectif, d’appartenir à un même monde fragile pour y vivre en harmonie sans le détruire. Internet est absolument comme la langue d’Esope, la meilleure et la pire des choses, selon l’usage qu’on en fait, et j’espère qu’il me permettra de m’affranchir en partie de l’édition et de la distribution traditionnelle qui, refermée sur elle-même, souffre d’une crise d’intolérance pour entrer à reculons dans le prochain millénaire."

Très certainement autobiographique, la fable Le poète et l’éditeur (sixième fable de la troisième partie) relate on ne peut mieux les affres du poète à la recherche d’un éditeur. Raymond Godefroy restant très attaché au papier, il auto-publie la version imprimée de ses fables en juin 2001, un an et demi après la parution de la version web. Le titre, Fables pour les années 2000, est légèrement différent, puisque le cap du 21e siècle est désormais franchi. Quant aux éditions du Choucas, elles cessent malheureusement leur activité en mars 2001, une disparition de plus à déplorer chez les éditeurs indépendants. Devenu consultant en édition électronique, Nicolas Pewny met désormais ses compétences éditoriales et numériques au service d’autres organismes.

= Le Net des études françaises

L’édition non commerciale est fondamentale dans le domaine universitaire. Professeur au département d’études françaises de l’Université de Toronto, Russon Wooldridge est un ardent défenseur de la diffusion libre du savoir. Interviewé en février 2001, il explique: "Je mets toutes les données de mes recherches des vingt dernières années sur le web (réédition de livres, articles, textes intégraux de dictionnaires anciens en bases de données interactives, de traités du 16e siècle, etc.). Je publie des actes de colloques, j’édite un journal, je collabore avec des collègues français, mettant en ligne à Toronto ce qu’ils ne peuvent pas publier en ligne chez eux. (…) Il est crucial que ceux qui croient à la libre diffusion des connaissances veillent à ce que le savoir ne soit pas bouffé, pour être vendu, par les intérêts commerciaux. Ce qui se passe dans l’édition du livre en France, où on n’offre guère plus en librairie que des manuels scolaires ou pour concours (c’est ce qui s’est passé en linguistique, par exemple), doit être évité sur le web. Ce n’est pas vers les Amazon.com qu’on se tourne pour trouver la science désintéressée."

En mai 2000, Russon Wooldridge rassemble quelques collègues francophones à Toronto lors d’un colloque intitulé "Colloque international sur les études françaises favorisées par les nouvelles technologies d’information et de communication". A la suite de ce colloque, il crée le Net des études françaises (NEF), qui se veut d’une part "un filet trouvé qui ne capte que des morceaux choisis du monde des études françaises, tout en tissant des liens entre eux", d’autre part un réseau dont les "auteurs sont des personnes œuvrant dans le champ des études françaises et partageant librement leur savoir et leurs produits avec autrui".

Le NEF s’étend ensuite à l’Europe grâce au site miroir Translatio, créé dans le même esprit en septembre 2001. Emilie Devriendt, sa responsable, explique en février 2003: "Translatio est le site miroir de trois sites académiques dédiés à la diffusion de ressources documentaires dans le domaine des études françaises, et plus particulièrement de l'histoire de la langue française. Il s'agit du site du professeur Russon Wooldridge, du site Net des études françaises (créé et maintenu par ce dernier), et du site Langue du 19e siècle, du professeur Jacques-Philippe Saint-Gérand, déjà miroirisé à Clermont-Ferrand. Plus qu'une simple copie, Translatio est avant toute chose le fruit de collaborations actives, en réseau, entre enseignants, chercheurs et documentalistes issus de différentes institutions: à Toronto (University of Toronto), à Clermont-Ferrand (Université Blaise Pascal), Lisieux (Bibliothèque électronique), Paris (École normale supérieure). Fidèle à l'architecture initiale des trois sites originaux, Translatio en conserve aussi les objectifs: diffuser de la connaissance (sources primaires et secondaires) sous forme de bases linguistiques, philologiques, culturelles - interactives ou non. Autrement dit, proposer gratuitement outils de recherche et ressources en ligne offrant toutes les garanties d’une nécessaire rigueur scientifique."

= Une activité essentielle

Avantage significatif de l’édition non commerciale, au lieu de vendre quelques dizaines ou quelques centaines de livres et de toucher des droits d’auteur souvent insignifiants, l’auteur a un vaste lectorat et touche… zéro euros de droits d’auteur, tout en échappant aux contraintes souvent inacceptables des éditeurs commerciaux. A chacun de choisir s’il veut céder les droits de ses travaux, gagner quelques euros et n’être lu par (presque) personne, ou s’il préfère garder le copyright de ses écrits, être largement diffusé et ne rien gagner, sous-entendu ne pas gagner d’argent, parce qu’en fait il gagne le plus important, à savoir le fait d’être lu et de partager un savoir.

Grâce au réseau, l’édition non commerciale a le vent en poupe, et il était grand temps. Des éditeurs de fiction découvrent de nouveaux auteurs et les promeuvent au mieux avec les maigres moyens dont ils disposent. Des organismes deviennent éditeurs dans le vrai sens du terme. Des auteurs sont heureux à juste titre de voir leurs textes publiés. Des lecteurs avides, enthousiastes et exigeants ne choisissent pas leurs lectures en fonction de la dernière liste de best-sellers, mais les choisissent dans une profusion de fictions, de documentaires, d’études généralistes et d’articles scientifiques, avec en prime la diffusion libre du savoir. Et, pour finir, de plus en plus d’auteurs ne se soucient même plus du fait que leurs textes auraient pu être acceptés par un éditeur traditionnel, dont ils jugent le modèle complètement dépassé.

3.3. L’auto-édition

Si les éditeurs peuvent difficilement vivre sans les auteurs, les auteurs peuvent enfin vivre sans les éditeurs. La création d’un site web leur permet de faire connaître leurs oeuvres en évitant les intermédiaires. Jean-Paul, auteur hypermédia, écrit dès juillet 1998: "L’internet va me permettre de me passer des intermédiaires: éditeurs et distributeurs. Il va surtout me permettre de formaliser ce que j’ai dans la tête et dont l’imprimé (la micro-édition, en fait) ne me permettait de donner qu’une approximation. Puis les intermédiaires prendront tout le pouvoir. Il faudra alors chercher ailleurs, là où l’herbe est plus verte…"

L’auto-édition est la solution choisie par Anne-Bénédicte Joly, romancière, qui décide de créer son propre site web pour diffuser ses oeuvres. En juin 2000, deux mois après la mise en ligne de son site, elle raconte: "Après avoir rencontré de nombreuses fins de non-recevoir auprès des maisons d’édition et ne souhaitant pas opter pour des éditions à compte d’auteur, j’ai choisi, parce que l’on écrit avant tout pour être lu (!), d’avoir recours à l’auto-édition. Je suis donc un écrivain-éditeur et j’assume l’intégralité des étapes de la chaîne littéraire, depuis l’écriture jusqu’à la commercialisation, en passant par la saisie, la mise en page, l’impression, le dépôt légal et la diffusion de mes livres. Mes livres sont en règle générale édités à 250 exemplaires et je parviens systématiquement à couvrir mes frais fixes. Je pense qu’internet est avant tout un média plus rapide et plus universel que d’autres, mais je suis convaincue que le livre 'papier' a encore, pour des lecteurs amoureux de l’objet livre, de beaux jours devant lui. Je pense que la problématique réside davantage dans la qualité de certains éditeurs, pour ne pas dire la frilosité, devant les coûts liés à la fabrication d’un livre, qui préfèrent éditer des livres 'vendeurs' plutôt que de décider de prendre le risque avec certains écrits ou certains auteurs moins connus ou inconnus (…). Si l’internet et le livre électronique ne remplaceront pas le support livre, je reste convaincue que disposer d’un tel réseau de communication est un avantage pour des auteurs moins (ou pas) connus."

Il est possible que l’auto-édition ait un bel avenir, comme l’explique en août 2000 Jean-Pierre Cloutier, auteur des Chroniques de Cybérie, une chronique hebdomadaire des actualités de l’internet: "J’ai une théorie des forces qui animent et modifient la société, et qui se résume à classer les phénomènes en tendances fortes, courants porteurs et signaux faibles. Le livre électronique (appelé ici livre numérique, ndlr) ne répond pas encore aux critères de tendance forte. On perçoit des signaux faibles qui pourraient annoncer un courant porteur, mais on n’y est pas encore. Cependant, si et quand on y sera, ce sera un atout important pour les personnes qui souhaiteront s’auto-éditer, et le phénomène pourrait bouleverser le monde de l’édition traditionnelle."

3.4. Vers une nouvelle structure éditoriale

Parallèlement à la littérature imprimée se développe la littérature numérique, sous diverses formes: site d’écriture hypermédia, roman multimédia, hyper-roman, nouvelle hypertexte, feuilleton hypermédia, mail-roman, etc. Cette littérature est le plus souvent auto-éditée, en attendant une ou plusieurs maisons d’édition spécialisées. De l’avis de Lucie de Boutiny, romancière, interviewée en juin 2000, la littérature hypertextuelle, "qui passe par le savoir-faire technologique, rapproche donc le techno-écrivain du scénariste, du dessinateur BD, du plasticien, du réalisateur de cinéma. Quelles en sont les conséquences au niveau éditorial? Faut-il prévoir un budget de production en amont? Qui est l’auteur multimédia? Qu’en est-il des droits d’auteur? Va-t-on conserver le copyright à la française? L’HTX (HyperText Literature) sera publiée par des éditeurs papier ayant un département multimédia? De nouveaux éditeurs vont émerger et ils feront un métier proche de la production? Est-ce que nous n’allons pas assister à un nouveau type d’oeuvre collective? Bientôt le sampling littéraire protégé par le copyleft?"

Pour les documentaires également, on commence à utiliser les nouvelles formes d’écriture et de lecture devenues courantes dans le domaine de l’hyperfiction. Le documentaire hypertexte exploite lui aussi les possibilités offertes par l’hyperlien en permettant divers cheminements au lecteur. C’est la démarche tentée dans la version web de ce livre, qui donne directement accès aux entretiens cités et permet une lecture aussi bien linéaire que non linéaire. Le livre d'enquête publié en 2001 permet une recherche textuelle et une lecture séquentielle par sujets grâce à la base interactive créée par Russon Wooldridge.

Outre plusieurs possibilités de lecture, linéaire, non linéaire, par thèmes, etc., le documentaire hypertexte offre de nombreux avantages par rapport au documentaire imprimé. Il permet l’accès immédiat au texte intégral des documents cités. Les erreurs peuvent aussitôt être corrigées. Le livre peut être régulièrement actualisé, en y incluant par exemple les développements les plus récents sur tel sujet et les derniers chiffres ou statistiques. Ces horripilants index en fin d’ouvrage - mais combien pratiques, au moins quand ils existent - sont désormais remplacés par un moteur de recherche ou une base interactive.

Tout comme pour l’hyperfiction, il reste à inventer un nouveau type de maison d’édition proposant ce genre de documentaire, avec une infrastructure permettant leur actualisation immédiate par FTP (file transfer protocol). Si ceci vaut pour tous les sujets, cela paraît d’autant plus indispensable pour des sujets tels que les nouvelles technologies, l’internet et le web. La place des livres traitant du web n’est-elle pas sur le web? L’auteur pourrait choisir de mettre son livre en consultation payante ou gratuite. La question du droit d’auteur serait également entièrement à revoir. Copyright ou copyleft? Paiement à la source ou paiement à la consultation? Et comment l’éditeur serait-il rémunéré?

A l’heure de l’internet, pour les documentaires comme pour la fiction, il semble important de créer de toutes pièces une structure éditoriale entièrement numérique se démarquant des schémas traditionnels. De nombreux auteurs seraient certainement heureux d’expérimenter un nouveau système, au lieu de se plier à un système traditionnel très contraignant, qui n’est peut-être plus de mise maintenant qu’on dispose d’un moyen de diffusion à moindres frais échappant aux frontières.

Cette nouvelle structure éviterait de reproduire les carences du système traditionnel, caractérisé entre autres par de très longs délais de réponse suite à l’envoi du manuscrit (quand réponse il y a…), par des critères de sélection manquant de transparence, par une attente de plusieurs semaines sinon plusieurs mois pour la publication, par des droits d’auteur au pourcentage ridicule (7 à 10%, y compris pour les versions numériques), et par la difficulté d’envisager de nouvelles versions sous prétexte de rentabilité. A l’heure actuelle, les expressions "politique éditoriale", "procédure éditoriale" et "suivi éditorial" plongent souvent les auteurs dans des abîmes de perplexité. Quant à l’engagement de l’éditeur de promouvoir et diffuser l’oeuvre par tous les moyens, une clause qui apparaît systématiquement dans tout contrat d´édition, il est de notoriété publique que cet engagement est rarement tenu lorsque l’auteur n’est pas connu. Des professionnels du livre – et pas des plus contestataires – ayant eux-mêmes vécu les affres de l’auteur en quête d’éditeur parlent de chaîne éditoriale à bout de souffle, quand ils n’emploient pas des qualificatifs nettement plus péjoratifs.

Ces nouveaux éditeurs seraient différents des éditeurs en ligne, électroniques et numériques apparus ces dernières années, qui sont souvent issus de l’édition traditionnelle et la copient encore. Il s’agirait d’éditeurs qui, à l’heure des technologies numériques et de l’internet, repenseraient la chaîne éditoriale de fond en comble tout en faisant un véritable travail d’éditeur (découverte, sélection, promotion et diffusion). Pour l’édition scientifique et technique, il serait également plus qu’utile de ne plus uniquement limiter son accès aux membres des canaux dirigistes que sont l’Université, le CNRS (Centre national de la recherche scientifique) et quelques autres, et d’ouvrir largement les vannes à d’autres spécialistes qui, s’ils n’ont pas les mêmes diplômes, ont des connaissances tout aussi approfondies, des expériences tout aussi riches et des qualités d’écrivain au moins équivalentes.

Ces nouveaux éditeurs pourraient utiliser à plein l’internet en adoptant des méthodes originales spécifiques au réseau: envoi des manuscrits sous forme électronique, délais de réponse courts, critères de sélection (ou non) transmis par courrier électronique, publication rapide, droits d’auteur plus élevés avec montant disponible en ligne, vente simultanée de la version imprimée (avec impression à la demande) et de la version numérique en plusieurs formats, véritable promotion et véritable diffusion de l’oeuvre selon des méthodes qui restent à mettre au point, et pas seulement par le biais d’un extrait en téléchargement libre et d’un descriptif des nouveautés adressé à une liste de diffusion, versions revues et corrigées facilement envisageables sinon encouragées dans le domaine des sciences et techniques, etc.

[4.1. Librairies traditionnelles / 4.2. Librairies en ligne / 4.3. Librairies numériques]

Trois sortes de librairies cohabitent sur le web: les librairies établies en complément d’une librairie traditionnelle ou d’une chaîne de librairies, les librairies en ligne créées directement sur le réseau et dont la totalité des transactions s’effectue via l’internet, et enfin, apparues courant 2000, les librairies numériques, qui vendent uniquement des livres en version numérisée, le plus souvent par téléchargement.

4.1. Librairies traditionnelles

A la fin des années 1990, les chaînes de librairies ont toutes une librairie en ligne à côté de leur réseau de librairies "en dur". C’est le cas notamment de la Fnac, Virgin, France Loisirs, ou encore Le Furet du Nord (qui dessert le Nord de la France) et Decitre (qui dessert la région Rhône-Alpes). Mais la vente à distance n’est pas l’apanage des grandes librairies, comme le montrent les deux exemples pris ici, les librairies de voyage et les librairies d’ancien.

= Librairies de voyage

Fondée en 1985 par Hélène Larroche, Itinéraires est une librairie de voyages située au cœur de Paris, dans l’ancien quartier des Halles. Dès les débuts de la librairie, le personnel crée une base de données informatique avec classement des livres par pays et par sujets. Dix ans après, en 1995, la consultation du catalogue est possible sur minitel. Trois ans plus tard, la librairie est présente sur le web. En juin 1998, Hélène Larroche relate: "Nous effectuons près de 10% de notre chiffre d’affaires avec la vente à distance. Passer du minitel à internet nous semblait intéressant pour atteindre la clientèle de l’étranger, les expatriés désireux de garder par les livres un contact avec la France et à la recherche d’une librairie qui 'livre à domicile' et bien sûr les 'surfeurs sur le net', non minitélistes. La vente à distance est encore trop peu utilisée sur internet pour avoir modifié notre chiffre d’affaires de façon significative. Internet a cependant eu une incidence sur le catalogue de notre librairie, avec la création d’une rubrique sur le web, spécialement destinée aux expatriés, dans laquelle nous mettons des livres, tous sujets confondus, qui font partie des meilleures ventes du moment ou/et pour lesquels la critique s’emballe. Nous avons toutefois décidé de limiter cette rubrique à 60 titres quand notre base en compte 13.000. Un changement non négligeable, c’est le temps qu’il faut dégager ne serait-ce que pour répondre au courrier que génèrent les consultations du site. Outre le bénéfice pour l’image de la librairie qu’internet peut apporter (et dont nous ressentons déjà les effets), nous espérons pouvoir capter une nouvelle clientèle dans notre spécialité (la connaissance des pays étrangers), atteindre et intéresser les expatriés et augmenter nos ventes à l’étranger."

Un an et demi après, en janvier 2000, Hélène Larroche ajoute: "Un net regain de personnes viennent à notre librairie après nous avoir découvert sur le web. C’est plutôt une clientèle parisienne ou une clientèle venue de province pour pouvoir feuilleter sur place ce que l’on a découvert sur le web. Mais l’expérience est très intéressante et nous conduit à poursuivre."

D’autres librairies se débrouillent au mieux avec des moyens limités, comme la librairie Ulysse, sise à Paris dans l’île Saint-Louis. Fondée en 1971 par Catherine Domain, Ulysse est à l’époque la première librairie au monde uniquement consacrée au voyage. Ses 20.000 livres, cartes et revues neufs et d’occasion recèlent des documents souvent introuvables ailleurs. A la fois libraire et grande voyageuse, Catherine Domain est membre du SLAM (Syndicat national de la librairie ancienne et moderne), du Club des explorateurs et du Club international des grands voyageurs. En 1999, elle décide de se lancer dans un voyage virtuel autrement plus ingrat, à savoir la réalisation d’un site web en autodidacte. "Mon site est embryonnaire et en construction, raconte-t-elle en novembre 2000. Il se veut à l’image de ma librairie, un lieu de rencontre avant d’être un lieu commercial. Il sera toujours en perpétuel devenir! Internet me prend la tête, me bouffe mon temps et ne me rapporte presque rien, mais cela ne m’ennuie pas…" Elle est toutefois assez pessimiste sur l’avenir des librairies comme la sienne. "Internet tue les librairies spécialisées. En attendant d’être dévorée, je l’utilise comme un moyen d’attirer les clients chez moi, et aussi de trouver des livres pour ceux qui n’ont pas encore internet chez eux! Mais j’ai peu d’espoir…"

= Librairies d’ancien

Les librairies d’ancien sont parmi les premières à utiliser l’internet pour étendre leur champ d’activité. Dans un domaine où la vente par correspondance à partir d’un catalogue a toujours été primordiale, l’internet vient à point nommé pour faciliter les transactions. Courrier électronique, listes de diffusion, bases de données sur le web et commerce électronique prennent le relais des méthodes traditionnelles.

Dès novembre 1995, Pascal Chartier, gérant de la librairie du Bât d’Argent (Lyon), crée Livre-rare-book, un site professionnel de livres d’occasion, anciens et modernes. En juin 1998, il définit l’internet comme "peut-être la pire et la meilleure des choses. La pire parce qu’il peut générer un travail constant sans limite et la dépendance totale. La meilleure parce qu’il peut s’élargir encore et permettre surtout un travail intelligent!" En août 2003, Livre-rare-book propose un catalogue de plus d’un million de livres émanant de quelque 320 librairies, et un annuaire électronique international recensant près de 4.000 librairies.

Autre réalisation, celle du Syndicat national de la librairie ancienne et moderne (SLAM), un syndicat professionnel regroupant 220 librairies françaises. Le SLAM met en ligne un premier site web en 1997, puis le remplace en juillet 1999 par un deuxième site d’une conception plus dynamique. Alain Marchiset, président du SLAM, explique en juillet 2000: "Ce site intègre une architecture de type 'base de données', et donc un véritable moteur de recherche, qui permet de faire des recherches spécifiques (auteur, titre, éditeur, et bientôt sujet) dans les catalogues en ligne des différents libraires. Le site contient l’annuaire des libraires avec leurs spécialités, des catalogues en ligne de livres anciens avec illustrations, un petit guide du livre ancien avec des conseils et les termes techniques employés par les professionnels, et aussi un service de recherche de livres rares. De plus, l’association organise chaque année en novembre une foire virtuelle du livre ancien sur le site, et en mai une véritable foire internationale du livre ancien qui a lieu à Paris et dont le catalogue officiel est visible aussi sur le site. (…)

Les libraires membres proposent sur le site du SLAM des livres anciens que l’on peut commander directement par courrier électronique et régler par carte de crédit. Les livres sont expédiés dans le monde entier. Les libraires de livres anciens vendaient déjà par correspondance depuis très longtemps au moyen de catalogues imprimés adressés régulièrement à leurs clients. Ce nouveau moyen de vente n’a donc pas été pour nous vraiment révolutionnaire, étant donné que le principe de la vente par correspondance était déjà maîtrisé par ces libraires. C’est simplement une adaptation dans la forme de présentation des catalogues de vente qui a été ainsi réalisée. Dans l’ensemble, la profession envisage assez sereinement ce nouveau moyen de vente."

Résolument optimiste en 1999 et 2000, la profession revoit ensuite ses espérances à la baisse. En juin 2001, Alain Marchiset écrit: "Après une expérience de près de cinq années sur le net, je pense que la révolution électronique annoncée est moins évidente que prévue, et sans doute plus 'virtuelle' que réelle pour le moment. Les nouvelles technologies n’ont pas actuellement révolutionné le commerce du livre ancien. Nous assistons surtout à une série de faillites, de rachats et de concentrations de sociétés de services (principalement américaines) autour du commerce en ligne du livre, chacun essayant d’avoir le monopole, ce qui bien entendu est dangereux à la fois pour les libraires et pour les clients qui risquent à la longue de ne plus avoir de choix concurrentiel possible. Les associations professionnelles de libraires des 29 pays fédérées autour de la Ligue internationale de la librairie ancienne (LILA) ont décidé de réagir et de se regrouper autour d’un gigantesque moteur de recherche mondial sous l’égide de la LILA. Cette fédération représente un potentiel de 2.000 libraires indépendants dans le monde, mais offrant des garanties de sécurité et de respect de règles commerciales strictes. Ce nouveau moteur de recherche de la LILA (en anglais ILAB) en pleine expansion est déjà référencé par AddALL et BookFinder.com."

4.2. Librairies en ligne

Apparues au milieu des années 1990, les librairies en ligne ont pour vitrine un site web, et toutes leurs transactions s’effectuent sur le réseau. Le site web permet de consulter le catalogue et de passer commande. Il permet aussi de lire des résumés, des extraits et des critiques de livres. En 2003, les principales librairies en ligne francophones ont pour nom Alapage, Chapitre.com et Amazon.fr. Fondée en 1996 par Patrice Magnard, Alapage rejoint le groupe France Télécom en septembre 1999 puis devient en juillet 2000 une filiale à part entière de Wanadoo (le fournisseur d'accès internet de France Télécom). Librairie indépendante créée en 1997 par Juan Pirlot de Corbion, Chapitre.com comprend plusieurs secteurs: livres neufs, livres neufs à prix réduit, livres anciens, revues anciennes ou épuisées, gravures et affiches. Amazon.fr est la filiale que le grand libraire américain ouvre en août 2000 dans l’hexagone.

Amazon.com est le pionnier des librairies en ligne. Son histoire est donc intéressante à ce titre. Fondé par Jeff Bezos, Amazon voit le jour en juillet 1995 à Seattle, sur la côte ouest des Etats-Unis. Quinze mois auparavant, au printemps 1994, Jeff Bezos fait une étude de marché pour décider du meilleur produit de consommation à vendre sur l’internet. Dans sa liste de vingt produits marchands, qui comprennent entre autres les vêtements et les instruments de jardinage, les cinq premiers du classement se trouvent être les livres, les CD, les vidéos, les logiciels et le matériel informatique.

"J’ai utilisé tout un ensemble de critères pour évaluer le potentiel de chaque produit, relate Jeff Bezos dans le kit de presse d’Amazon. Le premier critère a été la taille des marchés existants. J’ai vu que la vente des livres représentait un marché mondial de 82 milliards de dollars. Le deuxième critère a été la question du prix. Je voulais un produit bon marché. Mon raisonnement était le suivant: puisque c’était le premier achat que les gens allaient faire en ligne, il fallait que la somme à payer soit modique. Le troisième critère a été la variété dans le choix: il y avait trois millions de titres de livres alors qu’il n’y avait que 300.000 titres pour les CD, par exemple."

La vente de livres en ligne débute en juillet 1995, avec dix salariés et trois millions d’articles. Amazon devient vite une référence dans le commerce électronique, et son évolution rapide est suivie de près par des analystes de tous bords. En novembre 2000, la société compte 7.500 salariés, 28 millions d’articles, 23 millions de clients et quatre filiales (Royaume-Uni, Allemagne, France et Japon), auxquelles s’ajoute en juin 2002 une cinquième filiale au Canada. La maison mère diversifie progressivement ses activités. Elle vend non seulement des livres, des vidéos, des CD et des logiciels, mais aussi des produits de santé, des jouets, des appareils électroniques, des ustensiles de cuisine, des outils de jardinage, etc. En novembre 2001, la vente des livres, disques et vidéos ne représente plus que 58% du chiffre d’affaires. Admiré par certains, le modèle économique d'Amazon est violemment contesté par d’autres, notamment en matière de gestion du personnel.

La présence européenne d’Amazon débute en 1998. Les deux premières filiales sont implantées en Allemagne et au Royaume-Uni. En août 2000, avec 1,8 million de clients en Grande-Bretagne, 1,2 million de clients en Allemagne et quelques centaines de milliers de clients en France, la librairie réalise 23% de ses ventes hors des Etats-Unis. A la même date, elle ouvre sa filiale française.

A son ouverture, Amazon.fr compte quatre rivaux de taille: Fnac.com, librairie en ligne de la Fnac, Alapage, BOL.fr (fermé depuis), succursale de BOL.com, et Chapitre.com, librairie en ligne indépendante. Un mois après son lancement, Amazon.fr est à la seconde place des sites de biens culturels français, après Fnac.com. La société de mesure d’audience Media Metrix Europe donne les chiffres suivants pour septembre 2000: 401.000 requêtes individuelles pour Fnac.com, 217.000 requêtes pour Amazon.fr, 209.000 requêtes pour Alapage et 74.000 requêtes pour BOL.fr.

Contrairement à leurs homologues anglophones, les libraires en ligne français sont soumis à la loi sur le prix unique du livre. Ils ne peuvent se permettre les réductions substantielles proposées par leurs collègues situés aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, pays dans lesquels le prix du livre est libre. En revanche, les libraires en ligne français sont optimistes sur le développement d’un marché francophone international. Le nombre de librairies en ligne s’avère toutefois trop élevé par rapport au marché existant. En juillet 2001, BOL.com (BOL: Bertelsmann on line) annonce la fermeture de BOL.fr, succursale créée deux ans auparavant par les deux géants des médias Bertelsmann et Vivendi. A la même date, les difficultés rencontrées par d’autres libraires en ligne montrent la nécessité de revoir à la baisse des prévisions quelque peu optimistes, afin de laisser à la clientèle le temps de s’habituer à ce nouveau mode d’achat.

4.3. Librairies numériques

Dernière-née sur le web, la librairie numérique apparaît courant 2000, lorsque la vente de livres numériques commence à se généraliser. Comme son nom l'indique, la librairie numérique est une librairie vendant uniquement des livres numériques, le plus souvent par téléchargement, ou alors envoyés en pièce jointe à un courrier électronique. Les livres numériques sont diffusés dans plusieurs formats, les principaux formats étant le format PDF (lu par l’Acrobat Reader et l’Acrobat eBook Reader), le format LIT (lu par le Microsoft Reader), le format PRC (lu par le Mobipocket Reader) et le format PDB (lu par le Palm Reader).

Les grandes librairies en ligne Amazon.com et Barnes & Noble.com ouvrent toutes deux un secteur numérique à quelques mois d’intervalle. Barnes & Noble.com ouvre son secteur eBooks en août 2000, suite à un accord passé avec Microsoft en janvier 2000 pour la vente de livres lisibles sur le Microsoft Reader. Amazon.com suit son concurrent de peu. Après avoir conclu une alliance avec Microsoft en août 2000, Amazon ouvre son service eBooks en novembre 2000, avec 1.000 titres disponibles au départ. En septembre 2001, Yahoo! leur emboîte le pas en créant son eBook Store, suite à des accords passés avec plusieurs éditeurs (Penguin Putnam, Simon & Schuster, Random House et HarperCollins).

Mais les librairies numériques ne sont pas l’apanage des mastodontes du métier, comme en témoigne l’activité de Numilog, librairie numérique française qui ouvre ses portes en septembre 2000.

En février 2001, Denis Zwirn, PDG de Numilog, relate: "Dès 1995, j’avais imaginé et dessiné des modèles de lecteurs électroniques permettant d’emporter sa bibliothèque avec soi et pesant comme un livre de poche. Début 1999, j’ai repris ce projet avec un ami spécialiste de la création de sites internet, en réalisant la formidable synergie possible entre des appareils de lecture électronique mobiles et le développement d’internet, qui permet d’acheminer les livres dématérialisés en quelques minutes dans tous les coins du monde. (…) Nous avons créé une base de livres accessible par un moteur de recherche. Chaque livre fait l’objet d’une fiche avec un résumé et un extrait. En quelques clics, il peut être acheté en ligne par carte bancaire, puis reçu par e-mail ou téléchargement." Quelques semaines plus tard, le site offre "des fonctionnalités nouvelles, comme l’intégration d’une 'authentique vente au chapitre' (les chapitres vendus isolément sont traités comme des éléments inclus dans la fiche-livre, et non comme d’autres livres) et la gestion très ergonomique des formats de lecture multiples".

Fondée en avril 2000 par Denis Zwirn, Hervé Zwirn et Patrick Armand, la société Numilog a une triple activité. Elle est à la fois une librairie en ligne, un studio de fabrication et un diffuseur. "Numilog est d’abord une librairie en ligne de livres numériques, explique Denis Zwirn. Notre site internet est dédié à la vente en ligne de ces livres, qui sont envoyés par courrier électronique ou téléchargés après paiement par carte bancaire. Il permet aussi de vendre des livres par chapitres. Numilog est également un studio de fabrication de livres numériques: aujourd’hui, les livres numériques n’existent pas chez les éditeurs, il faut donc d’abord les fabriquer avant de pouvoir les vendre, dans le cadre de contrats négociés avec les éditeurs détenteurs des droits. Ce qui signifie les convertir à des formats convenant aux différents 'readers' du marché. (…) Enfin Numilog devient aussi progressivement un diffuseur. Car, sur internet, il est important d’être présent en de très nombreux points du réseau pour faire connaître son offre. Pour les livres en particulier, il faut les proposer aux différents sites thématiques ou de communautés, dont les centres d’intérêt correspondent à leur sujet (sites de fans d’histoire, de management, de science-fiction…). Numilog facilitera ainsi la mise en oeuvre de multiples 'boutiques de livres numériques' thématiques."

Répartis en trois grandes catégories - savoir, guides pratiques et littérature - les livres sont disponibles dans plusieurs formats: format PDF (portable document format) avec lecture en pleine page sans défilement et sans zoom, format PDF avec mise en page reproduisant celle du livre imprimé, format LIT (abrégé du terme anglais: literature) pour le Microsoft Reader et format PRC (Palm resource) pour le Mobipocket Reader. Seront ajoutés progressivement les nouveaux formats utiles sur le marché.

En 2003, le catalogue comprend 3.500 ebooks (livres et périodiques) en français et en anglais, grâce à un partenariat avec une quarantaine d’éditeurs. Le but à long terme étant de "permettre à un public d’internautes de plus en plus large d’avoir progressivement accès à des bases de livres numériques aussi importantes que celles des livres papier, mais avec plus de modularité, de richesse d’utilisation et à moindre prix".

[5.1. Numérisation: mode texte et mode image / 5.2. Bibliothèques pionnières / 5.3. Du bibliothécaire au cyberthécaire / 5.4. De la conservation à la communication]

Appelée aussi bibliothèque électronique ou bibliothèque virtuelle, la bibliothèque numérique semble être le principal apport de l’internet au monde du livre, et réciproquement. Au fil des ans sont mis en ligne des centaines puis des milliers d’oeuvres du domaine public, documents littéraires et scientifiques, articles, travaux universitaires et de recherche, images et bandes sonores sont disponibles à l’écran. Nombre d'entre eux sont en accès libre.

5.1. Numérisation: mode texte et mode image

Les bibliothèques numériques sont souvent constituées à partir de collections imprimées. La première étape est donc la numérisation de ces dernières. Cette numérisation peut être effectuée soit en mode texte, soit en mode image.

Comme son nom l’indique, la numérisation en mode texte implique la saisie d’un texte. Elle consiste à scanner le livre, puis à contrôler le résultat à l’écran en relisant intégralement le texte scanné et en le corrigeant si nécessaire. Quand les documents originaux manquent de clarté, pour les livres anciens par exemple, ils sont saisis ligne après ligne, de la première page à la dernière. Suite au scannage ou à la saisie, le texte numérisé apparaît en continu à l’écran, et la présentation de la page originale n’est pas conservée. A cause du temps passé au traitement de chaque livre, ce mode de numérisation est assez long, et donc nettement plus coûteux que la numérisation en mode image. Dans de nombreux cas, il est toutefois très préférable, puisqu’il permet l’indexation, la recherche et l’analyse textuelles, une étude comparative entre plusieurs textes ou plusieurs versions du même texte, etc. C’est la méthode utilisée par exemple par le Projet Gutenberg, fondé dès 1971, ou encore la Bibliothèque électronique de Lisieux, créée en 1996.

La numérisation en mode image correspond à la photographie du livre. La version informatique est le fac-similé numérique de la version imprimée. La présentation originale étant conservée, on peut feuilleter le texte page après page à l’écran. C’est la méthode employée pour les numérisations à grande échelle, par exemple pour la constitution de Gallica, le secteur numérique de la Bibliothèque nationale de France (BnF). Ne sont numérisés en mode texte que les tables des matières, les sommaires et les légendes des corpus iconographiques, ce afin de faciliter la recherche textuelle. Pourquoi ne pas tout numériser en mode texte? La BnF répond sur le site de Gallica: "Le mode image conserve l’aspect initial de l’original y compris ses éléments non textuels. Si le mode texte autorise des recherches riches et précises dans un document et permet une réduction significative du volume des fichiers manipulés, sa réalisation, soit par saisie soit par OCR (optical character recognition), implique des coûts de traitement environ dix fois supérieurs à la simple numérisation. Ces techniques, parfaitement envisageables pour des volumes limités, ne pouvaient ici être économiquement justifiables au vu des 50.000 documents (représentant presque 15 millions de pages) mis en ligne." En 2003, Gallica donne accès à tous les documents libres de droit du fonds numérisé de la BnF, à savoir 70.000 ouvrages et 80.000 images allant du Moyen-Age au début du 20e siècle.

Concepteur de Mot@mot, un logiciel de remise en page de fac-similés numériques, Pierre Schweitzer insiste sur l’utilité des deux modes de numérisation. "Le mode image permet d’avancer vite et à très faible coût, explique-t-il en janvier 2001. C’est important car la tâche de numérisation du domaine public est immense. Il faut tenir compte aussi des différentes éditions: la numérisation du patrimoine a pour but de faciliter l’accès aux oeuvres, il serait paradoxal qu’elle aboutisse à se focaliser sur une édition et à abandonner l’accès aux autres. Chacun des deux modes de numérisation s’applique de préférence à un type de document, ancien et fragile ou plus récent, libre de droit ou non (pour l’auteur ou pour l’édition), abondamment illustré ou pas. Les deux modes ont aussi des statuts assez différents: en mode texte ça peut être une nouvelle édition d’une oeuvre, en mode image c’est une sorte d’'édition d’édition', grâce à un de ses exemplaires (qui fonctionne alors comme une fonte d’imprimerie pour du papier). En pratique, le choix dépend bien sûr de la nature du fonds à numériser, des moyens et des buts à atteindre. Difficile de se passer d’une des deux façons de faire."

Si une bibliothèque numérique est d’abord une bibliothèque d’oeuvres numérisées, ce terme s’applique aussi par extension à une collection organisée de liens vers des oeuvres numérisées disponibles sur le web. C’est le cas de The Online Books Page, un répertoire d’œuvres anglophones en accès libre créé en 1993 par John Mark Ockerbloom. C’est également le cas de The Internet Public Library (IPL), qui se définit comme la première bibliothèque publique de l’internet sur l’internet, à savoir une bibliothèque sélectionnant, organisant et cataloguant les ressources disponibles sur le réseau, et n’existant elle-même que sur celui-ci. Créée en mars 1995, cette bibliothèque publique d’un genre nouveau devient vite une référence. D’autres bibliothèques numériques proposent à la fois des textes numérisés par l’équipe en place et un ensemble de liens vers des oeuvres disponibles ailleurs. C’est le cas d’Athena, bibliothèque numérique fondée en 1994 par Pierre Perroud et hébergée sur le site de l’Université de Genève.

5.2. Bibliothèques pionnières


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