IV

—C'est vrai!

—Pourquoi ne l'avoir pas dit plus tôt? reprit la Sœur. Depuis cinq semaines que vous êtes ici, vous ne l'avez pas vue?

—Non.

—Voulez-vous que je lui écrive de venir?

—Oh! oui!

—Vous l'aimez bien cette Désirée?

Il n'eut pas la force de répondre. Ses mains tremblaient sur le manche de sa pelle, et ses yeux qu'il avait détournés, voyaient sans doute en songe, debout dans l'herbe du pré, l'enfant qui venait à lui.

Le soir, quand Sœur Dorothée demanda à la supérieure la permission d'écrire, elle ajouta:

—Ce petit vieux est incroyable: on dirait que c'est lui qui est la mère.

Et, ayant couvert une feuille de papier d'une écriture inégale et hâtive, elle la mit à la poste, à l'adresse de Désirée.

Si la jeune fille n'avait point encore visité ses parents, ce n'avait pas été faute d'y songer. Mais l'aïeule était tombée malade assez gravement, et, malade, elle était, comme beaucoup d'infirmes, d'une exigence extrême. La solitude lui faisait horreur. Il avait fallu la soigner, la veiller, ne jamais la quitter. A peine laissait-elle Désirée sortir le temps d'aller acheter des provisions, un peu au delà de l'octroi. Comment eût-elle permis une course à l'hospice qui, vu la longue distance, eût pris toute une matinée? Désirée avait dû attendre, et les semaines s'étaient écoulées.

La lettre de Sœur Dorothée arriva en pleine convalescence de la malade, et ces deux causescombinées, instances d'un côté, santé renaissante de l'autre, décidèrent l'aïeule.

—Va, ma petite, dit-elle. Sois le moins longtemps possible. Tu me rapporteras des nouvelles d'Honoré.

Elle ne pensait guère à sa bru, ni autrefois, ni à présent. Honoré seul l'occupait.

Désirée partit aussitôt. Elle était contente à la pensée de revoir les siens, contente aussi d'être libre et de la beauté du jour. Il faisait un temps gris si léger que tous les rayons le traversaient, un de ces ciels de fin de mai qui habituent les fleurs au grand soleil d'été. Les stellaires étoilaient les talus de la banlieue. Des deux côtés de la route, quand Désirée passait, des moineaux perchés sur les toits, sur les vieux murs, s'envolaient en troupes, avec un petit cri d'appel si gai, si vif, qu'il semblait à Désirée que son cœur s'envolait aussi. Il n'allait pas d'ailleurs bien loin, pas plus qu'eux. Sa nature n'était pas rêveuse, mais plutôt agissante et vaillante. Elle songeait à des commandes qu'il fallait livrer dans la semaine, à une lessive qu'elle aurait bientôt, à un semis de volubilis qu'elle avait fait le long de la maison,et qui commençait à lever, mais surtout au moyen d'apprendre à tresser le rotin et l'osier, maintenant que son métier d'enfance périssait. Elle avait mis sa robe bleue, un col blanc attaché par une broche de cornaline et un chapeau,—pour un si long voyage!—composé d'un seul ruban bleu chiffonné sur du tulle noir. C'était ce qu'elle avait de plus beau. Un autre aurait trouvé la toilette bien pauvre. Mais elle s'en inquiétait peu, n'ayant souci, pour le moment, que de plaire à ceux qu'elle allait voir. Elle était sûre d'y réussir. Et ainsi faite, songeant, pour le résoudre, au problème toujours compliqué de sa vie de travail, elle marchait sans se presser sur la route où des brises folles, soufflant au travers des haies, s'amusaient à faire tourner des pincées de poussière.

Avant d'entrer à l'hospice, Désirée s'arrêta devant le moulin, un peu lasse, un peu rouge, afin de reprendre haleine et de relever ses cheveux dont la masse trop lourde, détachée par la marche, lui tombait sur la nuque. La route, à quelques pas de là, finissait. Un tertre au gazon pelé par le pied des mulets portait le moulin blanc. Les quatre ailes viraient d'unmouvement puissant, avec un doux gémissement de bois qui plie, comme il en sort des mâts de navires ou du joug des bœufs en labour. Le vent montait de la rivière. Et Désirée était charmante, tête nue, la taille cambrée, les bras écartés pour nouer ses cheveux d'or.

C'est précisément à quoi réfléchissait un jeune meunier qui, sans qu'elle l'aperçût, s'était accoudé à la lucarne du moulin.

De tout temps les meuniers ont passé pour philosophes et méditatifs. Je parle de ceux des hauteurs: leur métier les y porte. Ils tiennent de l'ermite et du guetteur de phare. Une partie de leur vie se passe à attendre, l'autre à laisser travailler le vent. Ils voient de grands horizons, et les choses petites au-dessous d'eux. Quand leur nature n'y est point rebelle, les meuniers ont beau jeu pour songer.

Celui-là ne sortait pas de la tradition. Son large feutre enfariné coiffait une assez belle tête de garçon, un peu molle, mais intelligente, des yeux bruns, des joues sans teint et une bouche légèrement relevée, dont le visage prenait un air de goguenardise: signe distinctif del'espèce. Il s'avança encore un peu dans la lucarne, et dit:

—Vous n'avez pas l'air bien pressée, mademoiselle?

Ce sont là de ces phrases banales par lesquelles, dans le peuple, les inconnus se tâtent, et manifestent l'intention d'engager un brin de causerie. Elle le regarda, surprise, et ne lui trouvant pas les yeux trop hardis, répliqua:

—Ni vous non plus, à ce que je vois.

—Que voulez-vous, reprit-il, quand le moulin va, les meuniers n'ont rien de mieux à faire que de regarder les filles qui passent; c'est un joli métier: même quand ça va le mieux, on a de la liberté.

—Tous les métiers ne sont pas de même, fit Désirée en soupirant.

Elle renoua la bride fanée de son chapeau, et se détourna pour s'en aller. Mais elle lui plaisait évidemment, car il la retint en demandant:

—Que faites-vous donc?

—Pailleuse de chaises, répondit-elle. Autrefois c'était bon. Nous gagnions notre vie. Et puis ça s'est perdu. Mon père a été obligé dese mettre à l'hospice. Un bon travailleur, pourtant, je vous assure, jamais en retard, point dépensier; tout le monde l'aimait.

—Il est à Jeanne Jugan?

—Oui, et ma mère aussi: je vais les voir.

—Alors, vous êtes comme orpheline chez vous, mademoiselle Rose?

—Non, pas Rose, dit-elle en riant: Désirée.

Ils se regardèrent un moment, riant tous deux de la façon drôle dont il lui avait demandé son nom. Elle ajouta:

—Je ne suis pas si seule que vous croyez: j'ai ma grand'mère avec moi.

—Vous habitez loin?

—De l'autre côté de la ville, proche l'octroi. Grand'mère est aveugle.

—Aveugle! répéta le jeune homme, ce ne doit pas être gai pour vous?

—C'est surtout triste pour elle.

—Mais alors vous ne sortez guère?

—Presque pas.

—Le dimanche, n'est-ce pas, un tour à la foire ou bien dans les assemblées?

—Jamais! fit Désirée, comme si cette supposition l'eût offensée, je n'y vais jamais.

Elle se mit à rougir, subitement devenue confuse du tour intime que prenait la causerie. Lui, au contraire, montrait ses dents blanches. Il avait l'air tout content.

—Je vous crois, mademoiselle Désirée, et ça se voit bien sans que vous le disiez. Au revoir donc!

—Bonsoir, monsieur!

A peine eut-elle tourné le coin de la haie, qu'elle se sentit toute dépitée. S'arrêter ainsi à causer dans les chemins! Comment avait-elle fait cela? Et que de choses elle avait racontées en peu de temps: son père, sa mère, l'aïeule, la vie qu'on menait à la maison! Il lui faisait dire tout ce qu'il voulait. Et lui, prudemment, savait se taire. Comme il était adroit pour enjôler les filles, ce garçon! Avant de pénétrer dans la cour, comme elle était cachée par le mur, elle tourna la tête rapidement, et jeta un coup d'œil du côté du moulin. La lucarne était vide, toute noire sur le mur blanc. «Heureusement, pensa Désirée, qu'il avait l'air honnête et que personne ne m'a vue.»

Elle monta les marches du perron, et demanda son père.

Le Bolloche était dehors, au milieu d'un espace découvert et sablé, qui s'étendait au bas du champ de seigle. On l'avait pris pour arbitre d'un coup de boule douteux, et, courbé, il mesurait avec sa canne la distance contestée. Une dizaine de joueurs, ses compagnons, penchés en cercle, étaient absorbés par l'attrait de cette vérification. Ils se relevèrent tous ensemble, et Le Bolloche aperçut Désirée qui dévalait le long du champ, sa robe bleue frôlant les pommiers nains et la bordure de fraisiers hardiment fleurie par-dessous.

—Ma fille! dit-il.

C'était un événement, ces vingt ans dans un asile de vieillards, cette santé rayonnante au milieu de toutes les décrépitudes humaines. Les camarades de Le Bolloche, leurs boules à la main, regardaient venir la jeune fille. Presque tous sans famille, ayant roulé partout sans s'attacher nulle part, isolés d'ailleurs par leur âge et enserrés déjà dans cette demi-mort de refuge que la charité ne peut déguiser complètement, ils respiraient comme un parfum cette apparition qui s'avançait. Tous en étaient réjouis. Elle rappelait à chacun quelque souvenir cher.

—Elle ressemble à une belle cantinière que j'ai connue, dit l'un.

—Si elle avait des cheveux sur le front, ne jurerait-on pas une actrice du café du cours Dajo? reprit un autre, un ancien marin dont la mémoire refluait très loin en arrière, à la vue de Désirée.

Un troisième murmura un nom que personne n'entendit. Sa tête, branlant par saccades, s'abaissa sur sa poitrine, deux larmes tombèrent sur les chiffons de laine dont ses pieds malades étaient enveloppés, et nul ne sut quelle image lointaine de femme ou de jeune fille saluait, à travers les temps, l'émotion de cet abandonné.

Ils virent Le Bolloche s'avancer vers Désirée, passer son bras sous le sien, et s'enfoncer dans l'allée qui coupait les champs à mi-côte. Tirés de leur extase, ils s'entreregardèrent alors les uns les autres d'un air dur. Ils étaient jaloux de l'ancien sergent. Personne ne venait ainsi pour eux. La partie de boules fut laissée là.

Le Bolloche et sa fille se promenèrent d'abord tous deux dans l'allée. Il était rayonnant. Son bonheur se doublait de la fierté de marcher près d'elle. Il jouissait des étonnements qu'elleprovoquait. Il la considérait, comme pour réhabituer ses yeux à chacun des traits de son enfant.

—Ah! petite, disait-il, petite, que je suis content! Je ne puis vivre sans te voir!

Il ne pouvait dire autre chose.

Puis la mère Le Bolloche vint les retrouver. On monta vers l'hospice dont il fallut faire le tour, vers le grand verger entouré de murs, qui ne s'ouvrait que par faveur aux parents en visite. Et alors la conversation s'engagea. Désirée avait dû se mettre entre les deux vieux. Ils lui parlaient en même temps, chacun de ce qui l'intéressait. Les moindres choses du domaine revivaient dans leur souvenir avec une merveilleuse intensité de tendresse et de regret. C'est incroyable tout ce qu'un pré, une maison et une pauvre aïeule qu'on a laissés peuvent fournir de questions.

Désirée répondait de son mieux. La joie des siens l'épanouissait aussi. Elle n'avait pas le temps de penser à elle-même. Et cependant, chaque fois qu'elle arrivait au détour d'une certaine allée, l'ombre des ailes du moulin, franchissant les murs, accourait au-devant d'elle,l'enveloppait, semblait vouloir l'enlever au passage. Désirée en éprouvait un petit frisson. Elle s'imaginait, bien à tort peut-être, et sans avoir la liberté d'y penser, d'ailleurs, que ces grands bras d'ombre l'appelaient, et qu'il y avait là-bas, par une fente ignorée du moulin, deux yeux bruns qui la suivaient.

De retour chez elle, Désirée trouva l'aïeule moins inquiète qu'elle ne le supposait, heureuse de lui annoncer:

—Petite, il est venu pendant ton absence une belle commande, douze chaises à rempailler finement, en blanc et noir: on dirait que le métier veut reprendre.

Désirée ne se faisait pas d'illusion à ce sujet, mais l'occasion n'en était pas moins bonne.

Dès le lendemain elle se mit au travail, toute reposée et renouvelée par cet après-midi de la veille. Elle dut sortir de l'appentis les gerbes de seigle trié, qu'un trop long séjour à l'ombre avait rendues humides, les délier et les étendre sur un coin fauché du pré, par jonchéesrégulières. Et, tandis que le soleil et l'air les séchaient, elle s'occupa à enlever les garnitures usées des chaises, à consolider leurs barreaux, à teindre quelques poignées de tiges qui feraient, sur les sièges nouveaux, des mouchetures régulières, comme des queues d'hermine sur une pelleterie claire. Cela lui prit deux jours.

Pendant ce temps, elle songea bien, plusieurs fois, à la rencontre qu'elle avait faite de ce meunier, sans déplaisir, mais sans trouble non plus, ainsi que nous pensons aux choses qui n'auront pas de suite. De la côte de l'octroi, en allant acheter ses provisions, elle chercha les ailes du moulin à l'horizon, et elle les aperçut qui tournaient, toutes petites, comme un jouet d'enfant.

Le troisième jour au soir, voyant que la paille était sèche et qu'elle avait repris sa belle teinte d'or pâle, elle jugea qu'il était temps de la rassembler. Par javelles minces, soigneusement, pour ne pas froisser les tuyaux droits du seigle, elle la relevait et la portait sous l'appentis. On eût dit une moissonneuse. Elle aimait à manier cette matière souple et frémissante quechaque pas faisait trembler sous son bras; il lui plaisait de courir ainsi dans la longueur du pré, dans l'herbe encore chaude de l'ardente rayée qu'elle avait bue.

La moindre circonstance qui la tirait du logis semblait une distraction à cette fille laborieuse. Au moment où elle ramassait les dernières brassées de paille, le soleil était depuis longtemps couché, le crépuscule envahissait le faubourg. Et voilà qu'en se redressant, Désirée vit la forme d'une tête d'homme au-dessus du mur qui se dessinait comme un ruban brun sur le couchant. Elle n'hésita pas une seconde: c'était lui. Une rougeur lui monta au visage. Elle se baissa vivement, saisit le reste de sa paille, et, sans se détourner vers la porte, rentra dans l'appentis.

Quand elle en sortit, le jeune homme, ou cette forme qu'elle avait pris pour lui, s'était effacé. Que venait-il faire? Depuis combien de temps la regardait-il? Oh! ceci était une chose grave. Pourquoi lui, qui l'avait appelée le premier jour par la fenêtre de son moulin, avait-il peur d'elle à présent? Car il avait disparu, sitôt qu'elle l'avait regardé. Disparu?Peut-être s'était-il caché? Toutes ces questions se pressaient dans l'esprit de Désirée.

«Après tout, se dit-elle, ce garçon ne peut me vouloir du mal. Je veux savoir ce qu'il est devenu, et j'irai voir.»

Elle remonta le pré dans le foin haut, longea le mur, et bravement, à l'endroit où l'apparition s'était évanouie, posant le pied sur une pierre en saillie, elle se haussa jusqu'à dépasser le mur de la moitié de son corps. La route fuyait, floconneuse et grise. Personne qu'un paysan, qui descendait la côte au trot de sa carriole. Pourtant elle ne s'était pas trompée. Elle considéra le sommet du mur: les barbes des mousses qui le couvraient, les rameaux étoilés d'une plante jaune qui y fleurissait, étaient couchés par place. Quelqu'un s'était appuyé là. Elle chercha encore, et, sur une ardoise nue, déchaussée de la muraille, au dernier rayon du jour, elle reconnut vaguement que des lettres avaient été tracées. Elle enleva la pierre, la tourna vers le couchant que bordait une dernière frange d'or pâle, et lut: «Désirée.» Quel autre que lui avait pu écrire ce nom-là? La rosée d'une seule nuit eût suffià effacer les caractères tracés à la pointe du couteau, tandis qu'au contraire, sur le bord de chaque trait, un duvet de poussière enlevé par l'entaille restait encore. C'était donc lui qui, tout à l'heure, l'avait regardée quand elle levait ses javelles de seigle, et, pour lui faire entendre ce qu'il n'osait lui dire, pour lui montrer qu'il songeait à elle, avait écrit: «Désirée.» Ce mot-là, c'était une lettre, en somme.

Une lettre d'amour. Qu'est-ce que cela signifiait, «Désirée», sinon: «Je vous aime?»

Il l'aimait donc?

La jeune fille emporta l'ardoise, et rentra.

La grand'mère attendait.

—Tu as été bien longtemps, dit-elle. L'Angélus a sonné aux deux paroisses.

Désirée lisait pour la dixième fois, à la lumière d'une bougie, le mot écrit sur la pierre.

—Tu avais donc bonne envie de travailler ce soir? reprenait l'aïeule... Allons, mange un peu... Pourquoi ne réponds-tu pas? Tu es lasse?...

Mais elle ne répondait que des mots distraits.

Et l'aïeule, au son un peu altéré de la voix de sa petite-fille, se confirmant dans la pensée quel'enfant s'était surmenée, disait amicalement:

—Tu te donnes trop de tourment, ma pauvre petite, tu veilles trop tard dans l'appentis, et cela te change la voix.

Désirée déclara qu'elle était lasse, fatiguée, et la grand'mère fit semblant d'avoir sommeil plus tôt que de coutume ce soir-là.

Alors, libre de songer, d'étudier ce qui était arrivé et ce qu'elle éprouvait en elle-même, la jeune fille se laissa emporter par le rêve. Elle était donc aimée! Cela lui semblait très sûr et très doux. Le soupçon ne lui vint pas même qu'il eût voulu plaisanter. Le premier mot d'amour, incertain et voilé, le premier hommage rendu à son charme de jeune fille, avait atteint le fond de cette nature primitive. Elle y répondait déjà par de grands élans de cœur qui la surprenaient elle-même. Et, peu à peu, elle en vint à songer que ces idées qui la remplissaient maintenant étaient nées le jour même où elle avait rencontré ce garçon. Un trouble profond et délicieux s'en suivit. Demain, l'avenir, se marier, être heureuse: elle était remuée par ces lointains magiques et vagues, comme ces petites rivières aux bords pleinsd'ombre, qui ressentent, jusqu'à leur source, la poussée de la mer invisible. Tous les détails de leur courte entrevue lui redevenaient présents. Elle se rappelait les questions qu'il lui avait faites, les moindres paroles qu'il lui avait dites, afin d'y découvrir aussi un sens nouveau. Elle n'y réussit que trop.

L'une d'elles, que Désirée n'avait point remarquée d'abord, commença à l'inquiéter. Quand elle avait répondu qu'elle n'allait jamais aux assemblées:

—Je vous crois, avait-il dit en riant, cela se voit sans que vous le disiez.

A quoi donc l'avait-il deviné? Sans doute il la trouvait trop pauvre et trop mal habillée? Les filles qui vont le dimanche en promenade, celles qui peuvent prétendre à plaire, sont autrement vêtues. Il l'en avait avertie.

—On voit bien que vous n'avez pas de belles façons, et que vous ne savez pas vous mettre.

Oui, voilà ce que signifiaient la phrase et le sourire qui l'accompagnait. S'il la retrouvait ainsi, quand elle retournerait voir son père et passerait près du moulin blanc, le caprice passager qu'elle avait pu lui inspirer disparaîtrait.Désirée Le Bolloche n'était pas assez bien habillée, pas assez coquette, non sûrement, pour qu'un homme fût fier de la promener à son bras. Lui surtout, car il devait être riche; il devait aimer les jolies robes, les gants, les plumes au chapeau, les petits souliers mordorés que portent les ouvrières de la ville, et même les jeunes laitières de la campagne. Tandis qu'elle! Oh! la pauvreté dure! Oh! le bonheur de celles qui ont un peu d'argent pour se faire belles!

Cette pensée triste remplaça bientôt toutes les autres. La chanson d'amour à peine commencée dégénérait en plainte. Désirée demeura éveillée une partie de la nuit. Puis, lentement, un projet lui vint. Elle hésita, le repoussa, le reprit...

Le lendemain, avant le jour, elle était au travail. Elle se hâtait si fiévreusement que jamais elle n'avait travaillé de la sorte. En moins de temps qu'on ne lui en avait accordé, les douze chaises purent être livrées et payées.

Désirée, en rapportant l'argent, dit à l'aïeule:

—Grand'mère, si tu voulais bien, j'irais demain à Jeanne Jugan.

—Demain, petite, c'est bien tôt. Il n'y a pas dix jours que tu ne les as vus!

—Grand'mère, j'ai fini l'ouvrage, laisse-moi aller.

L'aïeule répondit après un moment:

—Je vois bien que tu ne te plais plus ici, ma petite. Je suis trop vieille, et tu es trop jeune. Je le savais bien quand ton père est parti. Va donc comme il te plaira.

Et ni l'une ni l'autre ne causèrent plus de cette absence du lendemain.

Désirée tâcha d'être douce et prévenante. Elle aida la grand'mère à se déshabiller, et, assise près de la table, prétextant un ouvrage de couture à terminer, elle attendit.

Lorsque l'aïeule fut endormie, la jeune fille s'habilla, jeta une pèlerine sur ses épaules, sortit de la chambre avec précaution, et, traversant le pré, fut bientôt sur la route qui montait vers la ville. Elle hâtait le pas, un peu inquiète d'être seule à cette heure déjà tardive. Quelques ouvriers qui la croisaient, la regardaient effrontément. Elle avait peur des renfoncements obscurs des cours. A chaque moment, il lui semblait qu'on la suivait. Et cependant lapensée ne lui venait pas de retourner en arrière. Son projet lui donnait courage, et parfois la faisait sourire. Elle allait. Bientôt les rues devinrent plus éclairées. Des devantures de boutiques étincelèrent à droite et à gauche. Elle marcha plus tranquille. Les passants la protégeaient de leur nombre. Enfin, elle s'arrêta devant la porte d'un grand magasin de nouveautés, qui projetait aux deux angles du boulevard la lumière de ses lampes électriques.

C'était là. Avec un peu d'hésitation, elle s'avança, éblouie, les yeux à demi fermés. Il n'y avait pas beaucoup d'acheteurs dans le hall immense. Un employé vint à elle, et lui demanda, de cet air fat qu'ils prennent volontiers quand une fille est seule, pauvre et jolie:

—A quel rayon mademoiselle désire-t-elle que je la conduise: soieries, dentelles, trousseaux, layettes?

Quel rayon? Jamais Désirée n'était entrée dans un grand magasin.

—Oui, répéta-t-il, que demandez-vous?

Alors son secret lui échappa, et elle dit, non pas comme une réponse, mais se parlant à elle-mêmed'un ton de rêve et dans la vision d'une chose lointaine, étrangement douce:

—Je voudrais une ombrelle rose!

Elle n'eut que vingt pas à faire. On lui montra des ombrelles chères, d'abord, tendues en soie, frangées, montées sur des manches sculptés. Dans le nombre, il y en avait de roses. Mais Désirée n'avait pas beaucoup d'argent. Il fallut descendre jusqu'au plus bas prix. Enfin elle trouva ce qu'elle cherchait: une ombrelle d'étoffe commune, blanche par-dessus, doublée à l'intérieur de mauve assez vif qui pouvait passer pour du rose. Le manche en était blanc et recourbé. Désirée l'acheta. Elle fit encore l'acquisition d'une paire de gants de fil à jours, d'un dessin léger, ayant remarqué que, le dimanche, de pauvres filles comme elles commençaient à ne plus vouloir sortir les mains nues.

Et par les rues elle se remit à marcher vers la banlieue de moins en moins éclairée et peuplée de passants. Mais maintenant elle n'avait plus peur. Elle portait sous son bras l'ombrelle, roulée dans une gaine de papier gris. Elle n'aurait pas plus joyeusement emportéun trésor. Il s'agissait bien en effet d'un trésor, puisque c'était pour être plus belle, pour mieux gagner l'amour de ce jeune meunier, qu'elle avait dépensé, sans en prévenir sa grand'mère, une grande partie de son gain de toute la semaine. Comme elle serait élégante demain, lorsque, midi sonnant, elle s'en irait vers Jeanne Jugan, vers le moulin qui peut-être aurait encore ouvert sa fenêtre! Elle pensait à cela. La route du retour lui parut courte.

Elle rentra dans les ténèbres. La grand'mère ne s'était pas réveillée. Tous les grillons du pré chantaient autour de la maison, sous les épis du foin haut.

Le lendemain, dans l'après-midi, Désirée se rendit à l'hospice. En si peu de temps, comme tout avait poussé! Les dahlias de la cour dépassaient d'un pied leurs tuteurs; des roses grimpantes, ouvertes toutes ensemble au soleil de juin, débordaient, à flots roses et jaunes, l'arête moussue des murs. En apercevant la visiteuse, son ancienne maîtresse, le coq de Barbarie, qui jouissait, vu sa petite taille, du droit de libre parcours, sortit de l'abri d'un fusain, et suivit la jeune fille, comme si elle eût eu encore du menu grain dans son tablier.

Désirée, qui était de bonne humeur, se détourna vers lui, et demanda:

—Petit, sais-tu où est le père Le Bolloche?

Il répondit un tel kirikiki, d'un ton si drôle et si décidé, qu'elle ne pût s'empêcher de rire.

—Sorti! reprit-elle, que chantes-tu là? Il est tout au plus dans le verger, n'est-ce pas, ma Sœur?

—Ma foi, mademoiselle, dit la religieuse qui passait, je ne sais trop: de ce temps-ci, tous nos petits bonshommes sont en l'air.

Le soleil vivifiait, en effet, les pensionnaires de Jeanne Jugan. A l'exception de quelques-uns, trop fanés pour reverdir, qui les aurait reconnus? Ils râtissaient les allées, sarclaient des massifs, se promenaient d'une allure double de celle d'hiver. Plusieurs faisaient des dessins sur le sable avec leurs béquilles. Il y en avait un qui cueillait des cerises, à califourchon sur une branche. Tous portaient une veste claire, faite en chiffons de coutil par des mains qui ne laissent rien perdre.

Jour de trêve, illusion que répand sur les souffrances humaines la grande lumière douce!

Désirée interrogea celui qui cueillait des cerises.

—Tu demandes le sergent, ma jolie fille?

—Mais oui, le père Le Bolloche.

—A faucher dans le pré!

—Vous dites?

—Je dis qu'il est à faucher dans le pré. Même il commande l'escouade. C'est qu'il est rudement jeune, lui!

Et, galamment, le bonhomme se laissa glisser à terre pour conduire la fille d'Honoré Le Bolloche.

—Tu ne sais pas la route, dit-il sérieusement, et nous autres, vois-tu bien, nous ne sommes pas à l'heure ici: on a toujours le temps de faire l'ouvrage.

Ils remontèrent la pente, prirent à droite de l'hospice, et, par une barrière qui coupait le mur d'enceinte, pénétrèrent dans un pré long et tournant autour de l'enclos. Ce pré formait comme une couronne, comme un anneau vert enserrant le domaine des Sœurs, et confinait, par une haie vive, au tertre du meunier.

Arrivée là, Désirée vit un spectacle nouveau. Huit vieux, armés de huit faux, les manches de chemises retroussées, taillaient en ligne dans l'herbe haute. Au milieu, Le Bolloche, le plus grand de tous, sa jambe de bois en avant, travaillait comme un jeune homme. C'était merveillede voir l'ampleur de l'entaille circulaire qui se creusait devant lui, à chaque coup de sa faux. Il ne s'arrêtait pas, comme faisaient les autres, qui, sous prétexte de redresser une brèche, tapotaient un petit quart d'heure sur leur lame. Il était de corvée, et prenait la chose au sérieux. Chef d'escouade, songez donc! Il mettait de la vanité à paraître infatigable, à largement arrondir ses bras, à ne pas se laisser distraire surtout; non, pas même quand une vieille Sœur passait derrière la ligne des faucheurs, un pichet de cidre à la main, et disait:

—Allons, mes petits bonshommes, ne travaillez pas trop, buvez un peu, il fait si chaud!

Désirée s'approcha. Il la regarda d'un air contrarié.

—Tu vois bien, dit-il, que j'ai de la besogne à abattre! Va m'attendre là-bas. Le fauchage, mon enfant, c'est comme l'astiquage: ça ne s'interrompt pas!

Et, disant cela, il était superbe, la tête droite, la main appuyée sur sa faux relevée; il se sentait admiré par les camarades, ruines plus effrondées que lui.

—Là-bas! répéta-t-il.

Désirée gagna la place qu'indiquait le geste du bonhomme, un peu loin dans le pré, à côté de la haie.

Là, elle s'assit sur l'herbe, non sans avoir observé, en elle-même, que le moulin était proche, et qu'il ne virait pas. La pensée du meunier ne l'avait guère quittée. Elle l'avait occupée le long du chemin, à présent elle faisait battre son cœur, plus vite que de coutume, sous sa taille de coutil à fleurs. Et la pensée qui nous tient, vous le savez, nous pose et nous modèle à sa guise.

La jeune fille ne regardait pas la haie, sans doute, mais elle la surveillait du coin de ses yeux clairs errant sur la prairie. Elle attendait quelque chose qui devait venir de là. Elle se sentait toute voisine d'une heure grave et mystérieuse encore de sa vie. Pour un souffle d'air dans les ronces, elle tressaillait. La coulée d'un mulot sur les feuilles mortes lui paraissait un pas qui s'approche. Parfois elle fermait les yeux pour se ressaisir elle-même, pour ne pas céder à je ne sais quel vertige qui la prenait. Elle avait envie de dire aux marguerites,—voyez ces idées folles qu'elle n'avait jamais eues!—«Neme regardez pas ainsi, toutes ensemble, avec vos yeux d'or. Je suis une pauvre fille dont vous ne vous souciez pas d'ordinaire.» Il lui semblait que ces milliers de témoins observaient son air troublé. Elle serrait alors, de sa main gantée, l'ombrelle qui baignait ses joues, son front, toute sa blonde personne, d'un reflet rose. L'idée que son ombrelle la rendait plus jolie, qu'elle lui donnait l'air d'une demoiselle, lui traversait l'esprit. Et, souriante, heureuse et inquiète à la fois, parmi les herbes qui l'enveloppaient de leurs fleurs, ou semaient sur sa robe le duvet de leurs graines, elle était plus charmante encore.

La grande rayée de deux heures chauffait le pré. Le parfum du foin s'en élevait comme l'encens de l'été. Et les faucheurs s'avançaient, en balançant leurs bras. Combien de temps elle demeura ainsi? Elle n'en savait rien. L'amour ne compte pas la durée de ses rêves. Tout à coup, sans qu'elle eût perçu le moindre bruit de pas ou de feuilles remuées, elle entendit une voix qui disait, de l'autre côté de la haie:

—Désirée!

Tout le sang de ses veines reflua vers soncœur. Elle resta immobile, pâle comme si elle allait s'évanouir. A travers l'aubépine, la même voix répéta:

—Désirée!

Alors elle se leva doucement, et se détourna.

C'était lui. Il était venu, ainsi qu'elle l'avait pressenti. Il la regardait, à moitié caché par la haie. Et dans ses yeux il y avait l'aveu de son amour, et la fierté de se sentir aimé. Un brin de genêt pendait au ruban de son chapeau. Il n'avait pas fait toilette. Il était accouru en l'apercevant, lui riche, dans ses vêtements de travail, comme un brave garçon, qui ne cherche pas à en imposer.

Chose étrange, ce fut ce contraste entre elle et lui qui frappa d'abord Désirée, et son trouble s'en augmenta. Elle s'était attifée, elle qui gagnait à peine sa vie, elle dont les parents, faute de pain, avaient dû recourir à la charité des Sœurs. Son ombrelle et ses gants de fil, deux luxes qu'elle n'avait jamais eus, lui firent l'effet d'un mensonge. Elle en fut gênée. Elle eut honte. Sa joie de tout à l'heure, sa gloriole d'être bien mise, lui parurent ridicules, coupablesmême. Elle se prit à se détester. Sans cesser de regarder vers la haie, sans rien dire, elle enleva ses gants de fil, et les laissa tomber à terre. L'ombrelle rose échappa à ses mains, et roula sur l'herbe. Puis, quand elle fut redevenue la simple ouvrière, aux mains nues, les joues exposées au soleil, dans la robe qu'elle portait depuis longtemps, sans plus rien d'apprêté, la vraie fille enfin du pailleur de chaises, un seul mot lui monta aux lèvres, un mot d'amour humble et triste.

—C'est que je suis très pauvre! dit-elle.

Mais lui se prit à sourire, d'un bon sourire tendre. Pauvre? il savait bien qu'elle l'était. Il la voulait ainsi. Et comme elle demeurait immobile, toute rouge à présent, dans la joie grandissante de l'amour accueilli, il écarta les branches, pour la mieux voir, et dit:

—Viens, Désirée!

Elle obéit, comme s'il eût été en droit de la commander. Elle lui appartenait déjà. A quelques mètres de là elle trouva une brèche, il lui tendit la main, elle passa la haie. Toute une volée de papillons passa devant elle.

Une fois de l'autre côté, Désirée ne retirapas la main qu'elle avait donnée, et, se tenant ainsi, tous deux, elle et son ami commencèrent autour du moulin une promenade, la meilleure qu'ils eussent faite l'un et l'autre.

Cependant Le Bolloche, arrivé à l'endroit du pré qu'il avait désigné à sa fille, s'arrêta devant l'ombrelle qui n'abritait plus, posée sur son manche et deux de ses baleines, qu'une touffe de marguerites et de boutons d'or. Il en conclut naturellement que Désirée n'était pas loin, chercha dans le pré, n'y trouva rien, regarda par-dessus la haie, et l'aperçut au bras du meunier. Il ne s'en émut pas plus que de raison, sachant que sa fille était sage, et trouvant à l'autre l'air honnête. Son premier mouvement fut de les héler. Mais il y avait trop de monde autour de lui. Il préféra les aller trouver. Si bien que, cinq minutes après, le père Le Bolloche, Désirée et le meunier causaient tous trois.

Dix minutes plus tard, il en était de même. Une heure s'écoula sans que le sujet, paraît-il, fût épuisé. L'ombre du moulin s'allongeait sur le tertre. Les sept faucheurs restants se reposaient de plus en plus. Le chef d'escouade nerentrait pas. Il fallut qu'une Sœur le rappelât en disant:

—Eh bien! eh bien! père Le Bolloche, ce n'est pas jour de sortie, aujourd'hui!

Alors, le groupe se sépara: le vieux revint vers l'hospice, Désirée reprit le chemin de la ville, et le meunier monta son échelle...

Quand la nuit fut arrivée, et que les petits vieux furent couchés, Le Bolloche, qu'un rayon de lune empêchait de dormir, éveilla son voisin de lit pour lui dire:

—Père Lizourette, je marie ma fille!

—Désirée? avec un zouave?

—Non.

—Avec un cavalier, alors?

—Non.

—Ce n'est qu'un lignard? reprit le voisin avec un air de commisération. Tu la maries dans la ligne?

—Pas même. Il n'a fait que deux mois comme fils de veuve. Je sais bien que ce n'est guère. Mais, que veux-tu, il joue du fifre dans une musique, où il y a beaucoup d'anciens soldats.

—Ah! il joue du fifre!

—Oui.

—Joli instrument!

—Un peu petit, répondit Le Bolloche. Seulement les enfants se convenaient. J'ai vu ça, et alors...

—T'as bien fait, dit Lizourette sentencieusement, faut pas être dur avec la jeunesse.

Et les deux vieux braves, satisfaits, ayant épuisé toutes leurs idées s'endormirent. Le rayon de lune qui donnait sur Le Bolloche se promena sur Lizourette, puis sur les lits voisins dont l' alignement avait l'air d'une rangée de pierres blanches. Quand la Sœur Dorothée, en tournée d'inspection, passa près de Le Bolloche:

—Ce bon petit vieux, pensa-t-elle, a-t-il l'air content! Ça fait plaisir!

A la même heure, le jeune meunier, accoudé à sa fenêtre ronde, songeait, la tête baignée dans l'air vif qui soufflait de la rivière, et si joyeux d'être au monde que lui, tranquille et taciturne de nature et pas poète du tout, il avait envie de chanter. Il regardait au loin, par-dessus la ville, un point de l'horizon où les petites lumières des becs de gaz, plus espacées qu'ailleurs,indiquaient le commencement de la campagne. Là, son cœur lui montrait, radieuse, étendant la paille au soleil, la fille qu'il avait choisie, celle qui tantôt lui avait donné la main, celle qui bientôt serait sa femme.

Et cependant il faisait tout nuit, et dans l'enclos, Désirée n'éparait point la paille de seigle. Elle était debout, près du lit de la grand'mère, qui avait bien voulu se coucher comme à l'ordinaire, mais qui ne voulait pas dormir.

—Raconte-moi encore quelque chose de lui, disait l'aveugle. Est-ce qu'il est blond de cheveux?

—Plutôt brun, répondit en riant Désirée.

—Un visage réjoui?

—Assez.

—J'aime ça, reprenait la vieille. Mon défunt était de même. Cause-t-il beaucoup?

—C'est selon. Avec moi, il ne s'arrêtait guère.

—Voyez-vous, cette petite, comme c'est fier d'être jeune! Et tu dis qu'il a du bien?

—Oh! beaucoup, grand'mère, bien plus que nous.

—Mais sais-tu que je n'en reviens pas, ma fille! Comment as-tu fait pour lui plaire!

Désirée riait de tout son cœur, d'un rire qui signifiait: «Dame, grand'mère, si vous pouviez me voir!» Et, de fait, elle était belle ainsi, toute rayonnante de joie profonde et calme, l'humble pailleuse de chaises. Et quand la grand'mère eut cessé de bavarder, quand elle-même, aux premières heures du matin, parvint à s'endormir, elle rêva des rêves charmants: que le moulin avait des ailes neuves, qu'il y avait au bout quatre bouquets d'oranger, qu'elle se tenait, en beaux habits, sur le seuil de la porte, et qu'en sortant de l'école les enfants passaient devant elle, et la saluaient disant:

—Bonjour, madame!

La grand'mère avait raison de se réjouir, car il avait été convenu, de convention expresse, sur la demande de Désirée, que le jeune ménage habiterait la maison du pré. Sa vieillesse allait se trouver bien abritée entre ces deux mariés qui la soigneraient. Elle aurait assurément sa part de leur bonheur, comme dans un verger un vieil arbre étêté, sur qui d'autres pleins de sève laissent tomber leurs fleurs, si bien qu'on s'imagine encore qu'il a fleuri. Ce meunier du moulin blanc était un honnête garçon, accommodant et très amoureux, puisqu'il consentait à faire ainsi, chaque matin et chaque soir, la route qui séparait son moulin du faubourg.

De ce côté-là, tout était rose; il n'y avaitpoint de gens si contents d'être jeunes que Désirée et son fiancé, ni de vieille femme moins triste d'être vieille que la grand'mère Le Bolloche. Mais, aux Petites Sœurs, un nuage assombrissait l'humeur de l'ancien sergent. Après quelques jours de parfaite satisfaction, il était tout à coup tombé dans une mélancolie noire. Qu'avait-il? Du chagrin de quitter sa fille? Eh non! le sacrifice était consommé. Même il s'habituait de plus en plus à l'hospice, aux camarades, au café abondant des Sœurs, à leurs soins, aufarnienteensoleillé du champ de seigle. Son futur gendre l'avait-il offensé? En aucune façon. Le Bolloche souffrait de ce qui, dans sa vie, avait tenu et tenait encore une si grande place: du besoin du panache. C'était un glorieux. Dans sa pensée étroite d'ancien sergent galonné, chevronné, il roulait maintenant, à toute heure du jour, la même plainte qu'il ne contait à personne:

—Quelle mine aurai-je, à la noce de Désirée, nippé comme je suis, avec une veste loqueteuse, mon pantalon trop court, mes sabots, ma chéchia de zouave usée par plaques et sans fond? Est-ce là une tenue? Je ferai rire de moi lesparents et les amis qu'on invitera en nombre,—car ce sera une belle fête;—ceux qui m'ont vu il y a vingt ans auront honte de me connaître, et Désirée elle-même, toute bonne fille qu'elle soit, ne sera pas flattée, elle, dans sa robe neuve de mariée, d'avoir à côté d'elle un tel bonhomme de père. Il vaut mieux n'y pas aller. Non, je n'irai pas!

Et il avait déjà commencé à préparer ses compagnons d'armes et de dernier asile à cette résolution désespérée.

—Je n'irai probablement pas, leur disait-il. J'ai un diantre de rhumatisme à l'épaule!

Mais ils n'en croyaient rien. Un rhumatisme, lui! Allons donc! Quand il se promenait seul, ils le voyaient de loin, faire le moulinet avec sa canne et couper d'un coup sec les têtes des laiterons poussées au bord du champ. La vigueur seule du moulinet avait suffi à prouver que Le Bolloche mentait; elle indiquait aussi un état violent de l'âme, que les Sœurs, naturellement, n'étaient pas sans remarquer.

—Je ne sais pas ce qu'a notre petit père Le Bolloche, disait Sœur Dorothée: il mange bien, il boit bien, il dort bien, il a eu, avant-hierencore, sa provision de tabac. Et il n'a pas l'air heureux!

En effet, d'ordinaire, les petits bonshommes, qui ont tous ces biens-là, ne se trouvent pas à plaindre. Comme elle était femme et très fine,—ce qu'aucun vœu n'empêche,—elle voulait savoir. Un matin qu'elle habillait un de ses compagnons d'armes,—car Le Bolloche s'habillait tout seul,—elle pressa celui-ci de questions adroitement posées. Elle ne lui demanda pas:

—Qu'avez-vous?

Non, mais soupçonnant bien que la peine avait pour cause le mariage de Désirée, elle dit:

—J'espère que vous serez content, mon petit père, de voir votre fille en mariée.

—Sans doute, grogna Le Bolloche.

—Et la noce, où se fera-t-elle! Dans le pré, je parie?

—Oui.

—On dansera?

—Oui.

—Et vous ouvrirez la danse, n'est-ce pas?

Le Bolloche ne se contint plus.

—F... comme ça, oui, n'est-ce pas? s'écria-t-il. Un ancien sous-officier de zouaves! Plussouvent que j'y danserai... Je n'irai même pas!

—Oh! mon petit père, dit la Sœur en riant, que vous êtes coquet!

Elle qui ne l'avait jamais été!

Le Bolloche prit mal la plaisanterie. Le pli de sa bouche, aux deux coins, se creusa.

—Je ne suis plus qu'un mendiant ici, dit-il; mon temps est fini, fini; je ne veux plus paraître en société, et voilà!

Il s'en alla à grands pas, en maugréant.

Sœur Dorothée le suivit des yeux. Un sourire allongeait ses lèvres, un sourire où il y avait de la pitié et du plaisir d'avoir été adroite, et aussi le rayonnement d'une jolie idée qu'elle venait d'avoir. Elle se hâta d'habiller le père Lizourette, lui fit un nœud de cravate, qu'elle s'amusa à disposer en ailes de papillon, et dit en lui donnant sa canne:

—Vous êtes beau comme un astre, allez vous promener!

Puis elle quitta la salle, et se dirigea vers la chambre de la supérieure. Le long des grands corridors silencieux, elle glissait légère, et comme portée sur les ailes de la pensée qui lui était venue...

Il se passa trois semaines, pendant lesquelles Le Bolloche fut de plus en plus triste.

Enfin, le jour fixé pour les noces de Désirée arriva.

Ce matin-là, Le Bolloche, qui avait à peine dormi, se leva un peu avant les autres, et descendit, sous prétexte d'aller bêcher son jardinet. Mais, à peine dehors, il s'arrêta, il chercha au loin la contrée où son pauvre esprit avait erré toute la nuit. De la colline de l'hospice, et ancien comme il était, il ne pouvait apercevoir la maison. Mais dans la brume bleue du matin il distingua la tache blanche que faisait le faubourg, et les verdures pâles qui étaient les vergers. Un souffle pur arrivait de là. Le pauvre vieux se sentit les yeux pleins de larmes. Et il crut entendre, apportée par le vent, une voix qui disait:

—Allons, père, levez-vous, venez, voici les noces! Grand'mère a une robe neuve, que mon fiancé lui a donnée. Moi, je suis belle comme le jour. J'ai une couronne en fleurs de cire, un châle à dessins et une broche pour l'attacher, j'ai le cœur en joie surtout, car dans trois heures nous partirons pour nous aller marier. Venez,je veux vous embrasser bien fort, pour m'avoir donné la vie, qui est si bonne à présent, la vie qui s'ouvre comme une fête. Venez me voir heureuse!

Le Bolloche, troublé, l'esprit à moitié égaré, hésita un moment: puis il reprit ses sens, branla la tête, regarda une dernière fois le faubourg, et répéta ce qu'il n'avait cessé de dire:

—Non, je n'irai pas!

Il se mit à descendre vers le fond de l'enclos où était le jardin. Mais il n'avait pas fait trente pas, que quelqu'un lui frappa sur l'épaule. Il se retourna.

C'était sa femme.

—Mon homme, dit-elle, viens-t'en avec moi.

—Où donc?

—Viens-t'en au parloir, avant d'aller chez nous.

—Il n'y a plus de chez nous.

—Viens-t'en tout de même, tu verras.

D'ordinaire, il ne cédait pas facilement aux demandes de sa femme, mais il était si abattu et elle avait l'air de si belle humeur, que, moitié par indifférence et passivité, moitié pour l'attrait d'une surprise entrevue, il la suivit.

Arrivé à la porte du parloir, près de la porterie, la mère Le Bolloche s'effaça le long du mur, et laissa passer son mari.

—Entre, Le Bolloche, dit-elle, et habillons-nous pour les noces.

Le bonhomme entra, et demeura stupéfait.

Il venait de découvrir, bien plié sur le dossier d'une chaise, un vêtement complet, plus beau que tous ceux qu'il avait portés depuis qu'il était dans le civil: un pantalon gris encore propre, un gilet, une redingote noire, une cravate claire à pois bleus et un chapeau de soie qui avait subi plus d'un coup de fer, mais droit encore sur sa base, suffisamment noir et d'une forme évasée par le haut, en tout semblable à celle de l'ancien shako, ce qui ne pouvait manquer de plaire à un vieux militaire comme Le Bolloche. Celui-ci, sans plus hésiter, commença à s'habiller. Tout allait bien. On aurait juré qu'un tailleur lui avait pris mesure. Quand il mit la main dans la poche de son pantalon, il retira une pièce de monnaie. Quand il croisa sur sa poitrine les larges ailes de la redingote, sa médaille militaire y brillait au bout d'un ruban neuf.

Pendant ce temps-là, la petite vieille passait une robe de cotonnade à grands plis, épinglait sur sa taille un mouchoir jaune à raies brunes, éclatant et nuancé comme un œillet d'Inde, attachait les brides d'un bonnet ruché orné de deux coques bleues. Décidément Sœur Dorothée n'avait rien oublié. Pour elle, tant de belles choses représentaient bien des heures de travail, plusieurs veillées tardives,—puisque les Sœurs n'ont pas de loisir le jour, pour ces gâteries exceptionnelles.

Le Bolloche se sentit le cœur tout gros en y songeant. Il se rappela les paroles dures qu'il avait eues bien des fois. Une larme lui vint aux yeux, et il eut toutes les peines du monde à la retenir, car un ancien sergent ne pleure pas.

Mais quand ils sortirent du parloir, et qu'il vit dans la cour sa charrette nouvellement peinte, l'âne attelé, brossé, endimanché lui aussi, avec des pompons rouges aux œillères, le pauvre bonhomme n'y put tenir: la grosse larme roula sur sa joue. Il alla droit vers la Sœur Dorothée, qui se tenait à la tête de l'équipage, et lui prit la main.

—Ma Sœur! dit-il d'une voix étouffée.

—Quoi donc, mon bon petit vieux?

—Ma Sœur, ça, c'est de la religion, et de la bonne! Je m'y connais, vous pouvez me croire, car j'ai beaucoup voyagé! Eh bien vrai!...

Il ne put achever. Mais la Sœur comprit bien. Il monta, fit asseoir sa femme près de lui, et piqua l'âne.

Au bout de dix pas, avant de sortir de l'hospice, il arrêta la bête, se retourna, et dit encore, la mine épanouie cette fois:

—Sœur Dorothée, puisque ça avait l'air de vous faire plaisir, je danserai aux noces de Désirée.

—Soyez sage! répondit la Sœur.

Et pendant qu'ils s'éloignaient au trot menu de l'âne, entre les deux murs de la rue voisine, la Sœur avait envie de pleurer, elle aussi, sentant bien qu'elle avait gagné le cœur du vieux zouave, du plus rude de ses «petits bonshommes».

336

Pourquoi se promenait-il au bord de l'Aulne, lui qui ne se promenait jamais? Pourquoi revenait-il à petits pas le long de la jolie allée bordée de hêtres qui va de Port-Launay à Châteaulin, le visage épanoui, et d'un geste paternel répondant aux laveuses qui de loin en loin, agenouillées sur la berge en pente, s'arrêtaient de battre leur linge pour dire:

—Bonjour, monsieur Piédouche!

C'est là un point que nul n'éclaircira. M. Piédouche, banquier depuis trente ans à Châteaulin, gros, riche et considéré, ne racontaitses affaires à personne. Une dépêche de la Bourse, arrivée dans l'après-midi, l'avait mis en liesse: voilà tout ce que savaient les plus avisés de ses commis. Il était sorti, il avait marché une heure, et maintenant il rentrait, satisfait de lui-même, du temps, du paysage, plein d'une sympathie débordante pour les mendiants du chemin. Sa joie prenait toutes les formes: aumônes, coups de chapeau, sourires, refrains de jeunesse fredonnés ou sifflés. Il était si content qu'il lui vint une irrésistible envie d'acheter quelque chose, et que, dans la rue du Tribunal, apercevant une gravure, il s'arrêta.

Cette gravure, exposée au milieu de plusieurs autres, derrière la fenêtre basse d'un vieil hôtel, était tout bonnement de Nicolas Berghem. Elle représentait un groupe d'arbres à demi dépouillés de leurs feuilles, un gué, une femme sur son âne, un ciel moutonné, tout cela de belle humeur et dans la note précisément où se trouvait l'âme de M. Piédouche.

«Je vais faire plaisir à deux personnes, pensa-t-il, à moi d'abord, et à ce pauvre M. Prunelier.»

Il monta les trois marches de granit moussues, usées aux extrémités, où tant de générations avaient posé le pied, et sonna. La maîtresse du logis vint ouvrir. Ce n'était sûrement pas une femme du pays. Ses cheveux blonds relevés par un peigne d'écaille en travers, je ne sais quoi de fin et de preste dans l'allure, de jeune malgré la quarantaine qui criblait sa figure rose de petites hachures, sa parole aussi, très rapide et sans accent, toute sa personne restait en dehors du convenu provincial. Quand elle eut fait entrer M. Piédouche dans le salon, elle s'assit à contre-jour, sur une chaise basse.

—Vous venez pour monsieur Prunelier? dit-elle.

—Non, madame.

—Quel dommage! continua-t-elle sans entendre la réponse: mon mari est sorti. Je ne crois pas qu'il rentre avant six heures, ce soir. Mais vous savez qu'il se rend à domicile. Les conditions sont des plus douces: pour un simple crayon, cinq francs seulement la séance, ressemblance garantie; l'huile est plus chère, naturellement. Je vous conseille beaucoup l'huile.C'est la spécialité de monsieur Prunelier. Il a tant de talent, Félix!

—Vous vous méprenez, interrompit le banquier. Je n'ai aucunement l'intention de faire faire mon portrait. Je venais vous demander le prix de cette gravure exposée là-bas.

La pauvre femme avait espéré mieux de la visite du banquier. Susceptible comme ceux qui ont connu des jours meilleurs, elle redressa la tête, et répondit d'un air quelque peu offensé:

—Le Berghem de monsieur Prunelier n'est pas à vendre, monsieur.

L'autre, qui était un bon homme, se leva, et, voulant sortir sur un mot aimable, désigna trois tableaux pendus au-dessus du canapé de cretonne usée.

—Un spécimen de votre fameuse collection, madame Prunelier? Jolie peinture!

—Ce sont des Lancret, répondit-elle négligemment, école française. Lancret est un maître recherché dans les ventes.

—Très recherché, répéta le banquier, sans trop savoir, mais toujours désireux de bien finir.

—Voulez-vous visiter la galerie? dit aussitôt madame Prunelier.

Il accepta. Il n'était pas fâché de voir cette collection, qui avait une réputation dans tout le Finistère, et qui faisait dire à Châteaulin: «Vous savez, quand les Prunelier voudront se faire des rentes, cela leur sera facile.»

Madame Prunelier monta devant lui, le laissa un instant devant une porte, pendant qu'elle allait chercher la clef, revint, ouvrit, et s'effaça pour que le banquier entrât le premier, et reçût mieux «le choc des maîtres».

C'était, en effet, de prime abord, un éblouissement. Des quatre murs de la salle, couverts de tableaux aux cadres dorés, des gerbes d'étincelles jaillissaient, éparpillement d'or rouge et d'or jaune, et, mêlées aux petites flammes des vernis, aux reflets des draperies éclatantes tombant par plaques des toiles penchées, s'allongeaient sur le parquet brun et blond, un beau parquet en fougère où les trois fenêtres de façade se dessinaient comme des miroirs.

Un second étonnement succédait à celui-là. Chaque tableau portait, sur un cartouche, le nom de son auteur. Et quels noms! les plusgrands de toutes les écoles et de tous les temps, groupés par une baguette magique qui n'en avait oublié aucun. Ruysdaël coudoyait Hobbéma; un mendiant de Ribéra invoquait une vierge de Léonard; deux Pérugin flanquaient un triptyque du vieil Holbein. Les moindres toiles étaient de Téniers, de Terburg, de Potter, de Fragonard. Quelques-unes, très rares, confuses d'un anonymat qui les diminuait tant, se tenaient dans les coins avec la mention: «École vénitienne, école florentine, école flamande.»

—Tout cela découvert, restauré, retouché par monsieur Prunelier, dit la dame après un instant: il a tant de talent, Félix!

Puis, remarquant le peu de discernement artistique de M. Piédouche, qui ne s'arrêtait que devant les cadres sculptés:

—Tenez, dit-elle aimablement, notre Poussin, école française:le Baiser de saint Dominique et de saint François.

Le banquier trouva bien que les deux saints avaient l'air de deux guêpes; mais il ne commit pas l'impolitesse de l'avouer.

—Ici, maintenant, continua son hôtesse: untableau de premier ordre,le Combat, par Salvator Rosa. Voyez, quel relief, quelle vie! Il y a longtemps qu'il serait chez Rothschild, si nous l'avions voulu.

Cela parut frapper beaucoup M. Piédouche. Il s'approcha très près: trois croupes de chevaux occupaient le premier plan, et derrière ces rondeurs gris pommelé, il se passait, paraît-il, une terrible lutte de partisans.

—Alors, vous n'avez pas voulu? dit-il.

—Naturellement.

Il eut un mouvement de sourcils qui montrait qu'il ne comprenait pas le moins du monde pourquoi M. Prunelier n'avait pas cédé aux instances de Rothschild.

—Où est-il donc signé? demanda-t-il. J'ai si peu l'habitude des tableaux que je ne sais pas même s'il faut chercher la signature à droite où à gauche.

Le pauvre homme ignorait que ces recherches de paternité sont, en général, du plus mauvais goût dans les collections particulières. Madame Prunelier le lui fit sentir.

—Vous devriez savoir, dit-elle, que Salvator ne signait presque jamais... La belle affairequ'une signature! C'est la pâte, monsieur, le dessin, la couleur, qui sont la vraie signature, celle qu'on n'imite pas.

Sous la pluie d'apostrophes, M. Piédouche longeait toujours le même mur! seulement il se hâtait davantage.

Madame Prunelier se tut, et le laissa trotter. Mais quand elle vit que le visiteur approchait du dernier panneau, qu'il allait passer, peut-être sans le remarquer, devant cette merveille qu'enchâssait un cadre de bois noir ajouré, elle ne put résister à la tentation de le rejoindre et de reprendre son rôle de cicerone.

—Raphaël! murmura-t-elle d'une voix de songe, lente, troublée par l'émotion.

Et elle attendit.

Si résolu que fut M. Piédouche à ne plus laisser paraître la moindre marque de scepticisme, il eut, à ce nom, un léger mouvement de recul.

—Vous êtes frappé! Tout le monde l'est comme vous! continua madame Prunelier, de la même voix suffoquée. Oui, monsieur, Raphaël Sanzio; la copie de cette madone est au musée de Naples.

Le banquier s'inclina.

—Je dis bien: la copie. Des amateurs de Châteaulin sont récemment allés à Naples, ils l'ont vue, cette copie, et ils m'ont déclaré au retour, ici, à la place où vous êtes: «C'est joli, mais ça n'est plus ça, madame Prunelier; chez vous, on se sent en présence de l'original. C'est justement ce que vous venez d'éprouver. Je l'attendais, ce mouvement d'épaules, ce frisson de l'authentique, comme dit mon mari.»

Le brave homme, devenu prudent, ne soufflait mot. Elle le considéra un instant, et conclut par cette phrase qui était un avertissement:

—D'ailleurs, le Raphaël de monsieur Prunelier n'a jamais été discuté!

M. Piédouche n'avait aucune envie de discuter le Raphaël. Il descendit, et il allait prendre congé de madame Prunelier, lorsque la porte de la maison s'ouvrit, et M. Prunelier entra comme un coup de vent, grand, déhanché, le chapeau sur la tête. Les deux yeux de M. Prunelier vivaient éloignés l'un de l'autre, ce qui lui donnait un air farouche. Il fixa l'un d'eux sur le banquier, et son regard demandait:«Qu'est-ce que ce monsieur? Huile? Crayon? Simple badaud!»

—Monsieur vient de visiter notre galerie, répondit sa femme.

M. Prunelier leva les épaules, outré sans doute de s'être arrêté si longtemps pour un bourgeois, poussa du poing la porte du salon, et disparut en criant:

—J'ai à te parler, Valentine!

Puis, quand il fut seul avec elle, accourue et attentive, dans la salle à manger attenante au salon, il lui dit, toujours tragique:

—Valentine, il y a une exposition des beaux-arts à Châteaulin!

Elle devina la pensée inexprimée du maître. Quelque chose de douloureux et d'attendri passa sur son visage, et, voulant être sûre, elle dit:

—Eh bien, Félix?

Il était encore théâtral quand il répondit:

—C'est une décision. Je l'exposerai. Je veux le vendre. Ne me le défends pas!

Mais elle fut naturelle et touchante quand elle le remercia en disant, les yeux mouillés de deux grosses larmes:

—Tu es généreux, Félix, tu es brave, c'est bien!

L'émotion, d'ailleurs, leur passa vite à tous deux. Ils se mirent à table devant une tranche de pâté et une assiette de cerises, trouvèrent qu'ils avaient appétit, et se prirent à causer et à rire de M. Piédouche, des bourgeois, de la province, comme ils n'avaient ni causé ni ri depuis vingt ans, depuis l'âge d'or où, le dimanche, dans un coin de Clamart ou de Meudon, las d'une longue course à travers les bois, des noisettes plein leurs poches et de l'espérance à plein cœur, ils dînaient sous les treilles ensoleillées, en face de Paris brumeux.


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