La tentative était ardue et nullement facilitée par la façon dont posait le modèle. J’ai cru d’abord que je ne m’en tirerais jamais, que je sabrerais ma toile avec du vermillon ou que, dans un mouvement d’impatience, je jetterais tout en l’air. Sans arrêt, les émotions les plus diverses défilaient sur le visage de Cigogne et c’était, à vrai dire, le portrait d’une procession rapide d’hommes dissemblables que j’entreprenais là, non pas celui d’un seul. Il causait abondamment, ce qui, d’ordinaire, ne me gêne pas pour travailler, mais c’est lui-même qu’il distrayait par sa causerie en me racontant (sur quel ton pathétique, indifférent, plaisant, lugubre, fiévreux et plat tout aussitôt !) les impressions qu’il cueillait à relire les romans de Balzac. Je connais bien « la Comédie humaine » ; je n’en ai plus le souvenir immédiat qui exaltait Cigogne. Couché sur sa chaise longue et me présentant un profil intéressant sur le fond vert des pins dépassant une balustrade de pierre grise, il s’étonnait du charme de Rubempré, souffrait des malheurs du curé de Tours, rendait visite à la femme de trente ans, plaignait Mmede Morsauf, tremblait dans le cabinet muré de la Grande-Bretèche.
— Cigogne ! tu ne lis pas : tu dévores, et tu assimiles instantanément.
— Tu penses bien, Serval, que je relis tout ça ; néanmoins, ces romans m’enthousiasment comme au premier jour ; plus peut-être.
— C’est entendu, mais pour l’amour de Dieu, reste un peu tranquille.
— Je ne bouge pas beaucoup, mon vieux ! Comment pourrais-je ?
— Tu ne fais pas des culbutes, tu fais pis : tu changes d’expression à chaque instant. Ce n’est pas ton portrait que je devrais t’offrir, c’est un film de cinéma de ta figure.
— Allons ! allons ! ne te fâche pas !… Puis-je fumer une cigarette ?
— Oui, à condition que tu foutes la paix à Esther Gobseck.
— Que veux-tu ! ils me ravissent ces gens ! Lorsque je me promène avec eux, je suis vraiment à Paris, et le recul des années ne me gêne en rien. Ah ! Serval ! quand elle est entrée tout à l’heure, avec cet air à la fois mystérieux et ironique… Voilà ! tu fais encore la tête !
— Non, Cigogne, je tâche de faire ta tête à toi ; c’est tout autre chose et tu ne me rends pas la besogne aisée.
— Je ne dirai plus un mot…
— Je n’en demande pas tant !
— Seulement, tu ne m’empêcheras pas de penser !
— Mon vieux Cigogne, je ne me permettrai jamais une liberté si grande.
— Et ils sont vivants, ces bonshommes ! Ils agissent, ils vont, ils viennent, ils meurent, ils mentent, ils aiment, ils trompent… Non ! je me tais pour de bon. »
En effet, il pensait toujours, et sa face laissait clairement voir les jeux de sa cervelle.
Je travaillai trois quarts d’heure, environ.
« Maintenant, lui dis-je, repos ! Je m’en vais faire un petit tour au bord de la mer. »
Nos séances de pose furent souvent du même genre. Parfois, Lucienne venait causer avec lui et l’on n’apercevait plus, sur le visage de ce pauvre fou, qu’un ennui bien évident. Je préférais encore le décor balzacien. J’avais prié mes amis de ne pas regarder cette toile : elle me donnait trop de tracas ; je préférais être seul à la voir ; elle m’inquiétait, je ne la comprenais pas, je ne sentais pas exactement où je voulais en venir. D’autre part, je me déclarais satisfait du fond : le ton gris de la balustrade me semblait juste, comme aussi celui des pins, sombres et denses, dépassant la pierre et découpés à leurs sommets contre une bande de ciel rougi par le soleil couchant. Oui, cela était bien, mais la gueule, la gueule de Cigogne, à quoi ressemblait-elle ? Et je me répétais à moi-même :
« Que j’aimerais faire un portrait de Lucienne, après le dessin aux trois crayons qui déplaît à son mari ; un vrai portrait de cette figure calme, où le regard aurait toute sa douceur, où la bouche montrerait son repos, son élégance, sa bonté sans mollesse, où la fuite du cou serait gracieuse, avec une écharpe pour en accompagner la ligne et couvrir l’épaule… Mais cette gueule de Cigogne, que veut-elle dire ? »
Huit jours plus tard, l’esquisse était assez poussée pour qu’il fût possible de la laisser voir. J’allais prier mes amis de venir dans l’atelier, quand la voix de Mahoudiaux se fit entendre, criant :
« Ohé ! Serval ! descendez donc au jardin ! Victor Michel est arrivé. »