CHAPITRE LII

Je vais rentrer à Paris. Non pas que je m’ennuie à la Cassolette, ni que Mahoudiaux ne soit un hôte charmant, Lucienne Maxence la plus délicieuse des amies et Cigogne un pauvre garçon très à plaindre, mais à continuer cette vie, je deviendrais neurasthénique et vraiment il me semble qu’un demi-fou suffit dans une campagne provençale au bord de la mer.

Voir Cigogne tous les jours, le traiter comme on traiterait un ami intelligent et sensé, mène à commettre de lourdes gaffes, involontaires certes, mais qui n’en sont pas moins dangereuses. Cela m’ennuie, à la fin, de tourner ma langue trois fois dans ma bouche avant de dire quoi que ce soit et de ne jamais savoir, même vaguement, de quelle façon ce bougre va réagir sous le coup d’une émotion, fût-ce la plus quotidienne, la plus banale.

Aujourd’hui, Victor Michel est venu nous voir. Nous étions tous installés sur la terrasse, parmi cet enchantement de la brise salée et de l’innombrable parfum qui filtre dans le bois de pins. Cigogne, les yeux brillants, interrogeait d’une voix tremblante le jeune sergent bien découplé, d’aspect sain, rustique et solide, au regard vif, dont la présence paraissait salutaire pour chacun de nous.

« Sergent ! parlez-moi de votre existence, là-bas, demandait Cigogne. Quelle idée peut-on s’en faire d’après les journaux ! On ne voit pas les choses, et d’ailleurs, comment décrire l’élan des hommes sans l’avoir vu et ressenti, le bruit du canon, sans l’avoir entendu !… C’est seulement par le souvenir que l’on rend ces émotions-là.

— Pour sûr ! et tenez, Monsieur, dit Victor Michel, puisque vous parlez de l’élan des hommes, je me rappelle, un jour où nous avons chargé… mes hommes s’arrêtent tout net devant la tranchée ennemie, avec leurs baïonnettes à quelques centimètres de ces brutes… C’est pas de la blague !… et il a fallu, comment dire ? il a fallu les entraîner de nouveau pour les faire entrer dedans, dans les ventres boches… rigolo, pas vrai, Monsieur ?

— Vous avez aussi nettoyé des tranchées, sergent ?

— Ah ! oui, Monsieur, bien souvent, et, croyez-moi, c’est un drôle de métier. On finit par s’amuser à crever des Boches, comme des enfants qui jouent à la guerre. On tape plus dur, voilà tout. Et puis ça fait du bruit ; ils gueulent, que c’est un plaisir ! On nous racontait au catéchisme qu’en enfer on crie fort… on doit crier la même chose que les Boches… Et ça pue ! et le sang ça colle ! une saloperie, quoi !… Pardon, Madame !… Oh ! si Marie m’entendait, comme je serais grondé ! »

Mais déjà Cigogne avait les yeux hors de la tête. Autant l’enthousiasme cru et sincère de Michel me déplaisait peu, autant me révoltait celui de Cigogne, balbutiant et fiévreux.

L’intervention de Mahoudiaux coupa court à cette scène qui risquait de mal tourner (Lucienne avait déjà bien envie de pleurer) : comme Victor Michel prenait congé, il me pria de montrer mon dernier chef-d’œuvre, l’esquisse de la gueule de Cigogne. Le sergent s’en fut rejoindre sa femme et son fils ; Lucienne, Cigogne et Mahoudiaux vinrent dans l’atelier, où je plaçai ma toile dans un jour convenable. — Bon Dieu ! pourquoi n’ai-je pas, à ce moment, passé mon pied au travers !

Les avis furent partagés. Lucienne, visiblement, était navrée de mon petit travail ; Mahoudiaux me fit des compliments un peu gros, mais je crois qu’il aimait bien ça ; quant à Cigogne, il n’en eût pas dit davantage si Latour, Ingres, Delacroix, Manet, Rembrandt et Véronèse avaient tenu mon pinceau ! L’imbécile ! il croyait que, par cette esquisse, je confessais publiquement ses péchés ! Il finit par déclarer, après d’autres idioties :

« C’est moi ! c’est moi en face de la vie, devant un bel exemple de la vie, pas très lointain, mais qu’il faut atteindre. Saurai-je y arriver ? Le chemin est là, ouvert sous mes pas, facile à suivre et me menant où je veux aller, m’enlevant à l’ennui du bonheur quotidien, me révélant la joie du vrai plaisir, de la vraie gloire, de la vraie sagesse… Serval, tu es un peintre étonnant, mais pourquoi avoir si clairement écrit au fond de mes yeux que la tentative restait absurde, que je m’engageais dans un chemin mort… et que je m’en doutais ! Serval, mon camarade, tu es dur ! On ne défend pas à un manchot de cueillir des fruits au sommet de l’arbre ; il est cruel d’interdire les courses d’obstacles à un cul-de-jatte. M’empêcher de poursuivre un rêve de gloire vagabonde, mon rêve ! quand tu vois que je ne puis pas courir, quand je m’en rends compte aussi bien que toi !… »

Il avait l’air d’un fou. Dans sa chambre où nous dûmes le reconduire, il nous donna le spectacle d’une crise de nerfs, avec cris et pleurs. Maintenant, il dort.

Et, pendant ce temps, le ciel se fonçait de façon merveilleuse, et la mer, et les bois silencieux se préparaient à la grande joie muette, chaude et parfumée, de leur sommeil.

J’espère que cette pauvre Lucienne pourra dormir, elle aussi.

Je partirai avant la fin de la semaine.


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