CHAPITRE LVI

« Il faudra toujours faire appeler le vieux Famin, dit Mahoudiaux, mais pas pour soigner Roger, car Roger est bien mort. »

A cela, il n’y avait aucun doute : Roger était bien mort.

« Maurice… quelle horreur ! m’écriai-je ; qu’est-il arrivé ? »

Ce corps couché sur le lit, ce corps si raide, si vraiment mort, m’épouvantait, avec ses lèvres pincées, son regard vide, son maigre profil d’oiseau pointant entre les deux mains posées à plat sur les joues.

« On va voir, dit Mahoudiaux, et ceci nous renseignera peut-être. »

Il prit sur le bureau une feuille de papier couverte d’écriture et lut les premières lignes.

« En effet… »

Il prit aussi un flacon, près de l’encrier.

« Cyanure d’or… On ne peut mieux. »

Il avait de la peine, notre bon Mahoudiaux, malgré cette affectation de grand calme. Les traits de son visage le montraient jusqu’à l’évidence, et sa voix, et ses yeux. Encore une fois, il considéra le corps, encore une fois, le touchant, il reconnut un cadavre, puis il s’approcha de la lampe électrique qui éclairait le bureau, et nous lûmes ensemble la feuille largement gribouillée de lignes fiévreuses.

« On entend très bien de cette fenêtre ce que vous dites au coin de la terrasse. Vous parlez discrètement, mais il suffit d’écouter. Une de vos paroles m’échappe de temps à autre. Peu importe : le reste est si clair, d’un sens si limpide ! Cependant, j’ai renoncé à savourer la fin du discours… j’ai fermé les persiennes au moment où l’on déclarait : « Le pauvre bougre n’a même pas su se tuer ! » C’était gentil, ça ! tout plein gentil ! Alors j’ai préparé, aussitôt, le petit travail que je ne comptais faire que plus tard dans la nuit, peut-être à l’aube. Les produits photographiques que vous trouverez sur ce bureau (d’autres sont dans mon armoire), sont destinés à assurer le succès de mon entreprise, de ma scène finale. (Il convient d’employer un terme de théâtre puisque j’ai raté ma vocation en ne montant pas sur les planches.) J’ai commandé toutes ces drogues, moins pour faire précisément de la photographie, que pour « fixer » (un joli mot, n’est-ce pas ?) ma dernière image, le reflet suprême de Cigogne.« Allons ! adieu !… Je vais maintenant porter un billet dans la chambre de Serval ; en rentrant, je regarderai, par la fenêtre du couloir, le ciel et le petit bout de mer que l’on découvre, et la cime des bois…« Ah ! j’en reviens ! ah ! c’était si beau ! mais les rossignols ne chantaient plus. Ils ont bien fait : j’aurais peut-être manqué de courage. Ils se sont tus : je ne savais pas les rossignols si charitables… Me tremper dans la vie de nouveau… ah ! non !« Je vais donc boire ma potion : « Cyanure d’or. » Dire qu’il m’a fallu user de produits photographiques pour me montrer tout à fait sincère !… Il sera indispensable d’en prendre une forte dose. Ce n’est pas pour rien que, jadis, je fus chimiste. Enfin, j’irai m’allonger sur mon lit ; j’attendrai quelques instants encore dans ce monde-ci… puis je passerai de l’autre côté.« En somme, je vous aime bien, malgré tout, mais il est trop tard pour recommencer, et d’ailleurs mon pied me fait très mal, ce soir. Adieu pour de bon. J’ai tort ? C’est possible. Tant pis… Adieu à tous… Adieu.« R. M. »

« On entend très bien de cette fenêtre ce que vous dites au coin de la terrasse. Vous parlez discrètement, mais il suffit d’écouter. Une de vos paroles m’échappe de temps à autre. Peu importe : le reste est si clair, d’un sens si limpide ! Cependant, j’ai renoncé à savourer la fin du discours… j’ai fermé les persiennes au moment où l’on déclarait : « Le pauvre bougre n’a même pas su se tuer ! » C’était gentil, ça ! tout plein gentil ! Alors j’ai préparé, aussitôt, le petit travail que je ne comptais faire que plus tard dans la nuit, peut-être à l’aube. Les produits photographiques que vous trouverez sur ce bureau (d’autres sont dans mon armoire), sont destinés à assurer le succès de mon entreprise, de ma scène finale. (Il convient d’employer un terme de théâtre puisque j’ai raté ma vocation en ne montant pas sur les planches.) J’ai commandé toutes ces drogues, moins pour faire précisément de la photographie, que pour « fixer » (un joli mot, n’est-ce pas ?) ma dernière image, le reflet suprême de Cigogne.

« Allons ! adieu !… Je vais maintenant porter un billet dans la chambre de Serval ; en rentrant, je regarderai, par la fenêtre du couloir, le ciel et le petit bout de mer que l’on découvre, et la cime des bois…

« Ah ! j’en reviens ! ah ! c’était si beau ! mais les rossignols ne chantaient plus. Ils ont bien fait : j’aurais peut-être manqué de courage. Ils se sont tus : je ne savais pas les rossignols si charitables… Me tremper dans la vie de nouveau… ah ! non !

« Je vais donc boire ma potion : « Cyanure d’or. » Dire qu’il m’a fallu user de produits photographiques pour me montrer tout à fait sincère !… Il sera indispensable d’en prendre une forte dose. Ce n’est pas pour rien que, jadis, je fus chimiste. Enfin, j’irai m’allonger sur mon lit ; j’attendrai quelques instants encore dans ce monde-ci… puis je passerai de l’autre côté.

« En somme, je vous aime bien, malgré tout, mais il est trop tard pour recommencer, et d’ailleurs mon pied me fait très mal, ce soir. Adieu pour de bon. J’ai tort ? C’est possible. Tant pis… Adieu à tous… Adieu.

« R. M. »

« Il convient que notre amie ne voie pas ce papier, » dit Mahoudiaux d’une voix éteinte.

Il le pliait pour le mettre dans sa poche quand Lucienne entra.

Elle devina tout, au premier regard. Elle était livide.

« Mort ? » demanda-t-elle.

Et son geste vif cueillit, dans la main de Mahoudiaux, le papier funèbre.

« Lucienne !

— Non, non, Maurice, je le lirai, j’en ai le droit. »

Une fois de plus, il haussa les épaules.

On donna quelques ordres à Emilie que j’allai réveiller ; on fit le nécessaire : peu de chose, puis il n’y eut plus qu’à attendre, et nous restâmes avec le mort. La chaleur étant assez forte, j’ouvris tout grands les volets de la fenêtre et alors la lune entra, apportant avec elle sa folie, et la douceur de l’air nocturne, et le chant des rossignols (car ils s’étaient remis à chanter), et les parfums du bois, et le murmure lointain de la brise, et tout cela qui parlait d’amour et de bonheur tranquille et du plaisir charmant de vivre, cependant que, sur le lit, mon ami Cigogne refroidissait.

1916-1918.

FIN

Paris. — Imp.Paul Dupont(Cl.). — 10.5.1924.


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