Je l’avoue : je me sens très gêné pour vous parler de Cigogne. Il me semble toujours que je le dépeins mal, que je dessine simplement le portrait d’un fou, et cela de façon peu honnête, puisque je souligne, au détriment des autres, les seuls traits où sa folie se révèle.
« Pourquoi, demanderez-vous, fut-il votre ami ? Pourquoi cette affection mal placée, inutile, surtout à une époque où les minutes ont tant de prix ? C’est folie que de gâcher des minutes d’affection. »
Oui, oui, je vous entends ! Et vous dites encore :
« De la pitié, à la rigueur ! mais votre amitié… Tel que je le vois, il ne la méritait guère. »
Je vous le fais donc mal voir. Ses étrangetés, certes très réelles, m’ont empêché de mettre en lumière les qualités de ce garçon dont l’âme était obscurcie de rêves et la volonté détruite par trop d’illusions… De la pitié ? non pas ! c’est bien de l’affection qu’il m’inspirait. Cigogne se rendait compte de sa faiblesse, il en avait honte, mais pas tous les jours et jamais tout à fait… complications où le cœur et l’esprit jouent chacun leur rôle. Un détail, n’importe lequel, le lançait soudain sur une voie qui n’aboutissait nulle part et qu’il suivait quand même ; il se sentait ridicule, éternellement ridicule, pour l’octroi innocent d’un surnom (et ce surnom, au début de la guerre, n’était pas encore héroïque : Cigogne ne signifiait rien ; plus tard il en eût souffert davantage) ; or, de ce ridicule il souffrait déjà de tous ses nerfs… Il faut que vous compreniez cela.
Par ailleurs, dans les petits emplois de la vie quotidienne, il fut un bon soldat régulier, dévoué ; il fit son devoir, comme il devait, mais je ne puis cependant vous présenter toutes ces images heureuses de mon sujet, car vous diriez, cette fois :
« Un bon soldat ? Est-il le seul ? Il a fait son devoir ! Combien d’autres l’ont fait ! Pourquoi parler spécialement de celui-là ? »
Si j’en parle, n’est-ce pas, au juste, parce qu’il avait plus de peine qu’un autre à agir, parfois, de cette façon qui vous paraît si banale ? Non, ce n’est en rien la vie d’un héros que je vous raconte, c’est la vie d’un homme entravé par son imagination et qui, somme toute, n’a finalement fait de mal qu’à lui-même.
Et qui vous dit qu’il ne souffrait pas atrocement quand il se forgeait une tentation en regardant la grosse Adeline ?… Plaignez-le si vous voulez pour cette tentation absurde. Mais qui vous dit qu’il n’a pas vaillamment lutté en tâchant de la vaincre ?… Alors, soyez équitable et, à cause de cette lutte, accordez-lui un peu d’affection. — Moi, je vous raconte simplement ce que j’ai vu et entendu, ce que j’ai supposé ou cru comprendre, rien de plus… Enfin, si mon ami Cigogne vous déplaît trop, si vraiment il vous impatiente, effacez son souvenir.
Il me semble que nous l’avons laissé au moment où il m’assurait de son amour pour MmeMaxence, sa femme. — Procédons.
Il l’avait rencontrée à Alger et s’était bien vite épris d’elle. A cette époque, il étudiait la chimie dans une école spéciale. Une jeune femme entrevue vint le distraire. Quelques promenades sur la place du Gouvernement, aux heures d’affluence et de musique, deux ou trois rendez-vous dans les environs, des causeries dans sa famille où il l’avait présentée… tout un petit roman banal et bourgeois, sans intérêt, une très médiocre aventure d’amour. — Il m’en faisait le récit, le lendemain même de notre conversation au Grand Café, dans la chambrée noire de mouches, et par bribes, d’une voix pénible, à tel point que je dus recoudre moi-même les fragments de l’histoire.
« Et puis non ! s’écriait-il, je dois me tromper ! ce n’est pas ça ! »
Arrêté au milieu d’une phrase, il n’y avait plus moyen de lui tirer un mot.
Ce projet d’union déplaisait à ses parents. La personne que leur fils voulait épouser appartenait à une famille fort honorable et ne laissait pas d’être charmante, mais comment oublier qu’un premier mariage avec certain capitaine au long cours avait jadis fait grand bruit dans la ville. De ces potins honteux, il reste toujours quelque chose. Depuis son divorce, la tenue de la jeune femme ne permettait aucune critique et le capitaine au long cours était allé mourir (de la peste, assurait-on), en quelque pays lointain. — N’importe ! on avait beaucoup jasé. Les parents de mon ami s’en souvenaient trop bien.
« Mais, disaient-ils, nous admettons qu’elle est charmante, tout à fait ! »
Charmante ! ils ne la trouvaient que charmante ! — Cigogne n’en revenait pas. Le rouge de la colère lui montait au visage en rappelant ce souvenir. Il me la décrivait alors et, d’un long moment, ne s’interrompait plus. — J’en vins à imaginer une petite femme grêle, très brune, avec de grands yeux doux, des cheveux noirs, courts et bouclés, une taille souple. Déjà, je voyais en elle quelque chose d’inquiétant, je ne sais quoi de trop menu, d’évasif, son vrai charme peut-être, cela même qui, dès l’abord, avait séduit Cigogne.
Il me touchait par l’effort passionné qu’il mettait à décrire son idole. Tant de paroles superflues, tant de peine et d’application, mais aussi, tant de complaisance !
« Figure-toi une petite princesse birmane descendant de sa jonque en bois précieux… »
Je ne pus m’empêcher de rire.
« Pardon, mon ami ! les princesses birmanes ont la chevelure lisse, coiffée serré, presque vernie ; or tu disais, je crois, que ta femme agitait une tête bouclée aux cheveux courts ?
— Bouclée ?… bouclée ?… oui, peut-être, à cette époque… mais qu’est-ce que cela peut te faire ? »
Il poursuivit :
« Regarde-la dans ses voiles roses !… Son premier mari connaissait l’Extrême-Orient… Eh ! non, cependant ! au début, il me semble qu’il était sur les lignes du Sud-Amérique. Tu m’as troublé par ta stupide interruption. Tais-toi ! Elle gardait tout de même un parfum de la Chine, des Indes, de Ceylan. Elle dansait… oh ! je désirais tant qu’elle sût danser ! »
C’était évidemment de la littérature (je n’en juge pas la qualité). Si mon ami s’en fût rendu compte, je l’eusse à coup sûr interrompu, mais il parlait comme si je n’étais pas là. Sa tête, portée par un long cou et déplumée, eût-on dit, tant ses cheveux paraissaient peu, tournait lentement de droite et de gauche, tandis qu’il clignotait à la façon d’un homme qui veut remettre en lumière une image devenue imprécise.
Néanmoins, ce flux romantique m’agaçait.
« Tu as oublié, dis-je, une plume d’oiseau de paradis qu’elle porte dans sa coiffure et qui balance, lourde du bout.
— O Serval ! répliqua-t-il, pardon ! »
Je m’attendais à une injure, mais cela, je ne comprenais plus.
Il murmura difficilement :
« Oui, tu as raison… la plume d’oiseau de paradis… qui balance… lourde du bout… Comment savoir au juste sa couleur ? »
Maintenant il rêvait. — Plaçait-il cette plume décorative dans les boucles noires ? Non, il dériva et, soudain :
« As-tu vu des gerboises ? s’écria-t-il ; on en trouve chez nous. Ce sont des bêtes délicieuses, de mignonnes petites choses aux pattes minces… et quel regard ! Ah ! mon vieux Serval ! j’aurais voulu lui donner des fleurs de serre, des perles, un chien minuscule et frisé, un négrillon… »
Tout de même, il fallut mettre à l’écurie des chevaux qui rentraient du terrain de manœuvres, et cela dura quelque temps, mais la conversation reprit, une heure plus tard, dans cette même chambrée un peu moins malodorante que la cantine.
Nous étions assez satisfaits, le détestable adjudant corse ayant été admonesté en termes vifs par notre capitaine. Je m’en sentais bien aise.
« Hein, mon vieux ! l’a-t-il reçu son paquet… et en pleine gueule encore ! »
Il répondit de façon absurde :
« Tu l’imagines, j’en suis certain ! Tu pourrais la peindre !
— Qui ça ?
— Ma femme… »
L’adjudant herboriste ne l’intéressait plus. Il m’entraînait d’une main forte vers Alger, vers des palmes, vers cette contrée chaude où il avait aimé. — Je me laissai faire, d’abord, mais voulus le rappeler à des réalités tangibles.
« As-tu des enfants ?
— Des enfants ? non ! pourquoi des enfants nous deux ? »
Il paraissait très interdit. — Ma question était donc bizarre ? Puis il alluma une cigarette et parla d’une voix mieux posée, presque tranquille.
Ses parents avaient agréé son choix, après quelques discussions tenues en famille, sans aigreur. Ce premier mariage qui les gênait tant, dont Alger s’était tant occupé, devait, à vrai dire, les trois quarts de sa notoriété à la qualité basse du mari. On finit par en tomber d’accord. Le capitaine au long cours ayant eu le bon esprit de décéder au loin (et la peste n’est-elle pas une mort infamante, une punition ?) on oubliait le regrettable divorce. — Cigogne fut heureux.
« Ah ! que je l’aimais ! » s’écria-t-il.
Et, d’une voix tout à fait rauque et basse, il ajouta :
« Ah ! que je l’aime ! »
Vraiment, je commençais à le savoir.
Peu de temps après son mariage, ses parents étant morts, Cigogne vint s’installer en France. Dès qu’il me l’eut appris, il tourna court, ne me parlant plus que de ses travaux de chimie, très absorbants.
— Tu me disais que tu t’intéressais à autre chose, que tu écrivais…
— Oh ! ce n’est qu’un passe-temps pour moi, pour moi seul. Et puis, ma femme aime bien les livres, certainement, mais elle aime mieux l’ordre et, que veux-tu ! mes notes traînent. D’ailleurs, ça ressemble toujours à quelque chose que j’ai lu ; alors, je déchire.
— Tu me présenteras chez toi, un de ces jours, mon vieux ? » demandai-je.
Il eut encore un regard stupide, presque scandalisé, puis, après un silence, il murmura :
« Bien sûr ! oui, Serval, bien sûr… eh oui ! bien sûr ! »
Après quoi, il se mit à rire, sans gaîté.