CHAPITRE VIII

Un petit village, pittoresque et point trop malpropre, tel que je me le serais d’avance imaginé pour mon plaisir. Aucune surprise, en somme ; de plaisants points de vue, alentour ; une atmosphère vraiment rustique. Certains indigènes semblent offrir un accueil agréable. Des camarades, arrivés avant nous, vantent la cave du père Dietrich.

Des semaines passent, durant lesquelles nous apprenons ce qu’est cette nouvelle vie. Je gagne mon galon d’or, je reçois, en compagnie de Cigogne, le baptême du feu et nous avons tous deux la chance de n’être pas touchés, tandis que notre camarade Tierspoint, un gros garçon à mine réjouie, qui se tenait entre nous, reçoit un éclat d’obus en plein visage, visage dont il ne resta plus qu’un masque horrible et sanglant.

On s’habitue à ces choses, mais nous n’en étions pas moins tristes à la soupe du soir. Chacun se rappelait le rire jovial de Tierspoint et moi je revoyais (je reverrai toujours) sa face fauchée, couverte d’une bouillie rouge. Plus tard, d’autres blessures m’ont fait peur, m’ont transi de pitié et d’effroi, mais pas comme la face de Tierspoint. — On parla beaucoup de lui, on apprécia sa belle humeur, on déclara que l’on perdait un bon camarade, puis on fit une manille, et d’autres, que les cartes ne sollicitaient pas ou qui avaient encore soif, s’en furent boire chez l’aubergiste complaisant.

Nous nous couchâmes, Cigogne et moi, dans une grange où nous élisions domicile chaque fois que nous passions la nuit au cantonnement. On s’y trouvait, pour ainsi dire, chez soi. Elle était un peu trop aérée, les chauve-souris et les rats y menaient leur branle, mais ce sont là de petits inconvénients. On y pouvait causer, dans le noir, et Cigogne dardait parfois un rayon de sa lampe de poche sur la paille de notre couche, alors on se plaisait à croire, un instant, que la litière était en or. Par beau temps, le clair de lune nous visitait et un mince rayon bleu perçait l’ombre. Nous nous taisions, tant que durait sa présence, ou nous parlions plus bas.

Heures étranges qui suppriment toute peine. On peut rêver à son aise, sans dormir, on peut suivre le rayon de lune jusqu’en plein ciel.

Nous étions installés. Nous avions fait notre lit par des mouvements lents de tout le corps, par de très savantes reptations, et je m’apprêtais à sommeiller, la couverture ramenée au menton, quand Cigogne parla :

« On finit par ne plus s’émouvoir… Déjà les camarades qui sont ici depuis plus longtemps que nous n’y font aucune attention. Ils auraient peut-être chanté, ce soir, si l’occasion… et, pourtant… Vois-tu, Serval, un homme blessé à la jambe, au bras, un homme qui a la poitrine trouée, on peut le reconnaître : une balle dans le cœur, ça tue, mais on reste soi… Ah ! cette gueule d’étranger, cette gueule de carnaval macabre qu’il avait ! Je n’en dirai rien à ma femme, en lui écrivant demain (je lui écris tous les jours) ; la pauvre gosse ne dormirait plus… Je l’ai regardé de près, quand nous l’avons mis sur le brancard. Non, ce n’était pas lui ! c’était un mort inconnu, lui que j’avais entendu rire.

— Il riait bien, dis-je ; il riait clair.

— Et tu ne sais pas, Serval, ce qu’il y avait derrière ce rire. J’aimais beaucoup Tierspoint, mais son rire était un peu cruel… trop mensonger… trop mensonger. Il avait tant souffert, étant petit ! Ces gens, autour de lui, dans son village, semblaient si tristes, si mornes ! On ne saurait être gai, là-bas. Il sentait toute la désolation des plaines de betteraves.

— Allons donc ! interrompis-je, on rigole souvent, dans le Nord… »

Cigogne poursuivit :

« Songe, Serval, songe à la couleur du crépuscule en Provence !… Tierspoint avait sans doute pleuré, l’hiver, quand, de sa petite chambre mansardée, tout en haut de la ferme, à gauche, on n’entendait qu’un meuglement de vache, de temps en temps, ou le bruit d’une charrette lointaine, sur la route. Il pleurait tout seul, mais il voulait faire oublier aux autres leur mélancolie, alors il avait appris à rire, à rire comme tu dis : à rire bien, à rire clair, et les autres, à l’entendre rire, riaient aussi. Il avait de la bonté de reste : il l’offrait aux autres, en riant. »

Depuis quelques instants, notre rayon de lune lançait dans la grange sa flèche bleue, si familière.

J’écoutais Cigogne, sans comprendre.

« Mais, lui dis-je, tu connaissais donc Tierspoint ?

— Non, répliqua-t-il, tu ne saisis pas. Je ne le connaissais guère. Je ne savais presque rien de lui, mais il est mort de façon horrible et magnifique : il a dû bien vivre. Je l’avais entendu bien rire ; je voulais le connaître… je le connais maintenant.

— Cigogne, tu me racontes des histoires. De grâce, compose-les, une autre fois, sur des sujets moins douloureux. »

Je l’avais offensé : sa bouche se serra, sa parole devint sèche.

« Il y a des gens bêtes, tout de même ! Quand pourras-tu ?… »

Puis, d’une voix plus amicale et du ton que l’on prend pour expliquer des vérités premières à un pauvre imbécile sympathique, il ajouta :

« Voyons, Serval, mets-y un peu du tien ! Cet homme m’intéressait ; je le regardais vivre avec complaisance, je l’ai vu mourir et, soudain…

— Mais non, tu ne le regardais pas vivre avec complaisance ! tu ne le regardais pas du tout ! Quand il est mort, tu as fabriqué un développement posthume à son propos !

— Ferme ça ! ferme ça !… Je l’ai vu mourir et, soudain, il a revécu devant moi. Depuis cet instant, il est mon ami… mais taisons-nous, il dort. Ne parlons plus !…

— Ne parle plus, tu feras bien. »

La chauve-souris s’était accrochée à sa poutre, là-haut ; le silence prenait forme ; la nuit se dépouillait de ses derniers bruits ; on allait pouvoir dormir.

« Ne m’en veuille pas, Serval ! tu n’avais pas compris. »

La chauve-souris volait de nouveau, noire et grise, dans l’ombre et dans le clair de lune.

J’entendis encore quelques murmures sourds :

« Bonne nuit, mon ami Tierspoint… dors en paix. »

Cigogne lui parlait vraiment ; sa voix était prise par des larmes. S’il jouait un rôle, il y mettait alors tout son cœur. Pouvait-on le lui reprocher ? Bientôt, il s’endormit. Moi, je regardais le clair de lune.


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