CHAPITRE XI

Cigogne est aimé par tous nos camarades ; ils apprécient chez lui une très particulière faculté de se mettre à leur portée, sans le laisser voir ni sentir. Cigogne sait leur parler, il s’intéresse à leur vie, à leurs aventures, aux inquiétudes, aux soucis qui les tourmentent. S’il se permet, trop souvent, en causant avec moi, des bizarreries de langage qui habillent des idées elles-mêmes bizarres, à coup sûr, j’en suis le seul témoin. — Demandez aux hommes de notre batterie leur opinion sur le maréchal des logis Maxence, plus connu sous le nom de Cigogne, chacun déclarera qu’il est un bon type, un brave garçon, pas fier. C’est là un insigne hommage. — On ne peut dire qu’il fasse effort pour se montrer sous un jour si plaisant ; ce jeu est naturel chez lui, ce jeu l’amuse et je m’amuse aussi à le voir dans ses rôles divers. Secrètement, en silence, j’applaudis, car ce sont vraiment des rôles : Cigogne s’imagine être sur les planches et je m’offre, plusieurs fois par jour, le spectacle dans un fauteuil.

« Bien joué, Cigogne ! »

Mais, parfois, la pièce me déplaît.

Le brigadier Chert va se marier. Ses noces coïncident avec la permission de huit jours qu’il va prendre. Ce jeune voyou m’est très peu sympathique. Il parle de la cérémonie toute proche avec un cynisme grossier qui me blesse.

« Et à l’église encore ! comme les bourgeois !… une idée de la famille !… Hortense va se foutre en robe blanche ! Ah ! je rigolerai pour mon argent !

— Tu veux dire pour le sien ? » interjette Cigogne, avec le plus charmant sourire.

La plaisanterie est jugée de bon goût, spirituelle et délicate.

« Un rigolo, le margis Cigogne ! un vrai ! » s’écrie cette petite crapule.

Raymond Chert ne nous laisse pas ignorer que celle qui sera bientôt MmeChert lui est connue depuis plusieurs années, de très près. Il nous la décrit en détail. — Cigogne prend son air le plus attentif. Je trépigne. Chert ajoute quelques ordures à son premier récit. — Au fait, pourquoi ce mariage ? — Ah ! voilà ! le grand-oncle de sa fiancée vient de mourir et son testament fait de MlleHortense une personne que l’on peut, que l’on doit épouser. Elle a d’autres amants, mais c’est lui, le brigadier Raymond Chert, qu’elle adore.

Brusquement, il se tourne vers Cigogne.

« Maréchal des logis, vous penserez à moi, le jour de la noce ?

— Je tâcherai, » répond gravement Cigogne.

Et, quelques instants plus tard, comme nous nous promenons ensemble dans le cantonnement :

« Singulier garçon, me dit-il. Oh ! je me rends compte qu’il ne vaut pas la corde pour le pendre, mais… s’il trouvait MlleHortense autre qu’il ne se l’imaginait, après ces longs mois de guerre ?

— Eh bien ?

— Ce serait très dur pour lui… ce doit être très dur de se tromper ainsi.

— Voilà qui m’est égal ! »

Cigogne semble navré. Il secoue la tête ; il désespère de ma compréhension, de ma sensibilité.

« Mon ami, ton cœur est de roche ! »


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