Cigogne m’a reparlé de sa femme, de Lucienne, de Florimonde, comme parfois il la nomme par plaisanterie. Il attend avec impatience la lettre qu’elle doit lui avoir écrite à propos de sa croix de guerre et qui n’arrive pas. Que lui dira Lucienne ? Cigogne s’en inquiète. Voilà de nouveaux motifs à rêvasseries tout trouvés.
Je passe à son sujet par de singulières alternatives d’indulgence et d’exaspération. Parfois je sens qu’il souffre sincèrement, qu’il met à souffrir toutes ses forces vives, alors je le plains, car je lui reste attaché, reconnaissant de tant de bonnes heures, durant mon triste séjour au dépôt, mais, d’autre part, comment garder son sang-froid, quand chez lui le cabotin se révèle ? Ses rêves ne sont-ils pas, en somme, des masques un peu mieux dessinés et peints que ceux de guignol, et beaucoup plus trompeurs ? Alors pourquoi Cigogne conserve-t-il cette fraîcheur d’âme qui le fait aimer de chacun ? On n’aime pas, à l’ordinaire, le comédien de métier : sa tare professionnelle est trop visible.
Je crois toujours avoir maladroitement parlé de lui, je crains de ne pas vous intéresser à son sort. A quoi bon décrire un être avec tant de détails, si l’on n’arrive pas à engager le lecteur à chérir cet être, quand soi-même, au fond du cœur, on le chérit.
Vous me direz : que n’en composez-vous un bon portrait, avec des ombres, des couleurs, au lieu d’user du langage plus difficile des mots ? Et vous aurez encore raison, mais ma réponse est facile : comment tenir une palette dans la tranchée ? D’ailleurs, je trouverai chez moi, classés par ma petite sœur que ce travail amuse, une soixantaine de croquis où paraît Cigogne et qui me permettront, j’espère, en des années plus paisibles, de tenter autre chose.
Ah ! je le vois si bien, le pauvre homme, suivant une route nue, jaune de soleil, son baluchon sur l’épaule, les jambes poudreuses, l’air inquiet… Il ne sait pas voir le paysage qui l’entoure et qui séduirait un autre, avec ses oliviers aux reflets d’argent, ses falaises dures et peut-être, là-bas, un coin d’horizon marin, bleu sombre. Cigogne est aveugle. A-t-il un chien pour le guider, ou lui suffit-il de humer la brise ? Son chien, c’est sa fantaisie, mauvais chien, roquet peu fidèle, et la brise est parfois traîtresse…
Voici qu’il heurte du pied un caillou, voici qu’il se met à rêver. Il marche d’un pas plus souple, les longues heures empoussiérées sont moins pénibles et moins chaudes. Quel merveilleux palais il a construit avec ce caillou ! Palais majestueux, palais où Cigogne règne, où Cigogne est heureux de régner… Il sourit, il s’exalte… Cela l’empêchera-t-il de se tordre la cheville au premier caniveau ? non, sans doute, et Cigogne roi, Cigogne qui vivait une vie si belle, si haute, si glorieuse, tombe à terre, se relève difficilement, et souffre.
Ah ! ne croyez pas que je blâme ceux qui distinguent une chevelure de sirène au creux écumeux des vagues et pour qui les branches de la forêt ont des gestes divins ! ceux-là sont les poètes heureux ; je les envie. Cigogne est d’une tout autre essence, Cigogne ne fait pas ainsi, car il ne lui suffit pas de relever la trace du faune près d’une source ou le long d’un sentier touffu, il lui faut être ce faune, courir comme lui, causer en langage secret avec ses frères sylvestres, violer une nymphe surprise, et quand Cigogne, en passant la main sur son front, ne sentira pas la courbe des cornes torses, il souffrira encore.
Que voulez-vous ! Cigogne est à plaindre. Pourquoi lui demander ce qu’il ne peut offrir ? Il n’a pas ces yeux clairs qui donnent le sens de la perspective dans un monde réel.
« Ceci est loin de toi, Cigogne, tu ne peux l’atteindre : ceci, tout au contraire, est à portée de tes doigts… Tu peux suivre le sentier de droite, mais ce sentier de gauche est coupé d’un fossé… »
Comment pourrait-il voir ? comment pourrait-il entendre ? Ne le jugez pas trop durement ; tâchez de l’aimer un peu…