CHAPITRE XLII

Il y a toujours, dans les romans, un certain décor, choisi par l’auteur, devant lequel ses personnages s’exprimeront plus clairement, plus franchement, se jetteront les uns contre les autres, se feront du mal et pleureront. C’est le décor de leur champ de bataille : un lit, un lac, un beau soleil couchant ; il convient à leurs angoisses. — Je serais romancier, que j’aurais, à coup sûr, choisi la Cassolette pour enivrer, pour affoler mon couple amoureux, pour l’unir, un soir, avec des cris, des larmes, des soupirs, et le martyriser ensuite, comme il sied.

La question se pose d’autre façon et je ne vois, dans cette retraite, que trois pauvres éclopés qu’une jeune femme entoure de soins vigilants. Nous nous réunissons sur une terrasse qui domine des bois de pins dévalants, parsemés de roches blanches ; d’autres bois de pins la surplombent. Dans cette verdure, la maison de Mahoudiaux s’enfouit, mais, des fenêtres, la vue est libre, l’horizon haut. La terrasse couverte d’ombre est plus intime. Allez, maintenant, jusqu’à cette balustrade, penchez-vous et vous verrez de nouveau la mer scintillante, coupée d’une presqu’île, deux golfes d’un bleu profond, quelques villas, hélas ! monumentales et prétentieuses, mais lointaines, enfin beaucoup d’air lumineux. — J’aime le paysage que je découvre de ma fenêtre, il m’exalte, il me fait respirer à pleins poumons, il m’enivre un peu ; celui dont je jouis, couché sur ma chaise longue, près de Mahoudiaux et de Cigogne me procure un bonheur très doux. Le ciel plein de rayons, le bouclier bleu des eaux, se devinent entre les troncs noirs et rouges des pins ; tout près, à quelques pas, les broussailles odorantes sont piquées de petites fleurs mauves et blanches qu’il ne faut pas cueillir car elles se fanent trop vite. On lève lentement les yeux et, dans le lacis des ramures où s’accroche et serpente un lierre infini, le regard se perd.

Je pose mon livre sur mes genoux : les malheurs de Dominique ne m’intéressent plus ; je me laisse aller à mon calme plaisir, je rêve… Cigogne, son gros pied droit appuyé sur une chaise, fume des cigarettes et, l’air absorbé, plie et replie gravement une feuille de papier d’où, plus tard, naîtra une cocotte, une barque ou un chapeau de gendarme ; Mahoudiaux, lui, fume sa pipe, grogne, se lève brusquement, va donner quelques ordres (cette installation, ainsi comprise, n’est donc point parfaite ?), revient, se rassied et fume comme ferait un Olympien, tandis que MmeMaxence rôde, passe, repasse sans bruit, donne à Cigogne ses « gouttes », va s’appuyer à la balustrade, sourit en regardant la mer, me rappelle l’heure où je dois absorber deux cuillerées d’un mélange puant, nous recommande, en posant à portée de main un cendrier, de ne pas mettre le feu aux broussailles, puis s’allonge aussi, lasse, un instant.

« Lucienne ! »

Je l’appelle Lucienne, depuis hier : Cigogne m’en a prié.

« Lucienne ! je ne veux pas prendre ma drogue : elle sent trop mauvais !

— Voulez-vous bien avaler ça, tout de suite !

— Alors, pincez-moi le nez, Lucienne…

— Voilà, mon ami, et vous aurez un bonbon pour enlever le goût !

— On ne serait pas malade, Lucienne, qu’on le deviendrait, pour se faire soigner par vous. »

Elle rit, elle s’est allongée, elle s’évente avec un grand éventail de papier, acheté la veille au bazar de la ville, et qui prétend venir du Japon. Affreux, cet éventail ! à la première occasion, j’en offrirai un de mon pinceau à Lucienne, si tant est que je sache encore peindre ! Aujourd’hui, les couleurs m’importunent, je ne me plais qu’à humer les parfums de la Cassolette, si bien nommée.

Mahoudiaux se lève, une fois de plus, vide sa pipe, la récure, grogne encore, se plaint de la qualité du tabac, puis :

« Mon vieux Serval, dit-il, j’ai transformé pour vous la grande chambre du second étage en atelier. Il y fera chaud, je crois, mais le jour me semble excellent. Vous pourrez y travailler vos études prises en plein air. C’est bon ! c’est bon ! pas de phrases ! (Il dit toujours merci, l’animal !) Vous viendrez voir ça, après déjeuner. — Lucienne ! il faudra prier Emilie de porter les deux chaises de l’antichambre dans le nouvel atelier de M. Delacroix ! le pauvre bougre n’aurait pas de quoi s’asseoir…

— J’y vais tout de suite, Maurice. Non, non, ne bougez pas ! Je vous annonce que nous aurons des rougets, ce matin. Je viens de les admirer à la cuisine : ils sont magnifiques… Et puis des tomates farcies, des côtelettes… Le fromage n’est pas encore arrivé, mais Emilie m’assure qu’il ne tardera pas. »

Mahoudiaux rit et demande si ce fromage viendra tout seul, par le raidillon rocheux ou par la route… Mahoudiaux a des plaisanteries exquises.

Je reste le nez en l’air à regarder les branches. Domino, le petit chat noir et blanc, tourne autour de ma chaise longue, griffe mon pantalon, se décide à bondir sur moi, s’étire tandis que je le gratte soigneusement sous le menton, monte enfin jusqu’à ma figure et me donne un petit coup reconnaissant et poli de sa langue râpeuse.

La vie ainsi comprise… ah ! je veux bien la vivre !


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