CHAPITRE XLVII

Du cahier lavande.

Fille de paysans, presque paysanne elle-même, mais (pourquoi ce « mais » stupide ?) tout à fait charmante. Ah ! sa conversation est d’une autre tenue que celle des caillettes, comme disait Maurice, que je voyais à l’hôpital. « Lucienne ! parlez-moi de vos déplorables caillettes ! » Moi, je les défendais… J’avais du temps à perdre !

Elle est venue nous rendre visite avec son fils, un enfant délicieux, plein d’allant, de gaîté, pas timide (peut-être un peu farouche), propre, discret, bien élevé, bien tenu, surtout très vivant. On voit qu’il n’a pas été privé de soleil, celui-là : il ne ressemble guère à un enfant des villes. Elle le nommait si gentiment : « Mon petit homme. » Il trouvait ça tout naturel ; il se savait un petit homme, un vrai petit homme.

Tant de sérieux dans ses manières de parler, tant de conviction ! Il n’y avait pas à le traiter en enfant ; c’est singulier ; on pouvait causer avec lui ; j’entends, bien : causer. Il a parlé des travaux champêtres d’une façon qui m’a beaucoup plu. Evidemment, il était à son affaire.

Il a enthousiasmé Roger, mais Maurice nous l’a vite enlevé pour le conduire dans sa bibliothèque. Ce mioche est fou des livres. Alors MmeMichel et moi nous sommes allées nous promener. Ce qu’elle dit intéresse toujours, ce qu’elle explique est toujours clair, ce qu’elle sent, on le sent aussi, on le sent avec elle.

De quoi parlions-nous ? Oh ! de tout : du pays, des moissons, des coupes que l’on fait dans les bois, de la pêche, des études du petit Maurice, de son mari qui viendra avant la fin du mois en permission et que je suis curieuse de voir.

Nous n’arrêtions pas de bavarder, nous étions en confiance.

Que j’aimerais avoir une amie de ce genre, si belle, si pleine de santé, de bon sens, de charité. Pas de potins, rien qu’il faille murmurer à mi-voix ou sous-entendre ; tout pouvait se dire clairement. D’ailleurs, elle ne saurait pas mentir : elle ne pourrait pas. Quand elle parle de son pays, de la beauté de son pays, il semble qu’elle ait envie de chanter, on croit qu’elle va chanter et, si l’on osait, on chanterait avec elle.

MmeMichel m’a aussi beaucoup parlé de son mari qu’elle adore. Ce doit être un homme robuste et tranquille. Ils forment un heureux ménage. Elle a confiance en lui : ce qu’il fait est sûrement bien fait ; ce qu’elle fait est fait selon une règle qu’ils ont apprise tous les deux et que leur dicte leur belle santé, leur sentiment du devoir et celui aussi du plaisir de vivre… Vivre ainsi, comme cela doit être bon !

Je suis émue par ce couple plus que je ne saurais dire, l’idée de cette vie active et reposée m’enthousiasme. Cela paraît si naturel et c’est pourtant si rare ! Depuis que je connais Marie Michel, je crois mieux comprendre les arbres, les rochers, les vagues de la mer, et je commence à soupçonner des choses dont j’étais tout à fait ignorante.

Marie Michel est intelligente, perspicace, imaginative, mais, (saurai-je expliquer cela ?) dans les limites d’une parfaite santé. Elle est souvent drôle et m’a fait rire de bon cœur, comme je n’avais pas ri depuis longtemps. J’espère la voir souvent. J’irai bientôt lui rendre sa visite et elle m’a promis de revenir. Son amitié pour Maurice me touche. Ils sont liés depuis l’enfance. Des amitiés de cette qualité ne sont pas communes.

Roger a eu un peu de fièvre cette nuit. Il a lu très tard et n’a éteint sa lumière qu’à trois heures du matin. Aujourd’hui, à quoi rêve-t-il ? Il se fatigue à lire ; tous ces livres qu’il emprunte à Maurice, il les parcourt, les connaissant déjà, puis, à leur propos, il se passionne, il s’agite. La grosse Emilie disait vrai quand, hier, elle décrétait de ce ton sage et familier qui m’amuse tant chez elle : « Les malades, voyez-vous, madame, ça doit rester plus tranquille. Les feuilletons leur troublent la cervelle ! »

Roger a eu un mot affreux, peut-être une simple étourderie sans importance, et cependant… Il venait de poser un livre sur ses genoux (un roman que je n’ai pas lu : la Chartreuse de Parme) ; il regardait en l’air, il était tout à fait absent et je l’ai entendu murmurer :

« On s’amusait à cette époque… »

Puis, reprenant la pénible expression que je déteste et dont j’ai peur, il a baissé les yeux jusqu’à moi et, surpris que je fusse si près de lui, a ajouté, comme si je posais une question :

« Que veux-tu, ma petite, je m’ennuie à crever ! »

Comment s’y prend-il donc pour s’ennuyer ici ?

Le soir tombe… Pendant toute la journée, de gros nuages blancs ont roulé dans le ciel ; ils cachaient à chaque instant le soleil et jetaient sur nous une grande ombre. Quelques secondes plus tard, le paysage était entièrement doré. On ne savait pas s’il fallait se sentir joyeux ou triste. Devait-on rire ? Devait-on pleurer ? Un temps couvert m’est indifférent, dans le Nord ; souvent, il me charme. A la Cassolette, c’est autre chose : j’ai besoin du soleil, dès que je ne me sens pas tout à fait heureuse.


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