Cigogne parle :
« Quand tu rentreras à Paris, Serval, va te promener au Jardin des Plantes, s’il y reste encore des bêtes, et considère la cage des singes. Ce spectacle est d’un bon enseignement. Ils jacasseront, puis s’habitueront à toi. Fais-leur alors des grimaces. Ils tâcheront de t’imiter, de te singer. Ces grimaces seront d’abord inférieures aux tiennes, sans doute, mais, demain… qui sait ? J’imagine ces pauvres bêtes rêvant, la nuit, à des contorsions plus exactes, plus proches de celles qu’ils admiraient tant.
« Ce que l’on fait, Serval, est peu de chose. Simplement, il faut travailler d’après un bel exemple. L’œuvre, l’action, étant de passage, importent peu, mais choisissons bien le modèle. Un livre, une symphonie, un tableau mourront par oubli, par accident, au lieu que l’image qui les fit naître et que nulle bibliothèque, nul musée ne conserve, ici-bas, demeure éternellement. Elle se retrouvera dans des cerveaux humains qui l’imiteront encore et, par une ombre, un trait nouveaux, se rapprocheront d’elle en définissant mieux sa beauté, sous des formes plus précises. Un jour, la copie sera parfaite, elle se fondra, dans la première image… Alors seulement, elle vivra.
« Serval, nous imitons toujours… Nous voulons agir, nous voulons travailler selon notre rêve, jusqu’à l’heure bénie où nous l’égalerons. Plus tard, l’œuvre servira d’idéal aux araignées tapies dans leurs polygones, aux mollusques marins, aux vers de terre des sillons. Ainsi, nous les aiderons à penser, obscurément encore, eux qui ne connaissent que le seul désir.
« Oui, nous ne savons qu’imiter, comme les singes. Nous prétendons produire (la vanité, joli manteau, nous cache à nous-mêmes nos singeries), mais, à dire le vrai, nous singeons. Je ne suis pas biologiste et ces questions me laissent froid. J’ignore si l’homme s’allie au singe par la forme de sa mâchoire ou de son crâne, mais il faut bien admettre qu’il descend spirituellement de lui. — Tant mieux ! voilà pour l’homme un idéal tout indiqué : imiter son rêve ! le parfaire !… Passer à un autre, plus beau, si possible !… Chercher un dernier rêve, être séduit par une mort que l’on a choisie, que l’on s’est composée… Mourir, enfin. — Crever ? Non pas ! J’ai dit : mourir. Mourir ainsi, c’est vraiment vivre ! »
Cigogne regarde, autour de lui, le paysage froid, la terre dure, les bois sans feuilles, le ciel livide, comme pour mendier une approbation, mais sans doute n’y trouve-t-il pas ce qu’il cherchait. Je vois Cigogne qui frissonne, qui se trouble, qui tremble… Enfin, il se tait.