CHAPITRE XXIX

Je l’avais ouverte à l’heure de la soupe.

« Hé ! hé ! me dit Blanc, le vaguemestre, tu reçois encore des lettres de femmes ! Mais cette écriture à l’encre violette sur papier mauve, je ne la connaissais pas ! Oh ! la belle petite enveloppe ! Elle sent bon ! elle sent la rose ! C’est de ta bonne amie, Serval ! Blonde ou brune ? Tu me donneras son adresse ? pas vrai ? J’irai lui dire deux mots à l’oreille !

— A l’oreille… à l’oreille… » ajouta Renaud, l’ordonnance du capitaine, toujours spirituel.

Charmantes plaisanteries ! et de si bon ton !

Je répliquai de façon un peu rogue :

« Au lieu d’examiner avec tant de soin les lettres du courrier, tu ferais mieux de les distribuer plus vite, salaud !

— Monte pas à l’échelle, Serval ! Y a pas de médisance ! Tout de même, cette enveloppe, tu…

— Ferme ça, Blanc ! »

Huyon, qui est un brave bougre, dit tout bas au vaguemestre :

« C’est peut-être de sa mère ou de sa sœur… pour ça qu’il le prend mal… »

Mais Blanc poursuivit :

« Curieux qu’il soit si souvent de mauvaise humeur, notre vieux Serval ! Il fait le méchant… »

Puis, se reprenant à un souvenir :

« Je voulais te parler, ajouta-t-il, du petit portrait de peinture que tu as dessiné de ma gueule, avec tes crayons. Ça a fait bien plaisir au père et à la vieille, mais, là, tout à fait. La famille, elle me dit de te dire merci. On le mettra dans un cadre. »

Et Cigogne, dans son coin, tout en décortiquant un morceau de singe, soupira :

« Serval ! tu reçois des lettres de femmes ! Quand on est célibataire, on peut se payer ça, pas vrai ?

— Mais, oui !… »

Puis, sans avoir l’air de rien, je demandai :

« Pas de nouvelles de chez toi ?

— Pas de nouvelles directes de Lucienne, dit-il d’un air maussade, mais, de mon ami Mahoudiaux, quelques lignes mal écrites (il commence à gribouiller seul, tout de même), où il m’annonce précisément que Lucienne ne va pas très bien. Elle est nerveuse depuis quelque temps, paraît-il, elle est triste. Maurice dit qu’elle a besoin de repos moral ; il me recommande surtout de ne pas l’inquiéter dans mes lettres, de me surveiller de près quand je lui écris. Il en a de bonnes, Maurice ! Inquiéter Lucienne ! comment ferais-je ? Est-ce en racontant la vie de bourgeois que nous menons ici, que je pourrais inquiéter Lucienne ? Pas un coup de canon depuis quarante-huit heures ! »

Agacé, nerveux, inquiet lui-même, il hausse les épaules et s’en va.

MmeMaxence est donc nerveuse ! Bon Dieu, que vais-je lui répondre ?


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