CHAPITRE XXVII

Du cahier lavande.

Je n’en pouvais plus ! il avait vraiment dépassé toute mesure permise. J’ai dû prendre un parti, tentative peut-être inutile, folle, sans doute, assurément inconvenante, mais, je le répète : je n’en pouvais plus !

Qui est-ce, M. Serval ? Je ne sais rien de lui que par les lettres de Roger, or il est rare que le jugement de Roger soit posé, puisqu’il le fonde, chaque fois, sur son impression d’un instant, à la manière des petits enfants qui disent : « Celui-là est beau ! celui-là est laid ! celui-là est méchant ! » Néanmoins, il a toujours parlé de M. Serval comme d’un galant homme, très cultivé, peintre de talent, paraît-il.

Alors… ai-je eu raison ? Hélas ! il faut attendre.

Depuis quelques jours, les lettres de Roger me déchirent le cœur. Il ne m’aime pas ! il ne m’estime pas ! il me prend pour une de ces filles de café-concert qui l’amusaient jadis. Ah ! je préférerais être appelée « Madame Cigogne ! » ce ne serait que grotesque, mais… Florimonde ! Dans quel bouge cela a-t-il traîné, Florimonde ?

Tout ce que nous aimions, il l’oublie, pis encore, il le ridiculise ou bien il le gâte. Il se croit quelqu’un d’autre ; il a trouvé sa voie, m’assure-t-il ; je dois le suivre… Où donc ? Il ne le dit pas ! Mais ce qu’il dit en paroles limpides, en phrases qui font mal, c’est que le passé ne compte plus. La vie que nous menions, avec ses bonnes soirées, ses longues causeries tranquilles, les mille occupations qui remplissaient la journée, nos projets, nos lectures, nos promenades, ses travaux de chimie qui parfois l’absorbaient tant, où il se montrait si appliqué, nos délicieux petits voyages de vacances, ce bonheur n’existe plus !

A son avis, nous ne pouvons, vivant seuls, vivre heureux ! Un enfant… Je le désirais autant que lui, peut-être davantage, puisqu’il avouait que la présence d’un enfant entre nous lui faisait peur, mais quand j’ai été si malade et qu’il a fallu renoncer à cet espoir… (18 septembre… comme j’ai souffert !) il paraissait sincèrement désolé. Il parlait du petit comme s’il l’avait connu. Il a pleuré. Sa peine était touchante. Il me consolait avec des paroles si douces, si habiles, si tendres ! « Plus tard, quand tu seras guérie, Lucienne, me disait-il, nous referons un nouveau rêve, et le rêve sera cette fois une petite fille ! » Hélas ! je ne me suis pas tout à fait guérie !… Qu’il était charmant, alors !

Je me souviens que ma vieille cousine Charlotte, toujours désagréable et pointue, disait même qu’un homme bien élevé ne devait pas parler ouvertement d’un accident de ce genre, ni le prendre si fort à cœur, puisque le bon Dieu l’avait voulu.

Eh bien, dans sa lettre d’hier, Roger ose m’écrire : « Nous ne sommes plus tout jeunes, Lucienne ; notre âge mûr sera triste, sans un vrai foyer, mais je n’y penserai plus si tu deviens Florimonde, j’oublierai cette voix d’enfant qui me poursuit, la voix de celle que nous aurions nommée Marguerite, n’est-ce pas ? Deviens Florimonde ! sois folle ! regarde-toi, reconnais-toi dans le portrait de Pélaze, et, pour la femme nouvelle que tu seras alors, je serai, moi (je suis déjà) un homme nouveau. »

Que signifient ces abominables phrases et pourquoi « Marguerite ?… » Jamais nous n’avions pensé à ce nom pour notre enfant… J’ai pleuré toute la nuit et, quand Mahoudiaux est venu déjeuner, ce matin, vers onze heures, je l’ai supplié d’écrire à l’ami de Roger, à ce M. Serval, pour lui demander l’explication de tout cela.

Alors j’ai vu combien le bon sens peut être un sentiment affreux !

« Ma chère amie, disait Maurice, de pareilles sottises ne valent pas la peine d’être écoutées ; pourquoi s’enquérir de leur cause ? Ce sont les écarts courants d’un homme qui s’ennuie et qui se plaît à rêver de travers… »

Je ne croyais pas que Maurice fût si bête, car il y a autre chose qu’il ne veut pas voir, qu’il ne veut pas sentir. En somme, il a refusé de me venir en aide. Alors, j’ai réfléchi, longuement, tout l’après-midi, et, après dîner, j’ai écrit moi-même !

Quelle lettre, mon Dieu ! quelle lettre ! et quelle folle sottise de l’avoir adressée à cet inconnu ! Que va-t-il penser de moi ? Répondra-t-il seulement ? Ne la montrera-t-il pas à Roger, malgré mon instante prière ? Ah ! que j’aurais voulu retirer l’enveloppe de cette boîte où je l’avais glissée ! Si j’avais pu !… Quand elle m’a échappé des doigts, quand j’ai compris que la lettre était envoyée… déjà partie… j’ai eu honte, je suis devenue toute rouge.

Pourvu que M. Serval soit un gentilhomme !


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