CHAPITRE XXXIX

Je pus bientôt me lever et traîner dans la salle ma jambe douloureuse, puis descendre au jardin et regarder, en nombreuse compagnie d’infirmes, de malades, d’éclopés, les impertinents moineaux. Tous les jours, aux heures de visite, je retrouvais, près du lit de Cigogne, mes nouveaux amis, chaque fois avec plaisir. Quelques causeries seul à seul me permirent d’expliquer à MmeMaxence l’exaspérant effet qu’avait eu la guerre sur l’esprit nerveux de son mari et je compris qu’elle m’était reconnaissante. Malgré les gronderies du sage Mahoudiaux, la pauvre petite croyait son cher Roger déjà fou.

Du temps passa et l’on venait de me réformer pour tout de bon, quand, revenant d’une visite à l’hôpital de Cigogne, je fus accosté par Mahoudiaux.

« Dites-moi, Serval ! Quand vous rentrerez chez vous, à Paris où je compte passer aussi, cela vous gênerait-il que je vous accompagne un jour jusqu’à votre atelier ?

— D’autant moins, cher ami, répondis-je que je pourrai ainsi vous montrer des gravures dont je vous ai parlé ?

— Parfait ! Vous me sortirez aussi de vos cartons les caricatures et croquis que vous avez de notre ami Cigogne. Voyez ! je ne lui donne pas d’autre nom… Mais je veux vous entretenir d’un autre sujet, d’une idée que j’ai eue… (cela m’arrive !) et qui m’est chère. »

Il me l’expliqua tout au long. — Ma foi ! je finis par y souscrire.

« Vous ne savez pas le plaisir que vous me faites, Serval ! »

Mahoudiaux parle d’une façon plaisante, ses phrases n’accrochent pas : toutes rondes, elles roulent et rebondissent.

Il possède dans le Midi, aux environs d’Hyères, une campagne qui lui vient de famille et qu’il nomme « la Cassolette ». Avant la guerre, il s’y rendait chaque année, maintenant, il veut y mener Cigogne et MmeMaxence, Cigogne ayant besoin de repos et sa femme de répit, après tant de jours d’hôpital, mais Mahoudiaux tient à ce que je sois de la partie.

« J’y tiens absolument. Vous aussi, vous avez besoin d’un long repos, or je vous promets, là-bas, un air délicieux, des chaises-longues sur une terrasse, avec des roses grimpantes le long du mur, oui, mon cher ! une température qui vous plaira puisque vous ne craignez pas la chaleur, un soleil comme on n’en fait plus et, devant votre fenêtre, un charmant paysage : l’étang des Pesquiers, Giens et les deux golfes, tout cela de tons lumineux tout préparés pour un peintre. La Cassolette fut achetée par mes arrière-grands-parents et garde encore son aspect de vieille maison provençale. C’est un « mas » (ce mot vous dit-il quelque chose ?) Vous emporterez de quoi travailler ; vous entoilerez le soleil, mon soleil ! Et… mais il est indécent de vanter ainsi sa marchandise. Je me tais. Ne faites pas de phrases et venez. »

J’allais ouvrir la bouche pour répondre quand il reprit :

« Non, je ne me tais pas. Il y a d’autres plaisirs pour vous à la Cassolette, ceux qui couronnent une bonne action. Si vous ne venez pas chez moi par agrément, vous y viendrez par charité. Cigogne a besoin de vous : Lucienne, plus encore. Ecoutez. Ce grand fou, je l’aime comme un frère, mais il est de la terrible race des gens qui sèment le malheur autour d’eux, sans le vouloir, qui le distribuent à pleines mains, avec de beaux gestes larges ! Lucienne, la pauvre gosse, a vécu une vie abominable en l’absence de son mari, abominable, vous entendez ! avec cet air tranquille et cette bouche bien sage que vous lui avez vus. Il écrivait des lettres (j’en ai lu quelques-unes) qui mettraient tout être sensé hors de lui. Eh bien, je crois que vous avez sur Roger une influence excellente. Vous l’avez prouvée. Lucienne n’était pas d’abord de cet avis, mais les femmes, ça déraisonne à plaisir. J’ai peur de me trouver seul avec lui. Il n’y a pas d’autre manière de le dire ; j’ai peur ! Je ne m’en tirerais pas. Il partirait sur une piste nouvelle, au hasard, comme il a toujours fait, et alors, pour le rattraper, le bougre ! Parfois, Lucienne ne le reconnaît plus. Il est tellement changé !… Ou peut-être se l’imagine-t-il, ce qui revient au même… Venez passer quelques semaines chez moi, Serval ; vous garderez votre bienfaisante maîtrise sur Roger, vous m’aiderez à le retrouver, car je le perds, moi aussi, enfin vous ôterez à sa femme un cauchemar. Venez à la Cassolette, Serval !

— Affaire conclue ! » lui dis-je.

Que pouvais-je dire d’autre ?


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