Du cahier lavande.
Dans les journaux, aucune nouvelle intéressante ; le temps est gris, je suis souffrante et l’on m’a mise à la pharmacie de l’hôpital, le service des salles me fatiguant trop.
Les dernières lettres de Roger sont gentilles, affectueuses… Oh ! je lui pardonne de grand cœur tout ce qu’il m’a écrit de méchant ! Il ne se doute d’ailleurs pas de la peine qu’il me faisait. Pourquoi y repenser moi-même ? C’est une belle et bonne nature, avec des petits écarts dus à son imagination et que j’oublie vite.
Je reçois de Mahoudiaux des visites régulières. Il a sur moi une influence excellente : il m’empêche de m’inquiéter. Son bras va peut-être un peu mieux. Hier au soir il s’amusait à jouer du piano avec une main et un doigt. Il espère qu’à la longue…
Roger a tort de défendre son ami Serval, vraiment indéfendable ! Il s’obstine à me dire que c’est un homme d’excellente éducation et plein de finesse. S’il savait ! Par plaisanterie, il m’a menacée de lui lire la lettre où je donnais mon opinion sur ce monsieur, (moins durement que dans les pages de ce cahier, mais de façon un peu sèche). Roger n’osera pas.
On s’ennuie ; je fais de petits ouvrages, le soir, en causant avec Maurice, toutefois Maurice, lui aussi, malgré sa belle humeur ordinaire, est un peu mélancolique. Ce temps gris, cette constante humidité, ce manque de nouvelles… On serait triste à moins.
Il me vient des idées singulières. Ai-je rendu Roger heureux ? Ai-je fait tout mon possible pour lui donner le bonheur auquel il a droit ? Je disais plus haut que ses dernières lettres étaient affectueuses et gentilles… Mais ne se force-t-il pas pour me les écrire ? Il semble qu’il soit inquiet de moi et, si tendres que fussent ses phrases, elles me faisaient l’effet de celles que l’on dit à un enfant pour l’endormir, à un malade pour le consoler de son mal.
Voilà encore des folies. Je me sens si nerveuse depuis quelques jours ! — Assez parlé de ma petite personne, si importante : j’entends Maurice qui, dans l’antichambre, accroche son manteau.
Maurice vient de partir. Il m’a beaucoup intéressée, ce soir, en m’entretenant de Roger. Il a de lui une idée très particulière, un peu compliquée.
« Depuis dix ans que je le connais, il n’a pas changé d’une ligne, disait-il. C’est un homme qui rêve trop de ce qu’il voudrait faire avant de le faire et qui en rêve jusqu’au moment où il n’est plus temps de le faire, et qui s’imagine presque l’avoir fait, parce qu’il l’a rêvé. »
Je crois bien que c’est la phrase exacte.
« Et qui, ajoutait-il, souffrirait moins de la faillite d’une action entreprise que de la faillite du rêve trop ambitieux qui la motivait. »
Il parla très longuement ainsi et finit en disant avec un éclat de rire :
« C’est effrayant ! je deviens philosophe ! »
Etrange jugement ! Il y a là quelque chose que je comprends mal. Cependant, Maurice aime bien Roger ; il l’a beaucoup suivi dans sa vie. J’y réfléchirai demain.
Mon Dieu ! que je suis lasse ! Je vais me coucher !