Et voici la fin de notre vie guerrière ; triste, bien entendu, cette fin, comme sont presque toutes les fins, car on espère beaucoup plus et mieux que l’on n’a et l’on regrette ce que l’on vient de perdre. Ainsi l’homme oublie volontiers qu’il est heureux, mais il se rappelle l’avoir été. Les moments que l’on vit paraissent incomplets, même quand on se plaît à les vivre, au lieu que, dans le souvenir, les moments vécus se parent d’une splendeur étrange, leur ennui s’estompe, leur charme, leur beauté tragique ou pittoresque s’augmente, la peine quotidienne, si lourde parfois, devient un beau travail passé, l’affreuse lassitude de certains soirs se mue en bonne fatigue, la morsure cruelle du froid provoque un sourire, quand on y songe, et les accablantes heures de soleil où le casque pesait sur la tête, où le linge collait au corps, où l’on se sentait sans force et sans allant, ces heures-là font dire : « Bon Dieu ! avions-nous assez chaud ! » Un jour, je plaisanterai, peut-être, en me voyant patauger, naguère, dans la boue ! Plaisanter à propos de la boue… quelle inconvenance !
Que voulez-vous ! c’est le passé, c’est tout simplement le passé, un pays où l’on ne retourne pas et qui vous laisse sa nostalgie, un pays où la douleur perd quelque chose de son amertume, où la joie s’auréole, car un plaisir d’hier a le visage plus rayonnant qu’une joie d’aujourd’hui. — Merveille, n’est-ce pas, que l’herbier de notre mémoire nous conserve les plus fraîches teintes, les plus suaves parfums de fleurs que nous n’avions ni bien vues, ni bien respirées, quand ces fleurs furent cueillies au jardin ?
En temps de paix, penserai-je autrement ? qu’importe ! A ce propos, je crois que nous rêvons tous de façon analogue : nos souvenirs de guerre grandiront, la voix sonore du canon étouffera les plaintes, l’ensemble glorieux ne permettra plus de distinguer le détail morne. — Souvenirs de guerre… encore faut-il que ce soient des souvenirs de guerre ! Ah ! je voudrais que mon pauvre Cigogne, étant donné ce qui lui arrive, oubliât un peu la laideur du chagrin dont il souffre, dont il souffre, hélas ! sans phrases et raisonnablement. — D’ailleurs, cette histoire me donne une fois de plus la certitude qu’il n’arrive à chaque être, si fort qu’il s’évertue, que des aventures faites pour lui, tout exprès ; celle-ci que je vais vous dire, paraît imaginée par Cigogne en personne pour qu’il en pâtisse davantage. On jurerait que cet homme ne se connaît pas. Détrompez-vous : il se connaît pour placer sa blessure ! Le hasard a frappé Cigogne. Le hasard ?… Cigogne n’aurait pas trouvé mieux. Je plains Cigogne de tout mon cœur. — Ecoutez.
Ma blessure est plus grave que l’on ne pensait d’abord, et me voilà, pour longtemps peut-être, à l’hôpital. J’aimerais mieux autre chose ; je m’ennuie. Je passe la journée à écouter les conversations, à jouer aux dominos ; je tâche de m’intéresser aux anecdotes que me racontent les infirmières (il me semble les connaître déjà, ces anecdotes ; elles ne sont pas très originales !) A mes moments perdus, je prends, des passants ou des pensionnaires de la salle, quelques croquis, mais je crois qu’ils ne valent rien ; je suis fiévreux et dessiner devient bientôt une fatigue. De Cigogne, pas de nouvelles, sauf une carte postale sans intérêt, où il m’annonce son jour de repos qu’il passera à Dannemarie. Cela m’est égal. Cigogne m’oublierait-il ?
Hier matin, surprise peu agréable : je vois entrer le jeune Raymond Chert, vous savez bien ! ce brigadier de tournure apache, aux ongles sales, aux cheveux pommadés et qui a fait un si charmant mariage d’amour. Cigogne était pour lui plein d’indulgence. Il paraît chercher quelqu’un ; il regarde de droite et de gauche.
« Ah ! vous voilà, Serval ! »
Que me veut-il ?
« Bonjour, Serval.
— Bonjour.
— Pas eu le temps de vous féliciter encore pour votre citation ; je viens vous serrer les pattes.
— C’est pour cela que vous êtes ici, brigadier ?
— Pour ça aussi.
— Et puis ?
— Et puis, ça va de soi, pour vous donner des nouvelles des camarades. Hier, le capitaine m’a envoyé ici en mission… vous voyez, margis, que j’ai la confiance ! je retourne ce soir, alors le lieutenant Bernaut comme ça qu’il m’a dit : « Passez à l’hôpital et donnez ce billet à Serval… »
— Donne.
— Pour les camarades, ils vont bien, presque tous. Oui, pas d’embêtements nouveaux, sauf… »
Il a un petit sourire déplaisant au coin de la bouche. Il s’interrompt pour me dire des banalités. — Je ne sais pourquoi, Raymond Chert me dégoûte plus que jamais, aujourd’hui.
« Le père Dietrich tousse à se crever le ventre… Et votre jambe, comment va ?
— Donne le billet du lieutenant. »
Il fouille longuement ses poches.
« On dit aussi que Moreau, le nouveau téléphoniste, va passer brigadier…
— Donne le billet du lieutenant. »
— Ah ! bon Dieu ! où l’ai-je foutu, ce billet !… Et on a retrouvé du tord-boyaux dans la cave de…
— Donne le billet du lieutenant.
— Voilà ! voilà ! patience ! »
Il ne se fâche pas. Raymond Chert ne se fâche jamais. Raymond Chert est toujours poli, trop parfois, avec les gens dont il a peur. Il trouve le billet, enfin. Je l’ouvre. — Quelques mots affectueux et gentils du lieutenant Bernaut, mais que signifie donc ce post-scriptum ?
« Le brigadier Chert qui vous portera ce pli vous dira l’accident déplorable dont votre ami Maxence a été victime. Si vous voyez Maxence, surveillez-le : son moral paraît mauvais. »
Je demande aussitôt :
« Qu’est-il arrivé à Maxence ?
— A Cigogne ? »
Raymond Chert est content ; il prend un air de parfaite innocence, ses yeux sourient, ses lèvres tremblent d’aise.
« Oui, à Cigogne… Allons, raconte !
— Je croyais que vous le saviez, moi ! Ah ! le pauvre bougre, il est bien embêté ! il faut dire aussi que c’est pas de veine, mais il le prend mal, ah ! oui, qu’il le prend mal ! Epatant qu’on ne vous l’ait pas dit. C’est arrivé comme ça : trois jours après que vous êtes parti pour l’hôpital, Cigogne avait son jour de repos. Alors il est allé à Dannemarie pour se la couler douce, qu’il disait. Et puis, il rencontre deux camarades et ils dénichent un coin où ils sont allés boire. Ils buvaient à votre santé, margis, à cause de la citation, vous comprenez. Alors ils étaient contents… pas saouls, vous comprenez : contents. Et Cigogne, alors, il va sur la place ; il marchait pas très droit, mais on ne l’a pas su, et, vous comprenez, c’est pas moi qui l’aurais dit, n’est-ce pas ? et d’ailleurs je l’avais pas vu. Alors il chantait comme ça… Il était content pour votre citation, je suppose. Et voilà qu’il glisse et va se foutre sous une fourragère qui tournait le coin de la mairie, et il se fait pincer le pied. Ah ! du joli travail, on peut le dire ! Ecrasée, sa patte ! en marmelade ! On le porte à l’ambulance ; peut-être qu’on l’amènera ici, plus tard, et que vous le verrez ; ça se pourrait, mais c’est pas sûr. Ah ! comme il gueulait, le pauvre ! pas pour la douleur, car il a d’abord tourné de l’œil, comme une fille, mais après, parce qu’il disait, comme ça, que c’était pas bien, que c’était de sa faute. L’idiot ! pourquoi de sa faute ? Il avait glissé sur le pavé mouillé, voilà tout ! et une fourragère chargée, c’est lourd, n’est-ce pas ? D’ailleurs, les deux autres ont tenu leur langue. Ça les a dessaoulés, comme qui dirait, et on n’a rien su, mais Cigogne est pas joyeux : un pied écrasé, n’est-ce pas ? Et tout ça, parce qu’il était content, trop content pour la citation d’un ami… Hein ? il y a des gens qui…
— Tu as fini, brigadier ? demandai-je.
— Mais… je crois. »
Raymond Chert est un peu inquiet.
« Alors, va-t’en.
— Oui, c’est l’heure… Au revoir, margis… Comment ! vous ne voulez pas me serrer la main ? »
J’avais retiré la mienne trop manifestement pour que le foutriquet n’y prît pas garde.
« Non, et si je pouvais me lever, je te reconduirais avec mon pied. »
Il fait la grimace ; il tâche de trouver quelque chose à dire, une réponse venimeuse ; il échoue, et, comme personne n’a entendu, comme nous parlions bas, il passe l’incident à profits et pertes. Il hausse les épaules. Il décampe.
Mais, trois minutes plus tard, il rentre.
« Ah ! voilà qui est rigolo ! Je vous annonce une visite, margis. Cigogne est là, dans la cour, en ce moment. Oui, oui, je fous le camp ! Au revoir. »
Et, en effet, peu d’instants après, Cigogne paraît, soutenu à gauche par un infirmier robuste, à droite sur une béquille. — Il est maigre, il est pâle, il fait peine. A ma prière, on le couche tout près de moi. Il ne dit mot, d’abord, puis, avec un vilain sourire et montrant la béquille :
« Hein, Serval ? murmure-t-il, la béquille des grands blessés ! Coquette, ma gloire, pas vrai ? bien ajustée à mon héroïsme ! Lucienne pourra être ravie, ravie, je veux dire, de me revoir ! »