Chapter 3

[5]Le Christ.

[5]Le Christ.

Dieu, siégeant sur son trône, voit Satan qui vole vers ce monde nouvellement créé. Il le montre à son fils, assis à sa droite. Il prédit le succès de Satan, qui pervertira l'espèce humaine. L'Éternel justifie sa justice et sa sagesse de toute imputation, ayant créé l'homme libre et capable de résister au tentateur. Cependant il déclare son dessein de faire grâce à l'homme, parce qu'il n'est pas tombé par sa propre méchanceté comme Satan, mais par la séduction de Satan. Le Fils de Dieu glorifie son Père pour la manifestation de sa grâce envers l'homme; mais Dieu déclare encore que cette grâce ne peut être accordée à l'homme si la justice divine ne reçoit satisfaction: l'homme a offensé la majesté de Dieu en aspirant à la divinité; et c'est pourquoi, dévoué à la mort avec toute sa postérité, il faut qu'il meure, à moins que quelqu'un ne soit trouvé capable de répondre pour son crime et de subir sa punition. Le Fils de Dieu s'offre volontairement pour rançon de l'homme. Le Père l'accepte, ordonne l'incarnation, et prononce que le Fils soit exalté au-dessus de tous, dans le ciel et sur la terre. Il commande à tous les anges de l'adorer. Ils obéissent, et chantant en chœur sur leurs harpes, ils célèbrent le Fils et le Père. Cependant Satan descend sur la convexité nue de l'orbe le plus extérieur de ce monde, où errant le premier, il trouve un lieu appelé dans la suite le limbe de vanité: quelles personnes et quelles choses volent à ce lieu. De là l'ennemi arrive aux portes du ciel. Les degrés par lesquels on y monte décrits, ainsi que les eaux qui coulent au-dessus du firmament. Passage de Satan à l'orbe du soleil. Il y rencontre Uriel, régent de cet orbe, mais il prend auparavant la forme d'un ange inférieur, et prétextant un pieux désir de contempler la nouvelle création et l'homme que Dieu y a placé, il s'informe de la demeure de celui-ci: Uriel l'en instruit. Satan s'abat d'abord sur le sommet du mont Niphates.

Dieu, siégeant sur son trône, voit Satan qui vole vers ce monde nouvellement créé. Il le montre à son fils, assis à sa droite. Il prédit le succès de Satan, qui pervertira l'espèce humaine. L'Éternel justifie sa justice et sa sagesse de toute imputation, ayant créé l'homme libre et capable de résister au tentateur. Cependant il déclare son dessein de faire grâce à l'homme, parce qu'il n'est pas tombé par sa propre méchanceté comme Satan, mais par la séduction de Satan. Le Fils de Dieu glorifie son Père pour la manifestation de sa grâce envers l'homme; mais Dieu déclare encore que cette grâce ne peut être accordée à l'homme si la justice divine ne reçoit satisfaction: l'homme a offensé la majesté de Dieu en aspirant à la divinité; et c'est pourquoi, dévoué à la mort avec toute sa postérité, il faut qu'il meure, à moins que quelqu'un ne soit trouvé capable de répondre pour son crime et de subir sa punition. Le Fils de Dieu s'offre volontairement pour rançon de l'homme. Le Père l'accepte, ordonne l'incarnation, et prononce que le Fils soit exalté au-dessus de tous, dans le ciel et sur la terre. Il commande à tous les anges de l'adorer. Ils obéissent, et chantant en chœur sur leurs harpes, ils célèbrent le Fils et le Père. Cependant Satan descend sur la convexité nue de l'orbe le plus extérieur de ce monde, où errant le premier, il trouve un lieu appelé dans la suite le limbe de vanité: quelles personnes et quelles choses volent à ce lieu. De là l'ennemi arrive aux portes du ciel. Les degrés par lesquels on y monte décrits, ainsi que les eaux qui coulent au-dessus du firmament. Passage de Satan à l'orbe du soleil. Il y rencontre Uriel, régent de cet orbe, mais il prend auparavant la forme d'un ange inférieur, et prétextant un pieux désir de contempler la nouvelle création et l'homme que Dieu y a placé, il s'informe de la demeure de celui-ci: Uriel l'en instruit. Satan s'abat d'abord sur le sommet du mont Niphates.

Salut, lumière sacrée, fille du ciel, née la première, ou de l'Éternel rayon coéternel! Ne puis-je pas te nommer ainsi sans être blâmé? Puisque Dieu est lumière, et que de toute éternité il n'habita jamais que dans une lumière inaccessible, il habita donc en toi, brillante effusion d'une brillante essence incréée. Ou préfères-tu t'entendre appeler ruisseau de pur éther? Qui dira ta source? Avant le soleil, avant les cieux, tu étais, et à la voix de Dieu, tu couvris, comme d'un manteau, le monde s'élevant des eaux ténébreuses et profondes, conquête faite sur l'infini vide et sans forme.

Maintenant je te visite de nouveau d'une aile plus hardie, échappé du lac Stygien, quoique longtemps retenu dans cet obscur séjour. Lorsque, dans mon vol, j'étais porté à travers les ténèbres extérieures et moyennes, j'ai chanté, avec des accords différents de ceux de la lyre d'Orphée, le Chaos et l'éternelle Nuit. Une Muse céleste m'apprit à m'aventurer dans la noire descente et à la remonter, chose rare et pénible. Sauvé, je te visite de nouveau, et je sens ta lampe vitale et souveraine. Mais toi tu ne reviens point visiter des yeux qui roulent en vain pour rencontrer ton rayon perçant, et ne trouvent point d'aurore, tant une goutte sereine a profondément éteint leurs orbites, ou un sombre tissu les a voilés!

Cependant, je ne cesse d'errer aux lieux fréquentés des Muses, claires fontaines, bocages ombreux, collines dorées du soleil, épris que je suis de l'amour des chants sacrés. Mais toi surtout, ô Sion, toi et les ruisseaux fleuris qui baignent tes pieds saints et coulent en murmurant, je vous visite pendant la nuit. Je n'oublie pas non plus ces deux mortels, semblables à moi en malheur (puissé-je les égaler en gloire!), l'aveugle Thamyris et l'aveugle Méonides, Tirésias et Phinée, prophètes antiques. Alors je me nourris des pensées qui produisent d'elles-mêmes les nombres harmonieux, comme l'oiseau qui veille chante dans l'obscurité: caché sous le plus épais couvert, il soupire ses nocturnes complaintes.

Ainsi avec l'année reviennent les saisons; mais le jour ne revient pas pour moi; je ne vois plus les douces approches du matin et du soir, ni la fleur du printemps, ni la rose de l'été, ni les troupeaux, ni la face divine de l'homme. Des nuages et des ténèbres qui durent toujours m'environnent. Retranché des agréables voies des humains, le livre des belles connaissances ne me présente qu'un blanc universel, où les ouvrages de la nature sont effacés et rayés pour moi: la sagesse à l'une de ses entrées m'est entièrement fermée.

Brille d'autant plus intérieurement, ô céleste lumière! que toutes les puissances de mon esprit soient pénétrées de tes rayons! mets tes yeux à mon âme; disperse et dissipe loin d'elle tous les brouillards, afin que je puisse voir et dire des choses invisibles à l'œil mortel.

Déjà le Père tout-puissant, du haut du ciel, du pur Empyrée, où il siège sur un trône au-dessus de toute hauteur, avait abaissé son regard pour contempler à la fois ses ouvrages et les ouvrages de ses ouvrages. Autour de lui toutes les saintetés du ciel se pressaient comme des étoiles, et recevaient de sa vue une béatitude qui surpasse toute expression; à sa droite était assise la radieuse image de sa gloire, son Fils unique. Il aperçut d'abord sur la terre nos deux premiers parents, les deux seuls êtres de l'espèce humaine, placés dans le jardin des délices, goûtant d'immortels fruits de joie et d'amour, joie non interrompue, amour sans rival dans une heureuse solitude. Il aperçut aussi l'enfer et le gouffre entre l'enfer et la création; il vit Satan côtoyant le mur du ciel, du côté de la nuit dans l'air sublime et sombre, et près de s'abattre, avec ses ailes fatiguées et un pied impatient, sur la surface aride de ce monde qui lui semble une terre ferme, arrondie et sans firmament: l'archange est incertain si ce qu'il voit est l'océan ou l'air. Dieu l'observant de ce regard élevé dont il découvre le présent, le passé et l'avenir, parla de la sorte à son Fils unique, en prévoyant cet avenir:

«Unique Fils que j'ai engendré, vois-tu quelle rage transporte notre adversaire? Ni les bornes prescrites, ni les barreaux de l'enfer, ni toutes les chaînes amoncelées sur lui, ni même du profond Chaos l'interruption immense, ne l'ont pu retenir; tant il semble enclin à une vengeance désespérée qui retombera sur sa tête rebelle. Maintenant, après avoir rompu tous ses liens, il vole non loin du ciel, sur les limites de la lumière, directement vers le monde nouvellement créé et vers l'homme placé là, dans le dessein d'essayer s'il pourra le détruire par la force, ou, ce qui serait pis, le pervertir par quelque fallacieux artifice; et il le pervertira: l'homme écoutera ses mensonges flatteurs, et transgressera facilement l'unique commandement, l'unique gage de son obéissance: il tombera lui et sa race infidèle.

«À qui sera la faute? À qui, si ce n'est à lui seul? Ingrat! il avait de moi tout ce qu'il pouvait avoir; je l'avais fait juste et droit, capable de se soutenir, quoique libre de tomber. Je créai tels tous les pouvoirs éthérés et tous les esprits, ceux qui se soutinrent et ceux qui tombèrent: librement se sont soutenus ceux qui se sont soutenus, et tombés ceux qui sont tombés. N'étant pas libres, quelle preuve sincère auraient-ils pu donner d'une vraie obéissance, de leur constante foi ou de leur amour? Lorsqu'ils n'auraient fait seulement que ce qu'ils auraient été contraints de faire, et non ce qu'ils auraient voulu, quelle louange en auraient-ils pu recevoir? quel plaisir aurais-je trouvé dans une obéissance ainsi rendue, alors que la volonté et la raison (raison est aussi choix), inutiles et vaines, toutes deux dépouillées de liberté, toutes deux passives, eussent servi la nécessité, non pas moi?

«Ainsi créés, comme il appartenait de droit, ils ne peuvent donc justement accuser leur créateur, ou leur nature, ou leur destinée, comme si la prédestination, dominant leur volonté, en disposât par un décret absolu, ou par une prescience suprême. Eux-mêmes ont décrété leur propre révolte; moi non: si je l'ai prévue, ma prescience n'a eu aucune influence sur leur faute, qui n'étant pas prévue n'en aurait pas moins été certaine. Ainsi sans la moindre impulsion, sans la moindre ombre de destinée ou de chose quelconque par moi immuablement prévue, ils pèchent, auteurs de tout pour eux-mêmes, à la fois en ce qu'ils jugent et en ce qu'ils choisissent: car ainsi je les ai créés libres, et libres ils doivent demeurer, jusqu'à ce qu'ils s'enchaînent eux-mêmes. Autrement, il me faudrait changer leur nature, révoquer le haut décret irrévocable, éternel, par qui fut ordonnée leur liberté; eux seuls ont ordonné leur chute.

«Les premiers coupables tombèrent par leur propre suggestion, tentés par eux-mêmes, par eux-mêmes dépravés; l'homme tombe déçu par les premiers coupables. L'homme, à cause de cela, trouvera grâce; les autres n'en trouveront point. Par la miséricorde et par la justice, dans le ciel et sur la terre, ainsi ma gloire triomphera; mais la miséricorde, la première et la dernière, brillera la plus éclatante.»

Tandis que Dieu parlait, un parfum d'ambroisie remplissait tout le ciel, et répandait parmi les bienheureux esprits élus, le sentiment d'une nouvelle joie ineffable. Au-dessus de toute comparaison, le Fils de Dieu se montrait dans une très-grande gloire: en lui brillait tout son Père substantiellement exprimé. Une divine compassion apparut visible sur son visage, avec un amour sans fin et une grâce sans mesure; il les fît connaître à son Père, en lui parlant de la sorte:

«Ô mon Père, miséricordieuse a été cette parole qui a terminé ton arrêt suprême: L'HOMME TROUVERA GRÂCE! Pour cette parole le ciel et la terre publieront tes louanges par les innombrables concerts des hymnes et des sacrés cantiques: de ces cantiques ton trône environné retentira de toi à jamais béni. Car l'homme serait-il finalement perdu? l'homme, ta créature dernièrement encore si aimée, ton plus jeune fils, tomberait-il circonvenu par la fraude, bien qu'en y mêlant sa propre folie! Que cela soit loin de toi, que cela soit loin de toi, ô Père, toi qui juges de toutes les choses faites, et qui seul juges équitablement! Ou l'adversaire obtiendra-t-il ainsi ses fins et te frustrera-t-il des tiennes? Satisfera-t-il sa malice, et réduira-t-il ta bonté à néant? Ou s'en retournera-t-il plein d'orgueil, quoique sous un plus pesant arrêt, et cependant avec une vengeance satisfaite, entraînant après lui dans l'enfer la race entière des humains, par lui corrompue? Ou veux-tu toi-même abolir ta création, et défaire, pour cet ennemi ce que tu as fait pour ta gloire? Ta bonté et ta grandeur pourraient être mises ainsi en question, et blasphémées sans être défendues.»

Le grand Créateur lui répondit:

«Ô mon Fils, en qui mon âme a ses principales délices, Fils de mon sein, Fils qui es seul mon Verbe, ma sagesse et mon effectuelle puissance, toutes tes paroles ont été comme sont mes pensées, toutes comme ce que mon éternel dessein a décrété, l'homme ne périra pas tout entier, mais se sauvera qui voudra; non cependant par une volonté de lui-même, mais par une grâce de moi, librement accordée. Une fois encore je renouvellerai les pouvoirs expirés de l'homme, quoique forfaits et assujettis par le péché à d'impurs et exorbitants désirs. Relevé par moi, l'homme se tiendra debout une fois encore, sur le même terrain que son mortel ennemi; l'homme sera par moi relevé, afin qu'il sache combien est débile sa condition dégradée, afin qu'il ne rapporte qu'à moi sa délivrance, et à nul autre qu'à moi.

«J'en ai choisi quelques-uns, par une grâce particulière élus au-dessus des autres: telle est ma volonté. Les autres entendront mon appel; ils seront souvent avertis de songer à leur état criminel et d'apaiser au plus tôt la Divinité irritée, tandis que la grâce offerte les y invite. Car j'éclairerai leurs sens ténébreux d'une manière suffisante, et j'amollirai leur cœur de pierre, afin qu'ils puissent prier, se repentir et me rendre l'obéissance due: à la prière, au repentir, à l'obéissance due (quand elle ne serait que cherchée avec une intention sincère), mon oreille ne sera point sourde, mon œil fermé. Je mettrai dans eux, comme un guide, mon arbitre, la conscience: s'ils veulent l'écouter, ils atteindront lumière après lumière; celle-ci bien employée et eux persévérant jusqu'à la fin, ils arriveront en sûreté.

«Ma longue tolérance et mon jour de grâce, ceux qui les négligeront et les mépriseront ne les goûteront jamais; mais l'endurci sera plus endurci, l'aveugle plus aveuglé, afin qu'ils trébuchent et tombent plus bas. Et nuis que ceux-ci je n'exclus de la miséricorde.

«Mais cependant tout n'est pas fait: l'homme désobéissant rompt déloyalement sa foi, et pèche contre la haute suprématie du ciel; affectant la divinité, et perdant tout ainsi, il ne laisse rien pour expier sa trahison; mais consacré et dévoué à la destruction, lui et toute sa postérité doivent mourir. Lui ou la justice doivent mourir, à moins que pour lui un autre ne soit capable, s'offrant volontairement de donner la rigide satisfaction: mort pour mort.

«Dites, pouvoirs célestes, où nous trouverons un pareil amour? Qui de vous se fera mortel pour racheter le mortel crime de l'homme? et quel juste sauvera l'injuste? Une charité si tendre habite-t-elle dans tout le Ciel?»

Il adressait cette demande, mais tout le chœur divin resta muet, et le silence était dans le ciel. En faveur de l'homme ni patron ni intercesseur ne paraît, ni encore moins qui ose attirer sur sa tête la proscription mortelle, et payer rançon. Et alors, privée de rédemption, la race humaine entière eût été perdue, adjugée, par un arrêt sévère à la mort et à l'enfer, si le Fils de Dieu, en qui réside la plénitude de l'amour divin, n'eût ainsi renouvelé sa plus chère médiation:

«Mon Père, ta parole est prononcée: L'HOMME TROUVERA GRÂCE. La grâce ne trouvera-t-elle pas quelque moyen de salut, elle qui, le plus rapide de tes messagers ailés, trouve un passage pour visiter tes créatures, et venir à toutes, sans être prévue, sans être implorée, sans être cherchée? Heureux l'homme si elle le prévient ainsi! Il ne l'appellera jamais à son aide, une fois perdu et mort dans le péché: endetté et ruiné, il ne peut fournir pour lui ni expiation, ni offrande.

«Me voici donc, moi pour lui, vie pour vie; je m'offre: sur moi laisse tomber ta colère; compte-moi pour homme. Pour l'amour de lui, je quitterai ton sein, et je me dépouillerai volontairement de cette gloire que je partage avec toi; pour lui je mourrai satisfait. Que la mort exerce sur moi toute sa fureur: sous son pouvoir ténébreux je ne demeurerai pas longtemps vaincu. Tu m'as donné de posséder la vie en moi-même à jamais; par toi je vis, quoique à présent je cède à la Mort; je suis son dû en tout ce qui peut mourir en moi.

«Mais cette dette payée, tu ne me laisseras pas sa proie dans l'impur tombeau; tu ne souffriras pas que mon âme sans tache habite là pour jamais avec la corruption; mais je ressusciterai victorieux, et je subjuguerai mon vainqueur dépouillé de ses dépouilles vantées. La Mort recevra alors sa blessure de mort, et rampera inglorieuse, désarmée de son dard mortel. Moi, à travers les airs, dans un grand triomphe, j'emmènerai l'enfer captif malgré l'enfer, et je montrerai les pouvoirs des ténèbres enchaînés. Toi, charmé à cette vue, tu laisseras tomber du ciel un regard, et tu souriras, tandis qu'élevé par toi je confondrai tous mes ennemis, la Mort la dernière, et avec sa carcasse je rassasierai le sépulcre. Alors, entouré de la multitude par moi rachetée, je rentrerai dans le ciel après une longue absence; j'y reviendrai, ô mon Père, pour contempler ta face sur laquelle aucun nuage de colère ne restera, mais où l'on verra la paix assurée et la réconciliation; désormais la colère n'existera plus, mais en ta présence la joie sera entière.»

Ici ses paroles cessèrent, mais son tendre aspect silencieux paraît encore, et respirait un immortel amour pour les hommes mortels, au-dessus duquel brillait seulement l'obéissance filiale. Content de s'offrir en sacrifice, il attend la volonté de son Père. L'admiration saisit tout le ciel, qui s'étonne de la signification de ces choses, et ne sait où elles tendent. Bientôt le Tout-Puissant répliqua ainsi:

«Ô toi, sur la terre et dans le ciel, seule paix trouvée pour le genre humain sous le coup de la colère! Ô toi, unique objet de ma complaisance! tu sais combien me sont chers tous mes ouvrages; l'homme ne me l'est pas moins, quoique le dernier créé, puisque pour lui je te séparerai de mon sein et de ma droite, afin de sauver (en te perdant quelque temps) toute la race perdue. Toi donc qui peux seul la racheter, joins à ta nature la nature humaine, et sois toi-même homme parmi les hommes sur la terre; fais-toi chair quand les temps seront accomplis, et sors du sein d'une vierge par une naissance miraculeuse. Sois le chef du genre humain dans la place d'Adam, quoique fils d'Adam. Comme en lui périssent tous les hommes, en toi, ainsi que d'une seconde racine, seront rétablis tous ceux qui doivent l'être; sans toi, personne. Le crime d'Adam rend coupables tous ses fils; ton mérite, qui leur sera imputé, absoudra ceux qui, renonçant à leurs propres actions, justes ou injustes, vivront en toi transplantés, et de toi recevront une nouvelle vie. Ainsi l'homme, comme cela est juste, donnera satisfaction pour l'homme; il sera jugé et mourra; et en mourant il se relèvera, et en se relevant relèvera avec lui tous ses frères rachetés par son sang précieux. Ainsi l'amour céleste l'emportera sur la haine infernale en se donnant à la mort, en mourant pour racheter si chèrement ce que la haine infernale a si aisément détruit, ce qu'elle continuera de détruire dans ceux qui, lorsqu'ils le peuvent, n'acceptent point la grâce.

«Ô mon Fils! en descendant à l'humaine nature, tu n'amoindris ni ne dégrades la tienne. Parce que tu es, quoique assis sur un trône dans la plus haute béatitude, égal à Dieu, jouissant également du bonheur divin; parce que tu as tout quitté pour sauver un monde d'une entière perdition; parce que ton mérite, plus encore que ton droit de naissance, Fils de Dieu, t'a rendu plus digne d'être ce Fils, étant beaucoup plus encore que grand et puissant; parce que l'amour a abondé en toi plus que la gloire, ton humiliation élèvera avec toi à ce trône ton humanité. Ici tu t'assiéras incarné; ici tu régneras à la fois Dieu et homme, à la fois Fils de Dieu et de l'homme, établis par l'onction Roi universel.

«Je te donne tout pouvoir: règne à jamais; et revêts-toi de tes mérites: je te soumets, comme chef suprême, les Trônes, les Princes, les Pouvoirs, les Dominations: tous les genoux fléchiront devant toi, les genoux de ceux qui habitent au ciel, ou sur la terre, ou sous la terre, en enfer. Quand, glorieusement entouré d'un cortège céleste, tu apparaîtras sur les nuées, quand tu enverras les archanges, tes hérauts, annoncer ton redoutable jugement, aussitôt des quatre vents les vivants appelés, de tous les siècles passés les morts ajournés, se hâteront à la sentence générale; si grand sera le bruit qui réveillera leur sommeil! Alors, dans l'assemblée des saints, tu jugeras les méchants, hommes et anges: convaincus, ils s'abîmeront sous ton arrêt. L'enfer, rempli de ses multitudes, sera fermé pour toujours. Cependant le monde sera consumé; de ses cendres sortira un ciel nouveau, une nouvelle terre, où les justes habiteront. Après leurs longues tribulations, ils verront des jours d'or, fertiles en actions d'or, avec la joie et le triomphant amour et la vérité belle. Alors tu déposeras ton sceptre royal, car il n'y aura plus besoin de sceptre royal; Dieu sera tout en tous. Mais vous, anges, adorez celui qui, pour accomplir tout cela, meurt; adorez le Fils et honorez-le comme moi.»

Le Tout-Puissant n'eut pas plutôt cessé de parler, que la foule des anges (avec une acclamation forte comme celle d'une multitude sans nombre, douce comme provenant de voix saintes) fit éclater la joie: le ciel retentit de bénédictions, et d'éclatants hosanna remplirent les régions éternelles. Les anges révérencieusement s'inclinèrent devant les deux trônes, et avec une solennelle adoration, ils jetèrent sur le parvis leurs couronnes entremêlées d'or et d'amarante; immortelle amarante! Cette fleur commença jadis à s'épanouir près de l'arbre de vie, dans le paradis terrestre; mais bientôt après le péché de l'homme, elle fut reportée au ciel, où elle croissait d'abord: là elle croît encore; elle fleurit en ombrageant la fontaine de Vie et les bords du fleuve de la Félicité, qui au milieu du ciel roule son onde d'ambre sur des fleurs élysiennes. Avec ces fleurs d'amarante jamais fanées, les esprits élus attachent leur resplendissante chevelure, entrelacée de rayons.

Maintenant ces guirlandes détachées sont jetées éparses sur le pavé étincelant qui brillait comme une mer de jaspe, et souriait empourpré des roses célestes. Ensuite, couronnés de nouveau, les anges saisissent leurs harpes d'or, toujours accordées, et qui, brillantes à leur côté, étaient suspendues comme des carquois. Par le doux prélude d'une charmante symphonie ils introduisent leur chant sacré et éveillent l'enthousiasme sublime. Aucune voix ne se tait; pas une voix qui ne puisse facilement se joindre à la mélodie, tant l'accord est parfait dans le ciel!

«Toi, ô Père, ils te chantèrent le premier, tout-puissant, immuable, immortel, infini, Roi éternel; toi, auteur de tous les êtres, fontaine de lumière; toi, invisible dans les glorieuses splendeurs où tu es assis sur un trône inaccessible, et même lorsque tu ombres la pleine effusion de tes rayons, et qu'à travers un nuage arrondi autour de toi comme un radieux tabernacle, les bords de tes vêtements, obscurcis par leur excessif éclat, apparaissent: cependant encore le ciel est ébloui, et les plus brillants séraphins ne s'approchent qu'en voilant leurs yeux de leurs deux ailes.

«Ils te chantèrent ensuite, ô toi, le premier de toute la création, Fils engendré, divine ressemblance sur le clair visage de qui brille le Père tout-puissant, sans nuage rendu visible, et qu'aucune créature ne pourrait autrement regarder ailleurs. En toi imprimée la splendeur de sa gloire habite; transfusé dans toi son vaste esprit réside. Par toi il créa le ciel des cieux et toutes les puissances qu'il renferme, et par toi il précipita les ambitieuses Dominations. Ce jour-là, tu n'épargnas point le terrible tonnerre de ton Père: tu n'arrêtas pas les roues de ton chariot flamboyant, qui ébranlaient la structure éternelle du ciel, tandis que tu passais sur le cou des anges rebelles dispersés: revenu de la poursuite, tes saints, par d'immenses acclamations, t'exaltèrent, toi, unique Fils de la puissance de ton Père, exécuteur de sa fière vengeance sur ses ennemis! Non pas de même sur l'homme!... Tu ne condamnas pas avec tant de rigueur l'homme tombé par la malice des esprits rebelles, ô Père de grâce et de miséricorde; mais tu inclines beaucoup plus à la pitié. Ton cher et unique Fils n'eut pas plutôt aperçu ta résolution de ne pas condamner avec tant de rigueur l'homme fragile, mais d'incliner beaucoup plus à la pitié, que pour apaiser ta colère, pour finir le combat entre la miséricorde et la justice, que l'on discernait sur ta face, ton Fils, sans égard à la félicité dont il jouissait assis près de toi, s'offrit lui-même à la mort, pour l'offense de l'homme. Ô amour sans exemple, amour qui ne pouvait être trouvé que dans l'amour divin! Salut, Fils de Dieu, Sauveur des hommes! Ton nom dorénavant sera l'ample matière de mon chant! Jamais ma harpe n'oubliera ta louange, ni ne la séparera de la louange de ton Père.»

Ainsi les anges dans le ciel, au-dessus de la sphère étoilée, passaient leurs heures fortunées dans la joie à chanter des hymnes. Cependant descendu sur le ferme et opaque globe de ce monde sphérique, Satan marche sur la première convexité qui, enveloppant les orbes inférieurs lumineux, les sépare du chaos et de l'invasion de l'antique nuit. De loin, cette convexité semblait un globe; de près elle semble un continent sans bornes, sombre, désolé et sauvage, exposé aux tristesses d'une nuit sans étoiles et aux orages toujours menaçants du chaos qui gronde alentour; ciel inclément, excepté du côté de la muraille du ciel quoique très-éloignée; là quelque petit reflet d'une clarté débile se glisse, moins tourmenté par la tempête mugissante.

Ici marchait à l'aise l'ennemi dans un champ spacieux. Quand un vautour, élevé sur l'Immaüs (dont la chaîne neigeuse enferme le Tartare vagabond), quand ce vautour abandonne une région dépourvue de proie, pour se gorger de la chair des agneaux ou des chevreaux d'un an sur les collines qui nourrissent les troupeaux, il vole vers les sources du Gange ou de l'Hydaspe, fleuves de l'Inde; mais, dans son chemin, il s'abat sur les plaines arides de Séricane, où les Chinois conduisent, à l'aide du vent et des voiles, leurs légers chariots de roseaux: ainsi, sur cette mer battue du vent, l'ennemi marchait seul çà et là, cherchant sa proie; seul, car de créature vivante ou sans vie, on n'en trouve aucune dans ce lieu, aucune encore; mais là, dans la suite, montèrent de la terre, comme une vapeur aérienne, toutes les choses vaines et transitoires, lorsque le péché eut rempli de vanité les œuvres des hommes.

Là volèrent à la fois et les choses vaines et ceux qui sur les choses vaines bâtissent leurs confiantes espérances de gloire, de renommée durable, ou de bonheur dans cette vie ou dans l'autre; tous ceux qui sur la terre ont leur récompense, fruit d'une pénible superstition ou d'un zèle aveugle, ne cherchant rien que les louanges des hommes, trouvent ici une rétribution convenable, vide comme leurs actions. Tous les ouvrages imparfaits des mains de la nature, les ouvrages avortés, monstrueux, bizarrement mélangés, après s'être dissous sur la terre, fuient ici, errent ici vainement jusqu'à la dissolution finale. Ils ne vont pas dans la lune voisine, comme quelques-uns l'ont rêvé: les habitants de ces champs d'argent sont plus vraisemblablement des saints transportés ou des esprits tenant le milieu entre l'ange et l'homme.

Ici arrivèrent d'abord de l'ancien monde, les enfants des fils et des filles mal assortis, ces géants, avec leurs vains exploits, quoique alors renommés: après eux arrivèrent les bâtisseurs de Babel dans la plaine de Sennaar, lesquels, toujours remplis de leur vain projet, bâtiraient encore s'ils savaient avec quoi, de nouvelles Babels. D'autres vinrent un à un: celui qui pour être regardé comme un dieu, sauta de gaieté de cœur dans les flammes de l'Etna, Empédocles; celui qui pour jouir de l'Élysée de Platon, se jeta dans la mer, Cléombrote. Il serait trop long de dire les autres, les embryons, les idiots, les ermites, les moines blancs, noirs, gris, avec toutes leurs tromperies. Ici rôdent les pèlerins qui allèrent si loin chercher mort sur le Golgotha, celui qui vit dans le ciel; ici se retrouvent les hommes qui, pour être sûrs du paradis, mettent en mourant la robe d'un dominicain ou d'un franciscain, et s'imaginent entrer ainsi déguisés. Ils passent les sept planètes; ils passent les étoiles fixes, et cette sphère cristalline dont le balancement produit la trépidation dont on a tant parlé, et ils passent ce ciel qui le premier fut mis en mouvement. Déjà saint Pierre, au guichet du ciel, semble attendre les voyageurs avec ses clefs; maintenant au bas des degrés du ciel, ils lèvent le pied pour monter, mais regardez! Un vent violent et croisé, soufflant en travers de l'un et de l'autre côté, les jette à dix mille lieues à la renverse dans le vague de l'air. Alors vous pourriez voir capuchons, couvre-chefs, robes, avec ceux qui les portent, ballottés et déchirés en lambeaux; reliques, chapelets, indulgences, dispenses, pardons, bulles, jouets des vents. Tout cela pirouette en haut et vole au loin par-dessus le dos du monde, dans le limbe vaste et large, appelé depuis leparadis des fous; lieu qui dans la suite des temps a été inconnu de peu de personnes, mais qui alors n'était ni peuplé ni frayé.

L'ennemi, en passant, trouva ce globe ténébreux; il le parcourut longtemps, jusqu'à ce qu'enfin la lueur d'une lumière naissante attira en hâte de ce côté ses pas voyageurs. Il découvre au loin un grand édifice qui par des degrés magnifiques s'élève à la muraille du ciel. Au sommet de ces degrés apparaît, mais beaucoup plus riche, un ouvrage semblable à la porte d'un royal palais, embelli d'un frontispice de diamants et d'or. Le portique brillait de perles orientales étincelantes, inimitables sur la terre par aucun modèle ou par le pinceau. Les degrés étaient semblables à ceux par lesquels Jacob vit monter et descendre des anges (cohortes de célestes gardiens), lorsque pour fuir Ésaü, allant à Padan-Aram, il rêva la nuit dans la campagne de Luza, sous le ciel ouvert, et s'écria en s'éveillant: «C'est ici la porte du ciel!»

Chaque degré renfermait un mystère: cette échelle des degrés n'était pas toujours là; mais elle était quelquefois retirée invisible dans le ciel: au-dessous roulait une brillante mer de jaspe ou de perles liquides, sur laquelle ceux qui, dans la suite, vinrent de la terre, faisaient voile conduits par des anges, ou volaient au-dessus du lac, ravis dans un char que tiraient des coursiers de feu. Les degrés descendaient alors en bas, soit pour tenter l'ennemi par une ascension aisée, soit pour aggraver sa triste exclusion des portes de la béatitude.

Directement en face de ces portes, et juste au-dessus de l'heureux séjour du paradis, s'ouvrait un passage à la terre; passage large, beaucoup plus large que ne le fut dans la suite des temps celui qui, quoique spacieux, descendait sur le mont Sion et sur la terre promise, si chère à Dieu. Par ce chemin pour visiter les tribus heureuses, les anges porteurs des ordres suprêmes passaient et repassaient fréquemment: d'un œil de complaisance le Très-Haut regardait lui-même les tribus depuis Panéas, source des eaux du Jourdain, jusqu'à Bersabée, où la Terre-Sainte confine à l'Égypte et au rivage d'Arabie. Telle paraissait cette vaste ouverture, où des limites étaient mises aux ténèbres, semblables aux bornes qui arrêtent le flot de l'océan. De là parvenu au degré inférieur de l'escalier, qui par des marches d'or monte à la porte du ciel, Satan regarde en bas: il est saisi d'étonnement à la vue soudaine de l'univers.

Quand un espion a marché toute une nuit avec péril, à travers des sentiers obscurs et déserts, au réveil de la réjouissante aurore, il gagne enfin le sommet de quelque colline haute et raide: inopinément à ses yeux se découvre l'agréable perspective d'une terre étrangère vue pour la première fois, ou d'une métropole fameuse ornée de pyramides et de tours étincelantes que le soleil levant dore de ses rayons: l'esprit malin fut frappé d'un pareil étonnement, quoiqu'il eût autrefois vu le ciel; mais il éprouve encore moins d'étonnement que d'envie, à l'aspect de tout ce monde qui paraît si beau.

Il regardait l'espace tout alentour (et il le pouvait facilement, étant placé si haut au-dessus du pavillon circulaire de l'ombre vaste de la nuit), depuis le point oriental de la Balance jusqu'à l'étoile laineuse qui porte Andromède loin des mers atlantiques au-delà de l'horizon; ensuite il regarde en largeur d'un pôle à l'autre, et, sans plus tarder, droit en bas dans la première région du monde il jette son vol précipité. Il suit avec aisance, à travers le pur marbre de l'air, sa route oblique parmi d'innombrables étoiles, qui de loin brillaient comme des astres, mais qui de près semblaient d'autres mondes; ce sont d'autres mondes ou des îles de bonheur, comme ces jardins des Hespérides renommés dans l'antiquité: champs fortunés, bocages, vallées fleuries, îles trois fois heureuses! Mais qui habitait là heureux? Satan ne s'arrêta pas pour s'en enquérir.

Au-dessus de toutes les étoiles, le Soleil d'or, égal au ciel en splendeur, attire ses regards: vers cet astre il dirige sa course dans le calme firmament; mais si ce fut par le haut ou par le bas, par le centre ou par l'excentrique ou par la longitude, c'est ce qu'il serait difficile de dire. Il s'avance au lieu d'où le grand luminaire dispense de loin la clarté aux nombreuses et vulgaires constellations, qui se tiennent à une distance convenable de l'œil de leur seigneur. Dans leur marche elles forment leur danse étoilée en nombres qui mesurent les jours, les mois et les ans; elles se pressent d'accomplir leurs mouvements variés vers son vivifiant flambeau, ou bien elles sont tournées par son rayon magnétique qui échauffe doucement l'univers, et qui dans toute partie intérieure avec une bénigne pénétration, quoique non aperçu darde une invisible vertu jusqu'au fond de l'abîme; tant fut merveilleusement placée sa station brillante.

Là aborde l'ennemi: une pareille tache n'a peut-être jamais été aperçue de l'astronome, à l'aide de son verre optique, dans l'orbe luisant du soleil. Satan trouva ce lieu éclatant au-delà de toute expression, comparé à quoi que ce soit sur la terre, métal ou pierre. Toutes les parties n'étaient pas semblables, mais toutes étaient également pénétrées d'une lumière rayonnante, comme le fer ardent l'est du feu: métal, partie semblait d'or, partie d'argent fin; pierre, partie paraissait escarboucle ou chrysolithe, partie rubis ou topaze, tels qu'aux douze pierres qui brillaient sur le pectoral d'Aaron: ou c'est encore la pierre souvent imaginée plutôt que vue; pierre que les philosophes d'ici-bas ont en vain si longtemps cherchée, quoique par leur art puissant, ils fixent le volatil Hermès, évoquent de la mer sous ses différentes figures le vieux Protée réduit à travers un alambic à sa forme primitive.

Quelle merveille y a-t-il donc si ces champs, si ces régions exhalent un élixir pur, si les rivières roulent l'or potable, quand par la vertu d'un seul toucher le grand alchimiste, le soleil (tant éloigné de nous) produit, mêlées avec les humeurs terrestres, ici dans l'obscurité, tant de précieuses choses de couleurs si vives, et d'effets si rares?

Ici le démon, sans être ébloui, rencontre de nouveaux sujets d'admirer; son œil commande au loin, car la vue ne rencontre ici ni obstacle ni ombre, mais tout est soleil: ainsi quand à midi ses rayons culminants tombent du haut de l'équateur, comme alors ils sont dardés perpendiculaires, sur aucun lieu alentour l'ombre d'un corps opaque ne peut descendre.

Un air qui n'est nulle part aussi limpide, rendait le regard de Satan plus perçant pour les objets éloignés: il découvre bientôt, à portée de la vue, un ange glorieux qui se tenait debout, le même ange que saint Jean vit aussi dans le soleil. Il avait le dos tourné, mais sa gloire n'était point cachée. Une tiare d'or des rayons du soleil couronnait sa tête; non moins brillante, sa chevelure sur ses épaules, où s'attachent des ailes, flottait ondoyante: il semblait occupé de quelque grande fonction, ou plongé dans une méditation profonde. L'esprit impur fut joyeux, dans l'espoir de trouver à présent un guide qui pût diriger son vol errant au paradis terrestre; séjour heureux de l'Homme, fin du voyage de Satan et où commencèrent nos maux.

Mais d'abord l'ennemi songe à changer sa propre forme qui pourrait autrement lui susciter péril ou retard; soudain il devient un adolescent chérubin, non de ceux du premier ordre, mais cependant tel que sur son visage souriait une céleste jeunesse, et que sur tous ses membres était répandue une grâce convenable, tant il sait bien feindre! Sous une petite couronne ses cheveux roulés en boucles se jouaient sur ses deux joues; il portait des ailes dont les plumes, de diverses couleurs étaient semées de paillettes d'or; son habit court était fait pour une marche rapide, et il tenait devant ses pas pleins de décence, une baguette d'argent.

Il ne s'approcha pas sans être entendu; comme il avançait, l'ange brillant, averti par son oreille, tourna son visage radieux: il fut reconnu sur-le-champ pour l'archange Uriel, l'un des sept qui, en présence de Dieu et les plus voisins de son trône, se tiennent prêts à son commandement. Ces sept archanges sont les yeux de l'Éternel; ils parcourent tous les cieux, ou en bas à ce globe ils portent ses prompts messages sur l'humide et sur le sec, sur la terre et sur la mer. Satan aborde Uriel, et lui dit:

«Uriel, toi qui des sept esprits glorieusement brillants qui se tiennent debout devant le trône élevé de Dieu, es accoutumé, interprète de sa grande volonté, à la transmettre le premier au plus haut ciel où tous ses fils attendent ton ambassade! ici sans doute, par décret suprême, tu obtiens le même honneur, et comme un des yeux de l'Éternel, tu visites souvent cette nouvelle création. Un désir indicible de voir et de connaître les étonnants ouvrages de Dieu, mais particulièrement l'homme, objet principal de ses délices et de sa faveur, l'homme pour qui il a ordonné tous ces ouvrages si merveilleux; ce désir m'a fait quitter les chœurs de chérubins, errant seul ici. Ô le plus brillant des séraphins, dis dans lequel de ces deux orbes l'homme a sa résidence fixée, ou si, n'ayant aucune demeure fixe, il peut habiter à son choix tous ces orbes éclatants; dis-moi où je puis trouver, où je puis contempler, avec un secret étonnement, ou avec une admiration ouverte, celui à qui le Créateur a prodigué des mondes, et sur qui il a répandu toutes ses grâces? Tous deux ensuite et dans l'homme et dans toutes ces choses, nous pourrons, comme il convient, louer le Créateur qui a justement précipité au plus profond de l'enfer ses ennemis rebelles, et qui, pour réparer cette perte, a créé cette nouvelle et heureuse race d'hommes pour le mieux servir, sages sont toutes ses voies!»

Ainsi parla le faux dissimulateur sans être reconnu, car ni l'homme ni l'ange ne peuvent discerner l'hypocrisie: c'est le seul mal qui dans le ciel et sur la terre marche invisible, excepté à Dieu et par la permission de Dieu: souvent, quoique la Sagesse veille, le Soupçon dort à la porte de la Sagesse et résigne sa charge à la Simplicité: la Bonté ne pense point au mal, là où il ne semble pas y avoir de mal. Ce fut cela qui cette fois trompa Uriel, bien que régent du soleil, et regardé comme l'esprit des deux dont la vue est la plus perçante. À l'impur et perfide imposteur, il répondit dans sa sincérité:

«Bel ange, ton désir qui tend à connaître les œuvres de Dieu, afin de glorifier par là le grand Ouvrier, ne conduit à aucun excès qui encoure le blâme; au contraire, plus ce désir paraît excessif, plus il mérite de louanges, puisqu'il t'amène seul ici de ta demeure empyrée, pour t'assurer par le témoignage de tes yeux de ce que peut-être quelques-uns se sont contentés d'entendre seulement raconter dans le ciel. Car merveilleux, en vérité, sont les ouvrages du Très-Haut, charmants à connaître, et tous dignes d'être à jamais gardés avec délices dans la mémoire! Quel esprit créé pourrait en calculer le nombre, ou comprendre la sagesse infinie qui les enfanta, mais qui en cacha les causes profondes?

«Je le vis, quand, à sa parole, la masse informe, moule matériel de ce monde, se réunit en monceau, la Confusion entendit sa voix, le farouche Tumulte se soumit à des règles, le vaste Infini demeura limité.

«À sa seconde parole, les ténèbres fuirent, la lumière brilla, l'ordre naquit du désordre. Rapides à leurs différentes places se hâtèrent les éléments grossiers, la terre, l'eau, l'air, le feu: la quintessence éthérée du ciel s'envola en haut; animée sous différentes formes, elle roula orbiculaire et se convertit en étoiles sans nombre, comme tu le vois: selon leur motion chacune eut sa place assignée, chacune sa course; le reste en circuit mure l'univers.

«Regarde en bas ce globe dont ce côté brille de la lumière réfléchie qu'il reçoit d'ici: ce lieu est la terre, séjour de l'homme. Cette lumière est le jour de la terre, sans quoi la nuit envahirait cette moitié du globe terrestre comme l'autre hémisphère. Mais la lune voisine (ainsi est appelée cette belle planète opposée) interpose à propos son secours: elle trace son cercle d'un mois toujours finissant, toujours renouvelant au milieu du soleil, par une lumière empruntée, sa face triforme. De cette lumière elle se remplit et elle se vide tour à tour pour éclairer la terre; sa pâle domination arrête la nuit. Cette tache que je te montre est le paradis, demeure d'Adam; ce grand ombrage est son berceau: tu ne peux manquer ta route; la mienne me réclame.»

Il dit, et se retourna. Satan s'inclinant profondément devant un esprit supérieur, comme c'est l'usage dans le ciel où personne ne néglige de rendre le respect et les honneurs qui sont dus, prend congé: vers la côte de la terre au-dessous, il se jette en bas de l'écliptique: rendu plus agile par l'espoir du succès, il précipite son vol perpendiculaire en tournant comme une roue aérienne; il ne s'arrêta qu'au moment où sur le sommet du Niphates il s'abattit.

Satan, à la vue d'Éden et près du lieu où il doit tenter l'entreprise hardie qu'il a seul projetée contre Dieu et contre l'homme, flotte dans le doute et est agité de plusieurs passions, la frayeur, l'envie et le désespoir. Mais enfin il se confirme dans le mal; il s'avance vers le paradis, dont l'aspect extérieur et la situation sont décrits. Il en franchit les limites; il se repose, sous la forme d'un cormoran, sur l'arbre de vie, comme le plus haut du jardin, pour regarder autour de lui. Description du jardin; première vue d'Adam et d'Ève par Satan; son étonnement à l'excellence de leur forme et à leur heureux état; sa résolution de travailler à leur chute. Il entend leurs discours; il apprend qu'il leur était défendu, sous peine de mort de manger du fruit de l'arbre de science: il projette de fonder là-dessus sa tentation en leur persuadant de transgresser l'ordre: il les laisse quelque temps pour en apprendre davantage sur leur état par quelque autre moyen. Cependant Uriel, descendant sur un rayon du soleil, avertit Gabriel (qui avait sous sa garde la porte du paradis) que quelque mauvais esprit s'est échappé de l'abîme, qu'il a passé à midi par la sphère du soleil sous la forme d'un bon ange, qu'il est descendu au paradis et s'est trahi après par ses gestes furieux sur la montagne: Gabriel promet de le trouver avant le matin. La nuit venant, Adam et Ève parlent d'aller à leur repos. Leur bosquet décrit; leur prière du soir. Gabriel faisant sortir ses escadrons de veilles de nuit pour faire la ronde dans le paradis, détache deux forts anges vers le berceau d'Adam, de peur que le malin esprit ne fût là faisant du mal à Adam et Ève endormis. Là ils trouvent Satan à l'oreille d'Ève, occupé à la tenter dans un songe, et ils l'amènent, quoiqu'il ne le voulût pas, à Gabriel. Questionné par celui-ci, il répond dédaigneusement, se prépare à la résistance; mais, empêché par un signe du ciel, il fuit hors du Paradis.

Satan, à la vue d'Éden et près du lieu où il doit tenter l'entreprise hardie qu'il a seul projetée contre Dieu et contre l'homme, flotte dans le doute et est agité de plusieurs passions, la frayeur, l'envie et le désespoir. Mais enfin il se confirme dans le mal; il s'avance vers le paradis, dont l'aspect extérieur et la situation sont décrits. Il en franchit les limites; il se repose, sous la forme d'un cormoran, sur l'arbre de vie, comme le plus haut du jardin, pour regarder autour de lui. Description du jardin; première vue d'Adam et d'Ève par Satan; son étonnement à l'excellence de leur forme et à leur heureux état; sa résolution de travailler à leur chute. Il entend leurs discours; il apprend qu'il leur était défendu, sous peine de mort de manger du fruit de l'arbre de science: il projette de fonder là-dessus sa tentation en leur persuadant de transgresser l'ordre: il les laisse quelque temps pour en apprendre davantage sur leur état par quelque autre moyen. Cependant Uriel, descendant sur un rayon du soleil, avertit Gabriel (qui avait sous sa garde la porte du paradis) que quelque mauvais esprit s'est échappé de l'abîme, qu'il a passé à midi par la sphère du soleil sous la forme d'un bon ange, qu'il est descendu au paradis et s'est trahi après par ses gestes furieux sur la montagne: Gabriel promet de le trouver avant le matin. La nuit venant, Adam et Ève parlent d'aller à leur repos. Leur bosquet décrit; leur prière du soir. Gabriel faisant sortir ses escadrons de veilles de nuit pour faire la ronde dans le paradis, détache deux forts anges vers le berceau d'Adam, de peur que le malin esprit ne fût là faisant du mal à Adam et Ève endormis. Là ils trouvent Satan à l'oreille d'Ève, occupé à la tenter dans un songe, et ils l'amènent, quoiqu'il ne le voulût pas, à Gabriel. Questionné par celui-ci, il répond dédaigneusement, se prépare à la résistance; mais, empêché par un signe du ciel, il fuit hors du Paradis.

Oh! que ne se fit-elle entendre, cette voix admonitrice dont l'apôtre qui vit l'Apocalypse fut frappé quand le dragon, mis dans une seconde déroute, accourut furieux pour se venger sur les hommes; voix qui criait avec force dans le ciel:Malheur aux habitants de la terre!Alors, tandis qu'il en était temps, nos premiers parents eussent été avertis de la venue de leur secret ennemi; ils eussent peut-être ainsi échappé à son piège mortel. Car à présent Satan, à présent enflammé de rage, descendit pour la première fois sur la terre; tentateur avant d'être accusateur du genre humain, il vint pour faire porter la peine de sa première bataille perdue, et de sa fuite dans l'enfer, à l'homme innocent et fragile. Toutefois, quoique téméraire et sans frayeur, il ne se réjouit pas dans sa vitesse; il n'a point de sujet de s'enorgueillir en commençant son affreuse entreprise. Son dessein, maintenant près d'éclore, roule et bouillonne dans son sein tumultueux, et comme une machine infernale il recule sur lui-même.

L'horreur et le doute déchirent les pensées troublées de Satan, et jusqu'au fond soulèvent l'enfer au dedans de lui; car il porte l'enfer en lui et autour de lui; il ne peut pas plus fuir lui-même en changeant de place. La conscience éveille le désespoir qui sommeillait, éveille dans l'archange le souvenir amer de ce qu'il fut, de ce qu'il est, et de ce qu'il doit être: de pires actions doivent amener de plus grands supplices. Quelquefois sur Éden, qui maintenant se déploie agréable à sa vue, il attache tristement son regard malheureux; quelquefois il le fixe sur le ciel et le soleil, resplendissant alors dans sa haute tour du midi. Après avoir tout repassé dans son esprit, il s'exprima de la sorte avec des soupirs:

«Ô toi qui, couronné d'une gloire incomparable, regardes du haut de ton empire solitaire comme le Dieu de ce monde nouveau! toi à la vue duquel toutes les étoiles cachent leur têtes amoindries, je crie vers toi, mais non avec une voix amie; je ne prononce ton nom, ô soleil! que pour te dire combien je hais tes rayons! Ils me rappellent l'état dont je suis tombé et combien autrefois je m'élevais glorieusement au-dessus de ta sphère.

«L'orgueil et l'ambition m'ont précipité: j'ai fait la guerre dans le ciel au Roi du ciel, qui n'a point d'égal. Ah! pourquoi? il ne méritait pas de moi un pareil retour, lui qui m'avait créé ce que j'étais dans un rang éminent; il ne me reprochait aucun de ses bienfaits; son service n'avait rien de rude. Que pouvais-je faire de moins que de lui offrir des louanges, hommage si facile! que de lui rendre des actions de grâces? combien elles lui étaient dues! Cependant toute sa bonté n'a opéré en moi que le mal, n'a produit que la malice. Élevé si haut, j'ai dédaigné la sujétion; j'ai pensé qu'un degré plus haut je deviendrais le Très-Haut; que dans un moment j'acquitterais la dette immense d'une reconnaissance éternelle, dette si lourde; toujours payer, toujours devoir. J'oubliais ce que je recevais toujours de lui; je ne compris pas qu'un esprit reconnaissant en devant ne doit pas, mais qu'il paye sans cesse, à la fois endetté et acquitté. Était-ce donc là un fardeau? Oh! que son puissant destin ne me créa-t-il un ange inférieur! je serais encore heureux; une espérance sans bornes n'eût pas fait naître l'ambition. Cependant, pourquoi non? quelque autre pouvoir aussi grand aurait pu aspirer au trône et m'aurait, malgré mon peu de valeur, entraîné dans son parti. Mais d'autres pouvoirs aussi grands ne sont pas tombés; ils sont restés inébranlables, armés au dedans et au dehors contre toute tentation. N'avais-tu pas la même volonté libre et la même force pour résister? Tu l'avais; qui donc et quoi donc pourrais-tu accuser, si ce n'est le libre amour du ciel qui agit également envers tous?

«Qu'il soit donc maudit cet amour, puisque l'amour ou la haine, pour moi semblables, m'apportent l'éternel malheur! Non! sois maudit toi-même, puisque par ta volonté contraire à celle de Dieu, tu as choisi librement ce dont tu te repens si justement aujourd'hui!

«Ah! moi, misérable! par quel chemin fuir la colère infinie et l'infini désespoir? Par quelque chemin que je fuie, il aboutit à l'enfer; moi-même je suis l'enfer; dans l'abîme le plus profond est au dedans de moi un plus profond abîme qui, large ouvert, menace sans cesse de me dévorer; auprès de ce gouffre, l'enfer où je souffre semble le ciel.

«Oh! ralentis tes coups! n'est-il aucune place laissée au repentir, aucune à la miséricorde? Aucune, il faut la soumission. Ce mot, l'orgueil et ma crainte de la honte aux yeux des esprits de dessous me l'interdisent; je les séduisis avec d'autres promesses, avec d'autres assurances que des assurances de soumission, me vantant de subjuguer le Tout-Puissant! Ah! malheureux que je suis! ils savent peu combien chèrement je paye cette jactance si vaine, sous quels tourments intérieurement je gémis, tandis qu'ils m'adorent sur le trône de l'enfer! Le plus élevé avec le sceptre et le diadème, je suis tombé le plus bas, seulement supérieur en misères! telle est la joie que trouve l'ambition.

«Mais supposez qu'il soit possible que je me repente, que j'obtienne par un acte de grâce mon premier état, ah! la hauteur du rang ferait bientôt renaître la hauteur des pensées: combien serait rétracté vite ce qu'une feinte soumission aurait juré! L'allégement du mal désavouerait comme nuls, et arrachés par la violence, des vœux prononcés dans la douleur. Jamais une vraie réconciliation ne peut naître là où les blessures d'une haine mortelle ont pénétré si profondément. Cela ne me conduirait qu'à une pire infidélité, et à une chute plus pesante. J'achèterais cher une courte intermission payée d'un double supplice. Il le sait celui qui me punit; il est aussi loin de m'accorder la paix que je suis loin de la mendier. Tout espoir exclus, voici qu'au lieu de nous rejetés, exilés, il a créé l'homme, son nouveau délice, et pour l'homme ce monde. Ainsi, adieu espérance, et avec l'espérance, adieu crainte, adieu remords! Tout bien est perdu pour moi. Mal, sois mon bien: par toi au moins je tiendrai l'empire divisé entre moi et le Roi du ciel; par toi je régnerai peut-être sur plus d'une moitié de l'univers, ainsi que l'homme et ce monde nouveau l'apprendront en peu de temps.»

Tandis qu'il parlait de la sorte, chaque passion obscurcissait son visage trois fois changé par la pâle colère, l'envie et le désespoir, passions qui défiguraient son visage emprunté, et auraient trahi son déguisement si quelque œil l'eût aperçu, car les esprits célestes sont toujours exempts de ces honteux désordres. Satan s'en ressouvint bientôt, et couvrit ses perturbations d'un dehors de calme: artisan de fraude, ce fut lui qui le premier pratiqua la fausseté sous une apparence sainte, afin de cacher sa profonde malice renfermée dans la vengeance. Toutefois il n'est pas encore assez exercé dans son art pour tromper Uriel une fois prévenu: l'œil de cet archange l'avait suivi dans la route qu'il avait prise; il le vit sur le mont Assyrien plus défiguré qu'il ne pouvait convenir à un esprit bienheureux; il remarqua ses gestes furieux, sa contenance égarée alors qu'il se croyait seul, non observé, non aperçu.

Satan poursuit sa route et approche de la limite d'Éden. Le délicieux paradis, maintenant plus près, couronne de son vert enclos, comme d'un boulevard champêtre, le sommet aplati d'une solitude escarpée; les flancs hirsutes de ce désert, hérissés d'un boisson épais, capricieux et sauvage, défendent tout abord. Sur sa cime croissaient à une insurmontable hauteur les plus hautes futaies de cèdres, de pins, de sapins, de palmiers, scène sylvaine; et comme leurs rangs superposent ombrages sur ombrages, ils forment un théâtre de forêts de l'aspect le plus majestueux. Cependant, plus haut encore que leurs cimes montait la muraille verdoyante du paradis: elle ouvrait à notre premier père une vaste perspective sur les contrées environnantes de son empire.

Et plus haut que cette muraille, qui s'étendait circulairement au-dessous de lui, apparaissait un cercle des arbres les meilleurs et chargés des plus beaux fruits. Les fleurs et les fruits dorés formaient un riche émail de couleurs mêlées: le soleil y imprimait ses rayons avec plus de plaisir que dans un beau nuage du soir, ou dans l'arc humide, lorsque Dieu arrose la terre.

Ainsi charmant était ce paysage. À mesure que Satan s'en approche, il passe d'un air pur dans un air plus pur qui inspire au cœur des délices et des joies printanières, capables de chasser toute tristesse, hors celle du désespoir. De douces brises, secouant leurs ailes odoriférantes, dispensaient des parfums naturels, et révélaient les lieux auxquels elles dérobèrent ces dépouilles embaumées. Comme aux matelots qui ont cinglé au delà du cap de Bonne-Espérance, et ont déjà passé Mosambique, les vents du nord-est apportent, loin en mer, les parfums du Saba du rivage aromatique de l'Arabie-Heureuse; charmés du retard, ces navigateurs ralentissent encore leur course; et, pendant plusieurs lieues, réjoui par la senteur agréable, le vieil Océan sourit: ainsi ces suaves émanations accueillent l'ennemi qui venait les empoisonner. Il en était plus satisfait que ne le fut Asmodée de la fumée du poisson qui le chassa, quoique amoureux, d'auprès de l'épouse de Tobie; la vengeance le força de fuir de la Médie jusqu'en Égypte, où il fut fortement enchaîné.

Pensif et avec lenteur, Satan a gravi le flanc de la colline sauvage et escarpée; mais bientôt il ne trouve plus de route pour aller plus loin; tant les épines entrelacées comme une haie continue, et l'exubérance des buissons, ferment toute issue à l'homme ou à la bête qui prend ce chemin. Le paradis n'avait qu'une porte, et elle regardait l'orient du côté opposé; ce que l'archifélon ayant vu, il dédaigna l'entrée véritable; par mépris, d'un seul bond léger il franchit toute l'enceinte de la colline et de la plus haute muraille, et tombe en dedans sur ses pieds.

Comme un loup rôdant, contraint par la faim de chercher de nouvelles traces d'une proie, guette le lieu où les pasteurs ont enfermé leurs troupeaux dans des parcs en sûreté, le soir au milieu des champs; il saute facilement par-dessus les claies, dans la bergerie: ou comme un voleur âpre à débarrasser de son trésor un riche citadin dont les portes épaisses, barrées et verrouillées, ne redoutent aucun assaut, il grimpe aux fenêtres ou sur les toits: ainsi le premier grand voleur escalade le bercail de Dieu, ainsi depuis escaladèrent son Église les impurs mercenaires.

Satan s'envola, et sur l'arbre de vie (l'arbre du milieu et l'arbre le plus haut du Paradis) il se posa semblable à un cormoran. Il n'y regagna pas la véritable vie, mais il y médita la mort de ceux qui vivaient; il ne pensa point à la vertu de l'arbre qui donne la vie, et dont le bon usage eût été le gage de l'immortalité; mais il se servit seulement de cet arbre pour étendre sa vue au loin; tant il est vrai que nul ne connaît, Dieu seul excepté, la juste valeur du bien présent; mais on pervertit les meilleures choses par le plus lâche abus, ou par le plus vil usage.

Au-dessous de lui, avec une nouvelle surprise, dans un étroit espace, il voit renfermée pour les délices des sens de l'homme, toute la richesse de la nature, ou plutôt il voit un ciel sur la terre; car ce bienheureux paradis était le jardin de Dieu, par lui-même planté à l'orient d'Éden. Éden s'étendait à l'est depuis Auran jusqu'aux tours royales de la Grande-Séleucie, bâtie par les rois grecs, ou jusqu'au lieu où les fils d'Éden habitèrent longtemps auparavant, en Telassar. Sur ce sol agréable, Dieu traça son plus charmant jardin; il fit sortir de la terre féconde les arbres de la plus noble espèce pour la vue, l'odorat et le goût. Au milieu d'eux était l'arbre de vie, haut, élevé, épanouissant son fruit d'ambroisie d'or végétal. Tout près de la vie, notre mort, l'arbre de la science, croissait; science du bien, achetée cher par la connaissance du mal.

Au midi, à travers Éden, passait un large fleuve; il ne changeait point de cours, mais sous la montagne raboteuse il se perdait engouffré: Dieu avait jeté cette montagne comme le sol de son jardin élevé sur le rapide courant. L'onde, à travers les veines de la terre poreuse qui l'attirait en haut par une douce soif, jaillissait fraîche fontaine et arrosait le jardin d'une multitude de ruisseaux. De là, ces ruisseaux réunis tombaient d'une clairière escarpée et rencontraient au-dessous le fleuve qui ressortait de son obscur passage: alors divisé en quatre branches principales, il prenait des routes diverses, errant par des pays et des royaumes fameux, dont il est inutile ici de parler.

Disons plutôt, si l'art le peut dire, comment de cette fontaine de saphir les ruisseaux tortueux roulent sur des perles orientales et des sables d'or; comment, en sinueuses erreurs sous les ombrages abaissés, ils épandent le nectar, visitent chaque plante, et nourrissent des fleurs dignes du paradis. Un art raffiné n'a point arrangé ces fleurs en couches, ou en bouquets curieux; mais la nature libérale les a versées avec profusion sur la colline, dans le vallon, dans la plaine, là où le soleil du matin échauffe d'abord la campagne ouverte, et là où le feuillage impénétrable rembrunit à midi les bosquets.

Tel était ce lieu; asile heureux et champêtre d'un aspect varié, bosquets dont les arbres riches pleurent des larmes de baumes et de gommes parfumées; bocage dont le fruit, d'une écorce d'or poli, se suspend aimable et d'un goût délicieux; fables vraies de l'Hespérie si elles sont vraies, c'est seulement ici. Entre ces bosquets sont interposés des clairières, des pelouses rases, des troupeaux paissant l'herbe tendre; ou bien des monticules plantés de palmiers s'élèvent; le giron fleuri de quelque vallon arrosé déploie ses trésors; fleurs de toutes couleurs, et la rose sans épines.

D'un autre côté sont des antres et des grottes ombragées qui servent de fraîches retraites; la vigne, les enveloppant de son manteau, étale ses grappes de pourpre et rampe élégamment opulente. En même temps des eaux sonores tombent de la déclivité des collines; elles se dispersent, ou dans un lac qui étend son miroir de cristal à un rivage dentelé et couronné de myrtes, elles unissent leur cours. Les oiseaux s'appliquent à leur chœur; des brises, de printanières brises, soufflant les parfums des champs et des bocages, accordent à l'unisson les feuilles tremblantes, tandis que l'universel Pan, dansant avec les Grâces et les Heures, conduit un printemps éternel. Ni la charmante campagne d'Enna, où Proserpine cueillant des fleurs, elle-même fleur plus belle, fut cueillie par le sombre Pluton (Cérès, dans sa peine, la chercha par toute la terre); ni l'agréable bois de Daphné, près l'Oronte, ni la source inspirée de Castalie, ne peuvent se comparer au paradis d'Éden; encore moins l'île Nisée qu'entoure le fleuve Triton, où le vieux Cham (appelé Ammon par les Gentils, et Jupiter Lydien) cacha Amalthée et son fils florissant, le jeune Bacchus, des yeux de Rhéa sa marâtre. Le mont Amar où les rois d'Abyssinie gardent leurs enfants, (quoique supposé par quelques-uns le véritable paradis); ce mont, sous la ligne Éthiopique, près de la source du Nil, entouré d'un roc brillant que l'on met tout un jour à monter, est loin d'approcher du jardin d'Assyrie, où l'ennemi vit sans plaisir tous les plaisirs, toutes les créatures vivantes, nouvelles et étranges à la vue.

Deux d'entre elles, d'une forme bien plus noble, d'une stature droite et élevée, droite comme celle des dieux, vêtues de leur dignité native dans une majesté nue, paraissaient les seigneurs de tout, et semblaient dignes de l'être. Dans leurs regards divins brillait l'image de leur glorieux auteur, avec la raison, la sagesse, la sainteté sévère et pure; sévère, mais placée dans cette véritable liberté filiale qui fait la véritable autorité dans les hommes. Ces deux créatures ne sont pas égales, de même que leurs sexes ne sont pas pareils: Lui formé pour la contemplation et le courage; Elle pour la mollesse et la grâce séduisante; Lui pour Dieu seulement; Elle pour Dieu en lui. Le beau et large front de l'homme et son œil sublime annoncent la suprême puissance; ses cheveux d'hyacinthe, partagés sur le devant, pendent en grappes d'une manière mâle, mais non au-dessous de ses fortes épaules. La femme porte comme un voile sa chevelure d'or qui descend éparse et sans ornement jusqu'à sa fine ceinture, se roule en capricieux anneaux, comme la vigne replie ses attaches; symbole de dépendance, mais d'une dépendance demandée avec une douce autorité, par la femme accordée, par l'homme mieux reçue; accordée une soumission contenue, un décent orgueil, une tendre résistance, un amoureux délai. Aucune partie mystérieuse de leur corps n'était alors cachée; alors la honte coupable n'existait point: honte déshonnête des ouvrages de la nature, honneur déshonorable, enfant du péché, combien avez-vous troublé la race humaine avec des apparences, de pures apparences de pureté! Vous avez banni de la vie de l'homme sa plus heureuse vie, la simplicité et l'innocence sans tache!

Ainsi passait le couple nu; il n'évitait ni la vue de Dieu, ni celle des anges, car il ne songeait point au mal: ainsi passait, en se tenant par la main, le plus beau couple qui depuis s'unit jamais dans les embrassements de l'Amour: Adam le meilleur des hommes qui furent ses fils; Ève, la plus belle des femmes qui naquirent ses filles.

Sous un bouquet d'ombrage, qui murmure doucement sur un gazon vert, ils s'assirent au bord d'une limpide fontaine. Ils ne s'étaient fatigués au labeur de leur riant jardinage, qu'autant qu'il le fallait pour rendre le frais zéphyr plus agréable, le repos plus paisible, la soif et la faim plus salutaires. Ils cueillirent les fruits de leur repas du soir; fruits délectables que leur cédaient les branches complaisantes, tandis qu'ils reposaient inclinés sur le mol duvet d'une couche damassée de fleurs. Ils suçaient des pulpes savoureuses, et à mesure qu'ils avaient soif, ils buvaient dans l'écorce des fruits l'eau débordante.

À ce festin ne manquaient ni les doux propos, ni les tendres sourires, ni les jeunes caresses naturelles à des époux si beaux, enchaînés par l'heureux lien nuptial, et qui étaient seuls. Autour d'eux folâtraient les animaux de la terre, depuis devenus sauvages, et que l'on chasse dans les bois ou dans les déserts, dans les forêts ou dans les cavernes. Le lion en jouant se cabrait, et dans ses griffes berçait le chevreau; les ours, les tigres, les léopards, les panthères gambadaient devant eux; l'informe éléphant, pour les amuser, employait toute sa puissance et contournait sa trompe flexible; le serpent rusé, s'insinuant tout auprès, entrelaçait en nœud gordien sa queue repliée, et donnait de sa fatale astuce une preuve non comprise. D'autre animaux couchés sur le gazon et rassasiés de pâture, regardaient au hasard, ou ruminaient à moitié endormis. Le soleil baissé hâtait sa carrière, inclinée vers les îles de l'Océan, et dans l'échelle ascendante du ciel, les étoiles qui introduisent la nuit se levaient. Le triste Satan, encore dans l'étonnement où il avait été d'abord, put à peine recouvrer sa parole faillie.

«Ô enfer! qu'est-ce que mes yeux voient avec douleur? à notre place et si haut dans le bonheur sont élevées des créatures d'une autre substance, nées de la terre peut-être et non purs esprits, cependant peu inférieures aux brillants esprits célestes. Mes pensées s'attachent à elles avec surprise; je pourrais les aimer, tant la divine ressemblance éclate vivement en elles, et tant la main qui les pétrit a répandu de grâces sur leur forme! Ah! couple charmant, vous ne vous doutez guère combien votre changement approche; toutes vos délices vont s'évanouir et vous livrer au malheur: malheur d'autant plus grand que vous goûtez maintenant plus de joie! Couple heureux! mais trop mal gardé pour continuer longtemps d'être si heureux: ce séjour élevé, votre ciel est mal fortifié pour un ciel, et pour forclore un ennemi tel que celui qui maintenant y est entré: non que je sois votre ennemi décidé; je pourrais avoir pitié de vous ainsi abandonnés, bien que de moi on n'ait pas eu pitié.

«Je cherche à contracter avec vous une alliance, une amitié mutuelle, si étroite, si resserrée, qu'à l'avenir j'habite avec vous, ou que vous habitiez avec moi. Ma demeure ne plaira peut-être pas à vos sens autant que ce beau paradis; cependant telle qu'elle est, acceptez-la; c'est l'ouvrage de votre Créateur, il me donna ce qu'à mon tour libéralement je donne. L'enfer, pour vous recevoir tous les deux, ouvrira ses plus larges portes, et enverra au-devant de vous tous ses rois. Là vous aurez la place que vous n'auriez pas dans ces enceintes étroites, pour loger votre nombreuse postérité. Si le lieu n'est pas meilleur, remerciez celui qui m'oblige, malgré ma répugnance, à me venger sur vous qui ne m'avez fait aucun tort, de lui qui m'outragea. Et quand je m'attendrirais à votre inoffensive innocence (comme je le fais), une juste raison publique, l'honneur, l'empire que ma vengeance agrandira par la conquête de ce nouveau monde, me contraindraient à présent de faire ce que sans cela j'abhorrerais, tout damné que je suis.»

Ainsi s'exprima l'ennemi, et par la nécessité (prétexte des tyrans) excusa son projet diabolique.

De sa haute station sur le grand arbre, il s'abattit parmi le troupeau folâtre des quadrupèdes: lui-même devenu tantôt l'un d'entre eux, tantôt l'autre, selon que leur forme sert mieux son dessein. Il voit de plus près sa proie; il épie, sans être découvert, ce qu'il peut apprendre encore de l'état des deux époux par leurs paroles ou par leurs actions. Il marche autour d'eux, lion à l'œil étincelant; il les suit comme un tigre, lequel a découvert par hasard deux jolis faons, jouant à la lisière d'une forêt: la bête cruelle se rase, se relève, change souvent la couche de son guet: comme un ennemi il choisit le terrain d'où s'élançant il puisse saisir plus sûrement les deux jeunes faons chacun dans une de ses griffes. Adam, le premier des hommes, adressant ce discours à Ève, la première des femmes, rendit Satan tout oreille, pour entendre couler les paroles d'une langue nouvelle.

«Unique compagne qui seule partages avec moi tous ces plaisirs et qui m'es plus chère que tout, il faut que le pouvoir qui nous a faits, et qui a fait pour nous ce vaste monde, soit infiniment bon, et qu'il soit aussi généreux qu'il est bon et aussi libre dans sa bonté qu'il est infini. Il nous a tirés de la poussière et placés ici dans toute cette félicité, nous qui n'avons rien mérité de sa main, et qui ne pouvons rien faire dont il ait besoin: il n'exige autre chose de nous que ce seul devoir, que cette facile obligation; de tous les arbres du paradis qui portent des fruits variés et délicieux, nous ne nous interdirons que l'arbre de science, planté près de l'arbre de vie; si près de la vie croît la mort! Qu'est-ce que la mort? quelque chose de terrible sans doute; car, tu le sais, Dieu a prononcé que goûter à l'arbre de science c'est la mort. Voilà la seule marque d'obéissance qui nous soit imposée, parmi tant de marques de pouvoir et d'empire à nous conférées, et après que la domination nous a été donnée sur toutes les autres créatures qui possèdent la terre, l'air et la mer. Ne trouvons donc pas rude une légère prohibition, nous qui avons d'ailleurs le libre et ample usage de toutes choses, et le choix illimité de tous les plaisirs. Mais louons Dieu à jamais, glorifions sa bonté; continuons, dans notre tâche délicieuse, à élaguer ces plantes croissantes, à cultiver ces fleurs; tâche qui, fût-elle fatigante, serait douce avec toi.»

Ève lui répondit:

«Ô toi, pour qui et de qui j'ai été formée, chair de ta chair, et sans qui mon être est sans but! ô mon guide et mon chef, ce que tu as dit est juste et raisonnable. Nous devons en vérité à notre Créateur des louanges et des actions de grâce journalières: moi principalement qui jouis de la plus heureuse part en possédant, toi supérieur par tant d'imparités, et qui ne peux trouver un compagnon semblable à toi.

«Souvent je me rappelle ce jour où je m'éveillai du sommeil pour la première fois; je me trouvai posée à l'ombre sur des fleurs, ne sachant, étonnée, ce que j'étais, où j'étais, d'où et comment j'avais été portée là. Non loin de ce lieu, le son murmurant des eaux sortait d'une grotte, et les eaux se déployaient en nappe liquide: alors elles demeuraient tranquilles et pures comme l'étendue du ciel. J'allai là avec une pensée sans expérience; je me couchai sur le bord verdoyant, pour regarder dans le lac uni et clair qui me semblait un autre firmament. Comme je me baissais pour regarder, juste à l'opposé une forme apparut dans le cristal de l'eau, s'y penchant pour me regarder; je tressaillis en arrière; elle tressaillit en arrière; charmée, je revins bientôt; charmée, elle revint aussitôt avec des regards de sympathie et d'amour. Mes yeux seraient encore attachés sur cette image, je m'y serais consumée d'un vain désir, si une voix ne m'eût ainsi avertie:

«Ce que tu vois, belle créature, ce que tu vois là est toi-même; avec toi cet objet vient et s'en va: mais suis-moi, je te conduirai là où ce n'est point une ombre qui attend ta venue et tes doux embrassements. Celui dont tu es l'image, tu en jouiras inséparablement. Tu lui donneras une multitude d'enfants semblables à toi-même, et tu seras appelée la mère du genre humain.»

«Que pouvais-je faire, sinon suivre invisiblement conduite? Je t'entrevis, grand et beau en vérité, sous un platane; cependant tu me semblas moins beau, d'une grâce moins attrayante, d'une douceur moins aimable que cette molle image des eaux. Je retourne sur mes pas, tu me suis et tu t'écries:—Reviens, belle Ève! qui fuis-tu? De celui que tu fuis tu es née; tu es sa chair, ses os. Pour te donner l'être, je t'ai prêté, de mon propre côté, du plus près de mon cœur, la substance et la vie, afin que tu sois à jamais à mon côté, consolation inséparable et chérie. Partie de mon âme, je te cherche! je réclame mon autre moitié.—De ta douce main tu saisis la mienne; je cédai, et depuis ce moment j'ai vu combien la beauté est surpassée par une grâce mâle et par la sagesse, qui seule est vraiment belle.»

Ainsi parla notre commune mère, et avec des regards pleins d'un charme conjugal non repoussé, dans un tendre abandon elle s'appuie embrassant à demi notre premier père; la moitié de son sein gonflé et nu caché sous l'or flottant de ses tresses éparses, vient rencontrer le sein de son époux. Lui, ravi de sa beauté et de ses charmes soumis, Adam sourit d'un amour supérieur, comme Jupiter sourit à Junon lorsqu'il féconde les nuages qui répandent les fleurs de mai: Adam presse d'un baiser pur les lèvres de la mère des hommes. Le Démon détourne la tête d'envie; toutefois d'un œil méchant et jaloux il les regarde de côté et se plaint ainsi à lui-même:

«Vue odieuse, spectacle torturant! Ainsi ces deux êtres emparadisés dans les bras l'un de l'autre, se formant un plus heureux Éden, posséderont leur pleine mesure de bonheur sur bonheur, tandis que moi je suis jeté dans l'enfer où ne sont ni joie, ni amour, mais où brûle un violent désir (de nos tourments, tourment qui n'est pas le moindre), désir qui n'étant jamais satisfait, se consume dans le supplice de la passion!

«Mais que je n'oublie pas ce que j'ai appris de leur propre bouche; il paraît que tout ne leur appartient pas: un arbre fatal s'élève ici et appelé l'arbre de la science; il leur est défendu d'y goûter. La science défendue? cela est suspect, déraisonnable. Pourquoi leur maître leur envierait-il la science? Est-ce un crime de connaître? Est-ce la mort? Existent-ils seulement par ignorance? Est-ce là leur état fortuné, preuve de leur obéissance et de leur foi? Quel heureux fondement posé pour y bâtir leur ruine! Par là j'exciterai dans leur esprit un plus grand désir de savoir et de rejeter un commandement envieux, inventé dans le dessein de tenir abaissés ceux que la science élèverait à la hauteur des dieux: aspirant à devenir tels ils goûtent et meurent! Quoi de plus vraisemblable? Mais d'abord, avec de minutieuses recherches, marchons autour de ce jardin et ne laissons aucun recoin sans l'avoir examiné. Le hasard, mais le hasard seul, peut me conduire là où je rencontrerai quelque esprit du ciel, errant au bord d'une fontaine, ou retiré dans l'épaisseur de l'ombre; j'apprendrai de lui ce que j'ai encore à apprendre. Vivez tandis que vous le pouvez encore, couple heureux encore! jouissez, jusqu'à ce que je revienne, de ces courts plaisirs; de longs malheurs vont les suivre!»

Ainsi disant il tourne dédaigneusement ailleurs ses pas superbes, mais avec une circonspection artificieuse, et il commença sa recherche à travers les bois et les plaines, sur les collines et dans les vallées.

Cependant aux extrémités de l'occident, où le ciel rencontre l'Océan et la terre: le soleil couchant descendait avec lenteur, et frappait horizontalement de ses rayons du soir la porte orientale du paradis. C'était un roc d'albâtre montant jusqu'aux nues, et que l'on découvrait de loin. Un sentier tortueux, accessible du côté de la terre, menait à une entrée élevée; le reste était un pic escarpé qui surplombait en s'élevant et qu'on ne pouvait gravir.

Entre les deux piliers du roc, se tenait assis Gabriel, chef des gardes angéliques; il attendait la nuit. Autour de lui s'exerçait à des jeux héroïques la jeunesse du ciel désarmée; mais près d'elle des armures divines, des boucliers, des casques et des lances suspendues en faisceaux, brillaient du feu du diamant et de l'or.

Là descendit Uriel glissant à travers le soir sur un rayon du soleil, rapide comme une étoile qui tombe en automne à travers la nuit, lorsque des vapeurs enflammées sillonnent l'air; elle apprend au marinier de quel point de la boussole il se doit garder des vents impétueux. Uriel adresse à Gabriel ces paroles hâtées:

«Gabriel, ton rang t'a fait obtenir pour ta part l'emploi de veiller avec exactitude à ce qu'aucune chose nuisible ne puisse approcher ou entrer dans cet heureux séjour. Aujourd'hui, vers le haut du midi, est venu à ma sphère un esprit désireux, en apparence, de connaître un plus grand nombre des ouvrages du Tout-Puissant, et surtout l'homme, la dernière image de Dieu. Je lui ai tracé sa route toute rapide, et j'ai remarqué sa démarche aérienne. Mais sur la montagne qui s'élève au nord d'Éden, et où il s'est d'abord arrêté, j'ai bientôt découvert ses regards étrangers au ciel, obscurcis par de mauvaises passions. Je l'ai encore suivi des yeux, mais je l'ai perdu de vue sous l'ombrage. Quelqu'un de la troupe bannie, je le crains, s'est aventuré hors de l'abîme pour élever de nouveaux troubles: ton soin est de le trouver.»

Le guerrier ailé lui répondit:

«Uriel, il n'est pas étonnant qu'assis dans le cercle brillant du soleil, ta vue parfaite s'étende au loin et au large. À cette porte personne ne passe, la vigilance ici placée, personne qui ne soit bien connu comme venant du ciel: depuis l'heure du midi, aucune créature du ciel ne s'est présentée: si un esprit d'une autre espèce a franchi pour quelque projet ces limites de terre, il est difficile, tu le sais, d'arrêter une substance spirituelle par une barrière matérielle; mais si dans l'enceinte de ces promenades s'est glissé un de ceux que tu dis, sous quelque forme qu'il se soit caché, je le saurai demain au lever du jour.»

Ainsi le promit Gabriel, et Uriel retourna à son poste sur ce même rayon lumineux dont la pointe, maintenant élevée, le porte obliquement en bas au soleil tombé au-dessous des Açores; soit que le premier orbe, incroyablement rapide, eût roulé jusque-là dans sa révolution diurne, soit que la terre moins vite, par une fuite plus courte vers l'est, eût laissé là le soleil, peignant de reflets de pourpre et d'or les nuages qui sur son trône occidental lui font cortège.


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