Chapter 7

L'astucieux tentateur répliqua de la sorte:

«Impératrice de ce monde beau, Ève resplendissante, il m'est aisé de te dire tout ce que tu ordonnes; il est juste que tu sois obéie.

«J'étais d'abord comme sont les autres bêtes qui paissent l'herbe foulée aux pieds; mes pensées étaient abjectes et basses comme l'était ma nourriture; je ne pouvais discerner que l'aliment ou le sexe, et ne comprenais rien d'élevé: jusqu'à ce qu'un jour, roulant dans la campagne, je découvris au loin, par hasard, un bel arbre chargé de fruits des plus belles couleurs mêlées, pourpre et or. Je m'en approchais pour le contempler, quand des rameaux s'exhala un parfum savoureux, agréable à l'appétit; il charma mes sens plus que l'odeur du doux fenouil, plus que la mamelle de la brebis, ou de la chèvre, qui laisse échapper le soir le lait non sucé de l'agneau ou du chevreau occupés de leurs jeux.

«Pour satisfaire le vif désir que je ressentais de goûter à ces belles pommes, je résolus de ne pas différer: la faim et la soif, conseillères persuasives, aiguisées par l'odeur de ce fruit séducteur, me pressaient vivement. Soudain je m'entortille au tronc moussu, car pour atteindre aux branches élevées au-dessus de la terre, cela demanderait ta haute taille ou celle d'Adam. Autour de l'arbre se montraient toutes les autres bêtes qui me voyaient; languissant d'un pareil désir elles me portaient envie, mais ne pouvaient arriver au fruit. Déjà parvenu au milieu de l'arbre où pendait l'abondance si tentante et si près, je ne me fis faute de cueillir et de manger à satiété, car jusqu'à cette heure je n'avais jamais trouvé un pareil plaisir aux aliments ou à la fontaine.

«Rassasié enfin, je ne tardai pas d'apercevoir en moi un changement étrange au degré de raison de mes facultés intérieures; la parole ne me manqua pas longtemps, quoique je conservasse ma forme. Dès ce moment je tournai mes pensées vers des méditations élevées ou profondes, et je considérai d'un esprit étendu toutes les choses visibles dans le ciel, sur la terre ou dans l'air, toutes les choses bonnes et belles. Mais tout ce qui est beau et bon, dans ta divine image et dans le rayon céleste de ta beauté je le trouve réuni. Il n'est point de beauté à la tienne pareille ou seconde! elle m'a contraint, quoique importun peut-être, à venir, te contempler, à t'adorer, toi qui de droit es déclarée souveraine des créatures, dame universelle!»

Ainsi parle l'animé et rusé serpent; et Ève, encore plus surprise, lui répliqua imprudente:

«Serpent, tes louanges excessives me laissent en doute de la vertu de ce fruit sur toi le premier éprouvée. Mais, dis-moi, où croît l'arbre? est-il loin d'ici? Car nombreux sont les arbres de Dieu qui croissent dans le Paradis, et plusieurs nous sont encore inconnus: une telle abondance s'offre à notre choix, que nous laissons un grand trésor de fruits sans les toucher; ils restent suspendus incorruptibles jusqu'à ce que les hommes naissent pour les cueillir, et qu'un plus grand nombre de mains nous aident à soulager la nature de son enfantement.»

L'insidieuse couleuvre joyeuse et satisfaite:

«Impératrice, le chemin est facile et n'est pas long; il se trouve au-delà d'une allée de myrtes, sur une pelouse, tout près d'une fontaine, quand on a passé un petit bois exhalant la myrrhe et le baume. Si tu m'acceptes pour conducteur, je t'y aurai bientôt menée.»

«Conduis-moi donc,» dit Ève.

Le serpent, guide, roule rapidement ses anneaux, et les fait paraître droits, quoique entortillés, prompt qu'il est au crime. L'espérance l'élève, et la joie enlumine sa crête: comme un feu follet, formé d'une onctueuse vapeur que la nuit condense et que la frigidité environne, s'allume en une flamme par le mouvement (lequel feu accompagne souvent, dit-on, quelque malin esprit); voltigeant et brillant d'une lumière trompeuse, il égare de sa route le voyageur nocturne étonné; il le conduit dans des marais et des fondrières, à travers des viviers et des étangs où il s'engloutit et se perd loin de tout secours: ainsi reluisait le serpent fatal, et par supercherie menait Ève, notre mère crédule, à l'arbre de prohibition, racine de tout notre malheur. Dès qu'elle le vit, elle dit à son guide:

«Serpent, nous aurions pu éviter notre venir ici, infructueux pour moi, quoique le fruit soit ici en abondance. Le bénéfice de sa vertu sera seul pour toi; vertu merveilleuse en vérité, si elle produit de pareils effets! Mais nous ne pouvons à cet arbre ni toucher ni goûter: ainsi Dieu l'a ordonné, et il nous a laissé cette défense, la seule fille de sa voix: pour le reste, nous vivons loi à nous-mêmes; notre raison est notre loi.»

Le tentateur plein de tromperie répliqua:

«En vérité! Dieu a donc dit que du fruit de tous les arbres de ce jardin vous ne mangerez pas, bien que vous soyez déclarés seigneurs de tout sur la terre et dans l'air?»

Ève, encore sans péché:

«Du fruit de chaque arbre de ce jardin nous pouvons manger, mais du fruit de ce bel arbre dans le jardin Dieu a dit: Vous n'en mangerez point; vous n'y toucherez point, de peur que vous ne mouriez.»

À peine a-t-elle dit brièvement, que le tentateur, maintenant plus hardi (mais avec une apparence de zèle et d'amour pour l'homme, d'indignation pour le tort qu'on lui faisait), joue un rôle nouveau. Comme touché de compassion, il se balance troublé, pourtant avec grâce, et il se lève posé comme prêt à traiter quelque matière importante: au vieux temps, dans Athènes et dans Rome libre, où florissait l'éloquence (muette depuis), un orateur renommé, chargé de quelque grande cause, se tenait debout de lui-même recueilli, tandis que chaque partie de son corps, chacun de ses mouvements, chacun de ses gestes obtenaient audience avant sa parole; quelquefois il débutait avec hauteur, son zèle pour la justice ne lui permettant pas le délai d'un exorde: ainsi s'arrêtant, se remuant, se grandissant de toute sa hauteur, le tentateur, tout passionné, s'écria:

«Ô plante sacrée, sage et donnant la sagesse, mère de la science, à présent je sens au-dedans de moi mon pouvoir qui m'éclaire, non seulement pour discerner les choses dans leurs causes, mais pour découvrir les voies des agents suprêmes, réputés sages cependant. Reine de cet univers, ne crois pas ces rigides menaces de mort: vous ne mourrez point: comment le pourriez-vous? Par le fruit? Il vous donnera la vie de la science. Par l'auteur de la menace? Regardez-moi, moi qui ai touché et goûté; cependant je vis, j'ai même atteint une vie plus parfaite que celle que le sort me destinait, en osant m'élever au-dessus de mon lot. Serait-il fermé à l'homme, ce qui est ouvert à la bête? Ou Dieu allumera-t-il sa colère pour une si légère offense? Ne louera-t-il pas plutôt votre courage indompté qui, sous la menace de la mort dénoncée (quelque chose que soit la mort), ne fut point détourné d'achever ce qui pouvait conduire à une plus heureuse vie, à la connaissance du bien et du mal. Du bien? quoi de plus juste! Du mal? (si ce qui est mal est réel) pourquoi ne pas le connaître, puisqu'il en serait plus facilement évité! Dieu ne peut donc vous frapper et être juste: s'il n'est pas juste, il n'est pas Dieu; il ne faut alors ni le craindre, ni lui obéir. Votre crainte elle-même écarte la crainte de la mort.

«Pourquoi donc fut ceci défendu? Pourquoi, sinon pour vous effrayer? Pourquoi, sinon pour vous tenir bas et ignorants, vous ses adorateurs? Il sait que le jour où vous mangerez du fruit, vos yeux, qui semblent si clairs, et qui cependant sont troubles, seront parfaitement ouverts et éclaircis, et vous serez comme les dieux, connaissant à la fois le bien et le mal, comme ils le connaissent. Que vous soyez comme les dieux, puisque je suis comme un homme, comme un homme intérieurement, ce n'est qu'une juste proportion gardée, moi de brute devenu homme, vous d'hommes devenus dieux.

«Ainsi, vous mourrez peut-être en vous dépouillant de l'homme pour revêtir le dieu: mort désirable quoique annoncée avec menaces, puisqu'elle ne peut rien de pis que ceci! Et que sont les dieux pour que l'homme ne puisse devenir comme eux, en participant à une nourriture divine? Les dieux existèrent les premiers, et ils se prévalent de cet avantage pour nous faire croire que tout procède d'eux: j'en doute; car je vois cette belle terre échauffée par le soleil, et produisant toutes choses; eux, rien. S'ils produisent tout, qui donc a renfermé la connaissance du bien et du mal dans cet arbre, de manière que quiconque mange de son fruit acquiert aussitôt la sagesse sans leur permission? En quoi serait l'offense que l'homme parvînt ainsi à connaître? En quoi votre science pourrait-elle nuire à Dieu, ou que pourrait communiquer cet arbre contre sa volonté, si tout est à lui? Agirait-il par envie? L'envie peut-elle habiter dans les cœurs célestes? Ces raisons, ces raisons et beaucoup d'autres prouvent le besoin que vous avez de ce beau fruit. Divinité humaine, cueille et goûte librement.»

Il dit, et ses paroles, grosses de tromperie, trouvèrent dans le cœur d'Ève une entrée trop facile. Les yeux fixes, elle contemplait le fruit qui, rien qu'à le voir, pouvait tenter: à ses oreilles retentissait encore le son de ces paroles persuasives qui lui paraissaient remplies de raison et de vérité. Cependant l'heure de midi approchait et réveillait dans Ève un ardent appétit qu'excitait encore l'odeur si savoureuse de ce fruit; inclinée qu'elle était maintenant à le toucher et à le goûter, elle y attachait avec désir son œil avide. Toutefois, elle s'arrête un moment et fait en elle-même ces réflexions:

«Grandes sont tes vertus sans doute, ô le meilleur des fruits! Quoique tu sois interdit à l'homme, tu es digne d'être admiré, toi dont le suc, trop longtemps négligé, a donné dès le premier essai la parole au muet et a enseigné à une langue incapable de discours, à publier ton mérite. Celui qui nous interdit ton usage ne nous a pas caché non plus ton mérite, en te nommant l'arbre de science à la fois et du bien et du mal. Il nous a défendu de te goûter, mais sa défense te recommande davantage, car elle conclut le bien que tu communiques et le besoin que nous en avons: le bien inconnu assurément on ne l'a point, ou si on l'a, et qu'il reste encore inconnu, c'est comme si on ne l'avait pas du tout.

«En termes clairs, que nous défend-il, lui? de connaître; il nous défend le bien; il nous défend d'être sages. De telles prohibitions ne lient pas... Mais si la mort nous entoure des dernières chaînes, à quoi nous profitera notre liberté intérieure? Le jour où nous mangerons de ce beau fruit, tel est notre arrêt, nous mourrons... Le serpent est-il mort? il a mangé et il vit, et il connaît, et il parle, et il raisonne, et il discerne, lui jusqu'alors irraisonnable. La mort n'a-t-elle été inventée que pour nous seuls? ou cette intellectuelle nourriture à nous refusée, n'est-elle réservée qu'aux bêtes? qu'aux bêtes ce semble: mais l'unique brute qui la première en a goûté, loin d'en être avare, communique avec joie le bien qui lui en est échu, conseillère non suspecte, amie de l'homme, éloignée de toute déception et de tout artifice. Que crains-je donc? ou plutôt sais-je ce que je dois craindre dans cette ignorance du bien et du mal, de Dieu ou de la mort, de la loi ou de la punition? Ici croît le remède à tout, ce fruit divin, beau à la vue, attrayant au goût, et dont la vertu est de rendre sage. Qui empêche donc de le cueillir et d'en nourrir à la fois le corps et l'esprit?»

Elle dit, et sa main téméraire, dans une mauvaise heure, s'étend vers le fruit: elle arrache! elle mange! La terre sentit la blessure, la nature, sur ses fondements, soupirant à travers tous ses ouvrages, par des signes de malheur annonça que tout était perdu.

Le serpent coupable s'enfuit dans un hallier, et il le pouvait bien, car maintenant Ève, attachée au fruit tout entière, ne regardait rien autre chose. Il lui semblait que jusque-là elle n'avait jamais goûté dans un fruit un pareil délice; soit que cela fût vrai, soit qu'elle se l'imaginât dans la haute attente de la science: sa divinité ne sortait point de sa pensée. Avidement et sans retenue, elle se gorgea du fruit, et ne savait pas qu'elle mangeait la mort. Enfin rassasiée, exaltée comme par le vin, joyeuse et folâtre, pleine de satisfaction d'elle-même, elle se parle ainsi:

«Ô roi de tous les arbres du paradis, arbre vertueux, précieux, dont l'opération bénie est la sagesse! arbre jusque ici ignoré, dégradé, ton beau fruit demeurait suspendu comme n'étant créé à aucune fin! Mais dorénavant mon soin matinal sera pour toi, non sans le chant et la louange qui te sont dus à chaque aurore; je soulagerai tes branches du poids fertile offert libéralement à tous, jusqu'à ce que, nourrie par toi, je parvienne à la maturité de la science comme les dieux qui savent toutes choses, quoiqu'ils envient aux autres ce qu'ils ne peuvent leur donner. Si le don eût été un des leurs, il n'aurait pas crû ici.

«Expérience, que ne te dois-je pas, ô le meilleur des guides! En ne te suivant pas, je serais restée dans l'ignorance; tu ouvres le chemin de la sagesse, et tu donnes accès auprès d'elle, malgré le secret où elle se retire.

«Et moi peut-être aussi suis-je cachée? Le Ciel est haut, haut, trop éloigné pour voir de là distinctement chaque chose sur la terre: d'autres soins peut-être peuvent avoir distrait d'une continuelle vigilance notre grand prohibiteur, en sûreté avec tous ses espions autour de lui... Mais de quelle manière paraîtrai-je devant Adam? lui ferai-je connaître à présent mon changement? lui donnerai-je en partage ma pleine félicité, ou plutôt non? Garderai-je les avantages de la science en mon pouvoir, sans copartenaire, afin d'ajouter à la femme ce qui lui manque, pour attirer d'autant plus l'amour d'Adam, pour me rendre plus égale à lui, et peut-être (chose désirable) quelquefois supérieure? car inférieure, qui est libre? Ceci peut bien être... Mais quoi? si Dieu a vu? si la mort doit s'ensuivre? alors je ne serai plus, et Adam, marié à une autre Ève, vivra en joie avec elle, moi éteinte: le penser, c'est mourir! Confirmée dans ma résolution, je me décide: Adam partagera avec moi le bonheur ou la misère. Je l'aime si tendrement qu'avec lui je puis souffrir toutes les morts: vivre sans lui n'est pas la vie.»

Ainsi disant, elle détourna ses pas de l'arbre; mais auparavant elle lui fait une révérence profonde comme au pouvoir qui habite cet arbre, et dont la présence a infusé dans la plante une sève savante découlée du nectar, breuvage des dieux.

Pendant ce temps-là Adam, qui attendait son retour avec impatience, avait tressé une guirlande des fleurs les plus choisies, pour orner sa chevelure et couronner ses travaux champêtres, comme les moissonneurs ont souvent accoutumé de couronner leur reine des moissons. Il se promettait une grande joie en pensée et une consolation nouvelle dans un retour si longtemps différé. Toutefois devinant quelque chose de malheureux, le cœur lui manquait; il en sentait les battements inégaux: pour rencontrer Ève, il alla par le chemin qu'elle avait pris le matin, au moment où ils se séparèrent.

Il devait passer près de l'arbre de science: là il la rencontra à peine revenant de l'arbre; elle tenait à la main un rameau du plus beau fruit couvert de duvet qui souriait, nouvellement cueilli, et répandait l'odeur de l'ambroisie. Elle se hâta vers Adam; l'excuse parut d'abord sur son visage comme le prologue de son discours, et une trop prompte apologie; elle adresse à son époux des paroles caressantes qu'elle avait à volonté:

«N'as-tu pas été étonné, Adam, de mon retard? Je t'ai regretté! et j'ai trouvé long le temps, privée de ta présence; agonie d'amour, jusqu'à présent non sentie et qui ne le sera pas deux fois, car jamais je n'aurai l'idée d'éprouver (ce que j'ai cherché téméraire et sans expérience) la peine de l'absence, loin de ta vue. Mais la cause en est étrange, et merveilleuse à entendre.

«Cet arbre n'est pas, comme on nous le dit, un arbre de danger, quand on y goûte; il n'ouvre pas la voie à un mal inconnu; mais il est d'un effet divin pour ouvrir les yeux, et il fait dieux ceux qui y goûtent; il a été trouvé tel en y goûtant. Le sage serpent (non retenu comme nous, ou n'obéissant pas) a mangé du fruit: il n'y a pas trouvé la mort dont nous sommes menacés; mais dès ce moment il est doué de la voix humaine et du sens humain, raisonnant d'une manière admirable. Et il a agi sur moi avec tant de persuasion, que j'ai goûté et que j'ai trouvé aussi les effets répondant à l'attente: mes yeux, troubles auparavant, sont plus ouverts; mon esprit plus étendu, mon cœur plus ample. Je m'élève à la divinité, que j'ai cherchée principalement pour toi; sans toi je puis la mépriser. Car la félicité dont tu as ta part est pour moi la félicité, ennuyeuse bientôt et odieuse avec toi non partagée. Goûte donc aussi à ce fruit; qu'un sort égal nous unisse dans une égale joie, comme dans un égal amour, de peur que si tu t'abstiens un différent degré de condition ne nous sépare, et que je ne renonce trop tard pour toi à la divinité, quand le sort ne le permettra plus.»

Ève ainsi raconta son histoire d'un air animé; mais sur sa joue le désordre monte et rougit. Adam, de son côté, dès qu'il est instruit de la fatale désobéissance d'Ève, interdit, confondu, devient blanc, tandis qu'une froide horreur court dans ses veines et disjoint tous ses os. De sa main défaillante la guirlande tressée pour Ève tombe, et répand les roses flétries: il demeure pâle et sans voix, jusqu'à ce qu'enfin d'abord en lui-même il rompt son silence intérieur:

«Ô le plus bel être de la création, le dernier et le meilleur de tous les ouvrages de Dieu, créature en qui excellait pour la vue ou la pensée, ce qui fut jamais formé de saint, de divin, de bon, d'aimable et de doux! Comment es-tu perdue! comment soudain perdue, défigurée, flétrie et maintenant dévolue à la mort? ou plutôt comment as-tu cédé à la tentation de transgresser la stricte défense, de violer le sacré fruit défendu? Quelque maudit artifice d'un ennemi t'a déçue, d'un ennemi que tu ne connaissais pas; et moi avec toi, il m'a perdu; car certainement ma résolution est de mourir avec toi. Comment pourrais-je vivre sans toi? comment quitter ton doux entretien et notre amour si tendrement uni, pour survivre abandonné dans ces bois sauvages? Dieu créât-il une autre Ève, et moi fournirais-je une autre côte, ta perte encore ne sortirait jamais de mon cœur. Non, non! je me sens attiré par le lien de la nature; tu es la chair de ma chair, l'os de mes os; de ton sort le mien ne sera jamais séparé, bonheur ou misère!»

Ayant dit ainsi, comme un homme revenu d'une triste épouvante, et après des pensées agitées se soumettant à ce qui semble irrémédiable, il se tourne vers Ève, et lui adresse ces paroles d'un ton calme:

«Une action hardie tu as tentée, Ève aventureuse! un grand péril tu as provoqué, toi qui non seulement as osé convoiter des yeux ce fruit sacré, objet d'une sainte abstinence, mais qui, bien plus hardie encore, y as goûté, malgré la défense d'y toucher! Mais qui peut rappeler le passé et défaire ce qui est fait? Ni le Dieu tout-puissant ni le destin ne le pourraient. Cependant, peut-être ne mourras-tu point; peut-être l'action n'est-elle pas si détestable, à présent que le fruit a été goûté et profané par le serpent, qu'il en a fait un fruit commun, privé de sainteté, avant que nous y ayons touché. Le serpent n'a pas trouvé qu'il fût mortel; le serpent vit encore; il vit, ainsi que tu le dis, et il a gagné de vivre comme l'homme, d'un plus haut degré de vie; puissante induction pour nous d'atteindre pareillement, en goûtant ce fruit, une élévation proportionnée qui ne peut être que de devenir dieux, anges ou demi-dieux.

«Je ne puis penser que Dieu, sage créateur, quoique menaçant, veuille ainsi sérieusement nous détruire, nous ses premières créatures, élevées si haut en dignité et placées au-dessus de tous ses ouvrages, lesquels, créés pour nous, doivent tomber nécessairement avec nous dans notre chute, puisqu'ils sont faits dépendants de nous. Ainsi Dieu décréerait, serait frustré, ferait et déferait, et perdrait son travail; cela ne se concevrait pas bien de Dieu, qui, quoique son pouvoir pût répéter la création, cependant répugnerait à nous détruire, de peur que l'adversaire ne triomphât et ne dit:—Inconstant est l'état de ceux que Dieu favorise le plus! Qui peut lui plaire longtemps? Il m'a ruiné le premier. Maintenant c'est l'espèce humaine. Qui ensuite?—Sujet de raillerie qui ne doit pas être donné à un ennemi. Quoi qu'il en soit, j'ai lié mon sort au tien, résolu à subir le même sort. Si la mort m'associe avec toi, la mort est pour moi comme la vie: tant dans mon cœur je sens le lien de la nature m'attirer puissamment à mon propre bien en toi; car ce que tu es m'appartient, notre état ne peut être séparé; nous ne faisons qu'un, une même chair: te perdre, c'est me perdre moi-même.»

Ainsi parla Adam; ainsi Ève lui répliqua:

«Ô glorieuse épreuve d'un excessif amour, illustre témoignage, noble exemple qui m'engage à l'imiter! Mais n'approchant pas de ta perfection, comment l'atteindrai-je, ô Adam, moi qui me vante d'être issue de ton côté, et qui t'entends parler avec joie de notre union, d'un cœur et d'une âme entre nous deux? Ce jour fournit une bonne preuve de cette union, puisque tu déclares que, plutôt que la mort, ou quelque chose de plus terrible que la mort, nous sépare (nous liés d'un si tendre amour), tu es résolu à commettre avec moi la faute, le crime (s'il y a crime) de goûter ce beau fruit dont la vertu (car le bien toujours procède du bien, directement ou indirectement) a offert cette heureuse épreuve à ton amour qui sans cela n'eût jamais été si excellemment connu.

«Si je pouvais croire que la mort annoncée dût suivre ce que j'ai tenté, je supporterais seule le pire destin, et ne chercherais pas à te persuader: plutôt mourir abandonnée que de t'obliger à une action pernicieuse pour ton repos, depuis surtout que je suis assurée d'une manière remarquable de ton amour si vrai, si fidèle et sans égal. Mais je sens bien autrement l'événement: non la mort, mais la vie augmentée, des yeux ouverts, de nouvelles espérances, des joies nouvelles, un goût si divin que, quelque douceur qui ait auparavant flatté mes sens, elle me semble, auprès de celle-ci, âpre ou insipide. D'après mon expérience, Adam, goûte franchement et livre aux vents la crainte de la mort.»

Elle dit, l'embrasse et pleure de joie tendrement; c'était avoir beaucoup gagné qu'Adam eût ennobli son amour au point d'encourir pour elle le déplaisir divin ou la mort. En récompense (car une complaisance si criminelle méritait cette haute récompense), d'une main libérale elle lui donne le fruit de la branche attrayant et beau. Adam ne fit aucun scrupule d'en manger malgré ce qu'il savait; il ne fut pas trompé; il fut follement vaincu par le charme d'une femme.

La terre trembla jusque dans ses entrailles, comme de nouveau dans les douleurs, et la nature poussa un second gémissement. Le ciel se couvrit, fit entendre un sourd tonnerre, pleura quelques larmes tristes, quand s'acheva le mortel péché originel!

Adam n'y prit pas garde, mangeant à satiété. Ève ne craignit point de réitérer sa transgression première, afin de mieux charmer son époux par sa compagnie aimée. Tous deux à présent, comme enivrés d'un vin nouveau, nagent dans la joie; ils s'imaginent sentir en eux la divinité qui leur fait naître des ailes avec lesquelles ils dédaigneront la terre. Mais ce fruit perfide opéra un tout autre effet, en allumant pour la première fois le désir charnel. Adam commença d'attacher sur Ève des regards lascifs; Ève les lui rendit aussi voluptueusement: ils brûlent impudiques. Adam excite ainsi Ève aux molles caresses:

«Ève, à présent je le vois, tu es d'un goût sûr et élégant, ce n'est pas la moindre partie de la sagesse, puisque à chaque pensée nous appliquons le mot saveur, et que nous appelons notre palais judicieux: je t'en accorde la louange, tant tu as bien pourvu à ce jour! Nous avons perdu beaucoup de plaisir en nous abstenant de ce fruit délicieux; jusque ici en goûtant nous n'avions pas connu le vrai goût. Si le plaisir est tel dans les choses à nous défendues, il serait à souhaiter qu'au lieu d'un seul arbre on nous en eût défendu dix. Mais viens, si bien réparés, jouons maintenant comme il convient après un si délicieux repas. Car jamais ta beauté, depuis le jour que je te vis pour la première fois et t'épousai ornée de toutes les perfections, n'enflamma mes sens de tant d'ardeur pour jouir de toi, plus charmante à présent que jamais! Ô bonté de cet arbre plein de vertu!»

Il dit et n'épargna ni regard, ni badinage d'une intention amoureuse. Il fut compris d'Ève, dont les yeux lançaient des flammes contagieuses. Il saisit sa main, et vers un gazon ombragé, qu'un toit de feuillage épais et verdoyant couvrait en berceau, il conduisit son épouse nullement résistante. De fleurs était la couche, pensées, violettes, asphodèles, hyacinthes! le plus doux, le plus frais giron de la terre. Là ils s'assouvirent largement d'amour et de jeux d'amour; sceau de leur mutuel crime, consolation de leur péché, jusqu'à ce que la rosée du sommeil les opprimât, fatigués de leur amoureux déduit.

Sitôt que se fut exhalée la force de ce fruit fallacieux, dont l'enivrante et douce vapeur s'était jouée autour de leurs esprits, et avait fait errer leurs facultés intérieures: dès qu'un sommeil plus grossier, engendré de malignes fumées et surchargé de songes remémoratifs, les eut quittés, ils se levèrent comme d'une veille laborieuse. Ils se regardèrent l'un l'autre, et bientôt ils connurent comment leurs yeux étaient ouverts, comment leurs âmes obscurcies! L'innocence qui de même qu'un voile leur avait dérobé la connaissance du mal, avait disparu. La juste confiance, la native droiture, l'honneur, n'étant plus autour d'eux, les avaient laissés nus à la nature coupable: elle les couvrit, mais sa robe les découvrit davantage. Ainsi le fort Danite, l'herculéen Samson se leva du sein prostitué de Dalila, la Philistine, et s'éveilla tondu de sa force: Ève et Adam s'éveillèrent nus et dépouillés de toute leur vertu. Silencieux et la confusion sur le visage, longtemps ils restèrent assis comme devenus muets, jusqu'à ce qu'Adam, non moins honteux que sa compagne, donna enfin passage à ces paroles contraintes:

«Ô Ève, dans une heure mauvaise tu prêtas l'oreille à ce reptile trompeur: de qui que ce soit qu'il ait appris à contrefaire la voix de l'homme, il a dit vrai sur notre chute, faux sur notre élévation promise, puisque en effet nous trouvons nos yeux ouverts, et trouvons que nous connaissons à la fois le bien et le mal, le bien perdu, le mal gagné! Triste fruit de la science, si c'est science de savoir ce qui nous laisse ainsi nus, privés d'honneur, d'innocence, de foi, de pureté, notre parure accoutumée, maintenant souillée et tachée, et sur nos visages les signes évidents d'une infâme volupté, d'où s'amasse un méchant trésor, et même la honte, le dernier des maux! Du bien perdu sois donc sûre... Comment pourrais-je désormais regarder la face de Dieu ou de son ange, qu'auparavant avec joie et ravissement j'ai si souvent contemplée? Ces célestes formes éblouiront maintenant cette terrestre substance par leurs rayons d'un insupportable éclat. Oh! que ne puis-je ici, dans la solitude, vivre sauvage, en quelque obscure retraite où les plus grands bois, impénétrables à la lumière de l'étoile ou du soleil, déploient leur vaste ombrage, bruni comme le soir! Couvrez-moi, vous pins, vous cèdres, sous vos rameaux innombrables; cachez-moi là où je ne puisse jamais voir ni Dieu ni son ange! Mais délibérons, en cet état déplorable, sur le meilleur moyen de nous cacher à présent l'un à l'autre ce qui semble le plus sujet à la honte et le plus indécent à la vue. Les feuilles larges et satinées de quelque arbre, cousues ensemble et ceintes autour de nos reins, nous peuvent couvrir, afin que cette compagne nouvelle, la honte, ne siège pas là et ne nous accuse pas comme impurs.»

Tel fut le conseil d'Adam; ils entrèrent tous deux dans le bois le plus épais: là ils choisirent bientôt le figuier, non cette espèce renommée pour son fruit, mais celui que connaissent aujourd'hui les Indiens du Malabar et du royaume de Decan; il étend ses bras, et ses branches poussent si amples et si longues que leurs tiges courbées prennent racine; filles qui croissent autour de l'arbre mère; monument d'ombre à la voûte élevée aux promenades pleines d'échos: là souvent le pâtre indien, évitant la chaleur, s'abrite au frais et surveille ses troupeaux paissants, à travers les entaillures pratiquées dans la plus épaisse ramée.

Adam et Ève cueillirent ces feuilles larges comme un bouclier d'amazone: avec l'art qu'ils avaient ils les cousirent pour en ceindre leurs reins; vain tissu! si c'était pour cacher leur crime et la honte redoutée. Oh! combien ils différaient de leur première et glorieuse nudité! Tels, dans ces derniers temps, Colomb trouva les Américains portant une ceinture de plumes, nus du reste, et sauvages parmi les arbres, dans les îles et sur les rivages couverts de bois: ainsi nos premiers parents étaient enveloppés, et comme ils le croyaient, leur honte en partie voilée; mais n'ayant l'esprit ni à Taise ni en repos, ils s'assirent à terre pour pleurer.

Non-seulement des larmes débordèrent de leurs yeux, mais de grandes tempêtes commencèrent à s'élever au-dedans d'eux-mêmes, de violentes passions, la colère, la haine, la méfiance, le soupçon, la discorde; elles ébranlèrent douloureusement l'état intérieur de leur esprit, région calme naguère et pleine de paix maintenant agitée et turbulente, car l'entendement ne gouvernait plus et la volonté n'écoutait plus sa leçon; ils étaient assujettis tous deux à l'appétit sensuel dont l'usurpation, venue d'en bas, réclamait sur la souveraine raison une domination supérieure.

D'un cœur troublé, avec un regard aliéné et une parole altérée, Adam reprit ainsi son discours interrompu:

«Que n'écoutas-tu mes paroles et ne restas-tu avec moi, comme je t'en suppliais, lorsque dans cette malheureuse matinée tu étais possédée de cet étrange désir d'errer qui te venait je ne sais d'où! Nous serions alors restés encore heureux, et non, comme à présent, dépouillés de tout notre bien, honteux, nus, misérables. Que personne ne cherche désormais une inutile raison pour justifier la fidélité due: quand on cherche ardemment une pareille preuve, concluez que l'on commence à faillir.»

Ève aussitôt, émue de ce ton de reproche:

«Quels mots sévères sont échappés de tes lèvres, Adam? imputes-tu à ma faiblesse ou à mon envie d'errer, comme tu l'appelles, ce qui aurait pu arriver aussi mal, toi présent (qui sait?) ou à toi-même peut-être? Eusses-tu été là, ou l'attaque ici, tu n'aurais pu découvrir l'artifice du serpent, parlant comme il parlait. Entre lui et nous aucune cause d'inimitié n'étant connue, pourquoi m'aurait-il voulu du mal et cherché à me faire du tort? Ne devais-je jamais me séparer de ton côté? Autant aurait valu croître là toujours, côte sans vie. Étant ce que je suis, toi, le chef, pourquoi ne m'as-tu pas défendu absolument de m'éloigner, puisque j'allais à un tel péril, comme tu le dis? Trop facile alors, tu ne te fis pas beaucoup contredire; bien plus tu me permis, tu m'approuvas, tu me congédias de bon accord. Si tu eusses été ferme et arrêté dans ton refus, je n'aurais pas transgressé, ni toi avec moi.»

Adam, irrité pour la première fois, lui répliqua:

«Est-ce là ton amour; est-ce là la récompense du mien, Ève ingrate; de mon amour que je t'ai déclaré inaltérable lorsque tu étais perdue, et que je ne l'étais pas; moi qui aurais pu vivre et jouir d'un éternel bonheur, et qui toutefois ai volontairement préféré la mort avec toi? Et maintenant tu me reproches d'être la cause de ta transgression! il te semble que je ne t'ai pas retenue avec assez de sévérité! Que pouvais-je de plus? Je t'avertis, je t'exhortai, je te prédis le danger, l'ennemi aux aguets placé en embuscade. Au-delà de ceci, il ne restait que la force, et la force n'a point lieu contre une volonté libre. Mais la confiance en toi-même t'a emportée, certaine que tu étais ou de ne pas rencontrer de péril, ou d'y trouver matière d'une glorieuse épreuve. Peut-être aussi ai-je erré en admirant si excessivement ce qui semblait en toi si parfait que je croyais que le mal n'oserait attenter sur toi; mais je maudis maintenant cette erreur devenue mon crime, et toi l'accusatrice. Ainsi il en arrivera à celui qui, se fiant trop au mérite de la femme, laissera gouverner la volonté de la femme: contrariée, la femme ne supportera aucune contrainte; laissée à elle-même, si le mal s'ensuit, elle accusera d'abord la faible indulgence de l'homme.»

Ainsi dans une mutuelle accusation, Ève et Adam dépensaient les heures infructueuses; mais ni l'un ni l'autre ne se condamnant soi-même, à leur vaine dispute il semblait n'y avoir de fin.

La transgression de l'homme étant connue, les anges de garde quittent le paradis et retournent au ciel pour justifier leur vigilance; ils sont approuvés, Dieu déclarant que l'entrée de Satan n'a pu être prévenue par eux. Dieu envoie son Fils pour juger les transgresseurs; il descend et prononce conformément la sentence. Alors il en a pitié, les vêt tous deux et remonte vers son Père. Le Péché et la Mort, assis jusqu'alors aux portes de l'enfer, par une merveilleuse sympathie sentant le succès de Satan dans ce nouveau monde, et la faute que l'homme y a commise, se résolvent de ne pas rester longtemps confinés dans l'enfer et de suivre Satan, leur père, dans la demeure de l'homme. Pour faire une route plus commode pour aller et venir de l'enfer à ce monde, ils pavent çà et là un large grand chemin ou un pont au-dessus du chaos en suivant la première trace de Satan. Ensuite, se préparant à gagner la terre, ils le rencontrent fier de son succès, revenant à l'enfer. Leurs mutuelles félicitations. Satan arrive à Pandæmonium. Il raconte avec jactance en pleine assemblée, son succès sur l'homme. Au lieu d'applaudissements il est accueilli par un sifflement général de tout son auditoire, transformé tout à coup, ainsi que lui-même, en serpents, selon sa sentence prononcée dans le paradis. Alors trompés par une apparence de l'arbre défendu qui s'élève devant eux, ils cherchent avidement à atteindre le fruit et mâchent de la poussière et des cendres amères. Progrès du Péché et de la Mort. Dieu prédit la victoire finale de son Fils sur eux et le renouvellement de toutes choses; mais pour le moment il ordonne à ses anges de faire divers changements dans les cieux et les éléments. Adam apercevant de plus en plus sa condition dégradée, se lamente tristement, et rejette la consolation d'Ève. Elle persiste, et l'apaise à la fin. Alors pour empêcher la malédiction de tomber probablement sur leur postérité, elle propose à Adam des moyens violents, qu'il n'approuve pas. Mais concevant une meilleure espérance, il lui rappelle la dernière promesse qui leur fut faite, que sa race se vengera du serpent, et il l'exhorte à chercher avec lui la réconciliation de la Divinité offensée par le repentir et la prière.

La transgression de l'homme étant connue, les anges de garde quittent le paradis et retournent au ciel pour justifier leur vigilance; ils sont approuvés, Dieu déclarant que l'entrée de Satan n'a pu être prévenue par eux. Dieu envoie son Fils pour juger les transgresseurs; il descend et prononce conformément la sentence. Alors il en a pitié, les vêt tous deux et remonte vers son Père. Le Péché et la Mort, assis jusqu'alors aux portes de l'enfer, par une merveilleuse sympathie sentant le succès de Satan dans ce nouveau monde, et la faute que l'homme y a commise, se résolvent de ne pas rester longtemps confinés dans l'enfer et de suivre Satan, leur père, dans la demeure de l'homme. Pour faire une route plus commode pour aller et venir de l'enfer à ce monde, ils pavent çà et là un large grand chemin ou un pont au-dessus du chaos en suivant la première trace de Satan. Ensuite, se préparant à gagner la terre, ils le rencontrent fier de son succès, revenant à l'enfer. Leurs mutuelles félicitations. Satan arrive à Pandæmonium. Il raconte avec jactance en pleine assemblée, son succès sur l'homme. Au lieu d'applaudissements il est accueilli par un sifflement général de tout son auditoire, transformé tout à coup, ainsi que lui-même, en serpents, selon sa sentence prononcée dans le paradis. Alors trompés par une apparence de l'arbre défendu qui s'élève devant eux, ils cherchent avidement à atteindre le fruit et mâchent de la poussière et des cendres amères. Progrès du Péché et de la Mort. Dieu prédit la victoire finale de son Fils sur eux et le renouvellement de toutes choses; mais pour le moment il ordonne à ses anges de faire divers changements dans les cieux et les éléments. Adam apercevant de plus en plus sa condition dégradée, se lamente tristement, et rejette la consolation d'Ève. Elle persiste, et l'apaise à la fin. Alors pour empêcher la malédiction de tomber probablement sur leur postérité, elle propose à Adam des moyens violents, qu'il n'approuve pas. Mais concevant une meilleure espérance, il lui rappelle la dernière promesse qui leur fut faite, que sa race se vengera du serpent, et il l'exhorte à chercher avec lui la réconciliation de la Divinité offensée par le repentir et la prière.

Cependant l'action haineuse et méchante que Satan avait faite dans Éden était connue du ciel; on savait comment dans le serpent il avait séduit Ève, elle son mari, et l'avait engagé à goûter le fruit fatal. Car qui peut échapper à l'œil de Dieu qui voit tout, ou tromper son esprit, qui sait tout? Sage et juste en toutes choses, l'Éternel n'empêcha point Satan de tenter l'esprit de l'homme armé d'une force entière et d'une volonté libre, parfaites pour découvrir et repousser les ruses d'un ennemi ou d'un faux ami. Car Adam et Ève connaissaient et devaient toujours se rappeler l'importante injonction de ne jamais toucher au fruit, qui que ce fût qui les tentât. N'obéissant pas, ils encoururent la peine: que pouvaient-ils attendre de moins? La complication de leur péché méritait leur chute.

Les gardes angéliques du paradis se hâtèrent de monter au ciel, mornes et abattus en songeant à l'homme, car par ceci ils connaissaient son état; ils s'étonnaient beaucoup que le subtil ennemi sans être vu, leur eût dérobé son entrée.

Sitôt que ces fâcheuses nouvelles arrivèrent de la terre à la porte du ciel, tous ceux qui les entendirent furent affligés, une sombre tristesse n'épargna pas dans ce moment les visages divins; cependant mêlée de pitié, elle ne voila pas leur béatitude. Autour des nouveaux arrivés, le peuple éthéré accourut en foule, pour écouter et apprendre comment tout était advenu. Ils se hâtèrent vers le trône suprême, responsables qu'ils étaient, afin d'exposer dans un juste plaidoyer extrême vigilance, aisément approuvée. Quand le Très-Haut, l'éternel Père, du fond de son secret nuage fit sortir ainsi sa voix dans le tonnerre:

«Anges assemblés, et vous puissances revenues d'une commission infructueuse, ne soyez ni découragés, ni troublés de ces nouvelles de la terre que vos soins les plus sincères ne pouvaient prévenir? J'avais prédit dernièrement ce qui arriverait, lorsque pour la première fois le tentateur sorti de l'enfer, traversait l'abîme. Je vous ai annoncé qu'il prévaudrait, prompt dans son mauvais message; que l'homme serait séduit, perdu par la flatterie, et croyant le mensonge contre son Créateur. Aucun de mes décrets concourant n'a nécessité sa chute, ou touché du plus léger mouvement d'impulsion sa volonté libre laissée à sa propre inclination dans un juste équilibre. Mais l'homme est tombé, et maintenant que reste-t-il à faire, sinon à prononcer l'arrêt mortel contre sa transgression, la mort dénoncée pour ce jour même? Il la présume déjà vaine et nulle, parce qu'elle ne lui a pas encore été infligée, comme il le craignait, par quelque coup subit; mais bientôt il trouvera, avant que le jour finisse, que sursis n'est pas acquittement: la justice ne reviendra pas dédaignée comme la bonté.

«Mais qui enverrai-je pour juger les coupables? qui, sinon toi, vice-régent, mon Fils? À toi j'ai transféré tout jugement au ciel, sur la terre et dans l'enfer. On verra facilement que je me propose de donner la miséricorde pour collègue à la justice en t'envoyant, toi l'ami de l'homme, son médiateur, à la fois désigné rançon et rédempteur volontaire, en t'envoyant, toi destiné à devenir homme pour juger l'homme tombé.»

Ainsi parla le Père; il entr'ouvrit brillante la droite de sa gloire, et rayonna sur son Fils sa divinité dévoilée. Le Fils, plein de splendeur, exprima manifestement tout son père, et lui répondit ainsi, divinement doux:

«Éternel Père! à toi d'ordonner, à moi de faire dans le ciel et sur la terre ta volonté suprême, afin que tu puisses toujours mettre ta complaisance en moi, ton Fils bien aimé. Je vais juger sur la terre ceux-ci tes pécheurs; mais tu le sais, quel que soit le jugement, la peine la plus grande doit tomber sur moi, quand le temps sera accompli. Car je m'y suis engagé en ta présence; je ne m'en repens pas, et par cela j'obtiens le droit d'adoucir leur sentence sur moi dérivée: je tempérerai la justice par la miséricorde, de manière qu'elles seront les plus glorifiées, en étant pleinement satisfaites et toi apaisé. Il n'y aura besoin ni de suite ni de cortège, là où personne ne doit assister au jugement, excepté les deux qui seront jugés; le troisième coupable, absent, n'en est que mieux condamné; convaincu par sa fuite et rebelle à toutes les lois: la conviction du serpent n'importe à personne.»

Il dit, et se leva de son siège rayonnant d'une haute gloire collatérale; les Trônes, les Puissances, les Principautés, les Dominations, ses ministres, l'accompagnèrent jusqu'à la porte du ciel, d'où l'on aperçoit Éden et toute la côte en perspective: soudain il est descendu; le temps ne mesure point la promptitude des dieux, bien qu'il soit ailé des plus rapides minutes.

Le soleil dans sa chute occidentale, était alors descendu du midi; les vents légers, à leur heure marquée pour souffler sur la terre, s'éveillaient et introduisaient en elle la tranquille fraîcheur du soir. Dans ce moment, avec une colère plus tranquille, vint l'intercesseur et doux Juge pour sentencier l'homme. La voix de Dieu qui se promenait dans le jardin fut portée par les suaves brises à l'oreille d'Adam et d'Ève, au déclin du jour; ils l'entendirent, et ils se cachèrent parmi les arbres les plus touffus. Mais Dieu s'approchant appelle Adam à haute voix:

«Adam, où es-tu, toi accoutumé à rencontrer avec joie ma venue, dès que tu la voyais de loin? Je ne suis pas satisfait de ton absence ici. T'entretiens-tu, avec la solitude, là où naguère un devoir empressé te faisait paraître sans être cherché? Me présenté-je avec moins d'éclat? Quel changement cause ton absence? Quel hasard t'arrête? Viens.»

Il vint, et Ève à regret avec lui, quoiqu'elle eût été la première à offenser, tous deux interdits et décomposés. L'amour n'était dans leurs regards ni pour Dieu ni pour l'un l'autre; mais on y apercevait le crime, la honte, le trouble, le désespoir, la colère, l'obstination, la haine et la tromperie. Adam, après avoir longtemps balbutié, répond en peu de mots:

«Je t'ai entendu dans le jardin, et j'ai eu peur de ta voix, parce que j'étais nu: c'est pourquoi je me suis caché.»

À quoi le Juge miséricordieux répliqua sans lui faire de reproche:

«Tu as souvent entendu ma voix et tu n'en as pas eu peur, mais elle t'a toujours réjoui: comment est-elle devenue pour toi si terrible? Tu es nu, qui te l'a dit? As-tu mangé du fruit de l'arbre dont je t'ai défendu de manger?»

Adam, assiégé de misères, répondit:

«Ô ciel, dans quelle voie étroite je comparais ce jour devant mon Juge, ou pour me charger moi-même de tout le crime, ou pour accuser mon autre moi-même, la compagne de ma vie! Je devrais cacher sa faute, pendant que sa fidélité me reste, et ne pas l'exposer au blâme par ma plainte: mais une rigoureuse nécessité, une contrainte déplorable, m'obligent à parler, de peur que sur ma tête à la fois le péché et le châtiment, néanmoins insupportables, ne soient dévolus tout entiers. Quand je garderais mon silence, tu découvrirais aisément ce que je cacherais.

«Cette femme que tu fis pour être mon aide, que tu m'as donnée comme ton présent accompli, qui était si bonne, si convenable, si acceptable, si divine, de la main de laquelle je n'aurais pu soupçonner aucun mal, qui dans tout ce qu'elle faisait semblait justifier son action par la manière de la faire; cette femme m'a donné du fruit de l'arbre et j'ai mangé.»

La souveraine Présence répliqua ainsi:

«Était-elle ton Dieu pour lui obéir plutôt qu'à la voix de ton Créateur? Avait-elle été faite pour être ton guide, ton supérieur, même ton égal, pour que tu lui résignasses ta virilité et le rang où Dieu t'avait assis au-dessus d'elle, elle faite de toi et pour toi, dont les perfections surpassaient de si loin les siennes en réelle dignité? À la vérité, elle était ornée et charmante pour attirer ton amour, non ta dépendance. Ses qualités étaient telles qu'elles semblaient bonnes a être gouvernées, peu convenables pour dominer; l'autorité était ton lot, appartenant à ta personne, si tu l'eusses toi-même bien connue.»

Dieu avant ainsi parlé, adressa à Ève ce peu de mots:

«Dis, femme, pourquoi as-tu fait cela?»

La triste Ève, presque abîmée dans la honte, se confessant vite, ne fut devant son Juge ni hardie ni diserte; elle répondit confuse:

«Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé.»

Ce que le Seigneur Dieu ayant entendu, il procéda sans délai au jugement du serpent accusé, bien qu'il fût brute, incapable de rejeter son crime sur celui qui le fit l'instrument du mal et le déprava dans les fins de sa création, justement maudit alors comme vicié dans sa nature. Il n'importait pas à l'homme d'en connaître davantage, puisqu'il ne savait rien de plus; cela n'eût pas diminué sa faute. Cependant Dieu appliqua la sentence à Satan, le premier dans le péché, mais en termes mystérieux qu'il jugea alors les meilleurs, et il laissa tomber ainsi sa malédiction sur le serpent:

«Parce que tu as fait cela tu es maudit entre tous les animaux et toutes les bêtes de la terre. Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras la terre tous les jours de ta vie. Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre sa race et la tienne; elle te brisera la tête, et tu tâcheras de la mordre par le talon.»

Ainsi fut prononcé l'oracle, vérifié quand Jésus, fils de Marie, seconde Ève, vit comme un éclair tomber du ciel Satan prince de l'air. Alors Jésus, sortant du tombeau, dépouilla les principautés et les puissances infernales, et triompha ouvertement en pompe: et dans une ascension glorieuse il emmena à travers les airs la captivité captive, le royaume même longtemps usurpé par Satan. Celui-là brisera enfin Satan sous nos pieds, celui-là même qui prédit à présent cette fatale meurtrissure.

Il se tourna vers la femme pour lui prononcer sa sentence:

«Je t'affligerai de plusieurs maux pendant ta grossesse, tu enfanteras dans la douleur, tu seras sous la puissance de ton mari et il te dominera.»

À Adam, le dernier, il prononce ainsi son arrêt:

«Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé du fruit de l'arbre dont je t'avais défendu de manger en te disant: «Tu n'en mangeras point;» la terre sera maudite à cause de ce que tu as fait. Tu n'en tireras de quoi te nourrir pendant toute ta vie qu'avec beaucoup de travail: elle te produira des épines et des ronces, et tu te nourriras de l'herbe de la terre. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage, jusqu'à ce que tu retournes en la terre d'où tu as été tiré. Car tu es poudre et tu retourneras en poudre.»

Ainsi jugea l'homme celui qui fut envoyé à la fois Juge et Sauveur: il recula bien loin le coup subit de la mort annoncée pour ce jour-là: ensuite ayant compassion de ceux qui se tenaient nus devant lui, exposés à l'air, qui maintenant allait souffrir de grandes altérations, il ne dédaigna pas de commencer à prendre la forme d'un serviteur, comme quand il lava les pieds de ses serviteurs; de même à présent, comme un père de famille, il couvrit leur nudité de peaux de bêtes, ou tuées, ou qui, de même que le serpent, avaient rajeuni leur peau. Il ne réfléchit pas longtemps pour vêtir ses ennemis: non-seulement il couvrit leur nudité extérieure de peaux de bêtes, mais leur nudité intérieure, beaucoup plus ignominieuse; il l'enveloppa de sa robe de justice et la déroba aux regards de son Père. Puis il s'éleva rapidement vers lui; reçu dans son sein bienheureux, il rentra dans la gloire comme autrefois: à son Père apaisé il raconta (quoique le Père sût tout) ce qui s'était passé avec l'homme, entremêlant son récit d'une douce intercession.

Cependant, avant qu'on eût péché et jugé sur la terre, le Péché et la Mort étaient assis en face l'un de l'autre en dedans des portes de l'enfer; ces portes étaient restées béantes, vomissant au loin dans le chaos une flamme impétueuse, depuis que l'ennemi les avait passées, le Péché les ouvrant. Bientôt celui-ci commença de parler à la Mort:

«Ô mon fils, pourquoi sommes-nous assis oisifs à nous regarder l'un l'autre, tandis que Satan, notre grand auteur, prospère dans d'autres mondes et cherche à nous pourvoir d'un séjour plus heureux, nous, sa chère engeance? Le succès l'aura sans doute accompagné: s'il lui était mésavenu, avant cette heure il serait retourné, chassé par la furie de ses persécuteurs, puisque aucun autre lieu ne peut autant que celui-ci convenir à son châtiment ou à leur vengeance.

«Je crois sentir qu'une puissance nouvelle s'élève en moi, qu'il me croît des ailes, qu'une vaste domination m'est donnée au-delà de cet abîme. Je ne sais quoi m'attire, soit sympathie, soit une force conaturelle pleine de puissance, pour unir, à la plus grande distance, dans une secrète amitié, les choses de même espèce par les routes les plus secrètes. Toi, mon ombre inséparable, tu dois me suivre, car aucun pouvoir ne peut séparer la Mort du Péché. Mais dans la crainte que notre père soit arrêté peut-être par la difficulté de repasser ce golfe impassable, impraticable, essayons (travail aventureux, non pourtant disproportionné à ta force et à la mienne), essayons de fonder sur cet océan un chemin depuis l'enfer jusqu'au monde nouveau où Satan maintenant l'emporte; monument d'un grand avantage à toutes légions infernales, qui leur rendra d'ici le trajet facile pour leur communication ou leur transmigration, selon que le sort les conduira. Je ne puis manquer le chemin, tant je suis attiré avec force par cette nouvelle attraction et ce nouvel instinct.»

L'ombre maigre lui répondit aussitôt:

«Va où le destin et la force de l'inclination te conduisent. Je ne traînerai pas derrière, ni ne me tromperai de chemin, toi servant de guide; tant je respire l'odeur de carnage, proie innombrable; tant je goûte la saveur de la mort de toutes les choses qui vivent là! Je ne manquerai pas à l'ouvrage que tu entreprends, mais je te prêterai un mutuel secours.»

En parlant de la sorte, le monstre, avec délices, renifla le parfum du mortel changement arrivé sur la terre: comme quand une bande d'oiseaux carnassiers, malgré la distance de plusieurs lieues, vient volant, avant le jour d'une bataille, au champ où campent les armées, alléchée qu'elle est par la senteur des vivantes carcasses promises à la mort le lendemain, dans un sanglant combat: ainsi éventait les trépas la hideuse figure qui, renversant dans l'air empoisonné sa large narine, flairait de si loin sa curée.

Soudain hors des portes de l'enfer, dans la vaste et vide anarchie du chaos sombre et humide, les deux fantômes s'envolèrent en sens contraire. Avec force (leur force était grande), planant sur les eaux, ce qu'ils rencontrèrent de solide ou de visqueux, ballotté haut et bas comme dans une mer houleuse, ils le chassent ensemble amassé, et de chaque côté l'échouent vers la bouche du Tartare: ainsi deux vents polaires soufflant opposés, sur la mer Cronienne, poussent ensemble des montagnes de glaces qui obstruent le passage présumé au-delà de Petzora à l'orient, vers la côte opulente du Cathai.

La Mort, de sa massue pétrifiante, froide et sèche, frappe comme d'un trident la matière agglomérée, la fixe aussi ferme que Délos, jadis flottante; le reste fut enchaîné immobile par l'inflexibilité de son regard de Gorgone.

Les deux fantômes cimentèrent avec un bitume asphaltique le rivage ramassé, large comme les portes de l'enfer et profond comme ses racines. Le môle immense, courbé en avant, forma une arche élevée sur l'écumant abîme, pont d'une longueur prodigieuse, atteignant à la muraille inébranlable de ce monde, à présent sans défense, confisqué au profit de la Mort: de là un chemin large, doux, commode, uni, descendit à l'enfer. Tel, si les petites choses peuvent être comparées aux grandes, Xerxès, parti de son grand palais memnonien, vint de Suze jusqu'à la mer pour enchaîner la liberté de la Grèce; il se fit, par un pont, un chemin sur l'Hellespont, joignit l'Europe à l'Asie et frappa de verges les flots indignés.

La Mort et le Péché, par un art merveilleux, avaient maintenant poussé leur ouvrage (chaîne de rochers suspendus sur l'abîme tourmenté, en suivant la trace de Satan) jusqu'à la place même où Satan ploya ses ailes, et s'abattit, au sortir du chaos, sur l'aride surface de ce monde sphérique. Ils affermirent le tout avec des clous et des chaînes de diamant: trop ferme ils le firent et trop durable! Alors, dans un petit espace, ils rencontrèrent les confins du ciel empyrée et de ce monde; sur la gauche était l'enfer avec un long gouffre interposé. Trois différents chemins en vue conduisaient à chacune de ces trois demeures. Et maintenant les monstres prirent le chemin de la terre qu'ils avaient aperçue, se dirigeant vers Éden: quand voici Satan, sous la forme d'un ange de lumière, gouvernant sur son zénith entre le Centaure et le Scorpion, pendant que le soleil se levait dans le Bélier. Il s'avançait déguisé; mais ceux-ci, ses chers enfants, reconnurent vite leur père, bien que travesti.

Satan, après avoir séduit Ève, s'était jeté non remarqué dans le bois voisin, et changeant de forme pour observer la suite de l'événement, il vit son action criminelle répétée par Ève, quoique sans méchante intention, auprès de son mari; il vit leur honte chercher des voiles inutiles; mais quand il vit descendre le Fils de Dieu pour les juger, frappé de terreur, il fuit; non qu'il espérât échapper, mais il évitait le présent, craignant, coupable qu'il était, ce que la colère du Fils lui pouvait soudain infliger. Cela passé, il revint de nuit, et écoutant, au lieu où les deux infortunés étaient assis, leur triste discours et leur diverse plainte, il en recueillit son propre arrêt; il comprit que l'exécution de cet arrêt n'était pas immédiate, mais pour un temps à venir: chargé de joie et de nouvelle, il retourna alors à l'enfer. Sur les bords du chaos, près du pied de ce nouveau pont merveilleux, il rencontra inespérément ceux qui venaient pour le rencontrer, ses chers rejetons. L'allégresse fut grande à leur jonction; la vue du pont prodigieux accrut la joie de Satan. Il demeura longtemps en admiration, jusqu'à ce que le Péché, sa fille enchanteresse, rompît ainsi le silence:

«Ô mon père, ce sont là tes magnifiques ouvrages, tes trophées que tu contemples comme n'étant pas les tiens; tu en es l'auteur et le premier architecte. Car je n'eus pas plus tôt deviné dans mon cœur (mon cœur qui par une secrète harmonie bat avec le tien, uni dans une douce intimité); je n'eus pas plus tôt deviné que tu avais prospéré sur la terre, ce que tes regards manifestent à présent, que je me sentis (quoique séparée de toi par des mondes) attirée vers toi avec celui-ci, ton fils; tant une fatale conséquence nous unit tous trois! Ni l'enfer ne put nous retenir plus longtemps dans ses limites, ni ce gouffre obscur et impraticable nous empêcher de suivre ton illustre trace. Tu as achevé notre liberté: confinés jusqu'à présent au-dedans des portes de l'enfer, tu nous as donné la force de bâtir ainsi au loin, et de surcharger de cet énorme pont le sombre abîme.

«Tout le monde est tien désormais; ta vertu a gagné ce que ta main n'a point bâti, ta sagesse a recouvré avec avantage ce que la guerre avait perdu, et vengé pleinement notre défaite dans le ciel. Ici tu régneras monarque, là tu ne régnais pas: qu'il domine encore là ton vainqueur, comme le combat l'a décidé, en se retirant de ce monde nouveau, aliéné par sa propre sentence. Désormais qu'il partage avec toi la monarchie de toutes choses divisées par les frontières de l'Empyrée: à lui la cité de forme carrée, à toi le monde orbiculaire; ou qu'il ose t'éprouver, toi à présent plus dangereux pour son trône.»

Le prince des ténèbres lui répondit avec joie:

«Fille charmante, et toi, mon fils et petit-fils à la fois, vous avez donné aujourd'hui une grande preuve que vous êtes la race de Satan, car je me glorifie de ce nom, antagoniste du Roi tout-puissant du ciel. Bien avez-vous mérité de moi et de tout l'infernal empire, vous qui si près de la porte du ciel avez répondu à mon triomphe par un acte triomphal, à mon glorieux ouvrage par cet ouvrage glorieux, et qui avez fait de l'enfer et de ce monde un seul royaume (notre royaume), un seul continent de communication facile.

«Ainsi pendant qu'à travers les ténèbres je vais descendre aisément par votre chemin chez mes puissances associées, pour leur apprendre ces succès et me réjouir avec elles; vous deux, le long de cette route, parmi ces orbes nombreux (tous à vous), descendez droit au paradis; habitez-y, et régnez dans la félicité. De là, exercez votre domination sur la terre et dans l'air, principalement sur l'homme, déclaré le seigneur de tout: faites-en d'abord votre vassal assuré, et à la fin tuez-le. Je vous envoie mes substituts et je vous crée sur la terre plénipotentiaires d'un pouvoir sans pareil émanant de moi.—Maintenant de votre force unie dépend tout entière ma tenure du nouveau royaume que le Péché a livré à la Mort par mes exploits. Si votre puissance combinée prévaut, les affaires de l'enfer n'ont à craindre aucun détriment: allez, et soyez forts.»

Ainsi disant, il les congédie; avec rapidité, ils prennent leur course à travers les constellations les plus épaisses, en répandant leur poison: les étoiles infectées pâlirent, et les planètes, frappées de la maligne influence qu'elles répandent elles-mêmes, subirent alors une éclipse réelle. Par l'autre chemin, Satan descendit la chaussée jusqu'à la porte de l'enfer. Des deux côtés le chaos divisé et surbâti, s'écria, et d'une houle rebondissante assaillit les barrières qui méprisaient son indignation.

À travers la porte de l'enfer, large, ouverte et non gardée, Satan passe et trouve tout désolé alentour; car ceux qui avaient été commis pour siéger là avaient abandonné leur poste, s'étaient envolés vers le monde supérieur. Tout le reste s'était retiré loin dans l'intérieur, autour des murs de Pandæmonium, ville et siège superbe de Lucifer (ainsi nommé par allusion à cette étoile brillante comparée à Satan). Là veillaient les légions, tandis que les grands siégeaient au conseil, inquiets du hasard qui pouvait retenir leur empereur par eux envoyé: en partant il avait ainsi donné l'ordre, et ils l'observaient.

Comme lorsque le Tartare, loin du Russe son ennemi, par Astracan, à travers les plaines neigeuses, se retire; ou comme quand le sophi de la Bactriane, fuyant devant les cornes du croissant turc, laisse tout dévasté au-delà du royaume d'Aladule, dans sa retraite vers Tauris ou Casbin: ainsi ceux-ci (l'ost, dernièrement banni du ciel) laissèrent désertes plusieurs lieues de ténèbres dans le plus reculé de l'enfer, et se concentrèrent en garde vigilante autour de leur métropole: ils attendaient d'heure en heure le grand aventurier revenant de la recherche des mondes étrangers.

Il passa au milieu de la foule sans être remarqué, sous la figure d'un ange militant plébéien, du dernier ordre; de la porte de la salle Plutonienne il monta invisible sur son trône élevé, lequel, sous la pompe du plus riche tissu déployé, était placé au haut bout de la salle, dans une royale magnificence. Il demeura assis quelque temps, et autour de lui il vit sans être vu: enfin, comme d'un nuage, sa tête radieuse et sa forme d'étoile étincelante apparurent; ou plus brillant encore, il était revêtu d'une gloire de permission ou de fausse splendeur, qui lui avait été laissée depuis sa chute. Tout étonnée à ce soudain éclat, la troupe stygienne y porte ses regards, et reconnaît celui qu'elle désirait; son puissant chef revenu. Bruyante fut l'acclamation; en hâte se précipitèrent les pairs qui délibéraient: levés de leur sombre divan, ils s'approchèrent de Satan dans une égale joie, pour le féliciter. Lui avec la main obtient le silence et l'attention par ces paroles:

«Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, car je vous appelle ainsi, et je vous déclare tels à présent, non-seulement de droit, mais par possession. Après un succès au-delà de toute espérance, je suis revenu pour vous conduire triomphants hors de ce gouffre infernal, abominable, maudit; maison de misère, donjon de notre tyran? Possédez maintenant comme seigneurs un monde spacieux, peu inférieur à notre ciel natal, et que je vous ai acquis avec de grands périls, par mon entreprise ardue.

«Long serait à vous raconter ce que j'ai fait, ce que j'ai souffert, avec quelle peine j'ai voyagé dans la vaste profondeur de l'horrible confusion, sans bornes, sans réalité, sur laquelle le Péché et la Mort viennent de paver une large voie pour faciliter votre glorieuse marche; mais moi, je me suis laborieusement ouvert un passage non frayé, force de monter l'indomptable abîme, de me plonger dans les entrailles de la Nuit sans origine et du farouche Chaos, qui, jaloux de leurs secrets, s'opposèrent violemment à mon étrange voyage par une furieuse clameur protestant devant le destin suprême.

«Je ne vous dirai point comment j'ai trouvé ce monde nouvellement créé que la renommée depuis longtemps avait annoncé dans le ciel; merveilleux édifice d'une perfection achevée, où l'homme, par notre exil, placé dans un paradis, fut fait heureux. J'ai éloigné l'homme, par ruse, de son Créateur; je l'ai séduit et pour accroître votre surprise, avec une pomme! De cela le Créateur offensé (pouvez-vous n'en point rire?) a donné l'homme son bien-aimé, et tout le monde en proie au Péché et à la Mort, et par conséquent à nous qui l'avons gagné sans risque, sans travail ou alarmes, pour le parcourir, l'habiter, et dominer sur l'homme, comme sur tout ce qu'il aurait dominé.

«Il est vrai que Dieu m'a aussi jugé; ou plutôt il ne m'a pas jugé, mais le brute serpent, sous la forme duquel j'ai séduit l'homme. Ce qui m'appartient dans ce jugement est l'inimitié qu'il établira entre moi et le genre humain: je lui mordrai le talon, et sa race, on ne dit pas quand, me meurtrira la tête. Qui n'achèterait un monde au prix d'une meurtrissure, ou pour une peine beaucoup plus grande? Voilà le récit de mon ouvrage. Que vous reste-t-il à faire à vous, dieux? à vous lever et à entrer à présent en pleine béatitude.»

Ayant parlé de la sorte, il s'arrête un moment, attendant leur universelle acclamation et leur haut applaudissement pour remplir son oreille, quand au contraire il entend de tous côtés un sinistre et universel sifflement de langues innombrables, bruit du mépris public. Il s'étonne, mais il n'en eut pas longtemps le loisir, car à présent il s'étonne plus de lui-même. Il sent son visage détiré s'effiler et s'amaigrir; ses bras se collent à ses côtés, ses jambes s'entortillent l'une dans l'autre, jusqu'à ce que, privé de ses pieds, il tombe serpent monstrueux sur son ventre rampant; il résiste, mais en vain; un plus grand pouvoir le domine, puni selon son arrêt, sous la figure dans laquelle il avait péché. Il veut parler, mais avec une langue fourchue à des langues fourchues il rend sifflement pour sifflement: car tous les démons étaient pareillement transformés, tous serpents, comme complices de sa débauche audacieuse. Terrible fut le bruit du sifflement dans la salle remplie d'une épaisse fourmilière de monstres compliqués de têtes et de queues; scorpion, aspic, amphisbène cruelle, céraste armé de cornes, hydre, élope sinistre, et dipsade: non, jamais un tel essaim de reptiles ne couvrit ou la terre arrosée du sang de la Gorgone, ou l'île d'Ophiuse.

Mais, encore le plus grand au milieu de tous, Satan était devenu dragon, surpassant en grosseur l'énorme Python, que le soleil engendra du limon dans la vallée pythienne: il n'en paraissait pas moins encore conserver sa puissance sur le reste. Ils le suivirent tous, quand il sortit pour gagner la campagne ouverte: là ceux qui restaient des bandes rebelles tombées du ciel, étaient stationnés, ou en ordre de bataille, ravis dans l'attente de voir s'avancer en triomphe leur prince glorieux: mais ils virent un tout autre spectacle, une multitude de laids serpents! L'horreur les saisit, et en même temps une horrible sympathie; ce qu'ils voyaient ils le devinrent, subitement transformés: tombent leurs bras, tombent leurs lances et leurs boucliers, tombent eux-mêmes aussi vite: et ils renouvellent l'affreux sifflement, et ils prennent la forme affreuse qu'ils gagnent par contagion, égaux dans la punition comme dans le crime. Ainsi l'applaudissement qu'ils préparaient fut changé en une explosion de sifflements; triomphe de la honte qui de leurs propres bouches rejaillissait sur eux-mêmes.

Près de là était un bois élevé tout à coup au moment même de leur métamorphose, par la volonté de celui qui règne là-haut; pour aggraver leur peine, il était chargé d'un beau fruit, semblable à celui qui croissait dans Éden, amorce d'Ève employée par le tentateur. Sur cet objet étrange les démons fixèrent leurs yeux ardents, s'imaginant qu'au lieu d'un arbre défendu il en était sorti une multitude, afin de les engager plus avant dans la honte ou le malheur. Cependant dévorés d'une soif ardente et d'une faim cruelle, qui ne leur furent envoyées que pour les tromper, ils ne peuvent s'abstenir, ils roulent en monceaux, grimpent aux arbres, attachés là plus épais que les nœuds de serpent qui formaient des boucles sur la tête de Mégère. Ils arrachent avidement le fruitage beau à la vue, semblable à celui qui croît près de ce lac de bitume où Sodome brûla. Le fruit infernal, plus décevant encore, trompe le goût, non le toucher. Les mauvais esprits, espérant follement apaiser leur faim, au lieu de fruit, mâchent d'amères cendres que leur goût offensé rejette avec éclaboussure et bruit. Contraints par la faim et la soif, ils essayent d'y revenir; autant de fois empoisonnés, un abominable dégoût tord leurs mâchoires, remplies de suie et de cendres. Ils tombèrent souvent dans la même illusion, non comme l'homme, dont ils triomphèrent, qui n'y tomba qu'une fois. Ainsi ils étaient tourmentés, épuisés de faim et d'un long et continuel sifflement, jusqu'à ce que par permission ils reprissent leur forme perdue. On dit qu'il fut ordonné que chaque année ils subiraient pendant un certain nombre de jours, cette annuelle humiliation, pour briser leur orgueil et leur joie d'avoir séduit l'homme. Toutefois, ils répandirent dans le monde païen quelque tradition de leur conquête; ils racontèrent, dans des fables, comment le serpent, qu'ils appelèrent Ophion, avec Eurynome, qui peut-être dans des temps éloignés usurpa le nom d'Ève, régna le premier sur le haut Olympe, d'où il fut chassé par Saturne et par Ops, avant même que Jupiter Dictéen fût né.

Cependant, le couple infernal arriva trop tôt dans le paradis: le Péché y avait été d'abord potentiel, ensuite actuel, maintenant il y entrait corporel pour y demeurer continuel habitant. Derrière lui la Mort le suivait de près pas à pas, non encore montée sur son cheval pâle. Le péché lui dit:

«Second rejeton de Satan, Mort, qui dois tout conquérir, que penses-tu de notre empire nouveau, quoique nous l'ayons gagné par un travail difficile? Ne vaut-il pas beaucoup mieux être ici que de veiller encore assis au seuil du noir enfer, sans noms, sans être redoutés, et toi-même à demi morte de faim?»

Le monstre né du Péché lui répondit aussitôt:

«Quant à moi qui languis d'une éternelle faim, enfer, terre ou ciel, tout m'est égal: je suis le mieux là où je trouve le plus de proie; laquelle, quoique abondante ici, semble en tout petite pour bourrer cet estomac, ce vaste corps que ne resserre point la peau.»

La mère incestueuse répliqua:

«Nourris-toi donc d'abord de ces herbes, de ces fruits, de ces fleurs, ensuite de chaque bête, et poisson, et oiseau, bouchées friandes; dévore sans les épargner toutes les choses que la faux du temps moissonne, jusqu'au jour où, après avoir résidé dans l'homme et dans sa race, après avoir infecté ses pensées, ses regards, ses paroles, ses actions, je l'aie assaisonné pour ta dernière et ta plus douce proie.»

Cela dit, les monstres prirent l'un et l'autre des routes différentes, l'un et l'autre afin de détruire et de désimmortaliser les créatures, de les mûrir pour la destruction plus tôt ou plus tard; ce que le Tout-Puissant voyant du haut de son trône sublime au milieu des saints, à ces ordres brillants il fit entendre ainsi sa voix:

«Voyez avec quelle ardeur ces dogues de l'enfer s'avancent pour désoler et ravager ce monde, que j'avais créé si bon et si beau, et que j'aurais encore maintenu tel, si la folie de l'homme n'y eut laissé entrer ces furies dévastatrices qui m'imputent cette folie: ainsi font le prince et ses adhérents, parce que je souffre avec tant de facilité qu'ils prennent et possèdent une demeure aussi céleste, que je semble conniver à la satisfaction de mes insolents ennemis qui rient, comme si transporté d'un accès de colère, je leur avais tout abandonné, j'avais tout livré à l'aventure, à leur désordre; ils ignorent que j'ai appelé et attiré ici eux, mes chiens infernaux, pour lécher la saleté et l'immondice, dont le péché souillant de l'homme a répandu la tache sur ce qui était pur, jusqu'à ce que rassasiés, gorgés, prêts à crever de la desserte sucée et avalée par eux, d'un seul coup de fronde de ton bras vainqueur, ô Fils bien aimé, le Péché, la Mort et le tombeau béant soient enfin précipités à travers le chaos, la bouche de l'enfer étant à jamais fermée, et scellées ses mâchoires voraces. Alors la terre et le ciel renouvelés seront purifiés, pour sanctifier ce qui ne recevra plus de tache. Jusqu'à ce moment la malédiction prononcée contre les deux coupables précédera.»

Il finit, et le céleste auditoire entonna des alleluia semblables au bruit des mers; la multitude chanta:

«Justes sont tes voies, équitables tes décrets sur toutes tes œuvres! Qui pourrait t'affaiblir?»

Ensuite ils chantèrent le Fils, destiné rédempteur de l'humaine race, par qui un nouveau ciel, une nouvelle terre, s'élèveront dans les âges ou descendront du ciel.

Tel fut leur chant.

Cependant le Créateur, appelant par leurs noms ses anges puissants, les chargea de diverses commissions qui convenaient le mieux à l'état présent des choses. Le soleil reçut le premier l'ordre de se mouvoir de sorte, de briller de manière à affecter la terre d'un froid et d'une chaleur à peine supportables, d'appeler du nord l'hiver décrépit et d'amener du midi l'ardeur du solstice d'été. Les anges prescrivirent à la blanche lune ses fonctions, et aux cinq autres planètes leurs mouvements et leurs aspects en sextile, quadrat, trine, et opposite d'une efficacité nuisible; ils leur enseignèrent quand elles devaient se réunir dans une conjonction défavorable, et ils enseignèrent aux étoiles fixes comment verser leur influence maligne; quelles seraient celles d'entre elles qui, se levant ou se couchant avec le soleil, deviendraient orageuses. Aux vents ils assignèrent leurs quartiers, et quand avec fracas ils devaient troubler la mer, l'air et le rivage. Au tonnerre ils apprirent à rouler avec terreur dans les salles ténébreuses de l'air.

Les uns disent que le Tout-Puissant commanda à ses anges d'incliner les pôles de la terre deux fois dix degrés et plus sur l'axe du soleil; avec effort ils poussèrent obliquement ce globe central: les autres prétendent qu'il fut ordonné au soleil de tourner ses rênes dans une largeur également distante de la ligne équinoxiale, entre le Taureau et les sept Sœurs atlantiques, et les Jumeaux de Sparte, en s'élevant au tropique du Cancer; de là en descendant au Capricorne par le Lion, la Vierge et la Balance, afin d'apporter à chaque climat la vicissitude des saisons. Sans cela le printemps perpétuel, avec de vernales fleurs, aurait souri à la terre égal en jours et en nuits, excepté pour les habitants au-delà des cercles polaires: pour ceux-ci le jour eût brillé sans nuit, tandis que le soleil abaissé, en compensation de sa distance, eût tourné à leur vue autour de l'horizon, et ils n'auraient connu ni orient ni occident; ce qui au nord eût écarté la neige de l'Estotiland glacé, et au sud, des terres magellaniques.

À l'heure où le fruit fut goûté, le soleil, comme du banquet de Thyeste, détourna sa route proposée. Autrement, comment le monde habité, quoique sans péché, aurait-il pu éviter plus qu'aujourd'hui le froid cuisant et la chaleur ardente? Ces changements dans les cieux, bien que lents, en produisirent de pareils dans la mer et sur la terre: tempête sidérale, vapeur, et brouillard, et exhalaison brûlante, corrompue et pestilentielle.

Maintenant du septentrion de Norumbeca et des rivages des Samoïèdes, forçant leur prison d'airain, armés de glace, et de neige, et de grêle, et d'orageuses rafales et de tourbillons, Borée et Cœcias, et le bruyant Argeste et Thracias, déchirent les bois et les mers bouleversées; elles le sont encore par les souffles contraires du midi, de Notus et d'Afer noircis des nuées tonnantes de Serraliona. Au travers de ceux-ci, avec non moins de furie, se précipitent les vents du levant et du couchant, Eurus et Zéphire et leurs collatéraux bruyants, Siroc et Libecchio. Ainsi la violence commença dans les choses sans vie: mais la Discorde, première fille du Péché, introduisit la Mort parmi les choses irrationnelles, au moyen de la furieuse antipathie: la bête alors fit la guerre à la bête, l'oiseau à l'oiseau, le poisson au poisson: cessant de paître l'herbe, tous les animaux vivants se dévorèrent les uns les autres, et n'eurent plus de l'homme une crainte mêlée de respect, mais ils le fuirent, ou dans une contenance farouche ils le regardèrent quand il passait.

Telles étaient au dehors les croissantes misères qu'Adam entrevit déjà en partie, bien que caché dans l'ombre la plus ténébreuse et au chagrin abandonné. Mais en dedans de lui il sentit un plus grand mal; ballotté dans une orageuse mer de passions, il cherche à soulager son cœur par ces tristes plaintes:

«Oh! quelle misère après quelle félicité! Est-ce donc la fin de ce monde glorieux et nouveau? et moi, si récemment la gloire de cette gloire, suis-je devenu à présent maudit, de béni que j'étais? Cachez-moi de la face de Dieu, dont la vue était alors le comble du bonheur! Encore si c'était là que devait s'arrêter l'infortune: je l'ai méritée et je supporterais mes propres démérites; mais ceci ne servirait à rien. Tout ce que je mange, ou bois, tout ce que j'engendrerai est une malédiction propagée. Ô parole ouïe jadis avec délices:Croissez et multipliez! aujourd'hui mortelle à entendre! Car que puis-je faire croître et multiplier, si ce n'est des malédictions sur ma tête? Qui, dans les âges à venir, sentant les maux par moi répandus sur lui, ne maudira pas ma tête?—Périsse notre impur ancêtre! ainsi nous te remercions, Adam!—Et ces remerciements seront une exécration!


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