Chapter 21

Je ne sais pas ce qu’avait le directeur de l’usine à gaz ce soir : M. Gilotte est très excité.

BÉDU.

Comme quand on vient de faire un mauvais coup qui a réussi.

GILOTTE.

D’abord, nous n’allons pas nous quitter comme ça, n’est-ce pas, commandant ?

LE COMMANDANT DE GENDARMERIE.

Mon cher Gilotte, je vous emboîte le pas !…

GILOTTE.

Commandant, avance à l’ordre. Ralliement !

LE PRÉSIDENT.

Et l’on dit que l’esprit militaire s’en va !

GILOTTE.

C’était très bien, cette petite fête, mais nous n’allons pas nous coucher comme les poules, à deux heures du matin.

LE CONSERVATEUR DES HYPOTHÈQUES.

Quel viveur, ce Gilotte !

MmeRAMAGE.

Et la cérémonie, demain ; on voit bien que vous n’avez pas à vous faire coiffer, ni toilette à mettre.

GILOTTE.

Vous n’avez qu’à rester comme ça. M. le curé ne s’en plaindra pas, ni nous, belle dame…

RAMAGE.

Permettez, mon cher Gilotte…

GILOTTE.

D’abord, il faut souper ; je comprends que cette brave MmeChampenois avait peut-être hâte de nous mettre à la porte… Mais il n’y a pas de belle fête sans souper. N’est-ce pas, commandant ?

LE COMMANDANT.

Assurément, directeur, le souper : assurément !

GILOTTE.

Commandant ! le bras à MmeGilotte !

MmeGILOTTE.

Mais, mon ami, je ne sais pas si nous pouvons…

GILOTTE.

Bon, bon, la cave n’est pas vide. Et puis, à la guerre comme à la guerre, n’est-ce pas, commandant ?

MmeGILOTTE,bas à son mari.

Tu es fou… tu es ivre… voyons, il reste tout juste un peu de bouilli froid de ce soir.

GILOTTE,prenant à partie Lanvornay.

Ah ! le marié : il vient avec nous le marié… Madame Ramage, enlevez le marié !

RAMAGE.

Messieurs, le marié a besoin d’un peu de repos.

GILOTTE.

Compris ! nous comprenons, n’est-ce pas, commandant ?

LE COMMANDANT.

Je comprends toujours.

GILOTTE.

Seulement, il ne faudrait pas vous figurer, mon cher Lanvornay, que parce que vous êtes en province… Je vous avais prévenu d’ailleurs… On est très gai en province, et vous voyez qu’on ne demande qu’à s’amuser. Quand on est moins nombreux, il y a des chances pour qu’on s’entende mieux ensemble…

LE COMMANDANT.

Et qu’on se trouve entre gens plus intelligents.

GILOTTE.

Voilà la province, une élite. Où trouver un noyau de relations plus agréables, de personnages plus sympathiques…

LE COMMANDANT.

Car vous savez, tout est là : se créer un petit noyau.

GILOTTE.

Il est tout créé, le noyau : notre distingué président, notre excellent directeur des postes, notre vaillant commandant de gendarmerie…

LE COMMANDANT.

Bravo, Gilotte !

GILOTTE.

Notre spirituel conservateur des hypothèques…

LE CONSERVATEUR.

Bravo, Gilotte !

LANVORNAY.

Est-ce qu’il faut que je réponde ?

LE PRÉSIDENT.

Vous parlez bien, Gilotte, mais vous nous éclairez mal ! Voilà un réverbère qui se fiche de vous !

GILOTTE.

Allons ! c’est vous qui vous serez amusé à l’éteindre, mon bec ; comme au quartier latin, pas vrai ? Oui, oui, avant d’être directeur d’usine, j’étais étudiant en pharmacie. Je sais ce qu’il en est. Mais vous ne m’en donnerez pas le démenti : Commandant, la courte échelle ! Messieurs, c’est le président qui va allumer : Oui ! oui ! comme au quartier latin !(Jeu de scène.)La magistrature s’appuie sur l’armée pour faire la lumière : admirable tableau !… Et nous manifestons notre joie autour !

Prélude des mirlitons du cotillon et des bigophones.

TOUS.

Le pas des patineurs, le pas des patineurs !

Dans un coin, Bédu et Ramage.

RAMAGE.

Cette joie bruyante est bien factice !

BÉDU.

En réalité, tout cela, c’est pour donner le change…

RAMAGE.

Ils ne danseraient pas tant s’ils savaient ce que nous savons.

BÉDU.

Ils dansent sur un volcan !

RAMAGE.

Ce réverbère est un volcan !

Les mêmes, LAMBERT, CALFA et GÉRÔME

LAMBERT,sortant du square.

Bon Dieu ! est-ce bête, cette lumière, je dormais si bien ! Attendez là, les galopins !… Pardon, excuse !… Mon commandant, Monsieur le Président… Est-ce que j’ai la berlue ?… est-ce que je suis encore saoûl ?

BÉDU.

Un agent, à cette heure-ci, vous trouvez cela naturel ?

CALFA,sortant de la maison avec Gérôme.

Je vous demande pardon, Messieurs ; si cet agent avait pu prévoir ; ne perdons pas une minute ! Venez, Lambert, j’ai besoin de vous…

RAMAGE.

Ainsi, ça ne vous dit rien, toute cette police ?

LANVORNAY,désignant Calfa à Gérôme, qui se trouve près de lui.

Qui est ce monsieur ? Je ne l’ai pas vu à la soirée.

GÉRÔME.

Le nouveau commissaire spécial : oh ! vous avez de la chance, c’est un garçon remarquablement intelligent. Tout ira bien !

LANVORNAY.

Mais, j’espère bien que je n’aurai pas besoin de lui !

GÉRÔME.

Sans doute, sans doute ; mais, au dernier moment, on ne sait pas ce qui peut arriver. Enfin, soyez tranquille, nous venons de nous concerter, toutes les précautions seront prises.

BÉDU,à Calfa.

Alors, il se passera sûrement quelque chose demain ?

CALFA.

S’il ne se passe rien, ce ne sera pas ma faute. Mais vous pouvez compter sur moi !

BÉDU.

Vous me le promettez ?(A part.)Alors, je peux me donner encore une heure de congé et filer chez Mathilde, maintenant que me voilà débarrassé de Ramage ; MmeBédu n’y fera pas attention, j’en aurai tant à lui raconter.(Aux Ramage.)Bonsoir, mes chers amis.

RAMAGE,courant après lui.

Bédu ? Bédu ?

GILOTTE.

Alors, tout le monde s’en va ? C’est la police qui vous fait fuir ?

BÉDU.

Il en a de bonnes.

RAMAGE.

C’est plus raisonnable ! Pensez que demain, pour la cérémonie, nous avons besoin d’être tous là, frais et valides. Vous le savez mieux que personne.

GILOTTE.

Oui, oui, tout le monde sur le pont ! Eh bien, nous, nous allons souper avec le commandant, n’est-ce pas, commandant ?

LE COMMANDANT.

Je vous emboîte le pas, mon cher Gilotte.

GILOTTE.

Vous ne venez décidément pas, Lanvornay ? Vous préférez enterrer votre vie de garçon tout seul ?

RAMAGE.

Il a des allusions d’un cynisme !

GILOTTE.

Allons, bonsoir, à demain !

RAMAGE,à Bédu.

Vous ne nous accompagnez pas un petit bout de chemin ?

BÉDU.

Oh ! maintenant, il est trop tard, je rentre, je rentre !

Restent seuls en scène Gérôme et Lanvornay.

GÉRÔME, LANVORNAY

GÉRÔME.

Vous rentrez seul à l’hôtel ?

LANVORNAY.

Mais certainement…

GÉRÔME.

Il serait peut-être plus prudent que je vous accompagne ?

LANVORNAY.

En voilà une idée ! les rues sont sûres, j’imagine ?

GÉRÔME.

Sans doute : d’ailleurs, ce sera comme vous voudrez.

LANVORNAY.

Je pense bien.

GÉRÔME.

Mais je croyais… Dans votre situation particulière… on éprouve quelquefois le besoin de se confier à quelqu’un de sûr, de discret et de renseigné…

LANVORNAY.

Merci, monsieur Gérôme, je n’ai besoin de rien !…

GÉRÔME.

Très bien, Monsieur Lanvornay, à votre aise. Bonne chance !

Il sort.

LANVORNAYseul.

Ils sont un peu bruyants, ou familiers ; mais ce sont de si braves gens. Seulement, moi qui avais promis à ma petite Germaine d’aller devant la fenêtre de sa chambre, de l’autre côté de la maison, et d’écrire :je t’aimedans les airs, comme ça, en lettres de feu, avec le bout de mon cigare…(Geste.)Évidemment ça n’est pas indispensable à notre mariage, et pourtant on ne se marie que pour ces petites choses-là…(En s’éloignant.)Comme tout est paisible ici, comme tout respire un bonheur calme…

Bruit d’une bataille de chats ; un silence ; un chat traverse la scène ; réapparaissent ensemble Bédu et Ramage.

BÉDU, RAMAGE

RAMAGE.

Oui, ma femme a été tellement impressionnée par ce que je lui ai raconté, qu’elle a voulu que j’aille tout de suite voir, si, en rentrant à l’hôtel, il n’était pas arrivé d’accident au marié…(Entre ses dents.)Et puis zut ! zut !

BÉDU.

C’est comme moi, je n’ai pas voulu me coucher avant d’être sûr…(Entre ses dents.)Nom de Dieu de nom de Dieu !

RAMAGE.

C’est curieux tout de même que nous nous rencontrions toujours au même endroit.

BÉDU.

Oui, c’est une vraie chance !

RIDEAU


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