Chapter 25

Un Corse est toujours cousin d’un autre Corse ; surtout quand l’un des deux devient ministre !

GUIBAL.

Alors le patron va avoir de l’avancement ? On va le nommer à Paris.

JEUNHOMME.

Il a fait tout ce qu’il faut pour ça.

MmeBÉDU,agitant le journal.

Bédu ?

BÉDU.

Quoi ?

MmeBÉDU.

Là !

BÉDU.

Quoi ?

MmeBÉDU.

En dernière heure : le précédent mouvement administratif…

BÉDU,lisant.

« Le précédent mouvement administratif, qui n’avait pas encore paru à l’Officiel, est retenu par le nouveau ministre de l’Intérieur qui compte y apporter d’importants changements. »

MmeBÉDU.

C’est bien cela ! Alors, ce préfet que nous espérions ne viendra jamais, n’est pas notre préfet… Alors cette préfète n’est même pas notre préfète… Alors c’est pour cela que tu me fais attendre depuis une demi-heure sous la pluie…

BÉDU.

Mais…

MmeBÉDU.

D’ailleurs, je m’en doutais… il n’y avait qu’à voir cette pseudo-préfète… Mais il suffit qu’une femme ait des allures d’aventurière, cela plaît à vos instincts vicieux, et, pour ces créatures-là, vous vous feriez couper en quatre, vous et votre femme avec. Quand je songe… oh ! oui, pierrot !… saltimbanque !… imbécile !…

Et elle le gifle, sur la dernière note du trait que la petite flûte étudie depuis un moment.

LAMBERT.

Je crois que ces instruments ont énervé cette dame…

JEUNHOMME.

Eux s’en fichent, parbleu, des préfets, des ministres, du gouvernement !… maintenant qu’ils ont un kiosque couvert !…

GUIBAL.

Je vous conseillerais de rentrer…

Tous rentrent sous le kiosque.

LANVORNAY,seul

Ma petite Germaine m’a fait promettre qu’avant de partir tantôt pour notre voyage de noces, je viendrais à la musique gifler ce commissaire imbécile, qui voulait absolument que j’aie une maîtresse et risquait de compromettre notre bonheur… Idée gracieuse, mais absurde. Avec les complications inévitables, nous manquerions fatalement le train. Et puis, maintenant que nous sommes définitivement mariés, ces promesses-là perdent beaucoup de leur importance.

LANVORNAY, GÉRÔME, CALFA

CALFA,arrivant avec Gérôme.

Comment ? personne ? Ah ! çà, Gérôme, qui trompe-t-on ici ? Nous avions tout organisé pour la venue de la préfète : nous apprenons qu’elle s’en va. Après cela, vous me faites monter l’eau à la bouche avec vos histoires : le préfet, d’abord, puis c’est M. Bédu : et en définitive, rien, rien !… Tiens ! Monsieur Lanvornay, je ne suis pas fâché de vous rencontrer !

LANVORNAYesquisse un geste et regardant sa montre:

Non, décidément, je n’aurais pas le temps…

CALFA.

En somme, c’est vous qui êtes cause de tout : si vous ne vous étiez pas marié, si vous n’aviez pas eu de maîtresse, je ne me serais pas donné de mal pour arriver à quoi ?… à être ridicule ! Mais j’en ai assez ; et qu’est-ce que vous veniez encore faire ici ? Vous veniez me voir gifler ! J’en ai assez ! Je ne souffrirai pas que vous vous fichiez de moi par-dessus le marché ! Je suis Corse, à la fin !…

Mais brusquement et sur la même dernière note du même trait de la petite flûte (mais maintenant les musiciens, debout, viennent de commencer l’introduction duPas des Patineurs), Lanvornay gifle Calfa.

GÉRÔME.

C’est un malentendu, ce n’est qu’un malentendu.

JEUNHOMME.

Mais allez donc donner des explications délicates, avec une fanfare à côté de soi !…

Pantomime. Pendant que la musique joue lePas des Patineurs, les Bédu, Jeunhomme, les agents, Gérôme, s’interposent entre Calfa et Lanvornay. On montre le journal à Calfa qui, ravi, ne pense plus à sa gifle, puisque son cousin Sampiero, ministre, va lui donner de l’avancement. — Vive Sampiero ! crient les agents.

CANETTE,arrêtant brusquement les musiciens.

Comment voulez-vous faire de la bonne musique, avec des gens qui se chamaillent autour de vous !

Mais peu à peu arrivent tous les invités du premier acte, Gilotte, le commandant, le président, le conservateur des hypothèques, et aussi le petit pâtissier. Tous ont des parapluies, car il pleut toujours.

GÉRÔME, CALFA, LANVORNAY,les Musiciens, les BÉDU, les RAMAGE, JEUNHOMME, les Agents GILOTTE, le Commandant, le Président, Conservateur des hypothèques, le Petit Patissier

LE COMMANDANT.

Eh bien ! et cette gifle ?

GILOTTE.

On nous a dit qu’il devait y avoir une gifle ?

RAMAGE.

Eh bien ! est-ce qu’il y a eu une gifle ?

LANVORNAY.

Oui !… Oui !…

BÉDU.

C’est-à-dire non !

JEUNHOMME.

C’est-à-dire que cela s’est produit dans différents sens…

RAMAGE.

Qu’est-ce que j’apprends ? M. Calfa nous quitte ?

CALFA.

Vous savez, Messieurs, que, si vous avez besoin de quoi que ce soit au ministère, un mot à mon cousin Sampiero…

LE COMMANDANT.

A notre cousin Sampiero… moi aussi, je suis Corse !

LAMBERT.

Et vous êtes content que M. Sampiero va vous nommer à Paris ?

GUIBAL.

Oui, Paris !

TOUS.

Ah ! Paris !

GILOTTE.

A Paris, il y a des demi-mondaines…

LE COMMANDANT.

A Paris, on peut jouer à la manille dans les cafés jusqu’à trois heures du matin !

RAMAGE.

Les femmes ne s’habillent bien qu’à Paris !

MmeBÉDU.

Les fonctionnaires n’ont d’avancement qu’à Paris !

BÉDU.

A Paris, on se rencontre moins !

LE PETIT PATISSIER.

A Paris, il y a des rassemblements !

JEUNHOMME.

A Paris, il y a des asiles de nuit !

LAMBERT.

A Paris, il y a les rafles !

CALFA.

Tandis qu’en province, voyez-vous, on a beau faire, il ne se passe jamais rien !

RIDEAU


Back to IndexNext