Chapter 31

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Dela Localité:

L’ÉCŒUREMENT

Nous recevons la lettre suivante :

Monsieur le Rédacteur,

Une surexcitation facile à comprendre agite en ce moment notre population de Chaumettes ; voici les faits : l’instituteur Moulineau, qui vient de perdre une petite fille de deux ans et demi, a annoncé publiquement qu’il voulait un enterrement civil. Assurément toutes les opinions sont libres, même les moins respectables ; mais il y a cependant des limites où le scandale ne devrait pas être permis. On frémit en effet en pensant que c’est à de semblables hommes, aveuglés par l’esprit de parti, caudataires et prisonniers de la franc-maçonnerie, ce sont eux à qui nous devons confier le soin de former le cœur et l’âme de nos enfants. On frémit en songeant aux générations qu’un semblable enseignement nous prépare, et l’on ne peut s’empêcher de relever dans les annales de la criminalité, depuis que Dieu est banni de l’école, la précocité de jour en jour plus effroyable dont font preuve les plus récentes recrues de l’armée du vice. Mais, en ce moment, ce que nous voulons simplement constater, c’est que l’instituteur Moulineau est la créature de Martin-Martin, et que l’enterrement civil de la petite Moulineau prend une signification toute particulière, au lendemain du jour où, dans la discussion du budget des cultes, Martin-Martin s’est affirmé avec l’attitude violente dont leJournal Officielnous apportait hier les lamentables échos. A coup sûr, nous serions les premiers à déplorer qu’un enterrement, quel qu’il soit, pût servir de prétexte à des manifestations toujours regrettables ; mais j’ai cru devoir vous signaler ce qui se passait, pour que les responsabilités, le cas échéant, soient bien établies, et que les honnêtes gens de tous les partis voient et sachent de quel côté est venue la provocation.

Un père de Famille.

DuPetit Tambour:

TOUCHANTE MANIFESTATION

On nous écrit de Chaumettes :

Monsieur le Rédacteur,

L’enterrement de MlleMoulineau, la charmante enfant de notre pauvre ami, le distingué instituteur de Chaumettes, a eu lieu ce matin au milieu d’un concours considérable, d’une foule respectueuse et recueillie venue pour témoigner de sa sympathie à la douleur de M. Moulineau, et aussi à la fermeté et à la dignité de sa conduite dans cette douloureuse circonstance. Disons tout de suite que, contrairement aux bruits qui avaient été répandus, nulle note discordante n’est venue troubler cette manifestation à la fois imposante et touchante, et qu’en dépit des provocations souterraines de certaines personnalités dont il serait aisé de soulever le masque, les sectaires les plus intransigeants ont eu la sagesse ou la pudeur de ne pas bouger.

Au cimetière, un éloquent discours a été prononcé par M. Bedos, conseiller municipal à Marseille, et ami personnel de M. Moulineau. Nous regrettons de ne pouvoir reproduire cette superbe improvisation, où, dans un langage élevé et vibrant d’émotion, M. Bedos a montré la marche ascendante de l’esprit humain,se dégageant progressivement de toute mainmise, de toute superstition mesquine et avilissante, pour affirmer un Idéal supérieur que réalisera l’Individu parfait et tel que l’aura conçu et formé la Société égalitaire.

L’assistance s’est retirée profondément impressionnée.

Un habitant.

MINISTÈRE DE L’INTÉRIEURCOMMISSARIAT SPÉCIAL DES CHEMINS DE FERNo…

Le Commissaire spécial de La Marche,à Monsieur le Préfet du Plateau-Central.

Conformément aux instructions que vous m’aviez données, je me suis rendu hier à Chaumettes, où certaines manifestations paraissaient à craindre, à l’occasion des obsèques de la petite Moulineau, fille de l’instituteur. J’ai l’honneur de porter à votre connaissance qu’il ne s’est produit aucun incident de nature à motiver mon intervention. Dans le cortège, assez peu nombreux, j’ai relevé la présence de tous les fonctionnaires de Chaumettes, à l’exception du receveur d’enregistrement et du conducteur des ponts et chaussées. Sur la place de l’église, où le convoi est forcé de passer, un groupe formé de MM. Coulon, l’ancien adjoint au maire, Tardieu, notaire, et Boulet, maréchal-ferrant, ont affecté de ne pas se découvrir devant le cercueil ; je dois dire que cette attitude est généralement blâmée.

Au cimetière, un conseiller municipal de Marseille, M. Bedos, camarade d’enfance de M. Moulineau, et qui était de passage pour son commerce, a prononcé un discours, où je ne vois rien de particulier à signaler ; j’ajouterai que cette allocution, bien qu’elle ne m’ait point paru dépourvue de qualités littéraires et même oratoires, n’a pas semblé produire un grand effet. Un incident plutôt comique a marqué la fin de la cérémonie ; quand M. Bedos a eu terminé de parler, un vieillard s’est approché, qui paraissait extrêmement ému, mais légèrement pris de boisson ; il avait l’air de vouloir, à son tour, prononcer quelques mots ; mais tout à coup, il s’est borné à jeter violemment dans la fosse ouverte son chapeau qu’il tenait à la main en s’écriant : — N… de D…! — puis s’est retiré en sanglotant. Ce vieillard serait un nommé Gourd, receveur buraliste, père de Mme Moulineau et qui adorait sa petite-fille et filleule, la petite Moulineau. En résumé, les cléricaux en ont été pour leurs menaces, qui n’ont atteint personne, et j’estime même qu’il sera inutile de déplacer l’instituteur Moulineau, ainsi que vous en aviez bien voulu examiner l’éventualité, avant les vacances de Pâques.

Le Commissaire spécial,Laflize.

PRÉFECTURE DU PLATEAU-CENTRALCABINET DU PRÉFET

Le Préfet du Plateau-Centralà Monsieur le Ministre de l’Intérieur.

Sous ce pli, j’ai l’honneur de vous adresser, conformément à vos instructions, mes propositions concernant la promotion du 1erjanvier dans l’ordre de la Légion d’honneur. J’ai réduit à quatre, selon les termes de votre circulaire de décembre, le nombre des candidats proposés : ce sont MM. Bedu-Martin, Collombier, Lajambe et Jolivet. Chacun de ces candidats me paraît, à des titres divers, digne de la haute distinction que j’ai l’honneur de solliciter pour eux ; mais je crois devoir présenter en première ligne M. Bedu-Martin, doyen des maires de mon département, que son grand âge et les services rendus depuis près de cinquante ans à la cause démocratique me semblent désigner plus qu’aucun autre aux faveurs gouvernementales ; j’ajouterai que M. Bedu-Martin est le beau-père de M. Martin-Martin, député, et que sa décoration ne pourrait que produire l’impression la plus favorable auprès des électeurs de M. Martin-Martin.

1oNotice concernant M. Bedu-Martin

M. Bedu-Martin a déjà fait l’objet de nombreuses propositions ; la première remonte à 1885 ; depuis cette époque, tous les préfets qui se sont succédé, à la tête du Plateau-Central se sont fait un devoir et un honneur de signaler la vie, toute de probité et de dévouement à la cause républicaine, de M. Bedu-Martin, et de demander pour lui une récompense à laquelle applaudiraient tous les républicains et tous les honnêtes gens. Le préfet du Plateau-Central, en renouvelant la proposition de ses prédécesseurs en faveur de M. Bedu-Martin, tient à signaler en outre la parenté du postulant avec M. Martin-Martin, le nouveau député, son gendre, en insistant sur ce fait que, si M. Martin-Martin a été assez heureux pour grouper autour de son nom toutes les énergies républicaines et ramener à la République une circonscription qui jusqu’alors avait toujours voté pour les bonapartistes, une grande part en revient à la notoriété et aux sympathies qui avaient toujours entouré le nom de son beau-père, M. Bedu-Martin.

2oNotice concernant M. Collombier

M. le DrCollombier dirige depuis quinze ans l’asile d’aliénés de La Gélinotte, près La Marche. Praticien habile et administrateur consommé, le DrCollombier a su, dans l’accomplissement de ses fonctions délicates, se concilier l’estime et la sympathie de tous. M. le DrCollombier est un enfant du département, où il ne serait pas impossible qu’il fût appelé quelque jour à jouer un rôle politique ; il est très apprécié, pour son tact et sa grande droiture, des diverses municipalités qui se trouvent en relations avec lui ; sincèrement attaché aux institutions républicaines, les républicains du Plateau-Central accueilleraient avec satisfaction la distinction que je sollicite en faveur de ce postulant.

3oNotice concernant M. Lajambe

M. Lajambe est un des plus riches propriétaires terriens du Plateau-Central ; fondateur et président d’une société coopérative,l’Abeille Marchaise, on le trouve toujours disposé à apporter le concours de sa grande fortune et de son activité organisatrice à toutes les œuvres de bienfaisance et de mutualité. Par sonAbeille Marchaisequi compte d’importantes ramifications dans les milieux tant agricoles qu’industriels, et aussi parce qu’il se trouve avoir un pied dans la plupart des associations et sociétés du département, M. Lajambe est une force avec laquelle il est bon de compter ; le jour en effet où il plairait à M. Lajambe de faire de la politique, et plusieurs personnalités le poussent vivement dans ce sens, nul doute qu’il n’acquière rapidement une situation prépondérante ; M. Lajambe a toujours été gouvernemental, mais, pour le soustraire à certaines influences qui le travaillent en ce moment, j’estime qu’une distinction honorifique viendrait à son heure, justifiée par les nombreuses fonctions gratuites qu’il a toujours acceptées volontiers, et de nature à être accueillie favorablement par les populations du Plateau-Central, sans distinction de partis.

4oNotice concernant M. Jolivet

M. Jolivet, agent voyer en chef du Plateau-Central, est un fonctionnaire intelligent et zélé, et au dévouement duquel mes prédécesseurs, comme moi-même, se sont toujours plu à rendre hommage. Sous son habile direction, le réseau vicinal a été considérablement développé durant ces dix dernières années, et les études d’importants travaux d’art, celles notamment du pont de Trembles, ont été poussées activement. M. Jolivet est un républicain de la veille, qui s’applique à maintenir son nombreux personnel dans une voie fermement républicaine. Très estimé des différentes personnalités politiques du Plateau-Central, avec lesquelles il se trouve en constantes relations d’affaires, et dont il a su se concilier les sympathies par son caractère loyal et obligeant, la décoration de M. Jolivet, digne couronnement d’une carrière honorablement remplie, serait accueillie avec faveur dans tout le département.

Le Préfet du Plateau-Central,Jambey du Carnage.

Monsieur Martin-Martin, député, Paris.

Mon cher Monsieur Martin-Martin,

Deux mots seulement : Vous savez sans doute ce dont il s’agit, ou vous le devinez ; je viens vous rappeler ce que vous m’aviez dit lors de mon dernier voyage à Paris : — Nous allons faire rougir cette boutonnière-là ! — Y a-t-il du nouveau ? Vous êtes témoin que je n’y songeais pas, mais vous y avez mis une insistance si affectueuse : — J’en fais mon affaire ! m’avez-vous répété. Et puis, n’est-ce pas ? pas besoin de poser à la petite bouche devant vous : il est certain que, maintenant que je me suis un peu fait à cette idée que je pouvais être décoré, cela me serait une grosse déception de ne pas l’être, non seulement pour moi, mais pour mon fils, pour ma fille aussi quand je la marierai ; or, je sens bien que si ce n’est pas maintenant, où j’ai cette chance de pouvoir compter sur votre haute influence, si ce n’est pas maintenant ce ne sera peut-être jamais. C’est pourquoi je viens vous prier, mon cher député, d’agir vigoureusement au ministère, d’autant qu’à ce que je crois comprendre, ma décoration arriverait dans un bon moment pour vous et pour le parti, car on sait que je vous suis tout dévoué, et cela serait de nature à porter un grand coup, et à vous rallier bon nombre de suffrages, de voir que vous m’avez fait décorer.

Excusez le décousu de cette lettre, mon cher député, et croyez-moi votre inaliénable.

Gélabert,Professeur d’agriculture.

Peut-être ne sera-t-il pas mauvais de rappeler au Ministre qu’en 1870 j’ai fait partie des mobilisés du Plateau-Central comme capitaine, et qu’à la revision des grades, après la guerre, on m’avait offert de me conserver dans l’armée régulière comme sous-lieutenant, ce qui fait que, si j’avais accepté, je serais probablement commandant à l’heure actuelle, et sûrement décoré.

DuPetit Tambour:

UN NOUVEAU LÉGIONNAIRE

Nous croyons savoir que la prochaine promotion de la Légion d’honneur comprendra le nom de M. Aristide Gélabert, notre sympathique compatriote, le distingué professeur d’agriculture du département. Tout le monde auPetit Tambourapplaudira à une décoration qui récompensera si justement l’homme de bien, le fonctionnaire irréprochable, le républicain convaincu, et aussi, ne l’oublions pas, le vaillant officier de l’Année terrible. De semblables distinctions honorent à la fois le citoyen qui les reçoit et le Gouvernement qui les donne, et nous nous plaisons à deviner ici la main discrète et délicate, l’intervention puissante et toujours efficace de notre éminent député M. Martin-Martin, qui mieux qu’aucun autre était à même de rendre et de faire rendre justice à la valeur de M. Gélabert, à son dévouement politique, et à l’inébranlable fermeté de ses sentiments républicains.

Monsieur Martin-Martin, député, Paris.

Mon cher Ami,

Tu connais mon opinion sur les décorations, Légion d’honneur, ou autres balivernes ; du moins faut-il que cet attrape-nigauds nous serve à prendre des imbéciles de quelque utilité, de quelque importance ; or ce qui est pour toi, en ce moment, de première importance, ce sont les élections sénatoriales, et il ne faut pas te dissimuler que cela ne va pas tout seul ; à tort ou à raison, vous vous êtes entêtés sur la candidature de ce pauvre Moulin dont le titre le plus clair à faire un sénateur est d’être à demi gâteux, par avance. Il faut pourtant que nous le fassions réussir, et il réussira ; seulement il convient d’y mettre le prix. Pour cela, il faut que nous ayons Lajambe avec nous, et un bout de ruban rouge nous attache Lajambe ; je sais parfaitement tout ce que tu peux dire sur le compte de cette vieille fripouille, qui fait de la bienfaisance à 60 p. 100, et qui ne préside les sociétés ouvrières que pour embrasser des petites ouvrières de moins de quinze ans. Mais, n’est-ce pas ? à la guerre comme à la guerre ; Lajambe, d’abord, c’est de l’argent ; et puis, si nous ne l’avons pas avec nous, nous l’aurons contre nous, tous les amis de Caille le travaillent actuellement pour qu’il se porte concurremment avec leur patron dont il ferait le jeu au second tour. Je crois que le préfet a indiqué cela timidement dans son rapport ; mais ces rapports-là ne signifient rien ; ce qu’il faut, c’est faire une démarche collective au ministère et enlever la chose, d’assaut ; voilà huit ans qu’il n’y a pas eu de décorations dans le Plateau-Central, le ministère doit t’accorder cela comme don de joyeux avènement, et à part Lajambe, je ne vois pas trop qui décorer ? Je ne parle pas de ce pauvre Gélabert, dont l’article duPetit Tambour(car cet article émanait très visiblement de lui) a provoqué un long éclat de rire. Ce brave Jolivet est un excellent agent voyer, mais, que diable ! il n’y a pas péril en la demeure : c’est déjà très bien qu’il soit proposé ; la politique d’abord, les fonctionnaires ensuite, plus on attendra, plus il aura fait de ponts, et mieux il méritera son ruban ; j’ai aussi entendu prononcer le nom du DrCollombier. — Collombier est déjà presque fou ; si on le décore, il le deviendra tout à fait. Reste ton beau-père ; mais tu connais l’aimable caractère de ce vieillard ; le père Bedu a formellement déclaré qu’il refuserait la croix si on la lui donnait maintenant, qu’il ne voulait à aucun prix avoir l’air de te devoir quelque chose, qu’il avait déjà attendu seize ans, et qu’il pouvait donc bien attendre deux ans encore que tu ne sois plus député. La situation est ainsi bien nettement posée et délimitée ; à toi d’agir.

Mes hommages à tes dames, et bien à toi.

Carbonel.

Dela Localité:

… L’homme s’agite, le ruban le mène ! Nous écoutons impassibles s’élever, des marécages d’une politique de boue, les coassements de toutes les grenouilles panamistes gonflées vers le chiffon écarlate. Et nous songeons que c’est pour la jeter en pâture aux appétits des laquais électoraux qu’un gouvernement de lâches et de cosmopolites arrache la croix d’honneur à cette même poitrine que notre grand et cher Déroulède offrait jadis, bouclier de la Patrie, aux balles et aux lances des uhlans prussiens !…

Juvénal.

M. Bédu-Martin, à La Marche.

Mon cher Grand-Papa,

C’est la première fois, depuis sa naissance, que votre petite-fille Vovonne n’est pas auprès de vous, le jour de l’an, pour vous embrasser bien fort et vous souhaiter la bonne année. Savez-vous que j’en ai un gros chagrin, malgré ma joie d’être à Paris ; ah ! grand-papa, pourquoi n’être pas ici avec vos enfants qui seraient si heureux tous de vous avoir ! Mère ne cesse de me le répéter chaque jour : — Si bon papa était ici, Vovonne, nous serions vraiment trop contents !… — Et elle a bien raison, je trouve, moi : car, allez cher grand-père, à présent que je connais bien Paris, je vous en ferais voir de belles choses, et faire de longues promenades, nous en ferions chaque après-midi, tous les deux, et ce que nous serions contents, allez, je vous le garantis, vous ne penseriez plus à vos méchantes douleurs rhumatismales. Enfin, cher bon papa, si vous nous aviez accompagnés à Paris, comme on vous en avait tant prié, eh bien ! au lieu de vous écrire comme je fais, je serais venue moi-même demain matin dans votre chambre, vous crier comme toujours : — Bonne et heureuse année, cher grand-père ! — J’ai aussi le cœur gros en songeant que ce n’est qu’au printemps que je vous embrasserai, les occupations de père ne nous permettront pas de nous éloigner de Paris avant mai, et vous-même je vois bien que vous ne viendrez pas cet hiver, alors… — Mais, ne nous attristons pas, n’est-ce pas, cher bon-papa !

Savez-vous que je deviens tout à fait Parisienne, et mère aussi ; nous sortons beaucoup, beaucoup, nous allons quelquefois au théâtre, et fort souvent en visite ; j’ai été vendeuse à une grande vente de charité, j’aidais ces dames Tirebois qui avaient un buffet ; nous avons eu un monde énorme ; beaucoup de jeunes gens : ils aiment beaucoup les gâteaux, je vous assure, bon-papa ! A lui seul, le cousin de Germaine Tirebois a avalé pour quinze francs de beurres-mokas, j’en avais mal au cœur pour lui ! Je me suis, naturellement, énormément amusée, Germaine est si gaie, si boute-en-train, et sa mère réellement très aimable. Ce sont là de très bonnes amies que nous avons, et nous nous voyons fréquemment. Mère a pris un jour de réception ; nous commençons à avoir pas mal de relations, et comme nous rendons beaucoup de visites, les mercredis de maman sont très courus. J’ai des amies très gentilles ici, mais je n’ai de réelle affection que pour Germaine. C’est elle d’abord que je connais le plus, et depuis très longtemps, et ensuite nous avons deux natures qui sympathisent parfaitement. Son père et sa mère sont aussi, il faut l’avouer, des gens réellement aimables, et fort liés avec mes parents, de cette façon l’amitié que j’ai pour Germaine ne fera qu’aller en augmentant. Elle ne vous a vu qu’une fois à La Marche, il y a quatre ans, pour la fête du 15 août, vous rappelez-vous, cher bon-papa ? eh bien ! elle a gardé un très bon souvenir de vous, et elle se souvient parfaitement que vous lui avez offert une belle fleur de votre petit jardin…

Cher bon-papa, je ne veux pas vous ennuyer plus longtemps de mon bavardage, et je me sauve bien vite. Encore une fois, bonne et heureuse année, et de bons et affectueux baisers de votre petite-fille bien aimante,

Yvonne Martin-Martin.

Maman me charge de vous dire qu’elle vous écrira demain, mais qu’elle fait partir pour vous une petite caisse de fruits confits.

Mademoiselle Yvonne Martin-Martin,chez Monsieur Martin-Martin, député, Paris.

Chère Yvonne,

Vous avez peut-être su par M. Bédu-Martin, votre grand-père, que nous nous étions absentés de La Marche pendant quinze jours, et, de là, chère amie, le retard de ma lettre ; excusez-moi, je vous en prie ; je serais tout à fait ennuyée que vous ayez pu penser un moment que je vous oubliais ! Pourtant votre longue missive, si détaillée, si intéressante, demandait une réponse immédiate ; mais, vous savez ce que c’est, chère amie, et c’est pourquoi je compte beaucoup sur votre indulgence à mon égard : quand on voyage, on ne s’appartient plus !

Ma mère et moi avons été chez une vieille amie qui a une magnifique propriété à trois heures de La Marche. Nous n’avons pas eu lieu du reste de le regretter, car ces quinze jours ont passé trop rapides à mon avis, je me suis tellement amusée, chère Yvonne !

Nous étions très nombreux, beaucoup de jeunes filles, par conséquent beaucoup de gaîté ! J’ai eu le plaisir de faire là la connaissance de votre charmante cousine, MlleJane Roche, nous avons beaucoup causé de vous, elle m’a dit avoir reçu un long journal de votre vie parisienne, et elle a même eu la gentillesse de m’énumérer tous les plaisirs que vous avez eus ces dernières semaines. Je vois avec bonheur que, quoique vous amusant bien, vous ne nous négligez pas, nous autres petites provinciales…

Nous avons passé chez la vieille amie de ma mère juste quinze jours, et si papa ne nous avait pas écrit lettre sur lettre qu’il voulait absolument que nous rentrions à La Marche, je crois bien que nous serions encore dans cet agréable séjour… Croiriez-vous, chère Yvonne, que nous avons même joué la comédie ! La vieille amie de ma mère a un cousin, substitut à Saint-Geniès, et fort original ; il fait des comédies de salon ; c’est sous sa direction que nous avons joué une petite pièce de lui tout à fait charmante, intitulée :Qui s’y frotte s’y pique !Nous avons eu un grand succès, je vous assure, chère amie, il y avait même quelques couplets que j’ai chantés, et qui ont eu les honneurs dubis !Nous avions eu de nombreuses répétitions qui avaient été autant de parties de plaisir ; les parents n’étaient pas autorisés à y assister, de cette façon vous comprenez quelle franche gaîté a présidé à ces répétitions ! Il y avait surtout le frère d’une jeune fille, qui ne savait jamais son rôle, il avait des mines impayables, et, rien qu’à le voir, nous riions sans nous arrêter… Les costumes aussi avaient été très réussis. Le mien était en drap rouge, bordé de velours noir ; j’avais un petit bonnet de dentelles, et un petit tablier rose avec des poches ; je tenais une corbeille toute garnie de rubans roses et bleus, dans laquelle se trouvaient des fleurs artificielles que je devais jeter devant le premier rôle qui était une marquise. Après la comédie, on a dansé jusqu’à une heure du matin, et on a soupé très gaîment. Quel malheur que vous n’ayez pas été avec nous, chère Yvonne, car alors la fête aurait été complète ! Mais, j’y pense, peut-être que ces plaisirs de campagne vous touchent peu, chère amie, habituée que vous êtes depuis trois mois (déjà !) à ceux de Paris, si dissemblables, je crois, des nôtres… C’est égal, il me semble que, même devenue Parisienne, je n’aurais garde d’oublier ce qui autrefois me réjouissait tant : n’ai-je pas un peu raison, chère amie ?…

Depuis ma dernière lettre, rien de bien extraordinaire ne s’est passé à La Marche ; il y a eu deux bals à la Préfecture ; on a beaucoup jasé sur la toilette de la préfète ; nous avions une invitation, et j’aurais assez aimé à assister à un de ces bals, mais justement mon père se trouvait un peu grippé, et puis je crois qu’il n’était pas fâché d’avoir un prétexte pour refuser au préfet, je ne sais pourquoi, bref, nous ne pouvions songer à aller seules, ma mère et moi…

Je passe fréquemment, en me rendant à mon cours de solfège, devant votre ancienne habitation qui n’est pas encore louée. J’aperçois, à travers la grille du jardin, le buisson de houx tout rempli de belles petites boules, et ça me donne envie, chaque fois, d’entrer et de les cueillir. Vous rappelez-vous, chère Yvonne, il n’y a pas plus de quatre ou cinq ans, les jolis colliers que nous faisions à nos poupées avec ces petits fruits rouges ? Que tout cela est loin, mon Dieu ! Nous voici de grandes et sérieuses personnes, à présent, — bonnes à marier, comme dit M. le vicaire !… Allons, ma chère Yvonne, que je vous souhaite, en terminant cette longue lettre, une bonne et heureuse année ! Faites bien nos meilleures amitiés à MmeMartin-Martin, sans oublier M. Martin-Martin à qui mon père doit, je crois, écrire prochainement. Mille affectueux baisers de votre amie,

Marthe Benoit.

DuPetit Tambour:

UNE LETTRE DE M. MARTIN-MARTIN

Nous sommes heureux de reproduire dans nos colonnes la lettre suivante, que notre rédacteur en chef, Antonin Canelle, a reçue de notre distingué député, M. Martin-Martin :

Mon cher Canelle,

J’ouvre lePetit Tambour, et j’y lis leleader-articleque vous consacrez à l’étude des douzièmes provisoires. Je n’ai pas besoin de vous dire que je m’associe entièrement aux critiques si pleines de sens que vous faites de ce que vous avez spirituellement dénommé : l’anse du panier gouvernemental, le sou du franc ministériel ! — comme vous, je suis l’ennemi déclaré du système des cotes mal taillées et des demi-mesures, et j’estime qu’un gouvernement qui gouverne devrait être suffisamment fort, suffisamment prévoyant et armé, pour ne point se laisser acculer à des expédients qui ne tranchent rien, à des compromis où il ne saurait y avoir que des dupes… C’est précisément parce que mes convictions sont telles, et pour qu’il n’y ait pas de malentendu, même apparent, entre nous au sujet de cette apparente divergence, que je tiens à vous expliquer en deux mots et vous faire toucher du doigt, dans quel esprit je viens de voter les deux douzièmes provisoires demandés par le Gouvernement, et je m’empresse d’ajouter : appuyés par la Commission du budget.

Seules les situations exceptionnelles, et vous allez être de mon avis, expliquent et excusent les mesures exceptionnelles ; or, ce qui me paraît exceptionnel au premier chef, c’est l’imminente Exposition. Au moment où Paris se couvre de palais, au moment où la France s’apprête pour des hospitalités augustes, j’estime que des soucis budgétaires ne doivent pas apparaître dans nos discussions, et altérer, ne fût-ce qu’un moment, la sérénité qui convient à des hôtes ; je reprends votre image de tout à l’heure, mon cher ami : quand on attend du monde à dîner, il ne faut pas que les invités puissent vous entendre vous plaindre d’être volé par la cuisinière… Dieu merci, la France est encore assez riche pour demeurer lorsqu’il s’agit de sa dignité, de son prestige jamais terni auprès des autres nations, pour demeurer, dis-je, au-dessus d’un sacrifice financier, qui, dans l’espèce, ne saurait être d’ailleurs qu’un sacrifice momentané. Il a toujours été de notre crânerie, de notre gloire, à nous autres Français, de nous montrer beaux joueurs, qu’il s’agisse d’argent ou de sang ! Lorsque le renom chevaleresque du pays est en jeu, sans compter nous dépensons l’un, comme nous avons su verser l’autre. Que certains nous traitent de jobards ; cettejobarderie-là, c’est l’honneur, c’est le patrimoine glorieux de la France ; et il nous reste quand même assez d’or encore pour que nous n’ayons pas besoin d’aller voler celui du Transvaal !

Mes sentiments les plus cordialement dévoués, mon cher Canelle, et, puisque nous sommes à la veille du 1erjanvier, mes meilleurs vœux pour vous, pour le Plateau-Central et pour la France !

Martin-Martin,Député.

DuJournalde Mademoiselle Martin-Martin.

… Je me suis levée d’assez bonne heure, j’ai tant à faire aujourd’hui ! J’ai vivement déjeuné, je me suis habillée, coiffée (ce qui est le plus long), et j’ai été embrasser papa qui lisait laLocalité, dans son lit. J’aurais aussi bien fait de me tenir tranquille, car il n’était pas de très bonne humeur : il m’a fait l’observation que mes cheveux étaient trop lâches, et que j’avais de la poudre de riz sur le nez ; pour essayer de le dérider, je me suis frottée contre sa barbe, en l’appelant mon oiseau bleu, mais rien n’a fait, il était réellement de méchante humeur… Je ne sais trop pourquoi, par exemple !

J’ai été alors demander à maman qui causait à Olympe dans l’antichambre, si on sortait ce matin ; elle m’a répondu que son intention était d’aller seule faire quelques courses pressées ; je n’ai eu garde d’insister, sachant de quoi il s’agissait : aux alentours de Noël, mère sort toujours seule un matin, je sais ce que cela veut dire…

Je ne sais trop, par exemple, ce que ma petite maman pourra bien me donner cette fois-ci ; d’ordinaire elle tâtait le terrain quelques jours à l’avance, mais cette année, rien du tout, pas d’allusions, pas de sous-entendus. Je voudrais bien pourtant qu’elle eût deviné qu’un peigne en écaille blonde me comblerait de joie, je meurs d’envie d’en avoir un depuis que j’en ai vu porter à Germaine ; c’est délicieux avec des cheveux châtain clair comme sont les miens ; peut-être aura-t-elle vu mon désir, j’ai souvent complimenté Germaine à ce propos devant ma mère… et un peu à dessein, même ; aussi ai-je de l’espoir ! Si par hasard c’était autre chose, eh bien ! avec l’argent que grand-père va m’envoyer, je m’en offrirai un magnifique, voilà !

De dix heures à onze heures, j’ai été au salon étudier mon chant : consciencieusement, même ! Ma voix prend beaucoup de force dans le médium, je trouve ; c’est le médium qui me faisait le plus défaut, au dire de mesdemoiselles Turquet, eh bien ! si elles m’entendaient à présent, je crois qu’elles seraient satisfaites… Oh ! j’étonnerai mon monde à La Marche, cet été !…

De onze heures à midi, j’ai travaillé à mon napperon russe, dont Germaine m’a demandé le modèle ; j’ai fait tout autour des effiloches de soie lavande et turquoise, ce qui est d’un effet idéal !

Maman n’est rentrée qu’à midi et demi, elle n’a sonné qu’un coup et Olympe s’est précipitée pour lui ouvrir ; je suis restée discrètement dans ma chambre…

Tout de suite après le déjeuner, j’ai été mettre mon chapeau et mon manteau : puis nous sommes sorties, nous avons pris une voiture à cause du dégel et nous nous sommes fait conduire au Louvre. Il y avait un monde fou, partout, principalement aux jouets exposés dans le grand hall du bas ; c’était un brouhaha fantastique, et une telle cohue que j’ai perdu maman deux fois dans la foule. Nous avons acheté, pour les enfants de M. Gildard, des jouets très jolis, un cinématographe qui marche merveilleusement, et un bébé incassable brun, aux yeux bleus, avec un costume de matelot, tout à fait idéal. Ça m’amuserait encore de jouer avec une poupée, et de la coiffer et de l’habiller ; il y a des fois où je me sens encore tout à fait fillette !…

Nous avons regardé différents objets pour offrir à Germaine, et notre choix s’est fixé sur une petite crédence japonaise, réellement idéale, tout incrustée d’ivoire imitant des chimères et des fleurs de lotus : je pense qu’elle sera tout à fait contente, cette chère Germaine ! Pour Marthe Benoît, j’ai pris un buvard en étoffe ancienne et peluche grenat, avec un petit encrier en métal anglais, d’un goût charmant. Pour les demoiselles Turquet, mère était d’avis qu’on leur envoyât une boîte de chocolats, mais j’ai pensé qu’un service à thé leur ferait un grand plaisir. Nous avons donc été à la porcelaine et nous avons trouvé un tel assortiment de services, que nous avons hésité entre un chinois, et un en porcelaine anglaise, d’une finesse extraordinaire ; décidément, nous avons pris le chinois. Maman a regardé une robe pour Olympe ; mais elle préfère la consulter d’abord sur la couleur. A cinq heures seulement nous avions fini nos emplettes. Nous avons été goûter chez notre pâtissier habituel de l’avenue de l’Opéra, et j’ai décidé maman à faire quelques pas dans Paris, si agréable à cette heure-là. Les petites boutiques s’installent déjà et on n’avance que lentement sur les boulevards ; c’est égal, c’est joliment amusant tous ces gens affairés, avec des paquets plein les bras ; on sent bien qu’une grande fête approche, et que tout le monde en est très content. Moi, rien que de les voir, je riais toute seule ; j’aurais bien désiré traverser aussi un de ces grands passages qui donnent sur les boulevards, mais maman n’a jamais voulu…

DuPetit Tambour:

A LA PRÉFECTURE

Les réceptions du Premier Janvier ont eu lieu hier matin à la Préfecture avec le cérémonial accoutumé.

M. le Préfet a reçu les autorités civiles à 9 heures, et, à 10 heures et demie, les autorités militaires.

Répondant au général Pommier, qui lui présentait les officiers de la garnison, M. le Préfet s’est exprimé en ces termes :

« Je vous remercie, mon Général, des sentiments que vous voulez bien exprimer au représentant du gouvernement de la République. C’est l’honneur de la République de pouvoir mettre sa confiance dans une armée vaillante et dévouée, comme c’est l’honneur de l’armée de savoir qu’elle peut compter sur la République respectée et forte ! Merci encore, mon cher Général, et merci, Messieurs ! »

Tout l’après-midi a été, comme d’habitude, consacré aux visites de corps, et les habits noirs et les uniformes donnaient aux rues de La Marche une animation extraordinaire, malgré la pluie torrentielle qui n’a pas discontinué de tomber.

Monsieur Martin-Martin, député, Paris.

Mon cher Ami,

Moulin ne se porte plus au Sénat, voilà la nouvelle : officiellement, il se désiste pour raison de santé. Il y a là-dessous une assez vilaine histoire, une famille d’ouvriers, soutenue par l’évêché, la petite, couturière, à qui le fils Moulin aurait fait un enfant, scandale imminent, chantage, le tout habilement exploité par cette fripouille de Caille et par les curés. Je l’avais toujours dit que les magistrats de La Marche nous claqueraient dans la main à la première occasion, cela n’a pas manqué ; au lieu de calmer tous ces gens et de les inviter à se tenir tranquilles, le procureur Quillet est monté sur ses grands chevaux, sacerdoce, intégrité, austérité : si la belle madame Quillet avait toujours été aussi austère, on connaît pourtant un grand dadais de procureur qui se morfondrait encore comme juge suppléant ; Quillet a fait venir dans son cabinet Moulin père et fils ; tu sais que le père Moulin ne se sent jamais très en sûreté au Palais de justice, vieil atavisme de banqueroutier et de commerçant failli : on n’a pas eu de peine à lui faire peur ; et quand des émissaires de l’évêché sont venus après cela lui offrir d’étouffer l’affaire, et que laLocaliténe soufflerait mot, s’il ne se présentait pas contre Caille, il a promis tout ce qu’on a voulu.

Cela nous apprendra à nous mettre en campagne avec de pareilles chiffes molles ; en attendant le parti est désemparé, la Préfecture ne sait où donner de la tête, nous voici à pas trois semaines de l’élection, le bec dans l’eau, sans candidat, perdant sottement le bénéfice de tous les tripatouillages auxquels on s’était livré, de tout le remue-ménage en faveur de cette vieille brute de Moulin. Comment improviser une autre candidature ? D’autre part, nous ne sommes pas ici pour nous en conter, n’est-ce pas : Caille élu sénateur, sans concurrent sérieux, c’est ton renouvellement à l’eau, aussi sûr que deux et deux font quatre.

Il n’y a pas deux moyens de sauver la mise : il faut que ce soit toi qui te présentes au Sénat ; tout ce qui avait été fait pour Moulin l’ayant été, en somme, en ton nom, tu as toutes les chances que nous lui avions acquises, et en plus, bien entendu, les chances personnelles que te donnent tes relations, ton expérience, ta situation ; car, enfin, les électeurs sont de rudes imbéciles, mais tout de même on ne peut dire qu’ils t’auraient préféré Moulin, simplement parce que, sans te flatter, tu es moins bête…

Je t’écris tout cela au galop, mais il me paraît de la dernière importance que tu arrives ici sans tarder, pour causer avec tes amis, voir le préfet, tâter le terrain et te rendre compte. Au demeurant, puisque tu n’as pas besoin de donner ta démission de député, et qu’une élection sénatoriale coûte à peine cinquante louis de circulaires et d’affiches, tu joues sur le velours : si tu échoues, eh bien ! mon Dieu, ta réélection n’en sera ni plus ni moins compromise à la Chambre, tu auras même pour toi, à ce moment-là, d’avoir « rallié les troupes républicaines à l’heure difficile, ramassé le drapeau, combattu le bon combat », etc., etc., et toutes les balançoires qui valent toujours ce qu’elles valent dans les journaux et les réunions publiques…

Si tu es élu, et cela me paraît, je le répète, non seulement possible mais probable, te voilà débarrassé des soucis et des frais de l’élection législative, installé au Sénat pour neuf ans, au lieu de deux qui te restent à faire au Palais-Bourbon, et, par-dessus tout, infiniment plus tranquille.

Réfléchis, mon vieux, ou plutôt ne perds pas ton temps à réfléchir : arrive.

Carbonel.

De laLocalité:

RISUM TENEATIS !

Risum teneatis, amici !La montagne franc-maçonnique et panamiste accouche enfin de son candidat sénatorial, et voilà qu’une fois de plus nous allons revoir dans la lice l’ineffable Martin-Martin. Ce Maître Jacques de la politique, ce larbin à tout faire des officines ministérielles et des Loges, ne demande qu’une chose, c’est qu’on ne le casse pas aux gages : pour cela, vous pensez bien que ses capacités universelles lui permettraient de passer indifféremment de la Chambre au Sénat, des écuries à l’office…

D’ailleurs, il n’en est pas à un camouflet près, et après la gifle retentissante et magistrale que vont lui appliquer les vaillants délégués sénatoriaux, il n’en sera que plus frais et dispos pour tendre l’autre joue au suffrage universel, lors du renouvellement législatif : Jocrisse s’entraîne.

Au fond, pas si Jocrisse : Martin-Martin est un malin compère qui calcule que, pour le moment, il ne risque rien, puisque l’assiette au beurre, encore que le beurre commence à sentir l’huile, lui est encore assurée pour deux ans : et il calcule aussi que, pour l’avenir, plus il aura endossé de vestes, sous le fallacieux prétexte de sauver la République, plus il aura de titres à quelqu’une de ces grasses sinécures qui sont la honte et la ruine d’une nation dite démocratique, mais qui font à merveille l’affaire de ces terre-neuve intrépides, prêts surtout à sauver la caisse.

Madame Martin-Martin, député, Paris.

Ma chère Amie,

Je viens de déjeuner à la Préfecture : nous avons encore passé une heure avec Jambey et son chef de cabinet à faire les pointages les plus serrés : mon élection est absolument assurée à cent quarante-six voix de majorité, chiffre minimum ; maintenant nous venons d’imaginer avec le Préfet un coup merveilleux : par ce même courrier, je donne ma démission de député ; remarque, ma bonne, que je joue absolument sur le velours, comme disait Carbonel, puisque je ne peux pas ne pas être élu, les chiffres sont là, et les chiffres sont les chiffres. Et, d’autre part, tu vois l’attitude que cela me donne vis-à-vis des délégués sénatoriaux : non, mes amis, non, je ne veux rien être : que par vous ! — Il n’y a pas ici de député, pas de pression administrative, il n’y a qu’un candidat comme les autres, qui remet sa fortune entre vos mains, qui attend tout de votre esprit de justice, de votre républicanisme éclairé, etc. ; tu vois tout ce qu’il y a à dire ! — Je t’assure qu’ils vont faire une tête, ce soir, Caille et l’Évêque, et leurs amis !

Ce qui me réjouit de cette élection, c’est que nous allons pouvoir nous installer maintenant bien tranquillement à Paris sans plus avoir cette perspective énervante d’un changement possible dans deux ans. Et puis je me dis que, pour ma réélection à la Chambre, il fallait toujours compter une trentaine de mille francs, qui se trouveront fort à propos pour arrondir d’autant la dot d’Yvonne. Eh ! dame, ma bonne amie, il va bien falloir songer à la marier, cette petite : le Sénat, me voilà un vieux papa !

Je vous embrasse toutes les deux bien tendrement.

Ton vieux sénateur,

Alban.

A Messieurs les délégués sénatoriaux du Plateau-Central.

Monsieur …, délégué sénatorial à…

Monsieur le Délégué,

J’apprends que, par suite d’une inadvertance de mon secrétaire, la lettre-circulaire que j’avais eu l’honneur de vous adresser vous a été remise insuffisamment affranchie.

Je m’empresse de vous adresser ci-joint, en timbres-poste, le montant de la surtaxe que vous avez dû acquitter, et, en vous priant d’agréer toutes mes excuses pour cet incident malencontreux, je vous renouvelle, mon cher délégué, l’assurance de mon attachement inébranlable et de mon plus entier dévouement.

Martin-Martin.

Préfet La Marche, à Intérieur, Paris

Résultats élection sénatoriale : Inscrits, 747. — Votants, 740. — Suffrages exprimés, 737. — Majorité absolue, 369.

1ertour : Martin-Martin, 324. — Alcide Caille, 187. — Lajambe, 179. — Gélabert, 42. — Drumont, 2. — Déroulède, 1. — Lieutenant-colonel Marchand, 1. — Jaurès, 1.

2etour : Martin-Martin, 331. — Alcide Caille, 194. — Lajambe, 205. — Gélabert, 4. — Déroulède, 1. — Jaurès, 1.

3etour : Lajambe, 370 voix, élu. — Martin-Martin, 369. — Jaurès, 1.

MINISTÈRE DE L’INTÉRIEURAFFAIRES POLITIQUES1erbureau : Élections.

Le Préfet du Plateau-Central à M. le Ministre de l’Intérieur.

Comme suite à mon télégramme concernant l’élection sénatoriale qui a eu lieu hier dans mon département, j’ai l’honneur de vous confirmer l’élection de M. Lajambe, candidat de la concentration indépendante, élu à une voix de majorité contre M. Martin-Martin, ancien député.

Ainsi que le faisaient prévoir mes précédents rapports, M. Martin-Martin arrivait en tête au premier tour, avec près de 150 voix d’avance sur son concurrent conservateur, Alcide Caille.

Une première défection a eu lieu au second tour : M. Gélabert, après avoir été, lors des élections législatives, un des agents les plus zélés de M. Martin-Martin, ne pardonne pas à ce dernier d’avoir fait nommer M. Julien Tirebois, au lieu de son fils, conseiller de préfecture à La Marche ; plus récemment, lorsque M. Lajambe, qu’on espérait ainsi empêcher de se présenter, a été décoré, la croix, sur laquelle M. Gélabert comptait absolument et qu’il n’a pas obtenue, a été l’objet pour lui d’une déception plus amère encore. Aussi s’est-il désisté purement et simplement, et ses 42 voix, chiffre très supérieur à celui que nous prévoyions, et qu’il avait réussi à grouper, grâce à une campagne acharnée auprès des électeurs agricoles qu’il connaît de longue date, les voix de M. Gélabert se sont presque toutes portées sur M. Lajambe.

C’est alors qu’au troisième tour s’est produite une manœuvre absolument inattendue ; les conservateurs, sentant impossible le triomphe de leur candidat, ont voulu à tout prix faire échouer M. Martin-Martin ; M. Alcide Caille s’est désisté, en engageant secrètement les électeurs à voter pour M. Lajambe ; une trentaine de républicains, appartenant presque tous au groupe Gélabert, ne voulant pas faire le jeu de la réaction, ont alors reporté leurs suffrages sur M. Martin-Martin. Mais la majorité n’a pas suivi : il faut dire que M. Martin-Martin, en plus des mécontents que fait nécessairement un homme au pouvoir, s’était aliéné bon nombre de délégués sénatoriaux par sa démission prématurée de député : les délégués avaient vu là, en effet, une marque de présomption déplacée, et comme une suspicion outrageante de leur indépendance, puisqu’on semblait escompter leurs suffrages avec une telle sécurité.

Quoi qu’il en soit, en dépit de toutes ces coalitions, M. Lajambe n’a obtenu qu’une voix de majorité, et il y a lieu de remarquer que M. Martin-Martin arrivait à égalité et eût été proclamé au bénéfice de l’âge, si, plutôt que de lui donner sa voix, M. Bedu-Martin, avec un entêtement de vieillard, ne s’était obstiné à voter jusqu’au dernier tour, à bulletin ouvert, pour M. Jaurès, dont il fait grief à son gendre de partager les idées.

Cet échec empêchera vraisemblablement M. Martin-Martin de jouer de longtemps aucun rôle politique dans le Plateau-Central : nous ne pensons pas d’ailleurs qu’il songe à se représenter au siège de député que sa démission rend vacant, et pour lequel il n’aurait, maintenant, aucune chance de succès.

Quant à M. Lajambe, bien qu’il se soit présenté comme indépendant, c’est-à-dire antigouvernemental, le fait qu’il ne doit son élection qu’à l’appoint des voix d’Alcide Caille, le déterminera sans doute à accentuer ses premiers votes vers la gauche, pour se garder du reproche d’être l’élu de la réaction et de l’évêché, et j’estime qu’au moins dans les questions de principes son appui sera facilement acquis au Gouvernement.

Le Préfet du Plateau-Central,Jambey du Carnage.

Dujournald’Yvonne Martin-Martin :

Triste journée, hier. Mère et moi n’avions pas quitté la maison, dans l’attente de la dépêche que père devait nous envoyer de La Marche pour nous annoncer son élection ; elle n’est arrivée qu’à près de huit heures ; nous nous sommes précipitées toutes deux, si angoissées que nous ne pouvions ni l’ouvrir, ni lire son contenu qui, hélas ! nous a faites bien désolées, bien malheureuses ! Père était si sûr pourtant d’être élu ! Quel échec pour lui et pour nous ! Nous n’avons pu ni dîner, ni dormir de la nuit, tant l’épouvantable nouvelle nous avait causé d’émotion. Moi, j’étais surtout triste à la pensée de quitter Paris tout à fait, d’abandonner mes habitudes, mes goûts parisiens, et Germaine que j’aime tant et avec qui nous nous entendons si bien ; bien sûr que tout cela me causait encore plus de peine que l’échec de père… Quant à mère, son premier chagrin passé, ce qu’elle m’en a dit sur l’imprévoyance, la naïveté de ce pauvre papa ! Heureusement qu’il était loin, sans cela il aurait été bien affligé ! C’est égal, dans le fond, je trouvais que maman avait raison ; pour moi, je n’aurais certes pas agi de cette façon, il ne faut pas courir deux lièvres à la fois, c’est ce que père a fait malheureusement, et il en voit maintenant la conséquence… J’appréhende surtout notre retour à La Marche : tous ces gens que nous connaissions doivent être si contents de nos ennuis, et quel accueil il nous va falloir recevoir ! Je vois d’ici les mines contrites, les airs de fausse commisération… Dieu ! que c’est bête, tout de même ! l’élection de Père tenait à si peu de chose, pourtant ! Enfin, ce qui est fait est fait, il n’y a pas à revenir ; et le mieux est de paraître prendre, de tout cela, gaîment son parti, — sans quoi ils seraient tous trop contents !

Ce matin j’ai écrit à Germaine qu’elle vienne nous voir ainsi que sa mère. Je ne lui ai parlé de rien, mais déjà elles savent, j’en suis sûre, la triste nouvelle. Maman a une mine de déterrée aujourd’hui, et moi-même, étant si absorbée, j’ai oublié de mettre hier soir mes bigoudis, et me voilà mal coiffée pour la journée entière. Il faudra pourtant que nous sortions acheter nos chapeaux de demi-saison ; je veux révolutionner La Marche : quand papa était encore quelque chose, il fallait ménager les susceptibilités des femmes d’électeurs et de leurs filles ; mais maintenant, je m’en moque ; je vais choisir des chapeaux qui les feront toutes crever de jalousie, c’est bien le moins, — et ça me consolera un peu…

DuPetit Tambour:

J’ai le devoir de remercier ici les électeurs vaillants, les démocrates convaincus, dont la confiance inébranlable m’a soutenu jusqu’au bout dans la lutte que nous tentions ensemble contre les forces coalisées de la réaction.

Je n’ai pas à m’arrêter aux inqualifiables manœuvres qui ont assuré le succès momentané de nos adversaires ; j’ai été l’élu de tous les honnêtes gens, cela me suffit : de semblables échecs sont la gloire d’un parti, et je proclame fermement mon droit d’en être fier.

Mais si je me suis toujours montré disposé, quand sonnait l’heure du danger, à affronter les fatigues, les charges et les responsabilités de la vie publique, abandonnant mes travaux et la gestion de mes intérêts, dépensant sans compter mon temps et mes forces, pour l’accomplissement d’un mandat d’honneur, permettez-moi de résister aux mille sollicitations qui m’assiègent, et de jouir enfin d’un repos que je crois bien gagné.

Non pas que j’abandonne la lutte ; mais je réclame la faveur de rentrer dans le rang, et simplement, je viens reprendre au milieu de vous mon poste de soldat obscur, mais toujours irréductible et dévoué, soldat de la cause démocratique dans notre cher et beau Plateau-Central.

Martin-Martin.

DuJournal officiel:

M. Touchard, sous-préfet du Havre, est nommé préfet du Plateau-Central, en remplacement de M. Jambey du Carnage, mis en disponibilité.

FIN


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