Vers le milieu de la nuit, il sentit que quelqu'un lui tirait les jambes et lui pinçait les mollets.
Il sauta debout et dit en soupirant, les cheveux hérissés sur la tête:
—O mon Dieu! secourez-moi! un fantôme! Un fantôme!
—Tais-toi, âne que tu es! grogna le matelot; tu dois monter la garde: il est onze heures.
—Oui, murmura Kwik en sortant de la tente, c'est ainsi qu'un malheureux tombe d'un trou dans un autre.
—Voici la montre, dit l'Ostendais en la lui mettant dans la main. A minuit tu éveilleras le baron pour te relever.
—N'as-tu rien vu dans l'obscurité? Demanda Kwik avec anxiété.
—Si, Donat, quelque chose de très-vilain, mon garçon; fais attention, ça ne sent pas bon, là dehors.
—Qu'as-tu vu? Pour l'amour de Dieu, ne me trompe pas!
—Ce que j'ai vu? un fantôme, un esprit avec un drap blanc sur le dos! dit le matelot d'une voix creuse. Il m'a parlé!…
—Allons, allons, est-ce vrai? Et qu'a-t-il dit?
—«N'y a-t-il pas parmi vous un imbécile qui se nommé Kwik? a-t-il demandé.—Oui, ai-je répondu, il montera la garde vers le milieu de la nuit.—Eh bien! a dit le fantôme, c'est justement une bonne heure pour tordre le cou à ce peureux avaleur de bourdes.» Dors bien, à demain, Donat!
Lorsque le pauvre Kwik se vit seul dans l'obscurité, la peur le fit chanceler sur ses jambes. Il avait envie de tenir ses yeux fermés; mais parmi toutes ses faiblesses il avait pourtant beaucoup de bonnes qualités, et une de celles-ci était qu'il voulait remplir fidèlement et sérieusement la fonction qu'il avait acceptée. Malgré son émotion, il se rappela qu'il était là pour veiller sur la vie de ses camarades et surtout sur Roozeman.
Il regarda donc de tous côtés, mais une sueur froide mouillait son front et il était tourmenté par mille folles visions. Arbres, rochers, nuages, tout prenait à ses yeux une forme effroyable.
Jusqu'alors, il se sentait cependant assez courageux pour ne pas quitter son poste; mais sa terreur augmentait à mesure qu'approchait l'heure fatale de minuit, l'heure à laquelle, d'après les récits de son enfance, les esprits et les fantômes errent et cherchent vengeance.
Tout à coup il poussa un cri étouffé et ses cheveux se hérissèrent sur sa tête comme une brosse. Il vit ou crut voir que, dans le lointain, une ombre humaine, avec un drap blanc sur la tête, était sortie de terre.
Il recula jusque près du feu, et dut s'appuyer au piquet pour ne pas tomber. Là, une idée de salut surgit dans son esprit. Il tira la montre de sa poche, l'ouvrit, se pencha sur la flamme, et, avec ses doigts tremblants, avança l'aiguille de près de trois quarts d'heure. Alors il se glissa sous la tente, tira quelqu'un par les jambes et dit:
—Baron, baron, réveillez-vous!Douze heures. C'est pour vous faction,minuit.
—Quoi, minuit? murmura le Français en sortant de la tente; il n'y a pas une demi-heure que je t'ai entendu relever.
—Allons, allons, baragouina Donat dans son mauvais français,quand dormir, pour savoir si douze heures ou pas. Tiens, la horloge marque juste cela!
Le baron prit la montre et se mit en faction.
Donat s'entortilla dans sa couverture, se coucha, fit le signe de la croix et murmura entre ses dents:
—Ce n'est pas loyal, je le sais; mais je le lui revaudrai, dussé-je monter dix fois la garde pour lui un autre jour. Je n'ai pas peur, je suis assez courageux; mais me battre contre des fantômes!… Aïe! Aïe! Dors bien, Donat!
Et il laissa tomber avec découragement sa tête sur son havre-sac.
Lorsque les chercheurs d'or s'éveillèrent le lendemain matin et qu'ils regardèrent la montre, ils ne furent pas peu étonnés que le soleil se levât une heure plus tard que les autres jours. On fit à ce sujet toutes sortes de suppositions, et le matelot prétendait même que cela devait provenir d'un tremblement de terre qui avait fait sortir le globe terrestre de son pivot. Donat baissait les yeux et feignait d'avoir un rhume de cerveau qui le faisait éternuer sans cesse. Le baron l'observait avec méfiance; mais le naïf garçon avait une mine si innocente, que le soupçon du baron s'évanouit tout à fait.
Pendant qu'ils étaient assis pour prendre le café, Jean Creps dit en se frottant les mains:
—Aujourd'hui, nous ferons encore beaucoup de chemin. Nous avons bien dormi, n'est-ce pas, Kwik?
—Oui, oui, grommela Donat, cela va bien! Toute la nuit j'ai été tiraillé en tous sens par quatre ou cinq fantômes.
—Il faut maîtriser ton imagination, ami Kwik, dit Victor en riant. Dieu nous a protégés jusqu'ici; il est à croire qu'il continuera à veiller sur nous.
—Ainsi, vous nommez cela protéger, monsieur Roozeman! Je suis curieux de savoir ce qu'il y aura de neuf aujourd'hui. Un dragon à sept têtes, le diable en personne ou une douzaine d'anthropophages?
—Allons, allons, ne perdons pas trop de temps, camarades! s'écria le Bruxellois. Ramassez les havre-sacs! Donat, va chercher le mulet, il est là-bas près de ce sapin!
Quelques minutes après, ils étaient en route. Donat voulait absolument porter le sac et le fusil du baron; mais le Français, qui ne comprenait pas la cause de cette obligeance subite, repoussa son offre par un refus hautain et une froide raillerie.
Kwik eût bien voulu rendre au baron, par d'autres services, les trois quarts d'heure qu'il lui avait volés; mais, repoussé avec si peu d'amitié, il était retourné près du mulet et marchait à moitié découragé.
Il raconta à voix basse à la bête comment il avait passé cette triste nuit et quelles choses horribles il avait vues. Il déplora son départ de Natten-Hæsdonck, et parla avec tant d'enthousiasme de son village natal, de ses grasses prairies et du repos et de la paix dont on y jouissait, sans avoir à craindre ni assassins, ni revenants, ni sauvages, que le mulet, s'il avait pu le comprendre, eût cru certainement que Natten-Haesdonck était situé dans le paradis terrestre. Pour se consoler lui-même, il s'efforçait d'inspirer du courage à la bête et de faire briller à ses yeux le bonheur de demeurer dans un château avec Anneken. Mais au milieu de ce récit attrayant, le mulet se sentit piquer par une mouche et donna par mégarde un si violent coup de pied à son conducteur, que le pauvre Kwik culbuta et tomba à la renverse.
Donat devait avoir la tête très-dure; car, avant que les autres eussent eu le temps de voler à son secours, il était sur ses pieds et avait repris sa place à côté du mulet.
Ce petit incident n'avait donc pas interrompu le voyage. Donat fit un sermon sans fin au mulet, sur l'amitié, la reconnaissance et l'obéissance qu'un mulet doit à son maître ou à son conducteur quand celui-ci le traite avec douceur.
Il était précisément en train de citer, pour servir d'exemple, toutes les bonnes qualités de Jean Mul de Natten-Haesdonck, lorsque le Bruxellois s'arrêta tout à coup et cria:
—Apprêtez les fusils! Beaucoup d'hommes devant nous!
—Nous y voilà encore! soupira Donat; je ne donnerais pas une pipe de tabac de notre vie.
Tous s'arrêtèrent, le fusil braqué; ils virent arriver un grand nombre d'hommes; mais on ne pouvait voir à une aussi grande distance quels hommes c'étaient.
Aussitôt que cette troupe aperçut la compagnie de Pardoes, elle s'arrêta également et apprêta les fusils.
—Ah çà! camarades, murmura Donat, si nous ne pouvons faire autrement, battons-nous à la grâce de Dieu; mais ils sont au moins vingt là-bas, et il y a à côté de nous une forêt pour fuir. Qui aime le danger y périra, dit le curé de Natten-Haesdonck.
—Tais-toi, imbécile! interrompit Pardoes. Si je ne me trompe, il n'y a rien à craindre. Ces hommes-là sont chargés de lourds fardeaux. Ce sont des chercheurs d'or qui reviennent des placers. Allons, amis, faisons comme eux; continuons notre chemin avec prudence. Voyez, ils nous font des signes d'amitié.
En effet, les deux groupes se rapprochèrent lentement, et, dès qu'ils furent assurés de part et d'autre que c'étaient de simples voyageurs qu'ils avaient rencontrés, ils échangèrent de loin quelques cris pour saluer. Pourtant chacun se tint sur ses gardes.
Le Bruxellois reconnut un Français, qu'il avait vu l'année précédente dans les mines du Nord. Il alla à lui et causa une couple de minutes, pendant que ses camarades échangeaient quelques paroles avec les autres chercheurs d'or et tâchaient d'obtenir des renseignements sur l'état des placers. On ne leur dit pas grand chose, car ces hommes paraissaient très-méfiants; et, lorsque Donat demanda à l'un d'eux, dans son mauvais français:—C'est pour vous beaucoup grand de l'or dans cette sac?— ils semblèrent tous fâchés et le regardèrent avec des yeux menaçants.
Les premiers de la troupe s'étaient déjà remis en route. Le Bruxellois serra la main au Français et lui dit adieu.
Pardoes s'approcha de ses amis, qui reprirent également leur voyage. Ils le regardèrent, espérant qu'il leur communiquerait quelque chose de ce qu'il avait appris; mais il hochait la tête avec une inquiétude visible et resta muet.
—As-tu de mauvaises nouvelles, Pardoes, que tu as l'air si sérieux? demanda Jean Creps.
—De mauvaises nouvelles, répondit-il.
—Oui? encore quelque chose de nouveau? murmura Donat. Nous n'avons pas encore eu de sauvages.
—Et ce sont des sauvages que nous pourrions avoir, dit Pardoes.
—Eh bien, prenez-le comme vous voulez, s'écria Kwik avec colère, je donne, pardieu! ma démission de chercheur d'or et je m'en retourne à la maison. J'ai déjà perdu une demi-oreille dans ce pays ensorcelé; mais je ne voudrais pas arriver à Natten-Haesdonck avec ma tête nue et chauve comme une gamelle.
—Tais-toi donc, Donat, et écoute si tu veux. Voici, messieurs, ce que le Français m'a dit. Entre nous et les placers du Yuba, une nombreuse bande de sauvages californiens s'est montrée. On a reçu la nouvelle, dans lesstores, qu'elle a attaqué, il y a quatre jours, une compagnie de voyageurs. Les hommes qui viennent de passer ont vu les Californiens de très-loin. Le Français m'a conseillé de faire un détour pendant une heure ou deux vers l'ouest pour éviter ainsi la rencontre des sauvages. Nous commencerons à suivre ce conseil au pied de cette montagne. Faites attention et tenez-vous toujours prêts à la défense.
Après qu'ils eurent pris leur direction vers l'ouest et qu'ils furent remis à peu près de l'impression de cette mauvaise nouvelle, le Bruxellois reprit:
—Hors cela, camarades, il y a de bonnes nouvelles des mines. On a découvert plus haut, vers la source du Yuba, de nouveaux placers, qui sont plus riches que ceux qu'on avait trouvés jusqu'ici. Le Français, à qui j'ai rendu quelques services l'année passée, m'a donné des explications précises; et, comme les nouveaux placers sont sur notre route, je suis d'avis que nous ferions bien d'y tenter la fortune pendant quelques jours. Il y a desstoresà quelques milles de là; vous pourrez vous y reposer et apprendre dans l'entre-temps le métier de chercheurs d'or. Le premier venu n'est pas dès le commencement un chercheur d'or.
Donat n'écoutait pas ces explications; il marchait en grommelant à côté du mulet et jetait sans cesse derrière lui des regards inquiets, tourmenté qu'il était par la crainte de voir apparaître des sauvages. Il était évident pour lui que, dans ce pays maudit de Californie, on doit toujours s'attendre au pis, pour ne pas rester au-dessous de l'effroyable réalité. De temps en temps, il portait la main à sa tête et se tirait les cheveux pour être convaincu qu'il n'était pas encore chauve.
Tout à coup un cri aigu lui échappa et il dit en pâlissant:
—O mon Dieu! les voilà! les voilà!
Un bruit étrange s'était fait entendre au loin dans les broussailles, et les compagnons, également surpris, s'arrêtèrent, l'oreille au guet.
C'était une voix qui se lamentait et appelait du secours; d'abord ils ne distinguèrent pas en quelle langue s'exprimaient ces plaintes; mais ensuite ils entendirent distinctement prononcer le motGod!(Dieu!)
—Est-ce possible? s'écria Victor. Un Flamand dans ce pays? Venez, venez, allons voir. C'est probablement un malheureux compatriote.
—Restons ensemble, dit le Bruxellois. La main aux fusils; car tout peut cacher une ruse. Donat, tâche de nous suivre dans les broussailles.
Guidé par le cri d'angoisse, ils trouvèrent un jeune homme assis contre un arbre. Il était pâle, ses joues étaient creuses, et un de ses pieds était entouré de lambeaux qu'il avait déchirés de ses habits. Ses premières paroles prouvèrent qu'il était Anglais, ce qui avait causé l'erreur de Victor, parce que le mot «Dieu» est le même en anglais qu'en flamand.
Il raconta que lui et ses compagnons avaient été attaqués par des bandits et qu'il avait reçu une balle dans le pied. Sa blessure s'était enflammée; son pied s'était enflé douloureusement; il ne pouvait marcher et avait rampé depuis quatre jours dans le bois, vivant de plantes et de racines dans l'attente d'une mort affreuse. Il suppliait les étrangers à mains jointes, pour l'amour de Dieu, de ne pas le laisser dans le désert. Son père tenait un grandstoreou boutique dans les placers de la rivière de la Plume et les récompenserait généreusement.
Victor et Jean parlèrent de placer le jeune homme sur l'âne; mais le matelot jura que l'humanité était une sottise en Californie et qu'il n'avait pas envie de reprendre la charge d'un âne pour les beaux yeux de cet Anglais.
Comme le débat s'échauffait entre Roozeman et l'Ostendais, le Bruxellois dit:
—Venez un peu à l'écart avec moi, messieurs; l'affaire est assez importante pour être discutée.
Quand on l'eut suivi à une vingtaine de pas, il reprit:
—Mes amis, nous avons eu le bonheur de trouver un mulet, c'est un secours précieux, et il nous permettait de marcher rapidement et à grandes journées vers le but après lequel nous soupirons tous. Le mulet est vieux et faible. Si nous allons nous charger de ce blessé, nous devrons de nouveau porter sur notre dos les instruments et la claie, et nous en serons beaucoup retardés. Quant à la récompense qu'il nous promet, ne vous y fiez pas; une fois en sûreté, il nous dira: «Je vous remercie et bonjour.»
—Mais laisserons-nous donc mourir impitoyablement dans ce désert un chrétien, notre prochain? Allez, continuez votre chemin, messieurs. S'il le faut, je resterai seul avec ce malheureux, et le porterai, si je puis.
Le blessé, qui les regardait de loin, vit bien que le jeune homme aux cheveux blonds plaidait en sa faveur. Aussi tendait-il vers lui des mains suppliantes et son regard était plein d'éloquence.
—Eh bien, je m'oppose positivement au projet ridicule de Roozeman, dit le matelot. Porte les instruments qui veut; moi, je ne me charge plus de rien.
—Soit! alors nous porterons tout, n'est-ce pas, Jean?
—Certes; une pareille insensibilité est horrible.
—Et toi, Donat?
—Moi, pour sauver la vie à un homme, je porte la claie et les haches jusqu'à l'autre bout du monde. Cela nous rendra Dieu favorable, et peut-être, pour nous récompenser, éloignera-t-il de nous les sauvages.
—Qu'en dis-tu, baron? demanda Pardoes.
—Je pense, répondit le baron, que la vie d'un homme ne vaut pas la peine de faire tant d'embarras; mais, soit, le malheureux est encore jeune; je veux bien porter ma part des instruments.
Victor et ses amis avaient déjà déchargé en grande partie le mulet; ils soulevèrent prudemment le blessé et le placèrent sur la bête. Le pauvre jeune homme remercia Victor les larmes aux yeux et lui jura chaleureusement de garder jusqu'au bord de la tombe le souvenir de sa générosité.
Selon leur promesse, Roozeman et Creps prirent la plus grande partie des instruments sur leur dos, et on lia le panier sur celui de Donat.
Le voyage fut repris. En route, l'Anglais raconta comment ce malheur lui était arrivé:
—Mon nom est John Miller; nous sommes de Kilkenny, en Irlande, dit-il. Je devais me rendre à Sacramento, afin d'y acheter une provision de farine pour mon père. Comme on ne pouvait se procurer assez de mulets à la rivière de la Plume, je suis allé aux placers du Yuba, et j'y ai trouvé après quelques jours d'attente, les muletiers dont j'avais besoin. Nous descendîmes avec rapidité des montagnes, car nos mulets étaient bons. Nous ne rencontrâmes rien de particulier dans notre voyage, jusqu'au troisième jour. Quelques heures avant midi, nous vîmes, au pied de la montagne qui dominait notre route, un homme accroupi et courbé, comme quelqu'un qui est très-fatigué. Comme il était seul et n'avait pas d'autres armes qu'un revolver, il ne nous inspira pas de méfiance. Il répondit à nos demandes qu'il était parti de San-Francisco pour aller aux mines du Nord, qu'il s'était égaré, et qu'il mourait de faim, faute de provisions. Nous lui donnâmes quelques biscuits et un bon morceau de viande salée. Cet homme avait de grosses moustaches rousses et les yeux singulièrement petits…
—Était-ce un Français? demanda Victor étonné.
—Oui, c'était un Français; il y en avait deux parmi nous qui savaient causer avec lui.
—La moustache rousse duJonas! Murmura Victor; Donat ne s'est pas trompé!
—Je n'aurais pas regardé si exactement son visage, continua le blessé, mais il me sembla qu'il nous examinait tous un à un de la tête aux pieds, et comptait nos armes. Il s'était levé et avait poursuivi son chemin; nous avions, après lui avoir montré la bonne route, repris notre marche dans une direction opposée. Poussé par la défiance, je fis arrêter un instant mes compagnons et je grimpai sur une montagne pour observer l'inconnu. Il avait disparu et ne pouvait s'être caché nulle part dans cette plaine, sinon dans les broussailles ou dans le bois. Nous craignions une attaque des brigands qui rôdent maintenant en très grand nombre; mais comme, après avoir marché avec rapidité pendant une heure et demie, nous n'avions rien rencontré, nous nous arrêtâmes pour faire manger les bêtes et pour préparer notre propre dîner. A peine fûmes-nous remontés sur nos mulets et prêts à donner le signal du départ, que plusieurs hommes parurent sur une montagne au-dessus de nous et nous envoyèrent quatre ou cinq balles. Nous nous mîmes sur la défensive et nous déchargeâmes également nos fusils. Mais une dizaine de brigands fondirent sur nous du haut de la montagne, avant que nous eussions eu le temps de recharger nos armes. Un des nôtres cria: «Fuyez! fuyez!» et je vis mes compagnons éperonner violemment leurs mulets et chercher leur salut dans la rapidité de leurs montures. Je voulus faire comme eux; mais le même homme aux moustaches rousses et aux petits yeux m'ajusta et me tira une balle à travers le pied. Mon mulet fit un écart, me désarçonna et suivit les autres. Les voleurs poursuivirent mes camarades; j'entendis longtemps encore les coups de fusil qui retentissaient dans le bois. J'étais couché là depuis quatre jours; mon pied s'est enflammé. Je ne pouvais pas me mouvoir, et je prévoyais une mort terrible, lorsque Dieu m'exauça et m'envoya un secours et un salut inattendus.
Victor et Jean causèrent longtemps ensemble du rôle que la moustache rousse duJonasavait joué dans cette histoire, et Jean Creps assura qu'il enverrait une balle dans le ventre du scélérat la première fois qu'il le rencontrerait.
Les Flamands atteignirent enfin l'endroit où ils devaient passer la nuit.
Pendant qu'on préparait le souper, Victor ôta les langes du pied du jeune Anglais, lava avec beaucoup de soin la blessure enflammée et enveloppa son pied d'un linge propre. Ce pansement allégea si complètement les souffrances du malheureux, qu'il prit les mains de Roozeman et les arrosa de larmes de reconnaissance.
Donat céda sa couverture au blessé, et, quoique celui-ci refusât, Kwik resta inébranlable dans sa résolution et coucha sur la terre nue.
Cette nuit-là, tous dormirent en repos sous la garde de leur sentinelle. Donat, tout content de lui et joyeux d'avoir pu faire une bonne action, ne rêva pas et dormit d'un sommeil si profond, qu'il fallut le secouer pendant plusieurs minutes lorsque vint son tour de monter la garde.
La présence de l'Irlandais blessé semblait leur porter bonheur, car ils poursuivirent leur voyage pendant un jour et demi sans rencontrer rien qui fût de nature à les inquiéter.
La certitude de n'avoir plus à passer que deux nuits dans les montagnes avant d'atteindre les placers du Yuba, les réjouissait et leur rendait le coeur léger.
On se moqua de la peur que Donat avait eue pendant la route, et on s'efforça de lui faire comprendre que, s'ils avaient rencontré jusque-là beaucoup d'apparences de malheur, du moins ils approchaient du terme de leur voyage sans avoir souffert de dommage réel. Kwik hochait la tête en signe de doute et répondait qu'on ne peut vendre la peau de l'ours avant de l'avoir pris, et qu'on ne peut pas fêter la moisson avant que le grain soit dans la grange.
Dans la matinée, ils traversèrent une vaste plaine et regardèrent sans y faire beaucoup d'attention quelques rochers isolés au milieu de la vallée et paraissant sortir de terre.
Lorsqu'ils en étaient encore éloignés de deux cents pas, le Bruxellois s'arrêta tout à coup et dit d'une voix étouffée:
—Arrêtez, mes amis; il y a une embûche derrière ces montagnes!
Et, étendant le doigt, il ajouta:
—Là-bas, au-dessus des rochers, des chapeaux qui se remuent. Ces chapeaux sont dessombrerosmexicains. Ceux qui sont derrière les rochers pour nous attaquer à notre passage et qui se croient bien cachés, sont sans doute dessalteadores. Tenez-vous prêts, messieurs, et faites feu à la première apparition des voleurs!
Pendant qu'il parlait encore, les chapeaux s'élevèrent et trois balles sifflèrent au-dessus de la tête des Flamands. Ceux-ci lâchèrent tous ensemble leurs coups de fusil sur les ennemis; mais alors apparurent à côté des rochers quatre ou cinq hommes à cheval qui, pour ne pas laisser aux chercheurs d'or le temps de recharger leurs armes, coururent sur eux au grand galop de leurs chevaux et avec des cris de triomphe.
—Les revolvers! cria le Bruxellois. Ce sont desvaqueros!jeteurs de noeuds coulants! Prenez-garde aulasso!
Donat fit le signe de la croix en soupirant d'un ton plaintif:
—O bon Dieu! prenez ma petite âme en pitié!
Mais il n'eut pas le temps d'achever cette courte prière. Leslassosfendirent l'air en sifflant et les coups de revolver répétés avec rapidité retentirent dans la vallée. Pour ne pas être écrasés par les chevaux, les chercheurs d'or s'étaient séparés chacun dans une direction différente.
Unlassocingla Roozeman par la taille et lui serra les bras contre le corps. Le cavalier à la selle duquel était attaché le terrible noeud coulant, donna de l'éperon à son cheval, renversa le malheureux Flamand et le traîna sur le sol dans sa course rapide.
Donat Kwik, qui tirait de manière à vendre chèrement sa vie, fut le seul à remarquer la position critique de Victor. Il poussa un cri de désespoir et courut avec une vitesse étonnante au secours de son ami. Dans sa course, il jeta son revolver déchargé, tira son long couteau catalan de sa ceinture et atteignit le Mexicain juste au moment où celui-ci allait s'élancer d'une hauteur et briser infailliblement la tête de sa victime… Kwik enfonça si violemment son couteau dans le flanc du cheval, que le pauvre animal, frappé mortellement, s'abattit. Levaquero, qui avait sauté de sa selle et était tombé sur ses genoux, tira un poignard, en porta un coup à Donat et le blessa malheureusement; mais le Flamand, exaspéré, prit levaqueropar les cheveux, le renversa en arrière et lui plongea son couteau jusqu'au manche dans la poitrine. Alors il s'élança vers Roozeman, coupa lelasso, et courut sans rien dire à l'endroit du combat. Il hurlait de rage, le sang lui coulait de la figure et il agitait son terrible couteau au-dessus de sa tête.
Lorsqu'il eut rejoint ses autres amis, il vit fuir les Mexicains dans la direction des roches solitaires. Sans se détourner, il courut seul derrière eux, quoique le Bruxellois lui criât sur tous les tons de s'arrêter.
Kwik reconnut bientôt l'inutilité de cette poursuite et revint sur ses pas. Victor courut à sa rencontre en l'appelant son sauveur, le serra dans ses bras et montra une profonde inquiétude à la vue du sang qui coulait sur la joue du pauvre garçon. Celui-ci le tranquillisa: levaqueroavait voulu lui percer la poitrine d'un coup de poignard, mais l'arme, détournée, avait seulement touché le crâne de Donat et lui avait fait une blessure assez large au-dessus de l'oreille.
Jean Creps, le Bruxellois et le Français lui prirent aussi la main et le comblèrent de louanges sur son courage dans le combat. Le jeune homme, ému, repoussa ces éloges et dit:
—Bah! je ne suis pas un plus grand héros qu'hier; le sang humain m'inspire toujours de l'effroi et du dégoût. Mais M. Victor était en danger de mort, cela m'a rendu fou; je ne savais plus ce que je faisais. Que Dieu me pardonne ces paroles coupables, mais si j'avais dû tuer cent Mexicains pour sauver M. Roozeman, il me semble que je l'eusse fait.
—Maintenant, tu as tué un chrétien, murmura le matelot. Le revenant…
—Revenir! ce vilain Mexicain? s'écria Donat avec un nouvel accès de fureur. Il a voulu assassiner M. Victor; il peut revenir tant qu'il voudra, je percerai aussi son spectre de mon couteau.
Pendant ce temps, les autres se racontaient également ce qui leur était arrivé. Le Français avait été pris également par lelassoet entraîné à quelques pas; mais Jean Creps s'était jeté en avant et avait coupé la corde. Le Bruxellois avait percé de son couteau la cuisse d'un des ennemis; un autre devait avoir reçu une balle dans le corps, car on l'avait vu tomber de son cheval, et c'étaient ses cris de détresse et sa fuite qui avaient fait quitter le champ de bataille à ses camarades.
—C'est moi, s'écria le matelot, qui ai envoyé une balle dans la poitrine du gredin!
—Ah çà! où étais-tu donc? Je ne t'ai pas aperçu un seul instant dans la lutte? demanda Creps.
—Et nous non plus, affirmèrent les autres.
—Vous ne pensez à rien, répondit l'Ostendais. Pour ne pas laisser tordre le cou à notre pauvre blessé, j'ai lié la corde du mulet à ma ceinture, afin d'empêcher la bête de fuir. Protégé contre lelasso, j'ai pu charger à plusieurs reprises mon fusil et toucher avec certitude ces scélérats. C'est une balle de mon fusil que levaqueroemporte dans sa poitrine. Sans ma présence d'esprit, nous serions peut-être tous morts en ce moment.
—Tiens, ce n'est pas une mauvaise idée, dit Kwik en riant. Dès que nous serons encore attaqués, j'irai aussi me placer derrière le mulet.
Profondément humilié par cette raillerie, le matelot fit un bond en arrière, agita son couteau et fit mine d'en percer Donat; mais Jean Creps lui prit la main et grommela, pendant qu'il lui serrait le poignet à le broyer:
—Sur ta vie, ne touche pas à un cheveu de sa tête! Encore un mouvement, et je te brûle la cervelle.
Pardoes et Victor s'élancèrent entre eux. Donat demanda humblement pardon au matelot, prétendit n'avoir pas eu la moindre intention de l'insulter, et proclama tout haut qu'ils devaient à l'habileté et au courage de l'Ostendais la fuite précipitée des ennemis. Cela calma le matelot, et il serra même la main de celui qu'un instant auparavant il voulait égorger.
On examina les blessures de Donat et du baron; car ce dernier, pendant qu'on le traînait par terre, avait eu la peau tout écorchée. Il se trouva que personne n'était gravement blessé et qu'on pouvait se remettre immédiatement en route.
Le matelot voulut aller à la recherche duvaquerotué et de son cheval, sans doute pour voir s'il n'y avait pas quelques objets de valeur à prendre, mais Pardoes le retint et lui dit:
—Non, laisse-le.—En avant, messieurs! Ne perdons pas de temps. On n'est pas en sûreté dans cette plaine. Les Mexicains sont vindicatifs, et je ne serais pas étonné si les brigands revenaient en plus grand nombre. Nous devons nous hâter pour gagner ces hauteurs là-bas, où les chevaux ne peuvent nous atteindre.
Lorsqu'ils eurent fait un bout de chemin, le matelot demanda:
—Il y a une chose que je ne comprends pas: nous avons vu premièrement quatre ou cinq chapeaux de paille au-dessus des rochers et les cavaliers qui nous attaquaient étaient nu-tête. Où sont donc restés les hommes à chapeaux? Il y a là-dessous quelque piège qui me fait prévoir d'autres dangers.
—Tu te trompes, répondit le Bruxellois. C'est une ruse dont j'ai souvent entendu parler dans les placers. Cesvaquerosse fient plus à leurslassosqu'à des armes à feu, car leur coup est toujours rendu incertain par le mouvement du cheval. Ils ne craignent pas beaucoup le revolver; mais les fusils leur font peur, parce qu'une balle bien ajustée a trop de prise sur eux et sur leurs chevaux. Ils nous avaient vu arriver, sans doute; aussi longtemps que nos fusils étaient chargés, ils n'auraient osé nous attaquer. Quel moyen de nous faire décharger nos armes? Il est simple. Ils ont placé sur des bâtons leurssombrerosou chapeaux, et assurément aussi leurs vestes, et les ont fait mouvoir à nos regards; en outre, ils ont tiré deux ou trois coups de pistolet, et nous, trompés par ces apparences, nous avons fait feu tous ensemble sur nos ennemis supposés. Il n'y a pas autre chose sous l'apparition dessombreros.
Donat marchait à côté du mulet et tournait et retournait dans ses mains une chose qu'il avait ramassée sur le lieu du combat. C'était une corde en cuir faite de trois petites lanières tressées, longue de plus de vingt pieds, et portant un noeud coulant à l'un de ses bouts.
Depuis leur dernière réconciliation, le matelot semblait enclin à témoigner de l'amitié à Donat: il se plaça à côté de lui et lui dit:
—Ce que tu tiens là à la main, c'est unlasso, Kwik.
—Je le sais, répondit Donat; mais je me creuse la tête pour comprendre comment on peut pêcher un homme avec cela. Ces gaillards-là doivent être singulièrement exercés à jeter lelasso.
—En effet, Donat, ils s'en servent avec adresse, mais ce n'est pas sans peine qu'ils l'acquièrent. J'ai fait naufrage, pendant un voyage, sur les côtes du Mexique, et j'ai eu l'occasion de voir de près lesvaqueros. C'est bizarre: à peine les enfants de ces gens marchent-ils seuls, qu'ils jouent avec lelasso. D'abord ils prennent des chats ou des chiens; puis des mulets, et enfin des boeufs et des chevaux; car lelasson'est proprement inventé que pour prendre les boeufs et les chevaux.
En causant ainsi, les chercheurs d'or continuèrent leur route. Victor s'était placé de l'autre côté du mulet et causait avec John Miller, dont le pied s'était considérablement dégonflé et dont les douleurs étaient beaucoup allégées par les soins fraternels de son protecteur. L'Anglais témoignait une profonde reconnaissance et priait Dieu de lui donner un jour l'occasion de payer les bienfaits reçus.
Jean Creps et le Bruxellois parlaient des mines qu'ils allaient atteindre probablement le surlendemain, et de leurs plans pour commencer leur travail dans les placers avec le plus de chances de réussite.
Vers le soir, ils aperçurent dans le lointain trois ou quatre tentes et autant de grands feux. Ils s'arrêtèrent pour reconnaître s'ils avaient des amis ou des ennemis devant eux.
—Ce sont des muletiers, dit le Bruxellois, qui portent une provision de farine de Sacramento aux placers. Je vois la charge des bêtes de somme rangée à côté des tentes; en outre, j'entends les clochettes des mulets. Avançons donc hardiment, nous n'avons rien à craindre.
Les muletiers, en voyant cette troupe d'hommes apparaître au loin, prirent leurs fusils et se mirent sur la défensive; mais ils reconnurent que c'étaient de paisibles chercheurs d'or et les saluèrent amicalement.
John Miller reconnut le chef des muletiers, qui avait transporté plus d'une fois de la farine et d'autres provisions pour son père. Comme ce chef s'étonnait de le voir ainsi blessé dans ces montagnes, le jeune Anglais raconta, avec une reconnaissance enthousiaste, comment ses compagnons étrangers l'avaient ramassé presque mourant dans un bois et lui avaient donné leur unique bête de somme pour le sauver.
Là-dessus, les Flamands furent invités à passer la nuit dans cet endroit. Les muletiers préparèrent en leur honneur tout ce qu'il y avait de meilleur dans leurs provisions. On mangea bien et on but surtout gaiement, car ils avaient quelques bouteilles derofinoou eau-de-vie de Catalogne, dont ils firent avec de l'eau chaude une sorte degrog, qui réconforta merveilleusement les chercheurs d'or épuisés, et leur versa une nouvelle ardeur dans les veines.
Ce qui les réjouit le plus, ce fut la certitude qu'ils atteindraient le lendemain, dans l'après-midi, les premiers placers du Yuba. On décida que John Miller resterait avec les muletiers, puisque ceux-ci acceptaient la charge de le transporter en peu de jours à la rivière de la Plume. Il voulut donner de l'argent à ses sauveurs, et, comme ils le refusèrent, il leur fit accepter une nouvelle provision de farine et de lard salé. Cela pouvait leur être bien nécessaire, pensait-il, car tout était incroyablement cher dans les mines depuis la nouvelle affluence de chercheurs d'or. Les Flamands furent libres de suivre leurs nouveaux amis; cependant, ils ne le jugèrent pas à propos, vu que les mulets, pesamment chargés, ne pouvaient marcher que très-lentement. Le Bruxellois ne voulut pas entendre parler de retards; il fut donc convenu qu'il partirait avec ses compagnons au lever du soleil.
Après que John Miller eut encore remercié chaleureusement ses sauveurs, et serré Roozeman, Creps et Kwik dans ses bras, tous se glissèrent sous la tente et dormirent d'un sommeil tranquille.
L'épisode qui termineLe Pays de l'ora pour titre:Le Chemin de la Fortune.
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