De la plastique en amour

IXDe la plastique en amourICC’estdans le monde qu’on entend surtout les jeunes filles dire que l’homme n’a pas besoin d’être beau pour plaire, et c’est une théorie que les hommes du monde acceptent avec une modestie qui leur fait honneur. Je n’ai pas d’ailleurs à la combattre quand il ne s’agit que du mariage, c’est-à-dire d’une institution où lecôté arrangement tient infiniment plus de place, aujourd’hui, que le côté passion. Ceux que nous voyons courir à l’hyménée, en ce temps-ci, avec le plus d’ardeur, sont les comédiens, qui en ont si peu besoin, et les gens dans les affaires qui ne peuvent guère s’en passer. Chez les premiers, cette manie est un reste de protestation contre leur renommée bohème d’autrefois. Ils tiennent à faire constater,urbietorbi—et même au risque d’être cocus—qu’ils appartiennent bien à la vie régulière, à la vie bourgeoise. Mon Dieu, ils seraient plus sages en se contentant, pour cela, de la croix qu’on met maintenant, de leur vivant, sur leur poitrine, et qu’on plante dans les cimetières sur leur tombeau, double absolution de la société laïque et du monde religieux à l’endroit de leur métier. Quant aux seconds, ils trouvent, dans le mariage, un moyen légal, presque honoré, de demeurerriches, tout en ruinant les autres, ce qui est le fin du fin de leur état. L’admirable séparation de biens est là, pour leur permettre de garder la précieuse aisance, pour eux, pendant qu’ils sèment, autour d’eux, la ruine, ce qui est évidemment une conséquence honnête et un commentaire moral des «justes noces», comme dit le Code. Dans une profession qui tient à la fois du cabotinage et des affaires, celle des directeurs de théâtre, vous trouverez, pour le mariage, un enthousiasme deux fois justifié. Ils sont rares ceux qui ont la probité de demeurer célibataires!Je ferme, ici, cette parenthèse sur un sujet où l’amour a trop rarement affaire, pour parler simplement des liaisons, légitimes ou non, mais infiniment plus sérieuses, où l’Amour est tout. Car notez que je ne défends pas aux maris d’être des amants. Au contraire! Seulement je constate qu’ils en ont rarementl’occasion. Dans les unions où l’âme tient vraiment une place, par ses nobles côtés, la femme est-elle sage de faire mépris, chez l’homme, de la beauté du visage et de la vigueur du corps? Je ne le crois pas, et surtout je ne crois pas que ce mépris puisse être sincère, par tant d’esprit et de belle éducation que nous remplacions la plastique qui nous manque.Prenons un monde pour lequel j’écris encore moins que pour les époux, mais qui a pour lui l’avantage d’être sincère jusqu’au cynisme; nous ne trouvons nullement que ce dédain soit au fond de la femme contemporaine. Ce n’est qu’en apparence que les courtisanes préfèrent les banquiers ridicules aux commis de magasin bien tournés. Que ces dames ne négligent pas les exigences financières de leur profession, j’en suis d’accord avec vous. Une courtisane qui ne se ferait pas payer serait la honte de son état. C’est si vrai que l’impératriceMessaline, qui avait plus soif de vice que d’amour et d’ignominie que de baiser, avait grand soin d’exiger, des passants, le même salaire que ses compagnes, pour ne pas déshonorer l’antre deVénus Meretrix. Mais, derrière le patricien ventripotent, Forain nous montrera toujours le robuste ouvrier de la dernière heure, celle qui ne se vend pas. Celui-là est le plus souvent une brute et représente cependant l’idéal dans ces existences très logiquement infâmes. Comme on demandait un jour, à une de ces maraudeuses de la vie, pourquoi elle s’obstinait à demeurer avec un chenapan qui la battait, quand sa beauté, à elle,lui assurait des amants bien appris et, qui sait? peut-être respectueux, elle répondit ce mot sublime: «Mais si je n’aime rien, je ne suis rien»!Et elle avait raison.Sans vouloir prendre ma leçon dans le ruisseau, je conviens que cette concession brutale et résignée à un élément de torture souvent, la beauté physique dans sa vigueur, m’émeut et me semble presque plus noble que l’indifférence où je le vois tenu dans un monde social plus raffiné, indifférence que je veux croire une pose, chez le plus grand nombre, ou une consolation à la laideur. Mais, dans le monde passionnel, lequel ne vit que de sincérité, d’intimité profonde et de pénétration sensuelle réciproque, je ne vois vraiment pas ce que viennent faire l’aumône et la charité.Chez la femme, comme chez l’homme, quelles que soient les perversions que l’éducation amises en elle, l’amour devrait venir avant tout du sentiment et de l’adoration de la Beauté. Ne trouvez-vous pas, comme moi, que la laideur acceptée y met comme un abaissement, le soupçon de plaisirs très complexes et puisés surtout dans une dépravation de l’esprit? Moi, je tiens pour l’héroïque santé dans ces choses d’où dépendent le salut de l’idéal et la gloire des races. Je demeure éperdument dans la tradition païenne qui mettait l’harmonie extérieure des formes, la belle pondération des lignes et la splendeur des chairs portant en soi la lumière, au-dessus de tout, comme lesceau même d’une immortelle origine. C’est s’abaisser soi-même que de ne pas chercher, à la conscience de ses propres défectuosités, la sublime compensation d’aimer un être plus beau que soi.IICe goût apparent des femmes d’aujourd’hui pour la maturité uniquement intelligente; sa tolérance inique quelquefois pour la vieillesse caduque mais socialement honorée, pourraient bien leur être imposés par notre propre exemple, et peut-être ne sont-elles ainsi que pour se mettre à notre portée, et ne nous pas humilier en se montrant trop supérieures à nous.Quelles sont donc les femmes que les amoureux de presque tous les mondes recherchentaujourd’hui? Les plus belles? Allons donc!—J’ai dit que je ne parlais pas du mariage, peu d’hommes l’excusant aujourd’hui par le seul argument qui le justifie: l’impossibilité de posséder, autrement qu’en l’épousant, une femme qu’on aime.—Mais, dans les liaisons qu’un double choix amène et resserre, avez-vous remarqué que le culte de la Beauté, lequel devrait être cependant la loi suprême de la vie, entrât pour quelque chose! Les courtisanes les plus chères sont-elles les courtisanes les mieux douées plastiquement? Je vous montrerai, quand vous le voudrez, d’admirables filles qui crèvent la faim et d’abominables gothons ruisselantes de pierreries, dans des huit-ressorts où leur figure donne envie de regarder le derrière de leurs valets de pied. Cette vieille garde, qui a sur celle de Napoléon Ierle désavantage de ne pas mourir, et devant qui Cambronne ne se serait pascontenté de parler, est entretenue par ce que nos cercles contiennent de plus jeune et de plus élégant; Hippolyte ne redit plus les charmes d’Aricie; il soupire comme Marius (non pas comme Cambronne) le long des ruines. Il baise celui des deux pieds de ces dames qui n’est pas encore dans la tombe.Mais, paix à ces vieilles aux dents d’ivoire, aux chignons de paille que les ânes sont tentés de brouter. Quelques-unes furent belles, sous le règne de Louis-Philippe, et peut-être n’auraient-elles qu’à ne se plus farder pour être belles encore. Car la vraie beauté traverse, triomphante, tous les âges et semble quelquefois revêtir l’immortalité du marbre avec la blancheur des cheveux. Mais les débutantes, celles que ces messieurs lancent, les célébrités de demain, les glorieuses en chantier, regardez-les un peu!! Des minois chiffonnés comme de vieux mouchoirs, des nez retroussés, des tailles de guêpes à qui je ne me chargerais pas de fournir l’aiguillon, des pieds et des mains canailles, un refrain d’Yvette Guilbert sur les lèvres peintes, par dessus le marché, voilà ce qui suffit à des protecteurs souvent jeunes et ayant le droit d’être infiniment plus difficiles. Aucun souci de la noblesse des types, desempreintes de la race, de tout ce qui mêle la fierté d’un idéal à la fièvre du désir!Durant qu’ils habillent coûteusement ces poupées difformes, les sculpteurs, les peintres, voire les poètes qui peignent et sculptent dans leur cerveau, s’arrêtent, émus et recueillis, devant les superbes créatures qui, comme d’un double mont Aventin, descendent de Montmartre ou de Belleville, foutues comme quatre sous mais faites pour réveiller l’ombre auguste de Phidias. Car on devine, à l’instinctif orgueil de leur démarche et sous leur robe grossière,l’harmonie vibrante des formes et la puissante palpitation des chairs. Les imbéciles riches les rencontrent bien aussi quelquefois, mais du diable si un d’eux s’écriera jamais: Voilà la maîtresse que je veux!IIIAmants fervents et pensifs, pour qui j’écris d’ordinaire, pardonnez-moi cette incursion mélancolique dans un monde où ne fleurissent pas les sincères tendresses, celles qui se cachent pour être heureuses. Vous êtes les hôtes du rêve immortel d’où je voudrais exiler tout ce qui rappelle les laideurs de la vie. Pour chasser loin de vous, comme un air mauvais, les tristesses de cette prose attardée à d’inutiles réalités, laissez-moi vous dire, avant que leprintemps nous quitte, une chanson de printemps faite pour vous:C’est l’âme des beaux jours qui nous fait le ciel bleu;Qui chante, au bord des eaux, dans le frisson des saules,Et le soleil déjà change, en perles de feu,Les pleurs que le matin secoue à ses épaules.L’esprit des fleurs s’éveille au caprice de l’airEt porte, sur nos fronts, de troublantes caresses.Enferme en toi, mon cœur, l’universelle ivresse.Voici le temps d’aimer sous le ciel doux et clair!Voici le temps de croire aux mensonges du rêve,De souffrir la langueur des vœux inapaisés;De mêler, sous le vol charmeur de l’heure brève,Au néant des serments la douceur des baisers.Voici le temps d’attendre au seuil des portes closes,Implorant la pitié des bonheurs interdits,Le cœur plein de sanglots, les mains pleines de roses,Qu’un sourire nous ouvre encor le Paradis!Voici le temps de fuir vers les routes ombreusesOù l’on marche à pas lents, et la main dans la main,Amoureux éperdus et blanches amoureuses,Le temps de n’avoir plus à deux qu’un seul chemin!Tous les êtres épris se cherchent dans l’espace,Blessés du même mal dont nul ne veut guérir.L’esprit des fleurs s’éveille au vent léger qui passe.Voici venir le temps d’aimer et d’en mourir!

IX

C

C’estdans le monde qu’on entend surtout les jeunes filles dire que l’homme n’a pas besoin d’être beau pour plaire, et c’est une théorie que les hommes du monde acceptent avec une modestie qui leur fait honneur. Je n’ai pas d’ailleurs à la combattre quand il ne s’agit que du mariage, c’est-à-dire d’une institution où lecôté arrangement tient infiniment plus de place, aujourd’hui, que le côté passion. Ceux que nous voyons courir à l’hyménée, en ce temps-ci, avec le plus d’ardeur, sont les comédiens, qui en ont si peu besoin, et les gens dans les affaires qui ne peuvent guère s’en passer. Chez les premiers, cette manie est un reste de protestation contre leur renommée bohème d’autrefois. Ils tiennent à faire constater,urbietorbi—et même au risque d’être cocus—qu’ils appartiennent bien à la vie régulière, à la vie bourgeoise. Mon Dieu, ils seraient plus sages en se contentant, pour cela, de la croix qu’on met maintenant, de leur vivant, sur leur poitrine, et qu’on plante dans les cimetières sur leur tombeau, double absolution de la société laïque et du monde religieux à l’endroit de leur métier. Quant aux seconds, ils trouvent, dans le mariage, un moyen légal, presque honoré, de demeurerriches, tout en ruinant les autres, ce qui est le fin du fin de leur état. L’admirable séparation de biens est là, pour leur permettre de garder la précieuse aisance, pour eux, pendant qu’ils sèment, autour d’eux, la ruine, ce qui est évidemment une conséquence honnête et un commentaire moral des «justes noces», comme dit le Code. Dans une profession qui tient à la fois du cabotinage et des affaires, celle des directeurs de théâtre, vous trouverez, pour le mariage, un enthousiasme deux fois justifié. Ils sont rares ceux qui ont la probité de demeurer célibataires!

Je ferme, ici, cette parenthèse sur un sujet où l’amour a trop rarement affaire, pour parler simplement des liaisons, légitimes ou non, mais infiniment plus sérieuses, où l’Amour est tout. Car notez que je ne défends pas aux maris d’être des amants. Au contraire! Seulement je constate qu’ils en ont rarementl’occasion. Dans les unions où l’âme tient vraiment une place, par ses nobles côtés, la femme est-elle sage de faire mépris, chez l’homme, de la beauté du visage et de la vigueur du corps? Je ne le crois pas, et surtout je ne crois pas que ce mépris puisse être sincère, par tant d’esprit et de belle éducation que nous remplacions la plastique qui nous manque.

Prenons un monde pour lequel j’écris encore moins que pour les époux, mais qui a pour lui l’avantage d’être sincère jusqu’au cynisme; nous ne trouvons nullement que ce dédain soit au fond de la femme contemporaine. Ce n’est qu’en apparence que les courtisanes préfèrent les banquiers ridicules aux commis de magasin bien tournés. Que ces dames ne négligent pas les exigences financières de leur profession, j’en suis d’accord avec vous. Une courtisane qui ne se ferait pas payer serait la honte de son état. C’est si vrai que l’impératriceMessaline, qui avait plus soif de vice que d’amour et d’ignominie que de baiser, avait grand soin d’exiger, des passants, le même salaire que ses compagnes, pour ne pas déshonorer l’antre deVénus Meretrix. Mais, derrière le patricien ventripotent, Forain nous montrera toujours le robuste ouvrier de la dernière heure, celle qui ne se vend pas. Celui-là est le plus souvent une brute et représente cependant l’idéal dans ces existences très logiquement infâmes. Comme on demandait un jour, à une de ces maraudeuses de la vie, pourquoi elle s’obstinait à demeurer avec un chenapan qui la battait, quand sa beauté, à elle,lui assurait des amants bien appris et, qui sait? peut-être respectueux, elle répondit ce mot sublime: «Mais si je n’aime rien, je ne suis rien»!

Et elle avait raison.

Sans vouloir prendre ma leçon dans le ruisseau, je conviens que cette concession brutale et résignée à un élément de torture souvent, la beauté physique dans sa vigueur, m’émeut et me semble presque plus noble que l’indifférence où je le vois tenu dans un monde social plus raffiné, indifférence que je veux croire une pose, chez le plus grand nombre, ou une consolation à la laideur. Mais, dans le monde passionnel, lequel ne vit que de sincérité, d’intimité profonde et de pénétration sensuelle réciproque, je ne vois vraiment pas ce que viennent faire l’aumône et la charité.

Chez la femme, comme chez l’homme, quelles que soient les perversions que l’éducation amises en elle, l’amour devrait venir avant tout du sentiment et de l’adoration de la Beauté. Ne trouvez-vous pas, comme moi, que la laideur acceptée y met comme un abaissement, le soupçon de plaisirs très complexes et puisés surtout dans une dépravation de l’esprit? Moi, je tiens pour l’héroïque santé dans ces choses d’où dépendent le salut de l’idéal et la gloire des races. Je demeure éperdument dans la tradition païenne qui mettait l’harmonie extérieure des formes, la belle pondération des lignes et la splendeur des chairs portant en soi la lumière, au-dessus de tout, comme lesceau même d’une immortelle origine. C’est s’abaisser soi-même que de ne pas chercher, à la conscience de ses propres défectuosités, la sublime compensation d’aimer un être plus beau que soi.

Ce goût apparent des femmes d’aujourd’hui pour la maturité uniquement intelligente; sa tolérance inique quelquefois pour la vieillesse caduque mais socialement honorée, pourraient bien leur être imposés par notre propre exemple, et peut-être ne sont-elles ainsi que pour se mettre à notre portée, et ne nous pas humilier en se montrant trop supérieures à nous.

Quelles sont donc les femmes que les amoureux de presque tous les mondes recherchentaujourd’hui? Les plus belles? Allons donc!—J’ai dit que je ne parlais pas du mariage, peu d’hommes l’excusant aujourd’hui par le seul argument qui le justifie: l’impossibilité de posséder, autrement qu’en l’épousant, une femme qu’on aime.—Mais, dans les liaisons qu’un double choix amène et resserre, avez-vous remarqué que le culte de la Beauté, lequel devrait être cependant la loi suprême de la vie, entrât pour quelque chose! Les courtisanes les plus chères sont-elles les courtisanes les mieux douées plastiquement? Je vous montrerai, quand vous le voudrez, d’admirables filles qui crèvent la faim et d’abominables gothons ruisselantes de pierreries, dans des huit-ressorts où leur figure donne envie de regarder le derrière de leurs valets de pied. Cette vieille garde, qui a sur celle de Napoléon Ierle désavantage de ne pas mourir, et devant qui Cambronne ne se serait pascontenté de parler, est entretenue par ce que nos cercles contiennent de plus jeune et de plus élégant; Hippolyte ne redit plus les charmes d’Aricie; il soupire comme Marius (non pas comme Cambronne) le long des ruines. Il baise celui des deux pieds de ces dames qui n’est pas encore dans la tombe.

Mais, paix à ces vieilles aux dents d’ivoire, aux chignons de paille que les ânes sont tentés de brouter. Quelques-unes furent belles, sous le règne de Louis-Philippe, et peut-être n’auraient-elles qu’à ne se plus farder pour être belles encore. Car la vraie beauté traverse, triomphante, tous les âges et semble quelquefois revêtir l’immortalité du marbre avec la blancheur des cheveux. Mais les débutantes, celles que ces messieurs lancent, les célébrités de demain, les glorieuses en chantier, regardez-les un peu!! Des minois chiffonnés comme de vieux mouchoirs, des nez retroussés, des tailles de guêpes à qui je ne me chargerais pas de fournir l’aiguillon, des pieds et des mains canailles, un refrain d’Yvette Guilbert sur les lèvres peintes, par dessus le marché, voilà ce qui suffit à des protecteurs souvent jeunes et ayant le droit d’être infiniment plus difficiles. Aucun souci de la noblesse des types, desempreintes de la race, de tout ce qui mêle la fierté d’un idéal à la fièvre du désir!

Durant qu’ils habillent coûteusement ces poupées difformes, les sculpteurs, les peintres, voire les poètes qui peignent et sculptent dans leur cerveau, s’arrêtent, émus et recueillis, devant les superbes créatures qui, comme d’un double mont Aventin, descendent de Montmartre ou de Belleville, foutues comme quatre sous mais faites pour réveiller l’ombre auguste de Phidias. Car on devine, à l’instinctif orgueil de leur démarche et sous leur robe grossière,l’harmonie vibrante des formes et la puissante palpitation des chairs. Les imbéciles riches les rencontrent bien aussi quelquefois, mais du diable si un d’eux s’écriera jamais: Voilà la maîtresse que je veux!

Amants fervents et pensifs, pour qui j’écris d’ordinaire, pardonnez-moi cette incursion mélancolique dans un monde où ne fleurissent pas les sincères tendresses, celles qui se cachent pour être heureuses. Vous êtes les hôtes du rêve immortel d’où je voudrais exiler tout ce qui rappelle les laideurs de la vie. Pour chasser loin de vous, comme un air mauvais, les tristesses de cette prose attardée à d’inutiles réalités, laissez-moi vous dire, avant que leprintemps nous quitte, une chanson de printemps faite pour vous:

C’est l’âme des beaux jours qui nous fait le ciel bleu;Qui chante, au bord des eaux, dans le frisson des saules,Et le soleil déjà change, en perles de feu,Les pleurs que le matin secoue à ses épaules.L’esprit des fleurs s’éveille au caprice de l’airEt porte, sur nos fronts, de troublantes caresses.Enferme en toi, mon cœur, l’universelle ivresse.Voici le temps d’aimer sous le ciel doux et clair!Voici le temps de croire aux mensonges du rêve,De souffrir la langueur des vœux inapaisés;De mêler, sous le vol charmeur de l’heure brève,Au néant des serments la douceur des baisers.Voici le temps d’attendre au seuil des portes closes,Implorant la pitié des bonheurs interdits,Le cœur plein de sanglots, les mains pleines de roses,Qu’un sourire nous ouvre encor le Paradis!Voici le temps de fuir vers les routes ombreusesOù l’on marche à pas lents, et la main dans la main,Amoureux éperdus et blanches amoureuses,Le temps de n’avoir plus à deux qu’un seul chemin!Tous les êtres épris se cherchent dans l’espace,Blessés du même mal dont nul ne veut guérir.L’esprit des fleurs s’éveille au vent léger qui passe.Voici venir le temps d’aimer et d’en mourir!

C’est l’âme des beaux jours qui nous fait le ciel bleu;Qui chante, au bord des eaux, dans le frisson des saules,Et le soleil déjà change, en perles de feu,Les pleurs que le matin secoue à ses épaules.L’esprit des fleurs s’éveille au caprice de l’airEt porte, sur nos fronts, de troublantes caresses.Enferme en toi, mon cœur, l’universelle ivresse.Voici le temps d’aimer sous le ciel doux et clair!Voici le temps de croire aux mensonges du rêve,De souffrir la langueur des vœux inapaisés;De mêler, sous le vol charmeur de l’heure brève,Au néant des serments la douceur des baisers.Voici le temps d’attendre au seuil des portes closes,Implorant la pitié des bonheurs interdits,Le cœur plein de sanglots, les mains pleines de roses,Qu’un sourire nous ouvre encor le Paradis!Voici le temps de fuir vers les routes ombreusesOù l’on marche à pas lents, et la main dans la main,Amoureux éperdus et blanches amoureuses,Le temps de n’avoir plus à deux qu’un seul chemin!Tous les êtres épris se cherchent dans l’espace,Blessés du même mal dont nul ne veut guérir.L’esprit des fleurs s’éveille au vent léger qui passe.Voici venir le temps d’aimer et d’en mourir!

C’est l’âme des beaux jours qui nous fait le ciel bleu;

Qui chante, au bord des eaux, dans le frisson des saules,

Et le soleil déjà change, en perles de feu,

Les pleurs que le matin secoue à ses épaules.

L’esprit des fleurs s’éveille au caprice de l’air

Et porte, sur nos fronts, de troublantes caresses.

Enferme en toi, mon cœur, l’universelle ivresse.

Voici le temps d’aimer sous le ciel doux et clair!

Voici le temps de croire aux mensonges du rêve,

De souffrir la langueur des vœux inapaisés;

De mêler, sous le vol charmeur de l’heure brève,

Au néant des serments la douceur des baisers.

Voici le temps d’attendre au seuil des portes closes,

Implorant la pitié des bonheurs interdits,

Le cœur plein de sanglots, les mains pleines de roses,

Qu’un sourire nous ouvre encor le Paradis!

Voici le temps de fuir vers les routes ombreuses

Où l’on marche à pas lents, et la main dans la main,

Amoureux éperdus et blanches amoureuses,

Le temps de n’avoir plus à deux qu’un seul chemin!

Tous les êtres épris se cherchent dans l’espace,

Blessés du même mal dont nul ne veut guérir.

L’esprit des fleurs s’éveille au vent léger qui passe.

Voici venir le temps d’aimer et d’en mourir!

XSubtilités passionnellesIAGrand Roi, cesse de vaincre ou je cesse d’écrire.Amoureux,cessez de m’interroger ou je brise ma plume, image qui ne m’a jamais paru aussi terrible que le supposent ceux qui l’emploient. Briser une épée, passe encore. Mais une plume! Le beau mérite, ma foi. Ah! l’inépuisable sujet que celui où j’ai déjà promené tant d’écoles buissonnières, comme en un champ dont on ne rencontre jamais lebout! Comme les blés d’or par les pavots, il est constellé de rouges blessures et c’est le plus pur du sang de nos cœurs qui y fait perler ces étoiles de pourpre. Comme les blés d’or aussi il porte, en soi, la vie, et le pain de l’âme y germe en de douloureux sillons. C’est la plaine, féconde en joies et en douleurs, où nos pas s’attachent comme mystérieusement enlisés.Ah! plutôt que d’y revenir encore, comme j’aimerais mieux vous dire l’admirable spectacle que j’ai sous les yeux, les montagnes s’étageant à l’infini, vers des horizons bleuissants, sous le vol circonflexe des grands oiseaux de proie, et, à mes pieds, les torrents roulant, sous la poussière de verdure des tamarins, leur eau d’argent bavard comme celui des poches pleines; le recueillement mystérieux qui descend, en moi, de cette chevauchée lointaine dont les nuages sont comme des cavaliers qui quelquefois s’arrêtent pourplanter, en un sol conquis, la blancheur des oriflammes. Quel renouveau éternel la nature apporte en nous! Pourquoi faut-il que nous y trouvions, comme des bêtes blessées, cette flèche de l’amour dont l’aiguillon semble encore s’y aviver? Le penseur éperdu se demande quelquefois où il pourrait fuir la femme. Et l’infini se déroule, devant son rêve, sans rencontrer ce point obscur de la Délivrance où ilse retrouverait seul en face de lui-même, dans l’austère isolement de sa propre pensée. Force fut au doux Orphée de suivre Eurydice jusque sur le seuil des Enfers.Si loin qu’on soit allé, si loin du vacarme citadin de la vie coutumière, on n’a rien oublié, tant qu’on n’a pas oublié la source des tortures éternelles et le chemin qui y mène et qu’on reconnaît, comme le petit Poucet du conte, à ce qu’on y a laissé de soi-même. Tel le mouton qui retrouve sa route à l’épine des buissons. Et je n’en veux pas à ceux qui abusent des facilités postales où se débat aujourd’hui notre liberté, pour me poursuivre jusqu’au bord des gaves pyrénéens avec des questions, à la bouche, touchant encore aux choses de l’Amour. En réalité, ce n’est pas eux qui m’y ramènent, mais moi-même qui y reviens par une habitude incorrigible de mon esprit. Je crois me surprendre en maraudequand je pense à autre chose.Quidquid tentabam scribere versus erat, disait, de lui-même, Ovide. Tout ce que je tente d’écrire n’est qu’un commentaire de ce que j’ai écrit déjà.Cette fois-ci, c’est un homme qui me soumet une situation d’esprit à laquelle je ne puis que fraternellement compatir. Car elle est délicate et douloureuse à la fois, et je ne la puis mieux exprimer que par ses propres paroles: «Il m’arrive souvent, dit-il, de faire longtemps la cour à une femme, mais une cour assidue, et je n’ai pas plutôt obtenu ceque je croyais en souhaiterqu’un sentiment d’aversion immédiat succède à la fougue de mes désirs.»«Aversion» me paraît un peu dur, monsieur. Laissez-moi plaider pour le sentiment de vague reconnaissance que mérite toujours le plaisir accordé, et qui est, je crois, chez toutes les natures de quelque générosité. «Ceque je croyais souhaiter» me semble aussi une expression risquée. Le moins est qu’on en soit sûr avant de le demander. Je suis curieux de voir ce que vous répondrait la dame à qui vous diriez, après, en toute franchise: «Eh bien, non, ce n’est décidément pas ça dont j’avais envie.» Parions qu’elle vous flanquerait un bon soufflet, et laissez-moi vous dire qu’elle aurait raison.IIEt maintenant, causons en bons amis. J’imagine que vous êtes auprès de moi, sur ce coin de rocher mousseux d’où monte une odeur sauvage, d’où l’on entend la clochette des troupeaux tintinnabulant dans les lointainspâturages. Il existe un proverbe latin auquel je pourrais vous renvoyer: «Omne animal triste præter gallum vel monacum—gratis fornicantem» (a ajouté la malice irreligieuse des aïeux). Je n’en avais pas besoin pour être convaincu que vous n’êtes ni un coq ni un carme en exercice de garenne amoureuse. Moi non plus.Tout le monde, à ces deux exceptions près, a, j’imagine, passé par ces écroulements subits d’une passion satisfaite, mais tout le monde n’en garde pas la même amertume quevous. Vous n’estimez pas, monsieur, l’amour physique à son vrai prix. La minute que vous venez de passer vaut, à elle seule, un siècle de prévenances, de prières, tout le temps perdu que vous semblez regretter, et cela à tort: car je vous défie de m’en trouver un plus agréable emploi. Vous voilà vraiment bien malheureux pour avoir rêvé, espéré, soupiré! Je vous dis, moi, que vous êtes très bien payé de votre peine. Car si vous n’avez pas su vous payer, tant pis pour vous! Permettez-moi de vous dire en effet que cela était surtout affaire à vous. Réduit à cette simple question d’extase sensuelle, l’amour est ce qu’on le fait soi-même par l’intensité d’ardeur qu’on y apporte. L’objet aimé n’en est que l’occasion. On peut faire de très mauvaise musique sur un authentique Stradivarius.IIICertes, il y a quelque chose d’amer—dans la jeunesse surtout—à constater ce néant subit des tendresses les plus exaltées. On s’en veut, un instant, d’avoir pris le simple désir pour de l’amour et de s’être si cruellement dupé sur ses propres sentiments. Mais la maturité vient et aussi l’indulgence, qui nous fait moins sévères à cette erreur dont il ne faut pas exagérer la portée. Je ne vois à plaindre vraiment, dans tout cela, que celle qui a pu croire qu’elle était vraiment et durablement adorée. Peut-être y a-t-il d’ailleurs de sa faute. Car toutes les femmes ne savent pas se donner. Beaucoup, en voulant se faire trop longtemps souhaiter, dépassent le but ettransforment le désir qu’elles nous inspiraient en une façon d’obstination et d’impatience rageuses toutes chargées de rancunes à venir. C’est dans cet ordre d’idées surtout qu’il y a vraiment un moment psychologique. Les hommes, en qui domine l’amour-propre, ne se rebutent pas, mais méditent déjà les vengeances de la victoire. Moi qui ne mets aucune vanité dans ces choses, il m’est arrivé de renoncer tout simplement aux dragées tenues trop hautes, de me lasser et de fermer moi-même ma porte au bonheur venu trop tard. Mais, croyez-moi, vous avez laissé passer, l’un ou l’autre, l’heure opportune, laquelle ne laisse jamais que d’aimables souvenirs.De vos expériences malheureuses, monsieur, il résulte tout simplement que vous n’avez pas encore aimé.N’en déplaise d’ailleurs à l’école platoniquement imbécile du bon Werther, dont j’aimesurtout, je crois, la musique de Massenet, tout ce qui précède l’épreuve dont vous vous plaignez n’est que l’avant-propos du livre immortel de l’Amour. Ceux-là sont dans la plus lamentable folie que je connaisse, dont je lis les suicides dans les journaux, et qui se sont tués de désespoir avant d’avoir été l’un à l’autre. Il ne leur était pas permis de juger, en effet—et vous en êtes la vivante preuve,—si ce qui les séparait inexorablement était vraiment un malheur. L’amour réel, l’amour dont on a vraiment le droit de mourir, c’est celui dont on a mesuré les ivresses, celui qui a si fortement rivé voschairs à d’autres chairs, qu’on ne saurait plus les en arracher sans ouvrir au cœur la source mystérieuse par où s’enfuit notre sang. Cet amour-là se fait lentement de tous les bonheurs que la possession absolue comporte. Chaque caresse est comme un ciment qui en durcit l’édifice: il s’accroît de chaque baiser et son insatiabilité même lui est un gage de durée. Il vous enlace de mille liens obscurs dont chaque déchirement vous brise une fibre, parfums subtils et profondément personnels, contacts aux douceurs jusque-là inconnues, esclavage absolu de tous les sens, tyrannie délicieuse d’un être dont votre être est dominé. Mais il est clair, monsieur, que cela vous est parfaitement inconnu. C’est tant pis et tant mieux à la fois pour vous.Mais où vous atteignez le parfait comique, c’est quand vous me demandez, en matière de conclusion, si vous vous devez marier.Demandez donc cela à Rabelais! Peut-être vous conseillerai-je personnellement, si, comme Panurge, vous redoutez le cocuage, d’attendre que vous soyez plus sûr de votre fait dans l’épreuve primordiale du mariage. En attendant, laissez-vous vivre, sans souhaiter de trop vite souffrir. La Nature est faite pour ces bercements délicieux de la pensée dans des impressions vagues, non définies, n’ayant pas l’action immédiate pour conséquence. Ce sont de meilleurs conseillers de la vie que nous, les grands monts assoupis sous leur casque de neige, gardiens des éternelles sérénités, laissant gronder à leurs pieds les torrents inutilement sonores, comme le bruit des batailles lointaines déjà pour nous, auxquelles vos impatiences aspirent et d’où l’on revient avec plus d’une blessure au cœur!

X

A

Grand Roi, cesse de vaincre ou je cesse d’écrire.

Amoureux,cessez de m’interroger ou je brise ma plume, image qui ne m’a jamais paru aussi terrible que le supposent ceux qui l’emploient. Briser une épée, passe encore. Mais une plume! Le beau mérite, ma foi. Ah! l’inépuisable sujet que celui où j’ai déjà promené tant d’écoles buissonnières, comme en un champ dont on ne rencontre jamais lebout! Comme les blés d’or par les pavots, il est constellé de rouges blessures et c’est le plus pur du sang de nos cœurs qui y fait perler ces étoiles de pourpre. Comme les blés d’or aussi il porte, en soi, la vie, et le pain de l’âme y germe en de douloureux sillons. C’est la plaine, féconde en joies et en douleurs, où nos pas s’attachent comme mystérieusement enlisés.

Ah! plutôt que d’y revenir encore, comme j’aimerais mieux vous dire l’admirable spectacle que j’ai sous les yeux, les montagnes s’étageant à l’infini, vers des horizons bleuissants, sous le vol circonflexe des grands oiseaux de proie, et, à mes pieds, les torrents roulant, sous la poussière de verdure des tamarins, leur eau d’argent bavard comme celui des poches pleines; le recueillement mystérieux qui descend, en moi, de cette chevauchée lointaine dont les nuages sont comme des cavaliers qui quelquefois s’arrêtent pourplanter, en un sol conquis, la blancheur des oriflammes. Quel renouveau éternel la nature apporte en nous! Pourquoi faut-il que nous y trouvions, comme des bêtes blessées, cette flèche de l’amour dont l’aiguillon semble encore s’y aviver? Le penseur éperdu se demande quelquefois où il pourrait fuir la femme. Et l’infini se déroule, devant son rêve, sans rencontrer ce point obscur de la Délivrance où ilse retrouverait seul en face de lui-même, dans l’austère isolement de sa propre pensée. Force fut au doux Orphée de suivre Eurydice jusque sur le seuil des Enfers.

Si loin qu’on soit allé, si loin du vacarme citadin de la vie coutumière, on n’a rien oublié, tant qu’on n’a pas oublié la source des tortures éternelles et le chemin qui y mène et qu’on reconnaît, comme le petit Poucet du conte, à ce qu’on y a laissé de soi-même. Tel le mouton qui retrouve sa route à l’épine des buissons. Et je n’en veux pas à ceux qui abusent des facilités postales où se débat aujourd’hui notre liberté, pour me poursuivre jusqu’au bord des gaves pyrénéens avec des questions, à la bouche, touchant encore aux choses de l’Amour. En réalité, ce n’est pas eux qui m’y ramènent, mais moi-même qui y reviens par une habitude incorrigible de mon esprit. Je crois me surprendre en maraudequand je pense à autre chose.Quidquid tentabam scribere versus erat, disait, de lui-même, Ovide. Tout ce que je tente d’écrire n’est qu’un commentaire de ce que j’ai écrit déjà.

Cette fois-ci, c’est un homme qui me soumet une situation d’esprit à laquelle je ne puis que fraternellement compatir. Car elle est délicate et douloureuse à la fois, et je ne la puis mieux exprimer que par ses propres paroles: «Il m’arrive souvent, dit-il, de faire longtemps la cour à une femme, mais une cour assidue, et je n’ai pas plutôt obtenu ceque je croyais en souhaiterqu’un sentiment d’aversion immédiat succède à la fougue de mes désirs.»

«Aversion» me paraît un peu dur, monsieur. Laissez-moi plaider pour le sentiment de vague reconnaissance que mérite toujours le plaisir accordé, et qui est, je crois, chez toutes les natures de quelque générosité. «Ceque je croyais souhaiter» me semble aussi une expression risquée. Le moins est qu’on en soit sûr avant de le demander. Je suis curieux de voir ce que vous répondrait la dame à qui vous diriez, après, en toute franchise: «Eh bien, non, ce n’est décidément pas ça dont j’avais envie.» Parions qu’elle vous flanquerait un bon soufflet, et laissez-moi vous dire qu’elle aurait raison.

Et maintenant, causons en bons amis. J’imagine que vous êtes auprès de moi, sur ce coin de rocher mousseux d’où monte une odeur sauvage, d’où l’on entend la clochette des troupeaux tintinnabulant dans les lointainspâturages. Il existe un proverbe latin auquel je pourrais vous renvoyer: «Omne animal triste præter gallum vel monacum—gratis fornicantem» (a ajouté la malice irreligieuse des aïeux). Je n’en avais pas besoin pour être convaincu que vous n’êtes ni un coq ni un carme en exercice de garenne amoureuse. Moi non plus.

Tout le monde, à ces deux exceptions près, a, j’imagine, passé par ces écroulements subits d’une passion satisfaite, mais tout le monde n’en garde pas la même amertume quevous. Vous n’estimez pas, monsieur, l’amour physique à son vrai prix. La minute que vous venez de passer vaut, à elle seule, un siècle de prévenances, de prières, tout le temps perdu que vous semblez regretter, et cela à tort: car je vous défie de m’en trouver un plus agréable emploi. Vous voilà vraiment bien malheureux pour avoir rêvé, espéré, soupiré! Je vous dis, moi, que vous êtes très bien payé de votre peine. Car si vous n’avez pas su vous payer, tant pis pour vous! Permettez-moi de vous dire en effet que cela était surtout affaire à vous. Réduit à cette simple question d’extase sensuelle, l’amour est ce qu’on le fait soi-même par l’intensité d’ardeur qu’on y apporte. L’objet aimé n’en est que l’occasion. On peut faire de très mauvaise musique sur un authentique Stradivarius.

Certes, il y a quelque chose d’amer—dans la jeunesse surtout—à constater ce néant subit des tendresses les plus exaltées. On s’en veut, un instant, d’avoir pris le simple désir pour de l’amour et de s’être si cruellement dupé sur ses propres sentiments. Mais la maturité vient et aussi l’indulgence, qui nous fait moins sévères à cette erreur dont il ne faut pas exagérer la portée. Je ne vois à plaindre vraiment, dans tout cela, que celle qui a pu croire qu’elle était vraiment et durablement adorée. Peut-être y a-t-il d’ailleurs de sa faute. Car toutes les femmes ne savent pas se donner. Beaucoup, en voulant se faire trop longtemps souhaiter, dépassent le but ettransforment le désir qu’elles nous inspiraient en une façon d’obstination et d’impatience rageuses toutes chargées de rancunes à venir. C’est dans cet ordre d’idées surtout qu’il y a vraiment un moment psychologique. Les hommes, en qui domine l’amour-propre, ne se rebutent pas, mais méditent déjà les vengeances de la victoire. Moi qui ne mets aucune vanité dans ces choses, il m’est arrivé de renoncer tout simplement aux dragées tenues trop hautes, de me lasser et de fermer moi-même ma porte au bonheur venu trop tard. Mais, croyez-moi, vous avez laissé passer, l’un ou l’autre, l’heure opportune, laquelle ne laisse jamais que d’aimables souvenirs.

De vos expériences malheureuses, monsieur, il résulte tout simplement que vous n’avez pas encore aimé.

N’en déplaise d’ailleurs à l’école platoniquement imbécile du bon Werther, dont j’aimesurtout, je crois, la musique de Massenet, tout ce qui précède l’épreuve dont vous vous plaignez n’est que l’avant-propos du livre immortel de l’Amour. Ceux-là sont dans la plus lamentable folie que je connaisse, dont je lis les suicides dans les journaux, et qui se sont tués de désespoir avant d’avoir été l’un à l’autre. Il ne leur était pas permis de juger, en effet—et vous en êtes la vivante preuve,—si ce qui les séparait inexorablement était vraiment un malheur. L’amour réel, l’amour dont on a vraiment le droit de mourir, c’est celui dont on a mesuré les ivresses, celui qui a si fortement rivé voschairs à d’autres chairs, qu’on ne saurait plus les en arracher sans ouvrir au cœur la source mystérieuse par où s’enfuit notre sang. Cet amour-là se fait lentement de tous les bonheurs que la possession absolue comporte. Chaque caresse est comme un ciment qui en durcit l’édifice: il s’accroît de chaque baiser et son insatiabilité même lui est un gage de durée. Il vous enlace de mille liens obscurs dont chaque déchirement vous brise une fibre, parfums subtils et profondément personnels, contacts aux douceurs jusque-là inconnues, esclavage absolu de tous les sens, tyrannie délicieuse d’un être dont votre être est dominé. Mais il est clair, monsieur, que cela vous est parfaitement inconnu. C’est tant pis et tant mieux à la fois pour vous.

Mais où vous atteignez le parfait comique, c’est quand vous me demandez, en matière de conclusion, si vous vous devez marier.Demandez donc cela à Rabelais! Peut-être vous conseillerai-je personnellement, si, comme Panurge, vous redoutez le cocuage, d’attendre que vous soyez plus sûr de votre fait dans l’épreuve primordiale du mariage. En attendant, laissez-vous vivre, sans souhaiter de trop vite souffrir. La Nature est faite pour ces bercements délicieux de la pensée dans des impressions vagues, non définies, n’ayant pas l’action immédiate pour conséquence. Ce sont de meilleurs conseillers de la vie que nous, les grands monts assoupis sous leur casque de neige, gardiens des éternelles sérénités, laissant gronder à leurs pieds les torrents inutilement sonores, comme le bruit des batailles lointaines déjà pour nous, auxquelles vos impatiences aspirent et d’où l’on revient avec plus d’une blessure au cœur!

XIDe l’illusion en amourIAAvouez,me dit-elle, que vous ne me trouvez que des défauts. Alors pourquoi continuez-vous de me voir et de faire profession de m’aimer?Et sa jolie bouche avait des retroussis ironiques semblant s’entr’ouvrir, comme pour une morsure, sur la nacre des dents.—Vous exagérez, infiniment, ma chère,mon opinion sur vous, me contentai-je de lui répondre avec tranquillité, mais vous vous trompez moins en parlant de la fidélité de mes sentiments.—Convenez cependant que, si vous m’aviez connue telle que je suis maintenant pour vous, vous ne m’auriez pas aimée!—Je vous demande pardon et je vous aurais supposée pire que, très vraisemblablement, je vous aurais aimée tout de même. Car ce n’est jamais la perfection que j’ai eu l’intention d’aimer en vous, et je ne suis plus de ces imbéciles qui s’imaginent toujours, quand ils commencent un nouvel amour, qu’ils l’ont rencontrée,—et qui très sérieusement prennent leur prurit sensuel pour un hommage moral à la vertu! Cette naïveté n’est permise qu’à l’extrême jeunesse, qu’aux ferveurs ingénues d’une santé débordante, qu’au désir inconscient qui nous pousse alors vers toutes lesfemmes avec de faciles admirations. Elle devient ridicule chez celui qui a déjà vécu, qui sait bien que ce n’est pas en parlant de la Femme que Platon a écrit que le Beau était toujours la splendeur du Bien. Dieu merci! l’Amour n’a rien de commun avec l’Académie qui décerne les prix Montyon. Où serait sa grandeur s’il se confondait avec la Logique et ne nous entraînait jamais qu’à des attachements raisonnables? Ce n’est pas un teneur de livres mais un poète qui emprisonne les cœurs dans sa fantaisie souvent cruelle. Il ne cueille passagement des bouquets dans les jardins, mais il saccage des moissons entières et se couronne volontiers des ronces où se sont ensanglantées nos mains. C’est ignorer le poids despotique dont il pèse sur nos âmes que de lui vouloir donner pour piédestal un peu de cette neige candide, si fragile à fondre et à ternir, qui s’appelle l’estime. M’avez-vous jamais entendu dire autre chose que du bien de mes anciennes maîtresses? Non! Eh bien pensez-vous que je les trouvasse plus parfaites que vous? Ceux qui prétendent avoir cessé d’aimer une femme parce qu’ils lui ont découvert, à l’usage, une quantité de défauts, ne l’ont jamais aimée. Tout nous devient charme dans l’être dont nous sommes vraiment épris, ou, du moins, tout s’excuse à l’excès, au point que nous ne pourrions peut-être plus nous en passer sans en souffrir. Socrate s’est-il séparé de Xantippe? Et je laisse làde côté l’impression malsaine qui nous vient quelquefois d’aimer éperdument celle qui nous en semble la moins digne, avec la conscience douloureuse et délicieuse à la fois de notre lâcheté. L’amour est, avant tout, un sublime et imbécile besoin de sacrifice.Credo quia absurdum!disait follement saint Paul.Amo quia absurdum!peut dire sagement l’amant véritable. Ce qui est fait pour révolter l’esprit peut être fait pour enchanter le cœur. Oh! cette révolte mal étouffée, cette indignation contre soi-même, cette pointe de haine qui est au fond de tout amour vraiment sensuel, celui qui ne les a pas connues, celui qui ne les a pas rageusement savourées ne peut se vanter d’avoir aimé. Je n’ose même, tout en les plaignant d’une pitié confinant au mépris, condamner ceux à qui la perfidie de l’amante est un ragoût d’amour et qui tirent, des exaspérations de la jalousie, un redoublementde tendresse honteuse et assouvie d’opprobre. C’est un phénomène morbide, l’excès du sentiment de tolérance éperdue qui est au fond de tout amour véritable, un abaissement de la vraie passion, l’oubli de toute dignité, l’abdication des plus pures noblesses de l’âme. Mais cela est et j’en sais peu que ce chatouillement infâme n’ait effleurés!IIElle m’avait écouté patiemment, très occupée qu’elle était de remettre, en son sens, un frison de son admirable chevelure noire. Alors elle me dit tranquillement comme pour résumer sa propre esthétique:—Moi, pour aimer, il me faut de l’illusion.Ah! que j’ai déjà entendu de femmes medire cette bêtise! L’illusion, ma chère, mais c’est la négation même de l’amour!L’illusion sur quoi? Pas sur les plaisirs qu’il donne toujours. Car on peut dire, qu’en amour, les premières expériences physiques sont généralement gâtées par les maladresses, par la timidité et par une gaucherie d’autant plus grande qu’on est plus épris, gaucherie qui va parfois jusqu’au ridicule. Il y a, au point de vue du renouveau sensuel, un apprentissage à faire l’un de l’autre, apprentissage délicat et qu’il faut subir sans violence, sans découragement. L’âme divine du violon ne se réveille pas toujours immédiatement sous la caresse de l’archet. C’est un rythme à trouver, un accord à résoudre, le mêmelaà se mettre dans... l’oreille. On peut jouer fort longtemps avant d’atteindre la réelle et définitive harmonie. Mais, une fois celle-ci atteinte, tout devient progrès et le dilettantisme se développe, et l’acuité sensuelle s’affine et chacun des amants découvre enfin, dans l’autre, comme dans une Golconde intarissable, des trésors pressentis mais longtemps jaloux d’eux-mêmes, cette magie de caresses, qui ne nous laisse plus vivre que pour notre rêve vivant. Venez donc nous parler de désillusion morale dans cet état divin, surhumain, temporairement hélas! séraphique de l’âme!Pas plus que sur l’estime l’amour ne saurait reposer sur l’illusion.J’imagine, ma chère,—ce qui n’est pas tout à fait exact—que je vous découvre, tous les jours, une nouvelle vertu. Alors, voulez-vous me dire un peu le beau mérite que j’aide vous aimer? Le contraire est infiniment plus concluant. Il faut aimer, non pas pour ceci ou pour cela, mais quand même, ou ne s’en pas mêler. Mais parce qu’on aime quand même, on n’est pas forcé de devenir imbécile. On parle souvent de l’aveuglement de l’Amour, et on admire la sagesse antique qui lui mettait un bandeau sur les yeux. N’en déplaise à la sagesse antique, c’est une bêtise. Je n’ai pas besoin du tout d’être aveugle pour continuer d’aimer. Je n’abdique jamais le droit de juger qui j’aime, et peut-être mon jugement est-il d’autant plus sévère qu’il est plus approfondi, mieux assis sur une observation journalière. Mais ce jugement-là ne m’empêche pas d’aimer. Je n’ai jamais cru un instant qu’un ange fût descendu du ciel tout exprès pour moi. Et c’est ainsi qu’il faut aimer pour aimer vraiment, pour aimer durablement, non pas en se contentant d’unevéritable erreur sur la personne, mais en l’affrontant visiblement telle qu’elle est, ce qui est douloureux parfois mais nécessaire. Où je me retrouve d’accord avec la sagesse antique, c’est en regardant l’Amour comme une fatalité à laquelle il est impie de vouloir se dérober, sous laquelle nous devons ployer sans révolte, et plus haute infiniment que les opinions que nous pouvons nous faire les uns des autres.En aucun cas, je ne crois que les hommesaient le droit de se juger et de se condamner. C’est par une fiction sociale, nécessaire peut-être à une société n’ayant encore qu’un idéal grossier de la Justice, que nous laissons les magistrats fouiller dans les âmes. C’est l’instinct de conservation, dans ce qu’il a de plus crûment égoïste, qui arme la main du bourreau, et le droit n’a rien à faire dans cet acte de défense. Mais c’est dans l’ordre passionnel, en amour surtout, que la prétention de juger et de condamner est monstrueuse tout à fait. Où est notre critérium, je vous prie? Où est cette mesure à laquelle se mesureront les consciences? Je peux dire ce qui, dans un être, me révolte ou me déplaît; mais, comme cela même fait partie de sa logique, de quel droit lui demanderai-je compte de la pondération, de l’équilibre même de ses défauts et de ses qualités? S’il m’a enchaîné de cette chaîne divine des caresses partagées et profondémentressenties, s’il m’a enveloppé du charme où mes chairs trouvent la seule joie, s’il m’a donné, en un mot, l’ineffable, l’absolue, l’infinie joie d’aimer, en quoi ai-je besoin d’illusion, pour continuer, en somme, à être heureux du seul bonheur qui soit ici-bas?IIIL’Illusion nécessaire à l’Amour! Horace, qui,—n’en déplaise au souvenir exquis de Lydie—ne fut pas, comme les deux Catulle et comme Properce, un des grands poètes de l’Amour, la réalisait par un moyen monstrueux dont il a eu tort, pour sa mémoire, de nous vanter la découverte. Dans les bras de la première courtisane venue, il fermait les yeux et évoquait l’image de l’Amante qu’il nepouvait ainsi posséder que de loin, par une ruse de l’esprit, par la plus avilissante des procurations. Voilà, si je ne me trompe, le triomphe de l’Illusion. Le malheur est que celle-là n’est possible qu’à ceux qui n’ont jamais vraiment aimé. Est-ce que le parfum d’une certaine chair, d’un certain baiser, l’habitude d’une certaine caresse se peuvent ainsi confondre avec un autre arome, avec une autre saveur, avec une autre mignardise? Allons donc! C’est de la personnalité impérieuse de tout cela qu’est fait l’amour. Son exclusivisme naturel, quand il est profond et sincère, est faitde la possession de ces éléments introuvables ailleurs que dans une certaine étreinte, sur certaines lèvres, en certaines poses familières. Et ne croyez pas que je le rende trop uniquement physique ainsi. Tel grain de beauté qui n’est au fond qu’une délicieuse petite verrue, à tel coin de la joue ou du ventre, nous devient une nécessité, l’ultima ratiode nos enchantements amoureux. Au moral, certaines cruautés, dont l’accoutumance nous est devenue douce, ne sont peut-être pas moins nécessaires. Et puis, la charmante chose vraiment à dire à une femme: Madame, je vous adore parce que je me plais à vous croire tout à fait autre que vous n’êtes en réalité!J’aime mieux, plus virilement et plus loyalement, vous dire: Ma chère âme, je vous aime telle que vous êtes, et c’est parce que je vous aime sans me faire, sur votre compte,la moindre illusion, que je suis sûr de vous aimer vraiment et durablement.Je m’aperçus qu’elle dormait, étant parvenue à remettre son frison dans le bon chemin, quand j’achevai ce discours. Mais comme je n’avais pas la prétention de la convertir, la femme étant, de nature, immuable, comme Dieu, je n’en fus pas moins satisfait d’avoir, au moins pour moi-même, bien parlé selon mes sentiments.

XI

A

Avouez,me dit-elle, que vous ne me trouvez que des défauts. Alors pourquoi continuez-vous de me voir et de faire profession de m’aimer?

Et sa jolie bouche avait des retroussis ironiques semblant s’entr’ouvrir, comme pour une morsure, sur la nacre des dents.

—Vous exagérez, infiniment, ma chère,mon opinion sur vous, me contentai-je de lui répondre avec tranquillité, mais vous vous trompez moins en parlant de la fidélité de mes sentiments.

—Convenez cependant que, si vous m’aviez connue telle que je suis maintenant pour vous, vous ne m’auriez pas aimée!

—Je vous demande pardon et je vous aurais supposée pire que, très vraisemblablement, je vous aurais aimée tout de même. Car ce n’est jamais la perfection que j’ai eu l’intention d’aimer en vous, et je ne suis plus de ces imbéciles qui s’imaginent toujours, quand ils commencent un nouvel amour, qu’ils l’ont rencontrée,—et qui très sérieusement prennent leur prurit sensuel pour un hommage moral à la vertu! Cette naïveté n’est permise qu’à l’extrême jeunesse, qu’aux ferveurs ingénues d’une santé débordante, qu’au désir inconscient qui nous pousse alors vers toutes lesfemmes avec de faciles admirations. Elle devient ridicule chez celui qui a déjà vécu, qui sait bien que ce n’est pas en parlant de la Femme que Platon a écrit que le Beau était toujours la splendeur du Bien. Dieu merci! l’Amour n’a rien de commun avec l’Académie qui décerne les prix Montyon. Où serait sa grandeur s’il se confondait avec la Logique et ne nous entraînait jamais qu’à des attachements raisonnables? Ce n’est pas un teneur de livres mais un poète qui emprisonne les cœurs dans sa fantaisie souvent cruelle. Il ne cueille passagement des bouquets dans les jardins, mais il saccage des moissons entières et se couronne volontiers des ronces où se sont ensanglantées nos mains. C’est ignorer le poids despotique dont il pèse sur nos âmes que de lui vouloir donner pour piédestal un peu de cette neige candide, si fragile à fondre et à ternir, qui s’appelle l’estime. M’avez-vous jamais entendu dire autre chose que du bien de mes anciennes maîtresses? Non! Eh bien pensez-vous que je les trouvasse plus parfaites que vous? Ceux qui prétendent avoir cessé d’aimer une femme parce qu’ils lui ont découvert, à l’usage, une quantité de défauts, ne l’ont jamais aimée. Tout nous devient charme dans l’être dont nous sommes vraiment épris, ou, du moins, tout s’excuse à l’excès, au point que nous ne pourrions peut-être plus nous en passer sans en souffrir. Socrate s’est-il séparé de Xantippe? Et je laisse làde côté l’impression malsaine qui nous vient quelquefois d’aimer éperdument celle qui nous en semble la moins digne, avec la conscience douloureuse et délicieuse à la fois de notre lâcheté. L’amour est, avant tout, un sublime et imbécile besoin de sacrifice.Credo quia absurdum!disait follement saint Paul.Amo quia absurdum!peut dire sagement l’amant véritable. Ce qui est fait pour révolter l’esprit peut être fait pour enchanter le cœur. Oh! cette révolte mal étouffée, cette indignation contre soi-même, cette pointe de haine qui est au fond de tout amour vraiment sensuel, celui qui ne les a pas connues, celui qui ne les a pas rageusement savourées ne peut se vanter d’avoir aimé. Je n’ose même, tout en les plaignant d’une pitié confinant au mépris, condamner ceux à qui la perfidie de l’amante est un ragoût d’amour et qui tirent, des exaspérations de la jalousie, un redoublementde tendresse honteuse et assouvie d’opprobre. C’est un phénomène morbide, l’excès du sentiment de tolérance éperdue qui est au fond de tout amour véritable, un abaissement de la vraie passion, l’oubli de toute dignité, l’abdication des plus pures noblesses de l’âme. Mais cela est et j’en sais peu que ce chatouillement infâme n’ait effleurés!

Elle m’avait écouté patiemment, très occupée qu’elle était de remettre, en son sens, un frison de son admirable chevelure noire. Alors elle me dit tranquillement comme pour résumer sa propre esthétique:

—Moi, pour aimer, il me faut de l’illusion.

Ah! que j’ai déjà entendu de femmes medire cette bêtise! L’illusion, ma chère, mais c’est la négation même de l’amour!

L’illusion sur quoi? Pas sur les plaisirs qu’il donne toujours. Car on peut dire, qu’en amour, les premières expériences physiques sont généralement gâtées par les maladresses, par la timidité et par une gaucherie d’autant plus grande qu’on est plus épris, gaucherie qui va parfois jusqu’au ridicule. Il y a, au point de vue du renouveau sensuel, un apprentissage à faire l’un de l’autre, apprentissage délicat et qu’il faut subir sans violence, sans découragement. L’âme divine du violon ne se réveille pas toujours immédiatement sous la caresse de l’archet. C’est un rythme à trouver, un accord à résoudre, le mêmelaà se mettre dans... l’oreille. On peut jouer fort longtemps avant d’atteindre la réelle et définitive harmonie. Mais, une fois celle-ci atteinte, tout devient progrès et le dilettantisme se développe, et l’acuité sensuelle s’affine et chacun des amants découvre enfin, dans l’autre, comme dans une Golconde intarissable, des trésors pressentis mais longtemps jaloux d’eux-mêmes, cette magie de caresses, qui ne nous laisse plus vivre que pour notre rêve vivant. Venez donc nous parler de désillusion morale dans cet état divin, surhumain, temporairement hélas! séraphique de l’âme!

Pas plus que sur l’estime l’amour ne saurait reposer sur l’illusion.

J’imagine, ma chère,—ce qui n’est pas tout à fait exact—que je vous découvre, tous les jours, une nouvelle vertu. Alors, voulez-vous me dire un peu le beau mérite que j’aide vous aimer? Le contraire est infiniment plus concluant. Il faut aimer, non pas pour ceci ou pour cela, mais quand même, ou ne s’en pas mêler. Mais parce qu’on aime quand même, on n’est pas forcé de devenir imbécile. On parle souvent de l’aveuglement de l’Amour, et on admire la sagesse antique qui lui mettait un bandeau sur les yeux. N’en déplaise à la sagesse antique, c’est une bêtise. Je n’ai pas besoin du tout d’être aveugle pour continuer d’aimer. Je n’abdique jamais le droit de juger qui j’aime, et peut-être mon jugement est-il d’autant plus sévère qu’il est plus approfondi, mieux assis sur une observation journalière. Mais ce jugement-là ne m’empêche pas d’aimer. Je n’ai jamais cru un instant qu’un ange fût descendu du ciel tout exprès pour moi. Et c’est ainsi qu’il faut aimer pour aimer vraiment, pour aimer durablement, non pas en se contentant d’unevéritable erreur sur la personne, mais en l’affrontant visiblement telle qu’elle est, ce qui est douloureux parfois mais nécessaire. Où je me retrouve d’accord avec la sagesse antique, c’est en regardant l’Amour comme une fatalité à laquelle il est impie de vouloir se dérober, sous laquelle nous devons ployer sans révolte, et plus haute infiniment que les opinions que nous pouvons nous faire les uns des autres.

En aucun cas, je ne crois que les hommesaient le droit de se juger et de se condamner. C’est par une fiction sociale, nécessaire peut-être à une société n’ayant encore qu’un idéal grossier de la Justice, que nous laissons les magistrats fouiller dans les âmes. C’est l’instinct de conservation, dans ce qu’il a de plus crûment égoïste, qui arme la main du bourreau, et le droit n’a rien à faire dans cet acte de défense. Mais c’est dans l’ordre passionnel, en amour surtout, que la prétention de juger et de condamner est monstrueuse tout à fait. Où est notre critérium, je vous prie? Où est cette mesure à laquelle se mesureront les consciences? Je peux dire ce qui, dans un être, me révolte ou me déplaît; mais, comme cela même fait partie de sa logique, de quel droit lui demanderai-je compte de la pondération, de l’équilibre même de ses défauts et de ses qualités? S’il m’a enchaîné de cette chaîne divine des caresses partagées et profondémentressenties, s’il m’a enveloppé du charme où mes chairs trouvent la seule joie, s’il m’a donné, en un mot, l’ineffable, l’absolue, l’infinie joie d’aimer, en quoi ai-je besoin d’illusion, pour continuer, en somme, à être heureux du seul bonheur qui soit ici-bas?

L’Illusion nécessaire à l’Amour! Horace, qui,—n’en déplaise au souvenir exquis de Lydie—ne fut pas, comme les deux Catulle et comme Properce, un des grands poètes de l’Amour, la réalisait par un moyen monstrueux dont il a eu tort, pour sa mémoire, de nous vanter la découverte. Dans les bras de la première courtisane venue, il fermait les yeux et évoquait l’image de l’Amante qu’il nepouvait ainsi posséder que de loin, par une ruse de l’esprit, par la plus avilissante des procurations. Voilà, si je ne me trompe, le triomphe de l’Illusion. Le malheur est que celle-là n’est possible qu’à ceux qui n’ont jamais vraiment aimé. Est-ce que le parfum d’une certaine chair, d’un certain baiser, l’habitude d’une certaine caresse se peuvent ainsi confondre avec un autre arome, avec une autre saveur, avec une autre mignardise? Allons donc! C’est de la personnalité impérieuse de tout cela qu’est fait l’amour. Son exclusivisme naturel, quand il est profond et sincère, est faitde la possession de ces éléments introuvables ailleurs que dans une certaine étreinte, sur certaines lèvres, en certaines poses familières. Et ne croyez pas que je le rende trop uniquement physique ainsi. Tel grain de beauté qui n’est au fond qu’une délicieuse petite verrue, à tel coin de la joue ou du ventre, nous devient une nécessité, l’ultima ratiode nos enchantements amoureux. Au moral, certaines cruautés, dont l’accoutumance nous est devenue douce, ne sont peut-être pas moins nécessaires. Et puis, la charmante chose vraiment à dire à une femme: Madame, je vous adore parce que je me plais à vous croire tout à fait autre que vous n’êtes en réalité!

J’aime mieux, plus virilement et plus loyalement, vous dire: Ma chère âme, je vous aime telle que vous êtes, et c’est parce que je vous aime sans me faire, sur votre compte,la moindre illusion, que je suis sûr de vous aimer vraiment et durablement.

Je m’aperçus qu’elle dormait, étant parvenue à remettre son frison dans le bon chemin, quand j’achevai ce discours. Mais comme je n’avais pas la prétention de la convertir, la femme étant, de nature, immuable, comme Dieu, je n’en fus pas moins satisfait d’avoir, au moins pour moi-même, bien parlé selon mes sentiments.

XIILe trésor de la moraleIMaudit soit à jamais le rêveur inutileQui voulut le premier, dans sa stupidité,S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté.AAinsiparle Delphine dans un admirable poème de Baudelaire, et ceux qui connaissent lesFemmes damnéessavent en quel sens Delphine emploie le mot: honnêteté. Malgré les objurgations véhémentes que le poète lui adresse ensuite,elle n’a dit qu’une sublime naïveté. «Honnêteté» se confondrait presque ici avec «convenance». L’amour purement physique n’a aucune raison pour reculer devant son rêve. Letrahit sua quemque voluptasvirgilien est sa devise légitime. La morale n’a vraiment rien à voir à cela. La vérité est que la morale ordinaire s’exerce dans un autre domaine que l’amour. S’ensuit-il que celui-ci ne comporte aucune morale? Je ne le crois pas: mais une morale infiniment plus délicate, plus élevée, et dont je vais tenter la tâche malaisée de définir les grandes lignes. Si l’on va au fond des choses, en effet, on trouvera que la vérité est le but unique où tend la morale ordinaire. Il n’est, au demeurant, qu’un crime, le mensonge, puisque c’est le seul qui décline la responsabilité du châtiment. Je ne saurais trouver criminel un homme qui accepte, par avance, toutes les conséquencesd’un acte commis librement. La société est immédiatement armée contre lui, ce qui suffit pour qu’il ne soit pasdangereux. Un homme n’est coupable de suborner une fille que s’il ne l’épouse pas ensuite, de lui faire un enfant que s’il n’élève pas celui-ci. Je ne vois ici-bas de vraiment haïssables que le mensonge et la lâcheté. En amour, le but est plus haut, c’est la Beauté. Dussé-je choquer bien des gens, je dirai que tous ceux qui prennent une femme ou une maîtresse pour autre chose sont immédiatement, et par ce fait seul, hors la loi. La Femme a le droit d’être aimée pour sa beauté,et je crois bien qu’elle n’en a pas d’autres. Et je m’entends. Elle a, à ce point de vue, droit à une parfaite probité de notre part. Inutile de dire que nous laissons, en dehors de l’amour, les liaisons d’un instant qui n’ont d’autre objet immédiat que la satisfaction d’un besoin. Encore un homme, ayant quelque estime de soi-même, y apporte-t-il un sentiment de sélection et ne ravale-t-il pas trop bas son plaisir par une indifférence parfaite à l’endroit de celle qui le lui donne. Il n’y a pas à dire, c’est encore les seuls instants de la vie où tienne un peu d’infini. Mais j’entends parler de véritables amants qui vont l’un à l’autre pour se donner davantage. La première condition d’honnêteté pour eux est d’être guidés, dans leur choix, par une certaine admiration physique. L’amour est, avant tout, une religion, un culte. Il ne doit adresser son encens et ses prières qu’à une idole qui ensoit digne et ne les ridiculise pas. Tout est avantageux dans cette recherche du Beau vivant. Vous me direz qu’une maîtresse belle vous expose infiniment plus à être trompé qu’une autre. D’abord, ce n’est pas vrai. J’ai connu des laiderons merveilleusement infidèles. Et puis, quelle dignité et quel orgueil dans ce sentiment qu’on possède exclusivement une femme parce que les autres n’en veulent pas? Que diriez-vous d’un homme qui se priverait de tout mets succulent dans la crainte que son cuisinier fût porté davantage à en garder un morceau? J’ai ditd’ailleurs, autrefois, ce que je pensais de la jalousie et comment son essence même ne souffrait pas l’analyse, chacun portant, en soi-même, la somme d’impressions qui constituent sa vie passionnelle et la même femme ne faisant que la développer d’une façon absolument différente chez chacun, si bien que, dans cette communauté, nul ne peut se vanter d’avoir volé quelque chose à l’autre. La jalousie n’en existe pas moins, comme une des preuves les plus flagrantes de l’illogisme humain, comme une des tortures dont le cœur soit le plus profondément atteint et déchiré. Mais qui dira de quel besoin mystérieux de souffrance se compliquent les délices d’aimer et si ce martyre n’est pas souvent le secret, quelquefois honteux, souvent sublime, des durables amours? Je n’y vois pas, comme beaucoup de moralistes trop sévères, un aiguillon malpropreau désir, mais une soumission touchante à cette grande loi naturelle qui veut qu’il y ait toujours une douleur au fond de la volupté.O jeunes gens dont l’âge n’est plus, pour moi, qu’un souvenir si lointain, jeunes gens qui, seuls, me faites désirer quelquefois de recommencer ma vie, en abjurant toutes mes expériences pour votre admirable naïveté, choisissez donc vos maîtresses parmi lesplus belles! N’ayez d’orgueil que dans tout ce qui fait leur beauté, dans l’éclat lilial de leur front, dans la flamme bleue ou sombre de leur regard, dans la fierté souveraine de leur sourire, dans leur fidélité aux nobles types féminins qui ont créé la peinture et la statuaire. D’abord vous repousserez ainsi votre part de responsabilité dans l’œuvre mauvaise de l’abâtardissement de la race. Et puis c’est à genoux, croyez-moi, que la femme même possédée déjà doit être adorée et servie. Il n’est pas joie si grande et si profonde que de s’abîmer dans la contemplation d’un être plus beau que soi-même, si intime que de s’y absorber dans son désir fou d’ennoblissement. L’amour est une religion avant d’être une morale. Mais le premier point de celle-ci, celui qui nous montre le chemin des délices les plus grandes et les plus légitimes est cette recherche de la Beauté dont les économistesseuls, épris de repopulation, ont le droit de se distraire, mais qui doit être le constant souci de ceux qui veulent être d’honnêtes amants. Et comme ce mot «honnête» grandit par cet ordre de considération! Il implique la sincérité dans les formules de tendresse, laquelle semblait, sans cela, une humiliante ironie. Car dire à une femme qu’on l’aime, c’est lui dire qu’on la trouve belle,—à tort ou à raison d’ailleurs,—et si la vérité n’est pas le but des recherches en amour, il n’en est pas moins vrai qu’il faut y mentir le moins possible. Il implique aussi la durée de la tendresse à laquelle l’âme volontairement se voue. Car une femme qui a été vraiment belle est belle toujours. Elle demeure belle de la splendeur naturelle de ses traits que l’âge est impuissant à déformer; elle demeure belle encore pour celui qui l’a possédée jeune, de toute cette magie des souvenirs qui sont commeles feuilles du chêne que l’hiver ne fait pas tomber de l’arbre, mais rouille d’or seulement.IITout cela constitue la morale des amours à leur début et comme triomphantes. Celle des amours à leur déclin est infiniment plus méritoire et douloureuse, mais elle constitue une garantie douce et nécessaire à ceux qui aiment les derniers. C’est encore une preuve de notre fragilité et de notre impuissance au bonheur qu’on puisse cesser de souhaiter une femme qu’on avait cependant choisie belle et qui le plus souvent, comme je l’ai dit tout à l’heure, l’est restée. C’est ici que nous allons voir combien la morale d’amour diffère de celle qui n’a pour idéal que la vérité. Je sais qu’ilen est qui conseillent, dans ce cas, comme un devoir, la plus brutale franchise, et volontiers les femmes qui ont des doutes nous disent qu’elles la préféreraient. Gardez-vous de les croire! Si vous sentez qu’elles vous aiment encore vraiment, méfiez-vous d’une loyauté qui pourrait être mortelle. On a vu récemment au théâtre une figure de femme qui croyait de sa dignité de dire en face, à un mari qui l’adorait et qui ne lui demandait rien, qu’elle l’avait trompé et qui le poursuivait de son abominable confession. C’était simplement un monstre. En admettant même que sa conscience eût besoin de cet aveu, pour se soulager, n’aurait-elle pas dû faire passer, même son salut éternel, après le bonheur et le repos d’un être innocent de son crime? Ah! la merveilleuse probité qui, pour s’assurer la tranquillité morale à soi-même, immole tout ce qui l’approche! Le devoir était pourtantbien tracé à cette créature, s’il était vrai qu’elle se repentît: s’humilier dans un mensonge sans trêve, se damner, au besoin, par le parjure, pour souffrir seule du mal qu’elle avait fait. Comme j’avais raison de dire que le crime gît uniquement dans la fuite des responsabilités douloureuses qu’il implique! Ce n’était pas son adultère qui avait été coupable, c’est la révélation qu’elle en faisait à son mari sous le prétexte odieusement égoïste de garder l’estime de soi-même!O vous pour qui j’écris, n’obéissez jamais à cette honnêteté cruelle. Vous avez eu le courage de tromper. Ayez celui de mentir maintenant et de soutenir votre rôle. Vous reprocher votre trahison! Parbleu! je n’en ai nulle envie, convaincu que nous ne faisons jamais, en amour, que subir des destinées. Avons-nous même le droit de nous dérober à ces tentations qui nous viennent de la Beauté?Je n’en suis pas, pour ma part, convaincu, et je laisse à saint Antoine son héroïsme que je trouve absolument ridicule. Mais ce qui est hors de doute, c’est que nous n’avons pas celui de faire souffrir qui nous aime encore de nos propres faiblesses, si tant est qu’il y ait faiblesse dans ces légitimes emportements. C’est, j’en conviens, un art douloureux que celui de tromper, pour certaines âmes, au moins, dont le fond est demeuré transparent comme des eaux limpides. Il vous le faudra apprendre cependant, quand le joursera venu, vous à qui ne fut pas dévolue cette grâce d’état des éternelles fidélités. Il en faudra subir la honte avec des résignations souriantes et tous vos instants, tous vos soucis suffiront à peine à cette tâche difficile d’éviter un rayon de lumière, ou une larme, aux yeux dont vous baiserez encore, avec une fausse conviction et une menteuse ferveur, les paupières fermées. C’est une autre forme des tortures de l’amour et qui, celle-là, porte des compensations dans les joies, coupables aux yeux des sots seulement, de la trahison délicieuse et maudite à la fois.Vous le voyez, il y a une morale en amour, faite de toutes les délicatesses de l’âme et, en dehors de laquelle, il n’en demeure qu’un passé sans dignité ou une institution prolifique, et c’est dans l’observance de très hautes lois, d’une esthétique irréprochable et d’une humanité raffinée, qu’est toute la noblesse du sentimentoù se juge le mieux la valeur réelle des hommes parce que ceux-là seulement méritent qu’on les aime qui savent aimer!

XII

Maudit soit à jamais le rêveur inutileQui voulut le premier, dans sa stupidité,S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté.

Maudit soit à jamais le rêveur inutile

Qui voulut le premier, dans sa stupidité,

S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,

Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté.

A

Ainsiparle Delphine dans un admirable poème de Baudelaire, et ceux qui connaissent lesFemmes damnéessavent en quel sens Delphine emploie le mot: honnêteté. Malgré les objurgations véhémentes que le poète lui adresse ensuite,elle n’a dit qu’une sublime naïveté. «Honnêteté» se confondrait presque ici avec «convenance». L’amour purement physique n’a aucune raison pour reculer devant son rêve. Letrahit sua quemque voluptasvirgilien est sa devise légitime. La morale n’a vraiment rien à voir à cela. La vérité est que la morale ordinaire s’exerce dans un autre domaine que l’amour. S’ensuit-il que celui-ci ne comporte aucune morale? Je ne le crois pas: mais une morale infiniment plus délicate, plus élevée, et dont je vais tenter la tâche malaisée de définir les grandes lignes. Si l’on va au fond des choses, en effet, on trouvera que la vérité est le but unique où tend la morale ordinaire. Il n’est, au demeurant, qu’un crime, le mensonge, puisque c’est le seul qui décline la responsabilité du châtiment. Je ne saurais trouver criminel un homme qui accepte, par avance, toutes les conséquencesd’un acte commis librement. La société est immédiatement armée contre lui, ce qui suffit pour qu’il ne soit pasdangereux. Un homme n’est coupable de suborner une fille que s’il ne l’épouse pas ensuite, de lui faire un enfant que s’il n’élève pas celui-ci. Je ne vois ici-bas de vraiment haïssables que le mensonge et la lâcheté. En amour, le but est plus haut, c’est la Beauté. Dussé-je choquer bien des gens, je dirai que tous ceux qui prennent une femme ou une maîtresse pour autre chose sont immédiatement, et par ce fait seul, hors la loi. La Femme a le droit d’être aimée pour sa beauté,et je crois bien qu’elle n’en a pas d’autres. Et je m’entends. Elle a, à ce point de vue, droit à une parfaite probité de notre part. Inutile de dire que nous laissons, en dehors de l’amour, les liaisons d’un instant qui n’ont d’autre objet immédiat que la satisfaction d’un besoin. Encore un homme, ayant quelque estime de soi-même, y apporte-t-il un sentiment de sélection et ne ravale-t-il pas trop bas son plaisir par une indifférence parfaite à l’endroit de celle qui le lui donne. Il n’y a pas à dire, c’est encore les seuls instants de la vie où tienne un peu d’infini. Mais j’entends parler de véritables amants qui vont l’un à l’autre pour se donner davantage. La première condition d’honnêteté pour eux est d’être guidés, dans leur choix, par une certaine admiration physique. L’amour est, avant tout, une religion, un culte. Il ne doit adresser son encens et ses prières qu’à une idole qui ensoit digne et ne les ridiculise pas. Tout est avantageux dans cette recherche du Beau vivant. Vous me direz qu’une maîtresse belle vous expose infiniment plus à être trompé qu’une autre. D’abord, ce n’est pas vrai. J’ai connu des laiderons merveilleusement infidèles. Et puis, quelle dignité et quel orgueil dans ce sentiment qu’on possède exclusivement une femme parce que les autres n’en veulent pas? Que diriez-vous d’un homme qui se priverait de tout mets succulent dans la crainte que son cuisinier fût porté davantage à en garder un morceau? J’ai ditd’ailleurs, autrefois, ce que je pensais de la jalousie et comment son essence même ne souffrait pas l’analyse, chacun portant, en soi-même, la somme d’impressions qui constituent sa vie passionnelle et la même femme ne faisant que la développer d’une façon absolument différente chez chacun, si bien que, dans cette communauté, nul ne peut se vanter d’avoir volé quelque chose à l’autre. La jalousie n’en existe pas moins, comme une des preuves les plus flagrantes de l’illogisme humain, comme une des tortures dont le cœur soit le plus profondément atteint et déchiré. Mais qui dira de quel besoin mystérieux de souffrance se compliquent les délices d’aimer et si ce martyre n’est pas souvent le secret, quelquefois honteux, souvent sublime, des durables amours? Je n’y vois pas, comme beaucoup de moralistes trop sévères, un aiguillon malpropreau désir, mais une soumission touchante à cette grande loi naturelle qui veut qu’il y ait toujours une douleur au fond de la volupté.

O jeunes gens dont l’âge n’est plus, pour moi, qu’un souvenir si lointain, jeunes gens qui, seuls, me faites désirer quelquefois de recommencer ma vie, en abjurant toutes mes expériences pour votre admirable naïveté, choisissez donc vos maîtresses parmi lesplus belles! N’ayez d’orgueil que dans tout ce qui fait leur beauté, dans l’éclat lilial de leur front, dans la flamme bleue ou sombre de leur regard, dans la fierté souveraine de leur sourire, dans leur fidélité aux nobles types féminins qui ont créé la peinture et la statuaire. D’abord vous repousserez ainsi votre part de responsabilité dans l’œuvre mauvaise de l’abâtardissement de la race. Et puis c’est à genoux, croyez-moi, que la femme même possédée déjà doit être adorée et servie. Il n’est pas joie si grande et si profonde que de s’abîmer dans la contemplation d’un être plus beau que soi-même, si intime que de s’y absorber dans son désir fou d’ennoblissement. L’amour est une religion avant d’être une morale. Mais le premier point de celle-ci, celui qui nous montre le chemin des délices les plus grandes et les plus légitimes est cette recherche de la Beauté dont les économistesseuls, épris de repopulation, ont le droit de se distraire, mais qui doit être le constant souci de ceux qui veulent être d’honnêtes amants. Et comme ce mot «honnête» grandit par cet ordre de considération! Il implique la sincérité dans les formules de tendresse, laquelle semblait, sans cela, une humiliante ironie. Car dire à une femme qu’on l’aime, c’est lui dire qu’on la trouve belle,—à tort ou à raison d’ailleurs,—et si la vérité n’est pas le but des recherches en amour, il n’en est pas moins vrai qu’il faut y mentir le moins possible. Il implique aussi la durée de la tendresse à laquelle l’âme volontairement se voue. Car une femme qui a été vraiment belle est belle toujours. Elle demeure belle de la splendeur naturelle de ses traits que l’âge est impuissant à déformer; elle demeure belle encore pour celui qui l’a possédée jeune, de toute cette magie des souvenirs qui sont commeles feuilles du chêne que l’hiver ne fait pas tomber de l’arbre, mais rouille d’or seulement.

Tout cela constitue la morale des amours à leur début et comme triomphantes. Celle des amours à leur déclin est infiniment plus méritoire et douloureuse, mais elle constitue une garantie douce et nécessaire à ceux qui aiment les derniers. C’est encore une preuve de notre fragilité et de notre impuissance au bonheur qu’on puisse cesser de souhaiter une femme qu’on avait cependant choisie belle et qui le plus souvent, comme je l’ai dit tout à l’heure, l’est restée. C’est ici que nous allons voir combien la morale d’amour diffère de celle qui n’a pour idéal que la vérité. Je sais qu’ilen est qui conseillent, dans ce cas, comme un devoir, la plus brutale franchise, et volontiers les femmes qui ont des doutes nous disent qu’elles la préféreraient. Gardez-vous de les croire! Si vous sentez qu’elles vous aiment encore vraiment, méfiez-vous d’une loyauté qui pourrait être mortelle. On a vu récemment au théâtre une figure de femme qui croyait de sa dignité de dire en face, à un mari qui l’adorait et qui ne lui demandait rien, qu’elle l’avait trompé et qui le poursuivait de son abominable confession. C’était simplement un monstre. En admettant même que sa conscience eût besoin de cet aveu, pour se soulager, n’aurait-elle pas dû faire passer, même son salut éternel, après le bonheur et le repos d’un être innocent de son crime? Ah! la merveilleuse probité qui, pour s’assurer la tranquillité morale à soi-même, immole tout ce qui l’approche! Le devoir était pourtantbien tracé à cette créature, s’il était vrai qu’elle se repentît: s’humilier dans un mensonge sans trêve, se damner, au besoin, par le parjure, pour souffrir seule du mal qu’elle avait fait. Comme j’avais raison de dire que le crime gît uniquement dans la fuite des responsabilités douloureuses qu’il implique! Ce n’était pas son adultère qui avait été coupable, c’est la révélation qu’elle en faisait à son mari sous le prétexte odieusement égoïste de garder l’estime de soi-même!

O vous pour qui j’écris, n’obéissez jamais à cette honnêteté cruelle. Vous avez eu le courage de tromper. Ayez celui de mentir maintenant et de soutenir votre rôle. Vous reprocher votre trahison! Parbleu! je n’en ai nulle envie, convaincu que nous ne faisons jamais, en amour, que subir des destinées. Avons-nous même le droit de nous dérober à ces tentations qui nous viennent de la Beauté?Je n’en suis pas, pour ma part, convaincu, et je laisse à saint Antoine son héroïsme que je trouve absolument ridicule. Mais ce qui est hors de doute, c’est que nous n’avons pas celui de faire souffrir qui nous aime encore de nos propres faiblesses, si tant est qu’il y ait faiblesse dans ces légitimes emportements. C’est, j’en conviens, un art douloureux que celui de tromper, pour certaines âmes, au moins, dont le fond est demeuré transparent comme des eaux limpides. Il vous le faudra apprendre cependant, quand le joursera venu, vous à qui ne fut pas dévolue cette grâce d’état des éternelles fidélités. Il en faudra subir la honte avec des résignations souriantes et tous vos instants, tous vos soucis suffiront à peine à cette tâche difficile d’éviter un rayon de lumière, ou une larme, aux yeux dont vous baiserez encore, avec une fausse conviction et une menteuse ferveur, les paupières fermées. C’est une autre forme des tortures de l’amour et qui, celle-là, porte des compensations dans les joies, coupables aux yeux des sots seulement, de la trahison délicieuse et maudite à la fois.

Vous le voyez, il y a une morale en amour, faite de toutes les délicatesses de l’âme et, en dehors de laquelle, il n’en demeure qu’un passé sans dignité ou une institution prolifique, et c’est dans l’observance de très hautes lois, d’une esthétique irréprochable et d’une humanité raffinée, qu’est toute la noblesse du sentimentoù se juge le mieux la valeur réelle des hommes parce que ceux-là seulement méritent qu’on les aime qui savent aimer!


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