Tous les gamins de Sarlande étaient ses amis. [47]
Grâce à lui, quand nous sortions, nous avions toujours à nos trousses une nuée de polissons qui faisaient la roue sur nos derrières, appelaient Bamban par son nom, le montraient du doigt, lui jetaient des peaux de châtaignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits s’en amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais pas, et j’adressais chaque semaine au principal un rapport circonstancié sur l’élève Bamban et les nombreux désordres que sa présence entraînait.
Malheureusement mes rapports restaient sans réponse, et j’étais toujours obligé de me montrer dans les rues en compagnie de M. Bamban, plus sale et plus bancal que jamais.
Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fête et de grand soleil, il m’arriva pour la promenade dans un état de toilette tel que nous en fûmes tous épouvantés. Vous n’avez jamais rien rêvé de semblable. Des mains noires, des souliers sans cordons, de la boue jusque dans les cheveux, presque plus de culotte... un monstre.
Le plus risible, c’est qu’évidemment on l’avait fait très beau, ce jour-là, avant de me l’envoyer. Sa tête, mieux peignée qu’a l’ordinaire, était encore roide de pommade, et le nœud de cravate avait je ne sais quoi qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux avant d’arriver au collège!...
Bamban s’était roulé dans tous.
Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant comme si de rien n’était, j’eus un mouvement d’horreur et d’indignation.
Je lui criai: “Va-t’en!” [48]
Bamban pensa que je plaisantais et continua de sourire. Il se croyait très beau, ce jour-là!
Je lui criai de nouveau: “Va-t’en! va-t’en!”
Il me regarda d’un air triste et soumis, son œil suppliait; mais je fus inexorable, et la division s’ébranla, le laissant seul, immobile au milieu de la rue.
Je me croyais délivré de lui pour toute la journée, lorsqu’au sortir de la ville des rires et des chuchotements à mon arrière-garde me firent retourner la tête.
A quatre ou cinq pas derrière nous Bamban suivait la promenade gravement.
— Doublez le pas, dis-je aux deux premiers.
Les élèves comprirent qu’il s’agissait de faire une niche au bancal, et la division se mit à filer d’un train d’enfer.
De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre, et on riait de l’apercevoir là-bas, bien loin, gros comme le poing, trottant dans la poussière de la route, au milieu des marchands de gâteaux et de limonade.
Cet enragé-là arriva à la Prairie presque en même temps que nous. Seulement il était pâle de fatigue et tirait la jambe à faire pitié.
J’en eus le cœur touché, et, un peu honteux de ma cruauté, je l’appelai près de moi doucement.
Il avait une petite blouse fanée, à carreaux rouges, la blouse du petit Chose, au collège de Lyon.
Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-même je me disais: “Misérable, tu n’as pas honte? Mais c’est toi, c’est le petit Chose que tu t’amuses à martyriser ainsi.” Et, plein de larmes intérieures, je [49] me mis à aimer de tout mon cœur ce pauvre déshérité.
Bamban s’était assis par terre à cause de ses jambes qui lui faisaient mal. Je m’assis près de lui. Je lui parlai.... Je lui achetai une orange....
A partir de ce jour Bamban devint mon ami. J’appris sur son compte des choses attendrissantes....
C’était le fils d’un maréchal-ferrant qui, entendant vanter partout les bienfaits de l’éducation, se saignait les quatre membres, le pauvre homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au collège. Mais, Hélas! Bamban n’était pas fait pour le collège, et il n’y profitait guère.
Le jour de son arrivée, on lui avait donné un modèle de bâtons en lui disant: “Fais des bâtons!” depuis un an Bamban faisait des bâtons. Et quels bâtons, grand Dieu!...
Personne ne s’occupait de lui. Il ne faisait spécialement partie d’aucune classe; en général, il entrait dans celle qu’il voyait ouverte.
Je le regardais quelquefois à l’étude, courbé en deux sur son papier, suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume à pleines mains et appuyant de toutes ses forces, comme s’il eût voulu traverser la table.... A chaque bâton il reprenait de l’encre, et à la fin de chaque ligne il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.
Bamban travaillait de meilleur cœur maintenant que nous étions amis.
Quand il avait terminé une page, il s’empressait de gravir ma chaire à quatre pattes et posait son chef-d’œuvre devant moi, sans parler. [50]
Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: “C’est très bien!” C’était hideux, mais je ne voulais pas le décourager.
De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à marcher plus droit, la plume crachait moins, et il y avait moins d’encre sur les cahiers.... Je crois que je serais venu à bout de lui apprendre quelque chose; malheureusement la destinée nous sépara. Le maître des moyens quittait le collège. Comme la fin de l’année était proche, le principal ne voulut pas prendre un nouveau maître. On installa un rhétoricien à barbe dans la chaire des petits, et c’est moi qui fus chargé de l’étude des moyens.
Je considérai cela comme une catastrophe.
D’abord les moyens m’épouvantaient. Je les avais vus à l’œuvre les jours dePrairie, et la pensée que j’allais vivre sans cesse avec eux me serrait le cœur.
Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j’aimais tant.... Comment serait pour eux le rhétoricien à barbe?... Qu’allait devenir Bamban? J’étais réellement malheureux.
Et mes petits aussi se désolaient de me voir partir. Le jour où je leur fis ma dernière étude, il y eut un moment d’émotion quand la cloche sonna.... Ils voulurent tous m’embrasser.... Quelques-uns même, je vous assure, trouvèrent des choses charmantes à me dire.
Et Bamban?...
Bamban ne parla pas. Seulement, au moment où je sortais, il s’approcha de moi, tout rouge, et me mit dans [51] la main, avec solennité, un superbe cahier de bâtons qu’il avait dessinés à mon intention.
Pauvre Bamban!
Je pris donc possession de l’étude des moyens.
Je trouvai là une cinquantaine de méchants drôles, montagnards joufflus de douze à quatorze ans, fils de métayers enrichis, que leurs parents envoyaient au collège pour en faire de petits bourgeois, à raison de cent vingt francs par trimestre.
Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois cévenol auquel je n’entendais rien, ils me haïrent tout de suite, sans me connaître. J’étais pour eux l’ennemi, le Pion; et du jour où je m’assis dans ma chaire, ce fut la guerre entre nous, une guerre acharnée, sans trêve, de tous les instants.
Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir!...
C’est si terrible de vivre entouré de malveillance, d’avoir toujours peur, d’être toujours sur le qui-vive, toujours méchant, toujours armé, c’est si terrible de punir,—on fait des injustices malgré soi,—si terrible de douter, de voir partout des piégés, de ne pas manger tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, même aux minutes de trêve: “Ah! mon Dieu!... Qu’est-ce qu’ils vont me faire maintenant?” [52]
Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n’oubliera jamais tout ce qu’il souffrit au collège de Sarlande, depuis le triste jour où il entra dans l’étude des moyens.
Et pourtant j’avais gagné quelque chose à changer d’étude: maintenant je voyais les yeux noirs.
Deux fois par jour, aux heures de récréation, je les apercevais de loin travaillant derrière une fenêtre du premier étagé qui donnait sur la cour des moyens.... Ils étaient là, plus noirs, plus grands que jamais, penchés du matin jusqu’au soir sur une couture interminable; car les yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C’était pour coudre, rien que pour coudre, que la vieille fée aux lunettes les avait pris aux enfants trouvés,—les yeux noirs ne connaissaient ni leur père ni leur mère,—et, d’un bout à l’autre de l’année, ils cousaient, cousaient sans relâche, sous le regard implacable de l’horrible fée aux lunettes, filant sa quenouille à côté d’eux.
Il y avait encore l’abbé Germane que j’aimais bien....
Cet abbé Germane était le professeur de philosophie. Il passait pour un original, et dans le collège tout le monde le craignait, même le principal, même M. Viot. Il parlait peu, d’une voix brève et cassante, nous tutoyait tous, marchait à grands pas, la tête en arrière, la soutane relevée, faisant sonner,—comme un dragon,—les talons de ses souliers à boucles. Il était grand et fort. Longtemps je l’avais cru très beau; mais un jour, en le regardant de plus près, je m’aperçus que cette noble face de lion avait été horriblement défigurée par la [53] petite vérole. Pas un coin du visage qui ne fût haché, sabré, couturé, un Mirabeau en soutane.
L’abbé vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu’il occupait à l’extrémité de la maison, ce qu’on appelait le Vieux Collège. Personne n’entrait jamais chez lui, excepté ses deux frères, deux méchants vauriens qui étaient dans mon étude et dont il payait l’éducation.... Le soir, quand on traversait les cours pour monter au dortoir, on apercevait, là-haut, dans les bâtiments noirs et ruinés du vieux collège, une petite lueur pâle qui veillait: c’était la lampe de l’abbé Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l’étude de six heures, je voyais, à travers la brume, la lampe brûler encore; l’abbé Germane ne s’était pas couché.... On disait qu’il travaillait à un grand ouvrage de philosophie.
Pour ma part, même avant de le connaître, je me sentais une grande sympathie pour cet étrange abbé. Son horrible et beau visage, tout resplendissant d’intelligence, m’attirait. Seulement on m’avait tant effrayé par le récit de ses bizarreries et de ses brutalités que je n’osais pas aller vers lui. J’y allai ependant, et pour mon bonheur.
Voici dans quelles circonstances....
Il faut vous dire qu’en ce temps-là j’étais plongé jusqu’au cou dans l’histoire de la philosophie.... Un rude travail pour le petit Chose!
Or, certain jour, l’envie me vint de lire Condillac. Il me fallait un Condillac coûte que coûte. Malheureusement la bibliothèque du collège en était absolument dépourvue, et les libraires de Sarlande ne [54] tenaient pas cet article-là. Je résolus de m’adresser à l’abbé Germane. Ses frères m’avaient dit que sa chambre contenait plus de deux mille volumes, et je ne doutais pas de trouver chez lui le livre de mes rêves. Mais ce diable d’homme m’épouvantait, et pour me décider à monter à son réduit ce n’était pas trop de tout mon amour pour M. de Condillac.
En arrivant devant la porte, mes jambes tremblaient de peur.... Je frappai deux fois très doucement....
— Entrez! répondit une voix de Titan.
Le terrible abbé Germane était assis à califourchon sur une chaise basse, les jambes étendues, la soutane retroussée et laissant voir de gros muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire. Accoudé sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio à tranches rouges, et fumait une petite pipe courte et brune, de celles qu’on appelle “brûle-gueule”.
— C’est toi! me dit-il en levant à peine les yeux de dessus son in-folio.... Bonjour! Comment vas-tu?... Qu’est-ce que tu veux?
Le tranchant de sa voix, l’aspect sévère de cette chambre tapissée de livres, la façon cavalière dont il était assis, cette petite pipe qu’il tenait aux dents, tout cela m’intimidait beaucoup.
Je parvins cependant à expliquer tant bien que mal l’objet de ma visite et à demander le fameux Condillac.
— Condillac! tu veux lire Condillac! me répondit l’abbé Germane en souriant. Quelle drôle d’idée!... Est-ce que tu n’aimerais pas mieux fumer une pipe avec moi? Décroche-moi ce joli calumet qui est pendu là-[55] bas, contre la muraille, et allume-le...; tu verras, c’est bien meilleur que tous les Condillac de la terre.
Je m’excusai du geste, en rougissant.
— Tu ne veux pas?... A ton aise, mon garçon.... Ton Condillac est là-haut, sur le troisième rayon à gauche... tu peux l’emporter; je te le prête. Surtout ne le gâte pas, ou je te coupe les oreilles.
J’atteignis le Condillac sur le troisième rayon à gauche, et je me disposais à me retirer; mais l’abbé me retint.
— Tu t’occupes donc de philosophie? me dit-il en me regardant dans les yeux.... Est-ce que tu y croirais, par hasard?... Des histoires, mon cher, de pures histoires!... Et dire qu’ils ont voulu faire de moi un professeur de philosophie! Je vous demande un peu!... Enseigner quoi? zéro, néant.... Ils auraient pu tout aussi bien, pendant qu’ils y étaient, me nommer inspecteur général des étoiles ou contrôleur des fumées de pipe.... Ah! misère de moi! Il faut faire parfois de singuliers métiers pour gagner sa vie.... Tu en connais quelque chose, toi aussi, n’est-ce pas?.... Oh! tu n’as pas besoin de rougir. Je sais que tu n’es pas heureux, mon pauvre petit pion, et que les enfants te font une rude existence.
Ici l’abbé Germane s’interrompit un moment. Il paraissait très en colère et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d’entendre ce digne homme s’apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout ému, et j’avais mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes dont ils étaient remplis.
Presque Aussitôt l’abbé reprit:
— A propos! j’oubliais de te demander.... Aimes-[56] tu le bon Dieu?... Il faut l’aimer, vois-tu! mon cher, et avoir confiance en lui, et le prier ferme; sans quoi tu ne t’en tireras jamais.... Aux grandes souffrances de la vie je ne connais que trois remèdes: le travail, la prière et la pipe, la pipe de terre, très courte, souviens-toi de cela.... Quant aux philosophes, n’y compte pas; ils ne te consoleront jamais de rien. J’ai passé par là, tu peux m’en croire.
— Je vous crois, monsieur l’abbé.
— Maintenant, va-t’en, tu me fatigues.... Quand tu voudras des livres, tu n’auras qu’à venir en prendre. La clef de ma chambre est toujours sur la porte, et les philosophes toujours sur le troisième rayon à gauche.... Ne me parle plus.... Adieu!
Là-dessus, il se remit à sa lecture et me laissa sortir, sans même me regarder.
A partir de ce jour j’eus tous les philosophes de l’univers à ma disposition; j’entrais chez l’abbé Germane sans frapper, comme chez moi. Le plus souvent, aux heures où je venais, l’abbé faisait sa classe, et la chambre était vide. La petite pipe dormait sur le bord de la table, au milieu des in-folio à tranches rouges et d’innombrables papiers couverts de pattes de mouches.... Quelquefois aussi l’abbé Germane était là. Je le trouvais lisant, écrivant, marchant de long en large, à grandes enjambées. En entrant, je disais d’une voix timide:
— Bonjour, monsieur l’abbé!
La plupart du temps il ne me répondait pas.... Je prenais mon philosophe sur le troisième rayon à gauche, et je m’en allais, sans qu’on eût seulement l’air de soupçonner ma présence.... Jusqu’à la fin de l’année [57] nous n’échangeâmes pas vingt paroles; mais n’importe! quelque chose en moi-même m’avertissait que nous étions de grands amis....
Cependant les vacances approchaient.
Enfin le grand jour arriva. Il était temps; je n’y plus tenir.
On distribua les prix dans ma cour, la cour des moyens.... Je la vois encore avec sa tente bariolée, ses murs couverts de draperies blanches, ses grands arbres verts pleins de drapeaux.... Au fond, une longue estrade où étaient installées les autorités du collège dans des fauteuils en velours grenat.... Oh!
L’abbé Germane était sur l’estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas s’en douter. Allongé dans son fauteuil, la tête renversée, il écoutait ses voisins d’une oreille distraite et semblait suivre de l’œil, a travers le feuillage, la fumée d’une pipe imaginaire....
Au pied de l’estrade la musique, trombones et ophicléides, reluisant au soleil; les trois divisions entassées sur des bancs, avec les maîtres en serre-file; puis, derrière, la cohue des parents, le professeur de seconde offrant le bras aux dames en criant: “Place! place!” et enfin, perdues au milieu de la foule, les clefs de M. Viot qui couraient d’un bout de la cour à l’autre et qu’on entendait—frinc! frinc! frinc!—à droite, à gauche, ici, partout en même temps.
La cérémonie commença, il faisait chaud. Pas d’air sous la tente.... Il y avait de grosses dames cramoisies qui sommeillaient à l’ombre de leurs marabouts, et des messieurs chauves qui s’épongeaient la tête avec des foulards ponceau. Tout était rouge: les visages, [58] les tapis, les drapeaux, les fauteuils.... Nous eûmes trois discours, qu’on applaudit beaucoup; mais moi, je ne les entendis pas. Là-haut, derrière la fenêtre du premier étagé, les yeux noirs cousaient à leur place habituelle, et mon âme allait vers eux.... Pauvres yeux noirs! même ce jour-là, la fée aux lunettes ne les laissait pas chômer....
Quand le dernier nom du dernier accessit de la dernière classe eut été proclamé, la musique entama une marche triomphale et tout se débanda. Tohu-bohu général. Les professeurs descendaient de l’estrade; les élèves sautaient par-dessus les bancs pour rejoindre leurs familles. On s’embrassait, on s’appelait: “Par ici! par ici!” Les sœurs des lauréats s’en allaient fièrement avec les couronnes de leurs frères. Les robes de soie faisaient froufrou à travers les chaises.... Immobile derrière un arbre, le petit Chose regardait passer les belles dames, tout malingre et tout honteux dans son habit râpé.
Peu à peu la cour se désemplit. A la grande porte le principal et M. Viot se tenaient debout, caressant les enfants au passage, saluant les parents jusqu’à terre.
— A l’année prochaine, à l’année prochaine! disait le principal avec un sourire câlin.... Les clefs de M. Viot tintaient, pleines de caresses: “Frinc! frinc! frinc! Revenez-nous, petits amis, revenez-nous l’année prochaine.”
Les enfants se laissaient embrasser négligemment et franchissaient l’escalier d’un bond.
Ceux-là montaient dans de belles voitures armoriées, où les mères et les sœurs rangeaient leurs [59] grandes jupes pour faire place. Clic! clac!... En route vers le château!... Nous allons revoir nos parcs, nos pelouses, l’escarpolette sous les acacias, les volières pleines d’oiseaux rares, la pièce d’eau avec ses deux cygnes, et la grande terrasse à balustres où l’on prend des sorbets le soir.
D’autres grimpaient dans les chars à banc de famille, à côté de jolies filles riant à belles dents sous leurs coiffes blanches. La fermière conduisait avec sa chaîne d’or autour du cou.... Fouette, Mathurine! On retourne à la métairie; on va manger des beurrées, boire du vin muscat, chasser à la pipée tout le jour et se rouler dans le foin qui sent bon!
Heureux enfants! ils s’en allaient, ils partaient tous.... Ah! si j’avais pu partir moi aussi....
[Le Petit Chose breaks down owing to overstrain, and for five days is in a state of delirium. His farther, who happens to be in the neighbourhood on business, comes to see his son, and finding him in this precarious state, watches over him day and night till called away.]
Après le départ de son père l’enfant reste seul, tout seul, dans l’infirmerie silencieuse. Il passe ses journées à lire, au fond d’un grand fauteuil roulé près de la fenêtre. Matin et soir la jaune Mme Cassage lui apporte ses repas. Le petit Chose boit le bol [60] de bouillon, suce l’aileron de poulet et dit: “Merci, madame!” Rien de plus. Cette femme sent les fièvres et lui déplaît; il ne la regarde même pas.
Or, un matin qu’il vient de faire son: “Merci, madame!” tout sec comme à l’ordinaire, sans quitter son livre des yeux, il est bien étonné d’entendre une voix très douce lui dire: “Comment cela va-t-il aujourd’hui, monsieur Daniel?”
Le petit Chose lève la tête, et devinez ce qu’il voit.... Les yeux noirs, les yeux noirs en personne, immobiles et souriants devant lui!...
Les yeux noirs annoncent à leur ami que la femme jaune est malade et qu’ils sont chargés de faire son service. Ils ajoutent en se baissant qu’ils éprouvent beaucoup de joie à voir M. Daniel rétabli; puis ils se retirent avec une profonde révérence, en disant qu’ils reviendront le même soir. Le même soir, en effet, les yeux noirs sont revenus, et le lendemain matin aussi, et le lendemain soir encore. Le petit Chose est ravi. Il bénit sa maladie, la maladie de la femme jaune, toutes les maladies du monde; si personne n’avait été malade, il n’aurait jamais eu de tête-à-tête avec les yeux noirs.
Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose passe dans son fauteuil de convalescent, roulé près de la fenêtre!... Le matin, les yeux noirs ont sous leurs grands cils un tas de paillettes d’or que le soleil fait reluire; le soir, ils resplendissent doucement et font, dans l’ombre autour d’eux, de la lumière d’étoile.... Le petit Chose rêvé aux yeux noirs toutes les nuits, il n’en dort plus. Dès l’aube le voilà sur pied pour se préparer à les recevoir: il a tant [61] de confidences à leur faire!... Puis, quand les yeux noirs arrivent, il ne leur dit rien.
Les yeux noirs ont l’air très étonnés de ce silence. Ils vont et viennent dans l’infirmerie, et trouvent mille prétextes pour rester près du malade, espérant toujours qu’il se décidera à parler; mais le petit Chose ne se décidé pas.
Quelquefois, cependant, il s’arme de tout son courage et commence ainsi bravement: “Mademoiselle!...”
Aussitôt les yeux noirs s’allument et le regardent en souriant. Mais de les voir sourire ainsi, le malheureux perd la tête, et d’une voix tremblante il ajoute: “Je vous remercie de vos bontés pour moi.” Ou bien encore: “Le bouillon est excellent ce matin.”
Alors les yeux noirs font une jolie petite moue qui signifie: “Quoi! ce n’est que cela?” Et ils s’en vont en soupirant.
Quand ils sont partis, le petit Chose se désespéré: “Oh! dès demain, dès demain sans faute, je leur parlerai.”
Et puis, le lendemain, c’est encore à recommencer.
Enfin, de guerre lasse et sentant bien qu’il n’aura jamais le courage de dire ce qu’il pense aux yeux noirs, le petit Chose se décide à leur écrire.... Un soir il demande de l’encre et du papier pour une lettre importante, oh! très importante.... Les yeux noirs ont sans doute deviné quelle est la lettre dont il s’agit; ils sont si malins, les yeux noirs!... Vite, vite, ils courent chercher de l’encre et du papier, les posent devant le malade, et s’en vont en riant tout seuls.
Le petit Chose se met à écrire; il écrit toute la nuit; [62] puis, quand le matin est venu, il s’aperçoit que cette interminable lettre ne contient que trois mots, vous m’entendez bien; seulement ces trois mots sont les plus éloquents du monde, et il compte qu’ils produiront un très grand effet.
Attention, maintenant!... Les yeux noirs vont venir.... Le petit Chose est très ému; il a préparé sa lettre d’avance et se jure de la remettre dès qu’on arrivera.... Voici comment cela va se passer. Les yeux noirs entreront, ils poseront le bouillon et le poulet sur la table. “Bonjour, monsieur Daniel!...” Alors lui leur dira tout de suite, très courageusement: “Gentils yeux noirs, voici une lettre pour vous.”
Mais chut!... Un pas d’oiseau dans le corridor.... Les yeux noirs approchent.... Le petit Chose tient la lettre à la main. Son cœur bat; il va mourir....
La porte s’ouvre.... Horreur!...
A la place des yeux noirs parait la vieille fée, la terrible fée aux lunettes.
Le petit Chose n’ose pas demander d’explications; mais il est consterné.... Pourquoi ne sont-ils pas revenus?... Il attend le soir avec impatience.... Hélas! le soir encore, les yeux noirs ne viennent pas, ni le lendemain non plus, ni les jours D’après, ni jamais.
On a chassé les yeux noirs. On les a renvoyés aux Enfants trouvés, où ils resteront enfermés pendant quatre ans, jusqu’à leur majorité.... Les yeux noirs volaient du sucre!...
Adieu les beaux jours de l’infirmerie! les yeux noirs s’en sont allés, et, pour comble de malheur, voilà les [63] élèves qui reviennent.... Eh, quoi! déjà la rentrée!... Oh! que ces vacances ont été courtes!
Pour la première fois depuis six semaines le petit Chose descend dans les cours, pâle, maigre, plus petit Chose que jamais.... Tout le collège se réveille. On le lave du haut en bas. Les corridors ruissellent d’eau. Férocement, comme toujours, les clefs de M. Viot se démènent. Terrible M. Viot, il a profité des vacances pour ajouter quelques articles à son règlement et quelques clefs à son trousseau. Le petit Chose n’a qu’à bien se tenir.
Chaque jour il arrive des élèves.... Clic! clac! On revoit devant la porte les chars à bancs et les berlines de la distribution des prix.... Quelques anciens manquent à l’appel, mais des nouveaux les remplacent. Les divisions se reforment. Cette année, comme l’an dernier, le petit Chose aura l’étude des moyens. Le pauvre pion tremble déjà. Après tout, qui sait? les enfants seront peut-être moins méchants cette année-ci.
Personne ne se sentait en train, ni les maîtres, ni les élèves. On s’installait.... Apres deux grands mois de repos le collège avait peine à reprendre son va-et-vient habituel. Les rouages fonctionnaient mal, comme ceux d’une vieille horloge, qu’on aurait depuis longtemps [64] oublié de remonter. Peu à peu, cependant, grâce aux efforts de M. Viot, tout se régularisa. Chaque jour, aux mêmes heures, au son de la même cloche, on vit de petites portes s’ouvrir dans les cours et des litanies d’enfants, roides comme des soldats de bois, défiler deux par deux sous les arbres, puis la cloche sonnait encore,— ding! dong!—et les mêmes enfants repassaient par les mêmes petites portes! Ding! dong! Levez-vous. Ding! dong! Couchez-vous. Ding! dong! Instruisez-vous! Ding! dong! Amusez-vous. Et cela pour toute l’année.
Les terriblesmoyensm’étaient revenus de leurs montagnes, plus laids, plus âpres, plus féroces que jamais. De mon côté j’étais aigri; la maladie m’avait rendu nerveux et irritable; je ne pouvais plus rien supporter.... Trop doux l’année précédente, je fus trop sévère cette année....
Mes punitions, à force d’être prodiguées, se déprécièrent.... Un jour je me sentis débordé. Mon étude était en pleine révolte, et je n’avais plus de munitions pour faire tête à l’émeute. Je me vois encore dans ma chaire, me débattant au milieu des cris, des pleurs, des grognements, des sifflements: “A la porte!... Cocorico!... kss!... kss!... Plus de tyrans!... C’est une injustice!...” Et les encriers pleuvaient, et les papiers mâches s’épataient sur mon pupitre, et tous ces petits monstres,—sous prétexte de réclamations,—se pendaient par grappes à ma chaire avec des hurlements de macaques.
Quelquefois, en désespoir de cause, j’appelais M. Viot à mon secours. Pensez quelle humiliation! [65]
Quand il entrait dans l’étude brusquement, ses clefs à la main, c’était comme une pierre dans un étang de grenouilles: en un clin d’œil tout le monde se retrouvait à sa place, le nez sur les livres. On aurait entendu voler une mouche. M. Viot se promenait un moment de long en large, agitant son trousseau de ferraille, au milieu du grand silence; puis il me regardait ironiquement et se retirait sans rien dire.
J’étais très malheureux. Les maîtres, mes collèges, se moquaient de moi. Le principal, quand je le rencontrais, me faisait mauvais accueil. Pour m’achever survint l’affaire Boucoyran. Quinze ans, de gros pieds, de gros yeux, de grosses mains, pas de front, et l’allure d’un valet de ferme: tel était M. le marquis de Boucoyran, terreur de la cour des moyens et seul échantillon de la noblesse cévenole au collège de Sarlande. Le principal tenait beaucoup à cet élève, en considération du vernis aristocratique que sa présence donnait à l’établissement. Dans le collège on ne l’appelait que “le marquis”. Tout le monde le craignait; moi-même je subissais l’influence générale et je ne lui parlais qu’avec des ménagements.
Pendant quelque temps nous vécûmes en assez bons termes.
M. le marquis avait bien par-ci par-là certaines façons impertinentes de me regarder ou de me répondre, mais j’affectais de n’y point prendre garde, sentant que j’avais affaire à forte partie.
Un jour, cependant, ce faquin de marquis se permit de répliquer, en pleine étude, avec une insolence telle que je perdis toute patience. [66]
— Monsieur de Boucoyran, lui dis-je en essayant de garder mon sang-froid, prenez vos livres et sortez sur-le-champ.
C’était un acte d’autorité inouï pour ce drôle. Il en resta stupéfait et me regarda, sans bouger de sa place, avec des gros yeux.
Je compris que je m’engageais dans une méchante affaire, mais j’étais trop avancé pour reculer.
— Sortez, monsieur de Boucoyran!... commandai-je de nouveau.
Les élèves attendaient anxieux.... Pour la première fois j’avais du silence.
A ma seconde injonction le marquis, revenu de sa surprise, me répondît, il fallait voir de quel air:—“Je ne sortirai pas!”
Il y eut parmi toute l’étude un murmure d’admiration.
Je me levai dans ma chaire, indigné.
— Vous ne sortirez pas, monsieur?... C’est ce que nous allons voir.
Et je descendis....
Dieu m’est témoin qu’a ce moment-là toute idée de violence était bien loin de moi; je voulais seulement intimider le marquis par la fermeté de mon attitude; mais, en me voyant descendre de ma chaire, il se mit à ricaner d’une façon si méprisante que j’eus le geste de le prendre au collet pour le faire sortir de son banc....
Le misérable tenait cachée sous sa tunique une énorme règle en fer. A peine eus-je levé la main qu’il m’asséna sur le bras un coup terrible. La douleur m’arracha un cri. [67]
Toute l’étude battit des mains.
— Bravo, marquis!
Pour le coup je perdis la tête. D’un bond je fus sur la table, d’un autre, sur le marquis; et alors, le prenant à la gorge, je fis si bien, des pieds, des poings, des dents, de tout, que je l’arrachai de sa place et qu’il s’en alla rouler hors de l’étude, jusqu’au milieu de la cour.... Ce fut l’affaire d’une seconde; je ne me serais jamais cru tant de vigueur.
Les élèves étaient consternés. On ne criait plus: “Bravo, marquis!” On avait peur. Boucoyran, le fort des forts, mis à la raison par ce gringalet de pion! Quelle aventure!... Je venais de gagner en autorité ce que le marquis venait de perdre en prestige.
Quand je remontai dans ma chaire, pâle encore et tremblant d’émotion, tous les visages se penchèrent vivement sur les pupitres. L’étude était matée. Mais le principal, M. Viot, qu’allaient-ils penser de cette affaire? Comment! j’avais osé lever la main sur un élève! sur le marquis de Boucoyran! sur le noble du collège! Je voulais donc me faire chasser!
Ces réflexions, qui me venaient un peu tard, me troublèrent dans mon triomphe. J’eus peur à mon tour. Je me disais: “C’est sûr, le marquis est allé se plaindre.” Et d’une minute à l’autre je m’attendais à voir entrer le principal. Je tremblai jusqu’à la fin de l’étude; pourtant personne ne vint.
A la récréation je fus très étonné de voir Boucoyran rire et jouer avec les autres. Cela me rassura un peu; et, comme toute la journée se passa sans encombres, je [68] m’imaginai que mon drôle se tiendrait coi et que j’en serais quitte pour la peur.
Par malheur le jeudi suivant était jour de sortie. Le soir M. le marquis ne rentra pas au dortoir. J’eus comme un pressentiment, et je ne dormis pas de toute la nuit.
Le lendemain, à la première étude, les élèves chuchotaient en regardant la place de Boucoyran qui restait vide. Sans en avoir l’air, je mourais d’inquiétude.
Vers les sept heures, la porte s’ouvrit d’un coup sec. Tous les enfants se levèrent.
J’étais perdu....
Le principal entra le premier, puis M. Viot derrière lui, puis enfin un grand vieux boutonné jusqu’au menton dans une longue redingote, et cravaté d’un col de crin haut de quatre doigts. Celui-là, je ne le connaissais pas, mais je compris tout de suite que c’était M. de Boucoyran le père. Il tortillait sa longue moustache et bougonnait entre ses dents.
Je n’eus pas même le courage de descendre de ma chaire pour faire honneur à ces messieurs; eux non plus, en entrant, ne me saluèrent pas. Ils prirent position tous les trois au milieu de l’étude, et, jusqu’à leur sortie, ne regardèrent pas une seule fois de mon côté.
Ce fut le principal qui ouvrit le feu.
— Messieurs, dit-il en s’adressant aux élèves, nous venons ici remplir une mission pénible, très pénible. Un de vos maîtres s’est rendu coupable d’une faute si grave qu’il est de notre devoir de lui infliger un blâme public. [69]
Là-dessus le voilà parti à m’infliger un blâme qui dura au moins un grand quart d’heure. Tous les faits dénaturé: le marquis était le meilleur élève du collège; je l’avais brutalisé sans raison, sans excuse. Enfin j’avais manqué à tous mes devoirs.
Que répondre à ces accusations?
De temps en temps j’essayais de me défendre. “Pardon, monsieur le principal!...” Mais le principal ne m’écoutait pas, et il m’infligea son blâme jusqu’au bout.
Apres lui M. de Boucoyran, le père, prit la parole, et de quelle façon!... Un véritable réquisitoire. Malheureux père! On lui avait presque assassiné son enfant. Sur ce pauvre petit être sans défense on s’était rué comme...comme...comment dirait-il?... comme un buffle, comme un buffle sauvage. L’enfant gardait le lit depuis deux jours. Depuis deux jours sa mère, en larmes, le veillait....
Ah! s’il avait eu affaire à un homme, c’est lui, M. de Boucoyran le père, qui se serait chargé de venger son enfant! Mais On n’était qu’un galopin dont il avait pitié. Seulement qu’On se le tint pour dit: si jamais On touchait encore à un cheveu de son fils, On se ferait couper les deux oreilles tout net....
Pendant ce beau discours les élèves riaient sous cape, et les clefs de M. Viot frétillaient de plaisir. Debout dans sa chaire, pâle de rage, le pauvre On écoutait toutes ces injures, dévorait toutes ces humiliations et se gardait bien de répondre. Si On avait répondu, On aurait été chassé du collège; et alors où aller? [70]
Enfin, au bout d’une heure, quand ils furent à sec d’éloquence, ces trois messieurs se retirement. Derrière eux il se fit dans l’étude un grand brouhaha. J’essayai, mais vainement, d’obtenir un peu de silence; les enfants me riaient au nez. L’affaire Boucoyran avait achevé de tuer mon autorité.
Oh! ce fut une terrible affaire!
Toute la ville s’en émut.... Au Petit-Cercle, au Grand-Cercle, dans les cafés, à la musique, on ne parlait pas d’autre chose. Les gens bien informés donnaient des détails à faire dresser les cheveux. Il parait que ce maître d’étude était un monstre, un ogre. Il avait torturé l’enfant avec des raffinements inouïs de cruauté. En parlant de lui on ne disait plus que “le bourreau”.
Quand le jeune Boucoyran s’ennuya de rester au lit, ses parents l’installèrent sur une chaise longue, au plus bel endroit de leur salon, et pendant huit jours ce fut à travers ce salon une procession interminable. L’intéressante victime était l’objet de toutes les attentions.
Vingt fois de suite on lui faisait raconter son histoire, et à chaque fois le misérable inventait quelque nouveau détail. Les mères frémissaient; les vieilles demoiselles l’appelaient “pauvre ange”! et lui glissaient des bonbons. Le journal de l’opposition profita de l’aventure et fulmina contre le collège un article terrible au profit d’un établissement religieux des environs....
Le principal était furieux, et, s’il ne me renvoya pas, je ne le dus qu’à la protection du recteur.... Hélas! il eût mieux valu pour moi être renvoyé tout de suite. [71] Ma vie dans le collège était devenue impossible. Les enfants ne m’écoutaient plus; au moindre mot, ils me menaçaient de faire comme Boucoyran, d’aller se plaindre à leur père. Je finis par ne plus m’occuper d’eux.
[In the terrible winter that followed, Le Petit Chose frequented a good deal the Café Barbette. He took fencing lessons from Roger, who told him in confidence that he was deeply in love with a young lady, and asked him to write love-letters for him.]
Un matin de ce triste hiver, comme il était tombé beaucoup de neige pendant la nuit, les enfants n’avaient pas pu jouer dans les cours. Aussitôt l’étude du matin finie, on les avait casernés tous pêle-mêle dans lasalle, pour y prendre leur récréation à l’abri du mauvais temps, en attendant l’heure des classes.
C’était moi qui les surveillais.
Ce qu’on appelaitla salleétait l’ancien gymnase du collège de la Marine. Imaginez quatre grands murs nus avec de petites fenêtres grillées; çà et là des crampons à moitié arrachés, la trace encore visible des échelles, et, se balançant à la maîtresse poutre du plafond, un énorme anneau en fer au bout d’une corde. [72]
Les enfants avaient l’air de s’amuser beaucoup là dedans. Ils couraient tout autour de la salle bruyamment, en faisant de la poussière. Quelques-uns essayaient d’atteindre l’anneau; d’autres, suspendus par les mains, criaient; cinq ou six, de tempérament plus calme, mangeaient leur pain devant les fenêtres, en regardant la neige qui remplissait les rues et les hommes armés de pelles qui l’emportaient dans des tombereaux.
Mais tout ce tapage, je ne l’entendais pas.
Seul, dans un coin, les larmes aux yeux, je lisais une lettre, et les enfants auraient à cet instant démoli le gymnase de fond en comble que je ne m’en fusse pas aperçu. C’était une lettre de Jacques que je venais de recevoir; elle portait le timbre de Paris,—mon Dieu! oui, de Paris,—et voici ce qu’elle disait:
“Cher Daniel,
“Ma lettre va bien te surprendre. Tu ne te doutais pas, hein? que je fusse à Paris depuis quinze jours. J’ai quitté Lyon sans rien dire à personne, un coup de tête.... Que veux-tu? je m’ennuyais trop dans cette horrible ville, surtout depuis ton départ.
“Je suis arrivé ici avec trente francs et cinq ou six lettres de M. le curé de Saint-Nizier. Heureusement la Providence m’a protège tout de suite, et m’a fait rencontrer un vieux marquis chez lequel je suis entré comme secrétaire. Nous mettons en ordre ses mémoires; je n’ai qu’à écrire sous sa dictée, et je gagne à cela cent francs par mois. Ce n’est pas brillant, comme tu vois; mais, tout compte fait, j’espère pouvoir envoyer de [73] temps en temps quelque chose à la maison sur mes économies.
“Ah! mon cher Daniel, la jolie ville que ce Paris! Ici,—du moins,—il ne fait pas toujours du brouillard; il pleut bien quelquefois, mais c’est une petite pluie gaie, mêlée de soleil et comme je n’en ai jamais vu ailleurs. Aussi je suis tout changé, si tu savais! je ne pleure plus du tout, c’est incroyable.”
J’en étais là de la lettre, quand tout à coup, sous les fenêtres, retentit le bruit sourd d’une voiture roulant dans la neige. La voiture s’arrêta devant la porte du collège, et j’entendis les enfants crier à tue-tête: “Le sous-préfet! le sous-préfet!”
Une visite de M. le sous-préfet présageait évidemment quelque chose d’extraordinaire. Il venait à peine au collège de Sarlande une ou deux fois chaque année, et c’était alors comme un événement. Mais pour le quart d’heure ce qui m’intéressait avant tout, ce qui me tenait à cœur plus que le sous-préfet de Sarlande et plus que Sarlande tout entier, c’était la lettre de mon frère Jacques. Aussi, tandis que les élèves, mis en gaieté, se culbutaient devant les fenêtres pour voir M. le sous-préfet descendre de voiture, je retournai dans mon coin, et je me remis à lire.