Et riquiquiNous voilà partis;Si les vents sont bons,Demain nous partons!
Et riquiquiNous voilà partis;Si les vents sont bons,Demain nous partons!
Mais brusquement il reçoit une taloche. C’est son père qui l’empoigne et le rentre à la maison...
P’tit Pierre s’éveillait en sursaut, avec une sensation douloureuse dans le dos.
—Eh p’tit saligaud, t’en avais une cuite hier soir! Si j’ t’avais point ramené pourtant!...
Il essaya de se redresser, mais la tête lui fendait et il retomba sur les voiles en clignant des paupières. Au-dessus de lui, il y avait un carré de lumière pâle, la face ronde du père Clémotte et quelqu’un d’invisible qui marchait sur son crâne. Où était-il?... Pourquoi la fenêtre habituellement devant ses yeux, paraissait-elle au plafond? Et qui chantait à cette heure-ci, dans le village?
Il écouta avec effort. Des voix écorchées mâchaient sa chanson:
Et riquiquiNous voilà partis;Si les vents sont bons,Demain nous partons!
Et riquiquiNous voilà partis;Si les vents sont bons,Demain nous partons!
Du coup il se hissa hors du panneau, et vit de l’eau terne dans l’aurore grise autour de lui,des barques muettes et, sur le quai, une ligne de matelots ivres qui s’égosillaient en s’étayant pour avancer.
—Ben quoi, mousse! La gueule de bois!
Julien Perchais grimaçait amicalement en passant sa main paralysée dans sa toison rousse. Ici et là des hommes sortaient des barques, observaient le ciel et marchaient sur les ponts. Le jour filtrait sous des nuages bas, ourlés, à l’est, de mauve très fin. Les choses avaient de la couleur dans la lumière sans éclat; l’air était neuf.
La ville dormait. Les pavillons tombaient le long des drisses; des fonds de lanternes brûlées pendaient aux guirlandes; une tribune était ridicule dans la sérénité du matin. Au delà des écluses, un fouillis de mâture vernis brillait doucement. Un vapeur siffla et son cri traîna longtemps comme une écharpe. Puis une sonnerie vibra, métallique, impressionnante dans le calme, et le drapeau français parut en haut d’un mât.
P’tit Pierre songea soudain à Florent qu’il avait perdu dans la nuit et se mit à rire, sans savoir pourquoi; puis il cassa la croûte avec les hommes et avala deux verres de vin.
—On va mettre à la voile, les enfants!
LeLaissez-les direappareilla et sortit lentement de l’avant-port jusqu’au moment où il tombadans le courant vaseux de l’estuaire qui l’entraîna. Sur les cuirassés, mouillés en grande rade, des matelots défilaient au son du tambour et du clairon, comme dans une caserne. P’tit Pierre regardait la ville merveilleuse qui s’éloignait rapidement de lui, avec ses cheminées, ses mâtures, sa grue gigantesque. LeLaissez-les diretrouvait du vent dehors et fuyait plus vite.
Ce fut par le travers de Saint-Gildas que le flèche engagea dans un changement d’amure. L’équipage regardait en l’air, quand P’tit Pierre empoigna le mât et grimpa lestement jusqu’à la pomme. Là-haut l’amplitude des oscillations menaçait de l’arracher. Au-dessous de lui, la barque n’était plus qu’une planche étroite. Il descendit dans les acclamations.
—Bravo l’mousse! bravo!
—J’te garde à bord si tu veux, dit Perchais.
Rouge de joie, P’tit Pierre accepta follement:
—Oh oui! oui!
A l’Herbaudière, comme il aidait à carguer la voilure, il fut surpris de retrouver son père qui l’appelait sur la cale. La mère Bernard était là aussi, toute bouffie de satisfaction.
—T’as fait bon voyage? As-tu dormi au moins?... Et Florent?... Il est bien, Florent?...
Mais de la chaloupe, P’tit Pierre leur criait obstinément:
—C’était beau! c’était beau! il n’y avait que des marins, que des bateaux, et des grands, grands, qu’auraient pas tenu dans le port!...
Bernard relâcha sa surveillance autour de P’tit Pierre quand il lui vint sérieusement de l’inquiétude au sujet de son fils Eugène dont il était sans nouvelles. Il n’en laissa toutefois rien paraître, dans la crainte d’affoler sa bonne femme qu’un sentiment analogue empêchait de se plaindre comme elle l’aurait voulu.
Le soir pourtant, après le coucher de P’tit Pierre, lorsqu’elle se retrouvait seule avec celui qu’elle nomme «son patron», d’une appellation campagnarde qui contient ensemble la soumission de la femme et la protection de l’homme, elle osait parfois le questionner d’un air indifférent.
Bernard faisait du filet à petites secousses régulières; elle tricotait. Leurs mains s’agitaient machinalement, tirant le fil, croisant l’aiguille; mais leurs yeux étaient en songe sous les paupières. Ils sentaient confusément une même pensée remplir la chambre autour d’eux. Ils évitaient de se regarder et la mère Bernard cherchait un détour pour engager la conversation.
Elle se lève, décroche l’almanach qui jaunit au mur et l’approche de la bougie en assurant ses lunettes.
—Voyons... nous v’la au 20; non au 21... la sainte Jeanne...
Elle attend vainement un mot de Bernard et reprend:
—Oui, c’est le 21... ça f’ra quatre mois le vingt-cinq...
Bernard ne bouge pas et poursuit son ouvrage. Alors elle se redresse et lui dit doucement:
—T’entends, mon bonhomme, n’y a quatre mois qu’Ugène a point écrit...
Le brigadier s’arrête et feint l’étonnement:
—Bah! t’es sûre?
Simplement elle va vers l’armoire et tire des lettres, dont l’écriture apparaît torte et maladroite sur un papier quadrillé, taché de pâtés, tandis qu’elle y cherche une date.
—Y a d’la buée sur mes lunettes, dit-elle.
Elle les essuie au coin de son tablier, en se détournant, pour que Bernard ne voie pas ses yeux humides et, quand elle les a rajustées dans l’encoche de son nez, elle reprend:
—Oui, 25 avril la dernière... N’y aura quatre mois dans quatre jours!
Le brigadier hoche la tête en ricanant:
—C’est ben ren que ça! Mon défunt pèreest resté deux ans perdu; puis un jour qu’on l’attendait point, il est revenu pas pu failli que s’il avait quitté la maison la veille.
La bonne femme l’écoute, la lettre à la main; puis, sans rien dire, elle la range, et soupire en se rasseyant:
—Tout de même, on n’est point tranquille!
—Te fais donc pas de mauvais sang! plaisante Bernard. Point de nouvelles, bonnes nouvelles! On le sait, va, quand il y a des accidents!
Mais les jours suivants il monte seul au devant de Louchon le facteur, à l’heure où celui-ci revient de Noirmoutier. Il le rejoint en deçà du village, sur la route où Louchon marche à grands pas, en piquant le sol de son bâton ferré, avec son chien sur les talons.
—En promenade, père Bernard!
—En promenade, mon gars... Quoi de neuf en ville?
—Ren... La fille à Malchaussé qu’est enceinte, on dit qu’ c’est du syndic.
—Ah!
Ils vont un moment silencieux, côte à côte. A une croisée de chemin, Bernard dit:
—J’vas descendre à la Blanche... Y a rien pour moi?
—Dame non, y a ren... C’est rapport au fils?
—Oh! ça presse point, mais vous savez, un mot fait toujours plaisir.
—Tiens! le gars, c’est le gars, quoi! Salut, Bernard!
—Salut, Louchon!
Chaque fois c’est la même réponse. Le brigadier s’efforce d’en prendre gaillardement son parti, bien qu’il sente, au fond, croître son inquiétude; et quand la mère Bernard lui demande le soir:
—As-tu vu le facteur?
Il ment avec fanfaronnade pour dissimuler et se donner du cœur:
—Non, mais il connaît le chemin, pas vrai! il viendra ben quand y aura quéque chose!
Cependant il éprouvait le besoin d’échapper au bourdonnement des pensées qui tournaient en rond sous son crâne. N’ayant plus rien à faire à la maison ni au jardin, il bricola, construisit des moulins, des gendarmes qui battaient des bras au vent, ou de petits bateaux se poursuivant autour d’un axe. Intéressé par ses inutilités, il les parachevait avec conscience et les distribuait autour de lui.
En même temps, il s’adonna furieusement à la pêche et on le vit des heures entières somnoler au bord de la jetée, les jambes pendantes, encadré par Clémotte et Hourtin qui fumaient dans un silence contemplatif.
Leurs ombres s’allongeaient sur l’eau devant eux.Fasciné par la ligne, Bernard ne songeait pas à rentrer. Déjà les sardiniers accouraient, les voiles hautes, du côté où le Pilier met une bosse sur l’horizon, et les femmes descendaient du village en jabotant leur patois clair.
P’tit Pierre avait repris sa vie libre en cachette. Il endormait sa mère avec des mensonges, et s’efforçait d’éviter le brigadier sur le port. La complicité des vieux, qui blâmaient Bernard, lui avait ménagé quelques sorties à la mer. Il suivait Perchais par goût et par émulation, car s’il aimait naviguer, il ne lui plaisait pas moins de défier Olichon qui était mousse.
Le soir, quand les barques reposaient à la chaîne, côte à côte dans le port et que la marmaille grouillait dans les canots empestés par la rogue, Perchais réunissait les deux rivaux.
—On va voir çui qu’a des biceps, les enfants!
Olichon était plus grand, plus maigre que P’tit Pierre, avec des bras qui n’en finissaient plus et que les manches de sa vareuse couvraient à peine jusqu’au poignet. Les pieds en dedans, il adhérait au pont de sa chaloupe, sa petite figure chafouine toute tendue d’énergie.
—Le premier rendu en tête du mât, annonçait Perchais, un, deux, trois!
D’un bond l’un et l’autre sautaient sur les drisses et grimpaient vite, tirant des bras, poussantdes reins et des genoux. Ils ne se distançaient point d’abord. Olichon montait par grandes secousses à la faveur de ses longs membres; P’tit Pierre progressait par soubresauts rapides, comme s’il rampait.
Des sloops voisins les gars regardaient, Perchais présidait gravement, la tignasse en arrière, le poitrail développé. Au capelage, Olichon s’engageait un instant dans les poulies; P’tit Pierre s’enlevait par les haubans, embrassait la fusée du mât. En une seconde, il gagnait le sommet et criait sa victoire. D’en bas Perchais répondait d’enthousiasme. Olichon s’affalait sur le pont, rouge de dépit.
—Viens-y donc à la nage, criait-il, viens-y donc! tu verras si je ne t’ai pas!
Perchais jubilait, faisait chorus, brandissait sa main paralysée et commandait:
—A la nage! d’ici la jetée!
En un tour de main les chemises s’abattaient. Bien que tout haletant, P’tit Pierre arrivait à plonger en même temps qu’Olichon. Sous l’eau claire on voyait verdir leurs corps nus et s’enfler leurs muscles des omoplates aux jarrets. Ils s’efforçaient à grandes brasses au travers des barques qui les masquaient par intervalle et d’où les hommes les excitaient au passage:
—Hardi là! Souque p’tit gars!
Mais P’tit Pierre battait l’eau nerveusement et s’épuisait, tandis que les cheveux noirs d’Olichon s’éloignaient régulièrement. Déjà son remous ne l’atteignait plus. C’était la défaite. Alors tournant la tête et nageant de biais, comme s’il ne voyait pas sa route, P’tit Pierre se jetait résolument contre un corps-mort.
Quelqu’un criait:
—Attention!
P’tit Pierre poussait une plainte et s’accrochait à un canot. Perchais le rejoignait à la godille, l’embarquait. P’tit Pierre avait une grosse mâchure au coude, mais ne pleurait pas et regardait seulement Olichon qui abordait la jetée.
Perchais se grattait la tête d’un air bonhomme, tapotait le bras du gamin et jetait vers le triomphateur:
—Ça compte pas! Bernard s’a fait mal!
On entendait Olichon ricaner:
—Oh là là! poule mouillée!
Et il replongeait, par fanfaronnade, pour regagner son bord à la nage, tandis que Perchais emmenait son mousse boire la goutte chez Zacharie.
Les premières fois, P’tit Pierre fit la grimace sur le «taco» que les pêcheurs avalent d’une lampée, sans goûter, parce que la satisfaction n’est pas pour eux dans la saveur de l’alcool, mais dans l’ivressequ’il détermine. Les hommes riaient en se moquant; Double Nerf affirmait:
—C’est ça qui fait un homme, p’tit gars!
Et Julien Perchais, un garçon de conduite pourtant, buvait gaillardement ses trois gouttes, pour lui donner l’exemple. P’tit Pierre apprit vite à «siffler» son verre comme les autres, non qu’il trouvât bon l’âpre eau-de-vie, mais parce que ce geste le haussait dans son estime au niveau des héros comme Perchais et Tonnerre le baigneur.
Or, ce fut en leur compagnie, qu’entrant un soir auXXeSiècle, Bernard surprit son fils, accoudé à la grande table cirée, devant un verre. P’tit Pierre n’eut pas le temps de s’effacer qu’une gifle lui cingla la figure. Perchais s’interposa, mais tout gonflé de colère, Bernard riposta:
—Si c’est pas honteux d’ faire boire un gamin comme ça!
Et il empoigna son gars qui s’accrochait à la table désespérément. Des verres chavirèrent et se brisèrent sur le carreau. Tonnerre, les yeux sinistrement rapprochés par l’ivresse, grognait d’une voix râpeuse:
—Y a qu’ la goutte! y a qu’ la goutte pour donner des forces! J’ suis-t-il un crevé moi! Hein! Plus d’hommes que dix femmes n’en f’raient qu’ j’ai sauvés! T’entends hein! Il boira la goutte!...
Il frappait alternativement la table et sa poitrine à grands coups de poing. Mais sans s’inquiéter, Bernard chassa son fils devant lui, tandis que la mère Zacharie, accourue au tumulte, criait d’un ton aigre:
—Enfin il a ben l’ droit! c’est son gars après tout! Et vous aut’es, tas d’ saligauds, vous cassez ma vaisselle!...
La remontrance se fit à la maison, en présence de la mère, qui lâcha d’émotion le chou qu’elle nettoyait pour la soupe, en entendant son patron traiter le gars d’ivrogne et de débauché.
—Allons, concilia-t-elle, il ne le fera plus, une fois n’est pas coutume...
—Ah! pas d’excuses! coupa sèchement Bernard, pour un gaillard qui traîne du matin au soir en compagnie de Tonnerre et du grand Perchais! Ça va finir, et pas plus tard que demain! Je te le mets en apprentissage!
Pour la première fois, P’tit Pierre releva son front têtu et affirma résolument:
—J’ m’en irai avec Ugène quand il s’ra revenu!
—Laisse donc Ugène tranquille! t’iras en apprentissage!
—J’ m’en irai avec Ugène, sur son bateau!
—Ugène! Ugène! tu sais seulement pas quand tu le verras!
—Tu vas nous porter malheur, mon Bernard, fit doucement la bonne femme.
—Aussi il me fait sortir de mes gonds, ce gosse-là!
L’affaire en resta là. Ils demeurèrent silencieux toute la soirée en évitant leurs regards. Mais les jours suivants, Bernard tint parole et engagea son gars chez Zacharie qui a boutique de menuiserie derrière sa buvette. La mère demanda grâce pour une semaine encore. Le brigadier protesta énergiquement contre la mollesse des femmes et céda, avec de la joie dans le cœur.
—On n’en a-t-il pas assez qui sont loin, disait la vieille, gardons celui-là, jusqu’au mois prochain...
L’automne ramenait les soirs humides, plus avancés de jour en jour. Déshabitué des chutes rayonnantes sur la mer calme des étés, le soleil s’enlizait de bonne heure dans la brume lourde qui ceignait comme un bandeau l’horizon des océans. Les couchants n’étaient plus dorés mais écarlates; la nue devenait plus sombre, la mer plus dure et le ciel encombré de nuages qui retenaient longtemps le mirage du crépuscule. Les merlans, précurseurs du froid, apparaissaient sur la côte; le gibier se rassemblait pour la migration; il n’y avait plus d’hirondelles.
Devant la maison des Bernard, les touffes d’hortensia s’étaient décolorées du rose au gris, puis un coup de vent avait emporté les pétales. Les tamarixrésistaient et portaient encore des fleurs. Viel vendangeait ses treilles et les femmes préparaient pour leurs hommes des vêtements cirés et salaient des maquereaux en prévision de l’hiver.
Aucune dépêche n’avait encore signalé leBourbakisur lequel naviguait Eugène, et l’inquiétude fêlait, à petits coups, l’espoir au cœur des Bernard. Le brigadier enquêtait près des vieux coureurs de mer; mais chacun ne savait qu’exalter le temps de sa jeunesse au mépris de celui dont il n’est déjà plus.
—Ton gars s’rait sur un navire en bois, oui! proclamait Hourtin, je répondrais de lui! Mais sur de la ferraille, non! Fallait voir notreSainte-Anneen cœur de chêne, si ça patouillait proprement! Le fer c’est le fer quoi! ça navigue point, ça coule! Ah! la marine en bois!
Et un beau jour, Louchon poussa la porte des Bernard pendant qu’ils étaient à table.
—Bonjour à vous la compagnie!
La bonne femme mit la main sur sa forte poitrine pour retenir son cœur qui sautait. Bernard affermit son maintien et tendit la main pour recevoir la lettre.
—Dame y en a point encore, mais on vous demande à la Marine, c’est m’sieu Bourdin, l’préposé; des nouvelles pour le sûr...
—C’est bon, on va y aller tantôt, dit Bernard.
Mais sitôt Louchon parti, il écarta l’assiette, saisit son béret et dit:
—J’y vais.
Sa femme l’embrassa derrière la porte. Ils avaient peur tous les deux. P’tit Pierre criait:
—C’est-il Ugène qui vient? c’est-il Ugène?...
Bernard s’en va très vite par les raccourcis, les yeux sur Noirmoutier dont la verdure et les toits bombent à l’horizon.
Autour de lui on bêche déjà les champs où du goémon, distribué par petits tas, se corrompt en puant âcrement. Des mouches traversent le chemin en ronflant et le vent de mer souffle au dos des herbes qui roulent comme une onde tout le long des banquettes.
Bernard marche à grands pas résolus, comme on va vers un danger inévitable, pour l’éprouver au plus tôt. Pourquoi l’appeler à la Marine en effet? Eugène aurait écrit simplement, si tout allait bien!... Il renifle dans le vent les senteurs goémonées et se souvient qu’on fumait également la terre, il y a six ans, lorsqu’il se rendait à la ville, comme aujourd’hui, pour y apprendre la mort de son pauvre Dominique. Misère! ils n’ont tout de même pas de chance! Est-ce que tous les gars vont s’en aller comme ça, les uns après les autres!...
Sans s’en apercevoir, Bernard arrive si vite au bureau qu’il reste un moment interdit devant laporte. Il l’ouvre enfin, mais comme elle grince sur ses gonds, tout son courage s’effondre, avec un grand fracas, dans sa poitrine.
M. Bourdin qui litl’Echo de Paimbœufen fumant sa pipe, lève la tête.
—Ah! Bernard! mon ami, mon brave ami, je vous attendais...
Il plie le journal qu’il met à gauche sur la table et dépose sa pipe à droite, dans une soucoupe.
—Eh bien, comment ça va?... Je vous ai fait venir pour des nouvelles... oui, oui, au sujet de votre fils Ernest, n’est-ce pas, Ernest...
—Pardon, Eugène, Monsieur.
—Oui, oui, Eugène, ce pauvre garçon... Votre cadet...
—Non pas, l’aîné maintenant, Monsieur.
—Justement, eh bien... oui, oui, voilà... une lettre des armateurs...
M. Bourdin ajuste son lorgnon, déplace successivement trois galets et découvre la lettre. Bernard a pâli au bord de sa chaise, les mains crispées sur son béret. Un rayon de soleil éclaire sur le mur des amiraux à belles barbes et des présidents satisfaits, barrés du grand cordon.
—Voilà... J’aurais pu vous envoyer ça; j’ai préféré vous voir. Vous comprenez, une lettre c’est brutal; moi je pouvais pallier... adoucir... Oh! il n’y a rien de perdu vous savez... Voilà: «Monsieurnous avons le triste devoir de vous faire connaître que notre navire leBourbaki»... Ah! ah! un nom glorieux!... «leBourbaki, parti d’Auckland le 12 avril, a été signalé le 25 du même mois pour la dernière fois...» etc... etc... Oui, enfin on est sans nouvelles... Vous savez, il n’y a rien de perdu... on est inquiet... on suppose... Vous comprenez, voilà six mois bientôt... Seulement on n’a trouvé aucune épave, rien...
M. Bourdin replace méthodiquement la lettre sous le troisième galet. On entend un gamin jouer dans la rue avec un cercle de fer. M. Bourdin regarde Bernard et voit ses yeux pleins d’eau.
—Allons, allons, mon ami, du courage... oui, oui, c’est dur, très dur... Mais enfin pas d’épave, voilà de l’espoir, hein!... Oui, oui, la mer vous savez bien!... Mais quoi, on est des hommes!...
Il secoue bonassement les mains de Bernard qui se lève avec effort et dit tristement:
—C’est le troisième gars que j’ perds, Monsieur.
—Fichtre!
M. Bourdin ne trouve pas autre chose, car il est ému à son tour. Bernard ne songe plus qu’à s’en aller ailleurs, parce qu’ici le cœur lui fait trop mal. M. Bourdin propose «de l’accompagner un bout»; mais il l’arrête au seuil à cause du soleil et qu’il n’a pas de chapeau.
Bernard s’éloigne par la petite rue en rangeant les maisons, comme s’il avait honte de se montrer. Le gamin au cerceau le frôle en courant, débraillé, soufflant de vie. Bernard s’essuie les yeux avec le dos de la main et marche plus fort. Les gens qui le voient passer de ce train fou, le béret de travers, la face bouleversée, disent avec étonnement:
—V’la Bernard qui s’a dérangé.
Mais quand il rentre chez lui, sa bonne femme comprend et se met à trembler sur sa chaise. Puis, son visage se crispe comme celui d’un petit enfant et elle pleure à chaudes larmes, en répétant:
—Ça y est! Ça y est!
La douleur de sa femme distrait le brigadier de la sienne. Ranimé, il encourage la mère, lui dit qu’on est seulement sans nouvelles, qu’on n’a pas trouvé d’épave, qu’on ne sait rien, qu’il faut espérer, et un tas de choses auxquelles il ne croit pas lui-même, mais qui lui viennent aux lèvres naturellement, par pitié. Elle pleure, se lamente, grossièrement remuée, mais profondément, car elle souffre dans son instinct. Elle ressasse le nom de son petit gars, Eugène, Eugène, l’enfant de ses entrailles, perdu à l’autre bout du monde et dont elle ne verra même pas le cadavre.
Dans un coin de la chambre, P’tit Pierre, qui triait des pommes de terre, a relevé la tête vers ses parents. Ils ne font point attention à lui maintenant,ils ont leur douleur. P’tit Pierre n’a pas entendu parler de mort; mais il sent bien qu’il y a une catastrophe parce qu’ils appellent le grand frère et qu’ils pleurent. Les larmes surtout le touchent, sans en savoir la cause, car c’est de l’eau qui coule quand on a mal. Sa mère a mal, très mal sans doute, puisqu’elle se plaint tout haut, comme les enfants, ce qui n’est pas l’habitude des grandes personnes.
P’tit Pierre approche derrière le père. Il voudrait qu’on le remarquât, mais il n’ose parler et ne sait que dire. Le brigadier a tiré son mouchoir à carreaux et se mouche bruyamment. Alors P’tit Pierre va s’abattre sur les genoux de sa mère, dans le tablier humide.
—Toi! toi! tu resteras, toi! supplie la bonne femme.
Elle écrase le front de l’enfant sur sa poitrine et le tient à belles mains, de toute sa force. Son tricot a roulé par terre où les aiguilles brillent. P’tit Pierre a le cœur si gros qu’il éclate en larmes.
—Ah! le bon, le bon petit gars! dit le brigadier.
La mère le hisse sur ses genoux, le berce un peu, par souvenir, et lui parle à l’oreille:
—Mon petit, mon tout petit, tu quitteras point ta mé, dis... C’est Ugène, maintenant que l’ bon Dieu nous a pris... Il ’tait si fort, il ’tait si beaupourtant!... Mon petit, mon petit, y a pus qu’ toi, toi et Florent... pus qu’ deux gars à moi, pus qu’deux....
P’tit Pierre sanglote, et tout hoquetant, la voix mouillée, il promet à sa mère en la prenant par le cou:
—J’irai chez Zacharie, va... j’veux rester... j’veux être menuisier...
Bernard sourit de joie et empoigne son fils pour l’embrasser.
Des femmes passent silencieusement sur la route et plongent un regard chez les Bernard. De porte en porte la nouvelle lancée par Louchon, circule.
—C’est leur grand gars qu’a naufragé.
—Les pauv’gens!... Est-il mort?
—Il se paraît!
Les femmes sont tristes et pensent aux hommes partis en mer. Et quand, vers le soir, la Bernard monte à l’église, toutes viennent au pas des portes, contempler la face d’une mère qui a perdu son gars, et quelques-unes, celles qui ont déjà des morts, la suivent discrètement pour prier Dieu près d’elle.
P’tit Pierre travaillait chez Zacharie où il se montrait docile et fort exact. Situé derrière l’auberge, dans le jardin, l’atelier ouvrait sur la route que P’tit Pierre n’avait qu’à traverser pour rentrer chez lui.
Le père Zacharie paraissait rarement à l’atelier. Il faisait la partie dans sa buvette, fumait des pipes, ou lisait «la feuille». Deux ouvriers suffisaient à la fabrication des caisses pour les usines. Mais si un client le venait chercher d’urgence, il criait qu’il était débordé de travail et se rendait une heure plus tard, en traînant ses savates, le dos courbé sous une grande boîte dans quoi se perdaient un marteau et trois pointes.
Maintenant c’était P’tit Pierre qui portait la boîte, de même qu’il allait chercher le tabac des ouvriers, par cornets à deux sous, et cassait le bois de la patronne pour le feu. Cependant il apprit à scier et à polir des planches.
Les Bernard avaient vieilli tout d’un coup. Alourdie, la femme était devenue plus lente, avare de ses gestes, et la douleur avait effacé son rired’enfant sur son visage. L’homme se voûtait; et au mépris de l’aspect militaire de sa face, toujours nette et bien rasée, il laissait croître sa barbe, au hasard. Un moment on pensa même qu’il allait boire. Mais il se terra dans sa maison pour ne plus sortir.
Ils demeuraient tous les deux assis des journées entières, l’un en face de l’autre, sans courage et sans goût à vivre. Ils ne parlaient pas et regardaient par la fenêtre le ciel tumultueux d’automne où fuyaient les nuages en déroute. Dans le foyer deux triques fumaient sur la cendre. Le grand vent d’ouest ronflait dans la toiture et le bruit mauvais de la mer, qui ne décessera jusqu’au printemps, leur résonnait tristement dans le cœur.
Ils ne se réveillaient, pour ainsi dire, que le soir, à la rentrée de P’tit Pierre. La mère s’affairait un peu, soufflait le feu, mettait la soupe, et disposait trois assiettes et une miche sur la table, autour de la bougie. Le père s’enquièrait du travail, des nouvelles. Mais à l’atelier on montait toujours des caisses et il n’y avait pas de nouvelles.
Les jours se suivaient indéfiniment semblables. La vie coulait monotone et inquiète en raison de l’humeur de la mer. La pêche s’épuisait; les usines chômaient à demi. On prenait le pain à la coche chez le boulanger et Dieu sait quand on paierait! Les bouchers de la ville avaient cessé de venir.
Parfois un événement traversait, comme un éclair, cette uniformité grise: un naufrage, un suicide, un meurtre. Puis le triste cours reprenait et les hommes, distraits un moment, recommençaient à traîner le boulet de leur misère.
Bernard avait ajusté un petit cadre en bois, pour placer le portrait d’Eugène sur la cheminée, en compagnie des aînés morts. Chaque matin la mère l’essuyait, en faisant le ménage et, quelquefois, il lui arrivait de murmurer:
—Si on le revoyait, tout de même, il s’rait ben changé...
Bernard haussait les épaules, mais ne la contredisait pas. Une braise d’espoir, qu’ils auraient honte de révéler, couvait au fond d’eux-mêmes. Les gens de la mer savent bien qu’après de longues années, des naufragés sortent parfois de la mort, avec un visage inconnu.
P’tit Pierre, lui, n’avait pas d’espoir, étant trop jeune pour fixer sa pensée sur un autre objet que lui-même, comme font les gens d’âge, qui se contentent à voir vivre ceux qu’ils aiment. Mais touché par le chagrin tenace des vieux, il s’était soumis de bon cœur en se détournant des barques pour apprendre la menuiserie. Le village n’en revenait pas encore. Chacun savait ses exploits à bord duLaissez-les direet les victoires sur Olichon. On disait déjà de lui:
—Ça fera un rude marin!
Et voilà que, tout soudain, sans prévenir, il lâchait la marine pour la varlope et ne regardait plus les frères! Froissé comme d’une injure, Perchais traita P’tit Pierre de «renégat» en regrettant:
—Un gars qu’était si capable et si fort déjà!
P’tit Pierre se dérobait à ces propos qui lui donnaient de la tristesse et de la honte. Mais quand on lui reprochait trop directement l’abandon des barques, qu’il faut du courage et de la force pour mener, il s’excusait.
—Pour la mère, vous savez...
Les autres hochaient la tête, sans approuver, ou bien ajoutaient, presque méprisants;
—Ça c’est ton affaire!
Et on riait autour de lui, parce qu’il n’y avait que les femmes à le défendre.
L’hiver fut rude, à la satisfaction de Clémotte qui en avait prédit la rigueur dès la mi-septembre, en voyant les abeilles s’enfermer précocement dans les ruches. Au village on se coucha tôt pour ménager la chandelle et le feu, avec seulement une soupe chaude dans l’estomac. Le bois devint rare et cher; on brûla des bouses de vache séchées pendant l’été, en se serrant plus près sous le manteau de la cheminée où tremblaient les vieux recroquevillés.
Aux embellies, ils descendaient sur le quai consulterle baromètre. Tonnerre seul ne paraissait plus et hivernait au fond de sa case, comme une marmotte. P’tit Pierre l’allait voir quand il restait trop longtemps sans sortir et lui portait une écuellée de panade bouillante qu’il avalait gloutonnement en arrosant sa barbe.
Malgré le chômage, P’tit Pierre fut assidu à l’atelier jusqu’au printemps dont l’éveil ne le détourna même pas. Il semblait vraiment avoir oublié la mer qui reverdissait doucement, comme une prairie, au soleil d’avril. Il venait quotidiennement ne rien faire auprès des établis, avec les deux compagnons, Clovis et Firmin. Petit et brun, chevelu, crêpu, Clovis remplissait le hangar sonore de romances savonneuses que des filles admiratives écoutaient à la porte. Epanoui du ventre au front, Firmin exhibait une bedaine roulée dans quatre mètres de flanelle rouge, à cause des coliques.
Tout de même, un menu fait émut P’tit Pierre: le retour au village d’un gars à ce vieil alcoolique de Piron, qui s’était pendu voilà deux ans, dans une crise.
On l’appelle Cul-Cassé parce qu’il boite; on ne lui sait pas d’autre prénom. Il avait traîné dans les barques autrefois et fait tous les métiers, jusqu’à mendier pour ne pas mourir de faim. Des personnes charitables lui ayant enseigné la cordonnerie,qui est la profession des cagneux par excellence, il s’était placé en ville. On n’entendit plus parler de lui; on l’oublia.
Et soudain il reparaissait, loqueteux et pâli, s’arrêtait à la porte de la masure familiale où vivaient encore sa mère et sa sœur, la Louise, avec l’enfant que lui fit le défunt Coët. Elles le reconnurent à sa claudication et l’accueillirent sans enthousiasme en considérant sa misère.
Mais Cul-Cassé les rassura en montrant trois pièces d’or dans le coin d’un mouchoir, puis il déposa son ballot et descendit chez Zacharie conter ses aventures.
C’est là que P’tit Pierre l’entendit le soir, quand, échauffé par les libations, il jurait et frappait la table en répétant:
—Un gars à Piron! un pêcheur! faire un gniaf! Non mais quoi! y a donc pus d’mer!
Il était revenu pour naviguer, malgré sa patte folle, parce que son grand-père, son père avaient été marins, parce que ses frères étaient marins et que son métier de cordonnier lui faisait honte, comme une désertion. Il était revenu par instinct, parce que son sang roule dans ses artères du même rythme que les océans, qu’il a besoin de la mer pour vivre comme d’air pour respirer, et qu’il aime mieux crever de faim et risquer sapeau sur une barque, que d’engraisser dans la sécurité monotone des villes.
La mer épouvanta les hommes, sans doute, au début des âges. Mais, l’ayant affrontée, ils trouvèrent en elle une source inépuisable de profit. Et les générations côtières s’adaptèrent de siècle en siècle à la vie maritime qui est une lutte perpétuelle. Elle est aventureuse, héroïque, et chaque voyage heureux, chaque pêche fructueuse est une victoire, et il y a dans chaque village des rivalités pour la suprématie de la mer. Existence rude et défensive, où les gains s’amassent avec du courage, qui lie les hommes à la mer ennemie. Dépaysé, le marin s’ennuie et retourne à l’océan parce que la tranquillité quotidienne ne contente ni ses forces, ni son goût du danger. Et puis, en vérité, il y a l’empreinte mystérieuse du plus prodigieux des éléments qui asservit même les brutes inconscientes.
Le lendemain, à l’atelier, P’tit Pierre se sentit las pour la première fois. Il travailla mollement sans plaisanter avec les compagnons. Un désir inquiet de savoir si Cul-Cassé trouverait embarquement le possédait, et le soir il descendit au port pour avoir des nouvelles.
Le boiteux promenait sur la jetée sa triste face d’être difforme. Des filles le frôlaient en se moquant et il riait. Aux apostrophes des hommes ilrépliquait grossièrement mais sans aigreur. Une odeur de salure et de rogue s’exhalait des charges de sardines emportées à grand bruit de sabots. P’tit Pierre aperçut Olichon qui lavait le pont duSecours de ma vieà larges volées d’eau claire.
Puis Cul-Cassé passa en compagnie du père Crozon, un petit vieux tout rasé au milieu d’un collier de barbe drue. Ils parlaient avec animation:
—On veut point de moi à la sardine, disait Cul-Cassé en haussant les épaules, mais pour le homard c’est point pareil...
—Eh ben on va essayer, mon gars.
P’tit Pierre soupira. Et il regarda la mer douce par-dessus la jetée où séchaient les filets bleus, l’horizon fuyant des soirs de beau temps, les molles vaguettes qui chantaient sur le sable, les barques pensives, hochant à peine du mât, et le grand ciel blanc où le soleil glissait en s’élargissant.
Derrière lui, le tumulte de l’auberge croissait avec le crépuscule. Alors il se détourna brusquement et s’en fut boire aussi, à la table où Crozon trinquait avec le boiteux pour sceller l’engagement.
Le temps passa, P’tit Pierre prit de l’âge et devint un gars robuste et bien nourri. Chez Zacharie il avait remplacé, en qualité d’ouvrier, Firmin partit sur le trimard. Et la Bernard l’admirait avec cette joie de femme qu’ont les mères à sentir l’homme s’éveiller dans leurs enfants.
Elle le gâtait de plus en plus d’ailleurs, lui cuisinait des petits plats et l’entretenait abondamment de maillots confortables. Elle avait refait son matelas en mêlant de la plume à la laine. Et elle ne le nommait plus «P’tit Pierre» mais «le gars», parce qu’il était pour elle le fils unique en quelque sorte, le seul qui ait bien voulu rester près d’elle et dont la présence devenait l’habitude essentielle de sa vie.
Florent avait rengagé dans la flotte, après ses quatre ans de service, en dépit des représentations de ses parents.
—Je suis mieux là qu’à pêcher la sardine, disait-il. Je gagne une retraite sans me fouler. Alors? La terre?... Je sais point travailler ça!
La mère l’avait traité de: «fils ingrat» en faisant mine de le chasser; Bernard l’excusait au fond, tout en protestant pour sa bonne femme; seul P’tit Pierre l’approuvait et l’enviait au souvenir de la journée de Saint-Nazaire, toute remplie de soleil, de joutes, de régates, où la mer était couverte de navires formidables.
Sans négliger l’atelier, P’tit Pierre naviguait maintenant le soir et le dimanche avec Cul-Cassé dont il était devenu le grand ami. Pas de régates dans la baie où il n’assistât; pas de nouvelle barque au port qu’il n’accourût voir; et si l’on avait besoin d’un coup de main sur un sloop, il était toujours là, les bras offerts.
Exact à la maison, aux heures des repas, il ne s’y attardait point, malgré les prévenances. Il disait, sans humeur, par plaisanterie, «qu’il n’était plus d’âge à rester dans les jupes»; et Bernard clignait de l’œil d’un air entendu en déclarant:
—Ah dame! c’est la jeunesse!
Il savait que P’tit Pierre commençait à reluquer les jolies filles qui sortent des usines à midi et à six heures en cotillon court avec une pèlerine de laine sur les épaules. Clovis les attirait à l’atelier en roucoulant des romances ou en cornant, en voix de tête, des chansons vendéennes bien salées, qu’elles écoutaient sans gêne, avec du rire plein les yeux. Et puis l’on descendait au port ens’aguichant à force de propos raides où le geste de l’amour servait indéfiniment de plaisanterie.
P’tit Pierre, qui ne chantait point, tirait des succès de sa prestance et de ses muscles. Il avait tôt fait, en jouant, d’empoigner une fille et de l’enlever comme une plume, tandis qu’elle se roulait de joie entre les mains puissantes. C’était là son triomphe, dont il abusait un peu, surtout avec Cécile, la fille à Pelot le douanier.
Elle se dérobait simplement pour rendre la poursuite plus haletante, l’emprise plus serrée. Elle avait de l’inclination pour P’tit Pierre qui la distinguait parmi ses compagnes. Brune avec de longs cils, un peu boulotte, fraîche et ferme de chair, elle portait du sang sur les joues comme des fleurs.
Plusieurs fois P’tit Pierre voulut l’emmener en canot avec Cul-Cassé, mais le boiteux s’y opposait toujours violemment, parce qu’il détestait les filles moqueuses qui lui rendent plus obsédants ses désirs. P’tit Pierre aurait aimé réunir ses deux joies: Cécile et le bateau; car, lorsque la mer était haute, à ses moments de loisir, il ne se sentait pas toujours la force de perdre une heure de canotage pour attendre, à l’atelier, la sortie des filles.
Cécile l’en raillait avec une pointe de dépit:
—Un beau galant que j’ai là! Ça peut seulement point se tenir dès que ça voit un canot!
—Un canot! rétorquait P’tit Pierre, ça fait ben ce que je veux! ça s’défend point comme toi, dès qu’on approche!
Ils riaient tous les deux, et comme ils étaient seuls dans le chemin de Luzéronde, elle se laissa saisir à belles mains et embrasser à pleine bouche pour la première fois. Ils se détachèrent l’un de l’autre, tout penauds et rouges. P’tit Pierre s’étonnait de son geste irréfléchi. Elle était émue, délicieusement et un peu honteuse. Une timidité se dévoilait au fond de leur hardiesse. Ils avaient l’impression vague d’être, maintenant, autre chose que des camarades, et ils ne s’embrassèrent pas une autre fois ce soir-là.
Mais les jours suivants, P’tit Pierre s’en fut lui-même chercher Cécile à l’usine et, sans s’attarder aux bavardages de la sortie, ils s’éloignèrent vers les dunes de la Corbière où le jonc marin pique les mollets. Ils marchaient d’un pas égal, les bras à la taille, en écrasant sous leurs sabots des œillets de falaise roses et parfumés. Devant eux s’étendait la mer engrisaillée par le crépuscule d’été, si long après le coucher du soleil, et qui est comme le demi-sommeil du jour. Le feu du Pilier palpitait sur l’ombre de l’îlot. Et le vent, et le doux grésillement de la vague dans les roches seuls paraissaient vivre.
Ils s’asseyaient côte à côte. Cécile se laissaitaller dans les bras du jeune homme, la joue tout contre sa chemise qui sentait le sapin et la sueur. Ils se câlinaient, s’embrassaient; mais P’tit Pierre lâchait parfois au milieu de leurs jeux:
—Un canot qui nage!... Un navire dans le chenal!... parce qu’il écoutait la mer retentissant d’un bruit de rame, ou apercevait un feu.
Au courant de l’aventure le père Bernard se réjouit. Le jour qu’il l’apprit, il rentra prévenir sa bonne femme.
—Tu sais, le gars fréquente la Cécile, la fille à Pelot!
—Tant qu’ils f’ront point l’mal...
—Crains rien, ça doit se garder c’te p’tite boulotte, mais a gardera aussi le gars, tu comprends!
La mère Bernard sourit, hocha la tête et songea au joli couple que devaient faire son beau gars et la Cécile déjà formée comme une vraie femme.
Ils reparlèrent de l’affaire, de temps à autre, et petit à petit, risquèrent des projets et arrangèrent un mariage. Pourquoi pas, si la petite était sérieuse?... Quant à Pelot, Bernard en répondait pour l’avoir commandé: c’était franc comme l’osier et doux comme un mouton. Et puis il possédait du bien, les deux prés derrière l’école.
La mère pensait au bonheur de garder le gars marié près d’elle. Il continuerait à habiter sa chambre, là, derrière la cloison, avec sa femme qui remplacerait un enfant perdu; et il y aurait de la quiétude et de la joie dans la maison, autour des vieux, jusqu’à leur mort.
Alors un soir, après la soupe, pendant que P’tit Pierre se brûlait avec une pomme de terre fumante, le père lui décocha en riant:
—Eh bien, ça marche les amours!
Il le prit gaiement et répondit:
—Ça marche...
Et tout de suite, Bernard parla de Cécile, des rendez-vous, des promenades à la Corbière, fier d’étonner son fils par ses renseignements.
—Hein! mon gaillard! ça voit clair un papa!
Il rit bonassement avec sa femme de la mine un peu contrainte du gars. Mais déjà elle invitait:
—Amène-la donc ici ta Cécile, faut faire connaissance.
—Bah! fit Bernard, les amoureux aiment la solitude, va donc, mon gars, va donc!
P’tit Pierre avait l’habitude de sortir après dîner mais non, comme le croyait son père, pour retrouver Cécile. Il descendait chez Zacharie où le vieil Hourtin l’attendait en compagnie d’un verrede rhum et de Clémotte qui fumait des cigarettes.
Ils ne jouaient pas aux cartes et ne buvaient guère. Clémotte se plaignait de rhumatismes qui nouaient plus étroitement ses articulations et l’obligeait à se traîner sur deux cannes, comme à quatre pattes. Hourtin, toujours solide, redisait inépuisablement ses voyages.
Alors s’évoquent les longs cours où cent jours à la suite, les grands navires, couverts de toile, charruent les océans de toute la force de leur masse; la vie de bord, parfois monotone jusqu’à la somnolence, parfois surmenée jusqu’à l’épuisement; les nuits paisibles où, dans le murmure du sillage, le bateau court vers les étoiles; les nuits de tempête qui font geindre les mâtures ainsi qu’un homme qui lutte. Et puis c’est la mer d’acier des tropiques, plate et chauffée à blanc; la mer hypocrite d’Océanie, riche du reflet de ses fonds; la mer battue des caps du monde, hantée par les pétrels; la vaste mer du large, d’un vert dru, qui roule indéfiniment ses longues houles d’un rythme égal, soumis aux vents.
Tout cela s’élève en mirage des récits du gabier, domine les incidents auxquels il s’attache: pêche aux requins, aux malamoques goulus que l’on prend à la ligne; rafle de saumons dans les estuaires d’Amérique; capture de poissons étranges, coffres,marteaux, bourses, lunes, dont il se glorifie d’avoir mangé; coup de mauvais temps, naufrages, et bordées formidables dans les ports du globe où les équipages se colletaient après boire, parce qu’ils ne parlaient pas la même langue.
Un grand souffle de vie libre, brutale, féroce, un grand souffle chargé de salure passe entre les trois hommes et les exalte sous la lampe fumeuse. Clémotte redit l’histoire de la femme qu’il échangea contre deux pots de graisse sous Bornéo, en agitant ses mains tortes. Hourtin reprend ses aventures, et P’tit Pierre les suit toujours, les yeux fixes, le menton dans les paumes.
Il rentrait tard dans la nuit. Il écoutait la mer calme bruissant parmi les roches, comme un millier de voix chuchoteuses. Il ne songeait pas aux frères partis qui n’étaient point revenus. Mais il pensait un moment à Tonnerre, parce que cette nuit douce est de celles qui font parler le baigneur. Et seulement, quand il se couchait, il se rappelait Cécile, qui dormait sans doute, chaude et appétissante.
Malgré l’invitation de ses parents, P’tit Pierre ne se pressa pas de l’amener et continua de la voir en cachette. Alors le brigadier, craignant que ça ne tournât mal, s’en fut «causer un brin» avec le père de la fille. Et un beau soir en rentrant,P’tit Pierre trouva Cécile installée entre ses vieux, dans leur maison.
Ils furent un peu gênés l’un et l’autre et se regardèrent sournoisement. Bernard jubilait en criant:
—Hein, p’tit gars! tu t’attendais pas à celle-là!
Mais comme ils demeuraient tout gauches, face à face, sans parler, la mère les remua:
—Eh ben voyons, on se bise point!
Ils s’embrassèrent tout de même à belles joues et se déridèrent. Cécile resta pour la soupe. On la plaça près de P’tit Pierre et ils se firent du genou sous la table. Le brigadier leur décochait des œillades entendues et lâchait de ci de là des allusions familières. Et le soir, avant son départ, tout le monde embrassa Cécile avec de grandes démonstrations.
P’tit Pierre la reconduisit sur la route et ils cheminèrent côte à côte, sans se toucher. Dans le premier moment de solitude, ils redevinrent timides vis-à-vis l’un de l’autre, comme jadis, parce qu’ils sentaient changée leur situation respective. Ils avaient l’impression de n’être plus les mêmes et qu’une nouvelle connaissance était à faire.
Pourtant, devant sa porte, Cécile se jeta au cou de P’tit Pierre qui l’étreignit et la baisa auxlèvres longuement, sans rien dire. Il rentra tout ému, le sang chaud; et comme la mère Bernard, qui l’attendait, s’exclama:
—Elle est gentille, ça te f’ra une bonne femme!
Il pensa qu’elle avait raison, de toute la force de son désir.
Quelques semaines plus tard, le père Bernard annonçait en même temps au village deux grosses nouvelles: le mariage de P’tit Pierre et l’embarquement de Florent sur les sous-marins.
On attendait la première; elle ne surprit personne. Il fallait bien que ça finit ainsi avant ou après la mise à mal de Cécile. Mais la seconde fut un événement.
De tous les gars du pays, Florent était le premier embarqué sur ces bateaux merveilleux que quelques-uns avaient vu glisser à fleur d’eau dans les rades paisibles. Le fait excita de la curiosité et de la fierté ensemble. Les connaisseurs discoururent abondamment parmi les groupes où les vieux apportent un front méditatif et les jeunes des yeux clairs d’enthousiasme.
Le brigadier fut très entouré. Il tenait ses assises chez Zacharie, au milieu de la grande table autour de laquelle les pêcheurs se tassaient coude à coude. Il ne connaissait point de sous-marin, mais il en parlait avec l’autorité que lui conférait sa paternitéet en homme qui marche avec son temps, sans s’étonner. Déjà il avait préconisé les moteurs à pétrole et certains casiers en fer, pour la crevette, que la marine avait tenté d’importer sur les côtes et qui, malheureusement, ne pêchèrent point. Et, ce faisant, il avait conscience d’être supérieur et de servir son pays.
Maintenant il se répandait en explications sur les bateaux sous-marins:
—C’est comme qui dirait un poisson qui serait raide, un thon, quoi, avec une machine dans le ventre. Y a des pompes qui remplissent les cales d’eau pour qu’il descende, ou ben qui les vident pour qu’il remonte. Et puis le commandant voit la mer, à la surface, pour se diriger, par une lunette qu’est au bout d’un mât creux...
—Ça va-t-il vite?
—Je pense ben autant qu’un torpilleur.
—Faut-il être inventionneux tout de même! s’exclama Aquenette.
Aux regards fixes, aux visages graves des hommes, on sentait l’effort de tous les cerveaux sous les bérets.
—Et comment qu’il s’appelle celui de ton gars?
—Le Pluviôse.
—Ah!
—C’est un nom de la Révolution; il paraît qu’ça veut dire le mois où il pleut...
Les hommes froncèrent les sourcils sans comprendre. Perchais fit de l’esprit:
—Qu’est qu’ça peut faire qu’il pleut puisqu’on est sous l’eau!
Un tonnerre de rire ébranla la salle et chassa les mouches qui pointillaient le plafond. La conversation devint générale, chacun émit son opinion. Au bout de la salle, le vieil Hourtin proclamait:
—Les bateaux en fer, vous savez, j’ai pas confiance! et puis, quand on voit pas le soleil!...
Mais Bernard, qui a entendu, dit très haut:
—Les sous-marins, c’est un poste d’honneur!
Tout le monde approuva et Double Nerf en profita pour lancer:
—Qu’est-ce qu’on attend alors, pour boire à la santé de ton gars?...
Bernard commanda des litres, et P’tit Pierre servit à la ronde le vin rosé. Mais quand il fut à Tonnerre, hirsute et taciturne, le vieux refusa:
—J’aime point ce sirop-là!
Les pêcheurs rigolèrent et s’enhardirent à réclamer. Alors on apporta l’eau-de-vie et les petits verres qui disparurent dans les poings roux.
La fumée s’épaississait sous les solives, tandis que les cornets de tabac circulaient de mains en mains.Ceux qui ne fumaient pas se poussaient des boulettes de scaferlati dans la bouche; les autres se donnaient du feu, nez à nez, en tirant sur les mégots humides. Et bientôt les chansons commencèrent au branle des sabots qui battaient le sol: