...Si tu n’as pas d’savon,Fous-y de la potasse!Allons, va te laver garçon,Ou bien tu n’auras pas du vin dans ton bidon!
...Si tu n’as pas d’savon,Fous-y de la potasse!Allons, va te laver garçon,Ou bien tu n’auras pas du vin dans ton bidon!
Ils revinrent tard dans la paix où le vent et la mer n’existent plus, et, courbatus d’amour, ils flottaient au bras l’un de l’autre dans le calme large de la nuit, quand la Louise heurta deux corps et poussa un cri. Puis elle rit de reconnaître son pèreet le Nain, assommés par l’alcool au bord du fossé.
—Tu t’souleras pas comm’ça, toi? dit-elle à Léon.
Un groupe les rejoignit: Gaud, porté à bras par Olichon et sa femme. Double Nerf lui avait enfoncé trois côtes, à cause de la Gaude qu’il voulait caresser chez la mère Cônard. Le blessé gémit. La Louise serra le bras de Léon.
—Tu m’aimeras comm’ça toi?
Mais rancuneux à l’équipage qui avait touché le premier prix, il songeait que Gaud n’avait pas volé son coup de poing dans le thorax.
Par derrière, le grand Bourrache fredonnait en chambranlant:
Allons, va te laver, cochon,Ou bien tu n’auras pas du vin dans ton bidon...
A perte de vue, au ras du marais, les étoiles fourmillaient imperceptiblement.
La cloche sonnait à la pointe de la jetée, sans répit, à longs coups espacés comme ceux d’un glas, et parfois s’emballait dans une volée haletante où l’on sentait toute l’exaspération d’une main nerveuse.
On entendait la cloche depuis le matin dans le village silencieux, mais sans la voir, parce qu’elle tintait là-bas, sur l’eau, parmi la brume. Elle sonnait en mineur, sans défaillance, régulièrement ou par grande secouée, et la tombée constante de la note lugubre dans le calme sourd serrait le cœur et faisait frissonner.
Le brouillard était venu dès dix heures avec le prime flot. Sous un ciel bas et fumeux, taché d’une lueur diffuse à l’endroit du soleil, sous un ciel de janvier bien qu’on ne fut qu’en novembre, une buée lourde avait soudain paru, s’avançant rapidement du fond du large, emportée, semblait-il, par un grand vent. Et elle effaçait tout sur son passage, le point noir des barques au loin, le champ infini de la mer glauque, les tours jumelles duPilier, le marais, la jetée, le port... Et l’on était surpris, quand on baignait dans ces nuages qui dérivaient hâtivement, de s’apercevoir qu’aucune brise ne les poussait.
Maintenant le village était blotti dans la crainte. La vie s’était tue; l’air avait perdu sa sonorité, les choses leur écho. On se cherchait d’une maison à l’autre, on se hélait en appels étouffés et la jetée ne retentissait point du soufflet des sabots. N’était la voix de la cloche, on pouvait croire que le brouillard avait effacé l’humanité sur cette pointe de terre.
Pourtant, à l’extrémité de la digue, des femmes demeuraient groupées. La cloche tintait au-dessus de leur tête dans son bâtis en forme de guillotine, sous la main de la Gaude qui l’agitait par intervalle. Sur son mât, le petit feu vert allumé par Zacharie s’efforçait de trouer la brume. A peine si la mer apparaissait aux pieds de la jetée qui avait pris des proportions de rempart, et d’en haut les femmes penchées distinguaient mal une surface d’étain sur laquelle se traînaient en adhérant des vapeurs floches.
Le brouillard sentait l’âcre et déposait de l’humidité. La corde de la cloche était raide et ne balançait pas quand on la lâchait. Les femmes avaient un foulard sur la tête; il ne faisait pas un temps à sortir une coiffe.
Elles parlaient peu. Elles regardaient devant elles dans l’opaque, du côté où les hommes étaient partis pour la pêche, du côté où ils devaient chercher leur route, à tâtons sur l’eau noire, sans repère, sans vue, avec l’unique secours d’un doigt aimanté qui désigne à peu près le nord.
Quelques-unes tricotaient machinalement, parce que l’habitude de leurs mains était plus forte que l’inquiétude de leur cœur. La plupart attendaient simplement, avec résignation. Et les enfants se serraient aux jupes, instinctivement craintifs du brouillard sournois.
Le brigadier Bernard, Zacharie et le vieux Piron opinaient parmi les femmes. Ils étaient graves et faisaient des hypothèses: la mer a encore trois heures de montée; avec le courant et le petit souffle de l’ouest, les gars peuvent rentrer avant le jusant; sonne hardiment la Gaude!
Mais son bras retomba las; la Perchais lui succéda; et la cloche continua à crier, comme un chien aboie au perdu.
Par moments le père Piron lampait une gorgée d’alcool à même une bouteille qu’il tirait de sa vareuse.
—C’est pour point être enfroiduré par c’te poison, disait-il en désignant le brouillard.
Et l’on veillait lugubrement, en parlant seulement de la brume parce qu’on pensait aux hommes qu’elle pouvait égarer.
—Ecoute! écoute! jeta soudain Bernard.
La cloche se tut; tout le monde se tendit vers la mer. Silence de mort. Et brusquement arriva des infinis de la brume un mince appel de corne.
—On huche! on huche au large!
La Perchais sonna des deux mains, sonna à toute volée, puis s’arrêta. La corne répondit d’un cri si long qu’on y sentit passer toutes les forces de la vie. Alors, sans discontinuer la cloche et la corne s’appelèrent; celle-ci s’approchant lentement, grossissant sa voix à mesure dans cette opacité impénétrable où ses hurlements continus évoquaient un monde douloureux d’esprits invisibles. Les femmes guettèrent ragaillardies, mais sans parler, parce que chacune avait au cœur l’espoir de voir paraître son homme, à elle.
A la pointe de la jetée le brigadier héla:
—Oh! du sloop!
Une voix perdue dans le nuage répondit:
—Brin d’amour!
Machinalement tous répétèrent le nom, sauf deux tricoteuses, la mère Viel et la Chiron dont les visages s’éclairèrent et qui se retirèrent du groupe où on les envia et où elles n’avaient plus rien à faire. On entendit l’eau battre sous des avirons et une grande ombre se dressa au ras de la jetée, une ombre de brouillard en forme de barque. Le buste en avant, toutes les femmesinterrogeaient à la fois, chacune pour son compte.
De son bord Chiron expliqua:
—Les gars arrivent derrière; sauf Perchais et Coët qu’étaient ben dans l’large quand s’a levé la brume.
La Perchais lâcha la corde en soufflant, fâchée de sonner pour Urbain Coët, en même temps que pour son mari, et la jeune femme de Charrier empoigna résolument la corde. Le glas continua en mineur, dans le silence.
Maintenant des cornes répondaient dans le lointain, d’on ne savait où,—était-ce de l’eau? de la terre? du ciel?—la vue se perdait à dix mètres. Les beuglements sourds du troupeau qui cherchait l’étable se croisaient et sourdaient tellement à perte d’ouïe, dans l’harmonie du calme, que les éclats tumultueux de la cloche semblaient inconvenants. Des fantômes de barques, qui vivaient par le bruit, rentraient au port successivement.
Les femmes au cœur content remontaient au village en bavardant le long de la jetée déroulée magiquement sous leurs pieds à mesure qu’elles avançaient. La Marie-Jeanne était allée conduire ses enfants à la maison, parce que l’humidité imprégnait leur camisole et qu’il ne fallait pas qu’ils aient froid. En revenant, elle fit une prière à la croix plantée dans la cour d’Izacar. Quelque chose se désespérait en elle bien qu’elle sûtqu’Urbain se dirigeait d’instinct à la mer et que son grand côtre bleu à voiles rousses lui apparût toujours dans une gloire victorieuse, comme au soir de la régate.
Elle monta sur la dune, de l’autre côté de la Corbière, pour voir le large. De la brume si dense que la barque du père Crozon le homardier, mouillée à ses pieds, était effacée et aussi l’eau tout autour d’elle. On respirait une aigre salure et les cils mettaient une touche froide aux paupières en battant. La Marie-Jeanne écouta un instant les sons ouatés de la cloche, puis elle s’en retourna en longeant le cimetière. Elle vit la tombe du vieux Jean-Marie Coët accotée au mur bas. Le village, la mer, tout lui semblait un grand cimetière sous le silence définitif et le glas agonisant. Elle trembla, se hâta vers la jetée. La nuit tombait.
Devant le canot de sauvetage, on l’aborda.
—Sont-ils revenus?
C’était la Louise inquiète qui sortait de l’usine.
—Pas encore...
Les deux femmes cheminèrent sur le granit. Le brouillard absorbait l’obscurité et se fermait comme une muraille. La mère Aquenette sonnait à son tour, le Nain n’étant pas rentré. Près d’elle, seule la femme de Perchais attendait toujours. Les autres avaient retrouvé leur mari, leur père, et maintenant mangeaient la soupe.
Mais le brigadier Bernard était encore là, s’exaltant au devoir en pestant contre les pêcheurs.
—Qu’est-ce qu’ils fichent donc? Mais qu’est-ce qu’ils fichent donc?...
Deux fois la Perchais crut entendre une corne. Il faisait nuit, lourdement.
La troisième fois elle ne se trompa pas; des appels se rapprochaient. Bernard héla le sloop, tandis que les quatre femmes se défiaient de l’œil: à qui celui qui va répondre?
—Bon Pasteur!
La mère Aquenette poussa un grand ah! insolent. Le Bon Pasteur ne pouvait rentrer au port; il n’y avait plus d’eau. Des jurons, des coups de bottes partirent dans l’ombre. Interrogé, le Nain dit qu’il n’avait vu ni Perchais, ni Coët. Le brigadier encouragea les femmes et s’en fut casser la croûte. Après il ne revint pas.
Le froid piquait. Les ténèbres massives obligèrent la mère Aquenette à tenir le garde-fou pour se guider. Elles restèrent trois, sans se voir. Serrée près de la Marie-Jeanne, Louise avait pris sa main et la Perchais sonnait fébrilement. La cloche balançait un reflet pâle sous le feu vert.
Mais quand la Perchais cessait pour écouter, la peur du silence saisissait aussitôt les femmes, et l’une ou l’autre se jetait sur la cloche pour ranimerla voix d’airain et le reflet blême qui était de la vie dans la nuit sinistre.
Il semblait que maintenant la brise s’éleva un peu du côté de l’ouest; cela se sentait au visage, et des bouffées de brume traversaient vite l’éclat du feu. Peut-être le vent allait-il nettoyer l’espace et découvrir les phares de la terre et du ciel? La Louise renifla vers l’océan, étreignant de toute la force de son nouvel espoir la main de Marie-Jeanne, et soudain elle poussa un cri.
—Là! là! sur l’eau!
Le son de la cloche se cassa dans une note. Les trois femmes se penchèrent sur le gouffre noir d’où montait un bruit de clapotis. La Perchais appelait à tue-tête:
—Julien! Julien! c’est-il tei!
—C’est mei, on y va!
La Marie-Jeanne et la Louise furent secouées. Elles attendaient la voix d’Urbain. Enfin la première demanda:
—Et mon homme? et Coët?
On ne répondit pas d’abord et elles entendirent le canot heurter violemment les viviers d’Izacar. La Marie-Jeanne tremblait. Sous elle une voix grogna:
—Coët! j’pense pas qu’il rentre à c’te nuit!
Elles n’étaient plus que toutes les deux sur la jetée, Louise et Marie-Jeanne. Dieu qu’il faisaitfroid! les cotillons se tenaient raides d’humidité! Et la Marie-Jeanne, qui grelottait comme un enfant, s’accroupit sur le remblai de ciment où est planté le fanal. Alors la Louise empoigna furieusement la corde et sonna à tours de bras, jusqu’à être en nage. Mais le vent d’ouest, qui forçait de plus en plus, emportait le son sur la baie, et dans les maisons du village, terrés au chaud, les pêcheurs n’entendaient même pas le carillon éperdu. Et quand Louise se calma, les bras rompus, elle s’aperçut que le phare du Pilier paraissait à l’horizon comme une tache rousse et qu’il ne passait plus de brouillard dans le rayon du feu vert.
Engourdie de froid jusqu’au cœur, la Marie-Jeanne se demandait quelle force d’amour possédait cette grande fille qui s’acharnait au rappel de l’amant, lorsqu’elle entendit rire, se sentit soulevée et vit le phare du Pilier éclater devant elle. Alors elle rit aussi en s’essuyant les yeux, parce que les rires d’espoirs font en même temps pleurer, puis de toutes leurs lèvres gercées les deux femmes s’embrassèrent et s’attardèrent là, toutes béates. Enfin elles regagnèrent le village en tâtonnant tout le long du garde-fou et Louise quitta seulement la Marie-Jeanne à sa porte.
Les enfants dormaient à poings fermés dans leur berceau. La Marie-Jeanne songea longtemps dans son lit aux draps rudes, car lorsqu’on a del’âge, l’être sentimental résiste davantage aux besoins de la chair; mais à la fin, et bien qu’elle luttât en priant Dieu, harassée d’émotions, elle culbuta dans le sommeil, avec le bourdonnement de la cloche aux oreilles.
Il passe maintenant du grand vent sur les maisons, et l’océan revit en grondant autour de l’île.
Elle dort depuis elle ne sait combien de temps, quand des coups à sa porte la réveillent en sursaut. Elle court en chemise ouvrir le volet qui claque le mur. Il fait jour et la mère Izacar est en bas.
—De quoi que n’y a?
—C’est rapport à votre homme... il est de retour....
—Urbain! Urbain! mais où qu’il est donc?
Et comme le visage blond d’un petit se hisse à la fenêtre et que l’enfant crie: «papa! papa!» la vieille face de la mère Izacar se crispe si brusquement que la Marie-Jeanne a peur.
—Y aurait-il du malheur, dites?
—Un petit...le Dépit des Envieuxest à la côte... à la Corbière...
Marie-Jeanne s’habille lentement, parce qu’elle veut aller très vite et que ses mains tremblent. Elle prie la bonne femme de garder ses petiots et s’en va malgré la vieille qui veut la retenir. Elle n’a pas eu le temps de nouer un mouchoir sursa tête et n’a pas pris de sabots pour mieux courir. Le gars de Viel, qui la voit passer, rigole parce qu’un bout de chemise sort de son cotillon par derrière.
La Marie-Jeanne se hâte et s’affole davantage de ne rencontrer personne sur son chemin. Elle dépasse l’usine Rochefortaise et, brusquement, le vent du large la heurte comme pour l’empêcher d’avancer. Ils sont tous en bas, dans les roches, les gens du village; elle les aperçoit. Ah! comme son cœur tape!... Et ce vent qui la prend à la gorge! le sable qui fuit sous son pied!... et cette mer méchante qui crie autour d’elle comme une meute de gamins moqueurs!...
D’ailleurs les jambes lui manquent!... Qu’est ce qu’ils font donc là-bas penchés sur l’eau?... Il faut qu’elle se dépêche, qu’elle arrive vite, vite...
Mais elle s’arrête net en découvrant la masse claire d’une barque jetée sur le flanc parmi les roches. Oh! leur bateau! leur si beau bateau!...
Il gît lourdement sur le côté, dans la position déséquilibrée des choses mortes. Ses fonds apparaissent labourés de blessures blanches et crevés à jour. Il se vide lentement de l’eau embarquée, ainsi qu’une énorme bête abattue qui saignerait. Oh! leur bateau! la barque rêvée! la barque conquise, la barque qui portait un souvenir d’amourdans son flanc, comme une âme, éventrée là, sur les roches mauvaises!...
La Marie-Jeanne va tout doucement maintenant qu’elle sait, chancelant comme une femme ivre. Et soudain toutes les faces dans le groupe se tournent de son côté. Le brigadier Bernard monte précipitamment vers elle et s’efforce de la renvoyer.
—J’veux vouère mon homme!
—Mais il ira chez vous... tout à l’heure...
—J’veux l’vouère tout d’suite!
—Allons, allons, Marie-Jeanne, vous frappez point... venez avec moi...
—J’veux vouère mon homme que j’vous dis!
Bernard l’a saisie au bras et cherche à l’entraîner. Elle se débat avec force, entêtée par la résistance.
—Pourquoi qu’il vient pas à cte heure?
—Il est occupé... il travaille à sa barque...
Alors Marie-Jeanne fixe ses regards sur le visage ambigu du douanier; ses yeux se dilatent; elle crie:
—J’veux vouère mon homme! J’veux vouère mon homme! et dévalle au galop vers la plage.
Personne ne se met en travers. Elle passe entre les cous tendus. Des hommes à genoux se redressent. Elle heurte un corps par terre, s’immobilise, lesyeux fous, la bouche grande ouverte sans proférer un son, oscille un moment et s’abat raide.
On la relève évanouie, le front fendu sur une pierre et tout sanglant. Des femmes s’essuient les paupières et se détournent par émotion. On est parti chercher des civières pour ramener les cadavres d’Urbain Coët et d’un matelot. On n’a pas retrouvé les corps de l’autre et de Léon.
Les pêcheurs ne s’expliquent pas le naufrage. Le sloop porte à l’étrave une bosse rompue. Perchais seul fait des hypothèses, dit que, sans doute, le câble de mouillage ayant manqué pendant le sommeil des hommes, la barque a dérivé vers la côte, mais voyant le père Olichon qui le regarde obstinément de toute sa face d’honnête homme, il conclut:
—Et puis Coët était trop fier, c’est l’bon Dieu qui l’a puni.
Dans le groupe quelqu’un murmure:
—Et qu’tu l’as p’tête ben aidé...
Tout le monde se retourne vers la voix. Comme s’il n’avait point entendu, Perchais s’éloigne, la tête haute, le dos carré.
Ce fut Louchon, le facteur, qui porta la nouvelle aux Goustan à Noirmoutier et au vieux Couillaud.
Le bonhomme se redressa sur son carré de pommes de terre pour écouter la chose, un bras appuyé à la houe luisante. Les plis de son visage se creusaient durement à mesure du récit, et quandLouchon acheva, en tournant la mâchoire par manière d’apitoiement:
—... Ça fait que maintenant, vot’fille... eh ben, la v’la veuve... il répondit tout net en étendant la main:
—J’l’avions prévenue. Quand on connaît c’ qu’on prend, on n’est pas volé. Qu’a s’débrouille!
Le facteur hocha la tête en approbation; le vieux grimaçait, et tout soudain:
—Vois-tu, Louchon, la terre c’est la terre! a boude mais a manque point, et puis quand on y tombe, ma foi, a vous tient chaud!
La houe bascula dans sa main, son dos plia, et une motte grasse, soulevée du sol, découvrit les pommes blondes.
—L’pourri s’y met, dit-il, a chôme à rentrer...
Et de nouveau l’outil frappa la glèbe.
Aux chantiers de Noirmoutier la nouvelle porta plus dur et François lâcha l’erminette en s’exclamant:
—Une barque qu’est seulement point finie d’ payer!
Il enfourcha sa bicyclette et fila vers l’Herbaudière pour estimer le sauvetage. Il ne s’arrêta qu’à l’entrée du village, devant la cabane des Piron, d’où sortait la Louise à la première sonnerie de l’usine.
—Où ce qu’est l’épave? interrogea-t-il.
Mais elle ne comprit pas. Alors il lui conta queleDépit des Envieuxs’était mis au plein dans le brouillard de la nuit et que tout l’équipage était noyé. Elle semblait ne pas comprendre davantage et répétait:
—Noyé?... Léon... noyé?...
—Il ce paraît!
—Léon noyé! Ah! ah! ah!
Et hurlant de douleur elle sauta chez elle, s’enfonça dans un coin et sanglota éperdûment:
—Je suis enceinte! je suis enceinte!...
François regardait à la porte. Le vieux Piron avait grogné sur son tas de varech. A demi levé, il jura, écouta, et saisissant soudain, tomba sur sa fille à coups de pieds qui lui firent se tenir le ventre à deux mains pour le garer, tandis qu’elle se coulait sous la table en gémissant. Le vieux cogna jusqu’à ce qu’elle ne remuât plus, ne soufflât plus, morte semblait-il; puis il sortit, congestionné, en grondant:
—La garce! la garce! et descendit au port avec François Goustan.
Devant l’auberge à Zacharie ils croisèrent des hommes qui portaient le corps de Coët et celui de la Marie-Jeanne, toujours évanouie. Déjà des barques s’éloignaient en tanguant sur la mer vert bouteille, lamée d’argent. Le père Piron hocha la tête et entra auXXeSiècle, boire la goutte pour se remettre.
Ayant reconnu le côtre des douanes à la jumelle, Jean-Baptiste Piron rentra au phare et dit à Sémelin:
—Voilà l’Martroger!
Sur le lit où il reposait, tout vêtu, Sémelin grogna, indifférent.
—Il vient r’lever l’garde-sémaphore, reprit Jean-Baptiste.
Mais importuné, l’homme se tourna brutalement vers le mur en écrasant le sommier, et l’on n’entendit plus que le cri-cri heureux du coquemar qui se cuisait le derrière, sur le fourneau rouge. Jean-Baptiste passa dans la chambre voisine où des cuivres luisaient sous une vitrine. Il regarda l’heure, consulta le baromètre, endossa une capote et sortit.
Dehors des congres séchaient sur des cordes. Il ne faisait pas froid parce qu’il ventait peu. C’était un temps gris de février, tout encotonné de brume, avec un océan de mercure qui ressaquait lourdement dans les roches. On ne voyait point de terre à l’horizon restreint. L’îlot du Pilier, qu’on embrassait d’un coup d’œil, était seul, perdu en mer; et une petite voile se hâtait vers lui, inclinée par son élan.
Jean-Baptiste longea l’enclos du phare et descendit vers la mer. Devant lui des lapins déboulaient par petits sauts comiques. Il gagna une pointe rocheuse, parallèle à la jetée et s’y tint debout pour voir le départ des Charrier.
Il y a sur ce roc d’un kilomètre, un phare et un sémaphore, abritant quatre êtres humains sous leurs toits bas, accroupis ras la terre, dans la crainte des vents ravageurs. Ils sont séparés des autres hommes qu’ils aperçoivent au loin dans des barques; ils n’ont même pas un solide canot pour gagner la côte la plus proche; et durant les mois d’hiver, cernés par la tempête, ils ne volent plus rien de vivant que les mouettes aux abois sauvages qui fuient dans les bourrasques.
Mais pour rendre l’exil plus pénible, la discorde régnait entre le phare et le sémaphore. Là où il y a seulement deux hommes, il y a de la haine. Les gardiens étaient si bien fâchés à propos de gibierset de poissons, qu’ils ne se parlaient plus, même pour les besoins du service.
Quand le phare s’allumait, Charrier rentrait sa longue-vue et cessait de regarder la mer.
—C’est à eux autres de veiller, disait-il.
Et plus rien au monde ne lui aurait fait aider les garde-phare. Au contraire il se réjouissait de les prendre en faute. Sa femme rôdait sans cesse de leur côté, aux écoutes, aux aguets; et lorsque passait l’ingénieur, ils l’assommaient de bas racontars. Charrier prétendait que Piron levait ses lignes et tuait ses lapins, d’où la mésentente. Les premiers temps, Jean-Baptiste avait riposté pour se défendre; maintenant il ne soufflait plus mot, à l’exemple de Sémelin le taciturne.
L’administration avait décidé de déplacer ces geigneurs. Et Jean-Baptiste, un peu pour narguer les partants, curieux aussi de leurs successeurs, s’était venu camper en face de la jetée.
Les mouettes tournoyaient sur la mer déserte; pas une voile, sauf celle deMartrogerqui s’engageait maintenant sous l’îlot. Jean-Baptiste distinguait, à bord, une grande coiffe ailée et la tache rouge d’un caraco qui le firent s’exclamer d’étonnement. Penché en avant, il fronça les paupières, et tout à coup remontant la falaise, il se dirigea résolument vers la cale.
La Gaude! C’était bien la Gaude, assise sur lalice, le menton dans les paumes et toisant obstinément l’île dont la haute muraille, plaquée de lichens fauves, dominait le sloop. Il avançait à peine, abrité du vent; il glissait imperceptiblement, sans friser l’eau si limpide qu’on voyait les dessous de la coque, aplatis par la réfraction. Un matelot lança une amarre que Charrier goba au vol et leMartrogeraccosta.
Piron ne se tenait pas de joie et gambadait comme un jeune chien.
—Ah ben! c’en est d’une surprise!
—Donne-nous donc la main à débarquer au lieu de japper! cria la jeune femme en montrant ses dents saines dans un rire satisfait.
Gaud paraissait plus maigre qu’autrefois encore. Le maxillaire, les pommettes, les arcades sourcilières tendaient sa peau et on le sentait blêmi sous le hâle. A l’Herbaudière, la mère Izacar prétendait que le sang lui tournait en eau, mais les hommes disaient qu’il était vidé comme une outre, en désignant la Gaude du coin de l’œil.
A la vérité, Gaud crachait le sang depuis que Double Nerf lui avait défoncé les côtes. Ça le brûlait dans le coffre quand il toussait, et il n’avait plus de goût qu’à se croiser les bras et dormir. Il avait dû débarquer duSecours de ma vie, et sa femme, à force de démarches,—on chuchotait: àforce de complaisances,—avait obtenu la garde du sémaphore, au Pilier.
Elle était toujours magnifique dans la force de ses trente ans, épanouie au grand vent comme une algue en pleine eau. Ses jupes et son caraco se gonflaient par-dessus les fruits mûrs de ses hanches et de ses seins proportionnés, qui semblaient s’offrir sans cesse aux mouvements de son corps souple. Elle avait les jambes à l’air sous le cotillon court des Sables, les manches troussées, le cou nu; elle ne sentait pas le froid tant chauffait le sang qui roulait dans ses artères. De belle humeur, de royale santé, rude au labeur, rude au plaisir, la Gaude était une splendide femelle, qui mâtait les hommes, qui mâtait la vie, redoutable comme une force inconsciente de la nature.
Elle avait embauché Piron qui coltinait joyeusement pour elle des sacs de hardes. Beaulieu, le patron duMartroger, hâtait le débarquement pour rentrer à Noirmoutier avant basse mer. Il y avait trois fûts de pétrole à mettre à terre et du charbon pour le phare. Beaulieu pria Charrier de leur donner la main, mais sa femme répondit aigrement.
—Laisse donc s’débrouiller ceuss qu’arrivent, on fiche le camp nous autres.
—Et Sémelin? réclama Beaulieu.
—Il dort à c’te heure! Je vas parer l’treuil...
Piron gagna la petite grue qui tend le col à la pointe de la jetée et sert à hisser la norvégienne couchée là, les fonds en l’air. La poulie cria comme un oiseau perdu. Piron virait gaillardement la manivelle en paradant devant la Gaude.
Ses omoplates et ses biceps moutonnaient sous le maillot.
Gaud montait au sémaphore, plié en deux sous un panier; sa femme le suivit portant les derniers ballots sur ses hanches.
LeMartrogers’approchait et s’éloignait tour à tour du quai, très doucement, sans osciller. On distinguait le fond sablonneux auquel descend une échelle de fonte, où veillaient deux crabes accroupis. Des bancs de minuscules poissons passaient par moment, comme des taches d’ombre.
A bord, les hommes buvaient le coup du départ à même le goulot d’une bouteille, qui circulait à la ronde, quand, pensant aux siens, Piron demanda:
—Et l’père?
—Il liche toujours et cogne sur sa bonne femme.
—Y a du bon, rigola le gars, c’est qu’il s’ porte bien s’il s’embreuve et rosse la mère.
Le matelot hissa les focs, puis déborda à la gaffe le sloop pesant qui fit cinq brasses et s’immobilisa. Il fallut parer les avirons de quinze pieds pourgagner le vent, que l’on voyait friser la mer hors de l’abri de l’île.
Toute à ses emménagements, la Gaude ne songea pas que cette barque, qui s’éloignait, l’abandonnait sur un rocher solitaire cerné par l’océan sournois. Piron montait à terre en donnant à Gaud des explications sur son poste, puis il rentra au phare.
Dans la cuisine, Sémelin préparait un courtbouillon pour les congres allongés sur la table blanche. Le chat le guettait de son œil fendu de haut au bas. Il flottait une odeur d’oignon, de persil et de vin blanc chauffés. Jean-Baptiste poussa gaiement la porte.
—Sais-tu qui nous arrive?... La Gaude! La Sablaise de l’Herbaudière! une sacrée belle fille!
Il claqua sa langue contre ses dents et attendit l’étonnement de Sémelin. Mais celui-ci ne bronchant pas, Piron reprit:
—Tu l’as bien connue! son homme naviguait avec Olichon...
Sémelin souleva tranquillement le couvercle de sa casserole dans une bouffée de vapeur. Un peu dépité, Jean-Baptiste se lança dans une longue tirade où passèrent les cancans de l’Herbaudière, la splendeur de la Gaude, la file de ses amants, la fainéantise de Gaud et les coups de poings d’Aquenette. Il aurait voulu rompre le mutisme tenacede son compagnon, engager une conversation où la belle fille aurait été présente à chacune de leurs paroles, parce que son sang de jeune homme, longtemps sevré d’amour, se pressait tumultueusement dans ses artères. Mais Sémelin lui dit simplement quand il s’arrêta, à bout de souffle:
—On avait bien besoin de c’te femelle!
Et comme il insistait pour que les Gaud vinssent casser la croûte avec eux, Sémelin s’interposa carrément:
—Ah! non, jeune homme, chacun chez soi!
Sémelin est la loi de l’île. Il porte à la fois la tradition et le devoir dans sa conscience, derrière ce visage strictement rasé, d’où se détache un carré net de barbe blanche. Sémelin a la physionomie classique du loup de mer, qui évoque la vieille marine en bois et les frégates aventureuses, joufflues comme des amours. Dans sa vareuse et sous le béret à rubans, il méprise les jeunes matelots qui font la raie, frisent leur moustache, chaussent la bottine et relèvent la casquette à la russe, à la manière du premier souteneur des ports où les a traînés le service.
Il y a bientôt un siècle, son grand-père était garde du fort au Pilier, et il avait construit, au nord de l’îlot, une chapelle emportée depuis par la mer. Son père lui succéda et fut gardien du premier phare quand on déclassa la forteresse. Et lui, ledernier des Sémelin, sans femme et sans enfants, s’est installé dans la nouvelle tour en 1881, sur ce rocher qui est presque un bien de famille, où il vit tranquillement dans le service, la méditation et la peur de la retraite qui le renverra bientôt sur le continent avec les hommes.
Sémelin ne desserre parfois pas les dents pendant toute une semaine, bien que son second, desséché d’ennui, le harcèle. Mais s’il parle certain soir de veille, il conte interminablement les anciennes légendes de la marine à peu près oubliées, et l’histoire des côtes avoisinantes. Il porte sous son crâne toute la mémoire des ancêtres, et il évoque les vaisseaux fantômes,le Grand Chasse Foudreou leVoltigeur Hollandais, comme s’il avait vu, au moins une fois dans sa jeunesse, apparaître leur silhouette diabolique. Il sait qu’au nord-ouest de Noirmoutier un follet garde un trésor, dans l’anse du Lutin, qu’à la pointe de la Corbière des oiseaux jadis révélaient l’avenir, que le nom de Pilier signifiel’île des filles—Insula Puellarum—à cause des druidesses qui l’habitaient avant que les bons moines y eussent installé Dieu. Car le Pilier eut son abbaye, dont Sémelin connaît l’emplacement, à l’époque où une chaussée de pierre joignait l’îlot à la grande île.
Avec Piron qu’il nommait «mon p’tit gars» aux heures de confidences, et «jeune homme»dans les périodes de mutisme, il vivait en bonne intelligence, en somme, sous condition qu’il respectât le devoir. Le visage du vieux se plissait gravement chaque soir, à la tombée de la nuit, et il semblait que sa conscience s’allumât en même temps que le grand feu de la lanterne. Il avait coutume de dire à Jean-Baptiste avec une majesté grandiloquente:
—Les hommes comptent sur nous, jeune homme!
Et quand il gravissait l’escalier de son pas ferme, pour gagner la chambre de veille, dominé dans sa volonté, Piron le suivait docilement.
L’après-midi, ils astiquaient avec manie, de la cave à la girouette, et, au temps perdu, Jean-Baptiste pêchait autour de l’île, parce qu’étant jeune, il avait besoin de lutter et de vaincre. Sémelin demeurait paisiblement au phare, à lire ses prières ou à coller des coquillages en forme de bonshommes; il rapetassait, en outre, les vieilles salopettes, salait du poisson pour l’hiver et préparait les repas.
Il venait de servir les congres bouillis qui fumaient dans un plat de terre. Un peu penaud, Jean-Baptiste prit sa part et la dépeça avec le pouce et la pointe de son couteau.
Ils étaient assis face à face, assez loin de la table, à la manière des paysans; un bol de vinaigretteles séparait où ils trempaient alternativement leur bouchée avant de la manger.
Bientôt, grâce à la nourriture et aux rasades, Jean-Baptiste se rassura et recommença de taquiner le vieux avec la Gaude. Mais le visage de Sémelin était clos comme une muraille et, pour mieux ignorer Piron, il s’occupa du chat qui frôlait ses jambes, la queue haute.
Après déjeuner, du vent s’éleva, un lourd vent d’hiver qui sifflait sur le biseau des murs et poussait les houles contre les falaises. La mer verdit et s’empanacha au large en reculant son horizon. Jean-Baptiste alluma une pipe et se dirigea vers la porte.
—Y a les lampes à faire, dit Sémelin.
—Je r’ viens tot d’suite!
Le mât à signaux vibrait dans la brise et ses haubans geignaient en raidissant. Jean-Baptiste contourna le fossé circulaire et franchit le pont-levis de l’ancien fortin transformé en sémaphore. La chambre de veille braquait ses gros yeux de verre sur l’océan et, au sommet de son toit rose, le télégraphe aérien avait replié ses bras, comme un épouvantail dont le vent aurait abattu les membres.
Dans l’enceinte, la Gaude jetait du blé noir aux poules pressées autour de ses sabots. Gaud fouillait à la longue-vue, du côté de la terre qu’ilvenait de quitter et vers laquelle s’en vont toujours les regards des hommes, si loin qu’ils aillent dans le large, parce qu’elle est la mère et qu’ils sont pétris de sa poussière.
—Te v’la r’venu tourner dans mes jupes, fit la jeune femme.
—Oh! c’est quasiment pour vous donner la main...
—Ben rentre donc ces deux sacs-là.
Jean-Baptiste se mit docilement à l’œuvre, Gaud le regarda, en toussotant, enlever d’un coup de biceps une lourde poche. Il s’approcha soudain de l’autre, l’empoigna et la hissa nerveusement à la maison. La femme cria:
—Lâche donc ça! tu vas t’faire du mal!
Mais en ressortant il bougonna:
—Tu crois déjà que j’suis foutu!
A cette remarque Piron se sentit honteux de sa force, et fit le gros dos pour dissimuler sa carrure. La femme les observait tous les deux, Gaud le malingre et lui, avec des yeux clairs, pleins de sourires. La comparaison le gêna et il proposa en manière d’excuses:
—Venez-vous voir le phare?
La femme accepta joyeusement. Elle n’en avait jamais visité. Gaud grommela en ramassant sa lunette:
—J’ons point l’temps.
Et il rentra dans la maison.
La Gaude ne s’en inquiéta pas et partit avec Jean-Baptiste. Dehors le vent ballonna son cotillon court en menaçant de la trousser. Elle rit largement, plaisanta et continua d’avancer en écrasant les salicornes brûlées sous son sabot gaillard. Ils franchirent la crête de l’îlot que le vent rase jusqu’à la pierre. La mer brisait à blanc à leur gauche, du côté de l’ouest, et ressaquait doucement à leur droite sous la falaise. Les deux tours se dressaient devant eux. L’ancienne découronnée de sa lanterne, colonne granitique évasée en campane au sommet, à quatorze mètres en avant de la nouvelle, plus haute, plus forte, surmontée d’une cage en verre casquée de bronze. Des toits roses, très bas, se serraient à son pied sur des murs immaculés.
Quand ils entrèrent, un bouchon de vent s’engouffra avec eux et le phare ronfla comme une cheminée. Sémelin qui fourbissait des instruments ne se retourna point en entendant deux pas. Piron entraîna la Gaude loin du vieux.
Elle s’émerveillait de la propreté. Il n’y avait que cuivre et chêne ciré. La chambre de l’ingénieur était comme une glace où l’on se mirait en raccourci dans les planchers. Jean-Baptiste s’attarda à montrer sa chambre: un lit de fer, une table, deux chaises. Des images pieuses et unegrande croix de coquillages décoraient celle de Sémelin. Mais la Gaude voulait monter à la tour.
D’en bas elle leva la tête pour admirer la hauteur de ce tuyau, sur le mur blanc duquel se développe, en hélice, un escalier de fonte. Jean-Baptiste contemplait sa gorge musclée.
Ils montèrent sur leurs chaussons, elle devant. Il la suivait, le nez dans son cotillon qui ballait aux mouvements de ses hanches. Il haussait la main rapidement sur la rampe pour attraper la sienne le plus souvent possible. Elle s’arrêtait aux fenêtres et regardait l’îlot qui diminuait sous elle. Alors il se penchait sur son épaule et ne trouvait rien à répondre à ses questions.
Ils arrivèrent à un palier. C’était une petite pièce lambrissée de placards vernis, avec, au milieu, le pied de bronze de la lanterne. Une échelle de cuivre y conduisait. La Gaude monta. Mais brusquement Jean-Baptiste lui chatouilla les mollets par derrière.
—Ah! le petit bougre! vas-tu finir!
Elle rua dans l’air en rigolant. Le gars rit aussi, du sang aux yeux et cessa parce qu’il craignait de casser quelque chose. Ils débouchèrent dans la cage de verre toute vibrante sous le vent qui modulait des sifflements aigres le long des arêtes. Piron tira les rideaux qui couvrent le fanal et deslentilles de deux mètres apparurent avec leurs échelons et leurs disques de cristal; puis il poussa l’appareil qui tourna sans bruit sur sa cuve de mercure, en emportant une lumière d’argent dans ses glaces. La Gaude était impressionnée. Jean-Baptiste triomphait dans ses explications. Il lui fit pousser l’appareil à son tour, en lui tenant la main. Et elle s’amusa «parce que c’était très lourd et que ça marchait tout seul».
L’horizon, élargi pour leurs yeux élevés, découvrait Noirmoutier dans le sud-est. Mais sous eux l’îlot n’était plus qu’un caillou oblong au milieu des eaux solitaires et agitées tumultueusement à perte de vue.
La Gaude resta un moment silencieuse, saisie par la solitude. Autour d’elle régnait la mer, jusqu’aux limites de son regard, jusqu’au ciel, si vaste et si colèreuse que le Pilier semblait un dérisoire refuge qu’elle pouvait anéantir d’une seule charge de ses houles.
—On est quasiment abandonné... dit-elle d’une voix triste.
Mais le gars de riposter gaîment:
—Je suis-t’il point là pour te tenir compagnie!
Alors ils redescendirent à la chambre des placards.
Sur le palier Jean-Baptiste prit la Gaude à lataille en se penchant vers elle par-dessus l’escalier, et sa main rampa jusqu’aux seins. Elle laissait faire. Alors, brusquement, il l’empoigna à bras le corps, la collant à lui, ses lèvres écrasées sur la nuque fraîche. Elle chercha à se dégager, mais il la tenait serrée, une cuisse entre les siennes, épuisant de sa bouche goulue tous les coins de chair découverts. Enfin d’un effort elle le repoussa. Le béret du gars tomba en tournoyant dans le puits du phare. Le vent sifflait autour de la lanterne.
Ils demeuraient face à face, écarlates.
—T’es une grosse brute, dit la femme, j’ t’avais déjà giflé chez la mère Cônard, quand t’ étais au service...
Un souvenir qu’on porte à deux, même mauvais, rapproche toujours. La Gaude s’amollit en songeant au soir où le jeune gars, avantageux sous le col bleu de la Flotte, l’avait si hardiment pressée, dans une auberge de Noirmoutier, tandis que la même imagination excitait Jean-Baptiste en lui rappelant la longue attente de son désir; et son sang surchauffé d’homme cria désespérément:
—Marie! Marie!
A ce moment, comme un écho, le même appel monta d’en bas en résonnant et les saisit.
L’obscurité s’était amassée au fond de la tour et ils devinèrent Gaud qui hélait, la face en l’air, plutôt qu’ils ne l’aperçurent...
—Espère un brin, je visite! On va y aller! jeta la femme.
Fâchée d’être dérangée, elle se tourna vers Piron, lui sourit et descendit vite sur la fonte sonore.
Jean-Baptiste ouvrit une porte et sortit sur la galerie extérieure, en plein vent, en plein froid, parce que les tempes lui battaient et que son front ruisselait. La lourde nuit d’hiver pesait déjà sur l’est. Sémelin passait dans l’escalier, silencieusement, une lampe dans les mains.
La veille était longue dans cette nuit de février ténébreuse et calme.
Le doux bruit grésillant de la mer environnait le phare, traversé parfois du cri en mineur d’un oiseau perdu. Piron astiquait des cuivres pour s’occuper. A une table, Sémelin reproduisait, sur un carton, une Sainte Vierge avec des coquillages.
La lampe de Jean-Baptiste, qui marchait sur ses chaussons, errait sans bruit par les chambres en réveillant les objets au passage. Sémelin brassait par moment des coquilles pour en choisir une bleue. Et puis se refermait le silence énorme où la mer grignotait les rochers au dehors.
Tout à coup une sonnerie éclata, stridente à faire frissonner. Sémelin gagna la tour où Piron montait déjà. Toutes les trois heures, l’appareil appelle ainsi quand le contre-poids qui entraîne la lanterne est à bout de course.
Dans la petite chambre des placards, sous le feu qui tournait au-dessus de leur tête, Sémelin visita le mouvement tandis que Piron relevait le poids.Ils faisaient tout avec la lenteur minutieuse des marins, sans parler, parce que la nuit rend les hommes taciturnes.
Un moment encore le vieux surveilla la rotation tranquille de la lanterne, tandis que Jean-Baptiste se penchait aux fenêtres où son regard se heurta aux ténèbres drues. Il ne devina même pas la terre au-dessous de lui, ni le sémaphore où dormait la Gaude. Il semblait que la mer battît directement les murailles de la tour, comme si, depuis hier soir, elle avait dévoré l’île.
Pas d’étoiles, non plus, pour faire un ciel à la nuit.
Seulement l’océan, immense et formidable, parce qu’on le sentait, qu’on l’entendait sans le voir, avec des feux rouges de phares vacillant bas et très loin. Et le mystère et la peur dégagés par cette invisible présence, troublaient vaguement l’esprit des hommes.
Sémelin écouta quelque temps le silence, avec ses sens subtils, comme ceux des bêtes, d’homme qui vit en pleine nature. Le phare tournait avec une régularité magnifique,—éternelle,—en fauchant les ténèbres. Par intervalle, les coups de bec d’un oiseau frappaient aux vitres, là-haut, comme un doigt. Satisfait, Sémelin s’assit sur une marche de l’escalier de bronze, roula une chique et dit:
—P’tit gars, je vas te conter une histoire, pasqu’il est point bon de rester comme ça à entendre la tête vous sonner dans la nuit... C’est un vendredi, 26 février, comme aujourd’hui, que mon aïeux a vuLe Voltigeur. Le 26, c’est un mauvais jour, pasque c’est deux fois treize, et le vendredi, tout le monde sait qu’il est maudit, à cause de la mort de Notre Seigneur; aussi y a à craindre quand les treize et le 26 se rencontrent avec le vendredi. Donc, mon aïeux, du temps qu’il était gabier surla Couronnea vuLe Voltigeurce jour-là. C’était par le travers du Cap de Bonne-Espérance, sous le grand Napoléon, pendant un coup de suroît à démâter un trois-ponts.La Couronnefatiguait à tenir la cape sous ses basses voiles; alle était quasiment à la merci de Dieu que le capitaine n’invoquait point pasque c’était un mécréant. Même qu’il jura à cause d’un mousse qu’une vague emporta, et au même moment mon aïeux, qui était près de lui, vit une grande lueur par tribord devant et il lui cria:
—Capitaine! Capitaine! v’la un feu!
Mais c’était le feu du diable, car il leur courait dessus sous la forme d’une grande corvette qui naviguait tout haut par un temps pareil, aussi tranquille qu’un pétrel, avec de la lumière dans sa voilure comme si elle emportait tout le soleil du matin. Alors, pour éviter le choc, le capitainevoulut arriver, il commanda: tout le monde à son poste! fit mettre la barre au vent et filer de l’écoute.La Couronnene gouvernait pas plus qu’une barrique et roulait à embarquer toute la mer, dret devant la corvette qui allait la couper en deux, plein vent arrière. Mon aïeux faisait sa prière; le capitaine était très pâle et au moment où la corvette l’abordait, il jura de se faire moine si son navire était sauvé, et aussi vrai que j’ te l’ dis, p’tit gars, le vaisseau de feu abattit sur tribord aussitôt et rangea seulementla Couronne, si près que leurs vergues se heurtèrent. Il y avait sur le gaillard d’arrière un vieux habillé d’une mode qu’on ne connaissait plus; il rigolait dans la bourrasque et fumait sa pipe, et tous les hommes de l’équipage étaient très vieux aussi et hurlaient comme des damnés, pasquele Voltigeurc’est l’enfer des matelots. Mon aïeux disait qu’il avait passé comme un boulet en calmant les vagues autour de lui et on ne le vit pas cinq minutes...
Soudain le sifflet d’un vapeur retentit. Sémelin s’interrompit court, poussa précipitamment une porte et sortit avec Piron sur la galerie extérieure en même temps que le bruit de la mer entrait d’un coup dans leurs oreilles.
A quarante mètres au-dessous d’eux, elle grouillait, animant les ténèbres d’une vie terrible. Ils se penchèrent par-dessus le parapet, le regardforcé vers le large, éblouis, puis aveuglés chaque fois que jaillissait le rayon du phare.
Pour la seconde fois la sirène meugla dans la nuit, plus près et plus longtemps. Sémelin désigna du bras le point d’où partait cet appel et murmura:
—Deux fois treize, un vendredi...
Le vent apportait les coups rythmiques d’une machine par-dessus le gargouillis des flots dans les roches. Jean-Baptiste jeta brusquement:
—Là! un feu rouge!
La sirène le coupa d’un hurlement désespéré, long jusqu’à l’essoufflement et sinistre dans cette obscurité sans étoile et sans lune, qui décuplait le danger. Cramponnés au parapet, les gardiens tendaient leurs sens vers le gouffre où des hommes criaient. Le foyer du phare fit un tour méthodiquement, et une gerbe de flamme apparut sur la mer où roula, un instant après, une explosion sourde. Puis de nouveau la nuit profonde, ensevelissante.
—Il coule! il coule! aux fanaux, p’tit gars!
Jean-Baptiste et le vieux dégringolèrent l’escalier de fonte et, quelques instants plus tard, ils couraient sur l’îlot avec une lanterne qui éclairait un rond de terrain autour de leurs sabots.
—Va chercher Gaud, dit Sémelin, il s’ra pas d’trop. Moi je vas vers Les Chevaux.
Jean-Baptiste partit au pas gymnastique en butant sur le sol inégal. A la porte du sémaphore, il heurta violemment. On ouvrit presqu’aussitôt en demandant:
—De quoi que n’y a?
Il vit deux jambes nues au haut des trois marches de l’entrée et leva son fanal. C’était la Gaude dans une grosse chemise de toile plissée au cou, et derrière elle la chambre soudain ouverte sentait le chaud et la bête.
Jean-Baptiste sourit niaisement et expliqua:
—C’est un navire qui a coulé dans l’ chenal du sud; va y a voir du sauvetage...
Une voix grogna au fond de la pièce:
—Je l’avais ben dit en entendant la sirène.
Et comme Jean-Baptiste demeurait au seuil, le fanal haut, la voix reprit:
—C’est bon! on y va!
Il s’en retourna à regrets. A la pointe de l’îlot, Sémelin rôdait dans les roches, tendant sa petite lumière au-dessus de l’eau où elle se mirait en dansant et poussait par intervalle un long cri:
—Ohé! oh!
Le froid était vif et l’embrun que le ressac lançait au visage cuisait comme une brûlure. La mer poursuivait paisiblement son grand ramage par-dessus lequel on entendait siffler des oiseaux dansla lueur du phare qui balayait régulièrement l’horizon. La nuit n’avait pas cessé d’être calme.
Un autre petit feu, voltigeant sur la falaise, annonça Gaud qui marchait dans les frottements de sa capote cirée.
—Il est quatre heures, dit-il, y a flot.
Et comme il interrogeait sur le naufrage, en émettant des hypothèses, Sémelin le musela d’une réponse.
—Sauve ton homme, il t’ racontera l’affaire!
Le vieux se déployait activement. Des goémons craquaient, des cailloux roulaient sous ses galoches, et de ses yeux, faits à la nuit, il guettait les vagues du plus loin possible. Piron fouilla quelque temps de son côté, puis il escalada la falaise en disant:
—Je vas au phare, rapport au poids...
Rapidement il remonta le mouvement et ressortit après avoir éteint et rangé son fanal. Cinq minutes plus tard, il franchissait à tâtons le pont-levis du sémaphore, enjambait les trois marches de la maisonnette et poussait la porte.
Quelque chose tomba dans l’obscurité avec un bruit mat. Il poursuivit dans le coin droit de la pièce, jusqu’à ce qu’il se heurtât au lit où ses deux bras s’abattirent et rampèrent sur les couvertures.
—C’est toi, Jules? fit la Gaude.
Il ne répondit pas. Mais avertie par le soufflehaletant de l’homme et ces mains fouilleuses, elle dit tranquillement:
—Allons, c’est ce fou d’ Jean-Baptiste! Va falloir encore que j’ te mette à la porte.
Elle ne s’émut pas’ davantage, sûre de sa force, de son pouvoir et de le rendre à merci d’un mot, s’il lui plaisait. Déjà sautée du lit, elle lui échappait tandis qu’il battait l’air dans les ténèbres. Il l’entendit buter dans les meubles et se plaindre; une chaise cria sur le carreau; une allumette craqua. Et, tenté par les draps chauds, qui sentaient fort près de lui, il y plongea tête première et s’y vautra.
La Gaude reparut au seuil de la chambre voisine, protégeant de la main une bougie dont la lueur rouge bronzait son col et sa face basanés. Elle avait le bras rond, charnu, de la femme accomplie, les épaules pleines. Elle sourit sans crainte et dit:
—Ferme donc ta porte au moins, on gèle...
Il prit ces mots pour une invite, obéit et revint aussitôt, les mains en avant, tandis qu’elle passait une camisole. Mais elle se déroba:
—A bas les pattes donc!
Et le gars soupira lamentablement:
—Marie! Marie! moi qui t’aime tant que j’ suis tout révolutionné de toi, comme si j’avais un sort...
Alors il dévida sa passion en phrases incertaines et pressées, la bouche pâteuse d’émotion, le cerveautroublé de désirs. Quand il l’avait vue, tout à l’heure, à moitié nue, le sang ne lui avait fait qu’un tour, et il avait fallu qu’il la retrouvât coûte que coûte, même s’il avait dû passer sur le corps de quelqu’un pour la revoir.
Elle s’habillait tranquillement devant lui, insoucieuse de montrer sa chair, peut-être heureuse, car son visage, quand la bougie l’éclairait, paraissait ouvert de satisfaction.
Sans doute l’hommage violent de ce mâle était bon à recevoir, et elle s’attardait dangereusement à le savourer. Mais elle tenait Jean-Baptiste à distance, esquivant toujours ses bras qu’il lançait parfois vers elle, comme un homme à la mer, aussi bien que la promesse de se donner qu’il voulait obtenir.
Par la fenêtre, on vit bientôt le ciel s’engrisailler d’une aube sous nuages. Un coq claironna et le froid du matin, qui pince les endormis, se glissa aux joints des portes.
—T’as pas peur de rencontrer Gaud, fit la jeune femme, s’il rentrait?
Jean-Baptiste rit en bombant le thorax avec défi. Elle admira ce gars puissant dont les mains lui mâchaient les poignets qu’il avait saisis, d’une manière douloureuse et bonne à la fois.
—Faut t’en aller, reprit-elle, v’ la l’ jour...
—Pas avant qu’ tu m’ayes embrassé.
—Tiens donc, grosse bête!
Elle lui tendit son cou où pesait la torsade noire des cheveux, mais il chercha ses lèvres qu’elle détourna en riant, puis abandonna enfin, avec de la joie dans ses yeux hardis.
Il quitta le sémaphore et tourna à gauche de l’enceinte au moment où Gaud rentrait à droite. Gaud regarda cette belle carrure de mâle qui s’éloignait vers le phare tandis que le coq chantait orgueilleusement pour la troisième fois.
La mer avait reparu à l’infini autour de l’îlot, la mer mouvante, d’un vert dur et toujours calme. L’œil du phare se fermait insensiblement à mesure que le jour gagnait. Piron songea au naufrage et marcha vers la falaise.
Des caisses, des barils, des planches dérivaient avec le flot. Sémelin harponnait à la gaffe tout ce qui passait à portée. Une casquette, des oignons et une brosse ballaient dans le clapotis aux entours des roches, tandis qu’une passerelle entière heurtait le granit à chaque vague. Les deux hommes la hissèrent et un nom apparut en lettres de cuivre:Ville de Royan—Bordeaux.
Gaud télégraphia le sinistre au sémaphore de Saint-Gildas. Vers dix heures, ils apprirent que laVille de Royanavait été abordée par un anglais, rentré depuis à Saint-Nazaire, avec sept hommes de l’équipage recueillis. Les sept autres et le capitaine, surpris dans leur sommeil, avaient dû couler avec le navire.
Sémelin regarda la mer tranquille sous un soleil de printemps qui avait refoulé les nuages. Elle frissonnait joyeusement de l’échine dans la bonne lumière des premiers beaux jours, et la transparence de son eau, le long des falaises, découvrait l’épanouissement moelleux des chevelures qui font croire aux légendes. Il ne semblait pas possible qu’elle eût tué des hommes cette nuit et recélât des cadavres.
Sémelin fit mettre à l’eau la yole du sémaphore où il embarqua, muni d’une bougie et d’un sabot. Gaud prit les avirons et ils tournèrent l’îlot par le sud pour gagner la côte des épaves. Des sloops de l’Herbaudière louvoyaient dans la Grise, chassant les fûts de vin, les caisses de biscuits, les balles de coton, les débris de gréement, tout ce qui flottait, tout ce qu’on pouvait ravir à l’océan.
—Bonne aubaine pour les frères, dit Gaud.
—Le bien d’autrui tu ne prendras, grommela le vieux.
Et comme Gaud tentait de lever des casiers au passage, Sémelin le gourmanda d’une voix grave:
—Les morts nous attendent.
Ils rencontrèrent une pipe, un seau à bosse et une paillasse. A demi submergés et ballottés, les objets prenaient au loin des formes étranges et changeantes. Un simple remous révélait la barrique pleine dont une douelle, parfois soulevée, luisaitcomme un dos de bar. Beaucoup d’oignons rouges boulaient dans le clapotis.
De terre, Piron continuait à crocheter. Autour de lui le soleil blanchissait les éboulis granitiques, qu’atteignent seules les marées d’équinoxe, et allumait le mica qui les paillette. De l’eau, croupie dans des mares goémonneuses, tournait au purin, croûtait sur les bords et dégageait une violente odeur stercorale et saumâtre, tandis qu’une multitude de crabes noirs, plats et carrés, se chauffaient sur les pierres sous lesquelles ils disparaissaient avec un menu fracas de coquilles lorsque approchaient les sabots de Jean-Baptiste.
La yole explorait la mer, sur les hauts fonds, près de l’île, où Sémelin mit à l’eau le sabot et la bougie fichée tout allumée, droit au milieu. A peine si un papillotement roux se voyait par intervalle. Sémelin récitait le Pater et l’Ave. Le sabot dérivait lentement sur la mer calme où il devait, Dieu aidant, marquer la place des morts.
Fatigué de regarder le large où croisaient les voiles multicolores des écumeurs, Gaud s’intéressa au miracle. Le sabot s’engageait entre les roches, pénétrait dans un cirque de brisants et gagnait insensiblement la côte. Un cristal de quatre ou cinq mètres d’épaisseur couvrait des sablières blondes et des pelouses où l’on distinguait la marche oblique du crabe, l’éclair des mulets enfuite, et les rochers perfides tapis sous des lianes. Gaud poussait la yole le cul en avant, en sciant des avirons, de sorte qu’il avait toujours le sabot sous ses yeux.
La bougie fondait de travers parce qu’un souffle couchait la flamme. Gaud faisait le gros dos sous le soleil de cette fin de février qui commençait à chauffer. Sémelin redisait un Pater.
—Nom de Dieu!
Gaud avait enlevé la yole en cinq coups d’aviron, la jetait à terre où elle monta sur une vague tandis qu’il sautait au rivage. Il escalada les éboulis, s’élança dans une coupure qui fend l’îlot en travers jusqu’à la côte ouest où il arriva tout à bout de souffle.
Piron y chargeait tranquillement une caisse sur son épaule et la Gaude s’éloignait sur la sente, là-bas, le cotillon ballant. Il aurait juré avoir vu la coiffe embrasser le béret, en dépassant le gros rocher tout à l’heure. Des yeux il chercha les traces, mais le granit n’est pas dénonciateur. Alors il guetta Jean-Baptiste qui grimpait la falaise.
—Tu t’assommerais si tu tombais en arrière avec cette caisse, lui dit-il sournoisement.
Jean-Baptiste s’arrêta, prit son aplomb, et la face cramoisie riposta:
—Crois-tu?
Gaud ricana, inquiet et gêné à la fois. Pironmontait au phare; Gaud vit le vieux Sémelin qui ramenait la yole le long de l’île; alors il rejoignit sa femme en courant.
Elle se détourna au bruit des galoches, parut honnêtement surprise et demanda:
—Eh ben, avez-vous trouvé un corps?
Gaud ne répondit pas et fixa ses regards sur le visage clair de Marie. Il avait envie de la battre et de l’étreindre tout à la fois. Il aurait voulu calmer sa jalousie par des gestes de châtiment et de possession, être le maître dont la mâle puissance plie la femelle victorieusement. Elle marchait près de lui, tranquille, les mains sur ses hanches, la poitrine en avant. Et comme il fut pris, aux portes du sémaphore, d’une quinte de toux, qui secoua son maillot trop large en lui arrachant le sang des poumons, elle s’apitoya de manière blessante:
—Mon pauvre homme, tu t’es esquinté au sauvetage, va donc te r’poser!
Mais Gaud ne devait plus se reposer maintenant que l’inquiétude habitait son cœur.
Il retourna sur la jetée où Sémelin hissait la norvégienne à l’aide de la grue. Pour renouer, il s’excusa un peu longuement et s’offrit à virer le treuil. Plein de ressentiment, le bonhomme l’écarta:
—Va veiller ta femme et laisse la mer tranquille!
En vain plaisanta-t-il; Sémelin ne prononça plus une parole et retira ses yeux si loin dans ses creuses orbites que plus rien ne vécut sur cette face stigmatisée par la mer.
Les jours suivants, Gaud rôda par les falaises, marchant sans galoches sur des chaussons de cuir. Il tendait ses lignes sous le phare, ou, par temps calme, passait des heures dans les enfléchures de son mât, la jumelle à la main, dominant l’îlot entier de son regard. Le soir il clava la porte de leur maison, qu’il n’avait point encore l’habitude de fermer, et, lorsque sa femme s’en fut pêcher des patelles du côté des Chevaux, il l’accompagna désormais.
Les garde-phare l’ignorèrent.
Sémelin n’existait plus hors le service depuis la journée du miracle interrompu. Durant les veilles, il lisait interminablement dans le Paroissien Romain, ou assemblait des coquillages en figures simples. Piron affectait de ne pas approcher du sémaphore, mais l’après-midi, il montait à une fenêtre haute d’où il pouvait voir la Gaude vaquer autour de chez elle.
Un matin leMartrogeraccosta la jetée du Pilier. Les hommes débarquèrent les approvisionnements, le charbon, le pétrole. Il ventait sec par-dessus l’île et des nuages tassés roulaient bas, crevant parfois en giboulées. Jean-Baptiste descendit du phare un sac sur le dos.
C’était son tour de congé. Il allait passer dix jours à terre. Le petit sloop l’emmena sur la mer cahoteuse. Dans l’enceinte du sémaphore, la Gaude lavait son linge, les bras nus dans la mousse; elle ne s’était pas dérangée. Gaud suivit la barque à perte de vue, rentra chez lui, tira du buffet un flacon d’alcool et en avala deux grandes lampées en signe de joie.
Quand Jean-Baptiste débarqua dans l’Herbaudière, le village agonisait de liesse. On achevait de boire le chargement de laVille de Royanrecueilli après le naufrage. A l’enseigne duXXeSiècleZacharie se lamentait parce qu’on délaissait son auberge; mais c’était là feinte d’honnête commerçant qui loge les gendarmes, car il avait enterré dans sa cave deux barils de rhum et trois caisses de bougies crochetés à la côte.
La plupart des pêcheurs se réjouissaient naïvement. Ils s’invitaient les uns les autres, tant que pissait le fût installé sur la table. Des femmes qui voulurent d’abord s’interposer avaient fini par trinquer, en parlant très haut de leur misère pour s’excuser.
Le soir du naufrage, Aquenette avait résumé l’opinion générale:
—C’est d’ la chance, tot de même, ren qu’ du bon!
De fait il n’y avait que des alcools de marque et des apéritifs. Ils se les étaient disputés sur lagrève, à coups de poing. Double Nerf et Perchais avaient fait des rafles. Et personne n’avait songé aux morts.
Le capitaine seul de laVille de Royanavait été pêché sous Belle-Ile par un caboteur. Il venait de mourir sans doute, après trente heures d’épouvantable espoir, durant lesquelles la mer avait roulé cette souffrance humaine avant de l’achever. Son corps, enfilé dans une bouée, était à demi scié par le frottement du liège; il avait à chaque pied une boule de crabes qui ne lâchèrent point prise quand on le tira de l’eau.
Le brigadier Bernard avait tenté de contenir les pirates, mollement aidé par le garde-champêtre, qui fermait plutôt les yeux, et même prenait sa part en ricanant:
—Que voulez-vous, c’est l’ bon Dieu qui nous l’envoie!
Et pendant plus d’une semaine, une folie alcoolique secoua le village. A peine si quatre ou cinq barques sortaient tous les jours pour aller en pêche. Les mareyeurs n’avaient plus de poissons, les usines manquaient de sardines et les gérants étaient incapables de rassembler leur personnel.
La nuit on alluma plusieurs fois de grands feux sur la grève, autour desquels les gars et les filles nouaient des rondes fantastiques, tandis que des reflets d’incendie fulguraient sur l’eau du port. Etle matin au petit jour, au lieu de la belle agitation des vareuses claires, des sabots sonores, des embarquements bruyants et des appareillages, le soleil éclairait des corps affalés, comme des cadavres, sur le sable ravagé et des tas de cendres qui parfois fumaient encore.
Le syndic de la marine et le maire de Noirmoutier durent intervenir parce qu’il y eut des soulées tragiques. Le désir d’être le premier, ardent chez ces hommes, qui vivent dans la lutte et l’émulation, s’exaspérait avec l’ivresse. Aux souvenirs interminables des tempêtes affrontées, des pêches mémorables et des régates épiques, des champions se défièrent et l’on vit l’acier luire au bout des poings. Aquenette le Nain, qui n’a pas la force, fut prompt à dégaîner. Il fallut les gendarmes pour mettre fin au pillage et faire rentrer les couteaux. On arrêta Double Nerf, Bourrache et Charrier.
Le père Piron, qui n’avait pas désoûlé depuis huit jours, retrouvait chaque matin des forces pour gagner la maison des ribottes. On l’y accueillait joyeusement; on le faisait danser et chanter, et plus il était ivre, plus les assistants s’amusaient. Le soir, lorsqu’il ne pouvait pas rentrer chez lui, des camarades le hissaient à sa cabane. Sa femme et sa fille préféraient ne pas le voir revenir sur ses jambes parce qu’il les rossait tant qu’il tenait debout. Il reprochait à sa femme safainéantise et à Louise le gros poupon dont elle accoucha un beau matin, avec l’aide de la mère Olichon. Le déshonneur quoi! Et il distribuait de vigoureux coups de bottes «pour dresser les femelles».
Elles accueillirent Jean-Baptiste comme un défenseur contre le père «qui s’était jamais tant boissonné», et comme une providence parce qu’il avait des sous. Ainsi que beaucoup de gens des côtes et des campagnes, entretenus par leurs enfants, les Piron vivaient des secours de leurs trois filles en service à la ville et des sept gars qui naviguaient sur toutes les mers.
Jean-Baptiste se laissa dépouiller sans trop rechigner. A terre, comme tous les marins en congé, il faisait le libéral et payait volontiers la tournée aux camarades chez Zacharie. On l’y avait taquiné, en trinquant, au sujet de la Gaude qui devait le désennuyer un brin au phare.
—C’est seul’ment Gaud que je plains, avec un gars comme toi! avait dit Perchais.
Et Double Nerf, au milieu d’une tempête de rires, émit cette plaisanterie séculaire qui fera éternellement la joie des simples:
—Gaud! il est ben à l’habitude! C’est pus des cornes qu’il porte à ct’ heure, c’est une mâture!
Jean-Baptiste n’avait pas trouvé ces propos àson goût, et s’absorbant dans la confection d’une cigarette, il avait répondu simplement:
—On n’a point l’ temps de se voir là-bas, y a le service qui commande.
Les hommes n’avaient pas compris à ce silence qu’il était amoureux. Ils savent lire dans le ciel et sur la mer, mais point au cœur de leurs semblables. Désirée Zacharie seule s’en était douté, parce qu’elle est une femme, bien plus, une jeune fille qui cherche l’amour et le flaire dès qu’il passe auprès d’elle.
Jean-Baptiste lui-même pénétrait mal ses sentiments. Il mettait son inquiétude au compte de l’inaction et cherchait à s’occuper. Il retourna le carré de pommes de terre qui est derrière leur cabane et planta des salades.