XXV.

Michel observa que cette situation favorisait... (Page 62.)Michel observa que cette situation favorisait... (Page 62.)

«Soyons amis, lui dit-il; en attendant que nous n'ayons plus d'ennemis sur les bras; c'est ce que nous avons de mieux à faire.»

Comme Michel était assis à quelque distance, il lui eût fallu se lever pour prendre cette main royalement tendue vers lui. Il sourit et ne se dérangea point, au risque de mécontenter son oncle et de perdre le fruit de sa démarche.

Mais le moine ne fut pas fâché de voir Michel prendre de suite cette attitude vis-à-vis du bandit. Ce dernier comprit qu'il n'avait point affaire à une âme molle, et, se levant avec effort, il alla lui prendre la main en disant:

«Vous êtes cruel, mon jeune maître, de ne point vouloir faire deux pas vers un homme brisé de fatigue. Vous n'avez pas fait vingt lieues dans votre journée, vous, et vous voulez que je parte, quand j'ai pris à peine deux heures de repos!

—A ton âge, dit le moine impitoyable, je faisais vingt lieues le jour, et je ne prenais pas le temps de souper pour recommencer. Voyons, es-tu décidé? partons-nous?

—Vous y tenez donc beaucoup? l'affaire vous intéresse donc personnellement?

—J'y tiens comme à mon salut éternel, et l'affaire intéresse ce que j'ai de plus cher au monde, aujourd'hui que ton père est dans la tombe. Mon frère est compromis ainsi que ce brave jeune homme, pour lequel j'exige ton amitié sincère et loyale.

—Ne lui ai-je pas serré la main?

—Aussi je compte sur toi. Quand je te verrai prêt, je te dirai ce qui doit t'allécher plus que l'or et la gloire.

—Je suis prêt. Est-ce un ennemi du pays qu'il faut tuer?

--- Je t'ai dit qu'il n'y avait personne à tuer; tu oublies que je sers le Dieu de paix et de miséricorde. Mais il y a quelqu'un à contrarier beaucoup et à faire échouer complètement dans ses desseins perfides et, cet homme-là, c'est un espion et un traître.

—Son nom?

—Viendras-tu?

—Ne suis-je pas debout?

Il se lança au milieu des rochers... (Page 67.)Il se lança au milieu des rochers... (Page 67.)

—C'est l'abbé Ninfo.»

Le Piccinino se mit à rire d'une manière silencieuse qui avait quelque chose d'effrayant.

«Il me sera permis de le contrarier? dit-il.

—Moralement. Mais pas une goutte de sang répandu!

—Moralement! allons, j'aurai de l'esprit. Aussi bien le courage n'est pas de mise avec cet homme-là; mais puisque nous voici d'accord ou à peu près, il est temps de m'expliquer pourquoi cet enlèvement.

—Je te l'expliquerai en route, et tu réfléchiras chemin faisant.

—Impossible. Je ne sais pas faire deux choses à la fois. Je ne réfléchis que quand j'ai le corps en repos.»

Et il se recoucha tranquillement après avoir rallumé sa cigarette.

Fra-Angelo vit bien qu'il ne se laisserait pas emmener les yeux fermés.

—Tu sais, dit-il sans laisser percer aucune impatience, que l'abbé Ninfo est le suppôt, l'espion, l'âme damnée d'un certain cardinal?

—Ieromino de Palmarosa.

—Tu sais aussi qu'il y a dix-huit ans, mon frère aîné, Pier-Angelo, a été forcé de fuir...

—Je le sais. C'était bien sa faute! Mon père vivait encore. Il eût pu se joindre à lui au lieu d'abandonner son pays.

—Tu te trompes; ton père venait de périr. Tu étais enfant; j'étais moine! Il n'y avait plus rien à faire ici.

—Continuez.

—Mon frère est revenu, comme tu sais, il y a un an; et son fils, Michel-Angelo que voici, est revenu il y a huit jours.

—Pourquoi faire?

—Pour aider son père dans son métier, et son pays dans l'occasion. Mais une dénonciation pèse déjà sur sa tête ainsi que sur celle de son père. Le cardinal a encore de la mémoire et ne pardonne point. L'abbé Ninfo est prêt à agir en son nom.

—Qu'attendent-ils?

—J'ignore ce que le cardinal attend pour mourir; mais je puis dire que l'abbé Ninfo attend la mort du cardinal.

—Pourquoi?

—Pour s'emparer de ses papiers avant qu'on ait eu le temps de mettre les scellés et d'avertir l'héritière.

—Qui est l'héritière?

—La princesse Agathe de Palmarosa.

—Ah! oui! dit le bandit en changeant de position. Une belle femme, à ce qu'on dit!

—Cela ne fait rien à l'affaire. Mais, comprends-tu maintenant pourquoi il est nécessaire que l'abbé Ninfo disparaisse pendant les derniers moments du cardinal?

—Pour qu'il ne s'empare point des papiers, vous l'avez dit. Il peut frustrer la princesse Agathe de titres importants, soustraire un testament. L'affaire est grave pour elle. Elle est fort riche, cette dame? Grâce auxbons sentimentsde son père et de son oncle, le gouvernement lui a laissé tous ses biens et ne l'écrase pas de contributions forcées.

—Elle est fort riche, donc c'est pour toi une grande affaire, car la princesse est aussi généreuse qu'opulente.

—J'entends. Et puis, c'est une très-belle femme!»

L'insistance de cette réflexion fit passer un frisson de colère dans les veines de Michel; l'impertinence du bandit lui paraissait intolérable; mais Fra-Angelo ne s'en inquiéta point. Il croyait savoir que c'était, chez le Piccinino, une manière de voiler sa cupidité sous un air de galanterie.

«Ainsi, reprit le bandit, c'est pour votre frère et votre neveu que je dois agir incidemment, tandis qu'en réalité j'ai à sauver la fortune à venir de madame de Palmarosa en m'emparant de la personne suspecte de l'abbé Ninfo? C'est bien cela?

—C'est bien cela, dit le moine. La signora doit veiller à ses intérêts et moi à ma famille. Voilà pourquoi je lui ai conseillé de te demander ton aide, et pourquoi j'ai voulu être porteur de sa requête.»

Le Piccinino parut rêver un instant; puis, tout à coup, se renversant sur ses coussins: «L'excellente histoire! dit-il d'une voix entrecoupée par de grands éclats de rire. C'est une des meilleures aventures où je me sois trouvé.»

LA CROIX DU DESTATORE.

Cet accès de gaieté, qui parut passablement insolent à Michel, inquiéta enfin le moine; mais, sans lui donner le temps de l'interroger, le Piccinino reprit son sérieux aussi brusquement qu'il l'avait perdu.

«L'affaire s'éclaircit, dit-il. Un point reste obscur. Pourquoi ce Ninfo attend-il la mort de son patron pour dénoncer vos parents?

—Parce qu'il sait que la princesse les protège, répondit le capucin; qu'elle a de l'amitié et de l'estime pour le vieux et honnête artisan qui travaille, depuis un an, dans son palais, et que, pour les préserver de la persécution, elle se laisserait rançonner par cet infâme abbé. Il se dit aussi, lui, qu'alors il tiendra peut-être, de tous points, le sort de cette noble dame entre ses mains, et qu'il sera libre de la ruiner à son profit. Ne te semble-t-il pas qu'il vaut mieux que la princesse Agathe, qui est une bonne Sicilienne, hérite paisiblement des biens du cardinal, et qu'elle récompense les services d'un brave tel que toi, au lieu de dépenser son argent à endormir le venin d'une vipère comme Ninfo?

—C'est mon avis. Mais qui vous répond que le testament n'ait pas déjà été soustrait?

—Nous savons de bonne part qu'il n'a pu l'être encore.

—Il faut que j'en sois certain, moi! car je ne veux pas agir pour ne rien faire qui vaille.

—Que t'importe, si tu es récompensé de même?

—Ah ça, frère Angel, dit le Piccinino en se relevant sur son coude, et en prenant un air de fierté qui fit étinceler un instant ses yeux languissants, pour qui me prenez-vous? Il me semble que vous m'avez un peu oublié. Suis-je unbravoqu'on paie à la tâche ou à la journée? Je me flattais jusqu'ici d'être un ami fidèle, un homme d'honneur, un partisan dévoué; et voilà que, rougissant apparemment de l'élève que vous avez formé, vous me traitez comme un mercenaire prêt à tout pour un peu d'or? Détrompez-vous, de grâce. Je suis unjusticier d'aventure, comme était mon père; et, si j'opère autrement que lui, si, me conformant aux temps où nous vivons, j'use plus souvent de mon habileté que de mon courage, je n'en suis pas moins un talent fier et indépendant. Plus utile et plus recherché qu'un notaire, un avocat ou un médecin, si je mets un prix élevé à mes services, ou si je les donnegratis, selon la condition des gens qui les réclament, je n'en ai pas point l'amour de mon art et le respect de ma propre intelligence. Je ne perdrai jamais mon temps et ma peine à gagner de l'argent sans sauver les intérêts de mes clients; et, de même que l'avocat renommé refuse une cause qu'il serait sûr de perdre, de même qu'un capitaine ne risque pas ses hommes dans une action inutile, de même qu'un médecin honnête discontinue ses visites quand il sait ne pouvoir soulager son malade, de même, moi, mon père, je refuse vos offres, car elles ne satisfont point ma conscience.

—Tu n'avais pas besoin de me dire tout cela, dit Fra-Angelo toujours calme. Je sais qui tu es, et je croirais m'avilir moi-même en réclamant l'aide d'un homme que je n'estimerais pas.

—Alors, reprit le Piccinino avec une émotion croissante, pourquoi manquez vous de confiance en moi? Pourquoi ne me dites-vous qu'une partie de la vérité?

—Tu veux que je te dise où est caché le testament du cardinal? Cela, je l'ignore, et n'ai pas seulement songé à le demander.

—C'est impossible.

—Je te jure devant Dieu, enfant, que je n'en sais rien. Je sais qu'il est hors des atteintes de Ninfo, jusqu'à présent, et qu'il ne pourrait s'en emparer du vivant du cardinal que par un acte de la volonté de ce prélat.

—Et qui vous dit que ce n'est pas fait?

—La princesse Agathe en est certaine; elle me l'a dit, et cela me suffit.

—Et si cela ne me suffit pas, à moi? Si je n'ai pas confiance dans la prévoyance et l'habileté de cette femme? Est-ce que les femmes ont le moindre génie dans ces sortes de choses? Est-ce qu'elles ont d'autres talents, dans l'art de deviner ou de feindre, que ceux qu'elles mettent au service de l'amour?

—Tu es devenu bien savant dans cette question, et moi je suis resté fort ignorant; au reste, ami, si tu veux savoir plus de détails, demande-les à la princesse elle-même, et probablement tu seras satisfait. Je comptais te mettre, ce soir, en rapport avec elle.

—Dès ce soir, en rapport direct? Je pourrai lui parler sans témoins?

—A coup sûr, si tu le crois utile au succès de nos desseins.»

Le Piccinino se tourna brusquement vers Michel et le regarda sans rien dire.

Le jeune artiste ne put soutenir cet examen sans un trouble mortel. La manière dont l'aventurier parlait d'Agathe l'avait déjà irrité profondément, et, pour se donner une contenance, il fut forcé de prendre une cigarette que le bandit lui offrit tout à coup d'un air ironique et quasi protecteur.

Car le Piccinino venait de se lever tout à fait, et, cette fois, avec la résolution arrêtée de partir. Il commença à défaire sa ceinture, tout en secouant et tiraillant ses jambes comme le chien de chasse qui s'éveille et se prépare à la course.

Il passa dans une autre pièce et en revint bientôt, habillé avec plus de soin et de décence. Il avait couvert ses jambes nues des longues guêtres de laine blanche drapée que portent les montagnards italiens. Mais tous les boutons de sa chaussure, de la cheville au genou, étaient d'or fin. Il avait endossé le double justaucorps, celui de dessus en velours vert brodé d'or, celui de dessous, plus court, plus étroit, et d'une coupe élégante, était de moire lilas, brodé d'argent. Une ceinture de peau blanche serrait sa taille souple; mais, au lieu de la boucle de cuivre, il portait une superbe agrafe de cornaline antique richementmontée. On ne lui voyait point d'armes; mais, à coup sûr, il était muni des meilleurs moyens de défense personnelle. Enfin, il avait échangé son manteau de fantaisie contre le manteau classique de laine noire en dessus, blanche en dessous, et il se couvrit la tête de ce capuchon pointu qui donne l'air de moines ou de spectres à toutes ces mystérieuses figures qu'on rencontre sur les chemins de la montagne.

«Allons, dit-il en se regardant à un large miroir penché sur la muraille, je puis me présenter devant une femme sans lui faire peur. Qu'en pensez-vous, Michel-Ange Lavoratori?»

Et, sans s'inquiéter de l'impression que pourrait produire sur le jeune artiste ce ton de fatuité, il se mit à fermer sa maison avec un soin extrême. Après quoi, il passa gaîment son bras sous celui de Michel, et se prit à marcher si vite, que ses deux compagnons avaient peine à le suivre.

Lorsqu'ils eurent dépassé la hauteur de Nicolosi, Fra-Angelo, s'arrêtant à la bifurcation du sentier, prit congé des deux jeunes gens pour retourner à son monastère, et leur conseilla de ne pas perdre leur temps à le reconduire.

«La permission qui m'est accordée expire dans une demi-heure, dit-il; j'aurai peut-être, d'ici à peu de temps, bien d'autres permissions à demander, et je ne dois point abuser de celle-ci. Voilà votre route directe pour gagner la villa Palmarosa sans passer par Bel-Passo. Vous n'avez aucun besoin de moi pour être introduits auprès de la princesse. Elle est prévenue, elle vous attend. Tiens, Michel, voici une clé du parc et celle du petit jardin qui touche au casino. Tu connais l'escalier dans le roc; tu sonneras deux fois, trois fois, et une fois, à la petite grille dorée, tout en haut. Jusque-là, évitez d'être vus, et ne vous laissez suivre par personne. Pour mot de passe, vous direz à la camériste qui vous ouvrira le parterre réservé:Sainte madone de Bel-Passo. Ne te dessaissis pas de ces clés, Michel. Depuis quelques jours, on a changé secrètement toutes les serrures, et on en a mis de si compliquées, qu'à moins de s'adresser à l'ouvrier qui les a livrées, et qui est incorruptible, il sera désormais impossible au Ninfo de s'introduire dans la villa à l'aide de fausses clés...

«Encore un mot, mes enfants. Si quelque événement imprévu vous rendait mon concours pressant, durant la nuit, le Piccinino connaît de reste ma cellule et le moyen de s'introduire dans le couvent.

—Je le crois bien! dit le Piccinino, quand ils furent éloignés du capucin; j'ai fait assez d'escapades, la nuit, je suis rentré assez souvent aux approches du jour, pour savoir comment on franchit les murs du monastère de Mal-Passo. Ah çà, mon camarade, nous n'avons plus à ménager les jambes du bon frère Angelo; nous allons courir un peu sur ce versant, et vous aurez l'obligeance de ne pas rester en arrière, car je ne suis pas d'avis de suivre les chemins tracés. Ce n'est pas mon habitude, et le vol d'oiseau est beaucoup plus sûr et plus expéditif.»

En parlant ainsi, il se lança au milieu des rochers qui descendaient à pic vers le lit du torrent, comme s'il eût voulu s'y précipiter. La nuit était fort claire, comme presque toutes les nuits de ce beau climat. Néanmoins la lune qui commençait à s'élever dans le ciel, et qui projetait de grandes ombres sur les profondeurs, rendait incertain et trompeur l'aspect de ces abîmes. Si Michel n'eût serré de près son guide, il n'eût su absolument comment se diriger à travers des masses de laves et des escarpements qui paraissaient impossibles à franchir. Quoique le Piccinino connût parfaitement les endroits praticables, il y eut quelques passages si dangereux et si difficiles, que, sans la crainte de passer pour un poltron et un maladroit, Michel eût refusé de s'y hasarder. Mais la rivalité d'amour-propre est un stimulant qui décuple les facultés humaines, et, au risque de se tuer vingt fois, le jeune artiste suivit le bandit sans broncher et sans faire la moindre réflexion qui trahît son malaise et sa méfiance.

Nous disons méfiance, parce qu'il crut bientôt s'apercevoir que toute cette peine et cette témérité ne servaient point à abréger le chemin. Ce pouvait être une malice de l'aventurier pour éprouver ses forces, son adresse et son courage, ou une tentative pour lui échapper. Il s'en convainquit presque, lorsque, après une demi-heure de cette course extravagante, et après avoir franchi trois fois les méandres du même torrent, ils se trouvèrent au fond d'un ravin que Michel crut reconnaître pour l'avoir côtoyé par en haut avec le capucin, en se rendant à Nicolosi. Il ne voulut pas en faire la remarque; mais involontairement, il s'arrêta un instant pour regarder la croix de pierre au pied de laquelleil Destatores'était brûlé la cervelle, et qui se dessinait au bord du ravin. Puis, cherchant des yeux autour de lui, il reconnut le bloc de lave noire que Fra-Angelo lui avait montré de loin et qui servait de monument funèbre au chef des bandits. Il n'en était qu'à trois pas, et le Piccinino, se dirigeant vers cette roche, venait de s'y arrêter, les bras croisés, dans l'attitude d'un homme qui reprend haleine.

Quelle pouvait être la pensée du Piccinino en faisant ce détour périlleux et inutile, pour passer sur le tombeau de son père? Pouvait-il ignorer que c'était là le lieu de sa sépulture, ou bien craignait-il moins de marcher sur sa dépouille qu'au pied de la croix, témoin de son suicide? Michel n'osa l'interroger sur un sujet si pénible et si délicat; il s'arrêta aussi, garda le silence, et se demanda à lui-même pourquoi il avait éprouvé une si affreuse émotion, lorsque, deux heures auparavant, Fra-Angelo lui avait raconté, en ce lieu même, la fin tragique duDestatore. Il se connaissait assez pour savoir qu'il n'était ni pusillanime, ni superstitieux, et, en ce moment, il se sentit calme et au-dessus de toute vaine frayeur. Il n'éprouvait qu'une sorte de dégoût et d'indignation, à l'aspect du jeune bandit, qui s'était appuyé contre le fatal rocher, et qui battait tranquillement le briquet pour allumer une nouvelle cigarette.

«Savez-vous ce que c'est que cette roche? lui dit tout à coup l'étrange jeune homme; et ce qui s'est passé au pied de cette croix qui, d'ici, nous coupe la lune en quatre?

—Je le sais, répondit Michel froidement, et j'espérais pour vous que vous ne le saviez pas.

—Ah! vous êtes comme le frère Angelo, vous? reprit le bandit d'un ton dégagé; vous êtes étonné que, lorsque je passe par ici, je ne me mette point, les deux genoux en terre, à réciter quelqueoremuspour l'âme de mon père? Pour accomplir cette formalité classique, il faudrait trois croyances que je n'ai point: la première, c'est qu'il y ait un Dieu; la seconde, que l'homme ait une âme immortelle; la troisième, que mes prières puissent lui faire le moindre bien, au cas où celle de mon père subirait un châtiment mérité. Vous me trouvez impie, n'est-ce pas? Je gage que vous l'êtes autant que moi, et que n'était le respect humain et une certaine convenance hypocrite à laquelle tout le monde, même les gens d'esprit, croient devoir se soumettre, vous diriez que j'ai parfaitement raison?

—Je ne me soumettrai jamais à aucune convenance hypocrite, répondit Michel. J'ai très-sincèrement et très-fermement les trois principes de croyance que vous vous vantez de ne point avoir.

—Ah! en ce cas, vous avez horreur de mon athéisme?

—Non; car je veux croire qu'il est involontaire et de bonne foi, et je n'ai pas le droit de me scandaliser d'une erreur, moi, qui, certes, à beaucoup d'autres égards, n'ai pas l'esprit ouvert à la vérité absolue. Je ne suis pas dévot, pour blâmer et damner ceux qui ne pensent pas comme moi. Pourtant, je vous dirai avec franchise qu'il y a une sorte d'athéisme qui m'épouvante et me repousse: c'est celui du cœur, et je crains que le vôtre ne prenne pas seulement sa source dans une disposition de l'esprit.

—Bien! bien! continuez! dit le Piccinino en s'entourant de bouffées de tabac avec une vivacité insouciante un peu forcée. Vous pensez que je suis un cœur de roche, parce que je ne verse point, dans ce lieu où je repasse forcément tous les jours, et sur cette pierre où jeme suis assis cent fois, des torrents de larmes au souvenir de mon père?

—Je sais que vous l'avez perdu dans un âge si tendre, que vous ne pouvez connaître le regret de son intimité. Je sais que vous devez être habitué, presque blasé, sur les souvenirs sinistres attachés à ce lieu. Je me dis tout ce qui peut excuser votre indifférence; mais cela ne justifie point à mes yeux l'espèce de bravade dont vous me donnez, à dessein je crois, le spectacle bizarre. Moi, qui n'ai point connu votre père, et qui n'ai aucun lien de parenté avec lui, il me suffit que mon oncle l'ait beaucoup aimé, et qu'une partie de la vie de ce chef de bandes ait été illustrée par des actes de patriotisme et de bravoure, pour qu'un certain respect s'empare de moi à côté de sa tombe, et pour que je me sente navré et révolté de l'attitude que vous avez en ce moment.

—Maître Michel, dit le Piccinino en jetant brusquement sa cigarette, et en se tournant vers lui avec un geste menaçant, je vous trouve singulier, dans la position où nous sommes vis-à-vis l'un de l'autre, d'oser me faire une pareille réprimande. Vous oubliez, je crois, que je sais vos secrets; que je suis libre d'être votre ami ou votre ennemi; enfin, qu'à cette heure, dans cette solitude, à cette place maudite où je ne suis peut-être pas dans mon sang-froid autant que vous le croyez, votre vie est entre mes mains?

—La seule chose que je puisse craindre ici, répondit Michel avec le plus grand calme, c'est de faire mal à propos le pédagogue. Ce rôle n'irait point à mon âge et à mes goûts. Je vous ferai donc observer que si vous n'aviez provoqué mes réponses avec une sorte d'insistance, je vous aurais dispensé de mes observations. Quant à vos menaces, je ne vous dirai pas que je me crois aussi fort et aussi calme pour me défendre que vous pouvez l'être pour m'attaquer. Je sais que, d'un coup de sifflet, vous pouvez faire sortir un homme armé de derrière chaque rocher qui nous avoisine. Je me suis fié à votre parole, et je ne me suis point armé pour marcher à côté d'un homme qui m'a tendu la main en me disant: Soyons amis. Mais, si mon oncle s'est trompé sur votre loyauté, et si vous m'avez attiré dans un piége, ou même (ce que j'aimerais mieux croire pour votre caractère) si l'effet du lieu où nous sommes trouble votre raison et vous rend furieux, je ne vous en dirai pas moins ma pensée et ne m'abaisserai point à flatter les travers dont vous semblez faire gloire en ma présence.»

Ayant ainsi parlé, Michel ouvrit son manteau pour montrer au bandit qu'il n'avait pas même un couteau sur lui, et s'assit en face du Piccinino en le regardant au visage avec le plus grand sang-froid. C'était la première fois qu'il se trouvait dans une situation à laquelle il n'avait, certes, pas eu le loisir de se préparer, et dont il n'était point sûr de se retirer sans encombre; car la lune, sortant de derrière laCroce del Destatore, et venant à donner en plein sur la figure du jeune bandit, l'expression féroce et perfide de sa physionomie ne resta plus douteuse pour Michel. Néanmoins, le fils de Pier-Angelo, le neveu du hardi capucin de Bel-Passo, sentit que son cœur était inaccessible à la crainte, et que le premier danger sérieux qui menaçait sa jeune existence le trouvait résolu et fier.

Le Piccinino, se voyant si près de lui et si bien éclairé par la lune, essaya un instant l'effet terrifiant de ses yeux de tigre; mais, n'ayant pu faire baisser ceux de Michel, et ne découvrant aucun indice de poltronnerie dans sa figure ou dans son attitude, il vint tout à coup s'asseoir à son côté et lui prit la main.

«Décidément, lui dit-il, quoique je m'efforce de te dédaigner et de te haïr, je n'en puis venir à bout; j'imagine que tu es assez pénétrant pour deviner que j'aimerais mieux te tuer que de te préserver, comme je me suis engagé à le faire. Tu me gènes dans certaines illusions que tu peux fort bien pressentir: tu me frustres dans certaines espérances que je nourrissais et auxquelles je ne suis nullement disposé à renoncer. Mais ce n'est pas seulement ma parole qui me lie, c'est une certaine sympathie dont je ne puis me défendre pour toi. Je mentirais si je te disais que je t'aime, et qu'il m'est agréable de défendre tes jours. Mais je t'estime, et c'est beaucoup. Tiens, tu as bien fait de me répondre ainsi; car, je puis te l'avouer maintenant, ce lieu m'inspire parfois des accès de frénésie, et j'y ai pris, en mainte occasion décisive, des résolutions terribles. Tu n'y étais pas en sûreté avec moi tout à l'heure, et je ne voudrais pas encore t'y entendre prononcer certain nom. N'y restons donc pas davantage, et prends ce stylet que je t'ai déjà offert. Un Sicilien doit toujours être prêt à s'en servir, et je te trouve bien insensé de marcher ainsi désarmé, dans la situation où tu es.

—Partons, dit Michel en prenant machinalement le poignard du bandit. Mon oncle dit que le temps presse et qu'on nous attend.

—Onnousattend! s'écria le bandit en bondissant sur ses pieds. Tu veux dire qu'on t'attend! Malédiction! Je voudrais que cette croix et ce rocher pussent rentrer sous terre tous les deux! Jeune homme, tu peux croire que je suis athée, et que j'ai le cœur dur; mais si tu crois que ce cœur est de glace... Tiens, portes-y la main, et sache que le désir et la volonté ont là leur siége aussi bien que dans la tête.»

Il prit violemment la main de Michel et la plaça sur sa poitrine. Elle était soulevée tout entière par des palpitations si violentes, qu'on eût dit qu'elle allait se briser.

Mais, quand ils furent sortis du ravin, et qu'ils eurent laissé derrière eux laCroce del Destatore, le Piccinino se mit à fredonner, d'une voix suave et pure comme l'haleine de la nuit, une chanson en dialecte sicilien dont le refrain était:

«Le vin rend fou, l'amour rend sot, mon nectar c'est le sang des lâches, ma maîtresse c'est ma carabine.»

Après cette sorte de bravade contre lui-même et contre les oreilles des sbires napolitains, qui pouvaient bien se trouver à portée, le Piccinino se mit à parler avec Michel, sur un ton d'aisance et de désintéressement remarquable. Il l'entretint des beaux-arts, de la littérature, de la politique extérieure et des nouvelles du jour avec autant de liberté d'esprit, de politesse et d'élégance, que s'ils eussent été dans un salon ou sur une promenade, et comme s'ils n'eussent eu l'un et l'autre aucune affaire grave à éclaircir, aucune préoccupation émouvante à se communiquer.

Michel reconnut bientôt que le capucin ne lui avait pas exagéré les connaissances variées et les facultés heureuses de son élève. En fait de langues mortes et d'études classiques, Michel était incapable de lui tenir tête, car il n'avait eu, avant d'embrasser la carrière de l'art, ni le moyen ni le loisir d'aller au collége. Le Piccinino, voyant qu'il ne connaissait que les traductions dont il lui citait les textes avec une netteté de mémoire à toute épreuve, se rejeta sur l'histoire, sur la littérature moderne, sur la poésie italienne, sur les romans et sur le théâtre. Quoique Michel eût énormément lu pour son âge, et qu'il eût, comme il le disait lui-même, nettoyé et aiguisé son esprit, à la hâte, en s'assimilant tout ce qui lui était tombé sous la main, il reconnut encore que le paysan de Nicolosi, dans les intervalles de ses expéditions périlleuses, et dans la solitude de son jardin ombragé, avait mis encore mieux que lui le temps a profit. C'était merveille de voir qu'un homme qui ne savait pas marcher avec des bottes et respirer avec une cravate, qui n'était pas descendu à Catane dix fois en sa vie, un homme enfin qui, retiré dans sa montagne, n'avait jamais vu le monde ni fréquenté les beaux esprits, eût acquis, par la lecture, le raisonnement, ou la divination d'un esprit subtil, la connaissance du monde moderne dans ses moindres détails, comme il avait acquis dans le cloître la science du monde ancien. Aucun sujet ne lui était étranger: il avait appris tout seul plusieurs langues vivantes, et il affectait de s'exprimer avec Michel en pur toscan, pour lui montrer que personne à Rome ne le prononçait et ne le parlait avec plus de correction et de mélodie.

Michel prit tant de plaisir à l'écouter et à lui répondre, qu'il oublia un instant la méfiance que lui inspirait àjuste titre un esprit si compliqué et un caractère si difficile à définir. Il fit le reste de la route sans en avoir conscience, car ils suivaient alors un chemin facile et sûr; et, lorsqu'ils arrivèrent au parc de Palmarosa, il tressaillit de surprise à l'idée de se trouver sitôt en présence de la princesse Agathe.

Alors tout ce qui lui était arrivé pendant et après le bal repassa dans sa mémoire comme une suite de rêves étranges. Une émotion délicieuse le gagna, et il ne se sentit plus ni très-courroucé ni très-effrayé des prétentions de son compagnon de voyage, en résumant celles qu'il caressait lui-même.

AGATHE.

Michel ouvrit lui-même la petite porte à laquelle aboutissait le sentier qu'ils avaient suivi, et, après avoir traversé le parc en biais, il se trouva au pied de l'escalier de laves qui gravissait le rocher. Le lecteur n'a pas oublié que le palais de Palmarosa était adossé à une colline escarpée, et formait trois édifices distincts, qui montaient, pour ainsi dire à reculons, sur cette montagne; que l'étage le plus élevé, appelé le Casino, offrant plus de solitude et de fraîcheur que les autres, était habité, suivant l'usage de tout le pays, par la personne la plus distinguée de la maison; c'est-à-dire que les appartements de maître donnaient de plain-pied sur la cime du rocher, formant là un jardin peu étendu, mais ravissant, à une grande élévation, et sur la partie opposée au fronton de la façade. C'est là que la princesse vivait retirée comme dans un ermitage splendide, n'ayant pas besoin de descendre l'escalier de son palais, ni d'être vue de ses serviteurs pour se donner le plaisir de la promenade.

Michel avait déjà vu ce sanctuaire, mais très à la hâte, comme on sait, et, lorsqu'il s'y était assis, durant le bal, avec Magnani, il était si agité et parlait d'une manière si animée, qu'il n'en avait pas observé la disposition et les abords.

En s'y introduisant par l'escarpement du rocher avec le Piccinino, il se rendit mieux compte de la situation de ce belvédère, et remarqua qu'il était taillé dans un style si hardi, que c'était, en fait, une petite forteresse: l'escalier creusé dans le roc offrait un moyen de sortie plus qu'une entrée; car il était si serré entre deux murailles de laves, et si rapide, que la main d'une femme eût suffi pour repousser et précipiter un visiteur indiscret ou dangereux. En outre, il y avait, à la dernière marche de cette échelle, sans transition de la moindre plate-forme, une petite grille dorée d'une étroitesse et d'une hauteur singulière, enchâssée entre deux légères colonnes de marbre, lisses comme des mâts. A droite et à gauche, la partie extérieure de chaque pilier était le précipice à pic, couronné seulement de ces lourds enroulements de fer dans le goût du dix-septième siècle, qui ressemblent à des dragons fantastiques, hérissés de dards sur toute leur circonférence; ornement à deux fins qu'il est malaisé de franchir quand on n'a aucun point d'appui et un précipice sous les pieds.

Cette espèce de fortification n'était pas inutile dans un pays où les brigands de la montagne s'aventurent dans la vallée et dans la plaine, jusqu'aux portes des cités. Michel les examina avec la satisfaction d'un amant jaloux; mais le Piccinino les regarda d'un air de mépris, et se permit même de dire, en montant l'escalier, que c'était une citadelle de bonbon, qui ferait grand effet dans un dessert.

Michel sonna le nombre de coups convenu, et immédiatement la porte s'ouvrit. Une femme voilée était là toute prête, attendant avec impatience. Elle saisit, dans l'obscurité, la main de Michel, au moment où il entrait, et, dans cette douce étreinte, le jeune artiste, reconnaissant la princesse Agathe, trembla et perdit la tête, si bien que le Piccinino, qui ne la perdait point, retira la clé que Michel, tout en sonnant pour avertir, avait placée dans la serrure. Le bandit la mit dans sa ceinture en refermant la grille, et, lorsque Michel s'avisa de cet oubli, il n'était plus temps de le réparer. Ils étaient entrés tous les trois dans le boudoir de la princesse, et ce n'était point le moment de chercher querelle à un homme aussi dépourvu de timidité que l'était le fils duDestatore.

Agathe était avertie et aussi bien renseignée que possible sur le caractère et les habitudes de l'homme avec lequel il lui fallait entrer en relations; elle était trop de son pays pour avoir des préjugés sérieux contre la profession de bandit, et elle était résolue à faire les plus grands sacrifices d'argent pour s'assurer les services du Piccinino. Néanmoins elle éprouva en le voyant une émotion fâcheuse qu'elle eut bien de la peine à lui cacher; et, lorsqu'il lui baisa la main en la regardant avec ses yeux hardis et railleurs, elle fut saisie d'un malaise douloureux, et sa figure s'altéra sensiblement, quoiqu'elle sût se maintenir avenante et polie.

Elle savait que la première précaution à observer, c'était de flatter la secrète vanité de l'aventurier, en lui témoignant beaucoup d'égards, et en lui donnant ducapitaineà discrétion. Elle ne manqua donc pas de lui conférer ce titre, en le faisant asseoir à sa droite, tandis qu'elle traita Michel avec une bienveillance plus familière en lui désignant un siége quasi derrière elle, près du dossier de son lit de repos. Là, penchée vers lui sans le regarder, et appuyant son coude tout près de son épaule, comme pour être prête à l'avertir par des mouvements fortuits en apparence, elle voulut entrer en matière.

Mais le Piccinino, remarquant cet essai de connivence, et se trouvant apparemment trop loin d'elle, quitta son fauteuil, et vint, sans façon, s'asseoir à ses côtés sur le sofa.

En ce moment, le marquis de la Serra, qui attendait probablement, dans une pièce voisine, que la conversation fût engagée, entra sans bruit, salua le bandit avec une politesse silencieuse, et alla s'asseoir auprès de Michel, après lui avoir serré la main. Michel se sentit rassuré par la présence de celui qu'il ne pouvait s'empêcher de considérer comme son rival. Il s'était déjà demandé s'il ne serait pas tenté bientôt de jeter le Piccinino par les fenêtres; et, comme cette vivacité aurait bien pu avoir quelque grave inconvénient, il espéra que le bandit, contenu par la figure grave et le personnage sérieux du marquis, n'oserait pas sortir des bornes de la convenance.

Le Piccinino savait fort bien qu'il ne courait aucun risque d'être trahi par M. de la Serra; même il lui plut de voir ce noble seigneur lui donner des gages de l'alliance qu'on faisait avec lui, et dans laquelle, nécessairement, le marquis allait se trouver engagé.

«M. de la Serra est donc aussi mon ami et mon complice? dit-il à Agathe d'un ton de reproche.

—Signor Carmelo, répondit le marquis, vous n'ignorez pas, sans doute, que j'étais le proche parent du prince de Castro-Reale, et que, par conséquent, je suis le vôtre. J'étais bien jeune encore lorsque le vrai nom duDestatorefut découvert enfin par la police de Catane, et vous n'ignorez peut-être pas non plus que je rendis alors au proscrit d'importants services.

—Je connais assez bien l'histoire de mon père, répondit le jeune bandit, et il me suffit de savoir que M. de la Serra reporte sur moi la bienveillance qu'il lui accordait.»

Satisfait dans sa vanité, et bien résolu à ne pas jouer un rôle ridicule, bien décidé aussi à faire plier autour de lui toutes les volontés, le Piccinino voulut le faire avec esprit et bon goût. Il s'arrangea donc bien vite, sur le sofa, une attitude à la fois convenable et gracieuse, et donna à son regard insolent et lascif une expression d'intérêt bienveillant et presque respectueux.

La princesse rompit la glace la première, et lui exposa l'affaire laconiquement, à peu près dans les mêmes termes dont Fra-Angelo s'était servi pour faire sortir le jeune loup de sa tanière. Le Piccinino écouta cet exposé, et rien ne trahit, sur sa figure, la profonde incrédulité qu'il apportait dans son attention.

Mais, lorsque la princesse eut fini, il renouvela avec aplomb sa questionsine qua non, du testament, et déclara que, dans un cas semblable, l'enlèvement de l'abbé Ninfo lui paraissait une précaution bien tardive, et sa propre intervention une peine et unedépenseinutiles.

La princesse Agathe n'avait pas été pour rien horriblement malheureuse. Elle avait appris à connaître les ruses des passions cachées; et l'habileté qu'elle n'eût point puisée dans son âme simple et droite, elle l'avait acquise à ses dépens dans ses relations avec des natures tout opposées à la sienne. Elle pressentit donc bien vite que les scrupules ducapitaineétaient joués, et qu'il avait un motif secret qu'il fallait deviner.

«Monsieur le capitaine, lui dit-elle, si vous jugez ainsi ma position, nous devons en rester là; car je vous ai fait demander de vous voir, beaucoup plus pour avoir vos conseils que pour vous faire part de mes idées. Cependant, veuillez écouter des éclaircissements qu'il n'était pas au pouvoir de Fra-Angelo de vous donner.

«Mon oncle le cardinal a fait un testament où il me constitue son héritière universelle, et il n'y a pas plus de dix jours que, se rendant de Catane à sa villa de Ficarazzi, où il est maintenant, il s'est détourné de son chemin pour me faire une visite à laquelle je ne m'attendais pas. J'ai trouvé mon oncle dans la même situation physique où je l'avais vu peu avant à Catane; c'est-à-dire impotent, sourd, et ne pouvant parler assez distinctement pour se faire comprendre sans l'aide de l'abbé Ninfo, qui connaît ou devine ses intentions avec une rare sagacité... à moins qu'il ne les interprète ou ne les traduise avec une impudence sans bornes! Néanmoins, dans cette occasion, l'abbé Ninfo me parut suivre, de tous points, les volontés de mon oncle; car le but de cette visite était de me montrer le testament, et de me faire savoir que les affaires du cardinal étaient en règle.

—Qui vous montra ce testament, signora? dit le Piccinino; car Son Éminence ne peut faire le moindre mouvement du bras ni de la main?

—Patience, capitaine, je n'omettrai aucun détail. Le docteur Recuperati, médecin du cardinal, était porteur du testament, et je compris suffisamment aux regards et à l'agitation de mon oncle, qu'il ne voulait point que cet acte sortit de ses mains. Deux ou trois fois, l'abbé Ninfo s'avança pour le prendre, sous prétexte de me le présenter, et mon oncle fit briller ses yeux terribles, en rugissant comme un lion mourant. Le docteur remit le testament dans son portefeuille, et me dit: «Que Votre Seigneurie ne partage point l'inquiétude de Son Éminence. Quelle que soit l'estime et la confiance que doit nous inspirer M. l'abbé Ninfo, ce papier étant confié à ma garde, nul autre que moi, fût-ce le pape ou le roi, ne touchera à un acte si important pour vous.» Le docteur Recuperati est un homme d'honneur, incorruptible, et d'une fermeté rigide dans les grandes occasions.

—Oui, Madame, dit le bandit, mais il est stupide, et l'abbé Ninfo ne l'est point.

—Je sais fort bien que l'abbé Ninfo est assez audacieux pour inventer je ne sais quelle fable et faire tomber le bon docteur dans un piége grossier. Voilà pourquoi je vous ai prié, capitaine, d'éloigner pour un temps cet intrigant détestable.

—Je le ferai, s'il n'est pas trop tard; car je ne voudrais pas risquer mes os pour rien, et surtout compromettre ma réputation de talent à laquelle je tiens plus qu'à ma vie. Mais, encore une fois, croyez-vous, Madame, qu'il soit encore temps de s'aviser d'un expédient semblable?

—S'il n'est plus temps, capitaine, c'est depuis deux heures seulement, répondit Agathe en le regardant avec attention; car, il y a deux heures, j'ai rendu visite à mon oncle, et le docteur, sur un signe de lui, m'a montré encore une fois cet acte, en présence de l'abbé Ninfo.

—Et c'était bien le même?

—C'était parfaitement le même.

—Il n'y avait pas un codicille en faveur de l'abbé Ninfo?

—Il n'y avait pas un mot d'ajouté ou de changé. L'abbé lui-même, qui affecte platement d'être dans mes intérêts, et dont chaque regard louche semble me dire:

«Vous aurez à me payer mon zèle,» a insisté pour que je relise l'acte avec attention.

—Et vous l'avez fait?

—Je l'ai fait.»

Le Piccinino, voyant l'aplomb et la sécurité d'esprit de la princesse, commença à prendre une plus haute idée de son mérite; car, jusque là, il n'avait vu en elle qu'une femme gracieuse et séduisante.

«Je suis fort satisfait de ces explications, dit-il; mais, avant que j'agisse, il m'en faut encore quelques-unes. Êtes-vous bien sûre, Madame, que, depuis les deux heures qui se sont écoulées, l'abbé Ninfo n'ait pas pris le docteur Recuperati à la gorge pour lui arracher ce papier?

—Comment puis-je le savoir, capitaine? vous seul pourrez me l'apprendre, quand vous aurez bien voulu commencer votre enquête secrète. Cependant le docteur est un homme robuste et courageux, et sa simplicité n'irait pas jusqu'à se laisser dépouiller par un homme frêle et lâche comme l'abbé Ninfo.

—Mais qui empêcherait le Ninfo, qui est un roué de premier ordre, et qui a des accointances avec ce qu'il y a de plus perverti dans la contrée, d'avoir été chercher unbravo, qui, pour une récompensehonnête, aurait guetté et assassiné le docteur.... ou bien qui serait tout prêt à le faire?»

La manière dont le Piccinino présenta cette objection fit tressaillir les trois personnes qui l'écoutaient. «Malheureux docteur! s'écria la princesse en pâlissant, ce crime aurait donc été résolu ou consommé? Au nom du ciel, expliquez-vous, monsieur le capitaine!

—Rassurez-vous, Madame, ce crime n'a pas été commis; mais il aurait déjà pu l'être, car il a été résolu.

—En ce cas, Monsieur, dit la princesse en saisissant les deux mains du bandit dans ses mains suppliantes, partez à l'instant même. Préservez les jours d'un honnête homme, et assurez-vous de la personne d'un scélérat, capable de tous les crimes.

—Et si, dans ce conflit, le testament tombe entre mes mains? dit le bandit en se levant, sans quitter les mains de la princesse, dont il s'était emparé avec force dès qu'elles avaient touché les siennes.

—Le testament, monsieur le capitaine? répondit-elle avec énergie. Et que m'importe une moitié de ma fortune, quand il s'agit de sauver des victimes du poignard des assassins? Le testament deviendra ce qu'il pourra. Emparez-vous du monstre qui le convoite. Ah! si je croyais apaiser ses ressentiments en le lui laissant, il y a longtemps qu'il pourrait s'en regarder comme le tranquille possesseur!

—Mais si j'en deviens possesseur, moi! dit l'aventurier en attachant ses yeux de lynx sur ceux d'Agathe, cela ne ferait pas le compte de l'abbé Ninfo, qui sait fort bien que Son Éminence est hors d'état d'en faire, ou seulement d'en dicter un autre. Mais vous, Madame, qui avez eu l'imprudence de m'apprendre ce que j'ignorais, vous qui venez de me faire savoir à quel grotesque gardien une pièce si importante est confiée, serez-vous bien tranquille?»

Il y avait déjà longtemps que la princesse avait compris que le bandit n'agirait point sans voir la possibilité de s'emparer du testament à son profit. Elle avait des raisons majeures pour être prête à lui en faire le sacrifice et à transiger sans regret avec lui pour des sommes immenses, lorsqu'il en viendrait à lui vendre la restitution de son titre; car tout le monde savait, et le bandit n'ignorait probablement pas, lui qui semblait avoir si bien étudié l'affaire d'avance, qu'il existait dans les mains d'un notaire un acte antérieur qui déshéritait Agathe au profit d'une parente éloignée. Dans une phase de haine et de ressentiment contre sa nièce, le cardinal avait fait ce premier testament et l'avait dit très-haut. Il est vrai que, se voyant malade, et recevant d'elle des marques de déférence sincères, il avait changé ses dispositions. Mais il avait toujours voulu laisser subsister l'acte antérieur, au cas où il lui plairait d'anéantir le nouveau. Quand les méchants ont un bon mouvement, ils laissenttoujours une porte ouverte au retour de leur mauvais génie.

A l'égard des ambitions du Piccinino, Agathe avait donc déjà pris son parti; mais, à la manière dont il les faisait pressentir, elle comprit qu'il entrait une bonne dose de vanité dans son avarice, et elle eut l'heureuse inspiration de satisfaire l'une et l'autre passion du bandit, à l'heure même.

«Monsieur de Castro-Reale, lui dit-elle en faisant un effort pour prononcer un nom détesté, et pour le conférer comme un titre acquis au bâtard duDestatore, le testament sera si bien dans vos mains, que je voudrais pouvoir l'y mettre moi-même.»

Agathe avait vaincu. La tête tourna au bandit, et une autre passion, qui luttait en lui contre la cupidité, prit le dessus en un clin d'œil. Il porta à ses lèvres les deux mains tremblantes de la signora et les couvrit d'un baiser si long et si voluptueux, que Michel et M. de la Serra lui-même en frémirent. Une autre espérance que celle de la fortune s'empara de la cervelle du Piccinino. Un violent désir s'était insinué en lui, la nuit du bal, lorsqu'il avait vu Agathe admirée et convoitée par tant d'hommes qu'elle n'avait pas seulement remarqués, lui compris; car elle croyait le voir pour la première fois en cet instant, bien qu'il espérât qu'elle feignait de ne point reconnaître ses traits.

Il avait été enflammé surtout par l'impossibilité apparente d'une semblable conquête. Dédaigneux et chaste en apparence avec les femmes de sa classe, le Piccinino avait les appétits d'une bête fauve; mais la vanité se mêlait trop à tous ses instincts pour qu'il eût souvent l'occasion de les assouvir. Cette fois, l'occasion était douteuse encore, mais enivrante pour son esprit entreprenant, obstiné, fécond en ressources, et amoureux des choses difficiles, réputées impossibles.

—Eh bien, Madame, s'écria enfin le Piccinino avec un accent chevaleresque, votre confiance en moi est d'une belle âme, et je saurai la justifier. Rassurez-vous sur le compte du docteur Recuperati: il ne court aucun danger. Il est bien vrai qu'aujourd'hui même l'abbé Ninfo s'est entendu avec un homme qui a promis de l'assassiner; mais, outre que l'abbé veut attendre pour cela que le cardinal soit sur son lit de mort, et que le cardinal n'en est pas encore là, le poignard qui doit frapper votre ami ne sortira point du fourreau sans ma permission. Il n'y a donc pas lieu de nous tant presser, et je puis retourner dans ma montagne pour quelques jours encore. L'abbé Ninfo doit venir en personne nous avertir du moment favorable pour frapper dans le vaste gilet du gros docteur, et c'est à ce moment-là, qu'au lieu de remplir cet agréable office, nous nous emparerons de la personne de l'abbé, en le priant de prendre l'air de la montagne avec nous, jusqu'à ce qu'il plaise à Votre Seigneurie de lui rendre la liberté.»

La princesse, qui avait été jusque-là parfaitement maîtresse d'elle-même, se troubla et répondit d'une voix émue:

«Je croyais, capitaine, que vous connaissiez une autre circonstance qui nous rend tous très-impatients de savoir l'abbé Ninfo dans la montagne. Le docteur Recuperati n'est pas le seul de mes amis qui soit menacé, et j'avais chargé Fra-Angelo de vous dire les autres motifs qui nous font désirer d'être immédiatement délivrés de sa présence.»

Le chat Piccinino n'avait pas fini de jouer avec la proie qu'il convoitait. Il feignait de ne pas comprendre ou de ne pas se souvenir que Michel et son père fussent principalement intéressés à l'enlèvement de l'abbé.

«Je pense, dit-il, que Votre Altesse s'exagère les dangers de la présence du Ninfo auprès du cardinal. Elle doit bien savoir que Son Éminence a le plus profond mépris pour ce subalterne; qu'elle le supporte avec peine, tout en ayant pris pour agréable le secours d'un truchement si actif et si pénétrant; enfin que le cardinal, tout en ayant besoin de lui, ne lui permettra jamais de mettre la main à ses affaires. Votre Excellence sait bien qu'il y a, dans le testament, un petit legs pour ce pauvre abbé, et je ne pense pas qu'elle daigne le lui contester.

—Non certes! répondit la princesse, surprise de voir que le Piccinino connaissait si bien le testament; mais ce n'est pas la misérable crainte de voir l'abbé obtenir de mon oncle plus ou moins d'argent qui m'occupe en ce moment, je vous assure. Je vous ai déjà dit, capitaine, et Fra-Angelo a dû vous dire que son frère et son neveu couraient de grands dangers, tant que l'abbé Ninfo serait à portée de leur nuire auprès de mon oncle et de la police napolitaine.

—Ah! dit le malin Piccinino en se frappant le front, j'avais oublié cela, et pourtant ce n'est pas sans importance pour vous, princesse, j'en conviens... J'ai même plusieurs choses à vous apprendre là-dessus, que vous ne savez point; mais le sujet est fort délicat, ajouta-t-il en feignant un peu d'irrésolution, et il me serait difficile de m'expliquer en présence des deux personnes qui m'honorent ici de leur attention.

—Vous pouvez tout dire devant M. le marquis de la Serra et devant Michel-Ange Lavoratori, répondit la princesse un peu effrayée.

—Non, Madame, je connais trop mon devoir pour le faire, et le respect que je vous porte est trop grand pour que j'oublie à ce point les convenances. Si Votre Altesse est disposée à m'écouter sans témoin, je l'instruirai de ce qui a été comploté et résolu. Sinon, ajouta-t-il en feignant de se disposer à partir, j'irai attendre à Nicolosi qu'elle veuille bien me faire avertir du jour et de l'heure où elle aura pour agréable de m'entendre.

—Tout de suite, Monsieur, tout de suite, dit la princesse avec vivacité. L'existence de mes amis compromise à cause de moi m'intéresse et m'alarme beaucoup plus que ma fortune. Venez, dit-elle en se levant, et en passant résolument son bras sous celui du bandit, nous causerons dans mon parterre, et ces messieurs nous attendront ici. Restez, restez, mes amis, dit-elle au marquis et à Michel, qui voulaient se retirer, bien qu'ils ne vissent pas ce tête-à-tête sans une sorte de terreur indéfinissable; j'ai vraiment besoin de prendre l'air, et M. de Castro-Reale veut bien me donner le bras.

Michel et M. de la Serra, dès qu'ils se virent seuls, se regardèrent comme frappés de la même pensée, et, courant chacun à une fenêtre, ils se tinrent à portée, non d'entendre une conversation dont la princesse elle-même semblait vouloir les exclure, mais de ne pas la perdre un seul instant de vue.

DIPLOMATIE.

«Comment se fait-il, chère princesse, dit le bandit d'un ton dégagé, dès qu'il se vit bras dessus bras dessous avec Agathe, que vous commettiez l'imprudence de vouloir me faire parler de Michel en présence d'un sigisbée aussi précieux que le marquis de la Serra? Votre Altesse oublie donc une chose: c'est que si je sais les secrets de la villa Ficarazzi, je sais apparemment aussi ceux du palais Palmarosa, puisque l'abbé Ninfo exerce une surveillance assidue sur ces deux résidences?

—Ainsi, capitaine, dit la princesse en essayant de prendre aussi un ton dégagé, l'abbé Ninfo vous a vu avant moi, et, pour tâcher de vous mettre dans ses intérêts, il vous a fait toutes ses confidences?»

Agathe savait fort bien à quoi s'en tenir à cet égard. Certes, si elle n'eût pas découvert que l'abbé avait déjà recherché l'appui du Piccinino pour faire enlever ou peut-être assassiner Michel, elle n'eût pas cru nécessaire de recourir au Piccinino pour faire enlever l'abbé. Mais elle se garda bien de laisser pressentir son véritable motif. Elle voulut que l'amour-propre du bandit fût flatté de ce qu'il pouvait regarder comme un premier mouvement de sa part.

—De quelque part que me viennent mes renseignements, dit le Piccinino en souriant, je vous fais juge de leur exactitude. La dernière fois que le cardinal est venu voir Votre Altesse, il y avait à la grille de votre parc un jeune homme, dont les traits distingués et l'air fier contrastaient avec des vêtements poudreux et usés par un long voyage. Par quel caprice le cardinal s'attacha-t-il à examiner ce jeune homme et à vouloir s'enquérir de lui? c'est ce que l'abbé Ninfo lui-même ne sait point et m'a chargé de pénétrer, s'il est possible. Il y a une chose certaine: c'est que la manie qui, depuis longtemps, possède le cardinal de s'enquérir du nom et de l'âge de tous les gens du peuple dont la figure le frappe, a survécu à la perte de son activité et de sa mémoire. C'est comme une inquiétude vague qui lui reste de ses fonctions de haute police, et, par ses regards impérieux, il fait comprendre à l'abbé Ninfo qu'il ait à interroger et à lui rendre compte. Il est vrai que lorsque l'abbé lui montra ensuite le résumé écrit de ses interrogations, il parut n'y prendre aucun intérêt: de même que, toutes les fois que l'abbé l'importune de ses demandes indiscrètes ou de ses questions insidieuses, Son Éminence, après avoir lu les premiers mots, ferme les yeux d'un air courroucé, pour montrer qu'elle ne veut pas être fatiguée davantage. Peut-être Votre Altesse ne savait-elle pas ces détails, dont le docteur Recuperati n'est jamais témoin; car, pendant le peu d'heures de sommeil qu'il est permis à ce bon docteur de goûter, la surveillance des serviteurs dévoués, dont Votre Altesse a su entourer le cardinal, n'est pas telle que le Ninfo ne s'introduise auprès de lui, pour le réveiller sans façon et lui placer devant les yeux certaines phrases écrites dont il espère un heureux effet. Le cardinal, ainsi éveillé, a, grâce à la souffrance et à la colère, un instant de lucidité plus grande que de coutume; il lit, paraît comprendre et essaie de murmurer des mots dont quelques syllabes sont intelligibles pour son persécuteur; mais aussitôt après il retombe dans un nouvel accablement, et la faible lumière de sa vie est usée et amoindrie d'autant plus.


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