Il s'était placé au-dessous... (Page 81.)Il s'était placé au-dessous... (Page 81.)
Quand Magnani eut raconté à Mila le peu qu'il savait, elle se perdit en conjectures pour deviner quel pouvait être ce jeune homme si beau, dont l'air était à la fois doucereux et terrible, qui s'intitulait auprès d'elle l'ami de sa famille, et dont la princesse avait dit, en parlant à Magnani: «C'est notre sauveur ou notre ennemi.» Et, comme Magnani l'engageait à ne pas chercher à pénétrer un secret que la princesse et sa famille jugeaient apparemment nécessaire de lui cacher, elle reprit: «Ne croyez pas que je sois tourmentée d'une sotte curiosité d'enfant! Non, je n'ai pas ce vilain défaut. Mais j'ai eu peur toute la journée, et pourtant je ne suis pas peureuse, non plus. Il se passe autour de moi quelque chose d'incompréhensible, et moi aussi, je crois être menacée par ces ennemis que je ne connais pas. Je n'ose en parler à mon père, ni à la princesse; je crains qu'en s'embarrassant de moi, ils ne négligent une partie des soins que réclame leur propre sûreté. Mais enfin, il faut que moi aussi je songe à ma défense; demain, quand vous irez à l'ouvrage, et que mon frère et mon père seront sortis, je recommencerai à trembler pour eux, pour vous et pour moi-même.
—Mila, je n'irai point travailler demain, dit Magnani. La princesse m'a ordonné de ne pas quitter votre frère, soit qu'il sorte, soit qu'il reste à la maison. Elle ne m'a point parlé de vous, ce qui me fait être presque certain que vous n'êtes pas comprise dans la secrète persécution dont elle s'alarme. Mais, quoi qu'il arrive, je ne bougerai pas d'ici, sans m'être assuré que personne ne peut venir vous y effrayer.
—Écoutez, dit-elle, je veux vous raconter, à vous, ce qui m'est arrivé aujourd'hui. Vous savez qu'il vient souvent, dans notre cour, des frères quêteurs, qui tourmentent tout le monde, même les pauvres gens, et dont on ne peut se débarrasser qu'en leur donnant quelque chose. Il en est venu un, aussitôt après que mon père et Michel ont été sortis, et jamais je n'avais encore vu un moine si obstiné, si hardi et si indiscret. Imaginez queme voyant travailler à ma fenêtre, il s'était placé au-dessous et se tenait là, me regardant avec des yeux qui m'embarrassaient, quoique je ne voulusse pas les rencontrer. Je lui avais jeté une aumône afin de m'en délivrer. Il n'avait pas daigné la ramasser. «Jeune fille, me disait-il, ce n'est pas ainsi qu'on présente l'offrande à un frère de mon ordre. On se donne la peine de descendre, de venir à lui, et de se recommander à ses prières, au lieu de lui jeter un morceau de pain comme à un chien. Vous n'êtes point une fille pieuse, et vos parents vous ont mal élevée. Je gage que vous n'êtes pas du pays?»
Retourner à la fontaine... (Page 85.)Retourner à la fontaine... (Page 85.)
«J'eus le tort de lui répondre. Il m'avait mise de mauvaise humeur, avec ses sermons, et il était si laid, si malpropre, si insolent, que je ne pouvais m'empêcher de lui témoigner mon dégoût. Il me semblait le reconnaître pour l'avoir vu, le matin, au palais Palmarosa. Mon frère s'était inquiété alors de sa figure, et avait questionné mon oncle Fra-Angelo. Il nous avait fait partir, en nous promettant de découvrir qui ce pouvait être, car il ne le reconnaissait point pour un capucin, et mon père disait qu'il ressemblait à un certain abbé Ninfo, qui nous en veut, à ce qu'il paraît.
«Pourtant, soit que ce ne fût pas le même, soit qu'il eût changé son déguisement, il avait l'habit d'un carme déchaussé lorsqu'il vint ici; et, au lieu d'une grosse barbe noire et frisée, il avait une barbe rouge, courte et raide comme le poil d'un sanglier. Il était encore plus affreux de cette façon-là, et, si ce n'est pas le même homme, je puis bien dire que j'ai vu aujourd'hui les deux plus vilains moines qu'il y ait dans Valdémona.
—Vous avez donc eu l'imprudence de causer avec lui? dit Magnani.
—Causer n'est pas le mot; je l'ai prié d'aller prêcher plus loin, en lui disant que je n'avais ni le temps de descendre, ni celui d'écouter ses réprimandes; que, s'il ne trouvait pas mon aumône digne de lui, il la ramassât pour le premier pauvre qu'il rencontrerait, et qu'enfin, s'il était né orgueilleux, il avait eu grand tort de se faire moine mendiant.
—Sans doute, il fut irrité de vos réponses?
—Non, car si je l'avais vu mortifié ou en colère, j'aurais eu la charité ou la prudence de n'en pas tant dire. Mais, au lieu de continuer à me gronder, il se mit à sourire, d'un sourire affreux, il est vrai, mais où il n'entrait point trop de ressentiment.
«Vous êtes une plaisante petite fille, me dit-il, et je vous pardonne votre inconvenance à cause de votre esprit et de vos yeux noirs.»
«Je vous demande si ce n'était pas fort vilain pour un moine, de faire attention à la couleur de mes yeux? Je lui répondis qu'il pourrait bien rester un an sous ma fenêtre, sans que je voulusse regarder la couleur des siens. Il me traita de coquette, singulière expression, n'est-ce pas, dans la bouche d'un homme qui ne devrait pas seulement connaître ce mot-là? Je fermai ma fenêtre, mais quand je la rouvris, au bout d'un quart d'heure, ne pouvant tenir à l'étouffante chaleur qu'il fait dans cette chambre quand le soleil est un peu haut, il me regardait toujours.
«Je ne voulais plus lui parler. Il me dit qu'il resterait là jusqu'à ce que je lui eusse donné quelque chose de mieux que du pain; qu'il savait bien que je n'étais point une pauvre fille; que j'avais une belle épingle d'or ciselé dans les cheveux, et qu'il accepterait de bon cœur cette épingle, à moins que je n'aimasse mieux donner, à la place, une mèche de mes cheveux. Et, de là, des compliments si ridicules et si exagérés, que je les pris et les prends encore pour des moqueries, et pour une méchante et inconvenante manière de me témoigner son dépit.
«Comme il y avait du monde dans la maison, et notamment votre père et un de vos frères, que je voyais travailler chez eux à portée de ma voix, je n'étais pas inquiète des singulières paroles et des regards impertinents de ce vilain moine; je ne lui répondis qu'en me moquant de lui, et, pour m'en débarrasser, je lui promis de lui donner quelque chose, à condition qu'il s'en irait tout de suite après. Il prétendit qu'il avait le droit d'accepter ou de refuser mon offrande, et que si je voulais le laisser choisir, il serait très-modeste et ne me ruinerait pas.—Que voulez-vous donc? lui dis-je; un écheveau de soie pour raccommoder votre froc en guenilles?—Non, me dit-il, elle est trop mal filée.—Voulez-vous mes ciseaux pour couper votre barbe qui pousse tout de travers?—Non, je m'en servirais peut-être pour couper le bout rose de cette petite langue impertinente.—Alors une aiguille pour coudre votre bouche qui ne sait ce qu'elle dit?—Non, car je crains que votre aiguille ne pique pas mieux que vos épigrammes.
«Nous badinâmes quelque temps ainsi! tout en m'impatientant, il me faisait rire, car il me semblait qu'il était devenu plus paternel qu'inquiétant, que c'était bien un vrai moine, un de ces facétieux importuns comme il y en a, qui obtiennent par la taquinerie ce qu'ils n'ont pu arracher par la prière; enfin, je remarquai qu'il avait de l'esprit, et je ne fis pas cesser cet enfantillage de ma part aussi vite que je l'aurais dû. Je décrochai un petit miroir de nulle valeur, grand comme la main, qu'il voyait briller près de ma fenêtre, et à propos duquel il me demandait combien d'heures par jour je passais à le consulter. Je le lui descendis au bout d'un fil de soie, en lui disant qu'il aurait certainement beaucoup plus de plaisir à s'y contempler que je n'en avais, pour mon compte, à avoir sa figure si longtemps sous les yeux.
«Il le prit avidement et le baisa en s'écriant d'un ton qui m'épouvanta: «A-t-il conservé un reflet de ta beauté, ô jeune fille dangereuse? Rien qu'un reflet, c'est bien peu; mais encore, si je pouvais l'y fixer, je n'en détacherais plus jamais ma bouche.»
—Fi! lui dis-je en me retirant, voilà des paroles qui déshonorent l'habit que vous portez, et ces plaisanteries-là ne vont point à un religieux.
«Je fermai encore ma fenêtre et me retirai vers cette porte où nous voici, et que j'ouvris afin de pouvoir respirer en travaillant. Mais je n'y étais pas depuis cinq minutes que je vis le capucin devant moi. Il avait osé entrer, je ne sais par où; car j'avais fermé la porte de notre maison, et il faut qu'il ait rôdé dans les habitations voisines, ou qu'il connaisse toutes les issues de celle-ci.—Allez-vous-en, lui dis-je; on ne pénètre pas ainsi dans les maisons, et si vous approchez de ma porte, j'appelle mon frère et mon père, qui sont dans la chambre à côté.
—Je sais bien qu'ils n'y sont point, répondit-il avec un rire odieux, et, quant aux voisins, rien ne servirait de les appeler, je serai loin d'ici avant qu'ils en approchent. Que crains-tu de moi, jeune fille? Je n'ai voulu que voir de près tes doux yeux et ta bouche de rose; la madone de Raphaël n'est qu'une servante auprès de toi. Tiens, n'aie pas peur de moi (et, en me parlant ainsi, il retenait fortement la porte que je voulais lui pousser au visage). Je donnerais ma vie pour un baiser de toi; mais, si tu me le refuses, donne-moi du moins la rose qui parfume ton sein, je mourrai de plaisir en rêvant que...
«Je n'en entendis pas davantage, car il venait de lâcher le battant de la porte pour me prendre dans ses bras. J'eus plus de présence d'esprit, malgré ma peur, qu'il ne s'y attendait; car je fis un rapide mouvement de côté, je lui frappai le visage avec cette porte, et profitant de ce qu'il était étourdi du choc, je m'enfuis par la chambre de Michel. Je descendis en courant de toutes mes forces et ne me ralentis que quand j'eus gagné la rue, car il ne se trouvait aucun voisin assez à portée pour me rassurer. Quand je me vis au milieu des passants, je ne craignais plus le moine, mais, pour rien au monde, je ne serais rentrée chez moi. Je marchai jusqu'à la Villa Palmarosa, où je ne me sentis à l'aise que quand la princesse m'eut fait entrer dans sa chambre. J'y ai passé le reste de la journée, et n'en suis revenue qu'avec mon père. Mais je n'ai osé rien dire de tout cela, par la raison que je vous ai donnée... et s'il faut être tout à fait franche, parce que je sentais que j'avais été imprudente de plaisanter avec ce vilain quêteur, et que je méritais un peu de blâme. Un reproche de mon père me ferait une peine mortelle; mais un reproche de la princesse Agathe... j'aimerais autant être damnée tout de suite pour l'éternité!
—Chère enfant, puisque vous craignez tant les reproches, répondit Magnani, je garderai votre secret, et ne me permettrai pas de vous faire la moindre observation.
—Au contraire, je vous prie de m'en adresser de très-sévères, Magnani. De votre part, cela ne m'humiliera point. Je n'ai pas la prétention de vous plaire, moi, et je sais que mes défauts de petite fille ne vous causeront pas le plus petit chagrin. C'est parce que je sais combien je suis aimée de mon père et de la princesse Agathe, que je redoute tant de les affliger. Mais vous, qui ne ferez que rire de mon étourderie, vous pouvez bien me dire tout ce que vous voudrez.
—Vous croyez donc m'être bien indifférente? repartit Magnani, que cette histoire du moine avait troublé et agité singulièrement.»
Puis, s'étonnant de cette parole qui venait de lui échapper, il se leva pour aller, sur la pointe du pied, écouter à la porte de Michel. Il crut entendre la respiration égale d'une personne endormie. Le Piccinino avait fini, en effet, par dominer le tumulte de ses pensées, et Michel, vaincu par la fatigue, s'était assoupi, le front dans ses mains.
Magnani revint auprès de Mila; mais il n'osa plus s'asseoir à ses côtés. «Et moi aussi, se disait-il honteux et comme effrayé de lui-même, je suis un moine que dévore l'imagination et que la continence exalte. Cette enfant est trop belle, trop pure, trop confiante, pour vivre ainsi de la vie libre et abandonnée des filles de notre classe; nul ne peut la voir sans émotion, qu'il soit moine condamné au célibat, ou amoureux sans espoir d'une autre femme. Je voudrais tenir là ce moine impur pour lui briser la tête; et pourtant je me sens frémir aussi à l'idée que cette jeune fille sans méfiance est là, seule avec moi, dans le silence de la nuit, prête à chercher un refuge dans mes bras à la moindre alarme!»
SORCELLERIE.
Magnani essaya de se distraire de ses pensées en parlant de la princesse avec Mila. La naïve jeune fille l'y provoquait, et il accepta ce sujet de conversation comme un préservatif. On voit que, depuis deux jours, il s'était opéré une singulière révolution dans le moral de ce jeune homme, puisqu'il en était déjà à regarder son amour pour Agathe comme un devoir, ou comme ce que les médecins appelleraient un dérivatif.
S'il eût été certain que la princesse aimait Michel, comme par moments il se le persuadait avec stupeur, il se fût senti presque entièrement guéri de celle folle passion. Car il l'avait pris si haut dans sa pensée, qu'il en était venu, à force de ne rien espérer, à ne quasi plus rien désirer. Cette passion était passée à une sorte d'habitude religieuse tellement idéale, qu'elle ne touchait plus à la terre, et qu'en la partageant Agathe l'eût peut-être détruite subitement. Qu'elle eût aimé un homme quelconque, celui-là même qui nourrissait une adoration si exaltée pour elle, et elle n'était plus pour lui qu'une femme dont il pouvait combattre le prestige. C'était là le résultat de cinq ans de souffrance sans la moindre présomption et sans distraction aucune. Dans une âme de cette force et de cette pureté, l'ordre le plus rigide s'était maintenu au sein même d'un amour qui ressemblait à un point de démence; et c'était précisément là ce qui pouvait sauver Magnani. Ses efforts pour s'étourdir n'eussent servi qu'à l'exalter davantage, et, après de vulgaires enivrements, il serait retombé dans sa chimère avec plus de douleur et de faiblesse; au lieu qu'en se livrant tout entier, sans résistance, sans désir de repos et sans effroi, à un martyre qui pouvait être éternel, il avait laissé la flamme se concentrer et brûler sourdement, privée d'excitation extérieure et d'aliments nouveaux.
Magnani était donc arrivé à ce moment de crise imminente où il fallait mourir ou guérir sans transition aucune. Il ne s'en rendait point compte, mais il en était là certainement, puisque ses sens se réveillaient d'un long assoupissement, et qu'Agathe, bien loin d'y contribuer, était la seule femme qu'il eût rougi d'associer dans sa pensée au trouble qu'il ressentait.
Peu à peu il se pencha vers la jeune fille pour ne pas perdre une seule de ses paroles, et il finit par se rasseoir auprès d'elle, en lui demandant pourquoi elle avait eu l'idée de parler de lui à la princesse Agathe.
«Mais c'est tout simple, répondit Mila; elle m'y provoquait, elle venait de me demander avec lequel des jeunes artisans de ma connaissance Michel s'était le plus lié depuis son arrivée dans le pays; et comme j'hésitais entre vous et quelques-uns des apprentis de mon père qui ont aidé Michel et dont il s'est montré content, la princesse m'a dit d'elle-même:
«Tiens, Mila, tu n'en es peut-être pas sûre; mais moi, je parierais que c'est un certain Magnani qui travaille souvent chez moi, et dont je pense beaucoup de bien. Pendant le bal, ils étaient assis ensemble dans mon parterre, et j'étais tout auprès d'eux, derrière le buisson de myrte que tu vois ici. J'étais venue me réfugier là et je m'y cachais presque, pour échapper un instant au supplice d'une si longue représentation. J'ai entendu leur conversation, qui m'a intéressée et touchée au dernier point. Ton frère est un noble esprit, Mila, mais ton voisin Magnani est un grand cœur. Ils parlaient d'art et de travail, d'ambition et de devoir, de bonheur et de vertu. J'admirais les idées de l'artiste, mais j'aimais les sentiments de l'artisan. Je souhaite pour ton jeune frère que Magnani soit toujours son meilleur ami, le confident de toutes ses pensées et son conseil dans les occasions délicates de sa vie. Tu peux bien le lui conseiller de ma part, s'il vient à te parler de moi; et si tu confies à l'un ou à l'autre que j'ai écouté leurs honnêtes épanchements, tu ne manqueras pas de leur dire que j'ai été discrète; car il y a eu un moment où Magnani allait révéler à Michel-Ange quelque chose de personnel que je n'ai pas voulu surprendre. Je me suis retirée précipitamment dès le premier mot.» Tout cela est-il exact, Magnani? et vous souvenez-vous du sujet de votre conversation avec Michel dans le parterre du Casino?
—Oui, oui, dit Magnani en soupirant, tout cela est exact, et je me suis aperçu même de la retraite de la princesse, quoique je n'eusse jamais pensé que ce fût elle qui nous écoutait.
—Eh bien, Magnani, vous devez en être fier et content, puisqu'elle a pris tant d'amitié et d'estime pour vous d'après vos discours. J'ai cru même voir qu'elle préférait votre manière de penser à celle de mon frère, et qu'elle vous regardait comme le plus sage et le meilleur des deux, quoiqu'elle dise avoir pris, dès ce moment-là, un intérêt maternel au bonheur de l'un comme de l'autre. Est-ce que vous ne pourriez pas me redire toutes ces belles paroles que la princesse a entendues avec tant de plaisir? J'aimerais bien à en faire mon profit, car je suis une pauvre petite fille avec laquelle Michel lui-même daigne à peine parler raison.
—Ma chère Mila, dit Magnani en lui prenant la main, honneur à celui que vous croirez digne de former votre cœur et votre esprit! Mais, quand même je me rappellerais tout ce que nous nous sommes dit dans ce parterre, Michel et moi, je n'aurais pas la prétention que vous pussiez y gagner quelque chose. N'êtes-vous pas meilleure que nous deux? Et quant à l'esprit, quelqu'un peut-il en avoir plus que vous?
—Oh! pour cela, vous vous moquez! madame Agathe en a plus que nous trois réunis, et je ne crois même pas que mon père en ait plus qu'elle. Ah! si vous la connaissiez comme moi, Magnani! Quelle femme de tête et de cœur! quelle grâce, quelle bonté! Je passerais ma vie à l'entendre, et si mon père et elle voulaient le permettre, j'ambitionnerais d'être sa servante, bien que l'obéissance ne soit pas ma qualité dominante.»
Magnani garda quelques instants le silence. Il ne pouvait réussir à voir clair dans son émotion. Jusque-là Agathe lui avait paru tellement au-dessus de tout éloge, qu'il s'indignait et souffrait lorsque quelqu'un s'avisait de dire qu'elle était belle, secourable et douce. Il aimait presque mieux écouter ceux qui la disaient laide et folle, sans la connaître, sans l'avoir jamais vue. Du moins, ceux-ci ne disaient rien d'elle qui eût le moindre sens, tandis que les autres la louaient trop faiblement et impatientaient Magnani par leur impuissance à la comprendre. Mais, dans la bouche de Mila, Agathe ne perdait rien de l'idée qu'il s'en était faite. Mila seule lui semblait assez pure pour prononcer son nom sans le profaner, et, en partageant le culte qu'il lui rendait, elle s'égalait presque à son idole.
«Bonne Mila, lui dit-il enfin sans quitter sa main qu'il avait oublié de lui rendre, aimer et comprendre comme vous le faites est aussi d'un grand esprit. Mais qu'avez-vous dit de moi à la princesse, vous? Est-ce une indiscrétion de vous le demander?»
Mila rendit grâce à l'obscurité qui cachait sa rougeur, et elle s'enhardit comme une femme craintive qui s'enivre peu à peu de l'impunité du bal masqué.
«Je crains justement d'être indiscrète en vous le répétant, dit-elle, et je n'oserais!
—Vous avez donc dit du mal de moi, méchante Mila?
—Non pas. Puisque madame Agathe avait dit tant de bien de vous, il m'eût été impossible d'en penser du mal. Je ne puis plus voir que par ses yeux. Mais j'ai trahi une confidence que Michel m'avait faite.
—En vérité? Je ne sais ce que vous voulez dire.»
Mila remarqua que la main de Magnani tremblait. Elle se hasarda à frapper un grand coup.
«Eh bien, dit-elle d'un ton franc et presque dégagé, j'ai répondu à madame Agathe que vous étiez effectivement très-bon, très-aimable et très-instruit. Mais qu'il fallait vous bien connaître ou vous deviner pour s'en apercevoir!...
—Parce que?...
—Parce que vous étiez amoureux, et que cela vous rendait si triste, que vous viviez presque toujours seul, plongé dans vos réflexions.»
Magnani tressaillit.
«C'est Michel qui vous a confié cela? dit-il d'une voix altérée qui fit saigner le cœur de Mila. Et sans doute,ajouta-t-il, il a trahi ma confiance jusqu'au bout; il vous a dit le nom...
—Oh! Michel est incapable de trahir la confiance de personne, répondit-elle, soutenant son courage à la hauteur de la crise qu'elle provoquait; et moi, Magnani, je suis incapable d'exciter mon frère à une si mauvaise action. D'ailleurs, en quoi-cela eût-il pu m'intéresser, je vous le demande?
—Il est certain que cela ne peut que vous être fort indifférent, répondit Magnani abattu.
—Indifférent n'est pas le mot, reprit-elle; j'ai pour vous beaucoup d'estime et d'amitié, Magnani, et je fais des vœux pour votre bonheur. Mais moi, je suis occupée du mien aussi, ce qui ne me permet pas trop d'être oisive et curieuse des secrets d'autrui.
—Votre bonheur! A votre âge, Mila, le bonheur, c'est l'amour; vous aimez donc aussi?
—Aussi? et pourquoi pas? Me trouvez-vous trop jeune pour songer à cela?
—Ah! chère enfant, c'est à ton âge qu'il y faut songer, car au mien, l'amour, c'est le désespoir.
—Vous n'êtes donc point aimé? Je ne m'étais pas trompée en pensant que vous étiez malheureux?
—Non, je ne suis point aimé, répondit-il avec abandon, et je ne le serai jamais; je n'ai même jamais songé à l'être.»
Une femme plus romanesque et plus cultivée que Mila eût pu regarder cet aveu comme l'obstacle formel à toute espérance; mais elle prenait la vie plus simplement et avec une logique plus vraie: S'il n'a point d'espoir, il guérira, pensa-t-elle.
«Je vous plains bien, dit-elle à Magnani, car c'est un si grand bonheur que de se sentir aimé, et il doit être si affreux d'aimer seul!
—Vous ne connaîtrez jamais une pareille infortune, répondit Magnani; et celui que vous aimez doit être le plus reconnaissant, le plus fier des hommes!
—Je ne suis pas trop mécontente de lui, reprit-elle, satisfaite du mouvement de jalousie qu'elle sentait s'élever dans le cœur troublé et irrésolu de ce jeune homme; mais écoutez, Magnani, on a fait du bruit dans la chambre de mon frère!»
Magnani courut vers l'autre porte; mais, tandis qu'il faisait de vains efforts pour distinguer la nature du bruit qui avait frappé l'oreille de Mila, elle entendit un frôlement dans la cour. Elle regarda à travers la jalousie, et, faisant signe à Magnani, elle lui montra l'hôte mystérieux de Michel, qui gagnait la rue avec tant d'adresse et de légèreté, qu'à moins d'avoir l'oreille fine, l'œil sûr, et d'être aux aguets avec connaissance de cause, il eût été impossible de s'apercevoir de sa retraite.
Michel lui-même n'avait pas été tiré du faible assoupissement où il était tombé.
Mila était encore inquiète, bien que Magnani la pressât de prendre du repos, lui promettant qu'il veillerait encore dans la cour ou sur la galerie, et que Michel ne sortirait pas sans lui. Dès que Magnani l'eut quittée, elle fit tomber une chaise et tira bruyamment sa table sur le plancher pour entendre Michel s'éveiller et remuer à son tour.
Le jeune homme ne tarda pas à entrer chez elle, après avoir regardé avec étonnement son propre lit, où le corps léger du Piccinino n'avait guère laissé plus de traces que s'il eût été un spectre. Il trouva Mila encore debout et lui reprocha son insomnie volontaire. Mais elle lui expliqua ses inquiétudes; et, sans parler de Magnani, car la princesse lui avait bien recommandé de ne pas informer Michel de son assistance, elle lui raconta l'impertinente et bizarre visite du Piccinino. Elle lui dit aussi quelques mots du moine, et lui fit promettre qu'il ne la quitterait pas de la matinée, et qu'ensuite, s'il était mandé auprès de la princesse, il ne sortirait pas sans la prévenir, parce qu'elle était résolue à chercher un asile chez quelque amie et à ne pas rester seule dans la maison.
Michel s'y engagea sans peine. Il ne comprenait rien à la conduite du bandit en cette circonstance. Mais on pense bien qu'une telle audace jointe à l'impudence du prétendu moine ne lui laissaient guère l'esprit en repos.
Lorsqu'il retourna dans sa chambre, après avoir barricadé lui-même la porte de la galerie, pour mettre sa sœur à l'abri de quelque nouvelle tentative, il chercha des yeux le cyclamen qu'il avait contemplé si douloureusement en s'assoupissant devant sa table. Mais le cyclamen avait disparu. Le Piccinino avait remarqué que la princesse avait, comme le jour du bal, un bouquet de ces fleurs à la main ou sous sa main, et qu'elle paraissait même avoir contracté l'habitude de jouer avec ce bouquet plus qu'avec l'éventail, inséparable compagnon de toutes les femmes du midi. Il avait remarqué aussi que Michel conservait bien précieusement une de ces fleurs, et qu'il l'avait attirée plusieurs fois près de son visage, puis éloignée avec vivacité, durant les premières agitations de sa veillée. Il avait deviné le charme mystérieux attaché à cette plante, et il n'était pas sorti sans l'ôter malicieusement du verre que Michel tenait encore dans sa main engourdie. Il avait jeté la petite fleur au fond de la gaine de son poignard, en se disant: Si je frappe quelqu'un aujourd'hui, ce stigmate de la dame de mes pensées restera peut-être dans la blessure.
Michel essaya de faire comme le Piccinino, c'est-à-dire de retrouver la lucidité de ses pensées, en s'abandonnant à une ou deux heures de sommeil véritable. Il avait exigé que Mila aussi se couchât réellement, et, pour être plus sur de la bien garder, il avait laissé ouverte la porte qui séparait leurs chambres. Il eut un sommeil lourd, comme on l'a dans la première jeunesse, mais agité de rêves pénibles et confus, comme cela était inévitable dans une situation telle que la sienne. Lorsqu'il s'éveilla, peu après le jour, il essaya de rassembler ses pensées, et une des premières qui lui vint fut de regarder s'il n'avait pas rêvé la soustraction du précieux cyclamen.
Sa surprise fut grande lorsqu'en jetant les yeux sur le verre qu'il avait laissé vide en s'endormant, il le trouva rempli de cyclamens éclants de fraîcheur.
«Mila, dit-il en apercevant sa sœur déjà relevée et rhabillée, vous avez donc encore, malgré nos inquiétudes et nos dangers, des idées riantes et poétiques? Voilà des fleurs presque aussi belles que toi; mais elles ne remplaceront jamais celle que j'ai perdue.
—Tu te figurais, répondit-elle, que je l'avais prise ou renversée après le départ de ton singulier acolyte; tu me grondais presque, et tu ne voulais pas te souvenir que je n'avais seulement pas songé à remettre le pied dans ta chambremystérieuse! A présent, tu m'accuses d'avoir remplacé cette fleur par d'autres, ce qui n'est pas moins extravagant; car, où les aurais-je prises? Ne suis-je pas enfermée du côté de la galerie? N'as-tu pas ma clef sous ton chevet? A moins qu'il ne pousse de ces jolies fleurettes sur le mien, ce qui est possible... en rêve.
—Mila, tu es persifleuse à tout propos et en toute saison. Tu pouvais avoir ce bouquet hier soir. N'avais-tu pas été à la villa Palmarosa dans l'après-midi?
—Ces fleurs ne poussent donc que dans le boudoir de madame Agathe? Je comprends maintenant pourquoi tu les aimes tant. Et où donc avais-tu cueilli celle que tu as cherchée si longtemps ce matin, au lieu de te coucher bien vite?
—Je l'avais cueillie dans mes cheveux, petite, et je crois que mon esprit était sorti de ma tête avec elle.
—Ah! c'est très-bien; je comprends pourquoi tu déraisonnes maintenant.»
Michel n'en put savoir davantage. Mila était aussi calme et aussi rieuse en s'éveillant qu'elle s'était endormie troublée et poltronne. Il n'en obtint pas autre chose que des quolibets comme elle savait les dire, empreints toujours d'un sens métaphorique et d'une sorte de poésie enfantine.
Elle lui redemanda la clef de sa chambre, et, tandis qu'il s'habillait en rêvant, elle se mit à vaquer, avec sa promptitude et son enjouement accoutumés, aux soins du ménage. Elle franchissait les escaliers et les corridors en chantant comme l'alouette matinale. Michel, triste comme un soleil d'hiver sur les glaces du pôle, l'entendait faire crier les planches sous ses pieds bondissants,rire d'une voix fraîche en recevant le premier baiser de son père, à l'étage au-dessous, remonter, comme une balle bien lancée, les marches de sa chambre, retourner à la fontaine pour remplir ces belles amphores de grès que l'on fabrique à Siacca, d'après les traditions du goût mauresque, et qui servent usuellement aux habitants de ces contrées; saluer les voisines par des agaceries caressantes, et lutiner les enfants demi-nus qui commençaient à se rouler sur les dalles de la cour.
Pier-Angelo s'habillait aussi, plus vite et plus gaiement que Michel. Il chantait comme Mila, mais d'une voix plus forte et plus martiale, en secouant sa casaque brune doublée de rouge. Il était quelquefois interrompu par un reste de sommeil, et bégayait en bâillant les paroles de sa chanson, pour achever ensuite victorieusement la ritournelle. C'était sa manière de s'éveiller, et il ne tonnait jamais mieux à ses propres oreilles que lorsque la voix venait de lui manquer.
«Heureuse insouciance des véritables organisations populaires! se disait Michel à demi-vêtu, en s'accoudant sur sa fenêtre. On dirait qu'il ne se passe rien d'étrange dans ma famille, que nous ne sommes pas environnés d'ennemis et de piéges; que, cette nuit, ma sœur a dormi comme de coutume, qu'elle ne connaît point l'amour sans espoir, le danger d'être belle et pauvre devant les entreprises des âmes vicieuses, et celui d'être privée, d'un moment à l'autre, de ses appuis naturels. Mon père, qui doit tout savoir, a l'air de ne se douter de rien. Tout s'oublie ou se transforme en un clin d'œil dans ce malheureux climat. Le volcan, la tyrannie, la persécution, rien ne peut interrompre les chants et les rires... A midi, accablés par le soleil, ils dormiront tous et paraîtront comme morts. La fraîcheur du soir les fera revivre comme des plantes vivaces. L'effroi et la témérité, la douleur et la joie se succèdent en eux comme les vagues sur la plage. Qu'une des cordes de leur âme se détende, vingt autres se réveillent, comme dans un verre d'eau une fleur enlevée a fait place à un bouquet tout entier! Moi seul, au milieu de ces fantastiques transformations, je porte une vie toujours intense, mais toujours sérieuse, des pensées toujours lucides, mais toujours sombres. Ah! que ne suis-je resté l'enfant de ma race et l'homme de mon pays!»
L'ESCALADE.
Le groupe de maisons dont celle de Michel faisait partie était pauvre et laid en réalité, mais infiniment pittoresque. Bâties sur des blocs de laves et en partie taillées dans la lave même, ces constructions grossières portaient la trace des derniers tremblements de terre qui les avaient bouleversées. Les parties basses assises sur le roc conservaient leur caractère d'antiquité irrécusable, et les étages supérieurs, bâtis à la hâte après le désastre, ou déjà ébranlés par des secousses nouvelles, avaient déjà un air caduc, de grandes lézardes, des toits d'une inclinaison menaçante et de hardis escaliers dont les rampes s'en allaient à la renverse. De folles vignes s'enlaçant de tous côtés aux saillies ébréchées des corniches et des auvents, des aloès épineux, brisant leurs vieux vases de terre cuite et promenant leurs rudes arêtes sur les petites terrasses qui s'avançaient d'une manière insensée aux plus hauts points de ces misérables édifices, des linges blancs ou des vêtements de couleurs tranchantes accrochés à toutes les lucarnes, ou voltigeant comme des bannières sur les cordes tendues d'une maison à l'autre, tout cela formait un tableau hardi et bizarre. On voyait des enfants bondir et des femmes travailler près des nuages, sur d'étroites plates-formes assaillies par les pigeons et les hirondelles, et à peine soutenues dans le vide du ciel brillant par quelques pieux noirs et vermoulus que le premier coup de vent semblait devoir emporter. La moindre déviation dans ce sol volcanique, la moindre convulsion dans cette nature splendide et funeste, et cette population apathique et insouciante allait être engloutie dans un enfer ou balayée comme des feuilles par la tempête.
Mais le danger n'agit sur le cerveau des hommes qu'en proportion de son éloignement. Au sein d'une sécurité réelle, l'idée d'une catastrophe se présente sous des couleurs terribles. Quand on naît, qu'on respire et qu'on existe au sein du péril même, sous une incessante menace, l'imagination s'éteint, la crainte s'émousse, et il se fait un étrange repos de l'âme qui tient plus de la torpeur que du courage.
Quoique ce tableau eût, dans sa pauvreté et dans son désordre, une poésie réelle, Michel ne l'avait pas encore apprécié, et se sentait moins disposé que jamais à en goûter le caractère. Il avait passé son enfance à Rome, dans des demeures sinon plus riches, du moins mieux établies et de plus correcte apparence, et ses rêves le portaient toujours vers le luxe des palais. La maison paternelle, cette masure que le bon Pierre avait habitée dès son enfance, et où il était revenu s'installer avec tant d'amour, ne paraissait au jeune Michel qu'un bouge infect qu'il eût souhaité voir rentrer dans les laves d'où il était sorti. C'est en vain que Mila, par contraste avec ses voisines, tenait leur petit logis avec une propreté presque élégante. C'est en vain que les plus belles fleurs ornaient leur escalier et que le soleil radieux du matin tranchait de grandes lignes d'or sur les ombres des laves noirâtres et sur les lourdes arcades des plans enfoncés; Michel ne songeait qu'à la grotte de la naïade, aux fontaines de marbre du palais Palmarosa, et au portique où Agathe lui était apparue comme une déesse sur le seuil de son temple.
Enfin, après avoir donné un dernier regret à sa récente chimère, il eut honte de son découragement. «Je suis venu dans ce pays où mon père ne m'appelait pas, se dit-il; et mon oncle le moine me l'a fait sentir, il faut que je subisse les inconvénients de ma position et que j'en accepte les devoirs. Je m'étais soumis à une rude épreuve lorsque je quittai Rome et l'espérance de la gloire pour me faire ouvrier obscur en Sicile. L'épreuve eût été trop douce et trop courte, si, dès la première vue, dès le premier essai, aimé ou admiré d'une grande et noble dame, je n'avais eu qu'à me baisser pour ramasser les lauriers et les piastres. Au lieu de cela, il faut que je sois un bon fils et un bon frère, et, de plus, un solide compagnon pour défendre au besoin la vie et l'honneur de ma famille. Je sens bien que l'estime réelle de la signora, et la mienne propre, peut-être, seront à ce prix. Eh bien, acceptons gaiement ma destinée, et sachons souffrir sans regret ce que mes proches supportent avec tant de vaillance. Soyons homme avant l'âge, et dépouillons la personnalité trop caressée de mon adolescence. Si je dois rougir de quelque chose, c'est d'avoir été longtemps un enfant gâté, et d'avoir ignoré qu'il faudrait bientôt secourir et protéger ceux qui se dévouaient à moi si généreusement.»
Cette résolution ramena la paix dans son cœur. Les chants de son père et de la petite Mila devinrent pour lui une douce mélodie.
«Oui, oui, chantez, pensait-il, heureux oiseaux du Midi, purs comme le ciel qui vous a vus naître! Cette gaieté est chez vous l'indice d'un grand contentement de la conscience, et le rire vous sied, à vous qui n'avez jamais eu l'idée du mal! Saintes chansons de mon vieux père, qui avez bercé les soucis de son existence et adouci les fatigues de son travail, je dois vous écouter avec respect, au lieu de sourire de vos naïvetés. Rires mutins de ma jeune sœur, je dois vous accueillir avec tendresse, comme des preuves de courage et d'innocence! Allons, arrière mes égoïstes rêveries et ma froide curiosité! Je traverserai l'orage avec vous, et je jouirai comme vous d'un rayon de soleil entre deux nuages. Mon front soucieux est une insulte à votre candeur, une noire ingratitude envers votre bonté. Je veux être votre soutien dans la détresse, votre compagnon dans le travail, et votre convive dans la joie!
«Douces et tristes fleurs, ajouta-t-il en se penchant avec amour sur le bouquet de cyclamens, quelle que soitla main qui vous a cueillies, quel que soit le sentiment dont vous êtes un gage, mon souffle, embrasé de mauvais désirs, ne vous ternira plus. Si parfois je me replie sur moi-même comme vous, je veux que mon cœur soit aussi pur que vos calices de pourpre; et s'il saigne, comme vous semblez saigner, je veux que la vertu s'exhale de ma blessure comme le parfum de votre sein.»
Aussitôt après avoir pris ces bonnes résolutions, que vint charmer un rayon de poésie, le jeune Michel acheva sa toilette sans vaine complaisance, et courut rejoindre son père, qui déjà travaillait à broyer des couleurs pour aller faire desraccordsde peinture à divers endroits de la villa Palmarosa, endommagés par les lustres et les guirlandes du bal.
«Tiens, lui dit le bonhomme en lui présentant une grosse bourse de soie de Tunis toute pleine d'or, voici le salaire de ton beau plafond.
—C'est la moitié trop, dit Michel en regardant la bourse ingénieusement brodée et nuancée, avec plus d'intérêt que les onces qu'elle contenait. Notre dette envers la princesse ne serait pas acquittée, et je veux qu'elle le soit aujourd'hui même.
—Elle l'est, mon enfant.
—C'est donc sur votre salaire et non sur le mien? Car, si je sais évaluer le contenu d'une bourse, il y a là plus que je n'entends accepter. Mon père, je ne veux pas que vous ayez travaillé pour moi. Non, je le jure sur vos cheveux blancs, jamais plus vous ne travaillerez pour votre fils, car c'est à son tour de travailler pour vous. Je n'entends pas non plus accepter l'aumône de madame Agathe; c'est bien assez de protection et de bonté comme cela!
—Tu me connais assez, répondit Pier-Angelo en souriant, pour penser que, loin d'empêcher ta fierté et tes pieux sentiments, je les encouragerai toujours. Crois-moi donc; accepte cet or. Il est bien à toi; il ne me coûte rien, et celle qui te le donne est libre d'évaluer comme elle l'entend le mérite de ton travail. C'est la différence qu'il y aura toujours entre ton père et toi, Michel. Il n'y a point de prix fait pour les artistes. Un jour d'inspiration leur suffit pour être riches. Beaucoup de peine ne nous suffit pas, à nous autres ouvriers, pour sortir de la pauvreté. Mais Dieu, qui est bon, a établi des compensations. L'artiste conçoit et enfante ses œuvres dans la douleur. L'artisan exécute sa tâche au milieu des chansons et des rires. Moi, qui suis habitué à cela, je n'échangerais pas ma profession contre la tienne.
—Laissez-moi du moins retirer de la mienne le bonheur qu'elle peut me donner, répondit Michel. Prenez cette bourse, mon père, et qu'il n'en soit jamais rien distrait pour mon usage. C'est la dot de ma sœur, c'est l'intérêt de l'argent qu'elle m'a prêté lorsque j'étais à Rome; et si je ne gagne jamais de quoi la faire plus riche, que, du moins, elle profite de mon jour de succès. O mon père! s'écria-t-il avec des yeux pleins de larmes, en voyant que Pier-Angelo ne voulait point accepter son sacrifice, ne me refusez pas, vous me briseriez le cœur! Votre tendresse aveugle a failli corrompre mon caractère. Aidez-moi à sortir de la condition d'égoïste que vous vouliez me faire accepter. Encouragez mes bons mouvements, au lieu de m'en ôter le fruit. Celui-ci n'est que trop tardif.
—C'est vrai, enfant, je le devrais, dit Pier-Angelo attendri; mais songe qu'ici ce n'est point un vulgaire sacrifice d'argent que tu veux faire. S'il s'agissait de te retrancher quelques plaisirs, ce serait peu de chose et je n'hésiterais pas. Mais c'est ton avenir d'artiste, c'est la culture de ton intelligence, c'est la flamme même de ta vie qui sont là, contenus dans ce petit réseau de soie! C'est un an d'études à Rome! Et qui sait quand tu pourras en gagner autant? La princesse ne donnera plus de bals, peut-être. Les autres nobles ne sont ni si riches, ni si généreux. De telles occasions ne se rencontrent pas souvent, et peuvent même ne pas se rencontrer deux fois. Je me fais vieux, je peux tomber demain de mon échelle et m'estropier; avec quoi reprendrais-tu la vie d'artiste? Tu n'es donc pas effrayé à l'idée que, pour le plaisir de donner une dot à ta sœur, tu t'exposes à redevenir artisan et à rester artisan toute ta vie?
—Soit! s'écria Michel; cela ne me fait plus peur, mon père. J'ai réfléchi; je trouve autant d'honneur et de plaisir à être ouvrier qu'à être riche et fier. J'aime la Sicile, moi! n'est-ce pas ma patrie? Je ne veux plus quitter ma sœur. Elle a besoin d'un protecteur jusqu'à ce qu'elle se marie, et je veux qu'elle puisse choisir sans se hâter. Vous êtes vieux, dites-vous! vous pouvez être estropié demain? Eh bien donc! qui vous soignerait, qui vous nourrirait, qui vous consolerait si j'étais absent? Est-ce que ma sœur pourra y suffire, lorsqu'elle sera mère de famille? Un gendre? mais pourquoi laisserais-je à un autre le soin de remplir mes devoirs? Pourquoi me volerait-il mon bonheur et ma gloire? car c'est là que je les veux placer désormais, et mes chimères ont fait place à la vérité. Vois, bon père, ne suis-je pas gai aussi ce matin? Veux-tu que je fasse la seconde partie de la chanson que tu disais tout à l'heure? Me trouves-tu l'air désespéré d'un homme qui se sacrifie? Tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses d'être mon patron?
—Eh bien, répondit Pier-Angelo en le regardant avec des yeux clairs et avec un tremblotement de mains qui trahissait une émotion particulière: vous êtes un homme de cœur, vous! et je ne regretterai jamais ce que j'ai fait pour vous!»
En parlant ainsi, Pier-Angelo ôta son bonnet et découvrit sa tête chauve en se tenant droit, dans l'attitude à la fois respectueuse et fière d'un vieux soldat devant son jeune officier. C'était la première fois de sa vie qu'il disaitvousà Michel, et cette locution, qui eût paru froideur et mécontentement dans la bouche d'un autre père, prit dans la sienne une étrange expression de tendresse et de majesté. Il sembla au jeune peintre qu'il venait enfin d'être salué homme par son père, et que cevous, cette tête découverte et ces trois paroles calmes et graves, le récompensaient et l'honoraient plus que l'éloquence d'un éloge académique.
Pendant qu'ils se mettaient au travail ensemble, Mila s'occupait à préparer leur déjeuner. Elle allait et venait toujours, mais elle passait plus souvent que de besoin par la galerie dont nous avons déjà parlé. Il y avait à cela une raison secrète. La chambre de Magnani, qui n'était, à vrai dire, qu'une pauvre soupente avec une fenêtre sans vitres (la chaleur du climat ne rendant pas ce luxe nécessaire aux gens bien portants), se trouvait enfoncée sous l'angle de la maison qu'avoisinait cette galerie, et, de la balustrade, en se penchant un peu, on pouvait causer avec la personne qui se serait placée à la lucarne de cette demeure modeste. Magnani n'était pas dans sa chambre; il n'y passait que la nuit, et, dès le jour, il allait travailler dehors ou sur la galerie qui faisait face à celle où Mila s'asseyait souvent pour travailler aussi. C'est de là qu'elle le voyait sans le regarder, durant des heures entières, et ne perdait pas un seul de ses mouvements, bien qu'elle n'eût pas l'air de quitter des yeux son ouvrage.
Mais, ce matin-là, elle passa et repassa en vain; il n'était point sur la galerie, bien qu'il lui eût promis, ainsi qu'à la princesse, de ne pas sortir. S'était-il laissé vaincre par le sommeil, après deux nuits blanches? Cela n'était point conforme à ses habitudes de volonté stoïque et de vigueur à toute épreuve. Sans doute il déjeunait avec ses parents. Pourtant Mila, qui s'était arrêtée plus d'une fois pour écouter les voix bruyantes de la famille Magnani, n'avait pas distingué le timbre grave et mâle qu'elle connaissait si bien.
Elle regarda la fenêtre de sa soupente. La chambre était vide et obscure comme de coutume. Magnani n'avait pas, comme Michel, des habitudes de bien-être, et il s'était à jamais interdit tout besoin d'élégance. Tandis que, dans la prévision de la mort du cardinal et de l'arrivée du jeune peintre, Pier-Angelo et sa fille avaient préparé à l'avance, pour cet enfant bien-aimé, une mansarde propre, blanche, aérée, et garnie des meilleurs meubles qu'ils avaient pu retrancher de leur propre ameublement, Magnani dormait sur une natte jetée àterre, auprès de sa fenêtre, pour profiter du peu d'air que cette lucarne, enfoncée entre deux pans de mur, pouvait recevoir. Le seul embellissement qu'il se fût permis d'y introduire, c'était une caisse étroite qu'il avait placée sur le rebord extérieur de cette croisée étroite et béante, et dans laquelle il avait semé de beaux liserons blancs qui l'encadraient d'une fraîche guirlande.
Il les arrosait tous les jours; mais, depuis quarante-huit heures, il avait été si occupé qu'il les avait oubliés; les jolies clochettes blanches s'étaient fermées et retombaient languissamment sur leur feuillage demi-flétri.
Mila, en portant légèrement une de ses amphores de grès sur sa tête, à laquelle une énorme natte de cheveux trois fois roulée en couronne servait de coussinet, observa que les liserons de son voisin mouraient de soif; c'eût été un prétexte pour lui parler s'il eût été quelque part aux alentours; mais il n'y avait personne dans ce coin retiré et abrité. Mila essaya d'allonger le bras par-dessus la balustrade pour donner quelques gouttes d'eau à ces pauvres plantes. Mais son bras fut trop court, et l'aiguière n'atteignait pas la caisse. Les enfants n'aiment point l'impossible, et ce qu'ils ont entrepris ils le poursuivent au péril de la vie. Combien de fois n'avons-nous pas grimpé sur une fenêtre pour atteindre au nid de l'hirondelle et compter, du bout des doigts, les petits œufs tièdes sur leur couche de duvet?
La petite Mila avisa une grosse branche de vigne qui faisait cordon le long de la muraille et venait s'accrocher à la balustrade de la galerie. Enjamber la balustrade et marcher sur la branche ne lui parut pas bien difficile. Elle atteignit ainsi à la lucarne. Mais, comme elle élevait son beau bras nu pour arroser le liseron, une forte main saisit son poignet délicat, et une figure brune, où le sourire faisait briller de larges dents blanches, se pencha vers la sienne.
Magnani ne voulant ni dormir, ni paraître observer ce qui se passait dans la maison, conformément aux ordres d'Agathe, s'était couché sur sa natte pour reposer ses membres fatigués. Mais il avait l'esprit et les yeux bien ouverts, et, à tout hasard, il s'était emparé de ce bras furtif, dont l'ombre avait passé sur son visage.
«Laissez, Magnani, dit la jeune fille, plus émue de cette rencontre que du danger qu'elle pouvait courir; vous allez me faire tomber! cette vigne plie sous moi.
—Vous faire tomber, chère enfant! répondit le jeune homme en passant un bras vigoureux autour de sa taille. A moins qu'on ne coupe ce bras, et l'autre ensuite, vous ne tomberez jamais!
—Jamais, c'est beaucoup dire, car j'aime à grimper, et vous ne serez pas partout avec moi.
—Heureux celui qui sera toujours et partout avec toi, belle petite Mila!.... Mais que venez-vous faire ici avec les oiseaux?
—Je voyais de ma fenêtre que cette belle plante avait soif. Tenez, elle penche sa jolie tête, et les feuilles languissent. Je ne vous croyais pas ici, et je venais donner à boire à ces pauvres racines. Voici l'aiguière. Vous me la rapporterez tantôt. Je retourne à mon ouvrage.
—Déjà! Mila?
—D'autant plus que je suis fort mal à l'aise ainsi perchée. J'en ai assez. Lâchez-moi, que je m'en retourne par où je suis venue.
—Non, non, c'est trop dangereux. La vigne plie toujours, et mes bras ne sont pas assez longs pour vous soutenir jusqu'à la galerie. Laissez-moi vous attirer jusqu'ici, Mila, et vous passerez par ma chambre pour vous en aller.
—Cela ne se peut pas, Magnani; les voisins diraient du mal de moi s'ils me voyaient entrer dans votre chambre par la fenêtre ou par la porte.
—Eh bien, restez là, tenez-vous bien; je vais sauter par la fenêtre pour vous aider ensuite à descendre.»
Mais il était trop tard: la vigne plia brusquement; Mila fit un cri, et si Magnani ne l'eût saisie dans ses deux bras et assise sur le bord de sa croisée, en brisant un peu ses chers liserons, elle serait tombée de dix pieds de haut.
«Maintenant, lui dit-il, petite imprudente, vous ne pouvez plus vous en retourner que par ma chambre. Entrez-y bien vite, car j'entends marcher sous la galerie, et personne encore ne vous a vue.»
Il l'attira vivement dans sa pauvre demeure, et elle se dirigeait aussi vite vers la porte qu'elle était entrée par la fenêtre, lorsqu'en jetant un regard par cette porte entr'ouverte, elle vit que celle du voisin, le cordonnier, qui demeurait sur le même palier, était ouverte toute grande, et que le cordonnier en personne, le plus médisant de tous les voisins, était là, travaillant et chantant, si bien qu'il était impossible de passer devant lui sans s'exposer à ses quolibets désagréables.
LA BAGUE.
«Voilà! dit la jeune fille en refermant la porte avec un peu de dépit, le malin esprit m'en veut! C'est assez que j'aie eu la fantaisie d'arroser une pauvre fleur, pour que je risque d'être déchirée par les mauvaises langues et grondée par mon père!... et surtout par Michel, qui est si taquin avec moi!
—Cher enfant, dit Magnani, on n'oserait parler de vous comme on parle des autres; vous êtes si différente de toutes les jeunes filles du faubourg! On vous aime et on vous respecte comme aucune d'elles ne le sera jamais. D'ailleurs, puisque c'est à cause de moi.... ou plutôt seulement à cause de mes fleurs, que vous courez ce risque... soyez tranquille... Malheur à qui oserait en médire!
—N'importe, je n'oserai jamais passer devant ce maudit cordonnier.
—Et vous ferez bien. L'heure de son repas est venue. Sa femme l'a déjà appelé deux fois. Il va s'en aller. Attendez ici quelques instants, une minute peut-être... D'autant plus que je voudrais bien vous dire un mot, Mila.
—Et qu'avez-vous à me dire?» répondit-elle en s'asseyant sur une chaise qu'il lui offrait, et qui était la seule de l'appartement. Elle tremblait d'une violente émotion intérieure, mais elle affectait un air dégagé que semblait lui imposer la circonstance. Ce n'est pas qu'elle eût peur de Magnani; elle le connaissait trop pour craindre qu'il prit avantage du tête-à-tête; mais elle craignait, plus que jamais, qu'il ne devinât le secret de son cœur.
«Je ne sais pas trop ce que j'ai à vous dire, reprit Magnani un peu troublé. Il me semblait que ce serait à vous de me dire quelque chose?
—Moi! s'écria la fière Mila en se levant: je n'ai rien à vous dire, je vous jure, signor Magnani!»
Et elle allait sortir, préférant le propos du voisinage au danger d'être devinée par celui qu'elle aimait, lorsque Magnani, surpris de son mouvement, et remarquant sa rougeur subite, commença à pressentir la vérité.
«Chère Mila, lui dit-il en se plaçant devant la porte, un moment de patience, je vous en supplie; ne vous exposez pas aux regards et ne vous fâchez pas contre moi, si je vous retiens un instant. Les conséquences d'un pur hasard peuvent être bien graves pour un homme résolu à tuer ou être tué pour défendre l'honneur d'une femme.
—En ce cas, ne parlez pas si haut, dit Mila, frappée de l'expression de Magnani; car ce cordonnier de malheur pourrait nous entendre. Je sais bien, dit-elle en se laissant ramener à sa chaise, que vous êtes brave et généreux, et que vous feriez pour moi ce que vous feriez pour une de vos sœurs. Mais, moi, je ne me soucie pas que cela arrive, car vous n'êtes pas mon frère, et vous ne me justifierez pas en prenant mon parti. On n'en dirait que plus de mal de moi, ou bien nous serions forcés de nous marier ensemble, ce qui ne ferait plaisir ni à vous ni à moi.»
Magnani examina les yeux noirs de Mila, et les voyantsi fiers, il renonça vite à l'éclair de présomption qui venait de lui faire à la fois peur et plaisir.