CHAPITRE VILA QUARANTAINE

Nous l’avons eu, votre Rhin allemand.Il a tenu dans notre verre.

Nous l’avons eu, votre Rhin allemand.Il a tenu dans notre verre.

Nous l’avons eu, votre Rhin allemand.Il a tenu dans notre verre.

Comme il est douloureux, ici, à cette heure, le souvenir de la chanson de Musset!

Nous nous arrêtons à toutes les gares. Elles sont propres, trop propres presque, comme si elles ne servaient jamais. Il faut croire que la guerre gêne les Allemands autant que nous pour le moins, car de nombreuses femmes tiennent les emplois qui étaient jadis réservés aux hommes; facteurs, lampistes, visiteurs, portent jupe et, en même temps, une casquette plus ou moins galonnée, car il y a en Allemagne une maladie nationale, qui est, à proprement parler, celle de la casquette. Il n’est point de corporation, de syndicat, de groupe et sous-groupe, qui n’ait la sienne, d’une forme et d’une couleur spéciale. Et l’on éprouve quelque malaise à voir cette multitude de casquettes, qui sont autant de coiffures militaires, ne l’oublions pas, et qui marquent à quel point toutes les classes de la société sont ici enrégimentées dans un service quelconque.

Les villages que nous traversons sont aussi d’une propreté remarquable. Les maisons ont toutes des façades peintes à neuf. Elles rivalisent entre elles de gentillesse et d’ornements. Avec leurs toits élevés en pointe, et leurs boiseries apparentes dont la couleur sombre tranche sur la clarté des murs, elles font penser à ces illustrations faciles et classiques d’histoires médiévales. Nous avons tous la mémoire pleine d’imagessemblables, eaux-fortes ou dessins à la plume. C’est aujourd’hui dimanche, le temps est beau, il y a du monde dans les rues et sur les places, et, comme si nous étions assis devant l’écran d’un cinéma, nous voyons ici des gens qui entrent à l’église au moment où la cloche sonne pour annoncer que la messe commence, et là, plus loin, nous assistons à la sortie de l’office.

De temps en temps, au sommet d’une montagne, un burg domine. Tantôt il est en ruines et tout croulant de poésie. Tantôt il dresse des murailles restaurées avec un goût qui lui donne un indélébile aspect de pacotille bien allemande.

Ces paysages sont majestueux. Tel est l’adjectif qu’il est ordinaire de leur appliquer. Il leur convient, et il est difficile de rester insensible devant eux, car ils imposent. Des vers de Hugo me viennent sur les lèvres:

... Qui que vous soyez, avez-vous ouï direQu’il est dans le Taunus, entre Cologne et Spire,Sur un roc, près duquel les monts sont des coteaux,Un château renommé parmi tous les châteaux,Et dans ce burg, bâti sur un monceau de laves,Un burgrave fameux parmi tous les burgraves?

... Qui que vous soyez, avez-vous ouï direQu’il est dans le Taunus, entre Cologne et Spire,Sur un roc, près duquel les monts sont des coteaux,Un château renommé parmi tous les châteaux,Et dans ce burg, bâti sur un monceau de laves,Un burgrave fameux parmi tous les burgraves?

... Qui que vous soyez, avez-vous ouï direQu’il est dans le Taunus, entre Cologne et Spire,Sur un roc, près duquel les monts sont des coteaux,Un château renommé parmi tous les châteaux,Et dans ce burg, bâti sur un monceau de laves,Un burgrave fameux parmi tous les burgraves?

Je les récite à mi-voix, pour moi-même, en pensant à autre chose, et je ne m’aperçois que je les récite que parce que la sentinelle de notre compartiment me regarde avec des yeux ronds.

Voici Boppard, nom que je refuse de considérer comme germanique. Et bientôt nous passons devant le célèbre rocher de la Lorelei. Eux aussi, les vers de Henri Heine me viennent sur les lèvres, et la sentinelle est de moins en moins tranquille en m’entendant réciter:

Ich weisz nicht was soll es bedeuten,Dasz ich so traurig bin.

Ich weisz nicht was soll es bedeuten,Dasz ich so traurig bin.

Ich weisz nicht was soll es bedeuten,Dasz ich so traurig bin.

Mais je me tais sur ce mot, car je sais trop pourquoi je suis triste. Jusqu’à Mainz, où le train s’arrête à midi, je me perds dans les souvenirs de chez moi. Voilà ce que m’a fait la Lorelei.

Mainz, que nous appelons Mayence. Grande ville. Une honte affreuse nous serre le cœur. Nous allons probablement défiler à travers des rues pleines de passants, car c’est aujourd’hui dimanche, et midi est l’heure de la foule. Nous ne pouvions pas arriver à Mayence en un moment plus mal choisi pour nous. Il va falloir se raidir sous les regards de ces Allemands qui sont nos maîtres à nous, vaincus et prisonniers. Et où irons-nous? La promenade à travers la cité sera-t-elle longue? Les soldats et les officiers boches, qui deviennent de plus en plus arrogants à mesure que nous nous éloignons de la zone des armées, auront des sourires satisfaits et narquois. Oh! la honte! la honte, inconnue jusqu’à cette heure, nous allons la connaître.

Les quais de la gare sont aussi déserts que ceux de Coblence. On ne voyage donc pas pendant la guerre, en Allemagne? Ou les cités vastes sont-elles vides maintenant? Y aura-t-il plus d’animation dans les rues, à notre passage?

Nous nous préparons à descendre. Mais nous ne descendons pas.

—Pas encore, nous dit-on; plus loin.

On nous avait pourtant affirmé qu’on nous conduisait à Mayence. Alors? On nous avait trompés?

Le train repart. Cinq minutes à peine s’écoulent, il s’arrête de nouveau dans une gare d’importance secondaire. Nous sommes à Mainz-Sud. C’est ici que nous descendons. On ne nous avait donc pas trompés. Mais la citadelle où l’on doit nous enfermer est à une centaine de mètres au plus de cette station de banlieue; aussi nous a-t-on laissés dans nos vagons jusqu’ici. Il n’y a presque personne sur le quai, en dehors des employés. Nous ne défilerons pas à travers Mayence. Nous sommes délivrés d’un gros poids.

Nous n’ignorons plus rien des habitudes allemandes. De nous-mêmes, ou à peu près, nous nous rangeons par quatre devant la porte de sortie, et nous nous laissons compter une fois, deux fois, trois fois. Le nombre est exact.

—’s stimmt, disent les Boches.

La citadelle se dresse formidable devant nous. Une grande masse grise. De toutes petites fenêtres, et des meurtrières. Un énorme porche d’accès, avec une porte massive, gardée par des soldats. Des têtes se montrent aux fenêtres. Au moment où nous entrons sous la voûte du réduit, un officier allemand nous salue.

Le voyage est terminé. Voici la prison. Une cour immense, limitée par trois bâtiments principaux. Quelques officiers prisonniers nous saluent. Ils portent les anciens uniformes du temps de paix.

L’un d’eux s’approche de nous:

—Verdun? demande-t-il d’une voix émue.

Plusieurs lui répondent à la fois:

—Toujours à nous.

Mais on l’éloigne.

Nous obliquons à gauche. J’aperçois des Anglais, des Belges, un Russe. Mais je n’ai pas le temps d’en voir davantage, on nous fait entrer dans le bâtiment nº III.

à J. Valmy-Baysse

(12 mars 1916).

Au deuxième étage du bâtiment nº III de la citadelle de Mayence, de nombreuses portes numérotées s’ouvrent avec un bruit de lourde ferraille sur un long couloir, humide et sombre, dallé de pierre. La chambre nº 28 reçut les vingt-deux sous-lieutenants de notre détachement, tandis que les capitaines et les lieutenants, moins nombreux, étaient cloîtrés ensemble dans une chambre voisine. Pour vingt-deux hommes, la chambre nº 28 était insuffisante. Mais, pour des prisonniers, tout est toujours suffisant.

Deux fenêtres ont vue sur la cour intérieure de la citadelle. Déjà quelques officiers s’avancent pour prendre contact avec le paysage. Une voix impérieuse nous annonce qu’il est formellement prescrit que les fenêtres soient fermées toujours. Seuls, les vasistas peuvent être manœuvrés à volonté. Nous ne saisissons pas l’opportunité d’une telle interdiction, mais nous ne sommes pas ici pour comprendre les ordres qu’on nous donnera, même le plus fantaisistes.

Le long des murs, dans le sens de la longueur dela pièce, deux rangées de lits militaires superposés par deux, les châlits de fer s’emboîtant les uns au-dessus des autres, ce qui fait penser à des séries de boxes dans une exposition canine. Chaque lit est pourvu d’une paillasse de varech, extrêmement dure, et de deux couvertures de laine blanche. Près de la porte d’entrée, à gauche, il y a un grand poêle de fonte, où l’on nous allume du feu dès notre arrivée. Le milieu de la chambre est occupé par deux grandes tables massives, des bancs épais et des escabeaux. De chaque côté de la porte, quelques placards, hauts et étroits, armoires réglementaires de sous-officiers, sont alignés.

Telle est la cage où l’on nous enferme avec un bruit terrible de grosses clefs tournant dans de grosses serrures. Et les bottes pesantes résonnent sur les dalles du corridor. Mais, presque au même instant, le bruit des grosses clefs recommence, la porte s’ouvre en grinçant, et un officier allemand entre d’un air dégagé, la main à la casquette pour saluer.

—Bonjour, messieurs! dit-il sans accent.

L’oberleùtnant(lieutenant en premier) est d’une élégance tout à fait soignée et son uniforme de campagne est d’un gris-vert incomparable. Il est jeune. Il a une figure ronde rasée de près, et des favoris en côtelettes lui descendant jusqu’à mi-joue. Il affecte une désinvolture aisée. Il a l’œil dur. Il parle bien le français, certes, et il a une tête déjà rencontrée en plus d’un coin de Paris. Il est mielleux, souriant, empressé, et dès l’abord on le sent cruel et faux. Par la suite, j’ai su qu’il se nomme Schmidt et qu’il est avocat dans la vie civile. Pendant la guerre il estofficier d’artillerie, et, au camp de Mayence, il est chargé de la censure.

Le censeur pose sur la table un paquet d’imprimés et nous les distribue à raison de deux par individu. Ce sont des fiches de renseignements que nous devons remplir nous-mêmes en double expédition: l’une restera entre les mains de l’autorité allemande, l’autre sera envoyée en Suisse, au bureau Central de l’office des Prisonniers de Guerre, qui fonctionne à Genève sous les soins de la Croix-Rouge. Nom, prénoms, date et lieu de notre capture, telles sont les questions auxquelles nous avons à répondre. Elles ne sont que d’identité et d’état-civil. Mais il serait surprenant que rien ne fût tenté pour obtenir, peut-être, par accident, un détail intéressant d’ordre militaire.

En effet, voici le piège où l’on nous attend:

—A quel corps appartenez-vous? A quelle compagnie?

... A quelle brigade? A quelle division?

... A quelle armée?

Comme je laisse en blanc l’espace réservé aux réponses de ces questions indiscrètes, l’oberleùtnants’en aperçoit et m’en fait la remarque. Herr Schmidt est un malin. Il n’insiste pas, pour ne pas éveiller mon attention. Sur un ton détaché et comme s’il ne tenait pas plus que cela à être renseigné, il me dit en souriant:

—Vous faisiez partie de l’armée Pétain?

Mais je ne suis pas plus bête que l’astucieux censeur, et je lui réponds, en souriant aussi:

—Je ne sais pas.

Herr Schmidt va d’un prisonnier à l’autre, surveillant son enquête, jetant un mot à gauche, donnant une indication à droite, se répandant en gentillesses. De lui-même, peu à peu, il nous apprend ce que sera notre existence en captivité, car nous n’avons pas la moindre idée du sort qui nous attend. En dix-neuf mois de campagne, je n’ai guère passé que quelques jours de permission à Paris. Je n’ai pas vécu à l’intérieur. J’ignore tout du traitement que reçoivent en France les prisonniers allemands et jamais je ne me suis inquiété de ces choses. Nous laissera-t-on dans cette citadelle où l’inaction sera le supplice de toutes nos heures? Nous fera-t-on encadrer des corvées de travailleurs? Nous imaginons mille solutions. En fait, nul de nous ne sait rien. Le censeur de Mayence nous tire un peu de cette incertitude.

En premier lieu, nous demeurerons dans la chambre nº 28 pendant quatre ou cinq jours.

—C’est une espèce de quarantaine, nous explique Herr Schmidt, à cause des épidémies. On désinfectera votre linge et vos vêtements, vous prendrez des douches. Puis vous sortirez, et on vous affectera à une chambre de la citadelle, et vous partagerez la vie des camarades que vous voyez dans la cour. Vous pourrez faire tout ce que vous voudrez dans les limites du camp. Vous n’aurez qu’un certain nombre de consignes à respecter, et c’est tout. Vous serez maîtres de vous-mêmes et libres.

Herr Schmidt sourit. Si nous ne sentions pas la féroce ironie de ses paroles, nous lui demanderions si c’est vraiment sous ces espèces qu’on se représente l’idée de liberté en Allemagne.

—Vous serez bien, dit-il.

Tout le monde nous affirme toujours que nous serons bien. Singulière précaution! Ne sommes-nous donc pas assez grands garçons pour reconnaître de nous-mêmes les bontés que l’on aura à notre endroit, si l’on en a? Ou ne s’agit-il pas plutôt d’endormir nos craintes et de travailler pour nous insinuer des Allemands une opinion conforme à leurs désirs? N’est-il pas de propagande intelligente de nous aveugler un peu, tout au moins dans les premiers jours, pour que nous nous laissions entraîner à écrire en France, à nos parents et amis, que la captivité chez les Boches est la chose la plus douce qui soit et l’espoir le plus cher que puisse nourrir là-bas, dans la tranchée mortelle, le soldat qui se fatigue?

Nous avons le droit d’envoyer en France tous les mois deux lettres et quatre cartes postales. L’écriture en sera grosse et très lisible, sous peine de refus. Ces lettres seront de six pages, mais d’un format fixé. La kantine nous vendra du papier réglementaire, naturellement. Si la correspondance que nous expédions est limitée—et il faut qu’elle le soit, car, dans les loisirs que nous avons, nous passerions les heures à écrire et à encombrer le bureau du censeur,—nous pourrons en revanche recevoir autant de lettres, de cartes et de colis postaux de 5 kilogrammes, qu’on nous en enverra, et cinquante par jour, si cela nous plaît.

Dès demain nous écrirons notre première carte, et celle-là sera expédiée tout de suite, par faveur spéciale, sans être assujettie au retard systématique de dix jours qui est de règle pour les correspondances des prisonniers, tant au départ qu’à l’arrivée. Ainsinos familles apprendront relativement vite que nous sommes vivants. Herr Schmidt ne manque pas d’observer que cette mesure est d’une bienveillance dont nous devons savoir gré au Gouvernement Impérial et Royal. Mais, comme je ne suis dupe d’aucune des bienveillances boches, je ne manque pas davantage de penser que cela aussi est du programme de la propagande qu’il faut mener en France pour la démoraliser dans le moment où on l’attaque à coups de canons. Il est de l’intérêt de l’Allemagne que de très nombreuses cartes envoyées par les prisonniers des jours derniers répandent, dans la Suisse où elles passeront et dans les provinces françaises, d’une part le bruit que nous avons perdu beaucoup d’hommes et d’autre part cette nouvelle dangereuse que nous sommes bien traités dans les camps allemands. C’est que le Gouvernement Impérial et Royal de Berlin ne néglige rien pour s’assurer la victoire: tout lui est profitable, même le détail le plus infime, et ces assauts contre la santé morale de ses ennemis ne sont pas ceux qui lui coûtent le moins d’efforts ou le moins de soucis. Tout est organisé en Allemagne pour que l’Allemagne triomphe. Les violences du début de la guerre ont échoué. La force n’a pas vaincu la foi des Français. Mais il y a peut-être des moyens autres de la vaincre. On les conjuguera tous. Que la France soit fatiguée de la guerre, qu’elle croie seulement qu’elle n’en tirera rien, pas même une paix honorable après s’être saignée à blanc; qu’elle croie surtout qu’on l’a trompée sur les desseins allemands, sur l’esprit allemand, sur le cœur allemand, qu’elle croie enfin que l’Allemagne est pavée de plus de bonnesintentions que l’Enfer lui-même; et la France lâchera ses armes, ses soldats se rendront, ses civils pousseront les soldats à se rendre, et la guerre et la paix seront à la merci de l’Allemagne.

Jugera-t-on que j’exagère et que je cherche des complications, alors que ce n’est que la simple humanité qui invite le censeur du camp de Mayence à expédier tout de suite notre première carte postale? Je n’exagère pas. Je connais les Allemands, et vous ne les connaissez pas, ou vous les connaissez mal. Ils sont méchants et sournois, tous, depuis le plus grand jusqu’au plus petit, et le paysan saxon ne vaut pas mieux que le colonel poméranien. Ce que je pense, je ne suis pas seul à le penser. Mais je le dis, parce qu’il faut que tout le monde le sache, aujourd’hui, et demain, et toujours.Ad prædam natos Germanos, constatait l’historien latin. L’Allemagne a été, est, et sera une nation de proie. Rien de plus, rien de moins. On ne change pas d’âme comme de chemise. Et c’est une camisole de force qu’il faut mettre à l’Allemagne, si nous voulons à jamais respirer librement.

Quand ils seront rentrés chez eux, tous nos prisonniers seront d’accord pour le proclamer: l’Allemand est cruel tant qu’il se croit sûr du succès et de l’impunité. Il n’est pas de tortures qu’ils n’aient infligées à nos malheureux prisonniers. Les officiers, en général, ont moins souffert physiquement, c’est exact, encore n’est-ce que par crainte de représailles qu’on aurait prises contre leurs chers barons tombés aux mains de la France. Mais il n’est pas une brimade morale qui ait été épargnée à nos lieutenants ou à nos colonels. Et le même procédé se retrouve partout: là, détruirepar la force; ici, ruiner par la suggestion; là, par le poing; ici, par la parole. En fin de compte, le résultat est le même, et nos prisonniers, galonnés ou non, seront dans un triste état quand ils rentreront chez eux.

Au camp de Mayence, pendant ces heures que nous vivons dans la quarantaine, on s’ingénie à nous dorer la pilule et à nous présenter l’avenir sous les couleurs le plus roses.

Trois ordonnances sont à nos ordres: un Belge, un Français et un Russe, commandés par un soldat boche en casquette grise et qui crie d’une voix perçante chaque fois qu’il veut parler. C’est au milieu des invectives les plus aigres que les trois ordonnances nous servirent notre premier repas de Mayence. L’Allemand s’agitait comme un forcené. Le Français ne disait rien. Le Russe remuait des piles d’assiettes en souriant d’indifférence. Quant au Belge, il assistait à la scène en amateur.

L’Allemand assure lui-même la distribution du pain, denrée précieuse qu’il importe de ne pas gaspiller. Il nous en donne à chacun un morceau à peine plus long que le travers de la main.

—Ration pour 24 heures, nous dit-il.

Il n’y en a pas assez pour contenter pendant la moitié d’un repas un appétit moyen. Mais ce pain est meilleur que celui que nous avons mangé jusqu’à présent. L’ordonnance belge nous fait observer que nous ne devons pas nous plaindre: on nous donne «du pain d’officier». Les officiers allemands n’en ont pas d’autre, tandis que la population civile, même dans les villes les plus importantes, ne touche qu’uneration dérisoire de laboulemilitaire que nous connaissons.

Notre menu comprend: un potage à la semoule; une tranche de viande comme on en sert aux internes de nos collèges et lycées, viande filandreuse et pâle et dont on ne saurait décider si elle est de bœuf ou de veau; des épinards; et enfin, à discrétion, dès le début du repas, deskartoffeln, c’est-à-dire des pommes de terre cuites à l’eau. Leskartoffelnse mangent avec tout, avec la soupe si l’on veut, et avec la confiture si on le désire. Elles remplacent le pain. Comme boisson, de l’eau. Mais nous avons le droit d’acheter à la kantine une demi-bouteille de bière par officier et par repas ou une bouteille de vin par jour et pour deux officiers. En somme, cet ordinaire est plus que suffisant. Un de mes camarades en fait la remarque à haute voix.

—Vous n’en direz pas autant tous les jours, nous dit l’ordonnance belge.

Ces quelques mots jettent un froid sur nous. Ils confirment en moi les réflexions que m’avait suggérées cette promesse d’expédier sans retard notre première carte postale. Il ne faut pas juger les gens sur la mine, et les Allemands moins que personne.

L’après-midi était déjà assez avancée quand notre repas s’acheva. Que faire dans cette cage, sinon se planter derrière les barreaux et regarder ce qui se passe à l’extérieur? Lorsque nous serons sortis de cette chambre nº 28, qu’entre nous nous appelons le «saloir», nous aurons les mêmes prérogatives que les prisonniers qui sont ici depuis longtemps. Mais quelles sont-elles?

Dehors, à gauche, par rapport à nous, s’élève un grand bâtiment; à droite, un bâtiment semblable lui fait face, et tous les deux sont pareils au bâtiment nº III que nous occupons. Au fond, au loin, des constructions d’importance moindre: c’est là que sont installés les différents services du camp. L’espace libre qui s’étend entre ces quartiers de la citadelle est une immense cour, domaine des prisonniers.

Tout autour de la cour, ils se promènent, par petits groupes, par trois, par deux, isolément; les uns vont d’un train de flânerie, d’autres marchent à longues enjambées, comme s’ils étaient pressés, mais plutôt par besoin physique de se dépenser et de se fatiguer. Et tous vont dans le même sens, les uns derrière les autres, se poursuivant, se rattrapant, se distançant, en une espèce de course sans but, comme on imagine que les fous doivent en faire dans les cours de leurs asiles. Quelle misère! Bientôt nous aurons aussi notre place dans la promenade générale.

Mais tous les prisonniers ne se promènent pas. Dans un coin, sur un sol préparé, en voici quatre qui jouent au tennis. Plus loin, en voici d’autres, vêtus de maillots et de courtes culottes blanches ou noires, qui mènent un match de hockey. Les Français ont, paraît-il, lancé un défi aux Anglais, et la partie se dispute âprement. Ils courent, ils courent, les joueurs qui n’apparaissent à nous que comme des enfants dans un jardin. Ce sont des officiers jeunes sans doute et vigoureux encore, qui ne veulent pas se laisser dépérir de langueur en captivité.

Les plus âgés évidemment se promènent autour de la cour, comme des philosophes rassis. Tous lesuniformes sont représentés au camp de Mayence: le pantalon rouge et le képi foulard du temps de paix dominent. Comme ils nous semblent vieillots, à nous qui ne sommes plus habitués qu’au bleu horizon si pimpant! La plupart des Français qui sont ici viennent de Maubeuge. Les Belges ont été pris à Namur ou à Liège. Les quelques Anglais n’ont pas d’histoire, et, quant aux Russes, ils sont trop. La sollicitude de l’Allemagne réunit dans une même prison des hommes des différentes nations alliées. Le Gouvernement Impérial et Royal compte bien que la vie en commun, la promiscuité de tous les instants, les caractères différents, les égoïsmes individuels causeront des discussions et des disputes, créeront des animosités et des rancunes et prépareront, même à longue échéance, la dissolution du bloc des Alliés. Ainsi les prisonniers serviront à quelque chose, car tout doit servir à quelque chose pendant la guerre. Mais l’Allemagne s’est égarée en réunissant sous des outrages communs les prisonniers de l’Entente. Au lieu de se mordre entre eux, ils ont appris à se connaître et à s’estimer dans le malheur, et ils s’aiment. Tant les facultés de psychologie de l’Allemagne sont toujours en défaut.

Il me semblait que nous sortions à peine de table. Or, on nous apporte à manger. Pendant les vingt-quatre heures qu’a duré notre voyage en chemin de fer, on ne nous avait offert que la soupe de Cobern. Ici, en moins de deux heures, voici deux repas. C’est de l’exagération. On ne peut pas être dupe de pareils procédés.

La collation de quatre heures comprend du café, du sucre et de la confiture. Pas de pain, bien entendu,puisque nous en avons reçu à midi une ration pour deux tours complets d’horloge. Mais nous n’espérions pas une telle abondance de biens. La plupart d’entre nous n’ont pas su se limiter. Ils n’ont plus de pain. Et nous ne sommes pas des Bavarois pour avaler à pleine cuiller de la confiture toute sèche, si on peut dire. Elle reste donc à peu près intacte, sujet de mainte remarque ironique de la part de mon voisin de lit, avec qui je cause un peu.

Le lieutenant D*** a l’air très doux et sa physionomie franche, avec des yeux intelligents qui semblent sortir de la barbe brune, attire la sympathie. Il me confie que dans la vie civile il s’occupait d’économie politique et de littérature. Au front, il a fondé l’Écho des Boyaux, et il y a fait représenter une revue. Notre entretien tourne aux souvenirs de Paris. Nous parlons de nos amis et de nos camarades, des jeunes écrivains morts au champ d’honneur et des artistes tués à l’ennemi, de ceux que nous connaissions personnellement et de ceux que nous ne connaissons que par leurs ouvrages. Nous parlons de la littérature de 1914, et de la génération sacrifiée. Nous parlons de ceux que nous aimons et de ceux que nous admirons, de Montfort, de Viollis, desMarges... L’heure passe. Près de nous un officier, allongé sur sa couchette, lit lesTrains de luxed’Abel Hermant, le seul livre que possède la chambre. Dans un coin, quatre lieutenants jouent à la manille, avec des cartes qu’ils ont sauvées du désastre. La nuit vient. Il n’y a plus personne dans la cour. Les promeneurs sont rentrés. Dans peu de jours, nous mènerons l’existence qu’ils mènent.

Resterons-nous au camp de Mayence? Rien n’estmoins sûr. L’ordonnance belge, qui paraît savoir beaucoup de choses, nous laisse entendre que le sort d’un prisonnier est incertain, et que tel, qui se croit en Saxe jusqu’à la fin de sa captivité, s’embarque le soir même pour la Prusse Orientale, sans qu’on lui révèle les motifs de ce changement de fortune. Pendant qu’il nous découvre quelques-uns des dessous de la vie des camps, ses camarades, le Français et le Russe, dûment houspillés par le braillard en casquette, dressent la table pour le repas du soir.

Le Belge se désintéresse de la corvée. Il nous prévient que demain matin nous serons tous fouillés très minutieusement et qu’on nous confisquera tout ce qui peut être considéré comme butin de guerre, les armes si nous en avons, les jumelles, les boussoles, les couteaux, s’ils sont au-dessus d’une taille fixée, les stylographes à cause de la plume en or, etc... Il ne faut pas songer à cacher quelque chose. J’avais déjà détruit de moi-même bien des objets sur le champ de bataille, mais j’aurais voulu conserver ma boussole et mon stylographe. Le Belge refuse de me les garder jusqu’à ma sortie du saloir; s’il était pincé, on l’enverrait dans un camp de représailles, et il est trop content de l’emploi qu’il tient à Mayence pour jouer avec le danger. Quelques camarades se font fort de dérouter l’astuce des Boches. J’ai moins de confiance qu’eux. L’Allemand est un maître en ruses diverses. Il ne me reste qu’à briser boussole et stylographe, et à en faire disparaître les morceaux en les jetant au tout-à-l’égout.

Le repas du soir, le troisième qu’on nous sert depuis midi, n’est ni moins copieux ni moins alléchantque les deux autres. Nous avons une tranche de pâté, des asperges, deskartoffeln, naturellement, et... une surprise: un minuscule bout de pain, du genre «flûte», long comme les deux tiers de mon pouce, gros deux fois comme lui, et fait d’une farine moins noire, presque blanche. Cela doit être considéré comme un gâteau, sans doute, et une attention charmante de l’administration du camp qui tient peut-être à nous prouver ainsi qu’on pourrait faire de bel et bon pain de gruau en Allemagne, comme en France, si l’on voulait. Mais voilà, il est bien évident qu’on ne veut pas.

à Jérôme et Jean Tharaud

(13 mars 1916).

Il était dit que l’administration du camp de Mayence ne négligerait rien pour nous adoucir les premières heures de la captivité. Mais quel plus sûr moyen d’arriver à ce résultat que de soigner notre nourriture? Le profit en est double: le prisonnier reconnaît qu’il a peut-être mal jugé l’Allemagne et, en même temps, il désespère, parce qu’il était persuadé que l’Allemagne mourait de faim.

Le lundi matin, dès le réveil, avec le cérémonial de la veille, les trois ordonnances, le Belge, le Français et le Russe, conduits par le soldat qui hurle, nous apportèrent du café, du sucre et un petit pot de marmelade pour chacun de nous. C’était trop. Le soldat qui hurle nous annonça à tue-tête que ce pot demarmalatest notre ration de toute la semaine et qu’il ne nous en sera pas distribué d’autre avant lundi prochain. On n’est pas plus prévenant.

Se préoccuper de notre appétit, c’est bien. S’occuper un peu de notre toilette ne serait pas mal. L’administration du camp n’a certainement pas sur l’hygiènedes principes anglais. Nous sommes obligés de nous débarbouiller tous dans la même cuvette de fer blanc, et cela où nous pouvons, au milieu de cette chambre déjà si étroite pour les vingt-deux prisonniers qu’elle contient. Mais de quoi vais-je me plaindre? Comme je bougonne, un camarade me raconte qu’à Stenay, siège du Q. G. du Kronprinz, où on l’a d’abord emmené après le combat, on lui servait la soupe de riz et d’orge dans un seau hygiénique émaillé dont l’état de délabrement marquait bien qu’il n’avait pas été spécialement acheté pour faire office de marmite. Les Boches ont l’esprit fin.

Vers neuf heures, quand il vint nous trouver comme il nous avait promis qu’il le ferait, Herr Schmidt, monsieur le censeur, dut sauter par-dessus une mare d’eau de savon pour arriver jusqu’à la table. Il ne goûta sans doute pas l’opportunité de ce sport et donna des ordres pour que les dégâts fussent réparés sur-le-champ. Ses yeux étaient durs quand il cria sa volonté au soldat à casquette, chef de nos ordonnances, car en Allemagne il faut toujours crier quand on commande. Mais monsieur le censeur est un homme du monde. Il ne l’oubliait pas, et il était d’une gentillesse très amène, lorsqu’il nous remit les cartes postales que nous attendions.

Herr Schmidt était de bonne humeur, malgré l’accident qui avait troublé sa venue, et c’est avec une grâce toute légère qu’il se mit à notre disposition pour satisfaire à toutes les questions que notre ignorance de la vie des camps de prisonniers légitimait. Assis sur un coin de la table, une jambe relevée et l’autre à terre, un poing sur la hanche, avait-il l’air d’un officierconquérant au milieu de vaincus? Il y avait trop de désinvolture dans ses manières pour que nous pussions douter de la pureté de ses sentiments.

La quarantaine une fois terminée, quand nous serons sortis du «saloir», on nous répartira dans les différentes chambres de la citadelle où restent des places disponibles. Ainsi nous serons mêlés aux anciens, et la captivité dont ils ont l’expérience, nous paraîtra moins pénible. Monsieur le censeur n’ajoute pas que de cette façon, au contact de la neurasthénie qui ronge certainement nos «anciens», nous sombrerons plus vite et plus certainement aussi dans la même neurasthénie. Devenus prisonniers ordinaires parmi les prisonniers, nous serons tenus de répondre deux fois par jour à l’appel qui est fait par un officier allemand, le matin à 9 heures et le soir à 6 heures, dans la cour quand le temps le permet, et dans les couloirs s’il pleut. Nous serons tenus d’assister aux repas en commun qui se prennent, en deux services, dans un réfectoire trop petit pour tous les prisonniers. Nous serons tenus de respecter les consignes du camp. Nos anciens nous les feront connaître peu à peu. Mais il faut que nous sachions dès maintenant que les sentinelles sont autorisées à faire usage de leurs armes, si nous essayons de transgresser la moindre des consignes. Nous serons tenus de rendre aux officiers allemands, quel que soit leur grade et quel que soit le nôtre, les marques extérieures de respect qui leur sont dues. Monsieur le censeur laisse tomber ce dernier mot comme un coup de trique. Nous serons tenus d’obéir aux officiers, sous-officiers et soldats allemands en service. Et monsieur le censeur prononcele mot «soldats» comme s’il nous en giflait. Mais il sourit de nouveau pour conclure qu’en dehors de ces quelques menues restrictions et d’autres qui ont moins d’importance, nous pourrons faire dans le camp tout ce que nous voudrons.

D’ailleurs, le camp de Mayence n’est pas un tombeau. Nous ne serons pas sans nouvelles du monde extérieur. Évidemment, il est inutile que nos familles nous parlent de la marche de la guerre, car la lettre ne nous serait pas remise. Les ordres du Gouvernement Impérial et Royal sont formels à ce sujet. Nous ne pourrons pas non plus, comme juste, recevoir des journaux français, mais nous avons le droit de nous abonner à des feuilles allemandes et à des publications illustrées, commeDie Woche, par exemple. Herr Schmidt nous conseille surtout de nous abonner aux journaux de guerre que l’Allemagne publie en français ou en anglais pour les pauvres gens des régions envahies et pour les prisonniers, qu’il serait cruel de laisser dans l’ignorance des événements. Ces feuilles sont laGazette des Ardennes, laGazette de Lorraine, leContinental Times, lePetit Bruxellois, etc... Il y en a d’autres. LaGazette des Ardennesest particulièrement recommandable, nous dit monsieur le censeur. Mais il est obligé de nous quitter sur cette bonne recommandation, car on va nous mener à la salle des douches.

Avant de nous y mener, on nous distribue de petits sacs en toile, numérotés, qui nous rappellent les sacs à linge des potaches que nous fûmes. On nous dit que nous devons enfermer dans ces sacs tous nos objets personnels, montres, porte-monnaie, papiers, etc... Ils resteront dans la chambre pendant notre absence.Personne n’y touchera. Une sentinelle les gardera. Et il est prudent que nous n’emportions rien avec nous, parce que nos vêtements nous seront retirés en bas pour être soumis, pendant vingt-quatre heures, à des procédés de désinfection qui risqueraient de détériorer les choses que nous oublierions de préserver. L’homme qui nous donne ces instructions insiste trop, et l’ordonnance belge sourit d’un air trop averti, pour que nous n’ayons pas le sentiment bien net que nos petits sacs seront fouillés pendant notre absence. Mais que faire? Quelques officiers veulent essayer à tout prix de sauver des trésors: qui des billets de banque, qui une boussole, qui un carnet de souvenirs. On cherche des cachettes: sous une armoire, dans une paillasse, sous la coiffe d’un casque, que sais-je? Et, pleins d’inquiétude, nous descendons vers la salle des douches, qui est installée au sous-sol même du bâtiment nº III.

Nous descendons par le grand escalier, munis d’une serviette et d’une de nos deux couvertures de laine blanche. Devant la porte duBaderaùm, un soldat français nous distribue de grands anneaux de fer garnis d’une plaque portant un numéro. A cet anneau nous enfilerons par la boutonnière nos vêtements et notre linge, comme des clefs à un trousseau, et le tout ira à la désinfection. A côté du soldat français, au seuil même de la salle qui précède leBaderaùm, se tient un soldat allemand. Sans s’occuper de la corpulence des individus, il nous met entre les mains une chemise, un caleçon, une paire de chaussettes, le tout à l’état de neuf, et une savonnette. Mon Dieu! que cette organisation est admirable! La chemise et le caleçon sont en jersey de coton, fin et camelotard, de couleur crême, mais la chemise est enrichie d’un plastron en piqué blanc agrémenté de fleurettes bleues. C’est bien joli. Tout en nous déshabillant, nous ne nous lassons pas de manifester notre émerveillement. Mais, si nous plaisantons, rien ne nous empêche d’échanger entre nous les caleçons et les chemises afin de les adapter un peu mieux à nos proportions.

La douche prise, chaude ou froide à volonté, il fallut remonter dans la chambre nº 28. Notre cortège ne manquait pas de pittoresque: tous ces caleçons et toutes ces chemises et toutes ces chaussettes d’uniforme, sous la couverture d’uniforme, composaient un tableau assez grotesque. Et c’est dans cette tenue que nous demeurerons jusqu’à ce qu’on nous ait rendu nos effets désinfectés.

Dans la chambre nº 28, une surprise nous attendait: nos petits sacs individuels avaient disparu. Un murmure de stupeur s’éleva, vite suivi d’éclats de rire. La chose était trop drôle. Que de précautions pour nous dévaliser! Beau travail vraiment. Les paillasses des lits avaient été retournées; les coiffes de nos casques avaient été fouillées; lesTrains de Luxed’Abel Hermant n’étaient plus là; toutes les cachettes avaient été éventées. Tout était perdu. Rafle intégrale. Naufrage de toutes les espérances.

Pour se faire pardonner une si déplorable maladresse, qui ne pouvait que nous mal disposer, l’Administration nous offrit un repas copieux, où leskartoffelnabondaient, et nous eûmes même un supplément de consolation: de la marmelade. Notre raged’ailleurs eût été vaine. Il ne nous restait qu’à prendre en riant notre mésaventure. Le déjeuner s’en trouva égayé, d’autant que la tenue que nous avions tous prêtait à la plaisanterie. On ne voit pas tous les jours vingt-deux sous-lieutenants en caleçon réunis autour de la même table. Si la fantaisie règne dans les popotes d’officiers, elle ne va jamais jusqu’à ces excès de mardi-gras.

Le soldat boche, qui hurle en dirigeant nos ordonnances, mit fin au repas par un mot charmant, qu’il faut que je rapporte parce que, dans sa grossièreté, il offre un raccourci édifiant et caricatural, pour ainsi dire, de toute la tactique allemande en face des prisonniers. J’en ai déjà parlé. J’en parlerai encore. Donc, aujourd’hui nous achevions le dessert. Le plat de marmelade était vide.

—En voulez-vous d’autre? nous demanda l’homme qui hurle, sur un ton moins aigre qu’à l’ordinaire et qui pouvait passer pour aimable.

—Oui, oui, fîmes-nous.

Et le brave Boche nous répondit froidement, en enlevant le plat:

—Il n’y en a plus. (Keine mehr).

Ces petits détails marquent dans la vie d’un prisonnier. Les heures sont lentes, les événements rares. On n’a que de menus faits à collectionner et à méditer. On les médite. La cristallisation se produit. Et tant de petites images se groupent à la fin en nous pour former un tableau d’ensemble qui nous surprend nous-mêmes. On a le temps de réfléchir en captivité.

Pendant que nous étions à table, un bruit de pas etun brouhaha de voix retentirent dans le corridor. Six nouveaux venaient d’arriver par le train de midi. On les enferma dans une chambre spéciale. Il ne fallait pas qu’ils pussent communiquer avec nous. Songez qu’ils nous auraient peut-être donné du front des nouvelles plus fraîches que celles que nous avions, et rassurantes peut-être. Il fallait éviter ce scandale. Mais l’arrivée des six camarades pestiférés bouleversa l’ordre de notre repos. En effet, comment expliquer cela? Était-ce le changement de régime, ou la qualité de la cuisine, ou ce pain plutôt, si peu catholique, toujours est-il que la plupart d’entre nous étaient indisposés, et assez gravement même. Jusque-là, il nous suffisait de frapper à la porte. La sentinelle, qui était de faction dans le corridor, ouvrait et nous conduisait où nous désirions aller. Quand nos nouveaux compagnons d’infortune furent arrivés, nous dûmes nous plier à un autre règlement. Nous ne pouvions plus sortir de la chambre à notre gré. De temps en temps, le soldat à casquette chargé de notre service déverrouillait la porte, l’ouvrait toute grande, et glapissait d’un ton suraigü:

—Latrinen! Latrinen!

Il n’y avait qu’à obéir. Et cela nous procura une occasion de plus d’admirer cette belle organisation et cette stricte discipline allemandes, qui réalisent le tour de force d’amener la nature même à exécuter leurs ordres au premier commandement. Au surplus, l’homme qui hurle y gagna un surnom, et nous ne l’appelâmes plus queLatrinen. Un prisonnier s’amuse de peu.

L’ordonnance belge nous avait appris qu’on nousrendrait, dans le courant de l’après-midi, le contenu de nos sacs, ou ce qu’il plairait à l’administration du camp de nous en rendre. Nous n’attendions pas sans impatience ce moment. A 3 heures, la cérémonie eut lieu en grande pompe, avec un déploiement considérable de preuves de la plus scrupuleuse honnêteté. Je dirai tout de suite que, tout compte fait, il ne manquait pas grand’chose dans les sacs qu’on nous avait subtilisés. Mais ils avaient été fouillés comme nous le montra le désordre de certains portefeuilles, et d’ailleurs les Allemands n’avaient pas besoin de se cacher, et ils n’allaient pas se gêner pour nous confisquer franchement et devant nous ce qu’ils crurent bon de nous prendre.

Aucun officier n’assistait à l’opération. On sait que ces messieurs ont des scrupules et nul n’ignore qu’ils ne sont pas des bandits. Cette besogne vile était confiée à de simples soldats, à deux soldats exactement, installés de chaque côté d’une table dans le corridor froid où, avec notre tenue légère, nous étions transis. L’un d’eux vidait le sac sur la table, visitait les portefeuilles, supprimait les carnets, les papiers, les boussoles, les cartes, les jumelles, les appareils photographiques, les stylographes, les sifflets, les couteaux de poche et les canifs, car tout cela constituait, disaient-ils, du «butin de guerre». Il remettait le reste au prisonnier qui protestait à chaque objet qu’on lui retirait; puis, prélevant l’argent qu’il trouvait, il le donnait à son camarade, qui faisait office de changeur. Cours du jour: 78 marks pour 100 francs, le taux de principe d’avant la guerre; mais les Allemands nous volaient, puisque, en gros, à cette époque, le market le franc s’équilibraient à Berne. Au surplus, notre changeur ne nous versait pas de l’argent ou du papier allemand. Il nous alignait des pièces de zinc, qui n’ont cours que dans l’intérieur du camp et qui sont les seules à avoir cours; d’un côté, elles portent le chiffre de la somme qu’elles représentent, un pfennig ou cinquante marks; et de l’autre, l’aigle boche, avec cette inscription:


Back to IndexNext