LETTRE XXVIIIHEIDELBERG.

Étymologie et histoire.—Le blé.—Le vin pied-d'oison.—La cathédrale.—Quelle pensée y saisit le voyageur.—Détail des empereurs enterrés à Spire.—Lueurs qui traversent les ténèbres de l'histoire.—1693.—1793.—Souviens-toi de Conrad.

Étymologie et histoire.—Le blé.—Le vin pied-d'oison.—La cathédrale.—Quelle pensée y saisit le voyageur.—Détail des empereurs enterrés à Spire.—Lueurs qui traversent les ténèbres de l'histoire.—1693.—1793.—Souviens-toi de Conrad.

Bords du Nectar, octobre.

Que vous dirai-je de Spire, ouSpeyer, comme la nomment les Allemands, ouSpira, comme la nommaient les Romains?Neomagus, dit la légende.Augusta Nemetum, dit l'histoire. C'est une ville illustre. César y a campé, Drusus l'a fortifiée, Tacite en a parlé, les Huns l'ont brûlée, Constantin l'a rebâtie, Julien l'a agrandie, Dagobert y a fait d'un temple de Mercure un couvent de Saint-Germain, Othon Iery a donné à la chrétienté le premier tournoi, Conrad le Salien en a fait la capitale de l'empire, Conrad II en a fait le sépulcre des empereurs. Les templiers, qui y ont laissé une belle ruine, ont rempli là leur fonction de sentinelles aux Frontières. Tous les torrents d'hommes qui ont dévasté et fécondé l'Europe ont traversé Spire: pendant les premiers siècles, les Vandales et lesAlemans (tous les hommes, hommes de toutes races, dit l'étymologie); pendant les derniers, les Français. Durant le moyen âge, de 1125 à 1422, en trois cents ans, Spire a essuyé onze siéges. Aussi la vieille ville carlovingienne est-elle profondément frappée. Ses priviléges sont tombés, son sang et sa population ont coulé de toutes parts. Elle a eu la chambre impériale dont Wetzlar a hérité, les diètes dont le fantôme est maintenant à Francfort. Elle a eu trente mille habitants, elle n'en a plus que huit mille.

Qui se souvient aujourd'hui du saint évêque Rudiger? Où coule le ruisseau Spira? Où est le village Spira? Qu'a-t-on fait de l'église haute de Saint-Jean? Dans quel état est cette chapelle d'Olivet que les anciens registres appellent l'incomparable? Qu'est devenue l'admirable tour carrée à tourelles angulaires qui dominait la porte de la route du Bac? Quels vestiges reste-t-il de Saint-Vildnberg? Où est la maison de la chambre impériale? Où est l'hôtel des assesseurs-avocats,lesquels, dit une vieille charte,sont faisans et administrans justice au nom de la majesté impériale, des électeurs et autres princes de l'Empire, au consistoire publiq de tout l'Empire établi par Charles-le-Quint? de cette haute juridiction, à laquelle toutes les autres étaientdévolues et ressortissantes en dernier ressort, que reste-t-il? Rien, pas même le gibet de pierre à quatre piliers dans la prairie qui borde le Rhin. Le soleil seul continue de traiter Spire avec autant de magnificence que si elle était encore la reine des villes impériales. Le blé proverbial de Spire est toujours aussi beau et aussi doré que du temps de Charles-Quint, et l'excellent vin rouge pied-d'oison est toujours digne d'être bu par des princes-évêques en bas écarlates et des électeurs à chapeau d'hermine.

La cathédrale, commencée par Conrad Ier, continuée par Conrad II et Henri III, terminée par Henri IV en 1097, estun des plus superbes édifices qu'ait faits le onzième siècle. Conrad Ierl'avait dédiée, disent les chartes, à la «benoîte Vierge Marie.» Elle est encore aujourd'hui d'une majesté incomparable. Elle a résisté au temps, aux hommes, aux guerres, aux assauts, aux incendies, aux émeutes, aux révolutions, et même aux embellissements des princes-évêques de Spire et Bruchsal. Je l'ai visitée; je ne vous la détaillerai pas pourtant. Ici, comme dans la maison Ybach, je ne peux pas dire que j'aie vu l'église, tant j'étais absorbé par la pensée qui pour moi la remplissait. Non, je n'ai pas vu l'édifice, j'ai vu cette pensée. Laissez-moi vous la dire. Je ne sais plus rien du reste; tout a passé devant mes yeux comme une ombre. Cherchez, si vous le voulez, dans les itinéraires et les monographies, la description de la cathédrale de Spire; vous ne l'aurez pas de moi. Quelque chose de plus haut et de plus magnifique encore m'a saisi au milieu de la contemplation de cette sombre architecture. Jusqu'ici j'ai eu bien souvent déjà j'aurai bien souvent encore l'occasion de vous montrer des églises; cette fois laissez-moi vous montrer Dieu.

De 1024 à 1308, trois siècles durant, la pensée de Conrad II s'est exécutée. Sur dix-huit empereurs qui ont régné dans cet intervalle, neuf ont été enterrés dans la crypte qui est sous la cathédrale de Spire. Quant aux neuf autres, Lothaire II, Frédéric Barberousse, Henri VI, Othon IV, Frédéric II, Conrad IV, Guillaume, Richard de Cornouailles et Alphonse de Castille, la destinée ne leur a pas accordé cette auguste sépulture. Le vent qui souffle sur les hommes à l'heure de leur mort les a portés ailleurs.

De ceux-là, deux seulement, qui n'étaient pas Allemands, ont eu leur tombeau dans leur pays natal: Richard de Cornouailles en Angleterre, Alphonse de Castille en Espagne. Les autres ont été jetés aux quatre points cardinaux:Lothaire II au monastère de Kœnigslutter, Othon IV à Brunswick, Guillaume à Middelbourg, Henri VI et Frédéric II à Palerme, Conrad IV à Poggi, Barberousse au Cydnus.

Barberousse en particulier, ce grand Barberousse, où est-il? dans le Cydnus, dit l'histoire; à Antioche, dit la chronique; dans la caverne de Kiffhœüser, dit la légende de Wurtemberg; dans la grotte de Kaiserslautern, dit la légende du Rhin.

Les neuf césars couchés sous les dalles de l'abside de Spire étaient presque tous de glorieux empereurs. C'était le fondateur de la cathédrale, le contemporain de Canut le Grand, Conrad II, celui qui divisa la vieille Teutonie en six classes, dites Boucliers Militaires,Clypei Militares, hiérarchie que bouleversa la Bulle d'Or, mais que la Pologne adopta et refléta: si bien que, même dans ces derniers siècles, la constitution républicaine de la Pologne, reproduisant la vieille constitution féodale de l'Allemagne, était comme un miroir qui garderait l'image après que l'objet aurait disparu. C'étaient Henri III, qui proclama et maintint trois ans la paix universelle, préférant à une guerre de peuple à peuple ce duel de roi à roi qu'il offrait à Henri Ierde France; puis Henri IV, le vainqueur des Saxons et le vaincu de Grégoire VII; Henri V, l'allié de Venise; Conrad III, l'ami des diètes, qui se qualifiaitempereur des Romains; Philippe de Souabe, le redoutable adversaire d'Innocent III. C'était le triomphateur d'Ottocar, l'exterminateur des burgraves, le fondateur de dynasties, le comte père des empereurs, Rodolphe de Habsbourg. C'était Adolphe de Nassau, le vaillant homme tué d'un coup de hache sur le champ de bataille. C'était enfin son ennemi, son compétiteur, son meurtrier, Albert d'Autriche, qui se faisait servir à table par le roi de Bohême, la couronne en tête, qui supprimait les péages, et domptait,la châtaigne de fer au poing, les quatre formidables électeurs du Rhin; prince démesuré en tout, dans son ambition comme dans sa puissance, auquel Boniface VIII donnait un matin le royaume de France: si bien que, devant un pareil présent, on ne sait qui l'on doit admirer le plus, du pape qui avait l'audace d'offrir ou de l'empereur qui avait l'audace d'accepter.

Hélas! quoi de plus pareil à des rêves que ces grandeurs? et comme elles se ressemblent toutes par les misères qui sont au bout! Albert d'Autriche, à Gellheim, près Mayence, avait tué de sa main son cousin et son empereur, Adolphe de Nassau; dix ans plus tard, Jean de Habsbourg tue, à Vindisch-sur-la-Reuss, son oncle et son empereur, Albert d'Autriche. Albert, qui était borgne et laid, et conseillé, disait Boniface VIII, par une femme au sang de vipère,sanguine viperali, avait été surnommé leRégicide; Jean fut surnommé leParricide.

Quoi qu'il en soit, tous ces princes, les bons, les médiocres et les mauvais, enterrés côte à côte, confondaient, pour ainsi dire, la diversité de leurs destinées dans la gloire des armes, propre à quelques-uns, et dans la splendeur de l'empire, commune à tous, et gisaient dans le caveau de Spire, enveloppés delà mystérieuse majesté de la mort. Pour toute l'Allemagne, une sorte de superstition nationale environnait ces empereurs endormis. Les peuples, qui ont tous les instincts querelleurs et mutins des enfants, haïssent volontiers la puissance debout et vivante, parce qu'elle est la puissance, parce qu'elle est debout, parce qu'elle est vivante.Ceux de Flandres, dit Philippe de Commines,aiment toujours le fils de leur prince; leur prince, jamais. L'évêque d'Olmütz écrivait au pape Grégoire X:Volunt imperatorem, sed potentiam abhorrent. Mais, dès que la puissance est tombée, on l'aime; dès qu'elle est vaincue, on l'admire; dès qu'elle est morte, onla respecte. Rien n'était donc plus grand, plus auguste et plus sacré en Allemagne et en Europe que ces neuf tombes impériales couvertes, comme d'un triple voile, de silence, de nuit et de vénération.

Qui rompit ce silence? qui troubla cette nuit? qui profana cette vénération? Ecoutez.

En 1693, Louis XIV envoya brusquement dans le Palatinat une armée commandée par des hommes dont on peut lire encore les noms dans la Gazette des entresols du Louvre:ARMÉE D'ALLEMAGNE, 11 avril.—Maréchal de Boufflers, maréchal duc de Lorges, maréchal de Choiseul.—Lieutenants généraux: marquis de Chamilly, marquis de la Feuillée, marquis d'Uxelles, mylord Mountcassel, marquis de Revel, sieur de la Bretesche, marquis de Villars, sieur de Mélac.—Maréchaux de camp: duc de la Ferté, sieur de Barbezières, comte de Bourg, marquis d'Alègre, marquis de Vaubecourt, comte de Saint-Fremont.

La civilisation alors commençait à couvrir partout la barbarie; mais la couche était peu épaisse encore. A la moindre secousse, à la première guerre, elle se brisait, et la barbarie, trouvant un passage, se répandait de toutes parts. C'est ce qui arriva dans la guerre du Palatinat.

L'armée du grand roi entra dans Spire. Tout y était fermé, les maisons, l'église, les tombeaux. Les soldats ouvrirent les portes des maisons, ouvrirent les portes de l'église, et brisèrent la pierre des tombeaux.

Ils violèrent la famille, ils violèrent la religion, ils violèrent la mort.

Les deux premiers crimes étaient presque des crimes ordinaires. La guerre, dans ces temps que nous admirons trop quelquefois, y accoutumait les hommes. Le dernier était un attentat monstrueux.

La mort fut violée, et avec la mort, chose qu'on n'avait pas vue encore, la majesté royale, et avec la majesté royaletoute l'histoire d'un grand peuple, tout le passé d'un grand empire. Les soldats fouillèrent les cercueils, arrachèrent les suaires, volèrent à des squelettes, majestés endormies, leurs sceptres d'or, leurs couronnes de pierreries, leurs anneaux qui avaient scellé la paix et la guerre, leurs bannières d'investiture,hastas vexilliferas. Ils vendirent à des juifs ce que des papes avaient béni. Ils brocantèrent cette pourpre en haillons et ces grandeurs couvertes de cendre. Ils trièrent avec soin l'or, les diamants et les perles; et, quand il n'y eut plus rien de précieux dans ces sépulcres, quand il n'y eut plus que de la poussière, ils balayèrent pêle-mêle dans un trou ces ossements qui avaient été des empereurs. Des caporaux ivres roulèrent avec le pied dans une fosse commune les crânes de neuf césars.

Voilà ce que fit Louis XIV en 1693. Juste cent ans après, en 1793, voici ce que fit Dieu:

Il y avait en France un tombeau royal comme il y avait un ossuaire impérial en Allemagne. Un jour, jour fatal où toute la barbarie de dix siècles reparut à la surface de la civilisation et la submergea, des hordes hideuses, horribles, armées, qui apportaient la guerre, non plus à un roi, mais à tous les rois, non plus à une cathédrale, mais à toute religion, non plus à une ville ou à tout un Etat, mais à tout le passé du genre humain: des hordes effrayantes, dis-je, sanglantes, déguenillées, féroces, se ruèrent sur l'antique sépulture des rois de France. Ces hommes, que rien n'arrêta dans leur œuvre redoutable, venaient aussi pour briser des tombes, déchirer des linceuls et profaner des ossements. Etranges et mystérieux ouvriers, ils venaient mettre de la poussière en poussière. Ecoutez ceci:—le premier spectre qu'ils éveillèrent, le premier roi qu'ils arrachèrent brutalement du cercueil, comme on secoue un valet qui a trop longtemps dormi, le premiersquelette qu'ils saisirent dans sa robe de pourpre pour le jeter au charnier, ce fut Louis XIV.

O représailles de la destinée! 1693, 1793! équation sinistre! admirez cette précision formidable! Au bout d'un siècle pour nous, au bout d'une heure pour l'Eternel, ce que Louis XIV avait fait à Spire aux empereurs d'Allemagne, Dieu le lui rend à Saint-Denis.

Chose qu'il faut noter encore, le fondateur de la cathédrale de Spire, le plus ancien de ces vieux princes germaniques, Conrad II, avant d'être empereur d'Allemagne, avait été duc de la France rhénane. Ce duc de France fut outragé par un roi de France. Châtiment! châtiment! Si Louis XIV, dans ses campagnes d'Allemagne, avait passé à Otterberg, où j'étais il y a un mois, il aurait vu là, comme à Spire, une admirable cathédrale bâtie aussi par Conrad II, et cela peut-être n'eût pas été inutile au grand roi, car sur le portail principal de la sombre église il aurait pu lire cet avertissement mélancolique et sévère qu'on y lit encore aujourd'hui:

MEMENTO CONRADI.

L'auteur se fait des ennemis de tous les habitants de Mannheim.—Heidelberg.—L'auteur donne beaucoup d'explications sur lui-même.—La maison du chevalier de Saint-Georges.—Un verset de la Bible protége mieux une maison contre l'incendie que la plaque de fer-blanc M. A. C. L.—Détails peu connus sur le siége de Heidelberg par les troupes de Louis XIV. L'auteur dans la forêt.—Rêverie.—Enigme sculptée dans la muraille d'une masure.—LeChemin des philosophes.—Soleil couchant.—Paysage.—Choses crépusculaires et mystérieuses qui commencent.—Nuit.—L'auteur au haut de la montagne.—Horrible fosse entrevue.—Aventure surnaturelle du buisson qui marche.—Heidenloch!—Traces des païens partout sur les bords du Rhin.—Quelques-unes des visions du soir dans ces vallées.—Neckarsteinach.—Les quatre châteaux.—Le Schwalbennest.—Légende de Bligger le Fléau.—L'auteur laisse éclater sa profonde admiration pour les contes de bonnes femmes.—Passage curieux de Buchanan sur Macbeth.—Ce que l'auteur écrit sur la porte Schwalbennest.—Intérieur de la ruine.—Magnificences que l'auteur y trouve.—Le burg sans nom.—L'auteur y pénètre.—Le dedans d'une grosse tour.—Mystères.—Ce que l'auteur y voit et y entend d'effrayant à la nuit tombée.—Il se hâte de sortir du burg sans nom.—Le Neckar au crépuscule.—Le Petit-Geissberg.—Paysage qui raconte l'histoire.—Regard jeté sur les choses et sur les ombres.—Le château de Heidelberg.—Ce que c'était que le comte palatin.—Sens guelfe et factieux des inscriptions du palais d'Othon-Henri.—Lesélecteurs palatins avaient le goût des arts et des lettres.—Frédéric le Victorieux.—Le château de Heidelberg à vol d'oiseau.—Tous les genres de beauté y sont.—Traces des guerres.—Ce que faisait madame la palatine afin de devenir homme.—L'auteur regrette de n'avoir pas été là en 1693 pour diriger un peu la dévastation.—La cour intérieure.—La façade de Frédéric IV.—La façade d'Othon-Henri.—La façade de Louis le Barbu.—Les colonnes de Charlemagne.—Comparaisons de ces façades.—Tristesse.—Une remarque singulière.—Les rois et les dieux.—L'auteur se figure le château à la clarté du bombardement.—De quelle façon chaque statue de prince et d'empereur a été mutilée.—Statue de Frédéric V.—Statue de Louis V.—La tour de Frédéric le Victorieux.—Palais d'Othon-Henri.—L'intérieur.—Enumération de tous les édifices et de tous les palais que contenait le château de Heidelberg.—Les tours.—Le gros tonneau.—Détails inconnus et curieux.—Combien le gros tonneau tient de bouteilles de vin.—Ce que le vin y devient.—Les petits tonneaux.—Un des petits tonneaux a vaincu les grenadiers français.—Ce qu'on aperçoit dans l'obscurité.—PERKEO.—Moralité de toutes ces sombres histoires.—Les fantômes et les revenants de Heidelberg.—Jutha.—Les deux francs-juges.—Les musiciens bossus.—La dame blanche.—Irrévérence de la dame blanche pour la signature de M. de Cobentzel.—Les deux diables que l'auteur voit en plein midi.—Détail des petites dévastations.—Les architectes.—Les invalides.—Les Anglais.—La grille du perron a eu ses barbares comme notre grille de la place Royale a eu ses vandales.—Sinistre aspect de la tour Fendue au clair de lune.—Visite nocturne à la ruine de Heidelberg.—Effets vertigineux des rayons lunaires.—Serrement de cœur dans les chambres désertes.—Incident.—A quel hideux fantôme l'auteur est contraint de songer.—L'incident se comporte d'une façon lugubre et inexplicable.—Colère des cariatides et des statues contre l'auteur.—Il s'enfuit dans la cour.—La lune sur les deux façades.—Retour à la ville.—Post-Scriptum.—Imprécation contre les poêles.

L'auteur se fait des ennemis de tous les habitants de Mannheim.—Heidelberg.—L'auteur donne beaucoup d'explications sur lui-même.—La maison du chevalier de Saint-Georges.—Un verset de la Bible protége mieux une maison contre l'incendie que la plaque de fer-blanc M. A. C. L.—Détails peu connus sur le siége de Heidelberg par les troupes de Louis XIV. L'auteur dans la forêt.—Rêverie.—Enigme sculptée dans la muraille d'une masure.—LeChemin des philosophes.—Soleil couchant.—Paysage.—Choses crépusculaires et mystérieuses qui commencent.—Nuit.—L'auteur au haut de la montagne.—Horrible fosse entrevue.—Aventure surnaturelle du buisson qui marche.—Heidenloch!—Traces des païens partout sur les bords du Rhin.—Quelques-unes des visions du soir dans ces vallées.—Neckarsteinach.—Les quatre châteaux.—Le Schwalbennest.—Légende de Bligger le Fléau.—L'auteur laisse éclater sa profonde admiration pour les contes de bonnes femmes.—Passage curieux de Buchanan sur Macbeth.—Ce que l'auteur écrit sur la porte Schwalbennest.—Intérieur de la ruine.—Magnificences que l'auteur y trouve.—Le burg sans nom.—L'auteur y pénètre.—Le dedans d'une grosse tour.—Mystères.—Ce que l'auteur y voit et y entend d'effrayant à la nuit tombée.—Il se hâte de sortir du burg sans nom.—Le Neckar au crépuscule.—Le Petit-Geissberg.—Paysage qui raconte l'histoire.—Regard jeté sur les choses et sur les ombres.—Le château de Heidelberg.—Ce que c'était que le comte palatin.—Sens guelfe et factieux des inscriptions du palais d'Othon-Henri.—Lesélecteurs palatins avaient le goût des arts et des lettres.—Frédéric le Victorieux.—Le château de Heidelberg à vol d'oiseau.—Tous les genres de beauté y sont.—Traces des guerres.—Ce que faisait madame la palatine afin de devenir homme.—L'auteur regrette de n'avoir pas été là en 1693 pour diriger un peu la dévastation.—La cour intérieure.—La façade de Frédéric IV.—La façade d'Othon-Henri.—La façade de Louis le Barbu.—Les colonnes de Charlemagne.—Comparaisons de ces façades.—Tristesse.—Une remarque singulière.—Les rois et les dieux.—L'auteur se figure le château à la clarté du bombardement.—De quelle façon chaque statue de prince et d'empereur a été mutilée.—Statue de Frédéric V.—Statue de Louis V.—La tour de Frédéric le Victorieux.—Palais d'Othon-Henri.—L'intérieur.—Enumération de tous les édifices et de tous les palais que contenait le château de Heidelberg.—Les tours.—Le gros tonneau.—Détails inconnus et curieux.—Combien le gros tonneau tient de bouteilles de vin.—Ce que le vin y devient.—Les petits tonneaux.—Un des petits tonneaux a vaincu les grenadiers français.—Ce qu'on aperçoit dans l'obscurité.—PERKEO.—Moralité de toutes ces sombres histoires.—Les fantômes et les revenants de Heidelberg.—Jutha.—Les deux francs-juges.—Les musiciens bossus.—La dame blanche.—Irrévérence de la dame blanche pour la signature de M. de Cobentzel.—Les deux diables que l'auteur voit en plein midi.—Détail des petites dévastations.—Les architectes.—Les invalides.—Les Anglais.—La grille du perron a eu ses barbares comme notre grille de la place Royale a eu ses vandales.—Sinistre aspect de la tour Fendue au clair de lune.—Visite nocturne à la ruine de Heidelberg.—Effets vertigineux des rayons lunaires.—Serrement de cœur dans les chambres désertes.—Incident.—A quel hideux fantôme l'auteur est contraint de songer.—L'incident se comporte d'une façon lugubre et inexplicable.—Colère des cariatides et des statues contre l'auteur.—Il s'enfuit dans la cour.—La lune sur les deux façades.—Retour à la ville.—Post-Scriptum.—Imprécation contre les poêles.

Heidelberg, octobre.

Cher Louis, prenez garde à vous, je suis en humeur de vous écrire une lettre interminable. Vous me demandez quatre pages;je t'en veux donner cent, comme dit Orosmane. Ma foi! tant pis, tirez-vous-en comme vous pourrez; les vieilles amitiés sont bavardes.

Je suis arrivé dans celle ville depuis dix jours, cher ami, et je ne puis m'en arracher. Dans votre excursion en Allemagne, il y a douze ans, êtes-vous venu à Heidelberg? surtout vous y êtes-vous arrêté? car il ne faut pas passer à Heidelberg, il faut y séjourner, il faudrait y vivre. Je ne vous en dirai certes pas autant de cette espèce de faux Versailles badois qu'on appelle Mannheim, insipide ville, dont les rues semblent coupées à l'équerre dans un bloc de plâtre, et dont les clochers, comme ceux de Namur, ne sont pas des clochers, mais des bilboquetsréussis. En descendant du bateau à vapeur du Rhin, je suis resté à Mannheim le temps de faire atteler ma voiture, et je me suis enfui en hâte à Heidelberg. Faites-en autant si jamais vous venez ici.

Heidelberg, située et comme réfugiée an milieu des arbres, à l'entrée de la vallée du Neckar, entre deux croupes boisées plus fières que des collines et moins âpres que des montagnes, a ses admirables ruines, ses deux églises du quinzième siècle, sa charmante maison de 1595, à façade rouge et à statues dorées, dite l'auberge du Chevalier de Saint-Georges, ses vieilles tours sur l'eau, son pont et surtout sa rivière, sa rivière limpide, tranquille et sauvage, où foisonnent les truites, où abondent les légendes, où se hérissent les rochers, où le flot, compliqué d'écueils, n'estqu'un inextricable réseau de tourbillons et de courants; ravissant fleuve-torrent où l'on peut être sûr que jamais un bateau à vapeur ne viendra patauger.

Je mène ici une vie occupée, occupée un peu au hasard, il est vrai, mais je ne perds pas un instant, je vous assure; je hante la forêt et la bibliothèque, cette autre forêt; et le soir, rentré dans ma chambre d'auberge, comme votre ami Benvenuto Cellini, j'écris sur des feuilles, qui s'en iront je ne sais où, mes aventures de la journée.

Questa mia vita travagliata io scrivo.

Questa mia vita travagliata io scrivo.

Questa mia vita travagliata io scrivo.

Questa mia vita travagliata io scrivo.

Seulement les travaux de Benvenuto, c'étaient des coups d'épée ou de stylet, des évasions du château Saint-Ange, des combats à fer émoulu pour le Rosso contre les disciples de Raphaël, des villes fortifiées, des colosses entrepris, des insolences au pape ou à la duchesse d'Etampes, des voyages de bohémien, avec ses deux élèves Paul et Ascagne, l'hôtel de Nesle pris d'assaut et vidé par les fenêtres, meubles et gens; et puis, çà et là, quelque chef-d'œuvre,qualchè bell' opera, comme il le dit lui-même, une Junon, une Léda, un Jupiter d'argent haut comme François Ier, ou une aiguière d'or pour laquelle le roi de France donnait au cardinal de Ferrare une abbaye de sept mille écus de rente.

Mes aventures et mes travaux, à moi, laborieux fainéant que vous connaissez bien, cher Louis, vous les savez par cœur, vous les avez assez longtemps partagés; c'est une promenade solitaire dans un sentier perdu, la contemplation d'un rayon de soleil sur la mousse, la visite d'une cathédrale ou d'une église de village, un vieux livre feuilleté à l'ombre d'un vieux arbre, un petit paysan que je questionne, un beau scarabée enterreur cuirassé d'or violet, qui est tombé par malheur sur le dos, qui se débat, etque je retourne en passant avec le bout de mon pied; des vers quelconques mêlés à tout cela; et puis, des rêveries de plusieurs heures devant la Roche-More sur le Rhône, le Château-Gaillard sur la Seine, le Rolandseck sur le Rhin, devant une ruine sur un fleuve, devant ce qui tombe sur ce qui se passe, ou, spectacle à mon sens non moins touchant, devant ce qui fleurit sur ce qui chante, devant un myosotis penchant sa grappe bleue sur un ruisseau d'eau vive.

Voilà ce que je fais, ou, pour mieux dire, voilà ce que je suis: car, pour moi,fairedérive fatalement et immédiatement d'être. Comme on est, on fait.

Ici, à Heidelberg, dans cette ville, dans cette vallée, dans ces décombres, la vie d'homme pensif est charmante. Je sens que je ne m'en irais pas de ce pays si vous y étiez, cher Louis, si j'y avais tous les miens, et si l'été durait un peu plus longtemps.

Le matin, je m'en vais, et d'abord (pardonnez-moi une expression effrontément risquée, mais qui rend ma pensée), je passe, pour faire déjeuner mon esprit, devant la maison du chevalier de Saint-Georges. C'est vraiment un ravissant édifice. Figurez-vous trois étages à croisées étroites supportant un fronton triangulaire à grosses volutes bouclées à jour; tout au travers de ces trois étages, deux tourelles-espions à faîtages fantasques, faisant saillie sur la rue; enfin, toute cette façade en grès rouge, sculptée, ciselée, fouillée, tantôt goguenarde, tantôt sévère, et couverte du haut en bas d'arabesques, de médaillons et de bustes dorés. Quand le poëte qui bâtissait cette maison l'eut terminée, il écrivit en lettres d'or, au milieu du frontispice, ce verset obéissant et religieux:Si Jehova non ædificet domum, frustra laborant ædificantes eam.

C'était en 1595. Vingt-cinq ans après, en 1620, la guerre de Trente-Ans commença par la bataille du Mont-Blanc,près de Prague, et se continua jusqu'à la paix de Westphalie, en 1648. Pendant cette longue iliade, dont Gustave-Adolphe fut l'Achille, Heidelberg, quatre fois assiégée, prise et reprise, deux fois bombardée, fut incendiée en 1635.

Une seule maison échappa à l'embrasement, celle de 1595.

Toutes les autres, qui avaient été bâties sans le Seigneur, brûlèrent de fond en comble.

A la paix, l'électeur palatin, Charles-Louis, qu'on a surnommé le Salomon de l'Allemagne, revint d'Angleterre et releva sa ville. A Salomon succéda Héliogabale, au comte Charles-Louis, le comte Charles; puis, à la branche palatine de Wittelsbach-Simmern, la branche palatine de Pfalz-Neubourg, et enfin à la guerre de Trente-Ans la guerre du Palatinat. En 1689, un homme dont le nom est utilisé aujourd'hui à Heidelberg pour faire peur aux petits enfants, Mélac, lieutenant général des armées du roi de France, mit à sac la ville palatine et n'en fit qu'un tas de décombres.

Une seule maison survécut, la maison de 1595.

On se hâta de reconstruire Heidelberg. Quatre ans plus tard, en 1693[1], les Français revinrent; les soldats deLouis XIV violèrent à Spire les sépultures impériales, et à Heidelberg les tombeaux palatins. Le maréchal de Lorgesmit le feu aux quatre coins de la résidence électorale, l'incendie fut horrible, tout Heidelberg brûla. Quand letourbillon de flamme et de fumée qui enveloppait la ville fut dissipé, on vit une maison, une seule debout, dans ce monceau de cendres.

C'était encore, c'était toujours la maison de 1595.

Aujourd'hui, la charmante façade vermeille, damasquinée d'or, toujours vierge, intacte et fière, et seule digne de se rattacher au château dans cet insignifiant entassement de maisons blanches qui compose à présent Heidelberg, se dresse superbement sur la ville et fait étinceler au soleil la triomphante inscription où je lis tous les matins en passant que Jéhova a été l'ouvrier et que Jéhova a été le sauveur.

Il est vrai, car il faut tout dire, et la dévotion de la renaissance s'assaisonnait de fantaisies païennes, il est vrai que l'effet de ce grave psaume est un peu modifié par cette ligne profane que l'architecte a gravée au-dessus:Præstat invicta Venus, laquelle doit elle-même se sentir un peu gênée par cette troisième légende dont se couronne le fronton:Soli. Deo. Gloria.

La miraculeuse maison saluée, je passe le pont et je m'en vais dans la montagne.

Là, je m'enfonce, je me perds, je marche devant moi, je prends le chemin qui se présente; je regarde, chapiteau par chapiteau, les arbres, ces piliers de la grande cathédrale mystérieuse; et, plongé dans la lecture de la nature, comme les vieux puritains dans la méditation de la Bible, je cherche Dieu.

Ami, chacun a son livre, et, voyez-vous, dans l'Evangile comme dans le paysage, la même main a écrit les mêmeschoses. Quant à moi, je pense que toutes les faces de Jéhova veulent et doivent être contemplées, et cette idée règle et remplit toutes mes rêveries depuis vingt ans; vous le savez, vous, Louis, qui m'aimez et que j'aime. Je pense aussi que l'étude de la nature ne nuit en aucune façon à la pratique de la vie, et que l'esprit qui sait être libre et ailé parmi les oiseaux, parfumé parmi les fleurs, mobile et vibrant parmi les flots et les arbres, haut, serein et paisible parmi les montagnes, sait aussi, quand vient l'heure, et mieux peut-être que personne, être intelligent et éloquent parmi les hommes. Je ne suis rien, je le sais, mais je compose mon rien avec un petit morceau de tout.

Je vais ainsi toute la journée sans trop savoir où je suis, l'œil le plus souvent fixé à terre, la tête courbée vers le sentier, les bras derrière le dos, laissant tomber les heures et ramassant les pensées quand j'en trouve. Je m'assieds dans ces excellents fauteuils revêtus de mousse, c'est-à-dire de velours vert, que l'antique Palès creuse au pied de tous les vieux chênes pour le voyageur fatigué; je mets en liberté, pour ma bienvenue, comme un souverain débonnaire, toutes les mouches et tous les papillons que je trouve pris dans des filets auteur de moi; petite amnistie obscure, qui, comme toutes les amnisties, ne fâche que les araignées. Et puis je regarde couler au-dessous de mon trône, dans le ravin, quelque admirable ruisseau semé de roches pointues où se fronce à mille plis la tunique d'argent de la naïade; ou bien, si le mont n'a pas de torrent, si le vent, les feuilles et l'herbe se taisent, si le lieu est bien calme, bien désert, bien éloigné de toute ville, de toute maison, de toute cabane même, je fais faire silence en moi-même à tout ce qui murmure sans cesse en nous, et j'ouvre l'oreille aux chansons de quelque jeune montagnard perdu dans les branches avec son troupeau de chèvres, là-bas, bien loin, au-dessus ou au-dessous de moi.Rien n'est mélancolique et doux comme la tyrolienne sauvage chantée dans l'ombre par un pauvre petit chevrier invisible, pour la solitude qui l'écoute. Quelquefois, dans toute une grande montagne, il n'y a que la voix d'un enfant.

Les montagnards de ces forêts voisines de la forêt Noire ont une espèce de chant clair-obscur qui est charmant.

Comme je me promène tous les jours, je commence à être connu et accepté dans les villages. Les enfants qui jouent aux soldats se dérangent pour me laisser passer; le roulier de la vallée du Neckar me sourit sous son feutre orné de galons d'argent à franges pendantes et de roses artificielles; les paysans me saluent gravement avec leur grand chapeau à la Henri IV, les jeunes filles et les vieilles femmes me considèrent comme un passant familier, et me disent: «Goodtag.» A propos, ici, plus que partout, je me demande, chaque fois que je traverse une rue de bourg ou de hameau, comment d'aussi jolies jeunes filles peuvent faire d'aussi laides vieilles femmes.—Je dessine ça et là les baraques qui ont du style. Dans ce pays dévasté par les guerres féodales, les guerres monarchiques et les guerres révolutionnaires, les cabanes sont construites avec des ruines de châteaux; cela fait d'étranges édifices. L'autre jour j'ai rencontré une masure de paysan ainsi composée: quatre murs de torchis, blanchis à la chaux, une porte et une fenêtre sur la façade; à droite de la porte, le lion de Bavière couronné, portant le globe et le sceptre, sculpté presque en ronde bosse sur une large dalle de grès rouge. A gauche de la fenêtre, une autre lame de grès rouge, grand bas-relief représentant un poing crispé sur un billot et à demi entaillé par une hache. Au-dessus de la hache, cette date effacée, 16..; au-dessous du billot, cette autre date, 1731; entre les deux dates, ce motRENOVATUM. Riende plus mystérieux et de plus sinistre que ce bas-relief. On ne voit pas l'homme dont on voit le poing; on ne voit pas le bourreau dont on voit la hache. Cette affreuse chose semble sortir d'un nuage. Les deux bas-reliefs sont incrustés dans le mur un peu au-dessous de vieilles lattes du toit. Le lion palatin se tourne comme irrité et furieux vers ce poing à moitié coupé. Maintenant, qui a apporté là ce lion? que signifie ce hideux bas-relief? quel crime y a-t-il sous ce supplice? Quel est ce hasard singulier qui a eu le caprice de compléter une chaumière avec ce lion rugissant et cette main sanglante? Un cep de vigne, chargé de raisins, grimpe joyeusement à travers cette sombre énigme.

A force de regarder, j'ai trouvé quelques caractères gravés sur le haut du bas-relief au poing coupé; et, en dérangeant les grappes et les feuilles, j'ai déchiffré le motBurg Freyheit.

Le même jour, c'était vers le soir, j'avais quitté à midi la ville par le chemin dit desPhilosophes, lequel chemin s'en va je ne sais où, comme il sied à un chemin de philosophes, et j'étais dans un vallon quelconque. Je me mis à gravir l'escarpement d'une haute colline par un de ces sentiers antiques qu'on trouve souvent dans ce pays, sentiers-escaliers, pavés de grosses roches brutes, qui ont l'air d'un mur cyclopéen posé à plat sur le sol, attribués d'ailleurs par les ignorants aux géants et par les savants aux Romains, c'est-à-dire toujours aux géants.

Le jour s'éteignait derrière moi dans la plaine du Rhin.

C'était un de ces sinistres soleils couchants où le soleil semble s'abîmer pour jamais dans l'ombre, écrasé sous des nuages de granit, informe et nageant dans une immense mare de sang.

Je montais lentement à cette lueur.

Peu à peu elle blêmit, puis s'effaça. Quand je fus à mi-côte je me retournai.

Je n'avais plus sous les yeux qu'un de ces grands paysages crépusculaires où les montagnes se traînent sur l'horizon comme d'énormes colimaçons dont les rivières et les fleuves, pâles et vagues sous la brume, semblent être la trace argentée.

Le mont devenait très-âpre, l'escalier de rochers s'allongeait indéfiniment; mais les bruyères et les jeunes châtaigniers nains s'agitaient autour de moi avec ce murmure amical et hospitalier qui invite le voyageur à continuer.

Je repris donc mon ascension.

Comme j'atteignais le sommet d'un des bas-côtés du mont, la lune, la pleine lune, ronde et éclatante, qui se lève de cuivre dans les plaines et d'or dans les montagnes, apparut tout à coup devant moi; et, gravissant elle-même le long de la colline voisine, se mit à glisser à fleur de terre dans les broussailles noires comme un disque splendide poussé par des génies invisibles. Toute cette chaîne de sommets et de vallées, vue à cette clarté, des marches de ce sentier des géants, avait je ne sais quelle figure surnaturelle.

Je commençais à avoir besoin d'aide. La lune éclairait ma route, ce qui me convenait fort. En même temps mon ombre se mit à marcher à côté de moi comme pour me tenir compagnie. Dix minutes après j'étais au haut de la montagne. D'en bas je ne la croyais pas si haute. Soit dit en passant, c'est un peu l'histoire de toutes les grandes choses vues d'en bas. De là les jugements diminuants et étroits des petits hommes sur les grands hommes.

Il n'y avait dans le ciel que la lune. Ni un nuage, ni une étoile. C'était ce grand jour de la nuit qui arrive une fois par mois. Au sommet du mont, vaste croupe couverte de bruyères et rasée par le vent, ce que j'avais sous les yeux n'était pas un paysage, mais une grande carte géographiquepresque circulaire, estompée par la distance et la vapeur, comme celle que dut voir Jésus-Christ quand Satan le transporta sur la montagne pour lui offrir les royaumes de la terre. Par parenthèse, faire une pareille proposition à celui qui se sait Dieu et qu'on sait Dieu, offrir les royaumes de la terre à celui qui a les royaumes du ciel c'est là un trait de stupidité, disons-le entre nous, que j'ai peine à comprendre de la part de cette espèce de Voltaire antédiluvien que nous appelons le diable.

Vers le nord, la bruyère aboutissait à une forêt. Pas une chaumière, pas une hutte de bûcheron. Une solitude profonde.

Comme je me promenais sur cette croupe, j'aperçus à quelques pas d'un sentier à peine distinct, sous des buissons hérissés (à propos de buissons, le mothorridusmanque dans notre langue: il dit moins qu'horribleet plus quehérissé), j'aperçus, dis-je, une espèce de trou vers lequel je me dirigeai.

C'était une assez grande fosse carrée, profonde de dix ou douze pieds, large de huit ou neuf, dans laquelle s'affaissaient des ronces rougeâtres, et où les rayons de la lune entraient par les crevasses de la broussaille. Je distinguais vaguement au fond un pavage à larges dalles miné par les pluies, et sur les quatre parois une puissante maçonnerie de pierres énormes, devenue informe et hideuse sous les herbes et les mousses. Il me semblait voir sur le pavé quelques sculptures frustes mêlées à des décombres, et parmi ces décombres un gros bloc arrondi, grossièrement évasé, percé à son milieu d'un petit trou carré, qui pouvait être un autel celtique ou un chapiteau du sixième siècle.

Du reste aucun degré pour descendre dans l'excavation.

Ce n'était peut-être qu'une simple citerne, mais je vousassure que l'heure, le lieu, la lune, les ronces et les choses confuses entrevues au fond, donnaient je ne sais quoi de formidable et de sauvage à cette mystérieuse chambre sans escalier, enfoncée dans la terre, avec le ciel pour plafond.

Qu'était-ce que cette fosse singulière? Vous me connaissez: je m'obstine, je cherche, je veux en savoir sur cette cave plus que la lune et le désert ne m'en disent; j'écarte les ronces avec ma canne, je m'accroche à des sarments que je prends à poignées, et je me penche sur cette ombre.

En ce moment-là j'entends une voix grave et cassée prononcer distinctement derrière moi ce mot:Heidenloch.

Dans le peu d'allemand que je sais, je sais ce mot. Il signifie:trou des Païens.

Je me retourne.

Personne dans la bruyère; le vent qui souffle et la lune qui éclaire. Rien de plus.

Seulement il me semble qu'il y a là, du côté de la forêt, à une trentaine de pas, entre la lune et moi, une masse d'ombre, une haute broussaille que je n'ai pas encore remarquée.

Je crois m'être trompé, et que, comme tous ceux qui se promènent dans les solitudes, je deviens un peu visionnaire, et je me remets à explorer le bord de la fosse.

Ici la voix s'élève une seconde fois, et j'entends de nouveau derrière moi les trois syllabes étranges:Heidenloch.

Pour le coup, je me retourne vivement, et à mon tour je dis à haute voix:Qui est là?

En cet instant je crois remarquer, non sans quelque frisson involontaire, je vous l'avoue, que la haute broussaille s'est rapprochée de quelques pas.

Je répète:Qui est là?et, au moment où j'allais marcher résolûment à elle, je la vois qui vient à moi, et j'en entends sortir pour la troisième fois la voix décrépite qui dit:Heidenloch.

Dans ces lieux déserts, à ces heures bizarres de la nuit, on est tendre aux superstitions, et je vous déclare que toutes les légendes du Rhin et du Neckar commençaient à me revenir à l'esprit et me montaient au cerveau comme une fumée, lorsque le buisson surnaturel se retourna. Alors ce qui était dans l'ombre fit face à la lune, et j'aperçus une petite vieille courbée jusqu'au menton sur un bâton à gros nœuds, presque enfouie sous un grand tas de branchages qui la débordait de tous côtés, balayant la terre derrière elle et se balançant au-dessus de sa tête de la manière la plus fantastique. Elle me regardait avec ses yeux gris en répétant:Heidenloch! Heidenloch!

On eût dit une vieille dryade chassée par les bûcherons, emportant son arbre sur son dos.

C'était tout simplement une pauvre bonne femme qui revenait de couper des broussailles dans la forêt, qui avait aperçu un étranger et qui lui avait donné un renseignement, et qui maintenant regagnait sa chaumière au clair de la lune, traînant son fagot par le sentier des géants.

Je l'ai remerciée par quelques kreutzers, tout en la considérant avec admiration. Je n'ai vu de ma vie une plus petite vieille sous un plus énorme fagot.

Elle m'adressa, avec un grognement reconnaissant, une affreuse grimace gracieuse, qui était il y a cinquante ans un frais et charmant sourire. Puis elle me tourna le dos, c'est-à-dire la broussaille; et, au bout de quelques minutes, arrivée à la pente du mont, elle s'enfonça dans la terre, et s'évanouit comme une apparition. Son explication, du reste, n'expliquait rien. C'était un mot lugubre ajouté à une chose lugubre. Voilà tout.

Je vous avoue que je suis resté longtemps à cette place, regardant letrou des Païens, qui est peut-être la tombe ouverte et vide d'un géant, peut-être une chambre druidique, peut-être le puisard d'un camp romain ou le réservoir pluvial de quelque couvent byzantin disparu, ou la hideuse cave sépulcrale d'un gibet démoli, dont les parois silencieuses ont peut-être été arrosées de sang humain, ou comblées de squelettes, ou assourdies par la danse du sabbat tournant autour de l'ossuaire; fosse pleine de ténèbres, dans laquelle la lune jette aujourd'hui un rayon livide, et une vieille femme un mot sinistre.

Quand je redescendis de la montagne, j'aperçus dans les arbres, sur un sommet voisin, une tour en ruine à laquelle se rattache sans doute l'excavation dont la signification est perdue aujourd'hui.

Au reste, les païens, c'est-à-dire les Sicambres, selon les uns, et les Romains, selon les autres, ont laissé des traces profondes dans les traditions populaires qui se mêlent ici partout à l'histoire et l'encombrent. A Lorch, à l'entrée du Wisperthal, il y a un autretrou des Païensaussi nommé Heidenloch. A Winkel, sur le Rhin, l'ancienne Vinicella, il y a larue des Païens, Heidengass; et à Wiesbade, l'ancien Visibadum, il y a lemur des Païens, Heidenmauer.

Je ne compte pas dans ces vestiges païens une espèce d'arche dont le tronçon, couvert de lierre, croule dans la montagne derrière Caub, à une lieue environ de Gutenfels, et que les paysans appellent lepont des Païens, Heidenbrukke, parce qu'il me paraît évident que c'est la ruine d'un pont bâti là par les Suédois pendant la guerre de trente ans. Au reste, la tradition ne se trompe pas beaucoup. C'est presque un Scipion que ce Gustave-Adolphe; et ce qu'il vient faire sur le Rhin au dix-septième siècle, c'est la grande guerre classique, la guerre romaine. Lesmêmes stratégies que Polybe raconte dans la guerre punique, Folard les retrouve et les constate dans la guerre de trente ans.

Voilà, cher Louis, les aventures de mes promenades, et je ne m'étonne pas vraiment que les contes et les légendes aient germé de toutes parts dans un pays où les buissons se promènent la nuit et adressent la parole aux passants.

L'autre soir, au crépuscule, j'avais devant moi une haute croupe noire et pelée, emplissant tout l'horizon et surmontée à son sommet d'une grosse tour en ruine, isolée comme les tours maximiliennes de la vallée de Luiz. Quatre grands créneaux, usés, ébréchés et changés en triangles par le temps, complétaient la sombre silhouette de la tour, et lui faisaient une couronne de fleurons aigus. Des paysans, habitants actuels de cette masure, y avaient allumé dans l'intérieur un immense feu de fagots dont le flamboiement apparaissait au dehors aux trois seules ouvertures qu'eût la ruine: une porte cintrée en bas, deux fenêtres en haut. Ainsi éclairée, ce n'était plus une tour, c'était la tête noire et monstrueuse d'un effrayant Pluton ouvrant sa gueule pleine de feu et regardant par-dessus la colline avec ses yeux de braise.

A ces heures-là, quand le soleil est couché, quand la lune n'est pas levée encore, on rencontre des vallées qui semblent encombrées d'écroulements étranges; c'est le moment où les rochers ressemblent à des ruines et les ruines à des rochers.

Quelquefois l'espèce de poëte qui est en moi triomphe de l'espèce d'antiquaire qui y est aussi, et je me contente de ces visions.

Quelquefois je reviens le lendemain, au jour; j'explore la masure pas à pas, et je tâche d'en constater l'âge par la saillie des mâchicoulis, la forme des denticules ou l'écartement des ogives.

Il y a dans ce genre, à deux milles de Heidelberg, une ravissante vallée, vallée d'archéologue et vallée de rêveur. Quatre vieux châteaux sur quatre bosses de rochers comme quatre vautours qui se regardent; entre ces quatre donjons une pauvre vieille ville semble s'être réfugiée avec épouvante au sommet d'une montagne conique, où elle se pelotonne dans ses murailles et d'où elle observe depuis six cents ans l'attitude formidable des châteaux. Le Neckar semble avoir pris fait et cause pour la ville, et il entoure la montagne des bourgeois de son bras d'acier. De vieilles forêts, à cette heure chamarrées de toutes les dorures de l'automne, se penchent de toutes parts sur cette vallée comme dans l'attente d'un combat. Il y a là, parmi les chênaies et les châtaigneraies, de ces grands bois de pins habités par les hiboux et les écureuils. A de certaines heures cet ensemble n'est pas un paysage, c'est une scène, et l'on attend l'heure où les acteurs, cette ville et ces châteaux, cette fourmilière de nains et ces quatre géants pétrifiés, vont reprendre vie et commencer.

Cet admirable lieu s'appelle Neckarsteinach.

De l'un de ces quatre donjons on a fait une métairie, d'un deuxième une maison de plaisance. Les deux autres, qui sont complétement ruinés, dévastés et déserts, m'ont surtout intéressé et fait revenir plusieurs fois.

L'un s'appelait au douzième siècle et s'appelle encore aujourd'huiSchwalbennest, ce qui veut dire lenid d'hirondelle. Il est en effet posé en saillie et maçonné, comme par une hirondelle gigantesque, sur une console de rocher, dans la voussure d'un énorme mont de grès rouge.

C'était, du temps de Rodolphe de Habsbourg, le manoir d'un effroyable gentilhomme-bandit qu'on nommait Bligger le Fléau. Toute la vallée, de Heilbronn à Heidelberg, était la proie de cet épervier à face humaine.

Comme tous ses pareils, la diète le manda. Bligger n'y alla point.

L'empereur le mit au ban de l'empire. Bligger n'en fit que rire.

La ligue des cent villes envoya ses meilleures troupes et son meilleur capitaine assiéger le Nid-d'Hirondelle. En trois sorties le Fléau extermina les assiégeants.

Ce Bligger était un combattant de stature colossale et qui frappait avec un bras de forgeron.

Enfin le pape l'excommunia, lui et tous ses adhérents.

Quand Bligger entendit lire au pied de sa muraille, par un des bannerets du saint-empire, la sentence d'excommunication, il haussa les épaules.

Le lendemain, à son réveil, il trouva son burg désert et la porte et la poterne murées. Tous ses hommes d'armes avaient quitté pendant la nuit la citadelle maudite et en avaient muré les issues.

Alors l'un d'eux, qui s'était caché dans la montagne, sur un rocher d'où le regard plongeait dans l'intérieur du château, vit Bligger le Fléau baisser la tête et marcher à pas lents dans sa cour. Il ne rentra pas un instant dans le donjon, et marcha ainsi jusqu'au soir, seul et faisant sonner les dalles sous son talon d'acier.

Au moment où le soleil se couchait derrière les collines de Neckargemund, le formidable burgrave tomba tout de son long sur le pavé.

Il était mort.

Son fils ne put relever sa famille de l'excommunication qu'en se croisant et en rapportant de la terre sainte la tête du sultan, laquelle figure encore aujourd'hui au milieu de l'écu d'un chevalier de pierre, qui s'appelle Ulrich Landschad, fils de Bligger, et qui dort étendu sur un tombeau dans l'église de Steinach.

Cette famille est aujourd'hui éteinte.

Est-ce que ce n'est pas une belle histoire, Louis, et qui vaut tout aussi bien la peine d'être racontée que les grandes batailles et les mariages des rois? Il faut pourtant ramasser cela dans la mémoire du peuple. Les historiens dédaignent ces détails. Ils disent que c'est petit: moi, je déclare que c'est grand. Ce sont des contes de bonnes femmes, ajoutent-ils; mais est-ce que vous connaissez rien de plus magnifique et de plus terrible que les contes de bonnes femmes? Quant à moi, Homère me paraît si sublime, que je range l'Iliadeparmi les contes de bonnes femmes.

A ce sujet, Buchanan, que je feuilletais ces jours-ci dans la bibliothèque de Heidelberg, fait un aveu naïf. Voici ce qu'il écrit à propos de Macbeth:Multa hic fabulose affingunt; sed, quia theatris aut fabulis milesiis sunt aptiora quam historiæ, ea omitto.Ce que Buchanan met ainsi entre deux parenthèses, c'est Shakspeare.

Le peuple d'ailleurs ne s'y méprend pas. Il aime le grand, et il aime les contes. Il exagère même volontiers les personnages de ses légendes, et les place, par le grossissement auguste des détails, au niveau des grands hommes historiques. La chronique ne se gêne pas plus que l'histoire pour bouleverser toute la nature quand il s'agit de solenniser un de ses héros. Lorsque le laird écossais Dunwald assassina, dans le château de Fores, le roi Duff, il y eut des prodiges, et le soleil se voila comme à la mort de César.

Tant que les narrateurs de ces grandes choses s'appellent Hector Boëce ou Hailes's, ce n'est pas de l'histoire, ce sont des contes. Le jour où ils se nomment Homère, Virgile ou Shakspeare, c'est plus que de l'histoire, c'est de l'épopée.

Le Schwalbennest a encore aujourd'hui une fière et sombre mine. C'est un donjon carré dont les deux anglestournés vers la vallée disparaissent et s'absorbent sous des tourelles rondes à mâchicoulis; une double circonvallation couverte de lierre l'enveloppe, et tout ce bloc pend, comme je vous l'ai dit, accroché au flanc d'une montagne presque en surplomb sur le Neckar.

J'ai escaladé le sentier, jadis si redoutable, où ont ruisselé l'huile bouillante, la poix allumée et le plomb fondu des mâchicoulis. Je suis entré par cette poterne et par cette porte qui ont été murées, aujourd'hui larges crevasses qui livrent passage au premier venu, et avec un clou j'ai gravé ces trois lignes sur une pierre du chambranle de la porte:Quand la porte du tombeau s'est fermée sur une famille pour ne plus s'ouvrir, la porte de la maison s'ouvre pour ne plus se fermer.

L'intérieur du burg est d'un aspect lugubre. Des racines d'arbres soulèvent çà et là ce vieux dallage du douzième siècle, où a résonné la colossale armure de Bligger quand le burgrave tomba roide mort sur le pavé. La montagne, pleine de sources, continue de suinter goutte à goutte dans la citerne à demi comblée. Les fraisiers en fleurs s'épanouissent entre les dalles. Les pierres des murs, fouettées par la pluie et rongées par la lune, sont piquées de mille trous où des larves de papillons-spectres filent dans l'ombre leur cocon. Aucun pas humain dans cette demeure. Aux fenêtres inaccessibles du donjon apparaissent des châtelaines sauvages, les fougères, qui y agitent leur éventail, et les ciguës, qui y penchent leur parasol. La grande salle, dont le toit et les plafonds se sont effondrés, est encore royalement décorée par treize croisées toutes grandes ouvertes sur la vallée. Au moment où j'y étais, le soleil couchant encadrait dans l'une d'elles un Claude Lorrain magnifique.

L'autre donjon n'a pas de nom, n'a pas d'histoire, n'a pas de date pour ainsi dire, n'a presque plus de forme, etest beaucoup plus formidable encore que le Nid-d'Hirondelle.

Si l'on oublie un instant la tour carrée qui le domine encore, ce n'est plus un donjon, ce n'est plus une ruine, ce n'est plus une masure, ce n'est plus un édifice ayant forme humaine (car l'homme imprime la forme à l'édifice); c'est un bloc, une masse caverneuse, un rocher percé comme un poumon de trous et de cœcums; c'est un énorme madrépore que pénètre et que remplit inextricablement de toutes ses antennes, de tous ses pieds, de tous ses doigts, de tous ses cous, de toutes ses spirales, de tous ses becs, de toutes ses trompes, de toutes ses chevelures, la végétation, ce polype effrayant.

Je suis entre là avec beaucoup de peine, en faisant dans les broussailles un bruit de bête fauve.

Ce burg est plus ancien de deux siècles que le Schwalbennest. La tour carrée n'a qu'une baie, une porte du neuvième siècle, au-dessous de laquelle sortent encore des murs, à une hauteur d'environ quarante pieds, les deux consoles à ourlet diamanté qui soutenaient le pont-levis. L'archivolte pleine d'ombre de cette entrée inaccessible est aussi pure que si la pierre était coupée d'hier.

La seule chose, avec la tour carrée, qui ait encore une forme, c'est une grosse tour ronde, aux trois quarts rasée, qui flanquait un des angles du mur, et que j'ai aperçue en montant. Une fois engagé dans les antres dédaléens du château écroulé, j'ai eu quelque peine à la retrouver. Enfin j'ai avisé entre deux touffes de ronces l'embouchure étroite d'un couloir. Je m'y suis glissé, et je suis parvenu ainsi dans un petit carrefour singulier: c'étaient quatre cellules oblongues, voûtées, basses, rayonnant vers quatre points différents de la vallée, terminées chacune par une meurtrière, et partant toutes les quatre de l'extrémité du corridor où j'étais entré. Figurez-vous le dedans du mouleoù l'on aurait fondu le pied d'un aigle colossal. Ces quatre cellules étaient des embrasures d'onagres on de fauconneaux. Du point où j'étais, le burgrave pouvait voir à la fois, par la première meurtrière, à sa droite, le revers de la montagne; par la seconde, en face de lui, le Schwalbennest; par la troisième, la ville groupée sur la colline; et, par la quatrième, à sa gauche, les deux autres châteaux de la vallée. Cette serre d'aigle, qui avait pour ongles quatre machines de guerre, était l'intérieur de la tour ronde.

Entre les quatre embrasures, tout était granit cimenté et maçonnerie massive. J'ai dessiné le Schwalbennest vu par la meurtrière.

Au printemps, cette ruine, changée en un prodigieux bouquet de fleurs, doit être charmante.

Du reste, personne ne sait rien sur le burg. Il n'a pas même sa légende et son spectre. Les générations d'hommes qui l'ont habité y sont entrées tour à tour comme dans une caverne sans fond, et l'ombre d'aucun n'en est ressortie.

Comme j'y étais arrivé au coucher du soleil, la nuit est venue pendant que j'y étais encore. Alors cette masure-broussaille s'est remplie peu à peu d'un bruit étrange. Cher Louis, si jamais on vous parle du silence des ruines la nuit, exceptez, je vous prie, le burg sans nom de Neckarsteinach. Je n'ai de ma vie entendu vacarme pareil. Vous savez cet adorable tumulte qui éclate dans une futaie, en avril, au soleil levant; de chaque feuille jaillit une note, de chaque arbre une mélodie; la fauvette gazouille, le ramier roucoule, le chardonneret fredonne, le moineau, ce joyeux fifre, siffle gaiement à travers le tutti. Le bois est un orchestre. Toutes ces voix qui ont des ailes chantent à la fois et répandent sur les collines et les prairies la symphonie mystérieuse du grand musicien invisible. Dans le burg sans nom, au crépuscule, c'est la même chose, devenuehorrible. Tous les monstres de l'ombre se réveillent et commencent à fourmiller. Le vespertilio bat de l'aile, l'araignée cogne le mur avec son marteau, le crapaud agite sa hideuse crécelle. Je ne sais quelle vie venimeuse et funèbre rampe entre les pierres, entre les herbes, entre les branches. Et puis, des grondements sourds, des frappements bizarres, des glapissements, des crépitations sous les feuilles, des soupirs faibles qu'on entend tout près de soi, des gémissements inconnus, les êtres difformes exhalant les bruits lugubres, ce qu'on n'entend jamais hurlé ou murmuré par ce qu'on ne voit jamais. Par moments des cris affreux sortent tout à coup des chambres démantelées et désertes; ce sont les chats-huants qui se plaignent comme des mourants. Dans d'autres instants, on croit entendre marcher dans le taillis à quelques pas de soi; ce sont des branchages fatigués qui se déplacent d'eux-mêmes. Deux charbons ardents, tombés on ne sait de quelle fournaise, brillent dans l'ombre au milieu des ronces; c'est une chouette qui vous regarde.

Je me suis hâté de m'en aller, assez mal à mon aise, ne sachant où poser mes mains dans les ténèbres et tâtonnant à travers les pierres du bout de ma canne. Je vous assure que j'ai eu un mouvement de joie lorsqu'au sortir de la sombre et impénétrable voûte de végétation qui ferme et enveloppe la ruine, le ciel bleu, vague, étoilé et splendide, m'est apparu comme une immense vasque de lapis-lazuli pailleté d'or, dans un écartement de montagnes.

Il me semblait que je sortais d'une tombe et que je revoyais la vie.

Le soir, après ces expéditions, je regagne la ville. Je rencontre en chemin des groupes d'étudiants de cette grande université de Heidelberg, nobles et graves jeunes hommes dont le visage pense déjà. La route longe le Neckar. La cloche de l'abbaye de Neubourg tinte par intervallesdans le lointain. Les collines jettent leurs grandes ombres sur la rivière; l'eau étincelle au clair de lune avec le frissonnement du paillon d'argent; de longues barques sombres passent dans les rapides comme des flèches, ou bien il n'y a ni bateaux, ni passants, ni maisons, la vallée est muette, la rivière est déserte, et les rochers surgissent pêle-mêle au milieu des courants avec des formes de crocodiles et de grenouilles géantes qui viennent respirer le soir à fleur d'eau.

Puisque je suis en train de soleils couchants, de crépuscules et de clairs de lune, il faut que je vous raconte ma soirée d'avant-hier. Pour moi, vous le savez, ces grands aspects ne sont jamais la «même chose», et je ne me crois pas dispensé de regarder le ciel aujourd'hui parce que je l'ai vu hier. Je continue donc ma causerie.

Comme le jour déclinait, j'étais monté, par une belle châtaigneraie qui domine le château de Heidelberg, sur une haute colline que l'on appelle le petit Geissberg. Il y avait là, au douzième siècle, une forteresse bâtie par Conrad de Hohenstauffen, comte du Saint-Empire, duc des Francs et beau-frère de l'empereur Barberousse. Des débris de cette forteresse, incendiée en 1278 en même temps que la ville de Heidelberg, les Suédois firent en 1633 un retranchement en pierres sèches; et, de nos jours, du retranchement de Gustave-Adolphe, un paysan a fait la clôture de son champ de pommes de terre.

La plaine du Rhin, vue du petit Geissberg, est comme l'Océan vu de la falaise de Boisrosé. L'horizon est immense. Mannheim, Philippsburg, les hauts clochers de Spire, une foule de villages, des forêts, des plaines sans fin, le Rhin, le Neckar, d'innombrables îles, au fond les Vosges.

A droite, sur le Heiligenberg, coupe boisée qu'on appelait il y a deux mille ans lemont Pirus, et il y a mille ans lemons Abrahæ, des ruines qu'on aperçoit racontent lamême histoire que les ruines du donjon de Conrad sur le Geissberg. Les Romains avaient érigé là un temple à Jupiter et un temple à Mercure; des débris de ces deux temples, Clovis, après la bataille de Tolbiac, en 495, bâtit un palais que les rois francs habitèrent. Quatre cents ans plus tard, sous Louis le Germanique, Théodroch, abbé de Lorges, édifia une église avec la démolition du palais de Clovis. En 1622, les impériaux, commandés par le comte de Tilli, s'emparèrent du Heiligenberg, jetèrent bas l'abbaye romane de Théodroch, et construisirent avec les décombres des batteries et des épaulements sur la crête de la montagne. Aujourd'hui, avec ces pierres qui ont été un temple à Jupiter, un palais des rois francs, une église catholique, une batterie impériale, les paysans des villages voisins font des cabanes.

Je m'étais assis au haut du Geissberg, à côté d'un chèvrefeuille sauvage encore en fleurs, sur une pierre posée là pendant la guerre de Trente Ans. Le soleil avait disparu. Je contemplais ce magnifique paysage. Quelques nuées fuyaient vers l'orient. Le couchant posait sur les Vosges violettes ses longues bandelettes peintes des couleurs du spectre solaire. Une étoile brillait au plus clair du ciel.

Il me semblait que tous ces hommes, tous ces fantômes, toutes ces ombres qui avaient passé depuis deux mille ans dans ces montagnes, Attila, Clovis, Conrad, Barberousse, Frédéric le Victorieux, Gustave-Adolphe, Turenne, Custines, s'y dressaient encore derrière moi et regardaient comme moi ce splendide horizon. J'avais sous mes pieds les Hohenstauffen en ruine, à ma droite les Romains en ruine; au-dessous de moi, penchant sur le précipice, les Palatins en ruine; au fond, dans la brume, une pauvre église bâtie par les catholiques au quinzième siècle, envahie par les protestants au seizième, aujourd'hui partagée par une cloison entre les protestants et les catholiques, c'est-à-dire,aux yeux de Rome, mi-partie de paradis et d'enfer, profanée, détruite; autour de cette église, une chétive ville quatre fois incendiée, trois fois bombardée, saccagée, relevée, dévastée et rebâtie; hier résidence princière, aujourd'hui université et manufacture, école et atelier, cité de bacheliers et d'ouvriers, c'est-à-dire fourmilière d'enfants étudiant les ténèbres et d'hommes travaillant le néant; devant moi, dans l'espace, j'avais les fleuves toujours de nacre, le ciel toujours de saphir, les nuages toujours de pourpre, les astres toujours de diamant; à côté de moi les fleurs toujours parfumées, le vent toujours joyeux, les arbres toujours frissonnants et jeunes. En ce moment-là, j'ai senti dans toute leur immensité la petitesse de l'homme et la grandeur de Dieu, et il m'est venu un de ces éblouissements de la nature que doivent avoir, dans leur contemplation profonde, ces aigles qu'on aperçoit le soir immobiles au sommet des Alpes ou de l'Atlas.

Vous savez, Louis, sur les hauts lieux, dans les moments solennels, il y a une marée montante d'idées qui vous envahit peu à peu et qui submerge presque l'intelligence. Vous dire tout ce qui a passé et repassé dans mon esprit pendant ces deux ou trois heures de rêverie sur le Geissberg, ce serait impossible.

Il y a quatre mille ans, cette vaste campagne, qu'on voit du sommet du Geissberg s'ouvrir comme une mer, était un lac en effet, un immense lac qui battait tout ce grand cirque de montagnes, le mont Tonnerre, le Taunus, le Mélibocus, le mont Pirus et les Vosges. Le Rhin, comme le Niagara, descendait de lac en lac à l'Océan. Une ancienne tradition raconte qu'un nécroman, pris par un roi, dessécha ce lac pour obtenir sa liberté. Ce magicien prisonnier, c'était le Rhin captif, qui rongea la barrière occidentale du lac afin de pouvoir s'engouffrer plus largement entre la double chaîne de volcans éteints qui commenceau Taunus et finit aux Sept-Monts. Depuis lors, le lac s'est changé en plaine, les hommes ont succédé aux flots et les donjons aux écueils.

Je viens de vous dire quelques-uns des grands fantômes historiques qui ont traversé cette plaine depuis vingt siècles. César a été le premier, Bonaparte le dernier.

Il y a des villes sur lesquelles, à de certaines époques presque périodiques, par une sorte de fatalité locale qui est dans l'air ambiant, par la combinaison de leur situation géographique avec leur valeur politique, il se forme des nœuds d'événements comme il se forme des nœuds de nuages sur les hautes montagnes.

Heidelberg est une de ces villes.

Pour ne vous parler que de son château (car il faut bien que je vienne à vous en entretenir, et j'aurais dû commencer par là), que d'aventures n'a-t-il pas eues! Pendant cinq cents ans il a reçu le contre-coup de tout ce qui a ébranlé l'Europe, et il a fini par en crouler. Cela tient, il est vrai, à ce que le château de Heidelberg, résidence du comte palatin, lequel n'avait au-dessus de lui que les rois, les empereurs et les papes, et, trop grand pour rester courbé sous leurs pieds, ne pouvait relever la tête qu'en les heurtant; cela tient, dis-je, à ce que le château de Heidelberg a toujours eu je ne sais quelle attitude d'opposition aux puissances. Dès 1300, époque de sa fondation, il commence par une Thébaïde; il a dans le palatin Rodolphe et l'empereur Louis, ces deux frères dénaturés, son Etéocle et son Polynice. Puis l'électeur va grandissant. En 1400, le palatin Rupert II, assisté des trois électeurs du Rhin, dépose l'empereur Wenceslas et prend sa place; cent vingt ans plus tard, en 1519, le palatin Frédéric II fera du jeune roi Charles Ierd'Espagne l'empereur Charles-Quint. En 1415, le comte Louis le Barbu se déclare protecteur du concile de Constance, et emprisonne dans sonchâteau de Heidelberg un pape, Jean XXIII, qu'il appelle, dans une lettre à l'empereur,votre simoniaque Balthazar Kossa. Un siècle après, Luther se réfugie à Mannheim, près de ce même Heidelberg, à l'ombre du palatin Frédéric. J'omets ici à dessein, pour vous en parler plus au long dans un instant, Frédéric le Victorieux, le grand Titan de Heidelberg. En 1619, Frédéric V, un jeune homme, saisit la couronne royale de Bohême malgré l'empereur, et en 1687 le palatin Philippe-Guillaume, un vieillard, prend le chapeau d'électeur malgré le roi de France. De là, pour Heidelberg, des luttes, des secousses, des commotions sans fin, la guerre de Trente Ans, qui est la gloire de Gustave-Adolphe; la guerre du Palatinat, qui est la tache de Turenne. Toutes les choses formidables ont frappé ce château. Trois empereurs, Louis de Bavière, Adolphe de Nassau et Léopold d'Autriche, l'ont assiégé; Pie II y a lancé l'excommunication; Louis XIV y a lancé la foudre.

On pourrait même dire que le ciel s'en est mêlé. Le 23 juin 1764, la veille du jour où Charles-Théodore devait venir habiter le château et y fixer sa résidence (ce qui, soit dit en passant, eût été un grand malheur; car, si Charles-Théodore avait passé là sa trentaine d'années, la sévère ruine que nous admirons aujourd'hui serait, sans aucun doute, incrustée d'un affreux damasquinage pompadour); la veille de ce jour donc, comme les meubles du prince étaient déjà déposés à la porte, dans l'église du Saint-Esprit, le feu du ciel tomba sur la tour octogone, incendia la toiture, et acheva de détruire en quelques heures ce château de cinq siècles. Déjà deux cents ans auparavant, en 1537, l'ancien palais bâti par Conrad sur le Geissberg et converti par Frédéric II en magasin à poudre avait été touché par un éclair et avait sauté. Chose remarquable, le même dénoûment a frappé les deux châteaux de Heidelberg, le donjon des Hohenstauffen et lemanoir des palatins. Ils ont fini l'un et l'autre comme le songe de la tragédie,par un coup de tonnerre.

Cette jalousie sourde et voilée, dont je vous parlais tout à l'heure, de l'électeur contre l'empereur, du comte souverain contre le césar, se traduit et éclate visiblement jusque sur les façades du château. Sur le palais d'Othon-Henri, l'artiste, plein de l'esprit du prince, a mis des médaillons d'empereurs romains. Parmi ces césars il a étalé Néron et glissé Brutus. Il a subordonné la composition de ses trois étages à quatre statues posées fièrement au rez-de-chaussée. Ces quatre statues sont des symboles; ce sont des demi-dieux et des demi-rois. C'est Josué, c'est Samson, c'est Hercule, c'est David. Dans David il n'a pas choisi le roi, mais le berger. Chaque statue a au-dessous d'elle son inscription, qui achève d'expliquer la pensée hautaine du palatin. Sous les pieds de Josué on lit:


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