V

Tous les lieux que nous avons nommés dans les quelques pages qu'on vient de lire sont les points d'attache de l'immense filet où l'Angleterre a pris le monde.

Voici ce qui a perdu la Turquie.

Premièrement, l'immensité du territoire formé d'Etats juxtaposés et non cimentés. Le ciment des nations, c'est une pensée commune. Des peuples ne peuvent adhérer entre eux s'ils n'ont une même langue dont les mots circulent comme la monnaie de l'esprit de tous possédée tour à tour par chacun. Or, ce qui fait circuler la langue, ce qui imprime une effigie aux mots, ce qui crée la pensée commune, c'est avant tout l'art, la poésie, la littérature,humaniores litteræ. Point d'art ni de lettres en Turquie, donc point de langue circulant de peuple à peuple, point de pensée commune, point d'unité. Ici on parlait latin, là grec, ailleurs slave, plus loin arabe, persan ou hindou. Ce n'était pas un empire, c'était un bloc taillé par le sabre, un composé hybride de nations qui se touchaient, mais qui ne se pénétraient pas. Ajoutez à cela des déserts, faits tantôt par la conquête, tantôt par le climat, immenses solitudes que la sève sociale ne pouvait traverser.

Deuxièmement, le despotisme du prince. Le sultan était tout ensemble pontife et empereur, souverain temporel et souverain spirituel, chef politique, chef militaire et chefreligieux. Ses sujets lui appartenaient, biens, corps et esprit, d'une façon absolue et terrible, comme sa chose et plus que sa chose. Il pouvait les condamner et les damner. Sultan, il avait leur vie; commandeur des croyants, il avait leur âme. Or, malheur à l'individu qui est en même temps ordinaire comme homme et extraordinaire comme prince! Trop de pouvoir est mauvais à l'homme. Etre prêtre, être roi, être Dieu, c'est trop. Le bourdonnement confus de toutes les volontés éveillées qui demandent à être satisfaites à la fois assourdit le pauvre cerveau de celui qui peut tout, étourdit son intelligence, dérange la génération de sa pensée et le rend fou. On pourrait dire et démontrer, preuves en main, que la plupart des empereurs romains et des sultans ont été dans une situation cérébrale particulière. Sans doute il faut admettre, et l'histoire enregistre par intervalles l'admirable accident d'un despote illustre, intelligent et supérieur; mais en général et presque toujours le sultan est vulgaire. De là des désordres sans nombre; l'effroyable oscillation d'une volonté suprême qui heurte et brise tout au hasard dans l'Etat. Le despotisme, utile, expédient, inspirateur, parfois nécessaire, pour les hommes de génie, effare et trouble l'homme médiocre. Le vin des forts est le poison des faibles.

Troisièmement, les révolutions de sérail, les conspirations de palais; le despote étranglant ses frères, les frères empoisonnant ou égorgeant le despote; la défiance du père au fils et du fils au père; le soupçon dans le foyer, la haine dans l'alcôve, des maladies inconnues, des fièvres suspectes, des morts obscures; l'éternel complot des grands, toujours placés entre une ascension sans terme et une chute sans fond; l'émeute et le bouillonnement des petits, toujours malheureux, toujours irrités; la terreur dans la famille impériale, le tremblement dans l'empire;faits graves, tristes et permanents qui découlent du despotisme.

Quatrièmement, un gouvernement mauvais, à la fois dur et mou, lequel sort en chancelant de ce despote qui ne pense jamais et de ce palais qui tremble toujours; pouvoir sans cohésion superposé à un Etat sans unité. Les populations de cet empire à demi barbare sont dans l'ombre; d'elles-mêmes et d'autrui, de leurs intérêts, de leur avenir, elles distinguent et savent peu de chose; le gouvernement, qui devrait les guider et qui s'y hasarde en effet, ignore presque tout et méconnaît le reste. Or, pour les gouvernements comme pour les individus, méconnaître est pire qu'ignorer. Où ira cette nation forte, puissante, exubérante, redoutable, mais ignorante? Qui la mène et où la mène-t-on? Elle tâtonne et voit à peine devant elle; son gouvernement y voit moins encore. Etrange spectacle! un myope conduit par un aveugle.

Cinquièmement, la servitude posée comme un bât sur le peuple. Sous la domination turque, le laboureur ne s'appartenait pas; il était à un propriétaire. Il y avait un premier bétail, le troupeau; et un deuxième bétail, le paysan. Ainsi, la dépopulation partout, point de vraie culture, un sillon détesté du laboureur. La propriété et la liberté font aimer la terre à l'homme; la servitude la lui fait haïr. Le cœur se serre en étudiant cet Etat; qu'on l'examine en haut ou qu'on le regarde en bas, les deux extrémités se ressemblent par la misère intellectuelle. Que peut devenir la sociabilité humaine entre un prince que le despotisme hébête et un paysan que l'esclavage abrutit?

Sixièmement, l'abus des colonies militaires. Les timariots étaient des colons soldats. C'est une erreur qu'avaient les Turcs de croire qu'on refait de la population de cette manière. Le procédé manque le but. Un village qui est un régiment n'est plus un village. Un régiment est toujourscoupé carrément; un village doit choisir son lieu et y germer naturellement et y croître au soleil. Un village est un arbre, un régiment est une poutre. Pour faire le soldat, on tue le paysan. Or, pour la vie intérieure et profonde des empires, mieux vaut un paysan qu'un soldat.

Septièmement, l'oppression des pays conquis; une langue barbare imposée aux vaincus; une noble nation, illustre, historique, grande dans les souvenirs et les sympathies de l'Europe, jadis libre, jadis républicaine, décimée, extirpée, livrée au sabre et au fouet, écrasée dans l'homme, dans la femme et jusque dans l'enfant; déracinée de son propre sol, transplantée au loin, jetée au vent, foulée aux pieds. Ces voies de fait du peuple vainqueur sur le peuple vaincu sont accompagnées de cris d'horreur, et finissent par révolter toute la terre. Quand l'heure a enfin sonné, les peuples opprimés se lèvent, et le monde se lève de leur côté.

Huitièmement, la religion sans l'intelligence, la foi sans la réflexion, c'est-à-dire l'idolâtrie; un peuple, dévot sans perception directe du beau, du juste et du vrai, qui n'a plus dans la tête que les deux yeux louches et faux de sa croyance, le fatalisme à travers lequel il voit l'homme, le fanatisme à travers lequel il voit Dieu.

Ainsi, un grand territoire mal lié, un gouvernement inintelligent, les conspirations de palais, l'abus des colonies militaires, la servitude du paysan, l'oppression féroce des pays conquis, le despotisme dans le prince, le fanatisme dans le peuple: voilà ce qui a perdu la Turquie. Que la Russie y songe.

Voici ce qui a perdu l'Espagne:

Premièrement, la manière dont le sol était possédé. En Espagne, tout ce qui n'appartenait pas au roi appartenait à l'Eglise ou à l'aristocratie. Le clergé espagnol était, qu'on nous permette ce mot sévèrement évangélique,scandaleusement riche. L'archevêque de Tolède, du temps de Philippe III, avait deux cent mille ducats de rente, ce qui représente aujourd'hui environ cinq millions de francs. L'abbesse de las Buelgas de Burgos était dame de vingt-quatre villes et de cinquante villages, et avait la collation de douze commanderies. Le clergé, sans compter les dîmes et les prébendes, possédait un tiers du sol; la grandesse possédait le reste. Les domaines des grands d'Espagne étaient presque de petits royaumes. Les rois de France exilaient un duc et pair dans ses terres; les rois d'Espagne exilaient un grand dans ses Etats,en sus estados. Les seigneurs espagnols étaient les plus grands propriétaires, les plus grands cultivateurs et les plus grands bergers du royaume. En 1617 le marquis de Gebraleon avait un troupeau de huit cent mille moutons. De là des provinces entières, la Vieille-Castille, par exemple, laissées en friche et abandonnées à la vaine pâture. Sans doute la petite propriété et la petite culture ont leurs inconvénients, mais elles ont d'admirables avantages. Elles lient le peuple au sol individu par individu. Dans chaque sillon, pour ainsi dire, est scellé un anneau invisible qui attache le propriétaire à la société. L'homme aime la patrie à travers le champ. Qu'on possède un coin de terre ou la moitié d'une province, on possède, tout est dit, c'est là le grand fait. Or, quand l'Eglise et l'aristocratie possèdent tout, le peuple ne possède rien; quand le peuple ne possède rien, il ne tient à rien. A la première secousse il laisse tomber l'Etat.

Deuxièmement, la profonde misère des classes inférieures. Quand tout est en haut, rien n'est en bas. Le champ était aux seigneurs, par conséquent le blé, par conséquent le pain. Ils vendaient le pain au peuple et le lui vendaient cher. Faute affreuse, que font toujours toutes les aristocraties. De là des famines factices. Du temps même de Charles-Quint, dans les hivers rigoureux, les pauvres mouraientde froid et de faim dans les rues de Madrid. Or, profonde misère, profonde rancune. La faim fait un trou dans le cœur du peuple et y met la haine. Au jour venu, toutes les poitrines s'ouvrent, et une révolution en sort.

En attendant que les révolutions éclatent, le vol s'organise. Les voleurs tenaient Madrid. Ailleurs ils forment une bande; à Madrid ils formaient une corporation. Tout voyageur prudent capitulait avec eux, les comptait d'avance dans les frais de sa route et leur faisait leur part. Nul ne sortait de chez soi sans emporter la bourse des voleurs. Pendant la minorité de Charles II, sous le ministère du second don Juan d'Autriche, le corrégidor de Madrid adressait requête à la régente pour la supplier d'éloigner de la ville le régiment d'Aytona, dont les soldats, la nuit venue, aidaient les bandits à détrousser les bourgeois.

Troisièmement, la manière dont étaient possédés et administrés les pays conquis et les domaines d'outre-mer. Il n'y avait pour tout le Nouveau-Monde que deux gouverneurs, le vice-roi du Pérou et le vice-roi du Mexique; et ces deux gouverneurs étaient en général mauvais. Représentants de l'Espagne, ils la calomniaient par leurs exactions et la rendaient odieuse. Ils ne montraient à ces peuples lointains que deux faces, la cupidité et la cruauté, pillant le bien et opprimant l'homme. Ils détruisaient les princes naturels du pays et exterminaient les populations indigènes. Quant aux vice-royautés d'Europe, il y avait un proverbe italien. Le voici; il dit énergiquement ce que c'était que la domination espagnole:L'officier de Sicile ronge, l'officier de Naples mange, l'officier de Milan dévore.

Quatrièmement, l'intolérance religieuse. Nous reparlerons peut-être plus loin de l'inquisition. Disons seulement ici que les évêques avaient un poids immense en Espagne. Des classes entières de regnicoles, les hérétiques et lesjuifs, étaient hors la loi. Tout clergé pauvre est évangélique; tout clergé riche est mondain, sensuel, politique, et par conséquent intolérant. Sa position est convoitée, il a besoin de se défendre, il lui faut une arme, l'intolérance en est une. Avec cette arme il blesse la raison humaine et tue la loi divine.

Cinquièmement, l'énormité de la dette publique. Si riche que fût l'Espagne, ses charges l'obéraient. Les gaspillages de la cour, les gros gages des dignitaires, les bénéfices ecclésiastiques, l'ulcère sans cesse agrandi de la misère populaire, la guerre des Pays-Bas, les guerres d'Amérique et d'Asie, la cherté de la politique secrète, l'entretien des supports cachés qu'on avait partout, le travail souterrain de l'intrigue universelle qu'il fallait payer et soutenir dans le monde entier, ces mille causes épuisaient l'Espagne. Les coffres étaient toujours vides. On attendait le galion, et, comme écrivait le maréchal de Tessé,si quelque tempête le fait périr ou si quelque ennemi l'emporte, toute chose est au désespoir. Sous Philippe III, le marquis de Spinola était obligé de payer de ses deniers l'armée des Pays-Bas. Il y a deux siècles, l'Europe, sous le rapport financier, ressemblait à une famille mal administrée; les monarchies étaient l'enfant prodigue, les républiques étaient l'usurier. C'est l'éternelle histoire du gentilhomme empruntant au marchand. Nous avons vu que la Suisse vendait des armées; la Hollande, Venise et Gênes vendaient de l'argent. Ainsi un prince achetait aux treize cantons une armée toute faite, les cantons livraient l'armée à jour fixe, Venise la payait; puis, quand il fallait rembourser Venise, le prince donnait une province, quelquefois tout son Etat y passait. L'Espagne empruntait de tout côté et devait partout. En 1600 le roi catholique devait, à Gênes seulement, seize millions d'or.

Sixièmement, une nation voisine, une nation sœur,pour ainsi parler, ayant longtemps vécu à part, ayant eu ses princes et ses seigneurs particuliers, envahie un beau matin par surprise, presque par trahison, réunie violemment à la monarchie centrale, de royaume faite province et traitée en pays conquis.

Septièmement, la nature de l'armement en Espagne. L'armement de terre était peu de chose comparé à l'armement de mer. La puissance espagnole reposait principalement sur la flotte. C'était dépendre d'un coup de vent. L'aventure de l'armada, c'est l'histoire de l'Espagne. Un coup de vent, qu'on l'appelle trombe, comme en Europe, ou typhon, comme en Chine, est de tous les temps. Malheur à la puissance sur laquelle le vent souffle!

Huitièmement, l'éparpillement du territoire. Les vastes possessions de l'Espagne, disséminées sur toutes les mers et dans tous les coins de la terre, n'avaient aucune adhérence avec elle. Quelques-unes, les Indes, par exemple, étaient à quatre mille lieues d'elle, et, comme nous l'avons dit, ne se liaient à la métropole que par le sillage de ses vaisseaux. Or, qu'est-ce que le sillage d'un vaisseau? Un fil. Et combien de temps croit-on que puisse tenir un monde attaché par un fil?

L'an passé, nous trouvâmes dans je ne sais plus quelle poussière un vieux livre que personne ne lit aujourd'hui et que personne n'a lu peut-être quand il a paru. C'est un in-quarto intitulé:Discours de la monarchie d'Espagne, publié sans nom d'auteur, en 1617, à Paris, chez Pierre Chevalier, rue Saint-Jacques, à l'enseigne de Saint Pierre, près les Mathurins. Nous ouvrîmes ce livre au hasard, et nous tombâmes, page 152, sur le passage que nous transcrivons textuellement: «Quelques-uns tiennent que cette monarchie ne peut estre de longue durée, à cause que ses terres sont tellement séparées et esparses, et qu'il faut des despences incroyables pour enuoyer partout etdes vaisseaux et des hommes, et mesme que ceux qui sont natifs des païs esloignés peuvent enfin entrer en considération du petit nombre des Espagnols, prendre courage, et se liguer contre eux, et les chasser.» C'est en 1617, à l'époque où l'Europe tremblait devant l'Espagne, à l'apogée de la monarchie castillane, qu'un inconnu osait écrire et imprimer cette folle prophétie. Cette folle prophétie, c'était l'avenir. Deux cents ans plus tard, elle s'accomplissait dans tous ses détails, et aujourd'hui chaque mot de l'anonyme de 1617 est devenu un fait: lesterres éparsesont amené lesdépenses incroyables, la métropole s'est épuiséeen hommes et en vaisseaux, les natifs des pays éloignéssontentrés en considération du petit nombre des Espagnols, ontpris courage, se sontligués contre eux, et les ontchassés. On pourrait dire que le messie Bolivar est ici prédit tout entier.—Il y a deux siècles, toute l'Amérique était un groupe de colonies; aujourd'hui, réaction frappante, toute l'Amérique, au Brésil près, est un groupe de républiques.

Ainsi, une riche aristocratie possédant le sol et vendant le pain au peuple; un clergé opulent, prépondérant et fanatique, mettant hors la loi des classes entières de regnicoles; l'intolérance épiscopale; la misère du peuple; l'énormité de la dette; la mauvaise administration des vice-rois lointains; une nation sœur traitée en pays conquis; la fragilité d'une puissance toute maritime assise sur la vague de l'Océan; la dissémination du territoire sur tous les points du globe; le défaut d'adhérence des possessions avec la métropole; la tendance des colonies à devenir nations: voilà ce qui a perdu l'Espagne. Que l'Angleterre y songe.

Enfin, pour résumer ce qui est commun à l'empire ottoman et à la monarchie espagnole, l'égoïsme, un égoïsme implacable et profond,—chose étrange, de l'égoïsmeet point d'unité!—Une politique immorale, violente ici, fourbe là, trahissant les alliances pour servir les intérêts; être, l'un, l'esprit militaire sans les qualités chevaleresques qui font du soldat l'appui de la sociabilité; être, l'autre, l'esprit mercantile sans l'intelligente probité qui fait du marchand le lien des Etats; représenter, comme nous l'avons dit, le premier, la barbarie; le second, la corruption; en un mot, être, l'un, la guerre, l'autre, le commerce, n'être ni l'un ni l'autre la civilisation: voilà ce qui a fait choir les deux colosses d'autrefois. Avis aux deux colosses d'aujourd'hui.

Avant d'aller plus loin, nous sentons le besoin de déclarer que ceci n'est qu'une froide et grave étude de l'histoire. Celui qui écrit ces lignes comprend les haines de peuple à peuple, les antipathies de races, les aveuglements des nationalités, il les excuse, mais il ne les partage pas. Rien, dans ce qu'on vient de lire, rien, dans ce qu'on va lire encore, ne contient une réprobation qui puisse retomber sur les peuples mêmes dont l'auteur parle. L'auteur blâme quelquefois les gouvernements, jamais les nations. En général, les nations sont ce qu'elles doivent être; la racine du bien est en elles, Dieu la développe et lui fait porter fruit. Les quatre peuples mêmes dont on trace ici la peinture rendront à la civilisation de notables services le jour où ils accepteront comme leur but spécial le but commun de l'humanité. L'Espagne est illustre, l'Angleterre est grande; la Russie et la Turquie elle-même renferment plusieurs des meilleurs germes de l'avenir.

Nous croyons encore devoir le déclarer dans la profonde indépendance de notre esprit, nous n'étendons pas jusqu'aux princes ce que nous disons des gouvernements. Rien n'est plus facile aujourd'hui que d'insulter les rois.L'insulte aux rois est une flatterie adressée ailleurs. Or, flatter qui que ce soit de cette façon, en haut ou en bas, c'est une idée que celui qui parle ici n'a pas besoin d'éloigner de lui; il se sent libre, et il est libre, parce qu'il se reconnaît la force de louer dans l'occasion quiconque lui semble louable, fût-ce un roi. Il le dit donc hautement et en pleine conviction, jamais, et ceci prouve l'excellence de notre siècle, jamais, en aucun temps, quelle que soit l'époque de l'histoire qu'on veuille confronter avec la nôtre, les princes et les peuples n'ont valu ce qu'ils valent maintenant.

Qu'on ne cherche donc dans l'examen historique auquel il se livre ici aucune application blessante ni pour l'honneur des royautés ni pour la dignité des nations; il n'y en a pas. C'est avant tout un travail philosophique et spéculatif. Ce sont des faits généraux, rien de plus; ce sont des idées générales, rien de plus. L'auteur n'a aucun fiel dans l'âme. Il attend candidement l'avenir serein de l'humanité. Il a espoir dans les princes; il a foi dans les peuples.

Cela dit une fois pour toutes, continuons l'examen des ressemblances entre les deux empires qui ont alarmé le passé et les deux empires qui inquiètent le présent.

Première ressemblance. Il y a du tartare dans le turc, il y en a aussi dans le russe. Le génie des peuples garde toujours quelque chose de sa source.

Les Turcs, fils des Tartares, sont des hommes du Nord, descendus à travers l'Asie, qui sont entrés en Europe par le Midi.

Napoléon à Sainte-Hélène a dit:Grattez le Russe, vous trouverez le Tartare. Ce qu'il a dit du Russe, on peut le dire du Turc.

L'homme du Nord proprement dit est toujours le même. A de certaines époques climatériques et fatales, il descend du pôle et se fait voir aux nations méridionales, puis il s'en va, et il revient deux mille ans après, et l'histoire le retrouve tel qu'elle l'avait laissé.

Voici une peinture historique que nous avons sous les yeux en ce moment: «C'est là vraiment l'homme barbare. Ses membres trapus, son cou épais et court, je ne sais quoi de hideux qu'il a dans tout le corps, le font ressemblerà un monstre à deux pieds ou à ces balustres taillés grossièrement en figures humaines qui soutiennent les rampes des escaliers. Il est tout à fait sauvage. Il se passe de feu quand il le faut, même pour préparer sa nourriture. Il mange des racines et des viandes cuites ou plutôt pourries sous la selle de son cheval. Il n'entre sous un toit que lorsqu'il ne peut faire autrement. Il a horreur des maisons comme si c'était des tombeaux. Il va par vaux et par monts, il court devant lui, il sait depuis l'enfance supporter la faim, la soif et le froid. Il porte un gros bonnet de poil sur la tête, un jupon de laine sur le ventre, deux peaux de boucs sur les cuisses, sur le dos un manteau de peaux de rats cousues ensemble. Il ne saurait combattre à pied. Ses jambes alourdies par de grandes bottes, ne peuvent marcher et le clouent à la selle, de sorte qu'il ne fait qu'un avec son cheval, lequel est agile et vigoureux, mais petit et laid. Il vit à cheval, il traite à cheval, il achète et vend à cheval, il boit et mange à cheval, il dort et rêve à cheval.

«Il ne laboure point la terre, il ne cultive pas les champs, il ne sait ce que c'est qu'une charrue. Il erre toujours, comme s'il cherchait une patrie ou un foyer. Si vous lui demandez d'où il est, il ne saura que répondre. Il est ici aujourd'hui, mais hier il était là; il a été élevé là-bas, mais il est né plus loin.

«Quand la bataille commence, il pousse un hurlement terrible, arrive, frappe, disparaît et revient comme l'éclair. En un instant il emporte et pille le camp assailli. Il combat de près avec le sabre, et de loin avec une longue lance dont la pointe est artistement emmanchée.»

Ceci est l'homme du Nord. Par qui a-t-il été esquissé, à quelle époque et d'après qui? Sans doute en 1814, par quelque rédacteur effrayé duMoniteur, d'après le Cosaque,dans le temps où la France pliait? Non, ce tableau a été fait d'après le Hun, en 375, par Ammien Marcellin et Jordanis[5], dans le temps où Rome tombait. Quinze cents ans se sont écoulés, la figure a reparu, le portrait ressemble encore.

Notons en passant que les Huns de 375, comme les Cosaques de 1814, venaient des frontières de la Chine.

L'homme du Midi change, se transforme et se développe, fleurit et fructifie, meurt et renaît comme la végétation; l'homme du Nord est éternel comme la neige.

Deuxième ressemblance. En Russie comme en Turquie rien n'est définitivement acquis à personne, rien n'est tout à fait possédé, rien n'est nécessairement héréditaire. Le Russe comme le Turc peut, d'après la volonté ou le caprice d'en haut, perdre son emploi, son grade, son rang, sa liberté, son bien, sa noblesse, jusqu'à son nom. Tout est au monarque, comme dans de certaines théories plus folles encore que dangereuses, qu'on essayera vainement à l'esprit français, tout serait à la communauté. Il importe de remarquer, et nous livrons ce fait à la méditation des démocrates absolus, que le propre du despotisme, c'est de niveler. Le despotisme fait l'égalité sous lui. Plus le despotisme est complet, plus l'égalité est complète. En Russie comme en Turquie, la rébellion exceptée, qui n'est pas un fait normal, il n'y a pas d'existence décidément et virtuellement résistante. Un prince russe se brise comme un pacha; le prince, comme le pacha, peut devenir simple soldat et n'être plus dans l'armée qu'un zéro dont un caporal est le chiffre. Un prince russe se crée comme un pacha. Un porte-balle devient Méhémet-Ali; un garçonpâtissier devient Menzikoff. Cette égalité, que nous constatons ici sans la juger, monte même jusqu'au trône et, toujours en Turquie, parfois en Russie, s'accouple à lui. Une esclave est sultane; une servante a été czarine.

Le despotisme, comme la démagogie, hait les supériorités naturelles et les supériorités sociales. Dans la guerre qu'il leur fait, il ne recule pas plus qu'elle devant les attentats qui décapitent la société elle-même. Il n'y a pas pour lui d'hommes de génie; Thomas Morus ne pèse pas plus dans la balance de Henri Tudor que Bailly dans la balance de Marat. Il n'y a pas pour lui de têtes couronnées; Marie Stuart ne pèse pas plus dans la balance d'Elisabeth que Louis XVI dans la balance de Robespierre.

La première chose qui frappe quand on compare la Russie à la Turquie, c'est une ressemblance; la première chose qui frappe quand on compare l'Angleterre à l'Espagne, c'est une dissemblance. En Espagne, la royauté est absolue; en Angleterre, elle est limitée.

En y réfléchissant, on arrive à ce résultat singulier: cette dissemblance engendre une ressemblance. L'excès du monarchisme produit, quant à l'autorité royale, et à ne le considérer que sous ce point de vue spécial, le même résultat que l'excès du constitutionnalisme. Dans l'un et dans l'autre cas le roi est annulé.

Le roi d'Angleterre, servi à genoux, est un roi nominal; le roi d'Espagne, servi de même à genoux, est aussi un roi nominal. Tous deux sont impeccables. Chose remarquable, l'axiome fondamental de la monarchie la plus absolue est également l'axiome fondamental de la monarchie la plus constitutionnelle.El rey no cae, le roi ne tombe pas, dit la vieille loi espagnole;The king can do no wrong, le roi ne peut faillir, dit la vieille loi anglaise. Quoi de plus frappant, quand on creuse l'histoire, que de trouver, sous les faits en apparence les plus divers, le monarchisme pur etle constitutionnalisme rigoureux assis sur la même base et sortant de la même racine!

Le roi d'Espagne pouvait être, sans inconvénient, de même que le roi d'Angleterre, un enfant, un mineur, un ignorant, un idiot. Le parlement gouvernait pour l'un; le Despacho universal gouvernait pour l'autre. Le jour où la nouvelle de la prise de Mons parvint à Madrid, Philippe IV se réjouit très-fort en plaignant tout hautce pauvre roi de France, ese pobrecito rey de Francia. Personne n'osa lui dire que c'était à lui, roi d'Espagne, que Mons appartenait. Spinola, investissant Breda, que les Hollandais défendaient admirablement, écrivit dans une longue lettre à Philippe III le détail des innombrables impossibilités du siége; Philippe III lui renvoya sa lettre après avoir seulement écrit en marge de sa main:Marquis, prends Breda. Pour écrire un pareil mot, il n'y a que la stupidité ou le génie, il faut tout ignorer ou tout vouloir, être Philippe III ou Bonaparte. Voilà à quelle nullité pouvait tomber le roi d'Espagne, isolé qu'il était de toute pensée et de toute action par la forme même de son autorité. La grande charte isole le roi d'Angleterre à peu près de la même façon. L'Espagne a lutté contre Louis XIV avec un roi imbécile; l'Angleterre a lutté contre Napoléon avec un roi fou.

Ceci ne prouve-t-il point que dans les deux cas le roi est purement nominal?—Est-ce un bien? Est-ce un mal? C'est là encore un fait que nous constatons sans le juger.

Rien n'est moins libre qu'un roi d'Angleterre, si ce n'est un roi d'Espagne. A tous les deux on dit:Vous pouvez tout, à la condition de ne rien vouloir. Le parlement lie le premier, l'étiquette lie le second; et, ce sont là les ironies de l'histoire, ces deux entraves si différentes produisent dans de certains cas les mêmes effets. Quelquefoisle parlement se révolte et tue le roi d'Angleterre; quelquefois l'étiquette se révolte et tue le roi d'Espagne. Parallélisme bizarre, mais incontestable, dans lequel l'échafaud de Charles Iera pour pendant le brasier de Philippe III.

Un des résultats les plus considérables de cette annulation de l'autorité royale par des causes pourtant presque opposées, c'est que la loi salique devient inutile. En Espagne comme en Angleterre, les femmes peuvent régner.

Entre les deux peuples il existe encore plus d'un rapport qu'enseigne une comparaison attentive. En Angleterre comme en Espagne, le fond du caractère national est fait d'orgueil et de patience. C'est là, à tout prendre, et sauf les restrictions que nous indiquerons ailleurs, un admirable tempérament et qui pousse les peuples aux grandes choses. L'orgueil est vertu pour une nation; la patience est vertu pour l'individu.

Avec l'orgueil on domine; avec la patience on colonise. Or, que trouvez-vous au fond de l'histoire d'Espagne comme au fond de l'histoire de la Grande-Bretagne? Dominer et coloniser.

Tout à l'heure nous tracions, l'œil fixé sur l'histoire, le tableau de l'infanterie castillane. Qu'on le relise. C'est aussi le portrait de l'infanterie anglaise.

Tout à l'heure nous indiquions quelques traits du clergé espagnol. En Angleterre aussi il y a un archevêque de Tolède; il s'appelle l'archevêque de Cantorbéry.

Si l'on descend jusqu'aux moindres particularités, on voit que, pour ces petits détails impérieux de vie intérieure et matérielle qui sont comme la seconde nature des populations, les deux peuples, chose singulière, sont de la même façon tributaires de l'Océan. Le thé est pour l'Angleterre ce qu'était pour l'Espagne le cacao: l'habitude dela nation; et par conséquent, selon la conjoncture, une occasion d'alliance ou un cas de guerre.

Passons à un autre ordre d'idées.

Il y a eu et il y a encore chez certains peuples un dogme affreux, contraire au sentiment intérieur de la conscience humaine, contraire à la raison publique qui fait la vie même des Etats. C'est cette fatale aberration religieuse érigée en loi dans quelques pays, qui établit en principe et qui croit qu'en brûlant le corps on sauve l'âme, que les tortures de ce monde préservent une créature humaine des tortures de l'autre, que le ciel s'achète par la souffrance physique, et que Dieu n'est qu'un grand bourreau souriant, du haut de l'éternité de son enfer, à tous les hideux petits supplices que l'homme peut inventer. Si jamais dogme fut contraire au développement de la sociabilité humaine, c'est celui-là. C'est lui qui s'attelle à l'horrible chariot de Jaghernaut; c'est lui qui présidait il y a un siècle aux exterminations annuelles de Dahomet. Quiconque sent et raisonne le repousse avec horreur. Les religions de l'Orient l'ont vainement transmis aux religions de l'Occident. Aucune philosophie ne l'a adopté. Depuis trois mille ans, sans attirer un seul penseur, la pâle clarté de ces doctrines sépulcrales rougit vaguement le bas du porche monstrueux des théogonies de l'Inde, sombre et gigantesque édifice qui se perd, à demi entrevu par l'humanité terrifiée, dans les ténèbres sans fond du mystère infini.

Cette doctrine a allumé en Europe au seizième siècle les bûchers des juifs et des hérétiques; l'inquisition les dressait, l'Espagne les attisait. Cette doctrine allume encore de nos jours en Asie le bûcher des veuves; l'Angleterre ne le dresse ni ne l'attise, mais elle le regarde brûler.

Nous ne voulons pas tirer de ces rapprochements plus qu'ils ne contiennent. Il nous est impossible pourtant dene pas remarquer qu'un peuple qui serait pleinement dans la voie de la civilisation ne pourrait tolérer, même par politique, ces lugubres, atroces et infâmes sottises. La France au seizième siècle a rejeté l'inquisition. Au dix-neuvième, si l'Inde était colonie française, la France eût depuis longtemps éteint le suttee.

Puisqu'en notant çà et là les points de contact inaperçus, mais réels, de l'Espagne et de l'Angleterre, nous avons parlé de la France, observons qu'on en retrouve jusque dans les événements en apparence purement accidentels. L'Espagne avait eu la captivité de François Ier; l'Angleterre a partagé cette gloire ou cette honte. Elle a eu la captivité de Napoléon.

Il est des choses caractéristiques et mémorables qui reviennent et se répètent, pour l'enseignement des esprits attentifs, dans les échos profonds de l'histoire. Le mot de Waterloo:La garde meurt et ne se rend pas, n'est que l'héroïque traduction du mot de Pavie:Tout est perdu, fors l'honneur.

Enfin, outre les rapprochements directs, l'histoire révèle, entre les quatre peuples qui font le sujet de ce paragraphe, je ne sais quels rapports étranges et, pour ainsi parler, diagonaux, qui semblent les lier mystérieusement et qui indiquent au penseur une similitude secrète de conformation et, par conséquent peut-être, de destination. Enregistrons-en ici deux seulement. Le premier va de l'Angleterre à la Turquie: Henri VIII tuait ses femmes comme Mahomet II. La deuxième va de la Russie à l'Espagne: Pierre Iera tué son fils comme Philippe II.

La Russie a dévoré la Turquie.

L'Angleterre a dévoré l'Espagne.

C'est, à notre sens, une dernière et définitive assimilation. Un Etat n'en dévore un autre qu'à la condition de le reproduire.

Il suffit de jeter les yeux sur deux cartes d'Europe dressées à cinquante ans d'intervalle, pour voir de quelle façon irrésistible, lente et fatale la frontière moscovite envahit l'empire ottoman. C'est le sombre et formidable spectacle d'une immense marée qui monte. A chaque instant et de toutes parts le flot gagne, la plage disparaît. Le flot, c'est la Russie; la plage, c'est la Turquie. Quelquefois la lame recule, mais elle surgit de nouveau le moment d'après, et cette fois elle va plus loin. Une grande partie de la Turquie est déjà couverte, et on la distingue encore vaguement sous le débordement russe. Le 20 août 1828, une vague est allée jusqu'à Andrinople. Elle s'est retirée; mais, lorsqu'elle reviendra, elle atteindra Constantinople.

Quant à l'Espagne, les dislocations de l'empire romain et de l'empire carlovingien peuvent seules donner une idée de ce démembrement prodigieux. Sans compter leMilanez que l'Autriche a pris, sans compter le Roussillon, la Franche-Comté, les Ardennes, le Cambrésis et l'Artois, qui ont fait retour à la France, des morceaux de l'antique monarchie espagnole il s'est formé en Europe, et encore laissons-nous en dehors le royaume d'Espagne proprement dit, quatre royaumes: le Portugal, la Sardaigne, les Deux-Siciles, la Belgique; en Asie, une vice-royauté, l'Inde, égale à un empire; et, en Amérique, neuf républiques: le Mexique, le Guatemala, la Colombie, le Pérou, Bolivia, le Paraguay, l'Uruguay, la Plata et le Chili. Soit par influence, soit par souveraineté directe, la Grande-Bretagne possède aujourd'hui la plus grande part de cet énorme héritage. Elle a à peu près toutes les îles qu'avait l'Espagne et qui, presque littéralement, étaient innombrables. Comme nous le disions en commençant, elle a dévoré l'Espagne, de même que l'Espagne avait dévoré le Portugal. Aujourd'hui, en parcourant du regard les domaines britanniques, on ne voit que noms portugais et castillans, Gibraltar, Sierra-Leone, la Ascension, Fernando-Po, las Mascarenhas, el Cabo Delgado, el Cabo Guardafu, Honduras, las Lucaïas, las Bermudas, la Barbada, la Trinidad, Tabago, Santa-Margarita, la Granada, San-Cristoforo, Antigoa. Partout l'Espagne est visible, partout l'Espagne reparaît. Même sous la pression de l'Angleterre, les fragments de l'empire de Charles-Quint n'ont pas encore perdu leur forme; et, qu'on nous passe cette comparaison qui rend notre pensée, on reconnaît toute la monarchie espagnole dans les possessions de la Grande-Bretagne comme on retrouve un jaguar à demi digéré dans le ventre d'un boa.

Ainsi que nous l'avons indiqué sommairement dans le paragraphe V, les deux grands empires du dix-septième siècle portaient dans leur constitution même les causes de leur décadence. Mais ils vivaient momentanément d'une vie fébrile si formidable, qu'avant de mourir ils eussent pu étouffer la civilisation. Il fallait qu'un fait extérieur considérable donnât aux causes de chute qui étaient en eux le temps de se développer. Ce fait, que nous avons également signalé, c'est la résistance de l'Europe.

Au dix-septième siècle, l'Europe, gardienne de la civilisation, menacée au levant et au couchant, a résisté à la Turquie et à l'Espagne. Au dix-neuvième siècle, l'Europe, replacée par les combinaisons souveraines de la Providence identiquement dans la même situation, doit résister à la Russie et à l'Angleterre.

Maintenant, comment résistera-t-elle? que reste-t-il, à ne l'envisager que sous ce point de vue spécial, de la vieille Europe qui a lutté, et où sont les points d'appui de l'Europe nouvelle?

La vieille Europe, cette citadelle que nous avons tâché de reconstruire par la pensée dans les pages où nous avonsplacé notre point de départ, est aujourd'hui à moitié démolie et trouée de toutes parts de brèches profondes.

Presque tous les petits Etats, duchés, républiques ou villes libres, qui contribuaient à la défense générale, sont tombés.

La Hollande, trop de fois remaniée, s'est amoindrie.

La Hongrie, devenue le pays de Galles, les Asturies ou le Dauphiné de l'Autriche, s'est effacée.

La Pologne a disparu.

Venise a disparu.

Gênes a disparu.

Malte a disparu.

Le pape n'est plus que nominal. La foi catholique a perdu du terrain; perdre du terrain c'est perdre des contribuables. Rome est appauvrie. Or, ses Etats ne suffiraient pas pour lui donner une armée; elle n'a point d'argent pour en acheter une, et d'ailleurs nous ne sommes plus dans le siècle où l'on en vend. Comme prince temporel, le pape a disparu.

Que reste-t-il donc de tout ce vieux monde? Qui est-ce qui est encore debout en Europe? Deux nations seulement: la France et l'Allemagne.

Eh bien, cela pourrait suffire. La France et l'Allemagne sont essentiellement l'Europe. L'Allemagne est le cœur; la France est la tête.

L'Allemagne et la France sont essentiellement la civilisation. L'Allemagne sent; la France pense.

Le sentiment et la pensée, c'est tout l'homme civilisé.

Il y a entre les deux peuples connexion intime, consanguinéité incontestable. Ils sortent des mêmes sources; ils ont lutté ensemble contre les Romains; ils sont frères dans le passé, frères dans le présent, frères dans l'avenir.

Leur mode de formation a été le même. Ils ne sont pasdes insulaires, ils ne sont pas des conquérants; ils sont les vrais fils du sol européen.

Le caractère sacré et profond de fils du sol leur est tellement inhérent et se développe en eux si puissamment, qu'il a rendu longtemps impossible, même malgré l'effort des années et la prescription de l'antiquité, leur mélange avec tout peuple envahisseur, quel qu'il fût et de quelque part qu'il vînt. Sans compter les juifs, nation émigrante et non conquérante, qui est d'ailleurs dans l'exception partout, on peut citer, par exemple, des races slaves qui habitent le sol allemand depuis dix siècles et qui n'étaient pas encore allemandes il y a cent cinquante ans. Rien de plus frappant à ce sujet que ce que raconte Tollius. En 1687, il était à la cour de Brandebourg; l'électeur lui dit un jour: «J'ai des Vandales dans mes Etats. Ils habitent les côtes de la mer Baltique. Ils parlent esclavon, à cause de l'Esclavonie d'où ils sont venus jadis. Ce sont des gens fourbes, infidèles, aimant le changement, séditieux; ils ont nombre de bourgs de cinq et six cents pères de famille; ils ont en secret un roi de leur nation, lequel porte sceptre et couronne, et à qui ils payent chaque année un sesterce par tête. J'ai aperçu une fois ce roi, qui était un jeune homme bien dispos de corps et d'esprit; comme je le considérais attentivement, un vieillard s'en aperçut, entrevit ma pensée, et pour m'en détourner il tomba à coups de bâton sur ce roi qui était son roi, et le chassa comme un esclave. Ils ont l'esprit léger, et reculent, quand on les approche, dans des bois et des marais inaccessibles; c'est ce qui m'a empêché d'ouvrir chez eux des écoles; mais j'ai fait traduire dans leur langue la Bible, les Psaumes et le catéchisme. Ils ont des armes, mais secrètement. Une fois, ayant avec moi huit cents grenadiers, je me trouvai tout à coup environné de quatre ou cinq mille Vandales; mes huitcents grenadiers eurent grand'peine à les dissiper.» Après un moment de silence, l'électeur voyant Tollius rêveur, ajouta cette parole remarquable: «Tollius, vous êtes alchimiste. Il est possible que vous fassiez de l'or avec du cuivre; je vous défie de faire un Prussien avec un Vandale.»

La fusion était difficile en effet; pourtant, ce qu'aucun alchimiste n'eût pu faire, la nationalité allemande, aidée par la grande clarté du dix-neuvième siècle, finira par l'accomplir.

A l'heure qu'il est, les mêmes phénomènes constituants se manifestent en Allemagne et en France. Ce que l'établissement des départements a fait pour la France, l'union des douanes le fait pour l'Allemagne; elle lui donne l'unité.

Il faut, pour que l'univers soit en équilibre, qu'il y ait en Europe, comme la double clef de voûte du continent, deux grands Etats du Rhin, tous deux fécondés et étroitement unis par ce fleuve régénérateur; l'un septentrional et oriental, l'Allemagne, s'appuyant à la Baltique, à l'Adriatique et à la mer Noire, avec la Suède, le Danemark, la Grèce et les principautés du Danube pour arcs-boutants; l'autre, méridional et occidental, la France, s'appuyant à la Méditerranée et à l'Océan, avec l'Italie et l'Espagne pour contre-forts.

Depuis mille ans, la même question s'est déjà présentée plusieurs fois en d'autres termes, et ce plan a déjà été essayé par trois grands princes.

D'abord, par Charlemagne. Au huitième siècle, ce n'était pas les Turcs et les Espagnols, ce n'était pas les Anglais et les Russes, c'était les Saxons et les Normands. Charlemagne construisit son Etat contre eux. L'empire de Charlemagne est une première épreuve encore vague et confuse, mais pourtant reconnaissable, de l'Europe que nous venonsd'esquisser, et qui sera un jour, sans nul doute, l'Europe définitive.

Plus tard, par Louis XIV. Louis XIV voulut bâtir l'Etat méridional du Rhin tel que nous l'avons indiqué. Il mit sa famille en Espagne, en Italie et en Sicile, et y appuya la France. L'idée était neuve, mais la dynastie était usée; l'idée était grande, mais la dynastie était petite. Cette disproportion empêcha le succès.

L'œuvre était bonne, l'ouvrier était bon, l'outil était mauvais.

Enfin par Napoléon. Napoléon commença par rétablir, lui aussi, l'Etat méridional du Rhin. Il installa sa famille non-seulement en Espagne, en Lombardie, en Etrurie et à Naples, mais encore dans le duché de Berg et en Hollande, afin d'avoir en bas toute la Méditerranée et en haut tout le cours du Rhin jusqu'à l'Océan. Puis, quand il eut refait ainsi ce qu'avait fait Louis XIV, il voulut refaire ce qu'avait fait Charlemagne. Il essaya de constituer l'Allemagne d'après la même pensée que la France. Il épousa l'Autriche, donna la Westphalie à son frère, la Suède à Bernadotte, et promit la Pologne à Poniatowski. C'est dans cette œuvre immense qu'il rencontra l'Angleterre, la Russie et la Providence, et qu'il se brisa. Les temps n'étaient pas encore venus. S'il eût réussi, le groupe continental était formé.

Peut-être faut-il que l'œuvre de Charlemagne et de Napoléon se refasse sans Napoléon et sans Charlemagne. Ces grands hommes ont peut-être l'inconvénient de trop personnifier l'idée et d'inquiéter par leur entité, plutôt française que germanique, la jalousie des nationalités. Il en peut résulter des méprises, et les peuples en viennent à s'imaginer qu'ils servent un homme et non une cause, l'ambition d'un seul et non la civilisation de tous. Alors ils se détachent. C'est ce qui est arrivé en 1813. Il ne faut pasque ce soit Charlemagne ou Bonaparte qui se défende contre les ennemis de l'Orient ou les ennemis de l'Occident; il faut que ce soit l'Europe. Quand l'Europe centrale sera constituée, et elle le sera un jour, l'intérêt de tous sera évident; la France, adossée à l'Allemagne, fera front à l'Angleterre, qui est, comme nous l'avons déjà dit, l'esprit de commerce, et la rejettera dans l'Océan; l'Allemagne, adossée à la France, fera front à la Russie, qui, nous l'avons dit de même, est l'esprit de conquête, et la rejettera dans l'Asie.

Le commerce est à sa place dans l'Océan.

Quant à l'esprit de conquête, qui a la guerre pour instrument, il retrempe et ressuscite les civilisations mortes, et tue les civilisations vivantes. La guerre est pour les unes la renaissance, pour les autres la fin. L'Asie en a besoin, l'Europe non.

La civilisation admet l'esprit militaire et l'esprit commercial; mais elle ne s'en compose pas uniquement. Elle les combine dans une juste proportion avec les autres éléments humains. Elle corrige l'esprit guerrier par la sociabilité, et l'esprit marchand par le désintéressement. S'enrichir n'est pas son objet exclusif; s'agrandir n'est pas son ambition suprême. Eclairer pour améliorer, voilà son but; et à travers les passions, les préjugés, les illusions, les erreurs et les folies des peuples et des hommes, elle fait le jour par le rayonnement calme et majestueux de la pensée.

Résumons. L'union de l'Allemagne et de la France, ce serait le frein de l'Angleterre et de la Russie, le salut de l'Europe, la paix du monde.

C'est ce que la politique anglaise et la politique russe, maîtresses du congrès de Vienne, ont compris en 1815.

Il y avait alors rupture de fait entre la France et l'Allemagne.

Les causes de cette rupture valent la peine d'être rappelées en peu de mots.

Le czar, par enthousiasme pour Bonaparte, avait été un moment Français; mais, voyant Napoléon édifier le nord de l'Europe contre la Russie, il était redevenu Russe. Et, quelle que pût être son amitié d'homme privé pour Alexandre, Napoléon, en fortifiant l'Europe contre les Russes, ne méritait aucun blâme. Il est aussi impossible aux Charlemagne et aux Napoléon de ne pas construire leur Europe d'une certaine façon qu'au castor de ne pas bâtir sa hutte selon une certaine forme et contre un certain vent. Quand il s'agit de la conservation et de la propagation, ces deux grandes lois naturelles, le génie a son instinct aussi sûr, aussi fatal, aussi étranger à tout ce qui n'est pas le but, que l'instinct de la brute. Il le suit; laissez-le faire, et, dans l'empereur comme dans le castor, admirez Dieu.

L'Angleterre, elle, n'avait même pas eu le moment d'illusiond'Alexandre. La paix d'Amiens avait duré le temps d'un éclair; Fox tout au plus avait été fasciné par Bonaparte. L'Europe de Napoléon était bâtie également et surtout contre elle; aussi, pour s'allier à l'Angleterre, le czar n'eut qu'à prendre sa main qui était tendue vers lui depuis longtemps. On sait les événements de 1812. L'empereur Napoléon s'appuyait sur l'Allemagne comme sur la France; mais, harcelé de toutes parts, haï et trahi par les rois de vieille souche; piqué par la nuée des pamphlets de Londres comme le taureau par un essaim de frelons, gêné dans ses moyens d'action, troublé dans son opération colossale et délicate, il avait fait deux grandes fautes, l'une au midi, l'autre au nord; il avait froissé l'Espagne et blessé la Prusse. Il s'ensuivit une réaction terrible et juste sous quelques rapports. Comme l'Espagne la Prusse se souleva. L'Allemagne trembla sous les pieds de l'empereur. Cherchant du talon son point d'appui, il recula jusqu'en France, où il retrouva la terre ferme. Là, durant trois grands mois, il lutta comme un géant corps à corps avec l'Europe. Mais le duel était inégal; ainsi que dans les combats d'Homère, l'Océan et l'Asie secouraient l'Europe. L'Océan vomissait les Anglais; l'Asie vomissait les Cosaques. L'empereur tomba; la France se voila la tête; mais avant de fermer les yeux, à l'avant-garde des hordes russes, elle reconnut l'Allemagne.

De là une rupture entre les deux peuples. L'Allemagne avait sa rancune; la France eut sa colère.

Mais chez des nations généreuses, sœurs par le sang et par la pensée, les rancunes passent, les colères tombent; le grand malentendu de 1813 devait finir par s'éclaircir. L'Allemagne, héroïque dans la guerre, redevient rêveuse à la paix. Tout ce qui est illustre, tout ce qui est sublime, même hors de sa frontière, plaît à son enthousiasme sérieux et désintéressé. Quand son ennemi est digne d'elle,elle le combat tant qu'il est debout; elle l'honore dès qu'il est tombé. Napoléon était trop grand pour qu'elle n'en revînt pas à l'admirer, trop malheureux pour qu'elle n'en vînt pas à l'aimer. Et pour la France, à qui Sainte-Hélène a serré le cœur, quiconque admire et aime l'empereur est Français. Les deux nations étaient donc invinciblement amenées dans un temps donné à s'entendre et à se réconcilier.

L'Angleterre et la Russie prévirent cet avenir inévitable; et, pour l'empêcher, peu rassurées par la chute de l'empereur, motif momentané de rupture, elles créèrent entre l'Allemagne et la France un motif permanent de haine.

Elles prirent à la France et donnèrent à l'Allemagne la rive gauche du Rhin.

Ceci était d'une politique profonde.

C'était entamer le grand Etat méridional du Rhin ébauché par Charlemagne, construit par Louis XIV, complété et restauré par Napoléon. C'était affaiblir l'Europe centrale, lui créer facticement une sorte de maladie chronique, et la tuer peut-être, avec le temps, en lui mettant près du cœur un ulcère toujours douloureux, toujours gangrené. C'était faire brèche à la France, à la vraie France, qui est rhénane comme elle est méditerranéenne;Francia rhenana, disent les vieilles chartes carlovingiennes. C'était poster une avant-garde étrangère à cinq journées de Paris. C'était surtout irriter à jamais la France contre l'Allemagne.

Cette politique profonde, qu'on reconnaît dans la conception d'une pareille pensée, se retrouve dans l'exécution.

Donner la rive gauche du Rhin à l'Allemagne, c'était une idée. L'avoir donnée à la Prusse, c'est un chef-d'œuvre.

Chef-d'œuvre de haine, de ruse, de discorde et de calamité; mais chef-d'œuvre. La politique en a comme cela.

La Prusse est une nation jeune, vivace, énergique, spirituelle, chevaleresque, libérale, guerrière, puissante. Peuple d'hier qui a demain. La Prusse marche à de hautes destinées, particulièrement sous son roi actuel, prince grave, noble, intelligent et loyal, qui est digne de donner à son peuple cette dernière grandeur, la liberté. Dans le sentiment vrai et juste de son accroissement inévitable, par un point d'honneur louable, quoique à notre avis mal entendu, la Prusse peut vouloir ne rien lâcher de ce qu'elle a une fois saisi.

La politique anglaise se garda bien de donner cette rive gauche à l'Autriche. L'Autriche évidemment depuis deux siècles décroît et s'amoindrit.

Au dix-huitième siècle, époque où Pierre le Grand a fait la Russie, Frédéric le Grand a fait la Prusse; et il l'a faite en grande partie avec des morceaux de l'Autriche.

L'Autriche, c'est le passé de l'Allemagne; la Prusse, c'est l'avenir.

A cela près que la France, comme nous le montrerons tout à l'heure, est à la fois vieille et jeune, ancienne et neuve, la Prusse est en Allemagne ce que la France est en Europe.

Il devrait y avoir entre la France et la Prusse effort cordial vers le même but, chemin fait en commun, accord profond, sympathie. Le partage du Rhin crée une antipathie.

Il devrait y avoir amitié; le partage du Rhin crée une haine.

Brouiller la France avec l'Allemagne, c'était quelque chose; brouiller la France avec la Prusse, c'était tout.

Redisons-le, l'installation de la Prusse dans les provinces rhénanes a été le fait capital du congrès de Vienne. Ce fut la grande adresse de lord Castlereagh et la grande faute de M. de Talleyrand.

Du reste, dans le fatal remaniement de 1815, il n'y a pas eu d'autre idée que celle-là. Le surplus a été fait au hasard. Le congrès a songé à désorganiser la France, non à organiser l'Allemagne.

On a donné des peuples aux princes et des princes aux peuples, parfois sans regarder les voisinages, presque toujours sans consulter l'histoire, le passé, les nationalités, les amours-propres. Car les nations aussi ont leurs amours-propres qu'elles écoutent souvent, disons-le à leur honneur, plus que leurs intérêts.

Un seul exemple, qui est éclatant, suffira pour indiquer de quelle manière s'est fait sous ce rapport le travail du congrès. Mayence est une ville illustre. Mayence, au neuvième siècle, était assez forte pour châtier son archevêque Hatto; Mayence, au douzième siècle, était assez puissante pour défendre contre l'empereur et l'empire son archevêque Adalbert. Mayence, en 1225, a été le centre de la hanse rhénane et le nœud des cent villes. Elle a été la métropole des minnesænger, c'est-à-dire de la poésie gothique; elle a été le berceau de l'imprimerie, c'est-à-dire de la pensée moderne. Elle garde et montre encore lamaison qu'ont habitée, de 1443 à 1450, Gutenberg, Jean Fust et Pierre Schœffer, et qu'elle appelle par une magnifique et juste assimilation Dreykœnigshof, lamaison des trois rois. Pendant huit cents ans Mayence a été la capitale du premier des électorats germaniques; pendant vingt ans Mayence a été un des fronts de la France. Le congrès l'a donnée comme une bourgade à un Etat du cinquième ordre, à la Hesse.

Mayence avait une nationalité distincte, tranchée, hautaine et jalouse. L'électorat de Mayence pesait en Europe. Aujourd'hui elle a garnison étrangère. Elle n'est plus qu'une sorte de corps de garde où l'Autriche et la Prusse font faction, l'œil fixé sur la France.

Mayence avait gravé en 1135 sur les portes de bronze que lui avait données Willigis les libertés que lui avait données Adalbert. Elle a encore les portes de bronze, mais elle n'a plus les libertés.

Dans le plus profond de son histoire, Mayence a des souvenirs romains; le tombeau de Drusus est chez elle. Elle a des souvenirs français: Pepin, le premier roi de France qui ait été sacré, a été sacré, en 750, par un archevêque de Mayence, saint Boniface. Elle n'a point de souvenirs hessois, à moins que ce ne soit celui-ci: au seizième siècle, son territoire fut ravagé par Jean le Batailleur, landgrave de Hesse.

Ceci montre comment le congrès de Vienne a procédé. Jamais opération chirurgicale ne s'est faite plus à l'aventure. On s'est hâté d'amputer la France, de mutiler les nationalités rhénanes, d'en extirper l'esprit français. On a violemment arraché des morceaux de l'empire de Napoléon; l'un a pris celui-ci, l'autre celui-là, sans regarder même si le lambeau par hasard ne souffrait pas, s'il n'était pas séparé de son centre, c'est-à-dire de son cœur, s'il pouvait reprendre vie autrement et se rattacher ailleurs.On n'a posé aucun appareil, on n'a fait aucune ligature. Ce qui saignait il y a vingt-cinq ans saigne encore.

Ainsi on a donné à la Bavière quelques anneaux de la chaîne des Vosges, vingt-six lieues de long sur vingt et une de large, cinq cent dix-sept mille quatre-vingts âmes, trois morceaux de nos trois départements de la Sarre, du Bas-Rhin et du Mont-Tonnerre. Avec ces trois morceaux la Bavière a fait quatre districts. Pourquoi ces chiffres et pas d'autres? Cherchez une raison; vous ne trouvez que le caprice.

On a donné à Hesse-Darmstadt le bout septentrional des Vosges, le nord du département du Mont-Tonnerre, et cent soixante-treize mille quatre cents âmes. Avec ces âmes et ces Vosges, la Hesse a fait onze cantons.

Si l'on promène son regard sur une carte d'Allemagne vers le confluent du Mein et du Rhin, on est agréablement surpris d'y voir s'épanouir une grande fleur à cinq pétales, découpée en 1815 par les ciseaux délicats du congrès. Francfort est le pistil de cette rose. Ce pistil, où vivent en plein développement deux bourgmestres, quarante-deux sénateurs, soixante administrateurs et quatre-vingt-cinq législateurs, contient quarante-six mille habitants, dont cinq mille juifs. Les cinq pétales, peints tous sur la carte de différentes couleurs, appartiennent à cinq Etats différents: le premier est à la Bavière, le deuxième est à Hesse-Cassel, le troisième à Hesse-Hombourg, le quatrième à Nassau, le cinquième à Hesse-Darmstadt.

Etait-il nécessaire d'accommoder et d'envelopper de cette façon une noble ville où il semble, lorsqu'on y est, qu'on sente battre le cœur de l'Allemagne? Les empereurs y étaient élus et couronnés; la diète germanique y délibère; Gœthe y est né.

Lorsqu'il parcourt aujourd'hui les provinces rhénanes,sur lesquelles rayonnait il n'y a pas trente ans cette puissante homogénéité qui à pénétré si profondément en moins d'un siècle et demi l'antique landgraviat d'Alsace, le voyageur rencontre de temps à autre un poteau blanc et bleu, il est en Bavière; puis voici un poteau blanc et rouge, il est dans la Hesse; puis voilà un poteau blanc et noir, il est en Prusse. Pourquoi? Y a-t-il une raison à cela? A-t-on passé une rivière, une muraille, une montagne? A-t-on touché une frontière? Quelque chose s'est-il modifié dans le pays qu'on a traversé? Non. Rien n'a changé que la couleur des poteaux. Le fait est qu'on n'est ni en Prusse, ni dans la Hesse, ni en Bavière; on est sur la rive gauche du Rhin, c'est-à-dire en France, comme sur la rive droite on est en Allemagne.

Insistons donc sur ce point, l'arrangement de 1815 a été une répartition léonine. Les rois ne se sont dit qu'une chose:Partageons.—Voici la robe de Joseph, déchirons-la, et que chacun garde ce qui lui restera aux mains.—Ces pièces sont aujourd'hui cousues au bas de chaque Etat; on peut les voir; jamais loques plus bizarrement déchiquetées n'ont traîné sur une mappemonde. Jamais haillons ajustés bout à bout par la politique humaine n'ont caché et travesti plus étrangement les éternels et divins compartiments des fleuves, des mers et des montagnes.

Et, tôt ou tard les nobles nations du Rhin y réfléchiront, c'est d'elles que le congrès s'est le moins préoccupé. On a pu entrevoir dans ces quelques lignes nécessairement sommaires avec quel dédain le congrès a traité l'histoire, le passé, les affinités géographiques et commerciales, tout ce qui constitue l'entité des nations. Chose remarquable, on distribuait des peuples et l'on ne songeait pas aux peuples. On s'agrandissait, on s'arrondissait, on s'étendait, voilà tout. Chacun payait ses dettes avec un peu de la France. On faisait des concessions viagères et desconcessions à réméré. On s'accommodait entre soi. Tel prince demandait des arrhes: on lui donnait une ville; tel autre réclamait un appoint: on lui jetait un village.

Mais sous cette légèreté apparente, nous l'avons indiqué, il y avait une pensée profonde, une pensée anglaise et russe qui s'exécutait, disons-le, aussi bien aux dépens de l'Allemagne qu'aux dépens de la France. Le Rhin est le fleuve qui doit les unir; on en a fait le fleuve qui les divise.

Cette situation évidemment est factice, violente, contre nature, et par conséquent momentanée. Le temps ramène tout à l'équation; la France reviendra à sa forme normale et à ses proportions nécessaires. A notre avis, elle doit et elle peut y revenir pacifiquement, par la force des choses combinée avec la force des idées. A cela pourtant il y a deux obstacles:

Un obstacle matériel;

Un obstacle moral.

L'obstacle matériel, c'est la Prusse.

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà dit à ce sujet. Il est impossible pourtant que dans un temps donné la Prusse ne reconnaisse pas trois choses:

La première, c'est que, le caractère personnel des princes toujours laissé hors de question, l'alliance russe n'est pas et ne peut pas être un fait simple et clair pour un Etat de l'Europe centrale. Ce sont là des rapprochements dont l'arrière-pensée est transparente. Entre royaumes et entre peuples on peut s'aimer de beaucoup de façons. La Russie aime l'Allemagne comme l'Angleterre aime le Portugal et l'Espagne, comme le loup aime le mouton.

La deuxième, c'est que, malgré tous les efforts de la Prusse depuis vingt-cinq ans, malgré force concessions de bien-être, comme l'abaissement des taxes sur le tabac, le houblon et le vin, si paternel qu'ait été son gouvernement, et nous le reconnaissons, la rive gauche du Rhin est restée française; tandis que la rive droite, naturellement et nécessairement allemande, est devenue tout de suite prussienne. Parcourez la rive droite, entrez dans les auberges, dans les tavernes, dans les boutiques; partoutvous verrez le portrait du grand Frédéric et la bataille de Rosbach accrochés au mur. Parcourez la rive gauche, visitez les mêmes lieux, partout vous y trouverez Napoléon et Austerlitz, protestation muette. La liberté de la presse n'existe pas dans les possessions prussiennes, mais la liberté de la muraille y existe encore, et elle suffit, comme on voit, pour rendre publiques les pensées secrètes.

En troisième lieu, la Prusse remarquera que son Etat, tel que les congrès l'ont coupé, est mal fait. Qu'est-ce en effet que la Prusse aujourd'hui? Trois îles en terre ferme. Chose bizarre à dire, mais vraie. Le Rhin, et surtout le défaut de sympathie et d'unité, divisent en deux le grand-duché du Bas-Rhin, qui est lui-même séparé de la vieille Prusse par un détroit où passe un bras de la confédération germanique et où le Hanovre et la Hesse électorale font leur jonction. Entre les deux points les plus rapprochés de ce détroit, Liebenau et Wilzenhs, est précisément situé Cassel, comme pour interdire toute communication. Etrange sujétion presque absurde à exprimer, le roi de Prusse ne peut aller chez lui sans sortir de chez lui.

Il est évident que ceci encore n'est qu'une situation provisoire.

La Prusse, disons-le-lui à elle-même, tend à devenir et deviendra un grand royaume homogène, lié dans toutes ses parties, puissant sur terre et sur mer. A l'heure qu'il est la Prusse n'a de ports que sur la Baltique, mer dont la profondeur n'atteint pas les huit cents pieds du lac de Constance, mer plus facile à fermer encore que la Méditerranée et qui n'a pas, comme la Méditerranée, l'inappréciable avantage d'être le bassin même de la civilisation. Un peuple enfermé dans la Méditerranée a pu devenir Rome. Que deviendrait un peuple enfermé dans la Baltique? Il faut à la Prusse des ports sur l'Océan.

Nul n'a le secret de l'avenir, et Dieu seul, de son doigtinflexible, avance, recule, ou efface souverainement les lignes vertes et rouges que les hommes tracent sur les mappemondes. Mais dès à présent on peut le constater, car une partie en est déjà visible, le travail divin se fait. Dès à présent la Providence remet en ordre, avec sa lenteur infaillible et majestueuse, ce qu'ont dérangé les congrès. En séparant, par l'avènement béni d'une jeune fille, la couronne de Hanovre de la couronne d'Angleterre, en isolant le petit royaume du grand, en frappant de diverses incapacités morales et physiques, on pourrait dire de tous les aveuglements à la fois, la branche de Brunswick restée allemande ou redevenue allemande, c'est-à-dire en la marquant pour une extinction prochaine, il semble qu'elle laisse déjà entrevoir son moyen et son but: le Hanovre à la Prusse et le Rhin à la France.

Quand nous disons le Rhin, nous entendons la rive gauche. Or la Prusse a plus de rive droite que de rive gauche, et elle gardera la rive droite.

Pour le Hanovre, l'incorporation à la Prusse, c'est un grand pas vers la liberté, la dignité et la grandeur. Pour la Prusse, la possession du Hanovre, c'est d'abord l'homogénéité du territoire, la suppression du détroit et de l'obstacle, la jonction du duché du Rhin à la vieille Prusse; ensuite, c'est l'absorption inévitable de Hambourg et d'Oldenbourg, c'est l'Océan ouvert, la navigation libre, la possibilité d'être aussi puissante par la marine que par l'armée.

Qu'est-ce que la rive gauche du Rhin à côté de tout cela?

Quant à l'Allemagne proprement dite, c'est dans les principautés du Danube que sont ses compensations futures. N'est-il pas évident que l'empire ottoman diminue et s'atrophie pour que l'Allemagne s'agrandisse?


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