CHAPITRE XI

ERNEST. C'est alors que la pauvre bête cache sa tête dans un buisson ou derrière une pierre, croyant ainsi échapper à tous les regards.

MOI. On ne peut connaître le mobile d'un animal dépourvu de raison. Selon toute apparence, la pauvre créature met sa tête a l'abri, parce que c'est la plus faible partie d'elle-même, ou peut-être ne prend-elle cette position que pour mieux se défendre avec ses jambes, car on a remarqué que le cheval prend la même position lorsqu'il veut saluer son ennemi d'une ruade. Quoi qu'il en soit, nous sommes à pied, et tout l'art du cavalier nous est superflu. Il faut donc tâcher d'envelopper l'ennemi et de l'abattre à coups de fusil; mais, avant tout, commencez par retenir les chiens, car ces animaux se défient plus encore du chien que de l'homme. Si les autruches s'enfuient avant que nous soyons à portée, vous lâcherez la meute, et Fritz déchaperonnera son aigle. Leurs efforts réunis parviendront peut-être à arrêter un des fuyards, de manière à nous donner le temps d'accourir. Mais je vous recommande encore une fois l'autruche blanche, car son plumage est plus précieux, et son service plus utile.»

Après nous être séparés, nous commençâmes à nous avancer pas à pas vers les animaux sans défiance, en faisant nos efforts pour leur dérober notre marche; mais, parvenus à environ deux cents pas, il devint impossible d'échapper plus longtemps à leurs regards; la troupe commença alors à manifester une certaine agitation. Nous fîmes halte en retenant les chiens près de nous. Les autruches, tranquillisées par notre silence, firent quelques pas vers nous en manifestant leur surprise par des mouvements bizarres de la tête et du cou. Sans l'impatience de nos chiens, je crois que nous aurions pu les approcher assez pour leur jeter noslazos; mais, les chiens étant parvenus à s'échapper ou à briser nos liens, toute la meute s'élança, sur le mâle, qui s'était avancé bravement à quelques pas en avant du reste de la troupe.

À cette attaque imprévue, les pauvres animaux prirent la fuite avec la rapidité d'un tourbillon emporté par le vent; c'est à peine si on les voyait toucher la terre. Leurs ailes, étendues comme des voiles gonflées par le vent, ajoutaient encore à la rapidité de leur course.

La rapidité prodigieuse avec laquelle les autruches se dérobaient à nos poursuites ne nous laissait aucun espoir, et, au bout d'un instant, nous les avions déjà presque perdues de vue; mais Fritz n'avait pas été moins prompt à déchaperonner son aigle et à le lancer sur la trace des fuyards. Celui-ci, prenant son vol avec la rapidité de l'éclair, alla s'abattre sur l'autruche mâle avec un effort si puissant, qu'il lui sépara presque le cou du reste du corps, et le bel animal tomba sur le sable dans les convulsions de l'agonie. Nous nous précipitâmes sur le champ de bataille pour prendre l'animal vivant s'il en était encore temps; mais les chiens nous avaient précédés, et d'ailleurs l'aigle ne les avait pas attendus pour achever son ouvrage.

Après avoir contemplé avec consternation le funeste dénouement de notre chasse, il ne nous restait plus qu'à en tirer le meilleur parti possible. Une fois débarrassés des chiens et de l'aigle, nous retournâmes l'animal afin de nous emparer des plus belles plumes de sa queue et de ses ailes, et nos vieux chapeaux reprirent un aspect de jeunesse sous ces dépouilles triomphales. Nous promenions notre nouvelle parure avec autant de fierté que les caciques mexicains, et je ne pus m'empêcher de rire de l'orgueilleuse sottise de l'homme, qui orne sa tête de la dépouille arrachée aux parties les moins nobles d'un animal sans défense.

Après un examen approfondi de l'autruche, Fritz s'écria: «C'est pourtant dommage que ce bel animal soit mort, car il porterait sans peine deux hommes de ma taille; je suis certain qu'il a au moins six pieds de hauteur sans compter le cou, qui en a bien trois à quatre à lui tout seul.

ERNEST. Comment de pareilles troupes d'animaux peuvent-elles demeurer dans des déserts qui offrent si peu de ressources pour leur nourriture?

MOI. Si les déserts étaient totalement arides, la question serait difficile à résoudre; mais ils renferment toujours quelques bosquets de palmiers et de plantes qui peuvent servir de pâture aux animaux. Il faut observer en outre que la plupart des habitants du désert sont organisés de manière à supporter de longs jeûnes, et leur course est si rapide, qu'ils traversent sans s'arrêter d'immenses étendues de sables arides.

FRITZ. À quoi servent ces espèces d'épines dont les ailes de l'autruche sont armées?

MOI. C'est probablement une défense contre leurs ennemis, qu'ils combattent à grands coups d'ailes.

JACK. Est-il vrai que l'autruche se serve de ses doigts de pieds pour lancer des cailloux derrière elle lorsqu'elle est poursuivie? Ce serait un trait d'intelligence remarquable dans un pareil animal.

MOI. Le cheval aussi, lorsqu'il galope, fait voler sous ses pieds le sable et les cailloux, et il n'y a pas plus de raisonnement de sa part que de la part de l'autruche.

FRITZ. Les autruches ont-elles un cri particulier?

MOI. Elles font entendre pendant la nuit un cri plaintif, et pendant le jour une espèce de rugissement semblable à celui du lion.»

Ernest et Jack avaient disparu de nos côtés, et je les aperçus bientôt à une certaine distance sur les traces du chacal, qui semblait leur servir de guide. Ils s'arrêtèrent auprès d'un buisson, nous faisant signe de les rejoindre au plus vite.

En approchant, nous entendîmes des cris de joie au milieu desquels il était facile de reconnaître ces mots: «Un nid d'autruche! un nid d'autruche!» et nous aperçûmes les chapeaux voltiger en l'air en signe d'allégresse.

Lorsque je fus arrivé près d'eux, j'aperçus, en effet, un véritable nid d'autruche; mais il consistait simplement en une légère excavation dans le sable, contenant trente œufs de la grosseur d'une tête d'enfant.

MOI. «Voici une découverte excellente. Seulement gardez-vous bien de déranger les œufs, de peur d'effaroucher la couveuse, et alors nous pourrons prendre notre revanche de la malheureuse chasse de ce matin. Mais dites-moi donc comment vous êtes parvenus à découvrir ce nid si bien caché.

ERNEST. La femelle qui s'est envolée la dernière m'ayant semblé sortir de terre à notre approche, je remarquai bien la place où je l'avais vue se lever. Il me vint aussitôt à la pensée qu'elle était peut-être sur son nid, et, appelant à mon aide le chacal, nous suivîmes ses traces, qui nous amenèrent où nous sommes; mais, à notre arrivée, le chacal avait déjà eu le temps de briser un œuf et d'en dévorer le contenu.

JACK. Oui, oui, et le petit était déjà presque formé et près d'éclore.

MOI. Voilà encore un tour de ce maudit chacal. Ne pourra-t-on jamais le corriger de ses penchants destructeurs?

FRITZ. Maintenant qu'allons-nous faire de cette provision d'œufs d'autruche?

JACK. Il faut les emporter et les enfouir dans le sable pour les faire éclore.

MOI. Voilà qui est facile à dire; mais tu aurais dû commencer par en calculer le nombre et la grosseur. Chaque œuf pèse au moins trois livres, ce qui donne un total de quatre-vingt-dix livres. Et d'ailleurs, comment les déplacer sans les briser? Le meilleur parti est de les laisser ici jusqu'à demain matin, et de revenir les chercher avec le chariot ou avec une de nos bêtes de somme.

FRITZ. Ah! cher père, permettez-nous d'en prendre un ou deux comme échantillons. Ils sont si curieux.

MOI. Je vous laisse toute liberté à cet égard; mais levez-les avec le plus grand soin; car, lorsque la couveuse remarque le moindre désordre dans son nid, elle brise tout ce qu'il contient, ce qui ne ferait pas notre affaire.»

Ils ne se le firent pas répéter deux fois; mais bientôt je les vis dans un grand embarras pour venir à bout de leur fardeau. Sentant que mes conseils leur étaient nécessaires, je leur fis couper quelques tiges de bruyère, en les engageant à suspendre un œuf à chaque extrémité, de la même manière que les laitières hollandaises portent leurs pots de lait. En quittant le nid, nous avions pris la précaution d'en marquer la place avec une espèce de croix en bois, afin de ne pas nous tromper le lendemain.

Pour regagner notre halte du matin, nous nous rapprochâmes des rochers, et je résolus d'aller retrouver au plus vite la caverne du Chacal, afin d'y passer le reste du jour.

Les enfants reçurent l'injonction d'exposer les œufs au soleil, afin qu'ils conservassent leur chaleur naturelle; mais je n'étais pas peu embarrassé de savoir comment nous parviendrions à les garantir de la fraîcheur du soir.

Nous ne tardâmes pas à atteindre la rive du petit étang où les chiens s'étaient désaltérés le matin; cet étang paraissait alimenté par quelque source souterraine, et donnait naissance à un petit ruisseau. Tout le voisinage était couvert de traces récentes d'antilopes, de buffles et d'onagres; mais nous n'y reconnûmes aucun vestige de serpent, ce qui était plus important pour nous.

Nous profitâmes de la fraîcheur du ruisseau pour prendre quelque nourriture et remplir nos gourdes vides. Pendant ce temps, le chacal avait tiré sur le sable une masse ronde et noirâtre, qu'il s'apprêtait à attaquer avec ses dents, lorsque son maître la lui arracha pour me la faire examiner. Je m'emparai de l'objet, et, après l'avoir débarrassé du limon qui l'environnait, je reconnus avec étonnement que j'avais entre les mains une créature vivante: c'était une tortue de terre de la plus petite espèce, grosse comme une pomme ordinaire.

FRITZ. «Comment cet animal peut-il se trouver à une si grande distance de la mer? Le fait me paraît incroyable.

MOI. Par une raison toute simple: c'est que l'animal que tu vois est une tortue de terre, de celles qui se tiennent dans les étangs et dans les eaux dormantes. Elles vivent parfaitement dans les jardins, où elles se nourrissent de salades et d'autres herbes tendres.

JACK. Il faut en apporter quelques-unes à maman pour son jardin, et en chercher une pour notre cabinet d'histoire naturelle.»

Et, se mettant aussitôt à l'ouvrage, ils eurent bientôt rassemblé une demi-douzaine de tortues, que je plaçai dans ma gibecière.

Nous continuâmes à nous entretenir des mœurs de ces animaux, et j'ajoutai qu'il était difficile d'expliquer leur présence primitive dans ce lieu, à moins de les y supposer transportées par la voie des airs.

ERNEST et JACK. «Il faudrait être bien crédule pour le penser.

MOI. Souvent l'invraisemblable est bien voisin de la vérité, mes chers enfants. Ne pouvez-vous pas supposer, par exemple, la première tortue transportée en ce lieu dans les serres d'un oiseau de proie, sauvée par hasard de sa rapacité, et devenue le germe d'une nombreuse postérité? L'homme serait bien embarrassé d'expliquer la présence des animaux dans la plupart des endroits où on les rencontre de nos jours; car il est impossible de supposer que chaque espèce ait été créée au lieu même qu'elle occupe actuellement.»

Toute la troupe fut bientôt sur pied pour reprendre sa route interrompue. Nous marchions maintenant au milieu d'une fertile vallée couverte d'un riant gazon et entrecoupée de bosquets délicieux. Cette contrée faisait un agréable contraste avec le désert que nous venions de parcourir. La vallée se prolongeait pendant une longueur d'environ deux lieues, en côtoyant la chaîne de montagnes qui faisait la frontière de notre domaine. Sa largeur était d'une demi-lieue, et elle était arrosée, dans toute son étendue, par le ruisseau dont nous venions de visiter la source, mais dont le cours, grossi par de nouvelles eaux souterraines, donnait la vie et la fécondité à cette délicieuse contrée.

Çà et là, dans l'éloignement, nous apercevions des troupeaux de buffles et d'antilopes qui paissaient tranquillement; mais à la vue de nos chiens, qui nous précédaient toujours de quelques centaines de pas, ils partaient comme l'éclair et ne tardaient pas à se perdre dans les profondeurs de la montagne.

La vallée, qui se dirigeait insensiblement vers la gauche, ne tarda pas à nous amener en face d'un coteau, que nous reconnûmes avec chagrin pour celui qui nous avait servi de lieu de repos dans la matinée. Voyant avec regret que cette longue marche ne nous avait pas offert une seule pièce de gibier à portée de fusil, je résolus de faire tous mes efforts pour ne pas rentrer sans quelque capture. En conséquence de cette détermination, nous prîmes chacun un des chiens en laisse, afin qu'ils ne missent pas plus longtemps obstacle à nos projets.

Nous avions encore une demi-heure de marche jusqu'à la grotte du Chacal, dont la voûte devait nous servir de gîte pour le reste du jour. J'avais fait une halte de quelques instants, afin de soulager Fritz, et Jack de leur fardeau, tandis qu'Ernest continuait sa route pour jouir plus tôt des douceurs de la grotte. Tout à coup nous entendîmes de son côté un cri d'alarme suivi d'aboiements furieux et d'un long hurlement que l'écho semblait répéter. À l'instant tout fut abandonné pour voler au secours du pauvre Ernest.

Au moment même nous le vîmes accourir sans chapeau et pâle comme la mort, et il vint tomber dans mes bras en s'écriant: «Un ours! un ours! il vient! le voici!»

C'est ici qu'il faut de la résolution, pensais-je en moi-même; et, armant mon fusil, je m'élançai au secours des chiens, qui attaquaient bravement l'ennemi. À peine avais-je eu le temps d'apercevoir l'ours qui s'avançait vers nous, que, à mon grand effroi, j'en vis un second sortir du taillis, et se diriger du côté de son compagnon.

Fritz coucha bravement en joue l'un des terribles animaux, et je me chargeai de l'autre. Nos deux coups partirent en même temps; mais, par malheur, ni l'un ni l'autre ne furent mortels; car les chiens pressaient l'attaque avec tant de fureur, qu'il nous fut impossible de trouver le moment de lâcher notre second coup, tant nous craignions de frapper l'un de nos braves défenseurs. Toutefois ma balle avait brisé la mâchoire inférieure de l'un des ours, de manière à rendre ses morsures peu dangereuses, et celle de Fritz avait traversé l'épaule du second, de sorte que ses étreintes étaient désormais plus désespérées que redoutables. Les chiens, paraissant comprendre leur avantage, redoublaient d'efforts et multipliaient leurs morsures. Enfin, impatient de terminer la lutte, je pris un pistolet dans ma main droite, et, m'approchant du plus terrible des deux animaux, je lui lâchai le coup dans la tête, tandis que Fritz, se portant sur le second, lui traversait le cœur.

«Dieu soit loué! m'écriai-je en les voyant tomber avec un sourd mugissement. Voici une rude besogne achevée. Grâces soient rendues au Ciel, qui vient de nous délivrer d'un terrible danger!»

Nous demeurâmes quelques minutes à contempler notre victoire dans un muet étonnement. Les chiens, qui s'acharnaient sur leur proie, ne nous laissèrent bientôt aucun doute sur le trépas des deux terribles animaux. Dans ce moment, Jack entonna son chant de victoire, et je le vis prendre sa course pour ramener Ernest sur le champ de bataille. Toutefois celui-ci se tint prudemment à l'écart, jusqu'à ce que les cris de Fritz et les miens lui eussent apporté le témoignage de notre complet triomphe.

Lorsqu'il fut près de nous, je lui demandai pourquoi il nous avait laissés en arrière. «Ah! reprit-il d'une voix encore tremblante, je voulais effrayer Jack en imitant le cri d'un ours lorsque je le verrais s'approcher de la caverne, et, pour me punir, le Ciel a permis qu'il s'y trouvât justement deux véritables ours.

MOI. Dieu seul sait juger quand il convient de châtier nos mauvaises pensées, et à lui seul appartient la mesure du châtiment. Il est certain que ton projet n'était rien moins que louable; car la peur la plus innocente peut avoir les résultats les plus funestes, et peut-être le pauvre Jack aurait-il éprouvé plus de mal du faux ours que toi du véritable.

FRITZ. Voyez, cher père, de quels monstres nous avons débarrassé la terre. Le plus gros a bien huit pieds de long, et l'autre pas beaucoup moins.

MOI. Quoique nous n'ayons rencontré aucune trace de serpent, nous n'avons pas moins travaillé pour notre sûreté future en nous délivrant de ces terribles ennemis.

JACK. Comment se fait-il qu'on rencontre de pareils animaux dans ces contrées? Je croyais que l'ours est un habitant des pays froids.

MOI. En effet, je ne sais trop comment expliquer leur présence sous un pareil climat, à moins de supposer que nous ayons sous les yeux une espèce particulière, et c'est une question que je ne suis pas assez savant pour décider. On a bien rencontré des ours dans le Thibet.»

Cette grave question avait peu d'importance pour nos jeunes chasseurs, encore tout entiers à la joie de notre miraculeuse délivrance. Ils se promenaient avec orgueil autour des doux monstres abattus, contemplant leurs blessures, leurs dents terribles et leurs puissantes griffes. Nous admirions en même temps la force de leurs épaules et de leurs reins, la grosseur de leurs membres, l'épaisseur et la richesse de leur fourrure.

«À présent, qu'allons nous faire de notre miraculeux butin? demandai-je enfin à mes compagnons.

FRITZ. Il faut commencer par les écorcher, la peau nous fournira d'excellentes fourrures.

ERNEST. Une de ces peaux me conviendrait assez pour me servir de lit de camp dans des expéditions aussi fatigantes que celle-ci.»

Je mis fin à la délibération en exhortant chacun à commencer au plus vite ses préparatifs de départ, car l'heure avançait, et il fallait être de retour le lendemain de grand matin avec notre attelage. «En outre, ajoutai-je, plusieurs de nos chiens ont reçu de légères blessures pour lesquelles les soins de votre mère sont indispensables. Vous êtes vous-mêmes trop épuisés de cette longue marche et de notre combat pour songer à passer ici une nuit fatigante et peut-être périlleuse.»

Mon projet de retour reçut une approbation générale; car, depuis l'apparition des ours, personne ne se souciait de passer la nuit dans un si redoutable voisinage. Mes compagnons ne furent pas fâchés non plus de se voir débarrassés de leurs œufs d'autruche, que je leur conseillai de laisser enfouis dans le sable chaud jusqu'à ce que nous eussions le loisir de retourner les prendre avec les précautions convenables. Après les avoir placés à une certaine profondeur, afin de les dérober aux attaques des chacals et des autres animaux de proie, nous quittâmes ce lieu de terreur et de triomphe. La perspective d'un bon gîte et d'un souper réconfortant semblait nous donner des ailes, et toute fatigue était oubliée.

Le soleil se couchait lorsque nous arrivâmes au camp, où l'accueil ordinaire nous attendait. Par bonheur il ne restait plus rien à faire au logis, et nous ne pouvions assez remercier ma femme d'avoir tout préparé pour un repas dont nous avions si grand besoin.

Naturellement l'entretien roula sur notre dernière aventure, dont les détails héroïques frappèrent d'admiration les oreilles étonnées de nos deux auditeurs.

La conclusion du récit fut une invitation pressante à se rendre le lendemain sur le champ de bataille avec armes et bagages, pour y délibérer sur le parti à prendre relativement à notre importante capture.

Ma femme me raconta à son tour qu'elle n'était pas demeurée inactive durant notre absence. Avec l'aide de Franz elle s'était frayé un passage à travers le taillis jusqu'au rocher le plus voisin, au pied duquel ils avaient découvert un lit considérable d'argile qui peut-être nous fournirait plus tard de la porcelaine. Elle prétendait aussi avoir reconnu une espèce de fève sauvage grimpante, qui s'attachait comme le lierre aux tiges des grands arbres. Enfin ils avaient employé les bêtes de somme à transporter une provision de bambous pour nous préparer les premiers matériaux de l'édifice projeté.

Je la remerciai de ses peines, dont je comptais tirer parti en temps convenable. Pour commencer le cours de mes expériences, je pris une couple des morceaux de l'argile nouvellement découverte, et je les plaçai au milieu d'un grand brasier allumé pour la nuit. Nos chiens firent le cercle accoutumé autour du foyer, et les enfants fatigués s'étendirent sous le toit léger de la tente. Après avoir allumé une de nos torches, je pris ma place à l'entrée, et bientôt le Ciel fit descendre sur notre habitation un sommeil bienfaisant.

Le lendemain, mon premier soin fut de courir au foyer, où je trouvai mes deux morceaux d'argile parfaitement vitrifiés. Seulement la fusion avait peut-être été trop rapide, inconvénient auquel je me proposai de remédier plus tard. En un instant nos devoirs de piété furent accomplis, notre déjeuner avalé, le chariot attelé, et nous prîmes le chemin de la caverne, dans le voisinage de laquelle nous arrivâmes bientôt sans le moindre accident.

Au moment où l'entrée de la caverne commençait à s'apercevoir, Fritz, qui nous précédait de quelques pas, s'écria à demi-voix: «Alerte! alerte! si vous voulez voir une troupe de coqs dinde qui nous attend probablement pour célébrer les funérailles des défunts. Mais il paraît qu'il y a là un veilleur de morts qui les tient à distance du lit mortuaire.»

Après avoir fait quelques pas en avant, nous aperçûmes effectivement un gros oiseau dont le cou dépouillé et d'un rouge pâle était entouré d'un collier de plumes blanches descendant sur la poitrine; le plumage du corps et des ailes me parut d'un brun foncé, et ses pieds crochus semblaient armés de serres redoutables.

Ce singulier gardien tenait l'entrée de la caverne comme assiégée, de manière à en interdire l'approche aux oiseaux plus petits qui planaient au-dessus des cadavres.

Il y avait quelques instants que nous considérions ce bizarre spectacle, lorsque j'entendis au-dessus de ma tête comme un bruit pesant d'ailes, et en même temps j'aperçus une grande ombre se projeter sur le sable dans la direction de la caverne.

Nous nous regardions tous avec étonnement, lorsque Fritz fit feu en l'air, et nous vîmes un oiseau énorme tomber sur la pointe du rocher, où il se brisa la tête, tandis que son sang s'échappait par une large blessure.

Un long cri de joie succéda à notre silence, et les chiens s'élancèrent sur les traces de Fritz, au milieu d'une nuée d'oiseaux sauvages qui nous saluaient de leurs cris discordants. Cependant le gardien de la caverne hésita encore à abandonner son poste; enfin, lorsque Fritz n'était plus qu'à une portée de pistolet, il se leva lentement, à notre grand regret, et, s'élançant dans les airs d'un vol majestueux, nous le vîmes bientôt disparaître à nos regards. Mais Ernest abattit encore un retardataire.

«Ah! dis-je à Fritz, voilà de diligents croque-morts. Encore un jour, et ils nous auraient épargné toute la peine des funérailles. Ce sont de véritables tombeaux vivants, où les cadavres disparaissent aussi vite et aussi sûrement que dans le meilleur sarcophage.»

À ces mots, j'entrai avec précaution dans la caverne, et je reconnus avec joie que les deux cadavres étaient encore intacts, à l'exception des yeux et de la langue. Je me félicitai de ce que nous étions arrivés à temps pour sauver le reste.

Alors commença la visite de nos deux victimes ailées, dont l'odeur ne trahissait que trop la nature et l'espèce. Toutefois ma femme ne renonçait pas à son idée favorite, que nous avions devant les yeux des poules dinde. Après un examen approfondi, il fallut se résoudre à les reconnaître pour des oiseaux de proie: l'un pour le vautour noir ou l'urubu du Brésil; l'autre pour le condor.

Nous nous mîmes en devoir de dresser notre tente à l'entrée de la caverne, de manière à appuyer son extrémité sur le rocher. En faisant tomber quelques éclats de pierre qui gênaient notre travail, je m'aperçus que l'intérieur du rocher était formé d'une espèce de talc, traversé par des veines d'asbeste; je reconnus aussi dans les fragments quelques traces de verre fossile, dont la découverte me charma.

Il s'agissait maintenant de dépouiller sans retard les deux terribles animaux. Pour rendre l'opération plus facile, nous les suspendîmes à une forte tige de bambou, solidement fixée dans le sol de la caverne, pendant que ma femme était chargée de construire un foyer et de déterrer les œufs d'autruche, afin de les exposer aux rayons du soleil.

Les deux ours me donnèrent beaucoup de peine, tant à cause de la difficulté de l'opération qu'en raison de l'adresse dont il fallait faire preuve pour dépouiller la tête sans gâter la peau.

«Mais, à propos, que voulez-vous faire de ces deux têtes? demandai-je aux enfants lorsque je fus venu heureusement à bout de mon entreprise.

FRITZ. Nous nous en ferons des masques de guerre pour aller à la rencontre des sauvages. Les insulaires de Taïti et des îles Sandwich ont coutume d'en porter de pareils.

ERNEST. Il vaudrait bien mieux nous en faire des manteaux à la manière des anciens Germains, en conservant la tête en guise de casque, de façon que la gueule béante paraisse menacer l'ennemi.

MOI. Nous verrons à nous décider lorsque j'aurai mis la dernière main à mon ouvrage. Peut-être faudra-t-il nous contenter d'en faire un nouvel ornement pour notre muséum.»

Nous ne quittâmes notre travail que pour obéir à la voix de ma femme, qui nous annonçait l'heure du dîner. Remarquant à la fin du repas un reste d'eau tiède dans la marmite, j'appelai les enfants pour leur dire que je serais curieux de savoir dans quel état se trouvaient les œufs d'autruche, ajoutant que, si l'intérieur était gâté, je ne voyais pas la nécessité de nous charger plus longtemps d'un fardeau inutile.

FRITZ. «Mais comment saurons-nous à quoi nous en tenir? Faudra-t-il casser les œufs? et, dans ce cas, à quoi peut servir l'eau de la marmite?

MA FEMME. Nous y plongerons les œufs, et, si quelque mouvement se fait remarquer dans l'eau, qu'en faudra-t-il conclure pour la nature du contenu?

JACK. Ah! je comprends. Mais pourquoi prendre de l'eau tiède?

MA FEMME. Parce que l'eau froide ou bouillante amènerait infailliblement la mort du petit.»

L'épreuve eut lieu immédiatement, et elle nous donna la triste assurance que l'œuf était sans vie.

Les enfants voulaient immédiatement briser la coquille; mais je m'y opposai, en faisant observer qu'elle pourrait nous servir en guise de tasse ou d'écuelle.

FRITZ. «J'aurais pourtant grand plaisir à voir si l'autruche est déjà formée.

MOI. Eh bien, partage la coquille en deux moitiés, comme les calebasses, de manière qu'elle nous puisse être de quelque utilité.

FRITZ. Elle est trop dure pour que je vienne à bout de la partager avec un simple fil.

MOI. Je le pense comme toi. Nous allons donc avoir recours à un moyen plus puissant. Prends un cordon de coton, que tu tremperas dans le vinaigre. Maintenant entoure l'œuf de ton cordon, que tu auras soin d'humecter de vinaigre frais à mesure que l'ancien se desséchera, et nous ne tarderons pas à voir le cordon pénétrer peu à peu la substance calcaire de la coquille, et parvenir bientôt à la partie molle de l'œuf. Alors la coquille se séparera sans peine en deux parties égales, qui deviendront de vraies écuelles.»

Le reste du jour s'écoula rapidement parmi les travaux divers qui nous occupaient. Toutefois je finis par songer à mes tortues, qui depuis la veille étaient demeurées dans ma gibecière; après les avoir plongées dans l'eau et leur avoir présenté quelque nourriture, je les fis tomber au fond d'un sac, qui dut leur servir de demeure jusqu'à notre retour à l'habitation.

J'employai encore un jour avant de terminer mon travail. Après avoir enlevé les peaux avec assez de succès, je partageai le corps par quartiers, en ayant soin de mettre les pieds à part. Le reste de la chair fut coupé par tranches, à la manière des boucaniers des Indes occidentales. Quant au lard, que j'avais réservé avec le plus grand soin, ma femme se chargea de le fondre, afin d'en faire usage dans la cuisine en guise de graisse ou de beurre.

Les deux ours et le pécari nous donnèrent environ un quintal de graisse fondue, que je fis enfermer dans un baril de bambou afin d'en opérer le transport plus commodément. Les carcasses et les entrailles furent abandonnées aux oiseaux, qui en eurent bientôt fait disparaître jusqu'à la dernière trace. Grâce à leur activité, les deux crânes se trouvèrent en état de figurer avec honneur dans notre cabinet d'histoire naturelle. Les peaux furent salées, lavées et séchées, après avoir été nettoyées aussi parfaitement que possible à l'aide de nos couteaux.

Pour préparer notre viande, je me contentai d'entretenir continuellement autour d'elle une épaisse fumée, et, comme nous nous trouvions trop loin pour mettre à contribution les feuilles du ravensara, il fallut nous contenter des arbrisseaux voisins, au milieu desquels nous eûmes le bonheur de rencontrer plusieurs bois aromatiques.

Je remarquai une plante grimpante dont les feuilles fortement odorantes présentaient une grande analogie avec la feuille de lierre. La tige, presque semblable au cep de vigne, portait comme lui des espèces de grappes de petites baies moitié rouges, moitié vertes; ce que j'attribuai à leurs différents degrés de maturité. Le goût en était si piquant et en même temps si aromatique, que je n'hésitai pas à prononcer que nous venions de découvrir la vraie plante à poivre: découverte précieuse dans un climat où les épices sont d'un si grand usage et d'une si grande utilité.

Les enfants furent chargés de me rapporter une provision de ces petites grappes, dont nous détachâmes les baies, en ayant soin de séparer les rouges et les vertes. Les premières furent mises dans une infusion d'eau de sel, et les autres exposées aux rayons du soleil. Le lendemain nous les retirâmes de l'eau pour les frotter dans nos mains jusqu'à ce qu'elles fussent devenues blanches comme la neige. Nous obtînmes ainsi en peu de temps environ vingt-cinq livres de poivre blanc et de poivre noir, provision suffisante pour nos premiers besoins. J'eus soin également de faire mettre à part un certain nombre de rejetons de cette plante précieuse, afin d'en essayer la culture dans le voisinage de notre demeure.

Ce travail terminé, voyant que nous n'avions plus rien de pressé à entreprendre, je résolus de mettre à l'essai les forces et le courage de mes jeunes compagnons. Ils reçurent donc la permission de se préparer à une seconde excursion dans la savane, pour s'y livrer à la chasse ou à de nouvelles découvertes.

Tous acceptèrent la proposition avec joie, à l'exception d'Ernest, qui demanda et obtint la permission de rester auprès de nous. Franz, que j'aurais préféré retenir, me supplia si instamment de le laisser partir avec ses frères, qu'il me fut impossible de résister à ses prières. Aussitôt les trois voyageurs s'élancèrent vers leurs montures, qui paissaient tranquillement à quelques pas de la grotte, et tout fut bientôt prêt pour le départ. Ernest aida ses frères de la meilleure grâce, en leur souhaitant d'heureuses rencontres et une suite non interrompue d'aventures et de découvertes.

Les voilà abandonnés à la providence de Dieu, pensai-je alors en moi-même, livrés à leur propre prudence et à leurs propres ressources. Le Ciel peut leur enlever notre protection d'une manière imprévue, et il faut qu'ils se tiennent prêts à tirer toutes leurs ressources d'eux-mêmes. Au reste, je suis plein de confiance dans le courage et le sang-froid de Fritz: d'ailleurs les voici bien montés, bien armés, et ce n'est pas la première occasion où ils auront montré du cœur et de l'intelligence. Que le Ciel les accompagne, ajoutai-je en soupirant. Celui qui a ramené deux fois les fils de Jacob à leur vieux père étendra sa protection sur les trois enfants d'un de ses plus fidèles serviteurs.

À ces mots, je retournai paisiblement à mon travail, pendant qu'Ernest se livrait à son expérience sur l'œuf d'autruche. Bientôt il s'écria: «La coquille est traversée, mais l'œuf ne se partage pas encore. Ah! ah! j'aperçois le poussin; il ne reste plus qu'une pellicule assez tendre pour la trancher avec le couteau.

—C'est fort bien.... Mais tu aurais dû t'attendre à rencontrer cette pellicule, car tu as assez brisé d'œufs dans ta vie pour en observer l'existence. Les œufs ne sont, dans l'origine, qu'une simple pellicule, autour de laquelle se forme plus tard l'enveloppe calcaire que nous appelons la coquille.»

Je lui présentai mon couteau, à l'aide duquel il eut bientôt achevé l'opération si longtemps attendue. Lorsque les deux moitiés de l'œuf furent séparées, nous trouvâmes l'intérieur en assez bon état; seulement le poussin était sans vie, et je conjecturai qu'il lui aurait fallu encore dix à douze jours avant d'éclore. Au reste, nous résolûmes de le laisser dans sa coquille jusqu'au retour de nos trois chasseurs.

Ernest vint alors m'aider dans mon travail, et, après avoir détaché un bloc de talc assez considérable, nous eûmes le bonheur de découvrir une couche épaisse de verre fossile, autrement appelé sélénite. Pour le moment je me contentai d'en détacher deux tables transparentes d'environ deux pieds de hauteur, qu'il me sembla facile de fendre en carreaux de l'épaisseur d'un miroir ordinaire. Ma femme, ordinairement si indifférente à nos découvertes, ne put retenir l'expression de sa joie à la vue de cette mine précieuse qui lui promettait une riche provision de vitres, dont la privation nous avait été si pénible jusqu'à ce jour. Je doute fort que, même en Russie, où se trouvent les plus riches veines de sélénite, il eût été commun d'en rencontrer une aussi précieuse, tant pour la grandeur que pour la transparence des échantillons.

Ma femme prépara pour le souper un morceau d'ours mariné, et nous fîmes cercle autour du feu en attendant impatiemment le retour de nos chasseurs.

«Papa, me dit Ernest, ne pourrions-nous pas nous arranger ici une caverne comme celle de Robinson? La place est toute disposée et demande peu de travail.

MOI. Je serais assez de cet avis; car elle a deux fois servi d'asile à des hôtes dangereux, dont il faut prévenir le retour. D'ailleurs elle est devenue trop importante depuis notre dernière découverte pour songer à l'abandonner.

ERNEST. Nous planterons à une certaine distance de l'entrée deux ou trois rangs de jeunes arbres, qui ne tarderont pas à former un rempart impénétrable, et nous aurons une échelle pour nous introduire dans la forteresse. Une pareille retraite nous mettrait à l'abri de tout danger.

MOI. Fort bien, mon jeune ingénieur. Il ne s'agit plus que de trouver un nom à notre ouvrage: leFort de la Peur, par exemple.

ERNEST. Non pas, je vous en prie; leFort de l'Oursserait une dénomination plus sonore et plus imposante.

MOI. En effet, voilà un nom aussi imposant que convenable. Je suis très-satisfait de ton imagination ce matin. Nous songerons à tes plans lorsque notre construction de là-bas sera un peu plus avancée. Ton projet mérite examen, puisqu'il laisse entrevoir les moyens d'exécution.»

Notre conversation fut interrompue à cet endroit par un bruit de pas précipités; au même instant nous vîmes nos chasseurs se diriger vers le camp avec des cris d'allégresse. Les trois cavaliers sautèrent légèrement à bas, permettant à leurs montures d'aller retrouver les gras pâturages de la prairie. Jack et Franz rapportaient chacun un chevreau en bandoulière. Fritz avait sa gibecière pendue à l'épaule droite, et le mouvement des courroies indiquait clairement la présence d'une créature vivante.

«Bonne chasse! s'écria Jack du plus loin qu'il m'aperçut. Voici deux vigoureux sauteurs, que nous avons poursuivis avec tant d'opiniâtreté, qu'ils ont fini par se laisser prendre à la main. Voyez, maman, voici de nouvelles cravates à la Robinson.

—Oui, s'écria Franz; et Fritz a une paire de lapins angoras dans sa gibecière; nous aurions pu rapporter aussi un rayon de miel dont un coucou nous a montré le chemin.

—Vous oubliez le meilleur, interrompit Fritz à son tour: nous avons fait entrer une troupe d'antilopes dans notre parc, par l'ouverture de l'Écluse, de sorte que nous pourrons les chasser tout à notre aise, ou les prendre vivants si nous voulons.

MOI. Oh! oh! voilà bien de la besogne; mais Fritz oublie aussi la plus importante: c'est que Dieu vous a ramenés sains et saufs dans les bras de vos parents. Et maintenant faites-moi un récit détaillé de votre expédition, afin que je voie s'il n'y a pas à en tirer quelque bonne résolution pour l'avenir.

FRITZ. En vous quittant, nous descendîmes la prairie, et nous ne tardâmes pas à entrer dans le désert et à nous trouver sur une hauteur qui nous permettait d'embrasser d'un coup d'œil tout le paysage environnant. En promenant nos regards çà et là, nous découvrîmes bientôt, auprès du gué du Sanglier, deux troupes d'animaux que je pris pour des chèvres, des antilopes ou des gazelles. L'idée me vint aussitôt de les chasser du côté de l'Écluse, afin d'enrichir notre vallée de ces nouveaux hôtes. Nous nous hâtâmes alors de prendre les chiens en laisse, sachant par expérience que les bêtes sauvages ne redoutent pas moins leur approche que celle de l'homme.

«Arrivés à une distance convenable, nous jugeâmes à propos de diviser nos forces. Franz se dirigea vers le ruisseau, Jack prit le milieu, et moi je m'élançai au galop vers le torrent. Une fois parvenus à nos postes respectifs, nous commençâmes à nous rapprocher insensiblement, chacun se dirigeant vers l'Écluse. Lorsque les animaux nous aperçurent, ils commencèrent à manifester quelque surprise, penchant la tête de notre côté et dressant les oreilles avec inquiétude. Ceux qui étaient couchés se relevaient en sursaut, et les petits se réfugiaient sous la protection de leurs mères. Mais ce fut seulement lorsque je me trouvai près du gué du Sanglier que je les vis devenir tout à fait inquiets et faire mine de prendre la fuite. Alors je donnai le signal convenu: les trois chiens furent lâchés à la fois; pressant nos montures, nous nous élançâmes au milieu de la troupe effrayée, qui se précipita en désordre vers le passage de l'Écluse; et bientôt, à notre grande joie, nous les vîmes disparaître dans les profondeurs de notre vallée. Je fis aussitôt cesser la poursuite en rappelant les chiens, qui n'obéirent qu'à regret à nos cris réitérés.

MOI. Voilà qui est admirable. Et maintenant je n'ai plus d'autre inquiétude que de savoir au juste à quoi nous en tenir sur le compte des nouveaux habitants de notre vallée.

FRITZ. Il me semble avoir reconnu parmi les fuyards le bouc bleu, si rare maintenant au Cap, selon les récits des voyageurs. J'ai remarqué aussi plusieurs animaux qui de loin ressemblaient à de petites vaches, et d'autres de moindre taille, qu'à l'aspect de leurs cornes j'ai cru reconnaître pour des gazelles.

MOI. Voici notre solitude peuplée de nouveaux habitants qui seront les bienvenus, pourvu qu'ils ne soient pas déjà parvenus à s'échapper de notre paisible domaine.

FRITZ. Ce fut aussi ma première inquiétude, et nous tînmes conseil pour prévenir cette funeste évasion. Jack pensait qu'il aurait suffi d'attacher un des chiens à l'entrée du passage; mais je réfléchis que le chien finirait par ronger sa corde, ou qu'il pourrait devenir la proie des chacals. Franz était d'avis de disposer un fusil dont la détente partirait d'elle-même au moyen d'une corde attachée aux deux extrémités du passage. Cette dernière idée m'en suggéra une plus simple dont l'exécution ne présentait aucun obstacle: c'était de tendre une corde dans toute la largeur de l'ouverture, et d'y attacher les plumes d'autruche que nous avions par bonheur conservées à nos chapeaux. Je pensai que cet épouvantait suffirait pour écarter des animaux aussi timides que l'antilope et la gazelle, et les faire renoncer à tout projet d'évasion.

MOI. À merveille, mon cher Fritz! ton expédient ne peut manquer de réussir, pour aujourd'hui du moins; et cette nuit les hurlements des chacals suffiront pour retenir les captifs dans notre paradis. Mais, à propos, que vas-tu faire de tes lapins angoras? Cet animal est trop nuisible pour lui accorder l'entrée de notre domaine.

FRITZ. Mais, cher père, n'avons-nous pas à notre disposition deux îles désertes que nous pourrions peupler sans inconvénient de ces jolis petits animaux? En y faisant quelques plantations de choux et de navets, et en y transportant le superflu de nos patates pour la mauvaise saison, nous pourrons y laisser multiplier les lapins sans inquiétude. Ils nous fourniront une ample provision de fourrures pour notre chapellerie, car nous n'aurons pas toujours Ernest pour mettre en déroute une armée de rats-castors.

MOI. Ton plan est excellent, et pour récompenser l'auteur je lui en confierai l'exécution. Dis-moi maintenant comment s'est passée la capture des lapins angoras.

FRITZ. Nous en rencontrâmes une troupe, à notre retour, dans le voisinage des rochers qui séparent la prairie du désert. Malgré toute la vitesse de nos montures et l'ardeur de nos chiens, il eût, été impossible de s'en rendre maître si je n'eusse songé à me servir de mon aigle. Il fondit sur eux avec tant d'impétuosité, qu'il les força de se blottir, et j'en pris sans peine un couple avec la main.

JACK. Sera-ce bientôt à notre tour de raconter, papa? Les lèvres me brûlent, et nos exploits, à Franz et à moi, ne sont pas moins mémorables.

MOI. Cela se comprend, du reste: des voyageurs aussi intelligents que vous ne manquent jamais d'aventures; seulement elles sont souvent d'une nature moins agréable. Dites-moi donc comment vous avez pris ces deux animaux.

JACK. À la course, cher père, à la course. Mais il nous en a coûté de la peine, je t'en réponds. Pendant que Fritz courait sur les traces de ses lapins, nous continuions tranquillement notre route, lorsque nous vîmes les chiens s'élancer vers un taillis, d'où ils firent lever deux animaux que je pris pour des lièvres, et qui s'échappèrent avec rapidité; mais nous fûmes bientôt sur leurs traces, et les chiens ne leur laissèrent pas une minute de repos. Au bout d'un quart d'heure, ils tombèrent épuisés de fatigue, et nous reconnûmes dans nos prétendus lièvres deux jeunes faons, dont la capture est bien autrement importante.

MOI. Ce sont plutôt deux jeunes antilopes, si je ne me trompe, et elles sont les bienvenues.

JACK. Voilà, j'espère, une chasse intéressante. Je puis vous assurer que Sturm est un intrépide coureur: il a forcé sa proie deux minutes au moins avant Brummer. Mais il faut ajouter que Franz s'est rendu maître de sa prise sans avoir besoin de moi. Après avoir frotté de vin de palmier les membres fatigués de nos pauvres prisonniers, nous les chargeâmes sur nos épaules, et, remontant à cheval, nous eûmes bientôt rejoint Fritz; vous pouvez penser s'il ouvrit de grands yeux à la vue de notre capture.

MOI. Si la chasse a bien réussi, d'où te vient ce visage gonflé, que je regarde depuis une heure? As-tu fait la funeste découverte d'un essaim de moustiques?

JACK. Mes blessures n'ont rien que d'honorable et de chevaleresque. En retournant vers l'habitation, nous remarquâmes un oiseau inconnu, qui voltigeait autour de nous, s'arrêtant lorsqu'il nous avait précédés de quelques pas, et reprenant son vol aussitôt que nous l'approchions, comme s'il eût voulu nous guider vers un but inconnu, ou bien se moquer de nous. Franz était du premier avis, et moi du second. Je saisis donc mon fusil, et j'allais ajuster le mauvais plaisant, lorsque Fritz m'arrêta, en faisant la réflexion que, mon arme étant chargée à balle, il pourrait bien m'arriver de manquer mon coup.»

«Il vaut mieux, ajouta-t-il, suivre ce singulier oiseau pour savoir où il veut nous mener; je suis presque tenté de croire que c'est l'oiseau aux abeilles, dont j'ai lu la description.»

Le conseil de Fritz fut suivi, et nous ne tardâmes pas à arriver près d'un nid d'abeilles, placé dans la terre, et autour duquel les jeunes essaims voltigeaient en bourdonnant, comme autour d'une véritable ruche. Nous fîmes halte aussitôt pour tenir conseil sur le plan d'attaque; mais, en dépit de toute notre sagesse, rien ne se décidait. Franz se rappelait trop bien sa mésaventure de Falken-Horst pour se hasarder une seconde fois dans un combat contre ces redoutables ennemis. Fritz, en général habile, se montrait plein d'ardeur pour le conseil, mais peu zélé pour l'exécution. Le plus court, selon lui, était de détruire l'essaim avec les mèches soufrées dont nous avions justement une provision avec nous. Sauter à terre, allumer une mèche, l'introduire dans l'ouverture de la ruche, tout cela fut l'affaire d'un instant; mais aussi quelle révolution s'ensuivit! Jamais je n'aurais pu penser que de si faibles animaux pussent offrir un spectacle aussi formidable. On eût dit que la terre vomissait des essaims d'abeilles; j'en eus bientôt un nuage autour de moi, et elles ne tardèrent pas à me mettre le visage dans l'état où vous le voyez, si bien qu'il me resta à peine le temps de m'élancer sur mon coursier et de prendre la fuite au grand galop.

MOI. Voilà le châtiment de ton attaque imprudente. Tout en louant ton courage, il faut blâmer ta témérité. Maintenant va trouver ta mère, qui te lavera le visage, afin de calmer la douleur de tes blessures. Pour nous, occupons-nous de délivrer nos pauvres prisonniers, et je vous ferai part à mon tour du résultat de mes découvertes. En dernier lieu, nous nous régalerons d'un plat de pied d'ours que votre mère va nous préparer.»

Sans perdre un instant, j'employai tous nos travailleurs à tresser des baguettes qui reçurent la forme d'un panier arrondi de dimension ordinaire. Notre ouvrage terminé, je fis mettre un peu de foin au fond de cette nouvelle prison, qui reçut aussitôt les deux jeunes antilopes. C'étaient effectivement de charmants animaux. Ils n'avaient pas plus de dix à douze pouces de hauteur, et leurs membres fins et délicats ne pouvaient laisser aucun doute sur leur espèce. Après avoir fermé l'ouverture du panier, je pris la peine de le suspendre à un arbre, afin de mettre ses habitants à l'abri de tout danger. L'expérience avait si bien réussi, que nous résolûmes d'adopter le même système relativement aux lapins angoras.

Pendant ce temps les enfants se disputaient assez vivement pour savoir dans quelle partie de notre domaine nous lâcherions les antilopes. Les uns prêchaient pour le lieu le plus voisin de notre habitation; les autres proposaient l'île destinée aux lapins, parce qu'en prévenant toute évasion de la part de nos légers prisonniers, elle les mettait à l'abri de la dent des chiens. Le premier parti promettait plus d'agréments; mais le second présentait plus de sécurité. Ce fut donc celui que j'adoptai; car la première question pour moi était la sûreté de nos nouveaux hôtes. J'avais aussi l'espérance de les voir bientôt se multiplier et peupler leur retraite de la manière la plus agréable pour nous. L'île aux Requins fut choisie pour le parc futur, comme la plus voisine de notre demeure, et les enfants reçurent ma proposition avec plaisir, car leur premier vœu était la sûreté et le bien-être de leurs jolis prisonniers.

Ce qui préoccupait le plus vivement ma femme, c'était la conduite de l'oiseau qui avait guidé les enfants avec tant de confiance vers la ruche souterraine. L'homme n'était donc pas inconnu dans cette contrée, que j'avais crue inhabitée jusqu'alors? Et comment l'oiseau pouvait-il avoir appris que le miel est une riche proie pour le chasseur, qui ne laisse jamais son industrie sans récompense? L'intérieur du pays serait-il habité, et par quelle race d'hommes? Ou bien l'oiseau exerce-t-il son instinct au profit des singes, des ours, et de tous les animaux amateurs de miel, aussi bien qu'au profit de l'homme? On pouvait croire aussi sans invraisemblance que l'oiseau au bec impuissant avait besoin de l'aide d'un animal plus vigoureux, lorsque son instinct lui avait fait découvrir un nid d'abeilles dans la fente d'un rocher ou dans le tronc d'un arbre.

En attendant, je résolus de redoubler de zèle et de surveillance afin de prévenir toute catastrophe imprévue. En conséquence, non content de mes premiers projets de fortifications, je conçus un second plan, qui consistait à élever une batterie de deux canons sur la pointe la plus haute de l'île aux Requins, afin de protéger le passage du côté de la mer. Je songeai en même temps à changer le pont du ruisseau du Chacal en un pont-levis ou en un pont tournant.

Pour achever les merveilles de cette mémorable journée, je fis voir aux chasseurs mes échantillons de verre fossile, dont la découverte excita une satisfaction générale. Mais la joie redoubla lorsque ma femme vint nous appeler pour le repas, et fit paraître à nos yeux le fameux rôti de pied d'ours. Au commencement personne n'en voulait goûter, parce que l'un de nous eut le malheur de leur trouver une ressemblance éloignée avec la main de l'homme; sur quoi Jack s'était écrié, comme l'ogre du petit Poucet: «Je sens la chair fraîche;» mais, lorsque les morceaux furent découpés, le fumet qui s'en éleva fit disparaître toute répugnance, et chacun se vit forcé d'avouer que nous avions là un rôti des plus délicats.

Après le dîner, je fis allumer les feux de nuit et préparer des torches pour le cas où ils viendraient à s'éteindre; car durant notre séjour dans la caverne nous avions toujours la nuit deux grands feux allumés, tant pour prévenir l'attaque des animaux sauvages que pour achever de fumer notre chair d'ours, dont la préparation nous eût retenus trop longtemps sans cette précaution.

Le Ciel nous envoya bientôt un sommeil paisible, et qui ne fut troublé par aucun accident fâcheux.

Au lever du jour, j'éveillai les enfants pour commencer les préparatifs de départ. Nos occupations tiraient à leur fin. La chair d'ours était fumée, la graisse préparée et renfermée dans des tiges de bambou. D'ailleurs la saison des pluies approchait, et nous ne nous souciions pas de l'attendre à une pareille distance de notre demeure et de toutes nos ressources. Je ne voulais pas non plus renoncer aux œufs d'autruche ni à ma gomme d'euphorbe, et, malgré la distance, il était facile de rapporter tout cela en faisant la route à cheval, ce qui nous épargnait la moitié du temps.

C'est par suite de cette résolution que je fis mettre tout le monde sur pied, et bientôt, munis des provisions nécessaires, nous nous mîmes en route pour l'expédition projetée.

Pour cette fois Fritz m'avait prêté sa monture, et il avait pris notre jeune âne. Ernest demeura près de sa mère, à laquelle il pouvait être d'un plus grand secours que le petit Franz. Nous leur laissâmes aussi les jeunes chiens Braun et Falb; après quoi la petite caravane se mit en route pleine de confiance et d'ardeur.

Nous suivions de nouveau le cours de la vallée comme dans notre première expédition, mais dans la direction contraire. Nous ne tardâmes pas à rencontrer l'étang aux Tortues, dont nous profitâmes pour remplir nos calebasses, et nous atteignîmes bientôt leChamp des Arabes; nom que je donnai par dérision à la hauteur du sommet de laquelle nous avions pris les autruches pour des cavaliers du désert.

Jack et Franz partirent en avant, et je les laissai faire, en songeant que dans cette plaine immense j'étais sûr de ne pas les perdre de vue. Je résolus même de faire une halte avec Fritz pour ramasser la gomme d'euphorbe que j'avais préparée dans notre dernière expédition, et que les rayons du soleil devaient avoir suffisamment desséchée. Nous nous mîmes donc en devoir de visiter les tiges environnantes, et de déposer la précieuse liqueur dans une tige de bambou apportée à cet effet. Ma prévoyance fut récompensée par une abondante récolte, car les tiges se trouvaient pleines de suc, et mes entailles avaient été pratiquées avec autant de soin que d'intelligence.

«C'est une plante très-vénéneuse, dis-je à Fritz; je compte l'employer en cas d'attaque sérieuse de la part des singes sur nos plantations; et, à toute extrémité, j'essaierai d'empoisonner leurs eaux, malgré toute ma répugnance pour ce cruel moyen. C'est aussi une recette infaillible contre les insectes qui pourraient s'introduire dans notre cabinet d'histoire naturelle; mais je me garderai bien de propager une plante aussi dangereuse dans les environs de notre demeure.»

Notre récolte terminée, nous remontâmes à cheval pour suivre les traces de nos éclaireurs. Ils étaient déjà enfoncés dans la savane, et nous avions de la peine à les distinguer. Selon nos conjectures, ils devaient se trouver dans le voisinage du nid d'autruche et s'en approcher par derrière, afin de rabattre les oiseaux de notre côté, s'ils se trouvaient sur leur nid; car on sait que chez l'autruche le mâle partage avec la femelle le soin de couver les œufs, et que souvent plusieurs femelles réunissent leurs œufs dans un seul nid qu'elles couvent alternativement.

Fritz, qui avait résolu de prendre vivante la première autruche qu'il rencontrerait, avait eu la précaution de garnir de coton le bec de son aigle, afin de n'avoir pas à redouter une catastrophe pareille à celle qui avait ensanglanté notre première chasse. Je lui avais rendu sa monture, plus propre que notre ânon à la poursuite de l'autruche. Nous nous portâmes chacun de notre côté à une certaine distance du nid, attendant avec impatience le moment d'agir.

Quelques instants s'étaient à peine écoulés, lorsque je vis plusieurs masses vivantes sortir du taillis, dans le voisinage immédiat du nid, et se diriger vers nous avec une extrême rapidité. Nous demeurâmes si fermes, que les pauvres animaux ne nous aperçurent pas, ou du moins nous crurent moins dangereux que les chiens déjà sur leurs traces. Leur course était tellement rapide, que bientôt nous reconnûmes un mâle qui avait fait partie de la troupe antérieure, ou qui avait remplacé celui dont la mort nous causait tant de regrets. Il devint aussitôt le but de nos poursuites. Les femelles étaient au nombre de trois, et elles marchaient immédiatement sur ses traces. Lorsqu'il fut à une portée de pistolet, je lui lançai monlazo, mais avec tant de maladresse, qu'au lieu d'atteindre une cuisse ou une jambe, il alla frapper l'extrémité des ailes, où il s'embarrassa à la vérité, mais sans retarder la fuite de l'animal, qui, effrayé de cette brusque attaque, changea subitement la direction de sa course.

Les femelles se dispersèrent à droite et à gauche; mais nous les abandonnâmes à leur fortune pour courir sur les traces du mâle. Jack et Franz s'élancèrent de leur côté pour aller presser Fritz de donner le signal décisif. Celui-ci lâcha son aigle, qui commença par planer au-dessus de l'autruche sans faire mine de l'attaquer. L'approche de ce nouvel ennemi acheva de dérouter le pauvre animal, qui se mit à courir çà et là, sans suivre désormais aucune route, de manière que nous eûmes le temps de l'approcher. Dans ce moment l'aigle planait si bas, que ses ailes touchaient presque la tête de l'autruche; Jack prit son temps, et lança sonlazoavec tant de bonheur, qu'il atteignit la jambe du fuyard. L'animal tomba, et sa chute fut suivie d'un cri de victoire. Nous arrivâmes à temps pour écarter l'aigle et les chiens, et pour empêcher le prisonnier de se débarrasser de ses liens.

Cependant les efforts désespérés de l'autruche pour dégager ses jambes nous faisaient craindre qu'elle ne parvînt à rompre ses liens et à nous échapper. Nous n'osions l'approcher de ce côté; mais elle n'était guère moins terrible de l'autre, à cause de ses formidables coups d'ailes. La position devenait critique: nous regardions en silence ses terribles moyens de défense, contre lesquels nos efforts devenaient inutiles, puisque la première condition était de ne pas blesser l'animal grièvement. Enfin j'eus l'heureuse idée de jeter mon mouchoir sur sa tête et de le lui attacher fortement autour du cou. Alors nous eûmes beau jeu; car, aussitôt que l'autruche eut perdu l'usage de ses yeux, elle se laissa lier et garrotter sans résistance. Nous commençâmes par lui attacher les jambes et les pieds, de manière à lui laisser la liberté de marcher, sans lui permettre de courir; ensuite je lui entourai le corps d'une large ceinture de peau de chien de mer, qui lui emprisonnait les ailes.

Malgré tout, Fritz élevait encore des doutes sur la possibilité d'apprivoiser l'animal et de l'employer à des travaux utiles.

MOI. «Tu as donc oublié comment les Indiens s'y prennent pour apprivoiser leurs éléphants?

FRANZ. Non, sans doute: ils l'attachent entre deux éléphants apprivoisés, après lui avoir fortement lié la trompe pour lui enlever toute défense, et alors il faut bien que le prisonnier obéisse; car, s'il fait le récalcitrant, ses deux chefs de file tombent sur lui à coups de trompe, tandis que les cornacs le frappent sans relâche de leurs épieux derrière les oreilles.

JACK. Alors il faudrait avoir deux autruches apprivoisées pour appliquer le même système à notre prisonnier, à moins de l'attacher entre Fritz et moi: ce qui serait une mauvaise ressource.

MOI. Pourquoi faudrait-il nécessairement deux autruches pour en dompter une troisième? N'avons-nous pas d'autres animaux aussi forts? Pourquoi Sturm et Brummer ne feraient-ils pas l'office de chefs de file; et Jack et Franz celui de cornacs? Mais il faut avoir la précaution d'attacher fortement les jambes de notre prisonnier.»

Les trois enfants firent un saut de joie en s'écriant: «Voilà un moyen excellent! Il ne peut manquer de réussir.»

Je me mis alors en devoir de passer sous les ailes de l'autruche deux nouvelles courroies moins fortes que la première, et assez longues pour qu'en les tenant par l'extrémité on ne courût aucun risque d'être atteint. La première fut passée dans les cornes de Brummer, et la seconde dans celles de Sturm. Mes deux Jeunes cornacs reçurent l'ordre de prendre place sur leurs montures, et de se montrer attentifs, car je m'étais mis en devoir de délivrer l'animal des deux lacets et du voile qui le privait de l'usage de ses yeux: double entreprise qui me réussit au delà de toute attente. La chose faite, je m'éloignai prudemment par un saut de côté, et nous commençâmes à observer avec anxiété les mouvements ultérieurs de l'animal abandonné à lui-même.

Il commença par demeurer à terre sans mouvement, ne semblant vouloir faire usage de sa liberté que pour promener autour de lui des regards effarés. Tout à coup nous le vîmes sauter sur ses pieds, espérant prendre la fuite sans obstacles; mais la violence de son effort le fit retomber sur ses genoux. Toutefois il ne tarda pas à se relever et à renouveler sa tentative, quoique avec plus de prudence; mais ses deux gardiens étaient trop vigoureux pour se laisser ébranler. Alors l'autruche voulut essayer la violence, et elle commença à frapper l'air à droite et à gauche; mais ses ailes étaient trop courtes, et d'ailleurs trop embarrassées dans leurs liens, pour que l'entreprise lui réussît: au bout de quelques instants elle retomba sur la poitrine. Un vigoureux coup de fouet l'ayant remise sur pied, elle essaya de se retourner et de prendre la fuite par derrière; mais cette dernière tentative ne fut pas plus heureuse que les précédentes. Voyant toute résistance inutile, le pauvre animal se résigna à reprendre son chemin au grand trot, suivi de ses deux gardiens, qui surent si habilement épuiser ses forces, qu'elle se mit bientôt d'elle-même à une allure modérée.

Jugeant alors que le moment favorable était venu, j'ordonnai aux deux cornacs de se diriger vers le champ des Arabes, pendant que Fritz et moi nous nous rendions au nid pour faire une reconnaissance et choisir les œufs que nous voulions rapporter.

J'avais fait les préparatifs pour cette opération, et nous avions deux grands sacs avec du coton, afin d'y mettre notre butin en sûreté jusqu'à l'habitation.

Je ne tardai pas à reconnaître notre croix de bois, qui nous guida droit au nid; nous n'étions plus qu'à quelques pas, lorsqu'une femelle en sauta si brusquement, qu'elle ne nous laissa pas le temps de l'attaque. Mais sa présence était un signe certain que le nid n'avait pas été abandonné depuis notre dernière visite, et nous n'en fûmes que plus empressés à nous saisir des œufs, espérant que dans le nombre il s'en trouvait de vivants. Nous en choisîmes donc une douzaine sans déranger le reste, dans l'espoir que les couveuses retourneraient au nid après notre départ.

Nous nous hâtâmes d'emballer notre butin avec les plus grandes précautions, et, après avoir chargé les sacs sur nos montures, je me mis en devoir d'aller gagner le rendez-vous où les dompteurs d'autruches devaient nous attendre. Trouvant alors la journée suffisamment remplie, je donnai le signal du retour, et nous eûmes bientôt regagné notre demeure.

Ernest et sa mère ouvrirent de grands yeux à la vue de notre nouveau prisonnier, et la surprise leur ferma la bouche pendant quelques minutes.

MA FEMME. «Au nom du Ciel quel nouvel hôte amenez-vous là? Qu'allons-nous faire d'un pareil compagnon, et à quoi nous servira-t-il?

JACK. D'abord c'est un excellent coureur, et s'il est vrai que cette contrée tienne au continent africain ou asiatique, il me faudra peu de jours pour arriver à la première colonie européenne, où je saurai bien tout préparer pour notre délivrance. Je propose donc que l'on appelle le nouveau venuBrausewind(vent impétueux): c'est un nom qu'il ne tardera pas à mériter. Et toi, Ernest, je te cèderai mon Bucéphale aussitôt que celui-ci sera en état d'être monté.

MOI. Quant à toi, ma chère femme, tu n'as pas besoin de t'inquiéter de la nourriture de notre hôte; la terre y pourvoira, et j'espère qu'on ne pourra lui reprocher de nourrir une bouche inutile. C'est un compagnon qui gagnera son pain, je t'en réponds, s'il se laisse une fois apprivoiser.

FRANZ. Cher père, voici Jack qui s'empare déjà de l'autruche, comme si nous n'avions pas concouru à sa capture, moi avec mes jambes, et Fritz avec son aigle.

MOI. Alors il faut partager l'oiseau entre les chasseurs. Je réclame le corps pour ma part; Fritz aura la tête, Jack les jambes, et quant à toi, mon pauvre petit, on t'accordera le droit de porter deux plumes de la queue, car c'est par cette partie que tu as saisi l'animal lorsqu'il est tombé sous nos coups.

FRANZ. Ah! papa! j'aime mieux renoncer à mes plumes, pourvu que l'oiseau reste entier.

MOI. Alors j'abandonnerai également mes prétentions, pour ne pas être cause du partage de l'animal.

FRITZ. Et moi j'en ferai de même, si Jack veut s'accommoder de l'oiseau tout entier.

JACK. Grand merci de votre générosité. Alors la pauvre bête est sauvée, car les jambes m'appartenaient déjà; et je suis peu disposé à les couper. Maintenant Franz devrait suivre votre exemple, et m'abandonner ses plumes.

FRANZ. Très-volontiers, car je vois qu'on s'est moqué de moi: il faut bien que l'autruche appartienne à quelqu'un en entier.

MOI. Voilà une sage résolution, dont Jack tire tout le profit.»

La mère eut alors le récit détaillé de notre merveilleuse capture, et Ernest, dont la brillante imagination était en travail depuis une heure, finit par se faire un tableau si romantique de cette mémorable journée, qu'il s'écria les larmes aux yeux: «Ne serai-je donc jamais là dans les occasions où il y a du plaisir et de la gloire à gagner!

MOI. On ne peut avoir tous les avantages à la fois. Tu n'es pas grand amateur des scènes guerrières, et sous ce rapport il faut avouer que tu le cèdes à tes deux frères. Mais d'un autre côté on ne peut te refuser un mérite non moins important: c'est celui d'aimer l'instruction, et d'être en bon chemin d'y arriver. Il s'est déjà rencontré plus d'une occasion pour nous de mettre à profit tes connaissances en histoire naturelle, et peut-être es-tu destiné à devenir notre interprète, si la Providence envoyait un navire étranger sur ces côtes.»

Comme il était trop tard ce jour-là pour songer au retour, il fallut s'occuper de notre prisonnier et lui préparer un gîte pour la nuit. L'opération ne fut pas longue; car je me contentai de le faire attacher entre deux arbres, dans le voisinage de la grotte. Le reste du jour fut employé à employer nos provisions et nos nouvelles découvertes; nous ne voulions rien abandonner: tant l'homme a de la peine à renoncer aux richesses nouvellement acquises, et dont son imagination lui représente vivement les avantages futurs!

Le lendemain matin, de bonne heure, nous reprîmes le chemin de l'habitation; mais il fallut bien de la peine et bien des efforts pour décider l'autruche à se mettre en route. Nous n'en vînmes à bout qu'en lui jetant un voile sur la tête comme la veille. Elle fut attachée de nouveau entre ses deux gardiens, dont l'un marchait devant, et l'autre derrière, de manière à lui rendre impossibles tous efforts pour s'écarter de la ligne droite. Une longue corde les attachait tous trois au timon du chariot, où figurait notre magnifique vache en qualité de timonier. Ernest était sur son dos, et ma femme dans le chariot. Quant à moi, je montais Leichtfuss, et Fritz le jeune ânon; de sorte que nous formions une caravane bizarre, mais généralement bien montée.

Nous fîmes halte près de l'Écluse, pour donner le temps aux enfants de reprendre leurs plumes d'autruche, et en même temps pour faire une provision de cette terre à pipe dont nous devions la découverte à ma femme. La plante rampante qu'elle avait prise pour une espèce de fève se trouva être un pied de vanille, qui donne ce parfum si recherché dans nos climats. Les gousses, longues d'un demi-pied, renferment un certain nombre de graines noires et brillantes, qui répandent une odeur délicieuse lorsque les rayons du soleil ont achevé leur maturité.

Avant de quitter ce lieu, je fermai de nouveau le passage, à l'aide d'une barrière de bambous fortement fixée aux deux extrémités, et qui nous parut presque impénétrable. Pour plus de précaution cependant, je fis joncher la terre de branches, à une certaine distance, dans l'intérieur de la vallée, afin que nos légers prisonniers ne rencontrassent pas un terrain solide, s'il leur prenait fantaisie de franchir d'un bond notre impuissante muraille. Enfin, comme le sable ne portait aucune trace récente qui indiquât l'évasion des antilopes ou des gazelles, nous prîmes la précaution d'effacer nos propres traces, afin d'être avertis du passage des animaux qui pourraient à l'avenir s'échapper de la vallée, ou s'y introduire par cette voie.

Puis la caravane reprit lentement sa route, afin d'atteindre au moins la ferme avant l'obscurité; puisqu'il était devenu impossible de pousser plus loin ce jour-là. En passant près de la plantation de cannes à sucre, je fis ramasser la chair des pécaris, qui se trouvait parfaitement conservée. Nous n'oubliâmes pas non plus de nous pourvoir d'un certain nombre de cannes, et nous poursuivîmes notre route au clair de la lune, malgré ma répugnance habituelle pour les marches de nuit.

Nous arrivâmes très-tard et accablés de fatigue. Le chariot fut dételé à la hâte, et l'autruche attachée, comme la veille, entre deux arbres; puis, après un léger repas, chacun s'en alla s'étendre sur son lit de coton, pour y chercher le repos dont il avait si grand besoin.

En nous levant, nous vîmes avec plaisir que les couveuses avaient heureusement accompli leur tâche. L'une conduisait les poussins domestiques, et l'autre les poussins sauvages dont Jack avait rapporté les œufs dans la cabane. Dans cette dernière couvée, nous remarquâmes quelques oiseaux d'une espèce inconnue en Europe, que ma femme manifesta le désir d'emporter à l'habitation.

Nous nous occupâmes alors du déjeuner pour reprendre ensuite la route de notre demeure, dont nous n'approchions pas sans émotion, après une si longue absence. Marchant donc sans prendre de repos, malgré la chaleur qui commençait à devenir insupportable, nous arrivâmes avant midi à notre habitation, pour ne plus nous en éloigner de longtemps.


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