CHAPITRE XVII

«Voilà, dit-elle, notre ouvrage; là j'ai placé des pommes de terre, ici des racines fraîches de manioc, de ce côté des laitues; plus loin tu pourras planter des cannes à sucre, et voici des places disposées pour réunir les melons, les fèves, les pois, les choux et tous les trésors que le vaisseau pourra nous fournir. Autour de chaque plantation j'ai eu soin de déposer en terre des grains de maïs: comme il vient haut et touffu, il abritera mes jeunes plantes et les défendra contre l'ardeur du soleil.»

Je la félicitai bien sincèrement, et je complimentai surtout le petit Franz de la discrétion qu'il avait mise à garder le secret de sa mère.

«Je n'aurais jamais cru, lui dis-je, qu'une femme seule et un enfant de six ans pussent parvenir à de tels résultats en huit jours.

—Je n'y comptais pas non plus, me répondit ma femme, et voilà pourquoi nous avions voulu vous faire un secret de notre entreprise, afin de n'en avoir pas la honte en cas d'insuccès. D'un autre côté, je soupçonnais quelque surprise aussi de votre part, et je me suis dit: Je ne serai point en reste avec eux.»

Nous reprîmes le chemin de la tente. Cette journée fut une des plus heureuses que nous eussions encore passées, et j'eus soin de faire remarquer à mes enfants quelles jouissances pures et vraies le travail apporte à ceux qui s'y livrent.

Chemin faisant, ma bonne femme me rappela les plantes d'Europe qui étaient depuis huit jours à Falken-Horst, et elle m'invita doucement à m'en occuper si je ne voulais pas les laisser périr. Je lui promis d'y songer dès le lendemain.

La pinasse déchargée, nous la fixâmes au rivage, et la plupart des objets qu'elle contenait furent déposés sous la tente; chacun de nous se chargea comme il put de ceux qu'il était facile d'emporter, et nous reprîmes le chemin de Falken-Horst, où ma femme seule avait fait quelques apparitions depuis six jours pour soigner nos bestiaux, qui commençaient à souffrir de notre absence trop prolongée.

Pendant notre séjour à Zelt-Heim et malgré les occupations qui nous ramenaient au vaisseau, nous n'avions point encore négligé de célébrer un dimanche. Le troisième tombait le jour de notre arrivée à Falken-Horst, et nous le célébrâmes par des exercices religieux et des lectures pieuses qui remplirent la matinée.

Quand nous eûmes dîné, je donnai à ma jeune famille la permission de reprendre ses jeux.

J'avais à cœur de développer en eux tout ce que la nature y avait mis de force et d'adresse; aussi je leur recommandai bien de s'exercer à sauter, tirer de l'arc, lutter et courir.

Ces exercices du corps étaient assez du goût de mes enfants, Ernest excepté, qui avait besoin d'admonestations pour y prendre part. Néanmoins, lorsque le jeu était nouveau, il se décidait assez facilement. Quand ils eurent épuisé leurs jeux ordinaires: «Mes enfants, leur dis-je, je vais vous montrer un jeu d'adresse mis en usage chez les Patagons, nation renommée par ses habitudes guerrières parmi les sauvages de l'Amérique du Sud, et qui en habitent la pointe méridionale.»

Je pris alors deux balles que j'attachai chacune à un bout de corde d'environ six pieds, et je présentai à mes enfants cette nouvelle arme. Les sauvages, qui n'ont à leur disposition ni cuivre, ni plomb, se servent simplement de gros cailloux.

Je leur expliquai ensuite comment les Patagons faisaient usage de cette arme en la lançant contre les animaux qu'ils voulaient attaquer, et comment les deux balles, en revenant sur elles-mêmes, entouraient fortement la partie que la corde avait touchée.

«C'est ainsi, leur dis-je, qu'il leur arrive de prendre leur proie vivante en lui lançant leur fronde dans les jambes.»

Cette description paraissait si neuve, que je lançai la fronde que je venais de faire contre un arbuste placé à peu de distance pour la leur mieux faire comprendre, et la force du coup fut telle, que je coupai la tige en deux. Le succès ne pouvait manquer d'être assuré; il me fallut aussitôt en fabriquer trois autres, et Fritz, qui adopta passionnément cet exercice, n'eut pas de cesse qu'il n'y fût devenu d'une grande force. Je me plaisais à voir ainsi mes fils s'habituer à des armes qui devaient encore exercer leur agilité, leur force et leur coup d'œil.

Je leur appris que cette fronde, en usage chez la plupart des peuplades de l'Amérique du Sud, a reçu le nom delazo.

Le lendemain, je remarquai de notre château que la mer était très-agitée: le vent soufflait avec force de manière à effrayer de vrais marins; nous ne pouvions donc nous hasarder sur les flots.

J'annonçai à ma femme que nous resterions à terre toute la journée, et que nous étions à sa disposition. Elle nous montra que, pendant nos absences continuelles, elle avait pris assez d'ortolans à Falken-Horst, à l'aide de nos pièges, pour en remplir une demi-tonne, où elle les avait roulés dans le beurre. Nos pigeons avaient dressé leur nid et couvaient tranquillement dans les branches du figuier. En faisant ainsi la ronde autour de nos possessions, nous arrivâmes près des arbres fruitiers, et je jugeai qu'il était bien temps de m'en occuper, car ils étaient déjà à moitié desséchés.

Cette occupation remplit notre journée tout entière, et, quand vint le repas du soir, nous trouvâmes nos ustensiles de cuisine en si mauvais état, qu'on décida à l'unanimité qu'il fallait les remplacer, et se rendre pour cela en famille au bois des Calebassiers; car ni ma femme ni Franz ne voulaient rester à la maison en pareille occasion. À la pointe du jour nous étions sur pied, et, munis des provisions nécessaires, nous quittâmes Falken-Horst. L'âne seul était attelé à la claie, que nous devions charger de calebasses, et sur laquelle je comptais placer le petit Franz, si ses faibles jambes étaient trop fatiguées. Turc, cuirassé selon son habitude, ouvrait la marche; Bill errait çà et là, portant sur son dos Knips (c'était le nom donné au petit singe), et mes enfants, bien armés, la suivaient partout. Quant à moi, je marchais un peu en arrière avec ma femme, qui tenait Franz par la main.

Nous nous dirigeâmes vers les marais du Flamant. Ma femme était enthousiasmée devant l'admirable végétation qui se déployait à nos yeux.

Fritz s'était enfoncé dans les herbes avec Turc; nous l'entendîmes faire feu, et nous vîmes soudain tomber dans les herbes un oiseau énorme; mais il n'était pas mort, et nous trouvâmes mon fils aux prises, ainsi que les dogues, avec cette forte bête, qui se défendait vaillamment contre eux à coups de pieds et d'ailes. Turc avait déjà deux profondes blessures à la tête; quand je m'approchai à mon tour, je fus assez heureux pour envelopper avec mon mouchoir la tête de l'animal. Privé de la lumière, il donna des coups moins dangereux, et nous parvînmes facilement à nous rendre maîtres de lui. En l'examinant, je ne lui trouvai qu'une blessure à l'une des ailes. Je les assujettis toutes deux et lui liai une patte, puis nous le portâmes ainsi garrotté sur la claie.

«Ah! le bel oiseau!» s'écrièrent-ils tous en l'apercevant.

Ernest, qui s'était rapproché, l'examinait attentivement.

«Mon père, dit-il enfin, je pense que c'est une oie outarde.

—Tu as en partie raison, lui répondis-je; c'est bien une outarde, mais elle n'a pas les pieds membraneux comme ceux de l'oie, et elle est de l'espèce que les naturalistes appellent poule outarde, bien qu'il lui manque au pied l'ergot qui distingue les poules. La blessure ne parait pas incurable, ajoutai-je en même temps, et je m'estimerais très heureux de pouvoir l'apprivoiser et de la placer dans notre basse-cour.»

Ma femme se permit alors de me faire, sur l'inutilité de ce nouvel hôte, quelques observations qu'elle appuya de lamentations en faveur de ses petits, qui attendaient peut-être le retour de leur mère. Je la rassurai en lui apprenant que ses petits couraient tous seuls comme les poussins au sortir de l'œuf, et que l'outarde pourrait fournir un rôti au cas où nous ne pourrions la conserver.

L'outarde bien attachée sur notre claie, nous nous remîmes en route, et nous ne tardâmes pas à arriver au bois des Singes, nom que nous avions donné au bois où ces messieurs s'étaient chargés de nous fournir une abondante provision de cocos. Fritz raconta en riant à sa mère les détails de cette aventure; et ses jeunes frères, surtout le gourmand Ernest, appelaient de tous leurs vœux une nouvelle troupe de singes pour leur envoyer ces belles noix qui pendaient au-dessus de leur tête; mais rien ne paraissait, et l'on cherchait inutilement le moyen de suppléer à ces animaux, quand tout à coup une noix tomba à mes pieds, puis une seconde, puis encore une troisième. Tous aussitôt de lever la tête et de chercher la main qui détachait ainsi pour nous ces fruits; mais elle semblait invisible, et le feuillage restait immobile sans que rien parût à nos yeux.

«C'est étrange! s'écria Jack: est-ce que nous sommes dans le royaume des fées?»

À peine eut-il achevé ces mots, qu'une noix vint lui effleurer le visage. Plusieurs noix tombent encore, tandis que nous cherchons inutilement le mot de l'énigme. Mais tout à coup Fritz, qui s'était réfugié sous l'arbre même pour se mettre à l'abri des projectiles, s'écrie: «Je l'ai découvert le sorcier! à moi le sorcier! le voilà qui descend de l'arbre; voyez la vilaine bête!»

En effet, c'était un bien hideux animal. Il descendait de l'arbre, disposé à jouir de sa récolte, quand Jack l'aperçut; l'étourdi, tout en se récriant sur la laideur du sorcier, courut à lui et voulut l'assommer d'un coup de crosse de fusil; mais il le manqua. L'animal, dans lequel j'avais reconnu le crabe de terre, peu effrayé de cette démonstration, marcha droit à son agresseur en étendant vers lui des pinces si larges et si formidables, qu'après avoir fait bonne mine quelques moments celui-ci se prit à fuir en criant. Cependant, comme ses frères se moquaient de lui, le dépit lui rendit le courage, et suppléant par la ruse à son manque de forces, il ôta sa veste et s'arrêta droit devant son ennemi; puis, quand celui-ci fut assez près, il l'en couvrit tout entier. Sachant qu'il n'y avait aucun danger pour lui, je le laissai lutter quelques instants; mais il fallait, pour paralyser les forces de l'ennemi, plus de vigueur que n'en avait mon pauvre Jack, et je voyais le moment où le vilain animal s'en serait allé tranquillement, emportant la veste de mon petit guerrier, lorsque je me décidai à lui appliquer un coup de hache qui le tua sur-le-champ.

La laideur de l'animal, la terreur et la bravoure successives de Jack nous occupèrent encore quelque temps; nous plaçâmes sur la claie le sorcier et ses noix de coco, et nous nous mîmes en marche. Peu après le bois s'épaissit; bientôt il nous fallut recourir à la hache pour ouvrir un passage à l'âne et à la claie qu'il traînait après lui. La chaleur était devenue extrême; nous marchions maintenant en silence et la tête baissée, car nos gosiers altérés et secs nous interdisaient la parole. Mais tout à coup Ernest, toujours observateur, nous appela auprès de lui, et nous montra une plante à l'extrémité de laquelle pendaient quelques gouttes d'une eau limpide et pure. Une première incision avait fait tomber assez d'eau pour que le petit égoïste se désaltérât; mais je m'aperçus qu'il en restait encore, et que le défaut d'air seul l'empêchait de couler; je fendis alors la plante dans toute son étendue, et tous, jusqu'à l'âne, nous pûmes nous désaltérer à notre tour.

«Bénissons Dieu, m'écriai-je alors avec l'accent de la reconnaissance; remercions-le d'avoir ainsi créé, au milieu du désert, des plantes bienfaisantes qui s'offrent au voyageur égaré comme des fontaines de salut.»

La joie nous revint avec nos forces; poussant un peu de côté, vers la rive, nous atteignîmes bientôt les calebassiers et la place où nous nous étions déjà arrêtés. Fritz, se rappelant parfaitement tout ce que je lui avais dit la première fois que nous avions passé devant ces arbres, répéta la leçon à ses frères, et leur enseigna les usages auxquels ils étaient propres, et l'utilité qu'en tiraient les sauvages de l'Amérique.

Pendant qu'il parlait, je m'étais un peu éloigné pour choisir les plus belles calebasses, et voir si nous n'avions pas quelque malice à redouter de la part des singes; je reconnus avec plaisir qu'ils étaient sans doute ailleurs, car je n'en aperçus aucune trace. En revenant, je trouvai Fritz et Jack ramassant du bois sec et des cailloux, tandis que ma femme s'occupait à soigner l'outarde, dont la blessure n'était pas dangereuse. Elle me représenta qu'il était bien cruel de laisser cette pauvre bête toujours chaperonnée, et, pour lui faire plaisir, je lui ôtai le mouchoir et l'attachai seulement avec une longue ficelle à un arbre. La pauvre bête resta fort tranquille, si ce n'est lorsque nos chiens l'approchaient; du reste elle ne s'effarouchait nullement de notre présence, ce qui me confirma dans l'idée que la côte était inhabitée, puisqu'elle paraissait n'avoir jamais vu d'hommes. Cependant Jack, aidé de Fritz, avait allumé un grand feu; et tous deux étaient si affairés, que je ne pus m'empêcher de leur dire:

«Ah! ah! Messieurs, pourquoi ce feu par une telle chaleur? quels sont vos projets, s'il vous plaît?

JACK. Mon papa, nous voulons faire cuire le sorcier dans une calebasse, à la mode des sauvages.

MOI. À merveille! et vous voulez faire rougir les cailloux que vous jetterez dans l'eau; mais, avant tous ces efforts, vous auriez dû vous assurer, ce me semble, des deux éléments essentiels de votre cuisine, des vases et de l'eau.»

Ma femme, qui m'entendit, me fit observer qu'elle avait besoin aussi de plusieurs ustensiles; aussitôt les enfants se mirent à l'ouvrage pour façonner des calebasses; beaucoup furent gâtées; mais ils parvinrent à fabriquer quelques-uns des ustensiles dont nous avions besoin.

Nous fîmes des assiettes plates, des nids pour nos pigeons, des ruches pour nos abeilles. Pendant que nous travaillions, Ernest, qui avait complètement manqué ses ustensiles de calebasses, s'était enfoncé dans l'épaisseur du bois pour y chercher quelque filet d'eau. Soudain nous le vîmes revenir en courant de toutes ses forces et en criant: «Un sanglier! un sanglier! Vite! vite!»

Fritz sauta sur son fusil, et nous nous élançâmes tous deux vers l'endroit qu'Ernest nous indiquait.

Nos chiens avaient pris les devants, et des grognements horribles nous indiquèrent bientôt l'endroit où se débattait avec nos vaillants combattants, au lieu d'un sanglier, notre truie, que son humeur capricieuse nous avait contraints de laisser courir à sa guise. Cette découverte fut le sujet d'interminables plaisanteries, comme toutes celles du même genre. Tout en parlant, nous aperçûmes notre cochon dévorant de petites pommes colorées qui jonchaient la terre. Craignant cependant quelque danger, j'empêchai mes fils d'en manger, et nous nous mîmes en route pour chercher de l'eau, chacun de notre côté. Jack partit en avant; mais à peine eut-il franchi quelques buissons que nous le vîmes à son tour revenir plein d'effroi, en nous assurant qu'il avait vu un crocodile endormi sur un rocher. Tout on marchant vers le lieu qu'il nous avait désigné, je lui appris qu'il était peu probable qu'il y eût des crocodiles dans un lieu aussi aride; en effet, je reconnus et lui désignai, dans l'animal que nous trouvions endormi, l'énorme lézard vert que les naturalistes nomment iguane.

Je les rassurai sur le naturel de cet animal, qui n'est nullement dangereux, et je leur dis qu'on regardait, en Amérique, sa chair comme une grande friandise. Fritz allait lui tirer un coup de fusil; je l'arrêtai en lui faisant observer que la balle s'amortirait contre les écailles et rendrait son coup inutile, et que l'animal irrité deviendrait peut-être à craindre.

«Laissez-moi faire, dis-je ensuite; je veux essayer un moyen bien simple et assez singulier de se rendre maître de cet animal.» Je demandai en même temps une baguette légère et une ficelle, au bout de laquelle je fis un nœud coulant. Je me mis ensuite à siffler; puis profitant de l'espèce d'engourdissement que cette mélodie occasionnait à l'animal, je lui jetai par précaution le nœud coulant autour du cou. Voyant qu'il ne donnait aucun signe de colère, je plongeai dans une de ses narines entrouvertes la baguette dont j'étais armé: le sang coula en abondance, et l'animal mourut à l'instant sans avoir souffert aucune douleur.

Mes fils, étonnés, s'approchèrent alors; je leur appris que j'avais lu dans les voyages ce singulier moyen de tuer l'iguane; mais je ne croyais pas, ajoutai-je, qu'il m'eût aussi bien réussi. Il s'agissait maintenant d'emporter l'animal; je le pris sur mon dos, et mes fils supportèrent la queue; ainsi disposés, nous regagnâmes l'endroit où nous avions laissé la claie. Ma femme et Franz, inquiétés par notre absence prolongée, nous cherchaient de tous côtés. Le récit de notre chasse les intéressa beaucoup; mais, comme nous n'avions pas trouvé d'eau, nous goûtâmes, pour nous désaltérer, les petites pommes que j'avais ramassées, et dans lesquelles je crus reconnaître les fruits du goyavier; puis nous reprîmes le chemin de Falken-Horst, laissant la claie au milieu du campement. Seulement l'âne fut chargé du lézard et de notre vaisselle de courge. Nous sortîmes du bois des Calebassiers; en passant à l'extrémité, nous renouvelâmes notre provision de voyage; puis nous atteignîmes un bois de chênes magnifiques, entrecoupé de quelques beaux figuiers de la même espèce que ceux de Falken-Horst. La terre était jonchée de glands; un de mes enfants s'étant avisé d'en manger un, et l'ayant trouvé excellent, nous suivîmes son exemple, et nous en récoltâmes une bonne quantité. Nous arrivâmes bientôt au logis; pendant que j'éventrais et préparais l'iguane, mes enfants déchargèrent l'âne et placèrent l'outarde à côté du flamant, dans un poulailler. L'iguane fût trouvé délicieux; mais le crabe de Jack fut jeté aux chiens. Nous soupâmes à la hâte, et nous courûmes chercher le repos dans notre château aérien.

On comprend que le lendemain mon premier soin fut d'aller chercher notre claie; mais, comme je voulais faire une excursion au delà des rochers, et que j'étais, curieux de savoir jusqu'où s'étendaient les limites de notre empire, je résolus de n'emmener que Fritz avec moi.

Je laissai donc mes trois cadets près de leur mère, sous la garde de Bill, qui était pleine, et nous partîmes, Fritz et moi, accompagnés de notre baudet et de Turc, qui bondissait autour de nous.

Arrivés au bois de chênes, nous y trouvâmes notre truie qui se régalait de glands, et, après lui en avoir enlevé quelques poignées, nous continuâmes notre route. Nous remarquâmes dans les branches des compagnies d'oiseaux que nous ne connaissions pas encore. Fritz tira deux ou trois coups de fusil, et je reconnus parmi ceux qu'il avait abattus le grand geai bleu de la Virginie et des perroquets de deux espèces. Il y avait entre autre un ara rouge magnifique et une perruche verte et rouge. Mais, pendant que nous étions occupés à les considérer, un bruit soudain, semblable à celui d'un tambour mouillé, vint frapper notre oreille.

La première pensée qui se présenta à nous fut qu'il y avait dans le voisinage une horde de sauvages dont nous entendions la musique guerrière. Cependant nous nous glissâmes vers l'endroit d'où le bruit partait, et nous écartâmes les branches d'arbres qui nous obstruaient la vue. Nous découvrîmes alors, au lieu de sauvages que nous redoutions, un coq de bruyère perché sur un tronc d'arbre pourri, et occupé à donner le spectacle à une vingtaine de gelinottes réunies autour de lui et en admiration devant les gentillesses de toutes sortes auxquelles il se livrait pour captiver leur attention. C'était un spectacle étrange dont j'avais déjà lu la description, et que je n'avais jamais pu croire. Cris modulés, battements d'ailes, roulements de tête, le singulier acteur de cette scène n'épargnait rien pour plaire. Tantôt il agitait les plumes de son cou avec une telle violence, qu'on aurait dit un nuage qui l'entourait; d'autres fois il se tenait majestueusement immobile et poussait un cri perçant, puis il recommençait aussitôt sa pantomime. Le nombre des poules qui étaient assemblées autour de lui s'augmentait à chaque instant, quand Fritz, ajustant l'acteur et le tuant, mit fin à ses ébats. Les gelinottes prirent la fuite. Je grondai mon fils de cette ardeur inconsidérée, et, comme son action m'avait causé une impression désagréable, je ne pus m'empêcher de lui dire avec vivacité: «À quoi bon cette rage de détruire sans cesse? La mort, et toujours la mort! Est-ce donc un bonheur pour toi de ne laisser d'autres marques de ton passage que la dévastation? Crois-tu qu'il y eût eu moins de plaisir pour nous à jouir de ce spectacle nouveau qu'à trouver l'acteur gisant devant nous?»

Fritz parut honteux de son action; mais comme le mal était irrémédiable, je crus qu'il était convenable d'en tirer le meilleur parti possible, et j'envoyai le chasseur ramasser son gibier.

«C'est un superbe animal, dit-il en le rapportant, et je regrette beaucoup de l'avoir tué; il eût été fort utile dans notre basse-cour.

—C'est vrai, lui répondis-je, mais nous pouvons encore remédier à cette perte. Quand une de nos poules sera sur le point de couver, nous amènerons ici notre singe; son instinct le guidera sans doute vers quelque nid de gelinottes. Nous prendrons les œufs et les confierons à nos poules; nous pourrons ainsi introduire dans notre basse-cour une nouvelle espèce de volatiles.»

Nous déposâmes ensuite le coq sur le dos de l'âne; et, continuant notre route, nous arrivâmes en peu de temps au bosquet des goyaviers, dont les petites pommes nous rafraîchirent comme la veille.

Nous arrivâmes ensuite aux calebassiers; nous trouvâmes en bon état les divers objets que nous y avions laissés la veille. Comme il nous restait encore beaucoup de temps, je résolus de pousser une excursion au delà des rochers, et d'entrer dans la partie du pays que nous n'avions pas encore visitée.

Après avoir suivi pendant quelque temps les rochers, nous arrivâmes à une plaine couverte de plantes peu élevées. Nous ne nous y avancions qu'avec précaution, jetant nos regards à droite et à gauche pour ne rien laisser échapper, et nous mettre en mesure d'éviter le danger s'il s'en présentait. Turc marchait le premier; le baudet venait après lui. Nous rencontrâmes de distance en distance de petits ruisseaux, des champs de pommes de terre ou de manioc, et de temps en temps des troupes d'agoutis, qui jouaient tranquillement et ne paraissaient pas du tout effrayés de notre approche. Fritz aurait volontiers lâché des coups de fusil; mais ils étaient trop éloignés pour qu'il pût espérer les atteindre, et cette circonstance seule le retint.

Au bout de quelques instants de marche, nous pénétrâmes dans un fourré de buissons qui nous étaient inconnus, et parmi lesquels nous découvrîmes lemyrica cerifera, arbre dont les baies produisent la cire. J'engageai Fritz à en cueillir le plus qu'il lui serait possible; car je savais que cette découverte ferait plaisir à ma femme.

Un peu plus loin, nous vîmes une espèce d'oiseaux qui paraissaient vivre en société dans un nid immense où habitait la tribu tout entière, et sous lequel chacun trouvait un abri. Il était placé au milieu de l'arbre, à la naissance des branches et des rameaux, et ressemblait extérieurement à une grosse éponge, à cause des ouvertures nombreuses qui se montraient sur toutes les parois et qui conduisaient à chaque nid particulier. Mêlés aux habitants du nid, une foule de petits perroquets volaient çà et là en poussant des cris aigus et en disputant aux propriétaires l'entrée de leur nid. Curieux d'examiner de près cette intéressante tribu, Fritz grimpa sur l'arbre; et, après plusieurs tentatives, il fut assez adroit pour dénicher un de ces petits oiseaux, qu'il put mettre vivant dans la poche de sa veste, malgré les cris, les battements d'ailes et les coups de bec de ses frères. Fritz était heureux de sa capture: elle ramena son attention sur le phénomène singulier de ces animaux vivant en société, phénomène sur lequel notre conversation roula pendant assez longtemps. Je lui rappelai les prodiges accomplis par les castors, qui construisent des digues capables de résister à des courants violents, et font même déborder des rivières pour établir leurs demeures dans les étangs formés par l'inondation.

Je lui racontai les travaux merveilleux accomplis par la fourmi céphalote. Je lui fis la description de ces belles et grandes fourmilières qu'on rencontre dans plusieurs endroits de l'Amérique, hautes et larges de six pieds, et dont les remparts sont maçonnés avec autant d'art et de solidité que s'ils eussent été construits par la main des hommes. Puis je lui parlai d'un animal moins étonnant, mais non moins intéressant, la marmotte, dont le souvenir nous rappelait notre chère patrie.

Cette leçon d'histoire naturelle avait fait disparaître la longueur du chemin, et nous étions arrivés à un bois d'arbres qui nous étaient encore inconnus: ils ressemblaient au figuier sauvage; leur fruit était âpre; ils avaient de quarante à soixante pieds d'élévation, et leur écorce était crevassée et couverte d'aspérités. Ils portaient en outre çà et là de petites boules de gomme qui s'étaient durcies à l'air. Fritz, qui s'était plusieurs fois servi, pour vernisser, de la gomme qui tombe des arbres d'Europe, prit celle-ci, et voulut la ramollir dans ses mains; mais l'action de la chaleur ne fit que l'étendre, et elle reprenait sur-le-champ sa première forme par un mouvement élastique. Surpris de la découverte, il vint à moi en s'écriant: «J'ai trouvé la gomme élastique!

—Serait-il possible! lui dis-je avec empressement: heureux si tu dis vrai!»

Je m'en assurai, et je vis qu'en effet nous étions près de l'arbre à caoutchouc. Fritz ne se rendait pas compte de la joie qui m'animait.

«La gomme élastique nous sera tout à fait inutile, dit-il; nous n'avons rien à dessiner, et par conséquent pas de crayon à effacer.

—Un moment, lui dis-je, et écoute-moi: la gomme élastique est non-seulement utile au dessinateur, mais elle peut servir à faire un tissu imperméable, et nous pourrons en fabriquer des chaussures pour la saison des pluies.» Cette idée plut extrêmement à mon fils, et je fus obligé de lui indiquer comment je pensais arriver à ce résultat et la manière d'employer le caoutchouc.

«Le caoutchouc, lui dis-je, est cette gomme qui se dégage de l'arbre que tu vois; elle en tombe goutte à goutte, et on la recueille dans des vases où l'on a bien soin de ne pas la laisser se solidifier. On la prend à l'état liquide, et l'on en couvre de petites bouteilles de terre que l'on présente ensuite à la fumée d'un feu de bois humide qui sèche l'enduit. C'est de là que le caoutchouc prend la teinte noire avec laquelle il parvient en Europe. Quant à la forme, elle est telle qu'on la donne aux moules. On applique sur ces moules plusieurs couches successives de gomme, et quand elles sont suffisamment séchées, on brise la bouteille, dont les morceaux sortent par l'ouverture supérieure. C'est ce procédé que je compte appliquer à la confection de nos chaussures. Nous remplirons de sable un de nos bas, et nous étendrons dessus les couches de caoutchouc nécessaires pour donner une botte épaisse et solide.»

Nous avançâmes encore quelque temps, et nous ne découvrîmes qu'un nouveau bois de cocotiers: c'était celui qui se prolongeait jusqu'au bord de la mer, près du promontoire de l'Espoir-Trompé. De petits singes qui s'y ébattaient nous fournirent des noix dont nous nous régalâmes; mais en considérant les arbres qui s'élevaient autour de nous, j'en remarquai quelques-uns d'une plus petite espèce qui me parurent être des sagoutiers. Parmi nos découvertes, celle-ci était une des plus précieuses. Je me hâtai donc de m'assurer de la réalité en frappant de ma hache un de ces arbres étendu par terre, et je trouvai une moelle d'un goût agréable, qui était, en effet, celui du sagou que j'avais mangé en Europe. Ce qui me confirma encore dans mon opinion, ce furent les grosses larves dont j'avais lu la description dans les relations de voyages, et dont les Indiens sont très friands. J'en embrochai plusieurs dans une baguette, et les fis rôtir à la flamme d'un feu que j'allumai. L'odeur qu'elles répandaient était délicieuse. Je les goûtai en me servant d'une pomme de terre en guise de pain, et Fritz, qui d'abord, à l'inspection, avait protesté que jamais de sa vie il ne toucherait à un pareil mets, se décida enfin à partager ma cuisine, et la trouva si bonne, qu'il recueillit toutes les larves qu'il put trouver pour les faire griller à son tour.

Après ce repas délicat, nous nous levâmes, et nous continuâmes encore quelque temps notre excursion sans rien rencontrer de nouveau. La terre offrait partout cette même végétation si riche et si puissante. Mais des champs de bambous nous offrirent un obstacle insurmontable. Nous nous dirigeâmes donc à gauche le long du rivage, à travers la plantation des cannes à sucre, et, comme il était tard, nous nous hâtâmes de reprendre la route de Falken-Horst. Nous prîmes par le chemin le plus court pour regagner le bois des Calebassiers, où nous retrouvâmes la claie; l'âne fut attelé, et nous retournâmes vers les nôtres, qui nous attendaient avec une inquiétude motivée par notre longue absence.

Ma femme témoigna beaucoup de joie à la vue du sagou; puis elle s'approcha pour écouter Fritz, qui racontait avec feu les découvertes du jour, le coq gelinotte et le nid habité par une colonie d'oiseaux.

Le perroquet de Fritz, auquel Jack et Franz adressaient déjà la parole, fut salué par tout le monde du nom classique de Jacquot, et reçut une quantité de glands doux dont il se régala.

Je racontai alors à mon tour la découverte du caoutchouc, qui devait nous donner des bottes imperméables, et des baies à cire, avec lesquelles je promis de faire des bougies. Ma femme reçut avec une attention spéciale celles que nous rapportions.

Après le repas et à la nuit tombante, nous remontâmes sur notre arbre, tirant l'échelle après nous, et nous nous livrâmes à un sommeil qui nous était nécessaire.

Nous étions à peine debout, que ma femme et mes fils s'empressèrent autour de moi, et qu'il me fallut m'occuper de la fabrication des bougies, métier pour moi bien nouveau. Je cherchai dans ma mémoire tout ce que j'avais appris sur l'art du cirier, et je me mis à l'ouvrage. J'aurais voulu pouvoir mêler à mes baies du suif ou de la graisse pour donner à mes bougies plus de blancheur et les faire brûler plus facilement; mais il fallut en prendre notre parti. Ma femme préparait des mèches avec du fil à voile, tandis que je m'occupais à faire fondre la cire. J'avais placé sur le feu un vase rempli d'eau, j'y jetai les baies, et je vis bientôt nager à la surface une matière huileuse de couleur verte; je l'enlevai avec soin; je la plaçai dans un vase, à proximité du feu pour l'empêcher de prendre consistance. Lorsque je crus en avoir obtenu une quantité suffisante, je commençai à tremper dans la cire tenue à l'état liquide les mèches en fil, puis je les suspendis à des branches d'arbre pour les faire sécher, et je recommençai jusqu'à ce que mes bougies fussent de bonne grosseur. Je les plaçai dans un endroit frais pour les faire durcir, et le soir même nous pûmes en faire l'essai. Ma femme était heureuse; et, bien que la lueur n'en fût pas d'une pureté irréprochable, ces bougies allaient ainsi nous permettre de prolonger nos soirées, et nous empêcher de nous coucher en même temps que le soleil, comme nous l'avions fait jusqu'alors. Le succès qui couronna cette entreprise nous encouragea à en tenter une seconde. Ma femme regrettait beaucoup de voir se perdre chaque jour la crème qu'elle levait du lait de notre vache; elle désirait pouvoir en faire du beurre; mais il lui manquait pour cela l'instrument nécessaire, la baratte. Mon inexpérience ne me permettant pas d'en fabriquer une, j'y suppléai en mettant en usage un procédé que j'avais vu employer par les Hottentots. Seulement, au lieu de la peau de bouc dont ils se servent, je coupai une courge en deux parties égales, que je refermai hermétiquement. Je l'emplis aux trois quarts de lait; puis, ayant attaché à quatre pieux disposés exprès un long morceau de toile, sur lequel je plaçai la courge, j'ordonnai à mes fils de l'agiter dans tous les sens. La singularité de cette opération, peu pénible en elle-même, leur servit de jouet. Au bout d'une heure, la courge, longtemps ballottée comme un enfant au berceau, nous fournit d'excellent beurre. La cuisinière le reçut avec satisfaction, et mes petits gourmands n'en furent pas moins charmés. Mais ces travaux n'étaient rien; il en est un qui me donna plus de peine, et que je fus plus d'une fois sur le point d'abandonner. Il s'agissait de la construction d'une voiture plus commode que notre claie pour transporter nos provisions et nos fardeaux. Je gâtai une quantité prodigieuse de bois, et je ne parvins à faire qu'une machine lourde et informe de quatre à cinq pieds à laquelle j'adaptai deux roues de canon enlevées au navire, et dont les bords furent façonnés en bambous croisés. Quelque grossière que fût cette voiture, elle nous fut d'une grande utilité.

Pendant que je m'occupais ainsi à ce pénible travail, ma femme et mes fils ne restaient pas les bras croisés; ils exécutaient divers embellissements, dans lesquels un mot suffisait pour les guider, tant ils y mettaient de zèle et d'intelligence; ils transplantèrent la plupart de nos arbres d'Europe dans les lieux où je supposais qu'ils devaient le mieux réussir. La vigne fut placée contre notre grand arbre, dont le feuillage nous parut propre à la défendre contre les rayons du soleil. Les châtaigniers, les noyers, les cerisiers furent rangés sur deux belles allées, dans la direction du pont de Falken-Horst. Cette promenade ombragée était ménagée pour nos voyages à Zelt-Heim. Nous arrachâmes toute l'herbe, et au milieu nous établîmes une chaussée bombée, afin qu'elle fut toujours sûre et propre. Les brouettes étant insuffisantes pour y transporter le sable nécessaire, je construisis un petit tombereau, que l'âne traînait.

Comme la nature avait entièrement déshérité Zelt-Heim, nos efforts d'embellissements se portèrent principalement sur ce point. Nous y transférâmes notre résidence pour les exécuter à loisir. Nous y plantâmes en quinconce tous ceux de nos arbustes qui ne redoutaient pas l'ardente chaleur, tels que les limoniers, les citronniers, les pistachiers et les orangers cédrats, qui atteignent une hauteur extraordinaire et portent des fruits plus gros que la tête d'un enfant. L'amandier, le mûrier, l'oranger sauvage et le figuier d'Inde y trouvèrent aussi leur place. L'aspect du site fut ainsi changé; à une plage brûlante nous fîmes succéder un frais bosquet; nous abritâmes les sables du rivage d'ombres hautes et épaisses, qui devaient favoriser la crue des herbes et offrir de la nourriture à nos bestiaux, si nous étions forcés de nous retirer en cas d'invasion étrangère.

Après avoir planté le long du ruisseau des cèdres pour attacher notre barque et nous donner aussi de l'ombre, il nous vint dans l'idée d'entourer notre demeure de fortifications, de haies vives et fortes, en un mot, de la mettre en état de soutenir le siège contre une armée de sauvages, s'il en était besoin. Notre artillerie devait naturellement prendre place dans ces projets belliqueux. Aussi nous construisîmes une plate-forme, sur laquelle furent hissés les deux canons de la pinasse.

Ces divers travaux nous occupèrent six semaines environ, sans pourtant nous empêcher de célébrer le dimanche par les exercices accoutumés; et j'admirai comment mes fils, fatigués par six jours de travail assidu, trouvaient encore assez de forces le dimanche pour se livrer à tous les jeux gymnastiques, grimper aux arbres, courir, s'exercer à nager ou à lancer lelazo: tant il est vrai que le changement d'occupation repose autant que l'inaction!

Une seule chose nous inquiétait, c'était l'état de délabrement de nos habits. Les costumes d'officiers et de matelots que nous avions trouvés sur le navire étaient usés; et je voyais avec crainte le moment où nous serions forcés de renoncer aux habillements européens. D'un autre côté, ma superbe voiture commençait à se fatiguer considérablement; l'essieu ne tournait plus que difficilement, et encore était-ce avec un bruit capable de déchirer l'oreille la moins délicate. De temps en temps j'y mettais bien quelque peu de beurre; mais ce secours était insuffisant, et ma femme aurait voulu voir son beurre mieux employé. Je me rappelai que le vaisseau, qui contenait encore plusieurs objets, pourrait bien renfermer quelques tonnes de graisse et de goudron. Le désir de savoir dans quel état il se trouvait depuis que nous l'avions visité, joint à nos besoins urgents, me détermina à mettre la pinasse en mer et à tenter un voyage que j'annonçai à ma femme comme devant être le dernier. Nous profitâmes du premier jour de calme pour mettre ce projet à exécution.

La carcasse du navire était à peu près dans l'état où nous l'avions laissée; prise comme elle l'était entre les rochers, la mer et le vent ne lui avaient enlevé que quelques planches. Nous parcourûmes les chambres, nous fîmes main basse sur tous les objets qu'elles renfermaient, puis nous descendîmes dans la cale; nous y trouvâmes, comme je l'avais pensé, plusieurs tonnes de graisse, de goudron, de poudre, de plomb, ainsi que des canons de gros calibre, des chaudières d'une grande capacité, qui devaient servir à une raffinerie de sucre. Les moins pesants de ces objets furent embarqués, les autres furent attachés à des tonnes vides bien bouchées, et je projetai alors, pour en finir et nous rendre maîtres des débris du navire, de faire sauter la carcasse, dont les flots devaient nous apporter toutes les planches au rivage. Quoique les préparatifs de cette entreprise fussent extrêmement simples, ils durèrent quatre jours. Je me contentai de placer dans la quille du bâtiment un baril de poudre, auquel j'attachai une mèche qui devait brûler plusieurs heures, et nous nous éloignâmes précipitamment pour regagner la côte.

Quand nous fûmes arrivés, je proposai à ma femme de porter le souper sur le promontoire, d'où l'on pouvait apercevoir le vaisseau; elle y consentit volontiers. Nous nous mîmes gaiement à table, attendant avec anxiété le moment de l'explosion; mais l'obscurité, qui dans ces contrées, comme je l'ai déjà dit, succède immédiatement au jour, commençait à peine à envelopper la terre, que nous vîmes s'élever tout à coup au-dessus des flots une immense colonne de feu; puis une explosion retentit, et tout rentra dans le calme. C'étaient les derniers débris du navire qui se séparaient; avec eux disparaissaient les derniers liens qui nous attachassent à l'Europe. Cette idée pleine de tristesse se communiqua spontanément à chacun de nous; aussi, à la place des cris de joie sur lesquels j'avais compté, l'explosion du navire ne fut reçue que par des pleurs, auxquels je ne pus moi-même résister. Nous retournâmes à Zelt-Heim en proie aux plus tristes pensées.

Le repos de la nuit changea le cours des pénibles impressions de la veille. Nous nous levâmes avec le jour, et nous nous hâtâmes d'aller à la côte. Des planches et des poutres flottaient ça et là; il nous fut facile de les réunir sur le rivage. Les chaudières de cuivre surnageaient, ainsi que deux ou trois canons. Nous amenâmes à terre, à l'aide de l'âne, tout ce qu'il nous fut possible, et les chaudières nous servirent à assurer notre magasin de poudre, en les renversant par-dessus les tonnes qui la contenaient. Nous choisîmes une place, à l'abri des rochers, pour en faire notre arsenal; de telle sorte qu'une explosion ne nous présentait plus aucun danger. Nous creusâmes tout autour un petit fossé pour garantir la poudre de l'humidité, et nous remplîmes avec du goudron et de la mousse l'intervalle qui restait entre les tonnes et la terre sur laquelle elles étaient appuyées. Les canons furent couverts, tant bien que mal, avec des planches; ma femme surtout insistait pour nous faire prendre des précautions, car elle avait une grande frayeur des résultats que pouvait avoir une explosion.

Tandis que nous étions occupés à ces travaux importants, je découvris que deux canes et une de nos oies avaient couvé sous un buisson, et conduisaient déjà à l'eau une petite famille de poussins. Canetons et oisons furent salués avec une grande satisfaction: nous les apprivoisâmes bientôt en leur jetant quelques morceaux de pain de manioc.

Les dernières dispositions à faire pour la sécurité de Zelt-Heim et des provisions que nous y avions déposées, nous y retinrent encore une journée; mais chacun désirait le départ pour retrouver le bien-être qui nous attendait chez nous. Aussi je m'empressai de donner le signal, et la joyeuse caravane partit pour Falken-Horst.

En parcourant l'avenue qui conduisait à Falken-Horst, nous trouvâmes nos jeunes arbres courbés par le vent, et je résolus aussitôt de protéger leur faiblesse avec des tuteurs de bambous, qu'il nous serait facile de trouver de l'autre côté du promontoire de l'Espoir-Trompé. À ce mot, tout le monde voulut être de l'expédition. Les récits que nous avions faits des richesses de cette contrée, encore inconnue à plusieurs de mes fils, avaient vivement piqué la curiosité générale. Ma femme et ses jeunes fils inventèrent cent prétextes pour ne pas me laisser partir seul avec Fritz: nos poules étaient près de couver, il était urgent d'aller chercher des œufs de poule de bruyère; les baies de cire manquaient, il fallait renouveler la provision de bougies; Jack voulait manger des goyaves, et Franz sucer des cannes à sucre: en un mot, chacun avait une raison valable pour être admis à faire partie de l'excursion du lendemain. Je consentis donc à ce que le voyage se fit en famille. Nous partîmes par une belle matinée: l'âne et la vache furent attelés à la charrette; nous primes une toile a voile destinée à nous servir de tente, car je prévoyais que l'absence serait inévitablement de plusieurs jours. La caravane organisée se mit en marche: nous parvînmes à la grande colonie d'oiseaux, et nous nous arrêtâmes pour laisser reposer nos animaux. Nous reconnûmes la grande république de volatiles, auxquels je pus enfin donner un nom certain: c'était une réunion deloxia socia. Tout autour du grand nid s'élevait une grande quantité d'arbres à cire tout chargés de leurs baies brillantes. Nous remarquâmes que les oiseaux du grand nid s'en nourrissaient; mes enfants voulurent en goûter; mais ils les trouvèrent très-fades et très-mauvaises. Nous nous contentâmes donc d'en faire provision pour nos bougies. Nous n'étions qu'à peu de distance de l'endroit où Fritz avait abattu le coq de bruyère; mais nous résolûmes de mettre la recherche des œufs à notre retour, afin de ne pas courir le risque de les briser pendant notre voyage. Nous reconnûmes les arbres à caoutchouc, et j'eus soin de pratiquer dans l'écorce plusieurs incisions profondes, au-dessous desquelles nous plaçâmes des coquilles de coco destinées à recevoir la gomme qui en découlait.

Nous parvînmes ensuite au bois de palmiers, et, après avoir tourné le cap de l'Espoir-Trompé, nous dirigeâmes si heureusement notre marche entre les cannes à sucre et les bambous, que nous nous trouvâmes en pleine campagne, dans la contrée la plus fertile et la plus délicieuse que nous eussions encore rencontrée sur cette terre.

Nous avions à notre gauche les cannes à sucre, à notre droite les bambous et un rideau de hauts et magnifiques palmiers, et enfin devant nous la baie de l'Espoir-Trompé, puis l'Océan et son immensité.

L'aspect de ce ravissant point de vue nous fit prendre la résolution de faire de ce lieu le centre de nos excursions; nous balançâmes même quelques instants pour savoir si nous ne changerions pas pour cette résidence nouvelle notre beau palais de Falken-Horst; mais Falken-Horst avait déjà tout l'attrait d'une propriété que nous avions créée et dont nous connaissions les environs.

Notre demeure sur l'arbre était à l'abri de tout danger, et, de plus, elle était voisine de Zelt-Heim, que nous venions de fortifier et d'embellir. Ces considérations l'emportèrent, et il fut résolu que ce lieu ne serait pour nous qu'un but de promenade. Nous déliâmes nos bêtes, et nous nous arrangeâmes pour passer la nuit. Nous nous restaurâmes avec les provisions que nous avions eu soin de prendre avec nous, et chacun se sépara, les uns pour aller aux cannes à sucre, les autres pour cueillir des bambous, première cause de notre excursion. Le travail aiguisa sensiblement l'appétit de mes jeunes gens, et nous ne tardâmes pas à les voir revenir fort disposés à faire honneur une seconde fois aux provisions; mais ma femme n'était pas de cet avis. Il y avait bien à quelques pas de nous de hauts palmiers chargés de noix de coco: mais comment parvenir à ces liges élevées de soixante à quatre-vingts pieds? Nous levions inutilement les yeux en l'air; les noix restaient immobiles aux branches; Fritz et Jack se décidèrent enfin à grimper. Je les aidai d'abord; mais, parvenus à une certaine hauteur et abandonnés à eux-mêmes, ils sentirent bientôt leurs bras se fatiguer, et comme les troncs étaient trop gros pour qu'ils pussent les embrasser, ils furent obligés de se laisser couler à terre. Ce petit échec les avait rendus honteux. Je vins à leur secours, et je tâchai de suppléer par l'expérience à la faiblesse de leurs membres. Je leur donnai des morceaux de peau de requin, que j'avais eu soin d'apporter; ils se les attachèrent aux jambes, et je leur enseignai en même temps à s'aider d'une corde à nœud coulant, comme font les nègres de l'Amérique. Le moyen réussit beaucoup mieux que je ne l'avais espéré, et mes petits grimpeurs arrivèrent au sommet des palmiers, où, se servant de la hachette dont ils étaient munis, ils nous firent tomber une grêle de belles noix.

Fritz et Jack étaient tout fiers de leur prouesse; de temps en temps ils s'approchaient du paresseux Ernest, et lui présentaient une noix ouverte en lui disant: «Seigneur, daignez vous rafraîchir après les longues fatigues que vous avez souffertes.» Mais le patient Ernest ne semblait pas s'apercevoir de leurs plaisanteries. Il savourait doucement les noix de coco, paraissait méditer profondément, quand tout à coup il se lève, prend une hachette et vient me demander de lui ouvrir une noix de coco de manière à en faire une coupe qu'il pourrait suspendre à sa boutonnière. Cette demande nous étonna tous; mais ce fut bien pis encore quand notre petit bonhomme, s'adressant à moi d'un air plein de gravité, me dit:

«Je veux bien faire violence à mes molles habitudes et donner des gages de dévouement et de piété filiale. Je vais monter à mon tour sur un de ces arbres: heureux si je puis par là me concilier la bienveillance de mon père et égaler les exploits de mes frères!

—Bravo!» lui dis-je, tandis qu'il s'approchait de l'un des plus hauts palmiers. Je lui offris le même secours qu'à ses frères; mais il n'accepta que la peau de requin. Je fus étonné de son agilité et de sa vigueur; mais ses frères le regardaient avec un air railleur que je ne compris que plus tard; ils avaient remarqué que le palmier choisi par Ernest ne portait point de fruit, et ils attendaient qu'il fût en haut pour le lui apprendre.

Ernest n'en continuait pas moins à grimper; il parvint enfin à l'extrémité de l'arbre, et là, tirant sa hache, il se mit à couper et à tailler tout autour de lui.

Nous vîmes enfin tomber a nos pieds un rouleau de feuilles jaunes et tendres étroitement serrées les unes contre les autres: c'était le chou du palmier.

L'esprit méditatif d'Ernest lui avait rappelé ce qu'il avait lu dans l'histoire naturelle. Il savait qu'il y a plusieurs espèces de palmiers: l'un produit des noix, l'autre du sagou; un autre enfin porte au sommet un bouquet de feuilles, qu'on a appelé chou, et dont les Indiens sont très-friands. Mais ses frères, qui n'étaient pas aussi forts que lui en histoire naturelle, n'accueillirent qu'avec de nouvelles plaisanteries la découverte du savant. La mère elle-même n'y crut pas, et elle reprocha à son fils ce qu'elle considérait comme une boutade d'enfant contrarié.

«Méchant, lui dit-elle, tu veux punir de ton étourderie cet arbre innocent. À présent que tu l'as découronné, il périra inévitablement.

—Ernest, leur dis-je, a parfaitement raison, et il vient de faire preuve du profit qu'il sait tirer de ses lectures; que l'admiration remplace vos sarcasmes. Il est plus lent que vous, il n'a ni votre force ni votre hardiesse; mais il est plus réfléchi que vous, il compare et étudie. C'est ainsi qu'il a découvert successivement les présents les plus précieux dont la Providence nous a gratifiés.

«Défiez-vous, mes amis, de cet esprit de jalousie et de rivalité qui tend à se faire jour parmi vous. Ce n'est qu'en réunissant en un faisceau bien uni toutes vos qualités séparées, ce n'est qu'en confondant, pour ainsi dire, toutes vos forces et toutes vos facultés, que vous triompherez des obstacles que nous aurons à vaincre dans notre solitude. Qu'Ernest soit la tête, et vous le bras de la colonie; à lui la pensée, à vous l'action. Mais, avant tout, soyez unis, car l'union fait la force.»

Cependant Ernest ne descendait point; il restait immobile sur le haut de son palmier. «Veux-tu donc, lui cria Fritz, remplacer le chou que tu as si bien coupé?

—Non; mais je veux vous apporter un vin généreux dont nous pourrons l'arroser; il coule plus lentement que je ne croyais.»

Des grands éclats de rire et des marques d'incrédulité saluèrent cette nouvelle prétention d'Ernest. Pour faire taire ses frères, il se hâta de descendre, et tira de sa poche un flacon rempli d'une liqueur rosé et d'un goût semblable à celui du vin de Champagne. Il m'en présenta d'abord, puis à sa mère, enfin aux enfants. C'était le vin du palmier, qui enivre comme le suc de la vigne, et qui de même restaure quand on en boit modérément.

Le petit Franz, émerveillé de tant de prodiges, me demandait naïvement si nous n'étions pas dans une forêt enchantée, ajoutant qu'il serait bien possible que tous ces arbres fussent des princes et des princesses qui lui rappelaient ceux des contes dont sa bonne l'amusait autrefois.

La mère le prit alors sur ses genoux, et essaya de lui faire comprendre que rien n'était plus faux que des contes; elle ne put guère y réussir.

Cependant, le jour avançant vers son déclin, nous songeâmes à établir notre tente pour la nuit. La toile que nous avions apportée de Falken-Horst fut étendue sur des piquets et recouverte de mousse et de branchages; mais, tandis que nous étions occupés à ce travail, notre âne, qui paissait tranquillement au pied d'un arbre, prit tout à coup le galop en poussant des braiements aigus, lançant des ruades à droite et à gauche, et disparut complètement.

Nos dogues, ne comprenant pas ce que nous leur demandions, ne surent pas nous indiquer sa trace, si bien que le baudet nous échappa, et qu'après de longues et infructueuses recherches nous fûmes obligés de revenir sans lui. Cette fuite soudaine m'inquiétait, d'abord parce que l'âne nous était indispensable, et ensuite parce que je redoutais l'approche de quelque bête féroce qui avait pu effrayer le grison.

Nous allumâmes autour de la tente de grands feux; et comme nous avions peu de bois, nous y élevâmes en outre des flambeaux de cannes à sucre destinés à nous éclairer, et dont la vive lumière devait nous protéger.

Nous nous retirâmes ensuite sous la tente, qui nous défendit très-bien contre la fraîcheur de la nuit. Nos armes chargées étaient à côté de nous.

Nous nous étendîmes sur un lit de mousse, et, comme nous étions tous fatigués, le sommeil ne tarda pas à s'emparer de nous. Je veillai seul jusqu'à ce que les bûchers fussent consumés. J'allumai alors les flambeaux de cannes à sucre, et je m'endormis jusqu'au jour.

Le matin, réveillés sans qu'aucun accident eût troublé notre nuit, nous remerciâmes Dieu de la protection qu'il nous avait accordée, et nous déjeunâmes de lait froid et de fromage de Hollande. J'avais pensé que nos feux de la nuit ramèneraient le baudet; mais je m'étais trompé. Désireux de le trouver, j'arrêtai le plan d'une battue, et à cet effet je résolus de franchir, s'il était nécessaire, les épais roseaux qui s'étendaient devant nous. Jack ne concevait pas pourquoi cet animal avait pu nous quitter pour s'en aller courir dans le désert, au milieu des tigres et des lions dont il avait peut-être fait la rencontre; par cela seul, disait-il, il est tout à fait indigne de nos regrets. Je fis revenir l'étourdi de cette première opinion, et je lui annonçai que je l'avais choisi pour mon second dans l'entreprise que je méditais. Les deux dogues nous suivirent; Fritz et Ernest restèrent pour veiller sur leur mère et sur nos provisions. Jack ne pouvait maîtriser sa joie. Nous partîmes armés jusqu'aux dents, et, après avoir marché une heure dans le bois de bambous, nous découvrîmes sur le sable les traces de notre âne. Nous suivîmes cette indication précieuse, et bientôt nous parvînmes à un ruisseau si rapide, que nous descendîmes un peu son cours pour trouver à le passer sans danger. De l'autre côté, nous remarquâmes l'empreinte des pieds de l'âne; mais il s'y en mêlait d'autres que nous jugeâmes être d'un sabot plus large et plus fort; les unes et les autres disparurent complètement; des buissons et deux ou trois petits ruisseaux nous les firent perdre tout à fait.

Nous marchions donc au hasard, examinant attentivement sur la plaine immense qui se déroulait devant nous; elle offrait de tous côtés le même calme, la même solitude; à peine rencontrions-nous quelques oiseaux. À notre droite s'élevait majestueusement la chaîne de rochers qui partageait l'île: quelques-uns semblaient monter jusqu'aux nues, les autres se dessinaient en formes variées. À notre gauche se prolongeait une suite de collines tapissées d'une herbe haute, et du plus beau vert; une rivière traversait la plaine, et semblait un large ruban d'argent. Désespérant de rien trouver, nous allions revenir sur nos pas, quand nous découvrîmes dans le lointain une troupe de quadrupèdes tantôt réunis, tantôt épars; ils semblaient être de la taille des chevaux. Je fis la réflexion que notre fugitif pourrait bien se trouver parmi eux, et nous nous dirigeâmes de leur côté; plus nous nous approchions, plus la terre devenait humide; nous étions dans un marais où nous enfoncions à chaque pas. Nous sortîmes donc avec peine de la forêt de roseaux qui couvrait ce marais; j'aperçus avec effroi que nous avions devant nous, à la distance de trente pas, un troupeau de buffles. Je connaissais la férocité de ces animaux, et je me sentis saisi de frisson à la pensée de nous trouver face à face avec ces terribles adversaires. Je jetai un regard de pitié et d'effroi sur mon bon Jack, et mes yeux se remplirent de larmes. Néanmoins nous étions trop avancés pour reculer: il était trop tard pour fuir. Les buffles nous regardaient avec plus d'étonnement que de colère; car nous étions probablement les premiers hommes qu'ils eussent rencontrés. Ceux qui étaient couchés se relevaient lentement, les autres se tenaient immobiles. J'entrevis la possibilité de nous échapper; mais ma première frayeur paralysait mes jambes: heureusement nos chiens, qui s'étaient tenus quelque temps en arrière, sortirent des roseaux; s'ils eussent été avec nous quand nous découvrîmes les buffles, ceux-ci se seraient jetés sur eux et sur nous en même temps, et ils nous auraient écrasés en un moment. Nos efforts pour retenir les deux dogues furent inutiles; ils avaient fondu sur les buffles dès qu'ils les avaient aperçus.

Le combat était engagé, et le troupeau tout entier poussait d'horribles mugissements. Ces terribles animaux battaient du pied la terre, la faisaient voler à coups de cornes; c'étaient, en un mot, les préludes d'un affreux combat, ou nous devions inévitablement succomber. Turc et Bill, suivant leur manière habituelle d'attaquer, se jetèrent sur un jeune buffle qui se trouvait séparé des autres: ils le saisirent fortement par les oreilles. Nous avions pu, pendant ce temps, reculer de quelques pas, et préparer nos armes. Le jeune buffle faisait des efforts inouïs pour se débarrasser de ses ennemis. Sa mère vint à son aide, et de ses cornes longues et pointues elle se préparait à éventrer l'un de nos chiens. Je profitai du moment: je donnai le signal à Jack, qui faisait à mes côtés une admirable contenance; et deux coups de feu partis à la fois produisirent sur le troupeau l'effet de la foudre. À notre grande satisfaction, nos dangereux adversaires se mirent à fuir avec une extrême rapidité. En un instant la plaine fut libre, et les échos ne nous rapportaient que de faibles mugissements. Cependant nos dogues n'avaient pas lâché prise; la mère seule de l'animal captif, renversée par nos deux balles, se roulait en mugissant. Le sable volait sous ses coups de pied redoublés; et, toute blessée qu'elle était, la rage qui l'animait mettait les chiens dans un imminent danger. Je m'approchai, et un coup de pistolet tiré entre les deux cornes acheva de la tuer. Nous commençâmes alors à respirer librement. Nous avions vu la mort de près: et quelle mort! Je louai Jack du sang-froid qu'il avait montré, et de ce qu'au lieu de trembler et de pousser des cris il avait bravement fait le coup de feu à mes côtés. Mais nous n'avions pas le temps de nous livrer à de longues conversations, car nos deux dogues luttaient toujours avec le buffletin, et je craignais que, lassés à la fin, ils ne vinssent à quitter leur proie. Je désirais beaucoup les aider, sans savoir cependant comment y parvenir. La détonation semblait avoir rendu l'animal furieux. J'aurais pu le tuer comme sa mère; mais je voulais le prendre, vivant, espérant que sa force, dès qu'il serait dompté, suppléerait à celle de notre âne, que nous n'étions pas tentés d'aller chercher plus loin. Cependant les coups de pied qu'il lançait et les efforts qu'il faisait pour se débarrasser des chiens le rendaient inabordable. Tandis que je réfléchissais, Jack eut la bonne idée de tirer de sa poche sonlazo; il s'en servit si adroitement, qu'il entortilla les jambes de derrière de l'animal et le renversa aussitôt. J'approchai alors, j'écartai les chiens, et avec une corde solide je liai les jambes de derrière; muni dulazo, j'en fis autant pour les jambes de devant.

«Victoire! s'écria alors mon intrépide compagnon; ce bel animal remplacera notre stupide baudet; nous l'attellerons à la charrette, où il figurera très-bien a côté de notre vache. Oh! que je vais être heureux de le ramener avec nous! comme ma mère et mes frères vont être étonnés!

—Patience! patience! le buffle n'est pas encore à la charrette! il est là étendu, mais je ne sais pas comment nous ferons pour le sortir d'ici.

—Délions-lui les jambes, et il marchera.

—Tu crois donc qu'il suffirait de lui dire: Tu es en liberté, suis-nous, ou, va devant?

—Mais les chiens le forceront à marcher.

—Et si d'un coup de pied il venait par hasard à les tuer, il pourrait alors facilement s'enfuir au galop. Je crois que le meilleur moyen sera de lui passer aux jambes une corde assez lâche pour le laisser marcher, et pas assez pour lui permettre de courir. En attendant, ajoutai-je, je vais mettre en pratique un procédé dont les Italiens ont coutume de se servir pour dompter les taureaux sauvages, et qui, j'espère, nous réussira. La circonstance justifie suffisamment la cruauté du moyen; ne t'en effraie pas.»

Je commandai en même temps à Jack de tirer de toutes ses forces la corde qui tenait les jambes de l'animal, afin de l'empêcher de remuer; je tendis les deux oreilles aux dogues, et quand je vis la tête immobile, je pris mon couteau, qui était pointu et bien tranchant, j'en traversai les naseaux de l'animal, et fis glisser dans la blessure une corde qui devait me servir de frein pour modérer sa fougue. Ce moyen barbare eut un plein succès, et je pus attacher à un arbre le buffle devenu soumis tout à coup, tandis que je dépeçai sa mère. Je pris la langue, sur laquelle j'étendis une poignée de sel, que nous portions toujours sur nous; je salai également plusieurs autres parties; et après avoir lavé la peau des jambes pour nous en faire des bottines, selon la coutume des chasseurs américains, j'abandonnai le reste du cadavre à nos dogues. Ils se jetèrent dessus avec avidité; et j'allai me laver à la rivière, auprès de laquelle nous nous assîmes pour manger un peu. Nous remarquâmes alors des groupes d'oiseaux de proie qui disputaient le buffle à nos chiens; ils se battirent d'abord, et ce ne fut qu'après d'assez longs combats que chacun put prendre sa part de la curée. Mais enfin l'énorme buffle ne fut bientôt qu'un squelette.

Dès qu'une compagnie d'oiseaux de proie s'en était rassasiée, une autre lui succédait. Nous remarquâmes parmi ces brigands des airs le vautour royal, lecallao, qu'on nomme aussi l'oiseau-rhinocéros, à cause de l'excroissance qu'il porte sur la partie supérieure du bec. Jack avait encore envie d'abattre quelques-uns de ces oiseaux; mais je l'en détournai.

«À quoi bon, lui dis-je, troubler sans cesse la tranquillité des habitants de cette île? Notre sûreté personnelle, les besoins de notre existence ne nous ont que trop autorisés à jeter parmi eux le trouble et la désolation.»

L'esprit léger de Jack écoutait peu ces considérations; je fus obligé, pour détourner son attention de ces oiseaux, de lui procurer une autre occupation. Je le chargeai de couper quelques tiges de roseaux géants qui croissaient alentour. Le petit paresseux se garda bien de s'attaquer aux plus gros. Ceux-ci avaient un tel diamètre, qu'il eût été facile d'en faire des vases d'un pied de large. Nous nous arrêtâmes aux plus petits, que dans ma pensée je destinai à servir de moules à nos bougies.

Enfin nous songeâmes à nous mettre en route. Le buffle, retenu par la corde qui lui traversait les naseaux, ne se montra pas trop rétif, et nous partîmes sans nous occuper davantage de l'âne. D'ailleurs je me rappelai tout ce que nous avions à emporter, et je ne voulais pas prolonger l'inquiétude des nôtres par une plus longue absence.

Nous retrouvâmes le passage étroit des rochers, et nous le franchîmes sans obstacles. Nous avions mis les roseaux sur le dos de notre buffle: il regimba d'abord; mais quelques coups de corde le rendirent obéissant. Soudain nous rencontrâmes sur notre route un gros chacal qui prit la fuite; Turc et Bill s'élancèrent après lui, s'en emparèrent sans peine et l'étranglèrent: c'était une femelle. Jack voulut pénétrer dans son repaire, que j'avais trouvé dans un creux de rocher; mais, comme je craignais que le mâle n'y fût caché, je pris la précaution de tirer d'abord un coup de pistolet dans la cavité: rien n'en sortit. Jack y pénétra alors; l'obscurité l'empêcha d'abord de voir; mais bientôt il aperçut dans un coin Turc et Bill occupés à étrangler et à dévorer une nichée de petits chacals, et ce ne fut qu'à grand'peine qu'il parvint à en sauver un de leurs griffes. Il me demanda la permission de l'élever: j'y consentis par pitié, et il l'emporta.

Je fis en sortant de là une nouvelle découverte: je reconnus dans l'arbre auquel j'avais par hasard attaché le buffletin tandis que Jack était occupé de son chacal, le palmier épineux, que je destinai à être planté en haie près de Zelt-Heim. Nous arrivâmes à la nuit auprès des nôtres, qui nous attendaient avec impatience. On admira notre buffle noir, nouvel hôte sur les épaules duquel nous avions trouvé moyen de nous décharger de nos fardeaux. Jack, avec sa vivacité ordinaire, raconta la conquête du buffle et la découverte de son petit chacal, qu'il présenta avec orgueil. Enfin il parla tellement, et souleva tant de questions, que nous étions revenus depuis longtemps sans qu'il m'eût été possible de demander à ma femme comment elle avait employé sa journée, elle et ses deux fils.

Ma femme commença par me rendre bon témoignage de la conduite de mes enfants pendant mon absence. Ils n'étaient pas restés oisifs; ils avaient réuni des branches pour les feux de la nuit et préparé des flambeaux de cannes à sucre; et ce dont je ne les aurais pas crus capables, ils avaient abattu un palmier très-grand, celui dont Ernest avait tranché la cime. Ce travail pénible leur avait demandé autant d'adresse que de patience. Ils avaient employé tour à tour la scie et la hache, et une corde attachée aux premières branches de l'arbre les avait aidés à diriger sa chute. Mais pendant qu'ils se livraient à leurs travaux, une bande de singes s'était glissée dans la hutte et l'avait mise au pillage; ils avaient bu le vin de palmier, volé les noix de coco, dispersé les pommes de terre; de sorte qu'à leur retour mes enfants eurent beaucoup de peine à réparer le dégât. En sortant le soir, Fritz avait aussi fait une chasse superbe, il s'était emparé d'un oiseau de proie déjà couvert de toutes ses plumes, quoique très-jeune encore, et que je reconnus pour l'aigle de Malabar. Comme cet oiseau est facile à apprivoiser, je conseillai à mon fils de prendre soin du sien, de lui bander les yeux, de le porter souvent sur son poing, et de l'élever ainsi que font les fauconniers, de manière qu'il pût devenir utile à la chasse.

Quand j'eus terminé mes conseils à mes enfants, ma femme, qui ne s'associait point à notre enthousiasme, glissa, selon son habitude, un mot de lamentation à propos de toutes les bêtes vivantes et mangeantes que nous introduisions chaque jour dans la colonie; elle en fit le recensement avec une sorte d'effroi, et j'eus beaucoup de peine à lui faire comprendre que ces animaux étaient bien moins des objets de luxe ou de parade que des ressources en cas de disette; pour la rassurer davantage encore, je déclarai solennellement que quiconque amènerait avec lui un nouvel hôte devait se charger exclusivement de son entretien, et qu'à la première négligence la liberté serait rendue aux captifs dont les maîtres se seraient montrés insouciants. Ensuite je recommandai d'allumer un peu de bois vert, ce qui me donna une fumée abondante dont j'avais besoin pour apprêter les morceaux de buffle que nous ne mangerions pas sur-le-champ. Tandis que notre cuisine se préparait ainsi, je n'oubliais pas nos animaux vivants; nous leur distribuâmes une abondante nourriture, et le buffle se trouva fort bien d'une large portion de pommes de terre et de quelques gorgées de lait de vache, qu'il but de manière à me prouver qu'il n'était pas loin de s'apprivoiser. Jack donna aussi du lait à son chacal.

Vint alors notre tour de souper: les fatigues de la journée nous avaient procuré à tous un excellent appétit. Le repas fut gai; on plaisanta quelque peu sur les bottines que Jack devait se faire avec la peau des jambes du buffle, et sur le combat dans lequel il s'était couvert de gloire. Il se défendit très-bien, et les rieurs passèrent de son côté. Nos arrangements pour la nuit furent les mêmes que la veille: le buffle fut attaché à un arbre près de la vache; Fritz voulut coucher son aigle près de lui; cet oiseau, qui avait toujours les yeux bandés, s'y prêta si bien, que de toute la nuit il ne donna pas un signe d'inquiétude. Les chiens reprirent leur poste de garde devant notre porte, et nous nous endormîmes enfin profondément. Notre nuit fut si tranquille, que pas un de nous ne put s'éveiller pour entretenir nos feux, et le soleil était levé sur l'horizon quand nous ouvrîmes les yeux. Après un déjeuner assez frugal, je me disposai à donner le signal du retour pour Falken-Horst; mais ma femme et mon fils en avaient autrement ordonné.

«Crois-tu donc, me dit-elle en riant, que nous nous soyons donné la peine d'abattre un beau palmier sans vouloir en tirer quelque profit? Ernest m'a dit que sa moelle devait être du sagou. Vérifie cela; et, si le savant ne s'est pas trompé, je serai enchantée de faire, pour nos potages, une provision de cette précieuse pâte.»

Je reconnus qu'en effet c'était bien un sagoutier: mais comment parvenir à fendre en deux cet arbre de soixante-dix pieds de longueur? Certes, ce n'était pas un petit ouvrage. Toutefois, avant même d'avoir réfléchi aux moyens, j'adoptai le plan de ma femme: j'annonçai à ma jeune famille que nous allions fabriquer du sagou et du vermicelle. Une autre idée me vint en même temps à l'esprit: si je réussissais à séparer l'arbre en deux, je voulais me servir de chacune des parties pour faire des canaux destinés à conduire l'eau de la rivière des Chacals au potager de ma femme, et de la dans notre plantation d'arbres européens. J'envoyai Ernest et Franz me chercher de l'eau, et, aidé de Fritz et de Jack, je soulevai une extrémité de l'arbre; je la plaçai sur de petites fourches qui le retenaient ainsi dans une position inclinée, puis nous commençâmes à le fendre en mettant des coins dans la fissure. Comme le bois était tendre, nous n'eûmes pas beaucoup de peine, et nous arrivâmes bientôt à la moelle. Une moitié de l'arbre fut posée à terre, et nous entassâmes toute la moelle. Mes petits garçons sautaient de joie à l'idée de cette occupation nouvelle.

Ernest revint alors avec ses vases pleins d'une eau que lui avaient fournie ses lianes. Nous versions doucement l'eau sur la farine; nos enfants, les bras nus, pétrissaient la pâte: quand le mélange me parut complet, j'attachai à l'un des bouts de l'auge, faite avec un des côtés de l'arbre, une râpe à tabac, et, poussant de ce côté la moelle que nous avions bien pétrie, nous vîmes bientôt sortir, par les trous de la râpe, de petits grains, que ma femme avait le soin de faire sécher au soleil. Lorsque je jugeai notre quantité de sagou suffisante, je procédai à la confection du vermicelle; j'eus soin de rendre la pâte plus épaisse; et, en la pressant plus fortement contre la râpe, j'obtins par les trous de petits tuyaux de longueur inégale et parfaitement semblables au plus beau vermicelle d'Italie. Ma femme nous promit, pour notre peine, de nous en préparer un plat, assaisonné de fromage de Hollande, à l'instar du macaroni à la napolitaine.

Nous obtînmes ainsi une nourriture saine et substantielle. Il nous eût été facile de rendre notre provision plus abondante; mais l'impatience de regagner Falken-Horst, d'y porter nos conquêtes, et surtout la perspective de pouvoir recommencer au besoin, en abattant un autre sagoutier, nous firent hâter le travail. Ce qui restait de pâte fut destiné à produire des champignons par la décomposition, et nous eûmes soin de l'arroser pour hâter la fermentation.

Le reste du jour fut employé à charger nos divers ustensiles et ce que nous devions rapporter de notre excursion. Le sagou, les noix de coco, le buffle salé, que j'avais eu soin de fumer dès notre retour, ne furent pas oubliés. Le lendemain, la caravane reprit la route de Falken-Horst: le buffle, attelé à côté de la vache, commençait son apprentissage domestique; nous n'eûmes qu'à nous louer de sa douceur; et d'ailleurs je marchais devant lui, tenant à la main la corde passée dans ses naseaux, prêt à le rappeler à l'obéissance s'il tentait de s'y soustraire.

Nous suivîmes le même chemin qu'en allant, et nous atteignîmes bientôt nos arbres à caoutchouc.

Les vases que j'avais disposés pour recevoir le liquide n'étaient pas aussi pleins que je l'avais espéré; le soleil avait fermé trop tôt les ouvertures pratiquées à l'écorce des arbres; néanmoins la provision suffisait pour nous permettre de tenter quelques essais. En traversant le petit bois de goyaviers, nous fûmes subitement effrayés par les hurlements de nos chiens, que nous vîmes se jeter dans un fourré et en sortir aussitôt. Je craignis un moment que ce ne fût une bête sauvage qui causait leur inquiétude, et j'allais lâcher mon coup de fusil dans le buisson, quand Jack, qui s'était approché, et qui avait eu soin de se jeter à terre pour découvrir la cause de cette peur subite, se leva en éclatant de rire.


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