Je considère avec une sorte d'effroi la longue suite des chapitres que je viens d'achever pour retracer l'histoire de ma famille sur la terre d'exil.
«Comment! dois-je me demander, ta chétive histoire a déjà rempli l'espace nécessaire à un livre entier de la grande chronique du monde! Et quelle importance peut-elle avoir pour la continuer dans le même système?—Il est temps de t'arrêter, me crie la conscience; car à toute chose ici-bas il faut un terme et une mesure.»
En effet, il doit être fastidieux pour le lecteur le plus bénévole (si jamais ce journal est destiné à en avoir d'autres que ceux qui y jouent un rôle) de suivre pas à pas les épisodes sans intérêt d'une vie uniforme, d'écouter nos récits de chasses et de voyages, de découvertes et d'inventions, souvent sans importance. Il suffit que chacun puisse saisir l'idée fondamentale du livre, qui a pour but de montrer comment la vie de famille pieuse et active peut développer les facultés d'un jeune homme et le mettre en état de jouer son rôle dans la grande société humaine, où sa place est marquée par la Providence. Peut-être aussi les tableaux naïfs de notre vie d'exilés auront-ils pour résultat d'appeler l'attention sur les bienfaits sans nombre du Créateur, qui permettent à l'homme de mener sans effort une vie paisible et salutaire; car il n'y a rien dans la nature dont la constance de l'homme et sa ferme volonté ne puissent tirer un parti avantageux pour lui-même et pour ses semblables.
Toutefois, afin de ne pas arriver par une transition trop brusque au dénouement de cette histoire, je vais commencer par jeter un coup d'œil en arrière sur les dix années écoulées depuis notre arrivée sur cette plage déserte, en mentionnant quelques circonstances et quelques aventures nouvelles. Et je commencerai par faire observer que, malgré le développement précoce de ma jeune famille, mes enfants avaient conservé quelque chose de naïf qu'on aurait vainement cherché chez des Européens de leur âge.
Ceux qui prennent intérêt au destin de la jeune famille apprendront volontiers de quelles voies divines se servit la Providence pour nous tirer de notre exil et nous rendre à la société des hommes. C'est dans la dixième année de notre temps d'épreuves que la miséricorde de Dieu s'abaissa sur nous pour nous récompenser au delà de nos mérites. Puisse l'avenir ne pas nous réserver de nouvelles traverses ou quelque fardeau de douleur au-dessus de nos forces!
Le lecteur sait déjà que nous habitions une des contrées privilégiées du globe. Nos demeures principales, Felsen-Heim et Falken-Horst, étaient commodes, saines et agréables. Felsen-Heim, qui renfermait d'excellents magasins, nous servait de résidence d'hiver, ou, si l'on veut, de palais royal. Falken-Horst était notre maison de plaisance pour la belle saison; nous y avions construit des étables et des écuries pour la volaille et le bétail, et une demeure pour nos animaux domestiques. À quelque distance s'élevait notre colonie d'abeilles, dont le travail nous fournissait une provision de miel et de cire bien supérieure aux besoins de la famille. Une nombreuse troupe de pigeons d'Europe avait son habitation près de la nôtre, et chaque jeune couple trouvait un nid tout préparé pour déposer ses œufs. Pendant la saison des pluies, leur demeure était protégée contre l'humidité par un épais toit de paille.
Nos ruches ne nous donnaient d'autre peine que celle de venir faire la récolte du miel. La multiplication des abeilles s'opérait d'elle-même, sans autre travail de notre part que de venir préparer chaque printemps des ruches vides à recevoir un nouvel essaim. L'accroissement innombrable des abeilles n'avait pas tardé à attirer un grand nombre de guêpiers, petit oiseau friand de ces innocents animaux. Ces nouveaux hôtes nous firent d'abord grand plaisir; mais bientôt il fallut mettre un terme à leurs ravages. De légers filets disposés à l'entrée des ruches, en nous débarrassant de ces dangereux ennemis, nous fournirent une riche collection de mérops pour notre cabinet d'histoire naturelle.
Felsen-Heim n'avait pas reçu moins d'embellissements et de commodités. La galerie qui devait occuper toute la façade de l'habitation était achevée, et recouverte d'un toit soutenu par quatorze colonnes de bambous. Les colonnes étaient tapissées de vanille et de poivre grimpant, dont l'agréable feuillage serpentait avec grâce sur notre toit grossier. L'essai d'une treille nous avait mal réussi, à cause des rayons brûlants du soleil. Mais la place était si favorable à ces deux productions du tropique, qu'elles nous donnaient chaque année une abondante récolte de leurs fruits précieux.
La galerie couverte nous servait habituellement de lieu de repos et de réunion après notre travail de la journée. Il n'était pas rare de nous y voir prendre nos repas, ou tenir conseil sur nos occupations du lendemain, assis en cercle autour d'une fontaine dont l'eau rafraîchissante était reçue dans la grande écaille de tortue. L'autre aile de la galerie avait aussi sa fontaine, dont le superflu s'écoulait dans une tige de bambou, en attendant une seconde écaille semblable à la première. L'eau des deux fontaines, dirigée habilement par les canaux de bambous, allait arroser les plantations environnantes.
Toutes les dépendances de notre demeure avaient été rendues aussi agréables que nos faibles moyens nous le permettaient, et leur aspect champêtre formait un contraste romantique avec le rocher sauvage qui dominait toute la scène. L'espace compris entre notre demeure et la baie du Salut offrait une épaisse forêt d'arbres variés, les uns originaires d'Europe, les autres indigènes. L'île aux Requins n'était plus cet inculte banc de sable dont le triste aspect assombrissait le paysage de Felsen-Heim; couverte maintenant de cocotiers et de sapins, ses bords étaient protégés contre l'invasion des flots par un impénétrable rempart de mangliers. Au sommet de l'île apparaissaient le nouveau corps de garde et le mât surmonté de son pavillon flottant. Ce groupe, habilement disposé, venait interrompre de la manière la plus pittoresque la monotonie du paysage.
Les rivages du lac étaient animés tantôt par les cygnes majestueux au plumage de deuil, et tantôt par la troupe bruyante des oies au vêtement blanc comme la neige. Parmi les roseaux du rivage on apercevait de temps en temps la poule sultane, le flamant couleur de pourpre, le héron royal à la démarche triste et mélancolique.
L'espace contenu entre nos plantations et les buissons du rivage servait de promenade aux majestueuses autruches. Les grues et les outardes se tenaient généralement dans le voisinage de notre défrichement, tandis que le magnifique moenura allait se joindre à notre volaille, et que les poules du Canada erraient ça et là dans le taillis. Enfin nos beaux pigeons venaient se pavaner jusqu'à l'entrée de notre demeure: en un mot, nous nous trouvions entourés d'une vie si joyeuse et si calme, que notre cour, ainsi richement peuplée, semblait parfois une image du paradis terrestre.
Ce délicieux domaine était borné à droite par le ruisseau du Chacal, dont la rive élevée offrait un rempart si touffu de citronniers, de palmiers et d'aloès, qu'une souris aurait eu peine à y trouver passage. À gauche s'élevait une montagne inaccessible, dont les flancs recelaient la grotte de cristal; et l'étang aux Canards s'étendait entre le rocher et le rivage de la mer, de manière à rendre toute fortification inutile de ce côté. Sur les bords de l'étang j'avais fait faire une plantation de bambous, qui remplaçaient pour nous les roseaux.
Enfin les derrières de notre habitation étaient protégés par l'inaccessible chaîne de rochers qui isolait ce coin de terre de l'intérieur du pays. La seule issue de notre domaine par la terre ferme était le pont-levis du ruisseau du Chacal; encore avions-nous pris soin de le fortifier dans les règles, en le flanquant de deux pièces de six. Deux autres pièces du même calibre défendaient l'entrée de la baie; deux pièces de deux et une paire de pierriers avaient été disposées comme auxiliaires sur le pont de notre bâtiment de guerre, la fameuse pinasse.
L'espace compris entre la maison et le ruisseau du Chacal était occupé par nos jardins et nos plantations. Une palissade de bambous perpendiculaire à notre galerie s'étendait de la maison au ruisseau, pour protéger les plantations du seul côté où elles fussent accessibles. La petite vallée était arrosée dans toute son étendue par le courant d'eau qui venait alimenter nos moulins.
La fertilité toujours croissante de notre vallée ne tarda pas à y attirer une quantité de maraudeurs dont nous n'avions jusque-là remarqué la présence qu'à de longs intervalles. Dans le nombre il faut compter l'écureuil du Canada, qui ne manquait pas de nous rendre visite dans la saison des noix et des noisettes. Nos amandiers étaient peuplés d'aras et de perroquets, dont le cri désagréable forme un pénible contraste avec la beauté de leur plumage.
À ces principaux visiteurs se joignaient des nuées de petits oiseaux, grands amateurs de cerises, d'abricots et de raisins.
Dès les premiers temps de la colonie, nous avions besoin de tous nos efforts pour empêcher ces hôtes incommodes de faire la récolte pour nous, et tout notre attirail de pièges et de fils suffisait à peine à arrêter les dévastations. Notre dernière ressource fut encore la poudre et le plomb. Dans la suite, lorsque nos récoltes furent devenues plus abondantes, nous nous trouvâmes si riches, que nous pûmes désormais abandonner le superflu aux innocents maraudeurs, que nous ne détruisions qu'avec regret.
Le temps des fleurs n'attirait pas moins d'étrangers dans notre domaine que la saison des fruits. C'étaient des nuées d'oiseaux-mouches ou de colibris qui voltigeaient de fleur en fleur, en charmant nos regards de l'éclat varié de leurs couleurs. C'était un spectacle plein d'intérêt de voir ces petits animaux mettre en fuite des oiseaux dix fois plus gros qu'eux, se livrer la guerre entre eux, et signaler leur courroux contre les pauvres fleurs, lorsqu'un insecte ou quelque oiseau plus heureux leur en avait dérobé le nectar. Attirés par le parfum des fleurs dont nous avions orné à dessein les alentours de notre demeure, ces charmants oiseaux venaient suspendre leurs nids jusque dans les rameaux de vanille grimpante dont les festons se déroulaient avec grâce le long de notre toit.
Toutes nos plantations, et spécialement la noix muscade, commençaient à nous récompenser amplement de nos soins. Je les avais placées jusqu'à l'entrée de notre berceau, parmi quelques rejetons de bananiers, et leur parfum venait nous embaumer chaque soir à l'heure du repos. Ce voisinage ne tarda pas à attirer de nouveaux hôtes, et particulièrement deux espèces d'oiseaux de paradis encore inconnues, dont le plumage nous parut d'une rare beauté. Mais bientôt leur avidité et leurs cris discordants nous forcèrent d'employer un épouvantail pour les éloigner.
Nos deux espèces d'oliviers ne nous donnaient pas non plus occasion de nous plaindre. Les olives les plus grosses et les plus savoureuses étaient cueillies avant la maturité pour être salées et marinées. L'espèce amère était réservée pour le moulin.
Voulant faire de l'huile de noix et de l'huile d'olive, il nous avait fallu songer à la construction d'un pressoir et d'une meule. Cet important travail avait mis notre industrie à une rude épreuve; mais nous avions fini par en sortir victorieux.
La préparation du sucre avait aussi mis longtemps en œuvre les ressources de notre imagination. Je savais bien que tout l'appareil nécessaire se trouvait sur le vaisseau naufragé; mais il m'était impossible de me rappeler ce qu'il était devenu. Toutefois je finis par me souvenir que les chaudières avaient été employées comme magasin à poudre. Maintenant que nos chasses journalières les avaient débarrassées d'une partie de leur contenu, rien n'empêchait de les rendre à leur destination primitive. Après bien des recherches, je finis par découvrir aussi dans notre arsenal les trois cylindres métalliques nécessaires pour un moulin à sucre. Peu de journées suffirent pour remettre la machine en état, et nous possédâmes bientôt une raffinerie de sucre complète.
Au commencement nos deux exploitations étaient en plein air. Nous songeâmes bientôt à les entourer de murs et à les couvrir d'un toit de bambous, de manière que la saison des pluies n'arrêtât pas les travaux.
L'île aux Baleines n'avait pas reçu moins d'embellissements que l'île aux Requins. Nous y avions placé ce que je nommai plaisamment nos usines, c'est-à-dire la chapellerie et la fabrique de suif. Les ateliers se trouvaient derrière une saillie du rocher qui les mettait à l'abri des intempéries.
Au reste, toutes nos colonies étaient entretenues avec une égale sollicitude. Waldeck avait conservé sa plantation de cotonniers, et le marécage était devenu avec le temps une magnifique rizière dont le produit n'avait pas tardé à dépasser nos espérances.
Prospect-Hill n'était pas négligé. La famille s'y rendait chaque printemps pour faire la récolte des câpres et la provision annuelle du thé. Les feuilles de ce précieux arbuste étaient épluchées avec soin, séchées aux rayons du soleil, et renfermées aussitôt dans des vases de porcelaine, afin de conserver leur délicieux parfum. Un nouveau genre d'occupations nous rappelait à Zuckertop immédiatement avant la saison des pluies. Il s'agissait, d'une part, de faire la récolte de cannes à sucre, et, d'autre part, de recueillir le millet pour la nourriture de notre bétail. Le transport s'effectuait par mer au moyen de la chaloupe, et nous ne manquions pas, en passant, de rendre notre visite habituelle à l'île aux Baleines.
De Prospect-Hill nous avions coutume de faire une ou deux excursions jusqu'à l'Écluse, afin de visiter nos pièges et de nous assurer si les éléphants n'avaient pas forcé le passage. Nous allions ensuite avec la chaloupe explorer cette partie du rivage où Fritz avait découvert pour la première fois le cocotier et le bananier. À chaque voyage je ne manquais pas de rapporter une provision de terre à porcelaine pour les besoins sans cesse renaissants de notre ménage.
Lors de sa première excursion dans ces parages, Fritz avait remarqué les traces et entendu le cri d'un oiseau de l'espèce de la poule, ce qui nous avait donné l'idée d'y établir un piège à la manière des colons du Cap. L'entreprise eut un plein succès, et à chacune de nos visites nous trouvions une foule de prisonniers, qu'on apportait à Felsen-Heim pour les apprivoiser.
Nous profitions aussi de notre séjour à l'Écluse pour nous emparer des plus belles poules et des plus beaux coqs indigènes, dont je me servais ensuite pour améliorer nos races de volailles d'Europe. Si ma mémoire ne me trompe pas, ces magnifiques animaux doivent être originaires de Malacca ou de Java.
Nos animaux domestiques, dont, je n'ai pas encore parlé, s'étaient multipliés avec rapidité; mais, en fait de chiens, nous n'avions conservé qu'un rejeton du noble Joeger, qui promettait de devenir par la suite un excellent chien de chasse. Jack le nomma Coco; et comme nous ne pouvions nous empêcher de rire de ce nom bizarre, il nous reprit gravement, en faisant observer que le nom d'un chien doit être court et retentissant, afin de frapper au loin les échos des forêts et des montagnes. La lettre O étant la plus sonore des voyelles, doit être la plus chère au chasseur, et il s'en allait en criant à tue-tête: Ho! hollo! hio! Coco! de manière à nous étourdir les oreilles.
Chaque année la vache et le buffle nous avaient donné un veau; mais nous n'avions élevé que deux de ces animaux, un taureau pour le travail, et une vache pour le lait. La femelle reçut le nom de Blass, à cause de son éblouissante blancheur; et le mâle fut appelé Brull, en raison de sa voix retentissante. Tous deux furent dressés à la selle, au bât et à la voiture, ainsi que deux jeunes ânes, dignes rejetons de Rasch, qui portaient les noms pompeux de Pfeil et de Flinck.
Le reste du menu bétail s'était multiplié en proportion, de sorte que nous pouvions de temps en temps servir quelque pièce succulente sur notre table sans porter atteinte à la prospérité du troupeau.
Les lapins de l'île aux Requins étaient devenus si nombreux, qu'il fallut se décider à leur faire une chasse régulière. À différentes époques de l'année, nous détruisions à regret un certain nombre de ces intéressants animaux, dont les fourrures servaient à l'entretien de la chapellerie. Quant à la chair, elle était abandonnée aux chiens.
Nous n'avions eu garde d'oublier nos charmantes antilopes, dont la multiplication ne faisait que peu de progrès à cause de la rigueur du climat de l'île aux Requins. Toutefois leur accroissement nous permit bientôt de transporter un couple de ces gracieux animaux dans la cour ombragée de Felsen-Heim.
Quant à ma famille, elle était toujours, grâce à la Providence, pleine de force et de santé, à l'exception de quelques indispositions passagères. Ma femme éprouvait quelquefois des accès de fièvre assez violents; mais les enfants étaient d'une vigueur et d'une activité peu communes. Fritz, alors âgé de vingt-quatre ans, était d'une taille moyenne, mais forte et élégante; son teint coloré annonçait un tempérament vif et bouillant. Ernest, qui venait d'entrer dans sa vingt-deuxième année, était plus élancé, mais plus faible; sa taille, légèrement courbée, annonçait moins de vigueur, bien qu'un exercice continuel eût apporté de grandes modifications à son indolence naturelle. L'extérieur de Jack, alors âgé de vingt ans, annonçait plus de souplesse que de vigueur. On remarquait dans Franz un heureux mélange des qualités physiques et morales de ses trois frères: il avait la sensibilité de Fritz et d'Ernest; mais la finesse de Jack était devenue chez lui prudence, parce qu'en sa qualité de cadet il avait souvent été exposé aux malices de ses aînés. Tous quatre se montraient pleins d'honneur et de courage. Leur conduite était dirigée par la piété la plus sincère, sentiment sans lequel l'homme de bien lui-même ne saurait produire aucune œuvre grande et honorable.
Tel était l'état de notre colonie au bout d'un séjour de dix années, durant lesquelles nous n'avions aperçu d'autres figures humaines que les nôtres. Toutefois l'espérance d'être un jour rendus à la société des hommes ne nous avait pas encore abandonnés, et je ne laissais pas de l'entretenir avec sollicitude, comme le principal mobile de notre activité. Toujours mus par cette idée, nous avions fait de grandes provisions d'articles de commerce, afin d'en tirer parti dans l'occasion. Chaque année je faisais mettre de côté nos plus belles plumes d'autruche et une certaine portion de nos récoltes de thé et de cochenille, et déjà nous avions une portion assez considérable de noix muscades, d'essence et d'orange, d'huile de cannelle.
Cette prévoyance, peut-être exagérée, nous permettait de songer avec sécurité au jour de la délivrance, car ces articles devaient avoir pour nous une valeur considérable; mon seul regret était de voir diminuer nos munitions de jour en jour, malgré le sage et judicieux emploi que nous nous efforcions d'en faire.
Au reste, nous vivions satisfaits de notre sort, et chacun, en en reconnaissant les avantages, s'efforçait de conformer ses actions aux vues impénétrables de la Providence.
Si les années avaient développé les forces morales et physiques de mes enfants, elles avaient fait naître aussi dans leurs jeunes esprits des sentiments d'indépendance qui n'étaient pas toujours d'accord avec ma sollicitude paternelle. Souvent je passais des jours entiers sans avoir de nouvelles des deux aînés, car Ernest lui-même sortait de son indolence habituelle toutes les fois que sa soif de savoir était puissamment excitée: et lorsque j'avais préparé quelque grave sermon pour le retour de mes jeunes aventuriers, ils revenaient avec de si intéressantes découvertes ou de si utiles observations, que je n'avais pas le courage de les gronder.
Un jour que Fritz avait disparu, et que l'absence de son caïak révélait assez le chemin qu'il avait pris, nous montâmes au corps de garde pour épier son retour. Après quelques instants d'attente, j'aperçus au loin un point noir qui se balançait sur le sommet des vagues, et bientôt ma lunette nous permit de distinguer le pêcheur et son canot qui se dirigeaient lentement vers le rivage de Felsen-Heim.
Nous saluâmes son arrivée d'un coup de canon, et à peine était-il débarqué que je pus m'expliquer facilement la lenteur de sa marche. L'avant du canot était chargé d'un énorme paquet, et à l'arrière flottait un sac pesant, qui n'accélérait pas la course de l'esquif.
«Dieu soit loué! m'écriai-je du plus loin que je l'aperçus. Te voici de retour sain et sauf, avec un riche butin, à ce que j'aperçois.
—Oui, Dieu soit loué! me répondit-il, car j'ai fait un bon voyage, et je rapporte de bonnes nouvelles.»
Aussitôt que le caïak eut touché le sable, il fut enlevé avec son équipage par nos trois vigoureux athlètes, et rapporté en triomphe à Felsen-Heim. Nous nous assîmes en silence, attendant avec curiosité le récit de Fritz, qui commença bientôt en ces termes:
«Je prierai d'abord mon père de me pardonner si je suis parti sans sa permission; mais la mer était si calme, que je n'ai pu résister au désir de tenter une petite excursion. Réfléchissant que la partie occidentale de ces contrées nous était restée inconnue jusqu'à ce jour, j'avais résolu d'y tenter un voyage de découvertes, et je tins mon projet secret, craignant de rencontrer de l'opposition de votre part. Depuis longtemps tous mes préparatifs étaient faits, et je n'attendais plus qu'une occasion favorable.
«La belle journée d'aujourd'hui m'ayant offert un attrait irrésistible, je me glissai hors de la maison sans être aperçu, et les détours de la rivière du Chacal m'eurent bientôt dérobé à vos regards. Je ne m'étais pas embarqué sans emporter mon compas, afin de ne pas manquer l'heure du retour.
«Continuant de me diriger vers l'ouest, je ne tardai pas à rencontrer un rivage hérissé de rochers et semé d'écueils à fleur d'eau. Un peuple innombrable d'oiseaux de mer, qui avaient choisi ces retraites inaccessibles pour y établir leurs demeures, remplissait l'air de ses cris discordants. Partout où les rochers se montraient moins abordables, j'apercevais des troupes d'animaux marins paisiblement étendus au soleil, ou troublant le silence du rivage par leurs longs mugissements. Il me parut que c'était là le quartier général des veaux marins; car maint endroit du rivage est semé de leurs débris, et nous y trouverons une riche collection de crânes et de dents pour notre musée.
«Je dois avouer, continua Fritz, que, me sentant en humeur fort peu guerrière, je fis tous mes efforts pour ne pas être aperçu au milieu du camp ennemi. Au bout de deux heures environ, je me trouvai en face d'une magnifique voûte de rochers que la nature, dans un de ses jeux bizarres, semblait avoir voulu construire selon les règles de l'architecture gothique.
«L'intérieur de la voûte et tous ses alentours offrirent à mes regards une innombrable quantité de nids d'hirondelles de mer, dont les habitants se levèrent à mon approche avec des cris menaçants; mais leur courage ne pouvait lutter contre ma curiosité. Je comptai les nids par milliers; la roche en était tapissée. Ils étaient faits de plumes, de duvet et de filaments de plantes rassemblés sans beaucoup d'art. Je remarquai avec étonnement que chaque nid reposait sur une espèce de coque qui paraissait formée de cire grisâtre. En ayant détaché quelques-uns avec le plus grand soin, je les ai rapportés à Felsen-Heim, afin de voir avec vous s'il ne serait pas possible d'en tirer parti.
MOI. Tu as bien fait, mon cher fils, d'épargner ces industrieux animaux. Quant à ton présent, nous aurons de la peine à en trouver l'usage, à moins que nous ne venions à nouer quelques relations commerciales avec la Chine, car ces nids sont un objet de commerce fort estimé parmi les nations maritimes.
FRITZ. Je voudrais savoir où les hirondelles de mer vont chercher la matière gélatineuse qui forme la coque de leurs nids.
MOI. C'est un point sur lequel les naturalistes ne sont pas d'accord. On a prétendu que cette matière provient de l'écume de la mer, et c'est l'opinion répandue au Tonquin et dans la presqu'île au delà du Gange, deux contrées qui fournissent au commerce une énorme quantité de nids d'hirondelles.»
Après cette interruption, Fritz continua son récit en ces termes:
«Je poursuivis ma route, et je ne tardai pas à me trouver dans une baie magnifique et sur la lisière d'une immense savane parsemée de bosquets touffus, bordée à gauche par une chaîne de rochers, et à droite par un fleuve majestueux qui l'arrose dans toute sa longueur. Au delà du fleuve s'étend un vaste marécage bordé d'une belle forêt de cèdres.
«En ramant le long de ce rivage enchanteur, je remarquai plusieurs îles de coquillages inconnus qui me parurent devoir être rangés dans la classe des huîtres. La limpidité de l'eau me permit de distinguer les touffes de filaments qui attachaient les coquillages aux parois du rocher. J'admirai la taille de ces huîtres monstrueuses, dont une seule eût suffi au repas de deux hommes ordinaires. Après en avoir détaché quelques-unes avec mon harpon, je continuai ma route, décidé à descendre à terre pour y prendre quelque nourriture. En ouvrant un de mes coquillages, je sentis la lame de mon couteau arrêtée par un corps dur, dont elle vainquit enfin la résistance, et je ne tardai pas à voir tomber sur le sable deux ou trois perles d'une rondeur et d'une grosseur qui excitèrent mon admiration. Cette découverte inattendue me combla de joie, et vous pensez bien que je ne manquai pas de passer en revue tous les petits coquillages dont je m'étais emparé. Voici ma provision de perles, que je soumets humblement à l'examen des connaisseurs.
—Tu viens de faire aujourd'hui une précieuse découverte, dis-je à Fritz avec joie, et qui nous vaudra peut-être plus tard la reconnaissance d'une grande nation. Mais, pour le moment, tes perles nous sont aussi inutiles que tes nids d'hirondelles. Toutefois nous ne manquerons pas de rendre visite à la précieuse mine qui fournit de pareils échantillons. Maintenant achève ton récit.
FRITZ. Lorsque j'eus ranimé mes forces par un frugal repas, je continuai ma route le long de ce délicieux rivage jusqu'à l'embouchure du fleuve que j'avais observé. Son courant est un peu rapide, et ses rives couvertes d'un rempart de plantes marines qui présentent l'aspect d'un gazon verdoyant. Ses bords sont peuplés d'une innombrable quantité d'oiseaux aquatiques, qui prirent la fuite à mon approche. Me souvenant d'avoir lu quelque chose d'analogue sur le fleuve Saint-Jean dans la Floride, je pris plaisir à baptiser ma nouvelle découverte du nom de rivière Saint-Jean. Après avoir renouvelé ma provision d'eau à ces sources bienfaisantes, je résolus d'achever le tour de la grande baie, à laquelle je donnai le nom de baie des Perles. Elle peut avoir deux lieues de largeur en ligne droite; une chaîne de rochers qui court d'une extrémité à l'autre la sépare de la pleine mer, à l'exception du passage, assez large pour donner accès aux plus gros bâtiments. Cette magnifique baie ne pourrait manquer de devenir port du premier ordre, le jour où il s'élèverait une ville sur ses bords.
«J'essayai de sortir par le passage que je venais de découvrir; mais la violence des flots me contraignit de renoncer à ce projet. Il me fallut donc regagner la pointe occidentale de la baie, où je ne tardai pas à me trouver au milieu d'une colonie d'animaux marins qui me parurent de la grosseur d'un chien de mer ordinaire. Après avoir observé quelque temps leurs jeux sans être aperçu, j'éprouvai le désir de m'emparer de l'un d'entre eux, afin de l'étudier plus à mon aise. Comme je me trouvai à une trop grande distance pour hasarder une attaque dont les suites eussent pu devenir fâcheuses, j'attachai mon esquif derrière une pointe de rocher, et, m'armant d'un fusil, je lâchai mon aigle sur la proie que je convoitais. L'oiseau s'éleva majestueusement dans les airs, et vint s'abattre sur un des plus beaux animaux de la troupe. J'arrivai à temps sur le champ de bataille pour achever l'animal d'un coup de hache; le reste de la troupe avait disparu comme par enchantement.»
Ici le conteur fut interrompu par un concert de voix curieuses, au milieu desquelles on distinguait les questions suivantes: «Dites-nous donc quel était cet animal?—Est-ce un chien de mer?—Nous l'as-tu rapporté?
FRITZ. Comment pouvez-vous le demander? Je l'ai amené à la remorque, attaché à l'arrière de mon caïak, et il a parfaitement supporté le voyage.
ERNEST. Oui, vraiment, et je remarque que tu l'as soufflé à la manière des Groënlandais. Quant à l'espèce de l'animal, il me semble le reconnaître pour une loutre de mer, si les descriptions que j'en ai lues sont exactes.
MOI. Dans ce cas ce serait une précieuse capture, et nous aurions là un excellent article de commerce pour les bâtiments chinois, car les mandarins paient cher cette espèce de fourrure.
MA FEMME. Oui, les hommes prisent toujours le superflu bien au-dessus du nécessaire.
MOI. Raconte-nous donc comment tu t'y es pris pour ramener ta capture avec tant de succès; car ton bâtiment est bien faible pour un tel fardeau.
FRITZ. Il m'en a coûté assez de peine et de travail, et je voulais d'abord le laisser là; mais le procédé des pêcheurs groënlandais me revint à temps à la mémoire, et, en dépit de ma maladresse, il finit par avoir un plein succès.
«Mon travail fut interrompu par la foule des oiseaux de mer qui venaient voler autour de moi en effleurant mon visage de leurs ailes bruyantes. Fatigué de cette attaque d'un nouveau genre, je finis par saisir la hache de la chaloupe, et, frappant au hasard au-dessus de ma tête, je vis tomber à mes pieds un albatros. Ses plus belles plumes me servirent pour achever mon opération, et bientôt la loutre fut en état de surnager à la surface de l'eau. Il était temps alors de songer au retour; mon caïak fut donc remis à la mer, traînant à sa suite ma précieuse capture, et, après m'être heureusement tiré des dangereux passages qui entravaient la marche de mon esquif, je ne tardai pas à me trouver dans des parages bien connus. Bientôt notre pavillon m'apparut dans l'éloignement, et peu de minutes après le bruit du canon d'alarme vint m'annoncer votre voisinage.»
Tel fut le récit de Fritz. Aussitôt qu'il eut cessé de parler, la foule des auditeurs se précipita avec un tel enthousiasme vers les riches trésors dont il venait d'enrichir la colonie, que la bonne mère elle-même ne put résister à l'entraînement général.
L'entretien recommença à rouler sur les perles, et Franz me demanda si toutes les perles ont le même éclat et le même prix.
MOI. «Non, sans doute; on a remarqué que la pureté des perles varie en raison du fond qu'habitent les couches d'huîtres. Dans les fonds marécageux elles sont troubles et sans éclat; dans les fonds de sable, au contraire, elles sont blanches et transparentes.
FRITZ. En définitive, que sait-on sur la formation des perles?
MOI. Il résulte des informations des naturalistes que les perles se trouvent généralement dans les huîtres dont la coquille a été percée par le petit animal de mer appeléphakas. Selon l'opinion générale, la perle serait formée d'une matière calcaire que distille l'huître, et qu'elle emploie à boucher la légère ouverture percée par son ennemi.
FRANZ. Les huîtres à perles sont-elles toujours faciles à découvrir?
MOI. Non, sans doute, mon cher enfant; elles se trouvent souvent à une profondeur de soixante pieds et davantage. La plupart du temps, l'huître est fortement attachée au rocher; des pêcheurs exercés depuis l'enfance vont les détacher à l'aide d'un instrument tranchant, et les jettent à mesure au fond d'un grand sac qu'ils remontent à la surface de l'eau lorsqu'il est rempli. Mais, malgré tous les soins, la pêche des perles est pénible et dangereuse. Il n'est pas rare de voir les plongeurs, à la fin de la journée, rendre le sang par le nez ou par les oreilles.»
Les enfants ne manquèrent pas de me faire observer que nous pouvions commencer immédiatement la pêche des perles dans la grande baie, où elle ne présentait ni fatigue ni danger; et je cédai sans peine à leur désir.
Toute la famille fut bientôt occupée des préparatifs de cette importante expédition, et j'eus la satisfaction de voir devant moi un attirail de pêche aussi complet que pouvait le permettre la faiblesse de nos ressources.
Les munitions de bouche n'avaient pas été oubliées. Une bonne provision de pemmikan frais, de pain de cassave, d'amandes et de pistaches, composait le fond de notre cuisine de voyage, et un petit tonneau d'hydromel devait nous fournir une agréable boisson.
Le premier jour où le ciel et la mer me parurent favorables à nos projets, nous nous mîmes en route pour notre grande expédition, accompagnés des vœux de la bonne mère, qui demeurait avec Franz à la garde du logis. Notre escorte se composait de Knips, du chacal et de nos deux fidèles compagnons, Falb et Braun, que j'avais coutume de comparer aux chiens que le roi Porus envoya jadis à Alexandre, et dont l'histoire rapporte qu'ils n'auraient pas refusé le combat contre un lion ou un éléphant.
Fritz nous servit de pilote. Placé à côté de Jack dans son léger esquif, il s'était chargé de guider notre marche incertaine au milieu des rochers de la côte. Je suivais le caïak avec la pinasse, en ayant soin de ne déployer ma voile qu'à demi, jusqu'à notre arrivée dans des parages plus tranquilles.
À chaque instant les rochers offraient à nos regards de nombreux débris de veaux marins, trésors précieux pour notre muséum. Mais, ne voulant pas perdre une minute, je décidai qu'on négligerait pour le moment cette riche collection.
Dans les paisibles parages où notre flotte venait de parvenir, la mer avait la transparence d'un miroir; et les nautiles se livraient sans défiance à leurs jeux innocents sur la surface des flots, que ridait à peine une légère brise. Après s'être amusé quelque temps des gracieuses manœuvres de ces légers habitants de l'onde, l'équipage du caïak résolut de leur faire la chasse, et bientôt la chaloupe reçut une collection de ces délicates créatures. Il fut décrété à l'unanimité que cet endroit du rivage porterait désormais le nom de baie des Nautiles.
Nous ne tardâmes pas à rencontrer un promontoire en forme de cône tronqué, qui reçut le nom du cap Camus. De son extrémité occidentale on apercevait dans l'éloignement un second cap, derrière lequel se trouvait la baie des Perles, selon le récit de notre pilote.
Plus nous approchions de la grande voûte découverte par Fritz dans sa dernière expédition, plus nos regards étaient frappés de sa masse imposante. On l'eût dite formée par les Titans avec les débris des montagnes dont ils avaient voulu se servir pour escalader le ciel.
Une innombrable armée d'hirondelles de mer sortit à notre approche des profondeurs de la caverne; mais, rassurés par notre immobilité, ces innocents hôtes du rocher ne tardèrent pas à disparaître de nouveau dans leurs obscures retraites.
Lorsque la chaloupe eut atteint l'entrée de la voûte, la curiosité fit place à une insatiable avidité malheureusement trop facile à satisfaire. Tous les instruments disponibles furent mis en œuvre, et les nids tombaient par douzaines sous nos mains impitoyables. Toutefois nous choisissions de préférence les nids abandonnés, afin d'épargner les œufs et les petits de nos innocents ennemis. Fritz et Jack se montraient les plus actifs dans ce nouveau genre de pillage, et leurs filets ne désemplissaient pas. Ernest et moi, nous procédions avec plus de méthode, nous attachant aux nids placés dans les régions inférieures du rocher, et n'abandonnant chaque pièce de notre butin qu'après l'avoir nettoyée aussi parfaitement que le temps le permettait.
Au bout de quelques minutes, la provision me sembla suffisante, et, désireux d'arracher mes enfants à cette œuvre de destruction, je donnai l'ordre aux deux équipages de se préparer à traverser la grande voûte.
Nous éprouvâmes un mouvement de légère inquiétude, causée par l'obscurité du passage souterrain, où le cri des hirondelles, répété par les échos de la voûte, retentissait avec un bruit sinistre; mais notre guide nous tranquillisa en m'assurant que le passage était sans danger.
«Mais, s'écria tout à coup Ernest, n'est-il pas bien plaisant de nous voir ici nous donner tant de peines inutiles, sans savoir si jamais il abordera un navire sur ces côtes inhospitalières?
MOI. L'espérance, mon cher enfant, est un des plus grands biens de la pauvre humanité; c'est la fille du courage et de l'activité; car l'homme courageux ne désespère jamais, et celui qui espère travaille sans relâche à l'accomplissement de son désir. Laissons à la philosophie des esprits faibles les impuissantes dissertations sur l'incertitude des entreprises humaines et sur la vanité des espérances des aveugles mortels. Toutefois il est temps de mettre un terme à nos déprédations d'aujourd'hui, de peur que notre philosophe ne nous compare avec mépris à ces vils oiseaux de proie qui s'emparent de tout ce qui tombe sous leurs serres, sans savoir s'ils tireront quelque avantage du fruit de leurs captures.»
En achevant ces mots, je pressai les préparatifs du départ avec d'autant plus d'ardeur, que la marée commençait à monter, et qu'elle devait nous être d'un grand secours pour traverser le canal souterrain. En effet, elle ne tarda pas à nous emporter avec une telle rapidité, que, le travail des rames devenant inutile, nous pûmes contempler à loisir la majesté du spectacle qui frappait nos regards. À chaque pas nous apercevions d'immenses cavernes dont l'obscurité nous dérobait l'étendue, mais qui devaient pénétrer au loin dans les flancs profonds de la montagne. On eût dit que le grand architecte de la nature avait jeté dans ce lieu les fondements d'un temple gigantesque, que sa main puissante dédaignait d'achever. Les animaux marins s'étaient emparés de ces immenses galeries, où à chaque pas se présentait à nos regards quelque trace nouvelle de leurs étranges habitants.
Parmi les nombreuses espèces de poissons dont la grotte était peuplée, je reconnus l'ablette, dont l'écaille brillante sert à la confection des perles fausses: c'est pourquoi l'on fait des pêches considérables de ce poisson dans la Méditerranée.
Tout mon petit monde savait fort peu de choses sur les perles fausses. Il fallut lui donner quelques explications à cet égard pour compléter mon cours d'histoire naturelle.
«Les perles fausses, dis-je alors, sont d'un grand usage dans le commerce: on se sert de petits globules de verre revêtus d'un vernis formé avec l'écaille de l'ablette. Ces perles sont régulières, d'une assez belle eau et assez estimées.
ERNEST. En ce cas, pourquoi se donner tant de peine pour la pêche des perles fines?
JACK. Belle demande! parce que ces dernières seules ont réellement du prix.
FRITZ. Bien répondu! Mais maintenant il s'agirait de savoir pourquoi l'on attache tant de prix aux perles fines, si les perles fausses sont aussi belles.
MOI. C'est que, parmi les hommes, le prix des choses est bien souvent en raison des peines et des dangers qu'elles coûtent.»
Tout en nous entretenant ainsi, nous avions heureusement traversé le dangereux canal, et nous nous trouvions maintenant dans une des plus belles baies que la nature ait pris plaisir à former. Le rivage présentait d'espace en espace de petites criques plus ou moins profondes où venaient se perdre de limpides ruisseaux qui donnaient à toute la contrée un aspect riant et fertile. Presque au milieu de la baie se trouvait l'embouchure du fleuve Saint-Jean, dont Fritz ne nous avait pas exagéré la grandeur et la majesté.
Je me trouvai avec plaisir dans ces eaux profondes; et nous allâmes jeter l'ancre auprès des riants bosquets du rivage, dont la riche verdure enchantait nos regards.
Une anse commode et voisine du banc d'huîtres où Fritz avait fait sa pêche fut choisie pour le lieu du débarquement. Un ruisseau limpide semblait nous inviter à venir profiter de la fraîcheur de ses bords. Nos pauvres chiens, qui manquaient d'eau douce depuis plusieurs heures, n'eurent pas plutôt entendu le murmure du ruisseau, que, sautant par-dessus les bords de la chaloupe, ils s'élancèrent à la nage vers la source tant désirée.
Nous ne tardâmes pas à suivre l'exemple de nos intelligents animaux; et, après avoir attaché notre esquif au rivage, nous nous trouvâmes bientôt réunis autour de la source bienfaisante. Le jour étant sur son déclin, nous commençâmes par faire les préparatifs du souper, qui devait se composer d'une soupe de pemmikan, d'un bon plat de pommes de terre, et d'une provision de biscuit de mais. Après avoir assemblé du bois sec pour le foyer, nous fîmes nos arrangements pour la nuit. Les chiens se couchèrent sur le sable, autour du feu, et nous nous retirâmes dans la chaloupe, placée à l'ancre à quelque distance du rivage. J'avais pensé qu'à tout événement nous avions peu à redouter une attaque par mer; toutefois, par surcroît de précaution, j'attachai maître Knips au grand mât, me fiant à sa vigilance. Lorsque tout fut achevé, nous nous étendîmes au fond du bâtiment, sur nos lits de peau d'ours, et chacun s'endormit d'un sommeil paisible, quoique interrompu de temps en temps par les hurlements des chacals et la voix menaçante de Joeger.
Au point du jour tout le monde était sur pied, et la chaloupe prit joyeusement le chemin du grand banc d'huîtres, où elle fit en peu de temps une pêche abondante. Cet heureux succès nous engagea à continuer l'opération pendant les deux jours suivants, et bientôt un énorme amas d'huîtres, élevé sur le sable, vint reposer nos regards satisfaits.
Tous les soirs, environ une heure avant le coucher du soleil, j'avais coutume de commander une expédition le long du rivage, et il ne se passait pas de soirée que la chaloupe ne revint avec quelque bel oiseau, le plus souvent d'une espèce inconnue.
Le dernier jour de notre pêche, il nous prit la fantaisie de nous avancer un peu plus avant que de coutume dans la forêt voisine du rivage. Cette fois Ernest nous précédait avec le vigilant Falb, et Jack le suivait de loin à travers les hautes herbes du rivage, tandis que Fritz et moi nous étions arrêtés à quelques préparatifs indispensables. Je me préparais à suivre les chasseurs, lorsque tout à coup une détonation suivie d'un cri d'alarme retentit à mes oreilles, et nos deux chiens s'élancèrent avec la rapidité de l'éclair dans la direction du coup de fusil.
«Aux armes!» s'écria Fritz; et en moins d'un instant il était sur la trace des chiens avec son aigle, qu'il déchaperonna sans s'arrêter. Le bruit d'un coup de pistolet et un long cri de triomphe m'apprirent en même temps la fin du combat et la victoire de nos gens.
J'accourais avec inquiétude sur le champ de bataille, lorsque j'aperçus, à quelque distance au milieu des arbres, le pauvre Jack qui s'avançait vers moi soutenu par ses deux frères. «Dieu soit loué! m'écriai-je, le malheur que je craignais n'est pas arrivé!» Je rebroussai chemin aussitôt, en faisant signe à mes enfants de me suivre vers notre campement du rivage, qui se composait de deux bancs et d'une mauvaise table.
Cependant le pauvre Jack faisait d'horribles contorsions, se plaignant de violentes douleurs par tout le corps, et criant d'une voix lamentable: «Je suis brisé, anéanti, je n'ai pas un membre entier!»
Je m'empressai de faire déshabiller le patient, et une visite minutieuse ne tarda pas à me donner l'assurance qu'il n'y avait ni fracture ni luxation. La respiration était libre, et tout le mal se bornait à deux fortes contusions, de sorte que je ne pus m'empêcher de m'écrier: «Voilà bien de quoi se lamenter, en vérité! Un vrai chasseur n'y ferait pas même attention.
JACK. Grand merci! Il n'en est pas moins vrai que je suis rompu. Le maudit animal m'aurait fait sortir l'âme du corps sans le secours inespéré de Fritz et de son vaillant oiseau.
MOI. Nous diras-tu enfin quel est l'animal qui a si outrageusement maltraité notre vaillant chasseur?
JACK. Je vous réponds que son crâne et ses défenses feront merveille dans notre muséum. J'en frissonnerais encore si, après tout, le meilleur parti n'était pas d'en rire, puisque le mal est passé.
MOI. Saurai-je enfin de quoi il s'agit?
ERNEST. D'un énorme sanglier; et je vous réponds que c'était un terrible spectacle que de le voir accourir les soies hérissées et labourant la terre de ses formidables défenses.
MOI. Rendons grâces à Dieu, qui nous a délivrés d'un si terrible ennemi. Maintenant laissez-moi m'occuper du blessé, qui doit avoir besoin de repos et de rafraîchissement.»
À ces mots je fis avaler au pauvre Jack un verre de vin des Canaries de la fabrique de Felsen-Heim, et nous le couchâmes mollement au fond de la chaloupe, où il ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil profond.
«Maintenant, dis-je à Ernest, donne-moi quelques détails sur l'histoire du sanglier, qui jusqu'à présent est demeurée une énigme pour moi.
ERNEST. Je marchais tranquillement dans la forêt, lorsque Falb me quitta avec un hurlement furieux pour s'élancer sur les traces d'un animal sauvage que le taillis dérobait encore à mes regards. Au même instant le chien de Jack était accouru à l'aide de son frère, et les deux animaux assiégeaient la forteresse de leur redoutable ennemi. Je m'avançai avec précaution jusqu'à portée de fusil de l'animal, lorsqu'une imprudente attaque de Joeger déconcerta tous mes projets. Le sanglier, furieux, quittant sa retraite, se dirigea sur le pauvre Jack, qui ne trouva rien de mieux à faire que de prendre la fuite. Je lâchai mon coup à l'instant; mais la balle, effleurant l'animal, ne fît que hâter sa course furieuse. Bientôt le pauvre Jack, ayant heurté une souche dans sa course précipitée, allait se trouver à la merci de son impitoyable ennemi, si les deux chiens, arrivés au même instant, n'eussent attiré sur eux tout le courroux du terrible animal. Le pauvre Jack en fut quitte pour quelques contusions, et ma seconde balle allait mettre fin au combat, lorsque l'aigle de Fritz, descendant du haut des airs aussi à propos que le corbeau de Manlius Corvinus, vint s'abattre sur la tête du sanglier, de manière que son maître eut le temps d'approcher et de lui décharger son pistolet entre les deux yeux.
«En jetant un coup d'œil sur la tanière du sanglier, je ne fus pas peu étonné de voir Knips et Joeger se régalant des restes de son repas. Je reconnus, en approchant, une espèce de tubercule assez semblable à la pomme de terre, dont j'ai rapporté une demi-douzaine dans ma gibecière, afin de vous les faire examiner.
MOI. Voyons un peu.... Si mes yeux et mon odorat ne me trompent pas, tu as fait là une découverte intéressante pour notre cuisine. Ce tubercule est une véritable truffe, de l'espèce la plus savoureuse.»
Fritz, suivant mon exemple, goûta la nouvelle production, en faisant observer avec plaisir que son parfum était bien différent de celui de la pomme de terre, quoiqu'il y eût grande analogie entre les deux fruits.
Il me demanda ensuite où l'on trouve les meilleures truffes, et si c'est un fruit originaire de nos climats européens.
MOI. «La truffe est un fruit très-commun en Europe. L'Italie, la France et l'Allemagne en fournissent d'abondantes récoltes. On en trouve communément dans les forêts de chênes ou de hêtres. La chasse aux truffes se fait sans poudre ni plomb: il suffit d'une pioche pour les déterrer, et d'un cochon pour les découvrir. L'Italie et plusieurs autres contrées possèdent une espèce de chiens dont le nez est assez fin pour découvrir la truffe et en indiquer la place au chasseur.
FRITZ. La truffe n'a-t-elle ni tige ni feuilles extérieures qui puissent indiquer sa présence et remplacer l'instinct des animaux?
MOI. Non, mon enfant; elle ne se trahit que par son parfum, et l'on ne saurait dire, à proprement parler, si c'est une racine, un tubercule, ou un fruit, car son mode de propagation est un mystère pour les naturalistes. Du reste, on les trouve de toutes les grosseurs, depuis le pois jusqu'à la pomme de terre.
ERNEST. Reconnaît-on plusieurs espèces de truffes, et l'histoire naturelle les range-t-elle au nombre des plantes, bien qu'elles n'aient ni feuilles ni racines?
MOI. La truffe est rangée communément dans la classe des champignons, quoiqu'elle en diffère sous bien des rapports. Mais je ne saurais dire s'il en existe de plusieurs espèces.»
Cet entretien nous avait menés jusqu'à l'heure du souper, et nous ne tardâmes pas à nous occuper des préparatifs nécessaires pour la nuit. Le feu de veille fut allumé selon l'habitude, et chacun se retira dans la chaloupe, où nous passâmes une nuit aussi paisible que dans les murs de Felsen-Heim.
Le lendemain de grand matin, nous étions en route pour aller visiter le corps de notre sanglier et tenir conseil sur l'emploi qu'on en pouvait faire. Le pauvre Jack, encore fatigué de son aventure de la veille, ne donnait pas signe de vie.
À l'entrée de la forêt, les chiens accoururent au-devant de nous avec des hurlements de joie. Nous arrivâmes bientôt sur le champ de bataille, où la grosseur de l'animal et son aspect féroce excitèrent ma surprise au plus haut degré. Je suis persuadé qu'il eût été en état de résister à un buffle, ou même à un lion de la plus haute taille.
ERNEST. «Il ne faut pas oublier la tête, qui deviendrait un des plus beaux ornements de notre muséum. Si mon père nous le permet, nous allons transporter l'animal sur le rivage, où nous pourrons faire l'opération à loisir.
MOI. De tout mon cœur: je vous laisse le champ libre à cet égard. Mais occupons-nous d'abord d'examiner s'il ne serait pas possible de découvrir encore quelques truffes. Un pareil présent nous assurerait bon accueil au logis.»
Nos recherches furent longtemps infructueuses; mais enfin l'œil perçant de Fritz découvrit dans le voisinage une nouvelle mine de ces précieux tubercules, dont nous ne manquâmes pas de faire une ample provision.
Pendant ce temps l'infatigable Fritz venait d'abattre une douzaine de branches à coups de hache, en s'écriant: «Voilà des moyens de transport tout trouvés, il ne s'agit plus que d'y placer notre gibier.» Nos chiens furent bientôt attelés à ce chariot de nouvelle espèce, qui prit en triomphe le chemin du rivage, chargé des dépouilles sanglantes de l'habitant des forêts. Fritz dirigeait d'une main habile la marche du convoi, qui ne tarda pas à atteindre le camp sans mésaventure. Nos chiens, aussitôt délivrés, reprirent à la hâte le chemin de la forêt pour aller se régaler de la portion du sanglier qui était demeurée sur la place.
En détachant les diverses parties du chariot, destinées désormais à alimenter le foyer, nous remarquâmes sur les branches une quantité de noix ligneuses remplies d'un coton fin et soyeux, d'une couleur jaunâtre analogue à celle du nankin. Notre nouvelle découverte fut mise de côté, avec le plus grand soin, pour notre ménagère, et je me promis bien de saisir la première occasion pour faire une nouvelle provision de ces fruits précieux et me procurer quelques rejetons de l'arbre qui les portait.
Pendant ce temps Fritz et Ernest étaient occupés à creuser dans le sable une fosse assez profonde, voulant, disaient-ils, faire une agréable surprise à leur frère Jack, en préparant pour son réveil un excellent rôti à la hottentote. Une flamme brillante ne tarda pas à sortir du four improvisé, et nous y suspendîmes les quatre membres du sanglier, afin de les dépouiller de leurs soies. Le parfum peu agréable qui s'exhalait de notre venaison ne tarda pas à nous contraindre d'abandonner la place, si nous ne voulions pas perdre la respiration; et l'odeur était si forte, qu'elle alla frapper l'odorat du pauvre Jack, qui ne tarda pas à se lever sur son séant, pour demander d'une voix plaintive quelle était cette nouvelle opération.
«Sois tranquille, lui répondit gravement son frère aîné, il ne s'agit que de friser un peu la crinière de ton champion d'hier soir, afin qu'il puisse se présenter décemment devant ses vainqueurs. Et, avant de te plaindre ainsi, rappelle-toi la réponse d'un prince devant le corps de son ennemi: Le cadavre d'un ennemi mort sent toujours bon.»
Cependant Jack était accouru au secours de ses frères, et tandis qu'ils préparaient la hure du sanglier en cuisiniers expérimentés, je m'occupais de nettoyer les quatre membres, travail fort peu divertissant.
Bientôt le four fut préparé, et il ne tarda pas à recevoir le rôti, soigneusement enveloppé de feuilles odorantes. En attendant l'heure du souper, nous nous occupâmes des préparatifs nécessaires pour fumer le reste de la venaison, et le coucher du soleil vint nous surprendre avant la fin de cet important travail.
Au moment où la nuit commençait à nous envelopper de ses ombres, un formidable hurlement, sorti des profondeurs de la forêt voisine et répété au loin par les échos du rivage, vint frapper tout à coup nos oreilles étonnées. Ces sons terribles semblaient tantôt s'éloigner, tantôt se rapprocher de la place que nous occupions.
«Voilà un concert diabolique,» s'écria Fritz en sautant sur son fusil de chasse et en jetant autour de lui des regards flamboyants. «Allumez le feu, retirez-vous dans la chaloupe, et que chacun tienne ses armes prêtes! Quant à moi, je vais aller faire une reconnaissance avec mon caïak.»
À ces mots le bouillant jeune homme sauta dans son embarcation, et, se dirigeant vers le rivage avec la rapidité de, l'éclair, ne tarda pas à disparaître à nos regards. Pour nous, exécutant à la hâte ses instructions, nous courûmes à la chaloupe, nous tenant prêts à tout événement.
«Il est bien étonnant, fit observer Jack, que Fritz nous abandonne au moment du danger, et qu'il s'éloigne aussi brusquement sans attendre vos ordres.
—Il faut pardonner quelque chose à son caractère bouillant et audacieux, répondis-je gravement. À l'heure du danger il est souvent nécessaire de permettre aux braves ce qu'il faudrait défendre aux esprits timides et irrésolus: c'est quelquefois un moyen infaillible de salut.»
Au moment où j'achevais ces mots, nous aperçûmes maître Knips et les chiens qui se dirigeaient vers la chaloupe au grand galop. La voyant trop éloignée du rivage pour l'atteindre à pied sec, nos vaillants auxiliaires s'étendirent autour du feu, sur le sable, non sans promener autour d'eux des regards vigilants.
Cependant les terribles sons partis de la forêt semblaient se rapprocher de plus en plus, de sorte que je finis par croire qu'il fallait les attribuer à quelque panthère ou à quelque léopard que l'odeur du sang avait attiré dans notre voisinage.
Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, lorsque la lueur mourante de notre feu nous laissa apercevoir distinctement le terrible animal objet de notre terreur. C'était un lion d'une taille énorme, tel que je n'en avais jamais vu dans nos ménageries d'Europe. Il paraissait avoir suivi les traces du sanglier, et, après avoir exercé son courroux sur les débris de notre foyer, nous le vîmes s'asseoir comme un chat sur ses pattes de derrière, promenant un regard de fureur et de convoitise, tantôt sur le groupe des chiens placé en face de lui, tantôt sur les restes sanglants de notre venaison.
Bientôt le majestueux animal se leva lentement, se battant les flancs de sa queue, comme pour réveiller son courage endormi. Des rugissements entrecoupés s'échappaient de sa gueule terrible, tandis qu'il se promenait avec fureur dans l'espace compris entre le foyer et le rivage. Après avoir décrit lentement plusieurs demi-cercles, de plus en plus rétrécis, le terrible animal finit par prendre une position qui annonçait à tout œil expérimenté une attaque prochaine.
Pendant que j'étais incertain s'il fallait commander le feu, ou donner l'ordre de virer de bord, l'explosion d'un fusil, à peu de distance, me fit tressaillir des pieds à la tête. «C'est Fritz!» s'écrièrent mes deux compagnons avec un cri de joie et de triomphe. Le roi des forêts fit un bond terrible accompagné d'un rugissement de douleur; puis il ne tarda pas à chanceler, et, tombant sur les genoux, il demeura bientôt sans mouvement.
«Voilà un coup de maître, m'écriai-je avec joie. L'animal est frappé au cœur, et ne se relèvera plus. Demeurez ici tandis que je vais me rendre sur le champ de bataille.»
En deux coups de rames j'étais au rivage, où les chiens me reçurent avec des hurlements d'allégresse. Au moment où je m'approchais avec précaution, je vis paraître sur le même lieu un nouveau lion de moins grande taille que le premier, mais d'un aspect non moins formidable. En deux bonds il était près du corps inanimé de son compagnon, qu'il commença d'appeler d'une voix plaintive. Évidemment c'était la femelle, et par bonheur elle n'était pas accompagnée de ses lionceaux: car une seconde attaque de ce genre eût gravement compromis notre sûreté.
Tandis qu'étendue auprès de son mâle, elle léchait sa blessure avec des gémissements plaintifs, un second coup de feu retentit; et une des pattes de devant de la lionne retomba sans force à ses côtés. Avant que j'eusse eu le temps de faire feu, les chiens s'étaient élancés avec fureur sur l'ennemi, et alors commença le plus terrible combat dont j'eusse jamais été spectateur. L'obscurité de la nuit, les rugissements de la lionne et les hurlements des chiens faisaient de cette scène une des plus effroyables qui puissent frapper les regards d'un homme. Le monstre des forêts profita de mon inaction pour saisir la pauvre Bill de la patte qui lui restait, et bientôt le fidèle animal tomba, dans les convulsions de l'agonie, aux côtés de son ennemi expirant. Au moment où j'accourais à son secours, Fritz paraissait sur le champ de bataille avec son fusil, désormais inutile: mais je lui fis signe de s'arrêter en l'exhortant à joindre ses actions de grâces aux miennes pour la miraculeuse protection dont la Providence venait de nous favoriser encore une fois.
Je ne tardai pas à appeler à haute voix l'équipage de la chaloupe pour venir prendre part à notre triomphe, et nos deux compagnons furent bientôt dans nos bras, remerciant le Ciel de nous revoir sains et saufs après un si terrible danger.
Notre premier soin fut de ranimer le foyer et d'aller visiter le champ de bataille à la lueur de quelques torches de résine. Le premier spectacle qui frappa nos regards fut le corps de la pauvre Bill, étendue sans vie à côté de son ennemi mort, victime regrettable de son courage et de sa fidélité.
«Hélas! s'écria Fritz avec un douloureux soupir, voici une nouvelle occasion pour Ernest d'exercer ses talents poétiques; car nous ne pouvons refuser une glorieuse épitaphe à notre pauvre Bill, morte si bravement pour la défense commune.
—J'y songerai, répondit Ernest, lorsque ma pauvre muse sera un peu remise de la terrible angoisse qu'elle vient d'éprouver. En attendant, voici deux formidables ennemis dont la Providence vient de nous délivrer, et j'éprouve une vive satisfaction à penser que ces gueules menaçantes sont maintenant fermées pour toujours.
—L'intelligence de l'homme triomphe de tous les ennemis de la nature, repartit Fritz gravement; c'est à elle que nous devons les armes dont notre main s'est servie pour abattre le puissant roi des forêts.
—Mais ne serait-il pas temps de nous occuper des funérailles de la pauvre Bill, à la lueur sinistre de ces torches funéraires?»
Je fis un signe de consentement, et Fritz eut bientôt creusé une fosse profonde, où nous déposâmes solennellement le corps de notre vieux compagnon. Nous tournant alors du côté d'Ernest, nous attendîmes l'épitaphe qu'il nous avait promise, et qu'il ne tarda pas à réciter d'un ton pathétique:
Après une carrière longue et aventureuse,c'est ici que repose la pauvre Bill,si rapide à la course, si intrépide dans le combat.Elle est morte pour ses maîtres,ainsi quelle avait vécu.Nul héros ne mérite mieux un tombeauet une glorieuse épitaphe.
«Il me semble, dit Jack en bâillant, que nous avons veillé une bonne partie de la nuit, et toute cette histoire de lions m'a terriblement creusé l'estomac. Ne serait-il pas temps de songer à notre nourriture terrestre? Aussi bien, voici la hure de sanglier qui nous attend dans le four depuis hier soir.»
Rappelés par ce sage avertissement au souvenir de nos besoins corporels, nous nous dirigeâmes vers la cuisine sans perdre le temps en vaines paroles, et nous ne tardâmes pas à faire honneur au rôti de la veille. Je décidai qu'on passerait dans la chaloupe les trois à quatre heures qui restaient jusqu'au jour, et un froid piquant ne tarda pas à nous faire sentir l'utilité de nos fourrures. Les climats chauds sont dangereux par la fraîcheur de leurs nuits, et c'est ce qui explique pourquoi les animaux des zones brûlantes sont souvent recouverts d'épaisses fourrures.
Levés avec le soleil, notre premier soin fut d'écorcher les deux lions, opération qui nous occupa à peine deux heures, grâce à l'emploi de mon heureuse invention, la pompe à air. Les cadavres furent abandonnés à la merci des oiseaux du ciel, qui accoururent bientôt par essaims bruyants pour profiter de notre générosité.
Les rayons du soleil ne tardèrent pas à développer de telles émanations autour de notre amas d'huîtres, que nous nous estimâmes heureux de pouvoir songer, sans plus attendre, aux préparatifs de départ.
Cette fois Jack refusa de faire le trajet dans le caïak, se sentant hors d'état de manœuvrer la rame, et Fritz demeura seul chargé de la conduite de son léger bâtiment.
Nous ne tardâmes pas à lever l'ancre et à quitter la baie des Perles, en nous dirigeant en droite ligne vers le canal si heureusement traversé quelques jours auparavant. Continuant notre route vers le levant, nous abordâmes avant le coucher du soleil à la baie du Salut.
Les premières annonces de la mauvaise saison ne tardèrent pas à se faire sentir, et bientôt les alentours de la maison devinrent impraticables. Alors commença le cours des travaux domestiques, qui nous empêchèrent de trouver trop longs les jours de pluie qui se succédèrent.