Chapter 3

—J'vas essayer d'en tuer, moi aussi, eune demoiselle de Pornichet!

Elle étendit le bras, saisit la canardière, épaula et fît feu. L'acte fut brusque et cruel. La jeune fille de la barque poussa un cri aigu, suivi de plaintes chevrotantes; elle tomba, la tête penchée, comme un oiseau abattu—et son col rouge était soulevé par le râle. Nous avions saisi—trop tard—le bras de Marianne, dont la figure était paisible et cynique, le front pur et sans ride. Le soleil, baissant à l'horizon, ensanglantait la cendre du ciel et coupait la rouche verte de reflets roses. La coupole de nuages se dorait à son sommet; un cercle de brume cintrait la prairie ronde; les derniers reflets du jour dansaient sur la Grande-Brière. L'immensité désolée des herbages ondulants sur la tourbière inondée fuyait à perte de vue. Les «demoiselles de Pornichet» tournaient éplorées, en criant, autour de la jeune fille morte, et tiraillaient sa robe de leur bec rouge. Alors Marianne se mit à rire et dit: «Ça s'entr'aide, les demoiselles. C'est plus maniable à tuer. Allons, tirez!»

Je ne puis dire comment je vins à ramer sur les galères du roi, car il y a trop de honte. Mais qu'on choisisse parmi les cinq manières de gens qui écrivent sur l'eau avec des plumes de quinze pieds, Turcs, protestants, faux-saulniers, déserteurs et voleurs: et que chacun prenne le pire; j'ai peut-être été cela. Je connais les galères de Marseille; le roi Soleil en tient vingt-quatre, et les forçats y sont heureux. En mer il y a grande chaleur, et sueur, et vermine, et les chaînes sont lourdes à traîner, et l'odeur de la sentine donne la peste; mais au port, moyennant deux liards à l'algousin et au Turc, cinq liards au pertuisanier qui les mène, ils peuvent aller en ville, voir leurs femmes et ouvrir échoppe sur la rade. Dans l'Océan, il y a six galères, et j'eus le malheur d'y passer. Là nous souffrions la brume, et la pluie, et les grosses lames de fond qui nous faisaient sauter la rame, à cinq, des mains, et des paquets de mer qui trempaient notre biscuit; et le froid nous donnait faim; nous n'avions que notre soupe de dix heures, la «jafle», de l'eau chaude avec un peu d'huile et de haricots, et le «pichrone» de vin maigre qu'on nous versait à la chiourme ne nous réchauffait pas.

Le pont de la galère est plat; tout le long court un grand banc, où chevauchent les trois «comités», qui nous battent à la verge; chaque fois qu'elle tombe, elle frappe trois hommes. Sous le pont, nous comptons six chambres pour les munitions et la bouche, que nous appelons Gavon, Scandelat, Campagne, Paillot, Taverne et Chambre d'Avant. Puis il y a une autre chambre étroite et noire, percée seulement par une écoutille de deux pieds carrés; aux deux bouts, deux estrades, les «tollards»; trois pieds de haut entre les tollards et le pont; une baille au milieu. C'est l'hôpital de la galère. Les malades se couchent sur les tollards, avec leurs chaînes; et, quand ils ont la fièvre, ils battent le pont de la tête et des quatre membres; il faut ramper parmi les mourants et tenir la figure détournée de la baille.

Nos camarades sur l'Océan vert étaient faux-saulniers; car le sel est cher sur les côtes bretonnes, la pinte y valant près de deux écus; tandis qu'en Bourgogne on l'achète à meilleur compte. Ceux donc qui apportent en Bretagne leur provision venant d'une autre province, sont traîtres pour la gabelle. Le roi les fait prendre, marquer, et les envoie avec nous. Il n'y avait pas de déserteurs: ils sont faciles à reconnaître, par leur figure où les grandes plaies ne sèchent jamais au soleil; ils se sont coupé le nez pour échapper au service, et la vermine les ronge entre les deux yeux. Mais nous avions quelques joyeux compagnons de la matte, qui ne désespèrent jamais; ils portent la tape, qui est une jolie fleur de lys, au front ou sur l'épaule, et parfois le collier rouge de la corde du gibet.

Les faux-saulniers enduraient mieux que nous, étant accoutumés au ciel gris, à la mer jaune et verte; mais ils ne riaient jamais, parce qu'ils étaient toujours révoltés. Aussi ceux, qui avaient été avec nous à Marseille n'allaient point en ville avec les pertuisaniers dans les maisons blanches du port où il y a des femmes à galériens: car on disait qu'ils restaient fidèles durant leur temps de peine à des filles farouches qui avaient vécu avec eux parmi les meules de sel.

La nuit du Mardi gras 1704 notre galèreLa Superbeétait par le travers des côtes du pays gallot. Le capitaine, M. d'Antigny, avec les officiers, avait invité nos trois comités» et nous étions librement couchés sur le pont, heureux de pouvoir nous gratter sous nos vestes rouges et nos chemises de grosse toile, de pouvoir ôter nos bonnets et frotter nos têtes rases aux bastingages. D'ordinaire, la nuit, il fallait supporter les démangeaisons sans bouger; le cliquetis de la chaîne réveillait les officiers, et la verge s'abattait sur nos pauvres camarades.

Quatre faux-saulniers étaient étendus dans la chambre aux tollards, cruellement liés, le corps saignant; ils avaient reçu dans la journée la corde à nœuds, allongés nus sur notre canon de bronze, le Coursier; et nous les entendions gémir sous le pont.

J'allais m'assoupir, quand le Vogue-avant, auquel j'étais enchaîné, me toucha sur l'épaule. Chacun de nous est attaché à un Turc; et nous les appelons Vogue-avant parce qu'ils tiennent le bout de la rame, étant plus experts que nous, comme maîtres-rameurs que le roi achète pour les galères. «Regarde, me dit le Vogue-avant; il y a des brûlots en mer.»

La brume était légère: mais on ne voyait pas les côtes. Rien qu'une longue ligne d'écume lumineuse, et, par endroits, comme des feux blancs qui semblaient pétiller, jaunir et verdir.

Dans la Méditerranée, la guerre m'avait accoutumé aux brûlots. Les brigantines du duc de Savoie, qui croisaient contre nous, sortant de Villa-Franca, de Saint-Hospitio et d'Oneglia, les lançaient la nuit, à la dérive, et nous les coulions avec le Coursier qui tire des boulets de trente-six livres.

Mais ici, sur l'Océan, je ne savais plus rien. Les brûlots que je connaissais étaient rouges et mouvants: tandis que les feux que nous voyions étaient fixes, de lueur blanche, avec de brusques traînées jaunes. La mer avait de grandes ondulations calmes; le pilote veillait près du fanal, à l'avant, et, du milieu de la tente qui couvrait le pont entre les deux mâts, une seule lampe à huile pendait en balançant. Tout était si tranquille que ce ne pouvaient être des flammes de détresse.

Je me roulai près du Vogue-avant, et nous soulevâmes notre chaîne, chacun d'une main. Tendant l'oreille, il nous parut que les canots ballottaient contre la quille. Nous avançâmes en rampant jusqu'à tribord, qui regardait terre, et la tête au-dessus du bastingage, nous vîmes le caïque, le long canot, qui se détachait lentement de la galère, plein d'hommes accroupis, vêtus de chemises blanches avec des masques rouges. L'un d'eux repoussait lentement le caïque de la carène, avec une longue rame. «Hélas! pensai-je, les faux-saulniers s'échappent, par cette nuit sans garde!» Mais le Vogue-avant m'entraîna vers le bâbord. Nous marchâmes lentement entre les corps endormis, serrant notre chaîne des doigts. Le petit canot était à bâbord.

Nous y fûmes en un instant. Il n'y eut pas un cliquetis, pas un clapotis. Le Vogue-avant était d'un pays de silence. Et, tournant autour de la poupe, évitant la lumière du fanal, nous avançâmes dans le sillage du caïque, qui balançait doucement notre canot.

Nous tremblions dans l'ombre, de peur d'un coup de rame maladroit ou d'un appel. Mais nous voyions plus clairement la frange lumineuse de la côte et la grève noire où la mer brisait son écume. Nous voyions aussi les feux blancs, ce qui n'était pas leur couleur propre, mais celle de grandes masses livides devant lesquelles ils brûlaient. Et nous entendions le crépitement singulier des flammes, lorsqu'elles lançaient leurs éclats jaunes.

Les masques rouges des hommes du caïque étaient faits de leurs vestes dont ils s'étaient enveloppé la tête, et qu'ils avaient trouées. A une encâblure de la côte, nous vîmes que les masses livides étaient des meules de sel, allongées en arrière, distantes l'une de l'autre d'environ dix toises; devant chacune brûlait un feu, et à côté de chaque feu, nous aperçûmes des femmes qui y jetaient le sel du roi.

Le caïque touchait terre, que nous étions encore dans le ressac. Les faux-saulniers masqués de rouge bondirent sur la grève, et, chacun sans doute reconnaissant sa fille fidèle, la saisit soudain; une seconde, et ils avaient disparu dans la nuit.

Mais nous, à la vue de cette côte inconnue et désolée, de ces masses livides de sel et de ces feux crépitants, nous fûmes étreints d'horreur; et le Vogue-avant, criant: «Allah!» se rejeta dans le fond du canot, sans vouloir aborder.

Cependant que nous hésitions, une flamme jaillit, avec une détonation: c'était le Coursier qui tirait l'alarme. Un long gémissement chanté retentit sur la galère; nos camarades pleuraientmaluré, comme au second appel, quand les officiers supérieurs nous visitent.

Égarés, nous reprîmes les rames, et nous retournâmes vers la mer.

Le canot sifflait sur l'eau; le choc contre la carène nous fit chanceler; nous nous glissâmes dans un sabord ouvert. On entendait le bruit des pieds de tous les galériens sur le pont; nous nous mêlâmes à nos camarades, tête basse. Par l'écoutille de la chambre aux tollards, les quatre figures pâles des faux-saulniers enchaînés et saignants apparaissaient, tordues de désespoir; car leurs amis les avaient oubliés; et sur la Bancasse, le haut-banc d'où le chapelain dit la messe, et d'où il élève pour nous l'hostie, le capitaine chancelant levait le fanal du timonier, tandis qu'il faisait défiler deux à deux, pour connaître les fuyards, nos compagnons de chaîne.

La tempête nous avait poussés très loin des côtes où nous avions accoutumé de faire la course. Pendant de longues journées sombres, le navire avait plongé, le nez en avant, à travers les masses d'eau verte crêtelées d'écume. Le ciel noir semblait se rapprocher de l'Océan, même au-dessus de nos têtes; l'horizon seul était entouré d'une marque livide, et nous errions sur le pont comme des ombres. Des fanaux pendaient à chaque vergue, et le long de leurs verres suintaient perpétuellement les gouttes de pluie, si bien que la lumière en était incertaine. A l'arrière, les hublots de l'habitacle du timonier luisaient d'un rouge transparent et humide. Les hunes étaient des demi-cercles d'obscurité; de la noirceur supérieure, dans les sautes de vent, émergeaient les voiles blêmes. Quelquefois les lanternes, en se balançant, faisaient se refléter des lueurs de cuivre dans les poches d'eau des prélarts qui couvraient les canons.

Nous chassions ainsi sous le vent depuis notre dernière prise. Les grappins d'abordage pendaient encore le long de la carène; et l'eau du ciel avait lavé et massé, en s'écoulant, tous les débris du combat. Car dans des tas confus gisaient encore des cadavres vêtus d'étoffes à boutons de métal, des haches, des sabres, des sifflets, des tronçons de chaînes et des cordages, avec des boulets rames; des mains pâles étreignaient les crosses de pistolet, les pommeaux d'épée; des faces mitraillées, mi-couvertes par les cabans, ballottaient dans les manœuvres, et on glissait parmi des morts détrempés.

Cet ouragan sinistre nous avait ôté le courage de déblayer. Nous attendions le jour pour reconnaître nos compagnons, et les coudre dans leurs sacs; et le vaisseau de prise était chargé de rhum. Plusieurs barriques avaient été amarrées, tant au pied du mât de misaine qu'au mât d'artimon; et beaucoup d'entre nous, cramponnés autour, tendaient leurs gobelets ou leurs bouches aux jets bruns que chaque coup de tangage faisait jaillir, parmi les ronflements liquides.

Si la boussole ne nous trompait pas, le navire courait au sud; mais l'obscurité et l'horizon désert ne nous donnaient aucun point de repère pour la carte marine. Une fois nous crûmes voir des élévations obscures à l'ouest, une autre, des grèves pâles; mais nous ne savions si les hauteurs étaient des montagnes ou des falaises et la pâleur des grèves pouvait être la mer blafarde qui battait des brisants.

A de certains moments nous aperçûmes à travers la pluie fine des feux d'un rouge brumeux; et le capitaine héla au timonier de les éviter. Car nous nous savions signalés et poursuivis; et les feux étaient peut-être des brûlots, ou si nous longions, sans les voir, des côtes inhospitalières, nous pouvions craindre les signaux traîtres des naufrageurs.

Nous passâmes le fleuve d'eau chaude qui parcourt l'Océan: quelque temps, les embruns furent tièdes. Puis nous pénétrâmes de nouveau dans l'inconnu.

Et c'est alors que le capitaine, ignorant ce que l'avenir nous réservait, fit siffler le rassemblement. Là, dans la nuit, quelques hommes tenant des lanternes, notre troupe se réunit sur la dunette, et le capitaine d'armes nous divisa en groupes, et on entendit des chuchotements ténébreux. Le trésorier tira des numéros d'un sac à poudre, et nous annonça nos parts. Ainsi chacun reçut ce qui lui revenait du butin de notre croisière, tant sur les vêtements, tant sur les provisions, tant sur l'or et l'argent, et les bijoux trouvés aux mains, aux cous et dans les poches des hommes et femmes des vaisseaux pillés.

Puis on nous fit rompre, et nous nous écartâmes silencieusement. Ce n'était pas ainsi que le partage se faisait d'ordinaire, mais près de notre îlot de refuge, à la fin de l'expédition, le navire gonflé de richesses, et parmi des jurons et des querelles sanglantes. Pour la première fois il n'y eut pas un coup de couteau, pas un pistolet déchargé.

Après le partage le ciel s'éclaircit graduellement et l'obscurité commença à s'ouvrir. D'abord des nuages roulèrent, et les brumes se déchirèrent; puis le cercle livide de l'horizon se teignit d'un jaune plus éclatant; l'Océan refléta les choses avec des couleurs moins sombres. Une tache illuminée marqua le soleil; quelques rayons s'épandirent au loin, en éventail. La houle fut orangée, violette et pourpre; et des hommes crièrent de joie, parce qu'ils voyaient flotter des algues.

Le soir tomba sous un embrasement pesant, et nous fûmes réveillés par la lumière bleue et pâle du matin dans les mers australes. Nos yeux inaccoutumés à la blancheur chaude nous faisaient mal; et nous nous ruâmes aux bastingages, sans rien voir, quand la vigie annonça: «Terre droit devant.» Une heure après, le ciel étant d'un bleu épais, nous aperçûmes une ligne brune, à l'extrémité de l'Océan, avec un liséré d'écume.

On mit le cap dessus. Des oiseaux blancs et rouges rasèrent les cordages. Les vagues charriaient des bois multicolores. Puis un point mouvant nous apparut: sur la mer très opaque, sous le soleil incandescent, il semblait rose, et quand il s'approcha, nous vîmes que c'était un canot ou une pirogue. Cette embarcation n'avait pas de voile, et elle paraissait dépourvue de rames.

Elle se dirigeait cependant par le travers de nous; mais, quoiqu'on la hélât, rien n'y était visible. A mesure que nous avancions, nous entendions seulement venir avec la brise un son doux et paisible, si modulé qu'il ne pouvait être confondu avec la plainte de la mer ou la vibration des cordes tendues à nos voiles. Ce son, d'une tristesse calme, attira nos compagnons aux deux flancs du vaisseau, et nous regardions curieusement la pirogue.

Comme le gaillard d'avant piquait le fond d'une grande lame, le mystère de l'embarcation fut éclairci. Elle était en bois de couleur; les rames semblaient parties à la dérive, et un vieillard y était couché, un pied nu posé sur la barre du gouvernail. Sa barbe et ses cheveux blancs encadraient tout son visage; sauf un manteau rayé, dont les pans étaient rabattus sur lui, il n'avait aucun vêtement; et il tenait à deux mains une flûte dans laquelle il soufflait.

Nous amarrâmes la pirogue, sans qu'il voulût se déranger; ses yeux étaient vagues, et peut-être était-il aveugle. Son âge devait être très grand, car les tendons de ses membres transparaissaient sous la peau. On le hissa jusque sur le pont et on l'étendit au pied du grand mât, sur une toile goudronnée.

Alors, sans cesser de tenir sa flûte d'une main contre sa bouche, il allongea un bras et mania tout autour de lui, en tâtonnant. Et il mit la main sur la confusion d'armes, de boulets à chaînes et de cadavres qui tiédissaient au soleil; il promena ses doigts sur le tranchant des haches et caressa la chair meurtrie des visages. Puis, il retira sa main, et les yeux pâles et vides, la figure tournée vers le ciel, il souffla dans sa flûte.

Elle était noire et blanche, et sitôt qu'elle retentit parmi nous, elle parut un oiseau d'ébène poli, tacheté d'ivoire, et les mains transparentes voletaient autour, comme des ailes.

Le premier son fut grêle et mince, chevrotant comme la voix que le vieillard aurait pu avoir, et nos cœurs furent pénétrés du passé, du souvenir des vieilles qui avaient été nos grand'mères, et du temps innocent où nous étions enfants. Tout le présent s'enfonça autour de nous; et nous hochions la tête en souriant; nos doigts voulaient faire mouvoir des jouets, et nos lèvres étaient mi-closes, comme pour des baisers puérils.

Puis le son de la flûte enfla, et ce fut un cri de passion tumultueuse. Devant nos yeux passèrent des choses jaunes et des choses rouges, la couleur de la chair, la couleur de l'or, et la couleur du sang. Nos cœurs gonflèrent, pour répondre à l'unisson, et la folie des jours qui nous avaient entraînés au crime tourbillonna dans nos têtes. Et le son de la flûte s'accrut, et ce fut la voix sonore des tempêtes, et l'appel du vent au brisement de la vague, le fracas des carènes éventrées, le hurlement des hommes qu'on saigne à la gorge, la terreur des figures noircies à la suie, qui montent à l'abordage, le sabre aux dents, la plainte des boulets ramés et l'explosion d'air des carcasses de navires qui sombrent. Et nous écoutions en silence, au milieu de notre propre vie.

Tout à coup le son de la flûte fut un vagissement; on entendit la lamentation des enfants qui viennent au monde, un cri si faible et si plaintif qu'il y eut un hurlement d'horreur. Car nous voyions d'un, même moment, les yeux subitement éclairés de l'avenir, ce que nous ne pouvions plus avoir et ce que nous détruisions éternellement, la mort de l'espérance pour les errants de la mer, et les existences futures que nous avions anéanties. Nous-mêmes, sans femmes, rouges de meurtre, épanouis d'or, nous ne pourrions jamais entendre la voix des enfants nouveaux; car nous étions damnés au balancement des flots, soit que le pont dansât sous nos pieds, soit que notre tête, coiffée du bonnet noir, dansât à la corde d'une vergue: notre vie perdue sans espoir d'en créer d'autres.

Et Hubert, le capitaine d'armes, jura la mort, arracha au vieillard l'oiseau d'ébène taché de blanc: le son périt, et Hubert jeta la flûte dans la mer. Les yeux vagues du vieil homme tressaillirent, et ses membres anciens se raidirent, sans qu'on pût rien entendre. Quand nous le touchâmes, il était déjà froid.

Je ne sais si cet homme étrange appartenait à l'Océan, mais sitôt qu'il l'eut atteint, quand nous l'envoyâmes rejoindre sa flûte, il s'y enfonça et disparut avec son manteau et sa pirogue; et jamais plus le cri d'un enfant qui naît ne parvint à nos oreilles sur la terre ou sur la mer.

—Tu l'as? souffla Chariot à son camarade dont la tête apparut soudain près du timon de la charrette. Le marchepied luisait comme un couteau carré. Les buissons noirs semblaient étendre des centaines de bras. Une bouffée de vent éteignit la lanterne.

—Qui a fait ça? dit l'homme—sa voix basse pressée.—Charlot, m'entends-tu? Pourquoi as-tu éteint? je ne vois plus cette chose luisante....

—Alors viens par ici; qu'est-ce que t'as? Chariot lui tendit les bras, et l'homme se hissa par la roue.—T'es en place, dit-il; je touche le cheval.—Mets-le entre nous, sur le banc; ça sera en sûreté. Ils ont gueulé, hein?

L'essieu gémit; les sabots de la bête claquèrent, et il y eut une sonnerie de petits grelots qui pendaient au collier et aux blanchets.

—Pas ça, dit l'homme; bon Dieu, pas ça! Pourquoi que tu n'as pas coupé les grelots? Ça, dans la nuit, ça s'entend. Je ne supporte plus ce bruit. Déjà assez du couteau que tu as mis après la charrette.

—Quel couteau? dit Chariot. C'est la lune qui fait ça sur le marchepied. Ils s'en doutaient, dis, les vieux, qu'on viendrait leur prendre?

—Je ne les avais jamais vus comme ça. Ils couraient de-ci de-là dans la bauge comme dans une étable à porcs. Ils mettaient le nez aux quatre fenêtres; on aurait dit les groins des cochons par les claires-voies. Il avait son bonnet de nuit, et les cheveux blancs de la vieille lui pendaient sur la gueule. Ça tremblait et ça ne pouvait pas crier. Ça ne grognait même pas. Un coup que je suis entré, ils avaient l'air des rats blancs qu'on montre en cage, à la foire, et qui font marcher leurs yeux rouges. Ils levaient le gros dos, dans les coins.

—Et quand ils ont entendu sonner les pièces?

—Je n'ai pas trouvé ça tout de suite. Ah, bougre! C'était rudement caché. Il y avait bien trois cent cinquante piles de vieilles blouses dessus. Je leur ai dit que c'était pour toi, ton dû, quoi ... que nous en avions besoin pour l'embarquement, que tu leur renverrais ça en or rouge et en billets verts, quand tu aurais gagné, dans les bestiaux, là-bas ... tous les boniments, tous les boniments... Alors ils mettaient leurs deux pauvres figures l'une contre l'autre: «Nous ne pouvons pas, qu'ils disaient, non, nous ne pouvons pas.» Ils se serraient au mur comme deux bêtes qui ont peur.

—T'as eu chaud, avec mes chaussons? Hein? Tes pieds auraient crié; ils ne t'auraient pas laissé entrer. Je les mettais toujours.

—Pour sûr! Il étendit les jambes dans la botte de paille dénouée, qui s'éparpillait sous le siège.

—Ils ont rien dit quand tu es parti?

—Chariot—pourquoi fais-tu ça? Ote ce couteau; ça fait froid...

—Mais je te dis que c'est la lune sur le montoir, mon vieux.

La charrette sortait de l'ombre des haies. La route courait plate sous la lune, blanche et bleue. Le vent s'était élevé vers les régions supérieures, et les nuages gris passaient rapidement sur le ciel.

L'homme se prit à dormir, et Chariot le regarda en maniant les rênes. Sa tête rebondissait sur sa poitrine à tous les cahots. Il avait saisi le banc de la main droite et s'y cramponnait.

La charrette tressautait et l'homme n'entendait plus les sons aigres des grelots. Le cheval fuyait parallèlement aux nuages. Il y avait de longs peupliers gris qui trempaient dans des prairies à demi inondées, vaguement miroitantes. Les têtes des chênes mutilés avaient poussé des rameaux écarquillés comme les doigts surjetés d'un homme qui se noie. Les bouleaux semblaient nus, avec des meurtrissures blanches. D'étroites bandes herbues frissonnaient et portaient à l'extrémité un bouquet de roseaux tremblants.

Puis le vent descendit et les nuages s'unirent à l'Occident. Les peupliers courbés se plaignirent. On entendait susurrer les touffes de gui au corps des chênes. L'eau des prés inondés fut clapoteuse, et les herbes entraînées eurent un balancement inquiet. Un souffle passa sur les brins de paille épars dans la charrette et la crinière du petit cheval se hérissa. Le collier fut secoué, avec tous ses grelots. La pluie tomba, oblique, acérée.

Chariot la souffrit en silence. Les gouttes pendaient à sa casquette, et de longues raies humides marquaient son menton. Quand ses avant-bras furent mouillés, il eut un frémissement le long du dos, et sentit le besoin de parler. Il toucha son compagnon.

—Quoi, dit l'homme, il n'est pas jour. On a le temps.

—C'est un grain, répondit Chariot, un grain dans la nuit. On en aura comme ça avant d'être en Amérique.

—Eh ben, oui, dit l'homme. Après? laisse-moi dormir.

—Moi, je ne peux pas, reprit Chariot. Tout de même—les vieux ont été rosses—ah—c'est eux qui l'ont voulu—mais on en a pour du temps, en bateau, avant de s'établir là-bas. Qu'est-ce que tu as pris, dis—écoute?

—Tu le sais bien, Chariot, ce que j'ai pris. Tout ce que tu avais dit. Là. Je dors. J'en peux plus.

—Après tout, dit Chariot, j'ai bien tort de me donner du tourment. Quand il n'y en avait plus, chez eux, il y en a encore. Ils savent où le terrer, les gueux. J'ai crevé la misère, pendant qu'ils s'engraissaient de noce. C'est à eux, maintenant, à se faire du mauvais sang.

Le ciel s'éclaircissait à l'est, et une rafale froide enfla leurs vêtements. La lumière fut rapidement livide. Les brumes s'étiraient sur l'inondation. L'eau était couleur de plomb. Chariot vit la figure de son compagnon, jaune et bleuâtre aux joues et sous les yeux, avec un foulard tordu au cou. Sa main avait glissé sur la banquette et y avait marqué des doigts. Chariot regarda les traces rouges noirâtres et secoua le dormeur.

—Ah! assez, dit l'homme. Au point du jour! Quoi, est-on là? qu'est-ce que tu veux?

—Ça, dit Charlot, comme étranglé. Il y a du sang sur le bois.

—Eh ben, je me serai cogné en montant, dit l'homme en mâchant ses mots.

—Des doigts, cria Chariot, des doigts rouges! Tu ne les as pas...

—Et comment aurais-tu fait? Tu demandais s'ils avaient gueulé. Oui, qu'ils gueulaient, assez pour faire descendre toute la gendarmerie. Quoi, tu voulais t'en aller avec de l'argent? Ben, tu l'as.

Le paquet blanc sonnant, entre les deux hommes, s'était embu sous la pluie, comme avec des taches de lie de vin.

Chariot tira l'homme, lâcha les rênes, et ils chancelèrent tous deux jusque sur la route. L'homme, à demi renversé, se tint au marchepied de fer et jura.

—C'est pas tout, dit Chariot, où sont mes chaussons?

—Ils doivent être dans la paille, là, dit l'homme. On va voir. Ils fouillèrent des deux côtés, mais ne trouvèrent rien.

Les joues blanches de Chariot tremblaient.

—Tu les a laissés à la maison! cria-t-il.

—Je me souviens pas, dit l'homme. Peut-être que je les ai quittés, parce que j'avais patouillé dans le sang. Il regarda ses souliers. Une ligne rougeâtre divisait la semelle et l'empeigne.

—On va me reconnaître! cria Chariot. Tu as laissé mes chaussons dans la chambre!

Mais l'homme ne répondit rien. Il avait pris une poignée de terre humide, et essuyait les pointes de ses pieds. Chariot fit le tour de la charrette et poussa un cri:

—Il y a du sang au montoir!

Le marchepied luisant semblait un couteau d'exécution.

Ils s'agenouillèrent tous deux dans l'ornière profonde; et tandis que le cheval les éclaboussait du sabot, sous la lueur blême de l'aube, ils frottèrent patiemment le tranchant de fer avec de la vase.

La côte était haute et sombre sous la lueur bleu clair de l'aube. Le Capitaine au pavillon noir ordonna d'aborder. Parce que les boussoles avaient été rompues dans la dernière tempête, nous ne savions plus notre route ni la terre qui s'allongeait devant nous. L'Océan était si vert que nous aurions pu croire qu'elle venait de pousser en pleine eau par un enchantement. Mais la vue de la falaise obscure nous troublait; ceux qui avaient remué les tarots dans la nuit et ceux qui étaient ivres de la plante de leur contrée, et ceux qui étaient vêtus de façon diverse, quoiqu'il n'y eût pas de femmes à bord, et ceux qui étaient muets ayant eu la langue clouée, et ceux qui, après avoir traversé, au-dessus de l'abîme, la planche étroite des flibustiers, étaient demeurés fous de terreur, tous nos camarades noirs ou jaunes, blancs ou sanglants, appuyés sur les plats-bords, regardaient la terre nouvelle, tandis que leurs yeux tremblaient.

Étant de tous les pays, de toutes les couleurs, de toutes les langues, n'ayant pas même les gestes en commun, ils n'étaient liés que par une passion semblable et des meurtres collectifs. Car ils avaient tant coulé de vaisseaux, rougi de bastingages à la tranche saignante de leurs haches, éventré de soutes avec les leviers de manœuvre, étranglé silencieusement d'hommes dans leurs hamacs, pris d'assaut les galions avec un vaste hurlement, qu'ils s'étaient unis dans l'action; ils étaient semblables à une colonie d'animaux malfaisants et disparates, habitant une petite île flottante, habitués les uns aux autres, sans conscience, avec un instinct total guidé par les yeux d'un seul.

Ils agissaient toujours et ne pensaient plus. Ils étaient dans leur propre foule tout le jour et toute la nuit. Leur navire ne contenait pas de silence, mais un prodigieux bruissement continu. Sans doute le silence leur eût été funeste. Ils avaient par les gros temps la lutte de la manœuvre contre les lames, par le calme l'ivresse sonore et les chansons discordantes, et le fracas de la bataille quand des vaisseaux les croisaient.

Le Capitaine au pavillon noir savait tout cela, et le comprenait seul; il ne vivait lui-même que dans l'agitation, et son horreur du silence était telle que pendant les minutes paisibles de la nuit, il tirait par sa longue robe son compagnon de hamac, afin d'entendre le son inarticulé d'une voix humaine.

Les constellations de l'autre hémisphère pâlissaient. Un soleil incandescent troua la grande nappe du ciel, maintenant d'un bleu profond, et les Compagnons de la Mer, ayant jeté l'ancre, poussèrent les longs canots vers une crique taillée dans la falaise.

Là s'ouvrait un couloir rocheux, dont les murs verticaux semblaient se rejoindre dans l'air, tant ils étaient hauts; mais au lieu d'y sentir une fraîcheur souterraine, le Capitaine et ses compagnons éprouvaient l'oppression d'une extraordinaire chaleur, et les ruisselets d'eau marine qui filtraient dans le sable se desséchaient si vite que la plage entière crépitait avec le sol du couloir.

Ce boyau de roc débouchait dans une campagne plate et stérile, mamelonnée à l'horizon. Quelques bouquets de plantes grises croissaient au versant de la falaise; des bêtes minuscules, brunes, rondes ou longues, avec de minces ailes frémissantes de gaze, ou de hautes pattes articulées, bourdonnaient autour des feuilles velues ou faisaient frissonner la terre en certains points.

La nature inanimée avait perdu la vie mouvante de la mer et le crépitement du sable; l'air du large était arrêté par la barrière des falaises; les plantes semblaient fixes comme le roc, et les bêtes brunes, rampantes ou ailées, se tenaient dans une bande étroite hors de laquelle il n'y avait plus de mouvement.

Or, si le Capitaine au pavillon noir n'avait pas songé, malgré l'ignorance de la contrée où ils étaient, que les dernières indications des boussoles avaient porté le navire vers le Pays Doré où tous les Compagnons de la Mer désirent atterrir, il n'eût pas poussé plus loin l'aventure, et le silence de ces terres l'eût épouvanté.

Mais il pensa que cette côte inconnue était la rive du Pays Doré, et il dit à ses compagnons des paroles émues qui leur mirent des désirs variés au cœur. Nous marchâmes tête basse, souffrant du calme; car les horreurs de la vie passée, tumultueuses, s'élevaient en nous.

A l'extrémité de la plaine nous rencontrâmes un rempart de sable d'or étincelant. Un cri s'éleva des lèvres déjà sèches des Compagnons de la Mer; un cri brusque, et qui mourut soudain, comme étranglé dans l'air, parce que dans ce pays où le silence paraissait augmenter, il n'y avait plus d'écho.

Le Capitaine pensant que cette terre aurifère était plus riche au delà des levées de sable, les Compagnons montèrent péniblement; le sol fuyait sous nos pas.

Et de l'autre côté, nous eûmes une étrange surprise; car le rempart de sable était le contrefort des murailles d'une cité, où de gigantesques escaliers descendaient de la route de garde.

Pas un bruit vital ne s'élevait du cœur de cette ville immense. Nos pas sonnaient tandis que nous passions sur les dalles de marbre, et le son s'éteignait. La cité n'était pas morte, car les rues étaient pleines de chars, d'hommes et d'animaux: des boulangers pâles, portant des pains ronds, des bouchers soutenant au-dessus de leurs têtes des poitrines rouges de bœufs, des briquetiers courbés sur les chariots plats où les rangées de briques scintillantes s'entre-croisaient, des marchands de poissons avec leurs éventaires, des crieuses de salaisons, haut retroussées, avec des chapeaux de paille piqués sur le sommet de la tête, des porteurs esclaves agenouillés sous des litières drapées d'étoffes à fleurs de métal, des coureurs arrêtés, des femmes voilées écartant encore du doigt le pli qui couvrait leurs yeux, des chevaux cabrés, ou tirant, mornes, dans un attelage à chaînes lourdes, des chiens le museau levé ou les dents au mur. Or toutes ces figures étaient immobiles, comme dans la galerie d'un statuaire qui pétrit des statues de cire; leur mouvement était le geste intense de la vie, brusquement arrêtée; ils se distinguaient seulement des vivants par cette immobilité et par leur couleur.

Car ceux qui avaient eu la face colorée étaient devenus complètement rouges, la chair injectée; et ceux qui avaient été pâles étaient devenus livides, le sang ayant fui vers le cœur; et ceux dont le visage autrefois était sombre présentaient maintenant une figure fixe d'ébène; et ceux qui avaient eu la peau hâlée au soleil, s'étaient jaunis brusquement, et leurs joues étaient couleur de citron; en sorte que parmi ces hommes rouges, blancs, noirs et jaunes, les Compagnons de la Mer passaient comme des êtres vivants et actifs au milieu d'une réunion de peuples morts.

Le terrible calme de cette cité nous faisait hâter le pas, agiter les bras, crier des paroles confuses, rire, pleurer, hocher la tête à la manière des aliénés; nous pensions qu'un de ces hommes qui avaient été en chair peut-être nous répondrait; nous pensions que cette agitation factice arrêterait nos réflexions sinistres; nous pensions nous délivrer de la malédiction du silence. Mais les grandes portes abandonnées bâillaient sur notre route; les fenêtres étaient comme des yeux fermés; les tourelles de guetteurs sur les toits s'allongeaient indolemment vers le ciel. L'air semblait avoir un poids de chose corporelle; les oiseaux, planant sur les rues, au bord des murs, entre les pilastres, les mouches, immobiles et suspendues, paraissaient des bêtes varicolores emprisonnées dans un bloc de cristal.

Et la somnolence de cette cité dormante mit dans nos membres une profonde lassitude. L'horreur du silence nous enveloppa. Nous qui cherchions dans la vie active l'oubli de nos crimes, nous qui buvions l'eau du Léthé, teinte par les poisons narcotiques et le sang, nous qui poussions de vague en vague sur la mer déferlante une existence toujours nouvelle, nous fûmes assujettis en quelques instants par des liens invincibles.

Or, le silence qui s'emparait de nous rendit les Compagnons de la Mer délirants. Et parmi les peuples aux quatre couleurs qui nous regardaient fixement, immobiles, ils choisirent dans leur fuite effrayée chacun le souvenir de sa patrie lointaine; ceux d'Asie étreignirent les hommes jaunes, et eurent leur couleur safranée de cire impure; et ceux d'Afrique saisirent les hommes noirs, et devinrent sombres comme l'ébène; et ceux du pays situé par delà l'Atlantide embrassèrent les hommes rouges et furent des statues d'acajou; et ceux de la terre d'Europe jetèrent leurs bras autour des hommes blancs et leur visage devint couleur de cire vierge.

Mais moi, le Capitaine au pavillon noir, qui n'ai pas de patrie, ni de souvenirs qui puissent me faire souffrir le silence tandis que ma pensée veille, je m'élançai terrifié loin des Compagnons de la Mer, hors de la cité dormante; et malgré le sommeil et l'affreuse lassitude qui me gagne, je vais essayer de retrouver par les ondulations du sable doré, l'Océan vert qui s'agite éternellement et secoue son écume.

[1]Ces pages ont été trouvées dans un livre oblong à couverture de bois; la plupart des feuillets étaient blancs. Sur la lame supérieure étaient grossièrement gravés deux fémurs surmontés d'un crâne et le livre émergeait du sable d'or d'un désert jusqu'alors inexploré.

[1]Ces pages ont été trouvées dans un livre oblong à couverture de bois; la plupart des feuillets étaient blancs. Sur la lame supérieure étaient grossièrement gravés deux fémurs surmontés d'un crâne et le livre émergeait du sable d'or d'un désert jusqu'alors inexploré.

Dans une ville de province que je ne saurais plus retrouver, les rues montantes sont vieilles et les maisons vêtues d ardoises. La pluie coule le long des pilotis sculptés et ses gouttes tombent à la même place, avec le même son. Les petites fenêtres rondes se sont enfoncées dans les murs, comme pour se garer des coups. Il n'y a de hardi, parmi ces ruelles, que le lierre à la pointe des portes et la mousse à la crête des murs: car les feuilles sombres et luisantes du lierre avancent leurs dents, et la mousse ose envelopper les grosses pierres extérieures de son velours jaune—mais les êtres sont aussi fugitifs que l'ombre des fumées.

Là sont encore des fanaux rougeâtres attachés aux linteaux, et des chandelles minces dans les chandeliers d'étain, et des paquets d'allumettes soufrées, et de petits carreaux pleins d'ombre et de poussière derrière lesquels dorment d'étranges petits flacons où les liqueurs étaient autrefois vertes et bleues. Des cornettes froncées tremblent aux vitres, et parfois on aperçoit de pâles visages d'enfants et des doigts frêles qui agitent un pantin décoloré, une oie de bois ou une balle demi-bariolée.

Là, un soir d'hiver, sous un porche noir, une petite main froide se glissa dans la mienne, et une voix d'enfant murmura à mon oreille: «Viens!» Nous montâmes un escalier dont les marches vacillaient; il était tordu en spirale et une corde servait de rampe; les fenêtres étaient jaunes de lune et une porte solitaire battait, agitée parle vent. La petite main froide me serrait le poignet.

Quand nous entrâmes dans la chambre, fermée de quatre planches disjointes, avec un loquet de ficelle, une chandelle bruissante fut allumée et fichée dans une bouteille. A côté de moi, tenant ma main, était une fillette de treize ans; ses cheveux fins couleur d'or tombaient sur ses épaules et ses yeux noirs brillaient de satisfaction. Mais elle était maigre et menue, et sa peau avait la nuance que donne la faim.

—Je m'appelle Maïe, dit-elle, et, tendant le doigt: «Pas que tu as eu peur, affreux monstre, quand je t'ai pris la main?»

Puis, elle me mena autour de la chambre.—«Bonjour, ma belle glace, dit-elle; tu es un peu cassée, mais ça ne fait rien. Voilà un ami très gentil que je te présente.—Bonjour, ma vilaine table, qui n'a que trois pattes; tu es vilaine, mais je t'aime tout de même.—Bonjour, ma cruche, qui n'a plus de gueule; ça ne m'empêchera pas de t'embrasser pour boire ton eau.—Bonjour, mon chez-moi, je te salue syndicalement: aujourd'hui j'ai de la société.»

J'avais mis, je crois, un peu d'argent sur la pauvre table. Maïe me sauta au cou. «Tu veux bien, dit-elle, je vais chercher un grand pain, un pain de six livres.—Au revoir, mon chez-moi: soyez sage pendant mon absence; il y a un vieux cahier d'images dans le coin.»

Elle remonta gravement, le menton sur le pain poudré de farine, les deux bras dessous, et les mains tenant son tablier gonflé. Elle fit tout rouler par terre. «Vois-tu, dit-elle, j'ai acheté des marrons; comme ça je ne serai pas en peine; ça bourre, ça nourrit, et j'en ai pour mon hiver.» Elle les rangea un à un, à plat, dans le tiroir de la table, leur rit avant de le fermer et s'assit sur le lit. Puis elle prit le grand pain et mordit à même le croûton; à mesure qu'elle mangeait, sa petite figure avançait dans la brèche et elle me regardait sans cesse, pour voir si je me moquais d'elle.

Quand elle eut mangé, elle soupira. «J'avais faim, dit-elle. Et Michel aussi, probable. Où est-il encore, ce garnement?—Tu sais, Michel est un petit garçon très malheureux, qui n'a plus ni mère ni père; il est affreux; il est bossu; il m'aide à faire mon feu et va me chercher mon eau; ça fait qu'il mange avec moi, et je lui donne des sous, quand j'en ai.»

On entendit un cliquetis de sabots, et la ficelle du loquet tressaillit.—«Le voilà,» dit Maïe. Je vis entrer un avorton blême, les mains et le nez noirs de charbon, sa culotte courte ouverte au vent: il me tira la langue et me fit une longue grimace avec sa bouche.—«Allons, Michel, ci reste tranquille, dit Maïe. Tu ferais mieux d'écouter Monsieur qui te parle. Va vite.» Michel remonta avec la bouteille de vin doux que je lui demandais.

Le petit poêle de fonte avait été rempli et allumé. Il y avait un peu de bois de démolition, encore taché de ciment. Les châtaignes rôtissaient sur le couvercle: Maïe les avait mordues, pour leur donner de l'air. Elles éclataient parfois et Maïe les grondait: «Vilains marrons, voulez-vous bien ne pas sauter?» Cependant elle recousait la doublure de finette d'un corsage. L'aiguille y passait avec un crissement doux. La lueur du poêle tombait sur ses mains agiles, et faisait briller l'étoffe. Michel, accroupi, fermait les yeux à la chaleur.

—Je couds, je couds, dit Maïe. J'aurai cinq sous. Pas, c'est bien payé? Donne-moi un peu de vin doux, monstre. Bois le fond: je neveux être ni mariée ni pendue.

Dans son langage enfantin elle me conta sa vie. Elle ne savait ni bien, ni mal. Elle avait erré dans la campagne, avec d'horribles garçons, pour jouer la comédie. A neuf ans, elle était princesse au fond d'une grange, les pieds nus dans la paille, et une couronne de papier d'or sur la tête. Elle savait encore des tirades de ses rôles, et m'en récita. «Oh! il y avait une belle pièce, dit-elle. Ça s'appelait, je crois, lePays Bleu.On ne voyait pas qu'il était bleu, mais on se figurait, tu comprends. Les montagnes étaient bleues, les arbres bleus, l'herbe bleue et les bêtes bleues. Et je disais: «Prince, voici le palais du roi mon père; il est d'acier fort et la porte de fer rouge, gardée par un dragon à triple gueule. Si vous voulez obtenir ma main...» Hou—c'est un marron qui vient de sauter. Michel, épluche donc les marrons au lieu de dormir. Est-ce que c'est vrai qu'il y a un pays bleu? Je suis sûre que j'y serais; mais on a mis en prison tous les gars qui jouaient avec moi. On prétend qu'ils volaient dans les maisons. Un jour un garde est venu, et il leur a dit, et il leur a dit ... ça ne fait rien, je ne me rappelle plus—mais je ne les ai pas revus. Et depuis je demeure en ville; mais c'est triste. Il pleut tout le temps. On ne voit que des ardoises et des petites boutiques noires.»

Ainsi elle jasait; puis elle se mit en colère: «Michel, je t'ai défendu de salir la chambre avec tes épluchures. Ramasse-les. Oh gueux! Tiens!» Elle ôta une bottine et la lui jeta à la tête. Sa figure était rouge, ses veux étincelants.

—Tu ne peux pas te figurer comme il est méchant. J'en endure avec lui!

Cependant, je dus quitter la petite Maie; mais je promis de revenir. Je la voyais chaque jour, et elle cousait sans cesse, devant son poêle. Maintenant elle assemblait de singuliers costumes, avec des chiffons de couleur. Sa peau reprenait de la vie; Maïe mangeait enfin. Mais elle devenait triste, à mesure que la misère s'en allait. Elle regardait tomber la pluie. «Monstre, vilain monstre,» disait-elle, l'œil vide et les lèvres molles. Une fois, entrebâillant la porte, je la vis devant la glace brisée, ses cheveux d'or sur les seins à peine formés, une couronne de papier découpée avec des ciseaux sur la tête. Quand elle m'entendit, elle la cacha. «Michel est méchant, dit-elle: il ferait un beau dragon.»

L'hiver touchait à sa fin. Le ciel était encore sombre, mais quelques rayons faisaient luire le bord des ardoises. La pluie tombait moins dru.

Un soir je trouvai la chambre vide. Il n'y avait plus ni table, ni chaise, ni poêle, ni cruche. En regardant par la fenêtre, il me sembla que des épaules contournées disparaissaient au fond de la cour. Et, à la lueur du rat-de-cave qui me servait pour monter l'escalier, je vis une pancarte épinglée au mur, avec ces mots écrits en grosses lettres:

BONSOIR, MON CHEZ-MOI. MAÏE ET MICHEL

SONT PARTIS POUR LE PAYS BLEU.

C'était un dimanche après midi et les cloches sonnaient. Le soleil éclairait la moitié des rues montantes qui menaient au bal. On y voyait passer des bandes de filles en cheveux, un ruban au cou, avec le nœud tourné sur le côté; elles riaient et jacassaient en se tenant les bras. Passant devant le garde municipal, elles le saluaient d'un air moqueur et entraient dans la salle de danse.

La lumière crue qui tombait du plafond exagérait la pâleur du visage des femmes. Elles tournaient par couples dans le grand carré autour duquel refluait une bande d'hommes serrés. Sur les bancs, dans l'enceinte réservée à la danse, des familles entières étaient assises, les mères, enveloppées d'un fichu noir, tenant parfois un enfant dans les bras; des petits garçons et des petites filles de trois ou quatre ans qui suçaient des sucres d'orge ou qui, cramponnés aux jupes, écarquillaient les yeux. De temps à autre une fille, tordant la queue de sa robe, venait se rasseoir près d'eux. L'une, avec sa masse de cheveux châtains relevée en cimier de casque, le buste droit, les épaules pleines, portait la tête en impératrice, ayant le nez busqué, la bouche arquée, le sourire plein de défi. Elle dansait le quadrille en soulevant à peine son jupon de deux doigts et passait parmi les entrechats des danseurs, le masque blême. Elle semblait ignorante de tous les gestes et de toutes les provocations et son léger balancement sur les hanches était un salut à peine consenti par sa fierté.

Soudain il se fit un grand tumulte dans la salle. Une armée de nouveaux venus avait envahi l'entrée. Ils étaient accoutrés de la façon la plus étrange et paraissaient monter de la foire du boulevard Rochechouart. En tête marchait un pitre coiffé d'un gibus trop bas; sa face colorée était complètement glabre et sa bouche mince descendait aux coins vers le pli des joues. Il portait un long habit jaune tacheté en léopard dont les boutons étaient une multitude de petits miroirs. Puis venaient confusément des clowns bleus et rouges; des pierrots blancs aux yeux noircis sous la farine; des lutteurs avec des maillots lâches, un caleçon de peau, des bras tatoués et des bracelets de fourrure aux poignets et aux chevilles; des ballerines dont les jupes de gaze étaient semées de découpures noir et or; des arlequins moulés dans un collant fait de losanges multicolores, à ceinture de cuir, à souliers ouverts; ils avaient des membres nerveux, cinglaient l'air d'une batte, et, sous leur bicorne, un loup d'étoffe, par les trous duquel leurs yeux pétillaient, rendait leur figure railleuse; des crieurs de boniment, à houppelande bariolée; des banquistes et des joueurs de gobelet, des montreurs d'entre-sort, des faiseurs de poids, des équilibristes et des jongleurs, des nains et des naines, des vendeurs de secrets, des arracheurs de dents, des jocrisses et des paillasses. Et parmi cette foule il y avait une drôle de petite créature qui pouvait être âgée de vingt-cinq ou de soixante ans, qui tortillait son buste développé sur une paire de jambes trop courtes, et se dandinait comme un oison.

Enfin une troupe de femmes turques, blondes et brunes, s'était ruée sur le parquet de danse; elles agitaient leurs larges pantalons de satin, les faisaient bouffer, levaient leurs bras, un peu jaunes, secouaient leurs vestes courtes, les doigts passés dans leurs grandes ceintures, et entre-choquaient toutes les piécettes sonnantes et les oripeaux de leurs cheveux.

L'une, habillée tout de rouge, avec des sequins dorés sur le front, avait des cheveux noirs en frisons; elle était souple et se mit tout de suite à danser, la tête penchée. Elle souriait aux avances, pliait effrontément les mains, levait la jambe en chahuteuse, haussait les épaules pour une Carmen qui faisait le grand écart à un bout de la salle, donnait, sur les bras de ceux qui ne prenaient pas garde aux figures du quadrille, des coups secs avec le revers de la main, parlait en zézayant, le nez retroussé au vent, et quêtant les regards du pitre couvert de petits miroirs.

Et, de l'autre côté, casquée de ses cheveux, avec ses grands yeux calmes, son nez en lame mince, son profil impérial, ses mouvements sobres, la danseuse fière continuait le quadrille. Le pitre la vit aussitôt, louvoya vers elle et, lui faisant face, lança d'extraordinaires coups de pied, tandis que ses bras s'écartaient et s'abaissaient comme des ailes de moulin.

Elle le regardait avec beaucoup de sang-froid, tandis que la petite Orientale rouge lui jetait des œillades furieuses. Finalement, comme la musique du quadrille cessait, le pitre empoigna la danseuse blême par la taille et la porta dans le fond de la salle, où sous une sorte de voûte, on servait des consommations à des tables de bois. Elle ne cria pas, elle ne fit pas d'effort pour se dégager: mais elle fouettait rapidement de ses doigts la figure du pitre qui grimaçait.

Elle se laissa asseoir sur un banc sans mot dire, trempa ses lèvres dans un verre de punch, et regarda fixement dans le vague un point mystérieux, au-dessus de la tête du pitre qui étalait ses manches, faisait claquer son chapeau à ressort, clignait des yeux et étincelait de toutes ses glaces.

Cependant la brune, avec sa veste et son pantalon rouges, s'était enfuie vers l'entrée, secouée par de grands sanglots. Elle ne cessait de dire: «Je veux m'en aller, je veux m'en aller!» Puis elle s'affaissa sur une chaise, devant une petite table peinte: ses larmes traçaient des ruisseaux noirs dans la poudre de riz qui couvrait sa figure et elle déchirait son mouchoir avec ses dents.

J'étais là, et j'essayai de lui parler pour la consoler. Mais elle me repoussa des deux bras et continua de sangloter; ses épaules remontaient par saccades, à cause des hoquets, et elle s'enfonçait la figure entre les mains. Enfin, parmi ses pleurs, elle me dit qu'elle aimait ce pitre à la folie—mais que sa conduite prouvait bien qu'il était un ingrat; puis elle se mit en colère, et cria des injures; puis elle pleura de nouveau; et elle remuait toujours la tête en disant: «Je veux m'en aller, je veux m'en aller!»

Enfin, elle vida son cœur, et voici ce qu'elle dit: «J'ai assez de ton Paris qui mange, qui dévore, qui vomit tout; les maisons sont remplies de femmes qui meurent et d'hommes qui les exploitent; tous les hôtels sont de terribles repaires; tous les cafés sont des antres où quelque bête vous guette. Quand on s'amuse, on a du bois peint ou du gaz sur la tête; quand on rit, on éclabousse sa poudre et on fait craquer sa peinture; quand on pleure, on n'a pas d'endroit où on puisse poser sa tête sans entendre un ricanement. Si vous êtes malade, vous trouvez l'hôpital avec ses lits blancs qui ont déjà l'air de linceuls. Vous êtes salie avant d'avoir aimé; et si vous aimez, une autre vous trahit. Les rues sont pleines d'affamés de pain et d'amour. On vole partout, ici. On vole dans votre poche et on vole dans votre cœur. Personne n'a rien d'assuré; rien n'est solide, même pas les vêtements (elle mettait son costume en lambeaux). Personne n'a pitié de vous; ni les hommes qui rient, ni les femmes qui vous en veulent, ni les terribles enfants, plus cruels que tous. J'ai vu une femme, par une nuit d'hiver, sous une porte cochère, avec une troupe de jeunes gens qui la raillaient, et la malheureuse pleurait, pleurait. On n'a pas le temps d'avoir pitié. A peine si on a le temps de faire pitié. On passe du salon d'un café au trottoir de la devanture, et puis au tas que les balayeurs enlèvent le matin. C'est très vite fait: trois ans, quatre, ans—à la hotte, tout ça!

«Je veux m'en aller. Je retournerai chez nous, à la campagne.»

Je lui demandai ce qu'elle était, là-bas.

—Ce que je suis? Gardeuse de cochons, sauf vot'respect. Ah! comme je vais m'amuser! Vous ne savez pas? On a le ciel bleu sur la tête, du bon air, de la bonne eau, du bon pain. Il y a Piârre qui me donnera du lait. Nous prendrons des cigales dans les champs. Nous leur tresserons des cages, à l'ombre. Nous fouetterons toutes nos bêtes, les noires et blanches surtout, qui ont une queue tortillée et qui sont goinfres. Nous verrons coucher le soleil. Nous serons pleins de boue, crottés, rouges, contents...

Et l'odalisque s'enfuyant, gagna la porte et disparut. Alors, parmi les lustres qui s'allumaient, parmi la fumée des cigares qui montait sous le plafond, je crus voir Paris embrasé par un immense coucher de soleil, avec des reflets sanglants aux bals et aux cafés, tandis que sur les routes blanches, un peu rosées sous les derniers rayons, on voyait s'éloigner, vers leurs provinces, des files de petites gardeuses de cochons, retour de la capitale, avec le mouchoir aux yeux et le baluchon sur l'épaule.

—As-tu encore un peu d'eau dans la cache, frangin?—je me meurs ... dit Jambe-de-Laine.

—Nib de lance, répondit Silo; mais Gruchette va venir.

Les cailloux semblaient rouges, tant le soleil ensanglantait les yeux. La bruyère était sèche; les clochettes bleues s'abattaient sur la mousse bridée. Il y avait un petit bois de chênes-nains, au bout de la lande, et le cri des oiseaux y sonnait frais. Assis parmi les meules pierreuses, Silo et Jambe-de-Laine, épuisés de chaleur, frappaient mollement les cailloux de leurs masses de plomb.

—Eh ben, si t'avais été Joyeux, Petite-Jambe, dit Silo, t'aurais crampsé sur la route ou au fond d'un trou. Hardi, la gradaille va rappliquer; t'as des bras de lait, pauvre petit homme. Tiens, j'te vas éclater ton fade d'cailloux. Gare, j'pique au tas.

—J'ai mal, dit Jambe-de-Laine, soulevant à peine sa tête pâle.

—Va donc, soldat, reprit Silo, est-ce qu'on meurt dans les champs de pierres? Voilà Cruchette; n'y a pas de fouant; tout est franc comme l'or; nous allons boire, enfin!

Derrière les monceaux de cailloux parut la figure craintive d'une fille brune; elle guetta les alentours, s'essuya les joues et apporta une cruche à l'ombre de la meule où travaillaient Silo et Jambe-de-Laine.

—Cruchette, Cruchette, dit Silo, mon copin est malade. Donne-lui un coup d'eau fraîche; c'est un bon garçon, il a de la peine. Je vas vous laisser; si le sergent vient, défilez-vous par le fossé: moi, je vas refaire le manche à ma masse.

Cruchette se glissa timidement jusqu'aux pierres. Le bourgeron levé sur le pot, Jambe-de-Laine y but longtemps; puis il regarda les yeux de la fille. «Et c'est tout?» dit-il.

—Comme tu voudras, répondit Cruchette.

On ne les surveillait pas beaucoup. Les sergents passaient toutes les heures, sachant que les hommes punis de prison préfèrent le travail de cailloux au peloton de chasse. De l'appel du matin à l'appel du soir, le calot baissé sur les yeux, ils maniaient la masse de plomb et rentraient dans la prison pendant la nuit. Silo ayant servi en Afrique, connaissait les compagnies où l'on peine sous le revolver. Il avait la figure osseuse et tannée, des membres longs et l'œil féroce. Jambe-de-Laine venait on ne sait d'où. Il était faible, paresseux et lâche. Mais son sourire était tendre, ses yeux pleins de charme, et sa démarche très nonchalante.

Silo et Jambe-de-Laine devinrent comme deux frères. L'ancien qui avait sué dans des trous au pays du soleil, eut pour le jeune une grande sollicitude. D'ordinaire il doublait son travail en cassant les pierres de Jambe-de-Laine. Et lorsque celle qu'ils avaient appelée Cruchette apparaissait, vers le milieu du jour, Silo la menait vers «le petit frère qui avait les foies blancs.»

—Tiens Cruchette, disait-il—et, crachant de côté: «Petit, voilà de quoi boire, passe ta peine.»

Et d'où venait Cruchette? Comme un papillon qui vole autour d'une chandelle, cette fille à la cruche errait parmi les prisonniers. Elle leur tendait le pot et la bouche; elle ne parlait presque pas, et pleurait avec les plus jeunes. Quelquefois elle avait des genêts dans les cheveux, les mains terreuses, les seins parfumés de foin. Si elle se sentait les joues rouges, elle les appuyait au ventre brun de sa cruche pour les pâlir. Elle paraissait aimer son pays et ses landes pierreuses.

—Cruchette, lui dit Jambe-de-Laine, étendu dans le fossé, une main derrière la tête, ce n'est pas une vie. J'ai encore quarante jours à tirer. Veux-tu nous en aller? Cruchette le regarda avec de grands yeux.

—Oui, reprit Jambe-de-Laine, on en a parlé déjà avec Silo. La mer n'est pas loin et ça le connaît. Il y a une crique par là. On démarrera un canot. Nous irons en Angleterre. Sur les quais de là-bas, on trouvera bien à s'embaucher. J'apprendrai le métier. Ça nous mènera dans les Indes où les hommes sont couleur de cuivre. Si nous avons de la chance, nous irons dans leurs montagnes, qui sont pleines d'or et nous ferons ce que nous voudrons.

Cruchette secoua la tête. Deux gouttelettes transparentes coulèrent sur ses joues. Jambe-de-Laine lui caressa les cheveux. «Laisse-moi pleurer, dit-elle; ça me fera du bien. Comment veux-tu que j'aille? Mes pieds sont nus. On me chassera de tous les bateaux. Je ne sais pas ce que c'est que les Indes; ici j'aime mes fleurs jaunes et mes hommes qui travaillent dans les cailloux, et je leur donne à boire. Mais tu ne t'en iras pas, petit ami?»

Jambe-de-Laine haussa les épaules.

L'heure chaude passait. Silo siffla doucement, pour avertir que le sergent arrivait. Tous deux, accroupis, soulevèrent la masse et l'abattirent avec un roulement de pierres. Puis les ombres s'allongèrent. On entendit des voix. Au commandement, des hommes en bourgerons se levèrent, et vinrent en file déposer aux pieds du chef d'escouade leurs marteaux de plomb. Puis se forma la colonne par quatre, pour entrer au quartier. On ne fît pas l'appel avant de remettre les soldats en prison où les gamelles pleines étaient rangées sur les bat-flancs. Mais le soir, quand le commandant de poste, lanterne au poing, compta ses prisonniers dans la salle dallée, il lui manquait deux hommes: Jambe-de-Laine et Silo.

Ils avaient roulé leurs bourgerons et leurs calots sous les pierres. Nu-tête, la chemise ouverte, ils suivaient la lisière de la route vers la mer. La brise de la nuit soufflait. Jambe-de-Laine marchait plus lentement:

—Allons, dit Silo, t'es plus dans la peine, mon gars; t'as des plumes aux pattes, comme les chouans qui volent le soir.

L'air était salé. Ils ne dirent plus rien, tandis que leurs godillots faisaient crier la terre sèche. Les haies, blanches de brume, noircissaient derrière eux. A l'horizon des moulins à vent sombres faisaient tourner leurs ailes encore un peu rougies de soleil.

—Et Cruchette? dit Silo tout à coup. Va donc—nous en retrouverons, dans les Indes, des Cruchettes avec des yeux doux. Mais, mon gars, maintenant t'es plus dans la peine, y aura part à deux.

Jambe-de-Laine ne répondit pas. Il était las, peut-être. La lande s'abaissait, grise, vers la mer; on entendait les lames qui brisaient. Par le sentier de ronde, Silo mena son camarade à la petite crique où une barque, rames rentrées, était couchée sur le sable. Comme ils s'approchaient, de l'intérieur de la barque surgit une forme féminine:

—Je m'en vas avec vous, dit-elle, en riant à travers ses pleurs.

—Cruchette, dit Jambe-de-Laine, viens-nous-en! Cruchette est venue!

—Pour moi, mon gars, répondit Silo d'une voix profonde.

—Pour moi, mon vieux, cria Jambe-de-Laine.

—Dis donc, on n'est plus sur les cailloux, ici.

—On fait ce qu'on veut; j'ai plus besoin de toi.

—Cruchette, dit Silo.

—Cruchette, dit Jambe-de-Laine.

Et elle courut entre eux deux: car l'un en face de l'autre, près de la barque et du flot qui tremblait, à la lueur de la lune montante, ils avaient tiré leurs couteaux blancs.

A la jonction de ces deux canaux, il y avait une écluse haute et noire; l'eau dormante était verte jusqu'à l'ombre des murailles; contre la cabane de l'éclusier, en planches goudronnées, sans une fleur, les volets battaient sous le vent; par la porte mi-ouverte, on voyait la mince figure pâle d'une petite fille, les cheveux éparpillés, la robe ramenée entre les jambes. Des orties s'abaissaient et se levaient sur la marge du canal; il y avait une volée de graines ailées du bas automne et de petites bouffées de poussière blanche. La cabane semblait vide; la campagne était morne; une bande d'herbe jaunâtre se perdait à l'horizon.

Comme la courte lumière du jour défaillait, on entendit le souffle du petit remorqueur. Il parut au delà de l'écluse, avec le visage taché de charbon du chauffeur qui regardait indolemment par sa porte de tôle; et à l'arrière une chaîne se déroulait dans l'eau. Puis venait, flottante et paisible, une barge brune, large et aplatie; elle portait au milieu une maisonnette blanchement tenue, dont les petites vitres étaient rondes et rissolées; des volubilis rouges et jaunes rampaient autour des fenêtres, et sur les deux côtés du seuil il y avait des auges de bois pleines de terre avec des muguets, du réséda, et des géraniums.

Un homme, qui faisait claquer une blouse trempée sur le bord de la barge, dit à celui qui tenait la gaffe:

—Mahot, veux-tu casser la croûte en attendant recluse?

—Ça va, répondit Mahot.

Il rangea la gaffe, enjamba une pile creuse de corde roulée, et s'assit entre les deux auges de fleurs. Son compagnon lui frappa sur l'épaule, entra dans la maisonnette blanche, et rapporta un paquet de papier gras, une miche longue et un cruchonde terre. Le vent fit sauter l'enveloppe huileuse sur les touffes de muguet. Mahot la reprit et la jeta vers l'écluse. Elle vola entre les pieds de la petite fille.

—Bon appétit, là-haut, cria l'homme; nous autres, on dîne.

Il ajouta:

—L'Indien, pour vous servir, ma payse. Tu pourras dire aux copins que nous avons passé par là.

—Es-tu blagueur, Indien, dit Mahot. Laisse donc cette jeunesse. C'est parce qu'il a la peau brune, mademoiselle; nous l'appelons comme ça sur les chalands.

Et une petite voix fluette leur répondit:

—Où allez-vous, la barge?

—On mène du charbon dans le Midi, cria l'Indien.

—Où il y a du soleil? dit la petite voix.

—Tant que ça a tanné le cuir au vieux, répondit Mahot.

Et la petite voix reprit, après un silence:

—Voulez-vous me prendre avec vous, la barge?

Mahot s'arrêta de mâcher sa liche. L'Indien posa le cruchon pour rire.

—Voyez donc—la barge!dit Mahot. Mademoiselle Bargette! Et ton écluse? On verra ça demain matin. Le papa ne serait pas content.

—On se fait donc vieux dans le patelin? demanda l'Indien.

La petite voix ne dit plus rien, et la mince figure pâle rentra dans sa cabane.

La nuit ferma les murailles du canal. L'eau verte monta le long des portes d'écluse. On ne voyait plus que la lueur d'une chandelle derrière les rideaux rouges et blancs, dans la maisonnette. Il y eut des clapotis réguliers contre la quille, et la barge se balançait en s'élevant. Un peu avant l'aube, les gonds grincèrent avec un roulement de chaîne et, l'écluse s'ouvrant, le bateau flotta plus loin, traîné par le petit remorqueur au souffle épuisé. Comme les vitres rondes reflétaient les premières nuées rouges, la barge avait quitté cette campagne morne, où le vent froid souffle sur les orties.

L'Indien et Mahot furent réveillés par le gazouillis tendre d'une flûte qui parlerait et de petits coups piqués aux vitres.

—Les moineaux ont eu froid, cette nuit, vieux, dit Mahot.

—Non, dit l'Indien, c'est une moinette; la gosse de l'écluse. Elle est là, parole d'honneur. Mince!

Ils ne se tinrent pas de sourire. La petite fille était rouge d'aurore, et elle dit de sa voix menue:

—Vous m'aviez permis de venir demain matin. Nous sommes demain matin. Je vais avec vous dans le soleil.

—Dans le soleil? dit Mahot.

—Oui, reprit la petite. Je sais. Où il y a des mouches vertes et des mouches bleues, qui éclairent la nuit; où il y a des oiseaux grands comme l'ongle qui vivent sur les fleurs; où les raisins montent après les arbres; où il y a du pain dans les branches et du lait dans les noix, et des grenouilles qui aboient comme les gros chiens et des choses ... qui vont dans l'eau, des ... citrouilles—non—des bêtes qui rentrent leurs têtes dans une coquille. On les met sur le dos. On fait de la soupe avec. Des ... citrouilles. Non ... je ne sais plus ... aidez-moi.

—Le diable m'emporte, dit Mahot. Des tortues peut-être?

—Oui, dit la petite. Des ... tortues.

—Pas tout ça, dit Mahot. Et ton papa?

—C'est papa qui m'a appris.

—Trop fort, dit l'Indien. Appris quoi?

—Tout ce que je dis, les mouches qui éclairent, les oiseaux et les ... citrouilles. Allez, papa était marin avant d'ouvrir l'écluse. Mais papa est vieux. Il pleut toujours chez nous. Il n'y a que des mauvaises plantes. Vous ne savez pas? J'avais voulu faire un jardin, un beau jardin dans notre maison. Dehors, il y a trop de vent. J'aurais enlevé les planches du parquet, au milieu; j'aurais mis de la bonne terre, et puis de l'herbe, et puis des roses, et puis des fleurs rouges qui se ferment la nuit, avec de beaux petits oiseaux, des rossignols, des bruants, et des linots pour causer. Papa m'a défendu. Il m'a dit que ça abîmerait la maison et que ça donnerait de l'humidité. Alors je n'ai pas voulu d'humidité. Alors je viens avec vous pour aller là-bas.

La barque flottait doucement. Sur les rives du canal, les arbres fuyaient à la file. L'écluse était loin. On ne pouvait virer le bord. Le remorqueur sifflait en avant.

—Mais tu ne verras rien, dit Mahot. Nous n'allons pas en mer. Jamais nous ne trouverons tes mouches, ni tes oiseaux, ni tes grenouilles. Il y aura un peu plus de soleil—voilà tout.—Pas vrai, l'Indien?

—Pour sûr, dit-il.

—Pour sûr? répéta la petite. Menteurs!

Je sais bien, allez.

L'Indien haussa les épaules.

—Faut pas mourir de faim, dit-il, tout de même. Viens manger ta soupe, Bargette.

Et elle garda ce nom. Par les canaux gris et verts, froids et tièdes, elle leur tint compagnie sur la barge, attendant le pays des miracles. La barge longea les champs bruns avec leurs pousses délicates: et les arbrisseaux maigres commencèrent à remuer leurs feuilles; et les moissons jaunirent, et les coquelicots se tendirent comme des coupelles rouges vers les nuages. Mais Bargette ne devint pas gaie avec l'été. Assise entre les auges de fleurs, tandis que l'Indien ou Mahot menaient la gaffe, elle pensait qu'on l'avait trompée. Car bien que le soleil jetât ses ronds joyeux sur le plancher par les petites vitres rissolées, malgré les martins-pêcheurs qui croisaient sur l'eau, et les hirondelles qui secouaient leur bec mouillé, elle n'avait pas vu ses oiseaux qui vivent sur les fleurs, ni le raisin qui montait aux arbres, ni les grosses noix pleines de lait, ni les grenouilles pareilles à des chiens.

La barge était arrivée dans le Midi. Les maisons sur les bords du canal étaient feuillues et fleuries. Les portes étaient couronnées de tomates rouges, et il y avait des rideaux de piments enfilés aux fenêtres.

—C'est tout, dit un jour Mahot. On va bientôt débarquer le charbon et revenir. Le papa sera content, hein?

Bargette secoua la tête.

Et le matin, le bateau étant à l'amarre, ils entendirent encore des coups menus piqués aux vitres rondes:

—Menteurs! cria une voix fluette.

L'Indien et Mahot sortirent de la petite maison. Une mince figure pâle se tourna vers eux, sur la rive du canal; et Bargette leur cria de nouveau, s'enfuyant derrière la côte:

—Menteurs! Vous êtes tous des menteurs!

TABLEPRÉFACELE ROI AU MASQUE D'ORLA MORT D'ODJIGHL'INCENDIE TERRESTRELES EMBAUMEUSESLA PESTELES FAULX-VISAIGESLES EUNUQUESLES MILÉSIENNES52 ET 53 ORFILALE SABBAT DE MOFFLAINESLA MACHINE A PARLERBLANCHE LA SANGLANTELA GRANDE-BRIÈRELES FAUX-SAULNIERSLA FLÛTELA CHARRETTELA CITÉ DORMANTELE PAYS BLEULE RETOUR AU BERCAILCRUCHETTEBARGETTE


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