CHAPITRE IV.

Départ de Leandre et de la troupe comique pouraller à Alençon. Disgrâce de Ragotin.

près le souper, il n'y eut personne qui ne felicitât Ragotin de l'honneur qu'on lui avoit fait de le recevoir dans la troupe, de quoi il s'enfla si fort que son pourpoint s'en ouvrit en deux endroits. Cependant Leandre prit occasion d'entretenir sa chère Angelique, à laquelle il reitera le dessein qu'il avoit fait de l'epouser; mais il le dit avec tant de douceurs, qu'elle ne lui repondit que des yeux, d'où elle laissa couler quelques larmes. Je ne sçais si ce fut de joie des belles promesses de Leandre, ou de tristesse de son depart; quoi qu'il en soit, ils se firent beaucoup de caresses, la Caverne n'y apportant plus d'obstacle. La nuit etant dejà fort avancée, il fallut se retirer. Leandre prit congé de toute la compagnie et s'en alla coucher. Le lendemain il se leva de bon matin, partit avec le fermier de son père, et fit tant par ses journées qu'il arriva en la maison de son père, qui etoit malade, lequel lui temoigna d'être bien aise de sa venue, et, selon que ses forces le lui permirent, lui exprima la douleur que lui avoit causée son absence, et lui dit ensuite qu'il avoit bien de la joie de le revoir pour lui donner sa dernière benediction, et avec elle tous ses biens, nonobstant l'affliction qu'il avoit eue de sa mauvaise conduite, mais qu'il croyoit qu'il en useroit mieux à l'avenir. Nous apprendrons la suite à son retour.

Les comediens et comediennes etant habillés et habillées, chacun amassa ses nippes, l'on remplit les coffres, l'on fit les balles du bagage comique, et l'on prepara tout pour partir. Il manquoit un cheval pour une des demoiselles, parce que l'un de ceux qui les avoient loués s'etoit dedit; l'on prioit l'Olive d'en chercher un autre, quand Ragotin entra, lequel, ayant ouï cette proposition, dit qu'il n'en etoit pas besoin, parce qu'il en avoit un pour porter mademoiselle de l'Etoile ou Angelique en croupe, attendu qu'à son avis l'on ne pourroit pas aller en un jour à Alençon, y ayant dix grandes lieues du Mans; qu'en y mettant deux jours, comme nécessairement il le falloit, son cheval ne seroit pas trop fatigué de porter deux personnes. Mais l'Etoile, l'interrompant, lui dit qu'elle ne pourroit pas se tenir en croupe; ce qui affligea fort le petit homme, qui fut un peu consolé quand Angelique dit que si feroit bien elle. Ils dejeunèrent tous, et l'opérateur et sa femme furent de la partie; mais pendant que l'on apprêtoit le dejeuner, Ragotin prit l'occasion pour parler au seigneur Ferdinandi, auquel il fit la même harangue qu'il avoit faite à l'avocat dont nous avons parlé, quand il le prenoit pour lui, à laquelle il repondit qu'il n'avoit rien oublié à mettre tous les secrets de la magie en pratique, mais sans aucun effet; ce qui l'obligeoit à croire que l'Etoile etoit plus grande magicienne que lui n'etoit magicien, qu'elle avoit des charmes beaucoup plus puissans que les siens, et que c'étoit une dangereuse personne, qu'il avoit grand sujet de craindre. Ragotin vouloit repartir; mais on les pressa de laver les mains et de se mettre à table, ce qu'ils firent tous. Après le dejeuner, Inezille temoigna à tous ceux de la troupe, et principalement aux demoiselles, le deplaisir qu'elle et son mari avoient d'un si prompt départ, leur protestant qu'ils eussent bien desiré de les suivre à Alençon pour avoir l'honneur de leur conversation plus longtemps, mais qu'ils seroient obligés de monter en theatre pour debiter leurs drogues, et par conséquent faire des farces; que, cela etant public et ne coûtant rien, le monde y va plus facilement qu'à la comedie, où il faut bailler de l'argent, et qu'ainsi au lieu de les servir ils leur pourroient nuire, et que, pour l'eviter, ils avoient resolu de monter au Mans après leur depart. Alors ils s'embrassèrent les uns les autres et se dirent mille douceurs. Les demoiselles pleurèrent, et enfin tous se firent de grands complimens, à la reserve du poète, qui, en d'autres occasions, eût parlé plus que quatre, et en celle-ci il demeura muet, la separation d'Inezille lui ayant eté un si furieux coup de foudre, qu'il ne le put jamais parer, nonobstant qu'il s'estimât tout couvert des lauriers du Parnasse348.

Note 348:(retour)Le laurier, comme on sait, passoit chez les anciens pour garantir de la foudre.

La charrette etant chargée et prête à partir, la Caverne y prit place au même endroit que vous avez vu au commencement de ce roman. L'Etoile monta sur un cheval que le Destin conduisoit, et Angelique se mit derrière Ragotin, qui avoit pris avantage349, en montant à cheval, pour éviter un second accident de sa carabine, qu'il n'avoit pourtant pas oubliée, car il l'avoit pendue à sa bandoulière; tous les autres allèrent à pied, au même ordre que quand ils arrivèrent au Mans. Quand ils furent dans un petit bois qui est au bout du pavé, environ une lieue de la ville, un cerf, qui etoit poursuivi350par les gens de monsieur le marquis de Lavardin351, leur traversa le chemin et fit peur au cheval de Ragotin, qui alloit devant, ce qui lui fit quitter l'etrier et mettre à même temps la main à sa carabine; mais comme il le fit avec precipitation, le talon se trouva justement sous son aisselle, et comme il avoit la main à la detente, le coup partit, et parce qu'il l'avoit beaucoup chargée, et à balle, elle repoussa si furieusement qu'elle le renversa par terre; et en tombant, le bout de la carabine donna contre les reins d'Angelique qui tomba aussi, mais sans se faire aucun mal, car elle se trouva sur ses pieds. Pour Ragotin, il donna de la tête contre la souche d'un vieil arbre pourri qui etoit environ un pied hors de terre, qui lui fit une assez grosse bosse au dessus de la tempe; l'on y mit une pièce d'argent et on lui banda la tête avec un mouchoir, ce qui excita de grands éclats de rire à tous ceux de la troupe, ce qu'ils n'eussent peut-être pas fait s'il y eût eu un plus grand mal; encore ne sçait-on, car il est bien difficile de s'en empêcher en de pareilles occasions; aussi ils s'en regalèrent comme il faut, ce qui pensa faire enrager le petit homme, lequel fut remonté sur son cheval, et semblablement Angelique, qui ne lui permit pas de recharger sa carabine, comme il le vouloit faire; et l'on continua de marcher jusqu'à la Guerche352, où l'on fit repaître la charrette, c'est-à-dire les quatre chevaux qui y etoient attelés, et les deux autres porteurs. Tous les comediens goûtèrent; pour les demoiselles, elles se mirent sur un lit, tant pour se reposer que pour considerer les hommes, qui buvoient à qui mieux mieux, et surtout la Rancune et Ragotin (à qui l'on avoit debandé la tête, à laquelle la pièce d'argent avoit repercuté la contusion), qui se le portoient à une santé qu'ils s'imaginoient que personne n'entendoit, ce qui obligea Angelique de crier à Ragotin: «Monsieur, prenez garde à vous, et songez à bien conduire votre voiture», ce qui demonta un peu le petit avocat encomedienné, lequel fit aussitôt cessation d'armes, ou plutôt de verres, avec la Rancune.

Note 349:(retour)C'est-à-dire qui avoit pris ses précautions, qui s'étoit aidé, en montant sur une pierre ou en se faisant donner la main par quelqu'un pour se mettre en selle.

Note 350:(retour)Le divertissement de courre le cerf étoit un des plus à la mode, surtout à la cour et parmi les grands seigneurs; il se pratiquoit souvent avec pompe et en grand appareil. Les lettres de la princesse Palatine sont remplies du recit de ces chasses, et Molière s'est moqué de la passion de certains gentilshommes pour ce divertissement, dans sesFâcheux(II, 7). Cette chasse étoit quelquefois dangereuse, et le cerf poursuivi ne se bornoit pas toujours, comme ici, à effrayer un cheval et à faire tomber un cavalier, témoin les comtes de Saint-Hérem et de Melun, qui furent tués par deux de ces bêtes aux abois.

Note 351:(retour)«Il y a dans le Maine, près Montoire, un lieu appelé Lavardin, qui a donné son nom à une très illustre famille du Vendômois.» (Ménagiana.) Il y avoit encore, à cinq lieues du Mans, un autre Lavardin, dont les seigneurs avoient pour surnom de Beaumanoir. L'évêque du Mans Charles de Lavardin, comme son neveu Philibert-Emmanuel (né au château de Malicorne), également évêque du Mans, étoit de cette derniere maison, à laquelle appartenoit aussi le marquis de Lavardin, lieutenant du roi dans le Maine.

Note 352:(retour)A deux lieues et demie du Mans, sur la Sarthe.

L'on paya l'hôtesse, l'on remonta à cheval et la caravane comique marcha. Le temps etoit beau et le chemin de même, ce qui fut cause qu'ils arrivèrent de bonne heure à un bourg qu'on appelle Vivain353. Ils descendirent au Coq-Hardi, qui est le meilleur logis; mais l'hôtesse (qui n'etoit pas la plus agreable du pays du Maine) fit quelque difficulté de les recevoir, disant qu'elle avoit beaucoup de monde, entre autres un receveur des tailles de la province et un autre receveur des epices354du presidial du Mans, avec quatre ou cinq marchands de toile. La Rancune, qui songea aussitôt à faire quelque tour de son metier, lui dit qu'ils ne demandoient qu'une chambre pour les demoiselles, et que pour les hommes, ils se coucheroient comme que ce fût, et qu'une nuit etoit bientôt passée; ce qui adoucit un peu la fierté de la dame cabaretière. Ils entrèrent donc, et l'on ne dechargea point la charrette: car il y avoit dans la basse-cour une remise de carrosse où on la mit, et on la ferma à clef; et l'on donna une chambre aux comediennes, où tous ceux de la troupe soupèrent, et quelque temps après les demoiselles se couchèrent dans deux lits qu'il y avoit, savoir, l'Etoile dans un et la Caverne et sa fille Angelique dans l'autre. Vous jugez bien qu'elles ne manquèrent pas à fermer la porte, aussi bien que les deux receveurs, qui se retirèrent aussi dans une autre chambre, où ils firent porter leurs valises, qui etoient pleines d'argent, sur lequel la Rancune ne put pas mettre la main, car ils se precautionnèrent bien; mais les marchands payèrent pour eux. Ce mechant homme eut assez de prevoyance pour être logé dans la même chambre où ils avoient fait porter leurs balles. Il y avoit trois lits, dont les marchands en occupoient deux, et l'Olive et la Rancune l'autre, lequel ne dormit point; mais quand il connut que les autres dormoient ou devoient dormir, il se leva doucement pour faire son coup, qui fut interrompu par un des marchands auquel il étoit survenu un mal de ventre avec une envie de le decharger, ce qui l'obligea à se lever et la Rancune à regagner le lit. Cependant le marchand, qui logeoit ordinairement dans ce logis et qui en sçavoit toutes les issues, alla par la porte qui conduisoit à une petite galerie au bout de laquelle etoient les lieux communs (ce qu'il fit pour ne donner pas mauvaise odeur aux venerables comediens). Quand il se fut vidé, il retourna au bout de la galerie; mais, au lieu de prendre le chemin qui conduisoit à la chambre d'où il etoit parti, il prit de l'autre côté et descendit dans la chambre où les receveurs etoient couchés (car les deux chambres et les montées etoient disposées de la sorte). Il s'approcha du premier lit qu'il rencontra, croyant que ce fût le sien, et une voix à lui inconnue lui demanda: «Qui est là?» Il passa sans rien dire à l'autre lit, où on lui dit de même, mais d'un ton plus elevé et en criant: «L'hôte, de la chandelle! il y a quelqu'un dans notre chambre!» L'hôte fit lever une servante; mais devant qu'elle fût en etat de comprendre qu'il falloit de la lumière, le marchand eut loisir de remonter et de descendre par où il etoit allé. La Rancune, qui entendoit tout ce debat (car il n'y avoit qu'une simple cloison d'ais entre les deux chambres) ne perdit pas temps, mais denoua habilement les cordes de deux balles, dans chacune desquelles il prit deux pièces de toile, et renoua les cordes, comme si personne n'y eût touché, car il sçavoit le secret, qui n'est connu que de ceux du metier, non plus que leur numero et leurs chiffres. Il en vouloit attaquer une autre, quand le marchand entra dedans la chambre, et, y ayant ouï marcher, dit: «Qui est là?» La Rancune, qui ne manquoit point de repartie (après avoir fourré les quatre pièces de toile dans le lit), dit que l'on avoit oublié à mettre un pot de chambre, et qu'il cherchoit la fenêtre pour pisser. Le marchand, qui n'etoit pas encore recouché, lui dit: «Attendez, monsieur, je la vais ouvrir, car je sçais mieux où elle est que vous.» Il l'ouvrit et se remit au lit. La Rancune s'approcha de la fenêtre, par laquelle il pissa aussi copieusement que quand il arrosa un marchand du bas Maine avec lequel il etoit couché dans un cabaret de la ville du Mans, comme vous avez vu dans le sixième chapitre de la première partie de ce roman; après quoi il se retourna coucher sans fermer la fenêtre. Le marchand lui cria qu'il ne devoit pas l'avoir laissée ouverte, et l'autre lui cria encore plus haut qu'il la fermât s'il vouloit; que pour lui, il n'eût pas pu retrouver son lit dans l'obscurité, ce qui n'etoit pas quand elle etoit ouverte, parce que la lune luisoit bien fort dans la chambre. Le marchand, apprehendant qu'il ne lui voulût faire une querelle d'Allemand355, se leva sans lui repartir, ferma la fenêtre et se remit au lit, où il ne dormoit pas, dont bien lui prit, car sa balle n'eût pas eu meilleur marché que les deux autres.

Note 353:(retour)A une demi-lieue N. E. de Beaumont-le-Vicomte.

Note 354:(retour)«Epicesaujourd'hui se dit au Palais des salaires que les juges se taxent en argent, au bas des jugements, pour leur peine d'avoir travaillé au rapport et à la visitation des procès par écrit.» (Dict. de Fur.) L'abus desépicesen étoit venu au point que Saint-Amant, à propos de l'incendie du Palais en 1618, put dire, dans une épigramme bien connue et souvent citée:... Dame Justice,Pour avoir mangé trop d'épiceSe mit tout le palais en feu.

... Dame Justice,Pour avoir mangé trop d'épiceSe mit tout le palais en feu.

... Dame Justice,Pour avoir mangé trop d'épiceSe mit tout le palais en feu.

... Dame Justice,

Pour avoir mangé trop d'épice

Se mit tout le palais en feu.

Note 355:(retour)La réputation des Allemands avoit été fort compromise chez nous par celle des reîtres et des lansquenets; et les guerres récemment soutenues contre eux, en donnant lieu à un grand débordement de chansons satiriques, avoient encore contribué à rendre leur nom synonyme de soudard, de grossier et brutal personnage. L'épithète d'Allemand renfermoit, en France, une injure analogue à celle de Génois chez les Espagnols. Théophile, dans sonFragm. d'une hist. com., parle de la stupidité et de l'ivrognerie des Allemands, qu'il traite de grosbouffetripes. «Voilà, dit Garasse dans saDoctrine curieuse(VI, 10), le but auquel visent les axiomes des beaux esprits... faire le saut de l'Allemand, du lit à la table et de la table au lit.» Leur esprit n'étoit pas en plus haute estime que leur caractère: «Gretzer a bien de l'esprit pour un Allemand», disoit le cardinal Du Perron, et le P. Bouhours, qui rapporte cette parole, met en question, dans sesEntret. d'Ariste et d'Eugène(sur le bel esprit), si un Allemand peut être bel esprit. On lit dans leChevræana, qui, du reste, entreprend la défense de cette nation: «Les François disent: C'est un Allemand, pour exprimer un homme pesant, brutal.» Plus tard, Grimm écrivoit encore: «Je crois avoir vu le temps où un Allemand donnant quelques symptômes d'esprit étoit regardé comme un prodige.» On comprend maintenant la portée de cette expression proverbiale: faire une querelle d'Allemand.

Cependant l'hôte et l'hôtesse crioient à la chambrière d'allumer vite de la chandelle. Elle s'en mettoit en devoir; mais comme il arrive ordinairement que plus l'on s'empresse moins l'on avance, aussi cette miserable servante souffla les charbons plus d'une heure sans la pouvoir allumer. L'hôte et l'hôtesse lui disoient mille maledictions, et les receveurs crioient toujours plus fort: «De la chandelle!» Enfin, quand elle fut allumée, l'hôte et l'hôtesse et la servante montèrent à leur chambre, où n'ayant trouvé personne, ils leur dirent qu'ils avoient grand tort de mettre ainsi tous ceux du logis en alarme. Eux soutenoient toujours d'avoir vu et ouï un homme et de lui avoir parlé. L'hôte passa de l'autre côté et demanda aux comediens et aux marchands si quelqu'un d'eux etoit sorti. Ils dirent tous que non, «à la reserve de monsieur, dit un des marchands, parlant de la Rancune, qui s'est levé pour pisser par la fenêtre, car l'on n'a point donné de pot de chambre.» L'hôte cria fort la servante de ce manquement, et alla retrouver les receveurs, auxquels il dit qu'il falloit qu'ils eussent fait quelque mauvais songe, car personne n'avoit bougé; et après leur avoir dit qu'ils dormissent bien, et qu'il n'etoit pas encore jour, ils se retirèrent. Sitôt qu'il fut venu, je veux dire le jour, la Rancune se leva et demanda la clef de la remise, où il entra pour cacher les quatre pièces de toile qu'il avoit derobées, et qu'il mit dans une des balles de la charrette.

Ce qui arriva aux comediens entre Vivain et Alençon.Autre disgrace de Ragotin.

ous les heros et heroïnes de la troupe comique partirent de bon matin et prirent le grand chemin d'Alençon et arrivèrent heureusement au Bourg-le-Roi356, que le vulgaire appelle le Boulerey, où ils dînèrent et se reposèrent quelque temps, pendant lequel on mit en avant si l'on passeroit par Arsonnay, qui est un village à une lieue d'Alençon, ou si l'on prendroit de l'autre côté pour éviter Barrée, qui est un chemin où pendant les plus grandes chaleurs de l'été il y a de la boue où les chevaux enfoncent jusqu'aux sangles. L'on consulta là-dessus le charretier, lequel assura qu'il passeroit partout, ses quatre chevaux etant les meilleurs de tous les attelages du Mans; d'ailleurs, qu'il n'y avoit qu'environ cinq cents pas de mauvais chemin, et que celui des communes de Saint-Pater, où il faudroit passer, n'étoit guère plus beau et beaucoup plus long; qu'il n'y auroit que les chevaux et la charrette qui entreroient dans la boue, parce que les gens de pied passeroient dans les champs, quittes pour ajamber certaines fascines qui ferment les terres afin que les chevaux n'y puissent pas entrer: on les appelle en ce pays-là des éthaliers. Ils enfilèrent donc ce chemin-là. Mademoiselle de l'Etoile dit qu'on l'avertît quand l'on en seroit près, parce qu'elle aimoit mieux aller à pied en beau chemin, qu'à cheval dans la boue. Angelique en dit autant, et semblablement la Caverne, qui apprehenda que la charrette ne versât. Quand ils furent sur le point d'entrer dans ce mauvais chemin, Angelique descendit de la croupe du cheval de Ragotin. Le Destin fit mettre pied à terre à l'Etoile, et l'on aida à la Caverne à descendre de la charrette. Roquebrune monta sur le cheval de l'Etoile et suivit Ragotin, qui alloit après la charrette. Quand ils furent au plus boueux du chemin et à un lieu où il n'y avoit d'espace que pour la charrette, quoique le chemin fût fort large, ils firent rencontre d'une vingtaine de chevaux de voiture, que cinq ou six paysans conduisoient, qui se mirent à crier au charretier de reculer. Le charretier leur crioit encore plus fort: «Reculez vous-mêmes, vous le ferez plus aisement que moi.» De detourner ni à droit ni à gauche, cela ne se pouvoit nullement, car de chaque côté il n'y avoit que des fondrières insondables. Les voituriers, voulant faire les mauvais, s'avancèrent si brusquement contre la charrette, en criant si fort, que les chevaux en prirent tant de peur qu'ils en rompirent leurs traits et se jetèrent dans les fondrières; le timonier se detourna tant soit peu sur la gauche, ce qui fit avancer la roue du même côté, qui, pour ne trouver point de ferme, fit verser la charrette. Ragotin, tout bouffi d'orgueil et de colère, crioit comme un demoniaque contre les voituriers, croyant pouvoir passer au côté droit, où il sembloit y avoir du vide: car il vouloit joindre les voituriers, qu'il menaçoit de sa carabine pour les faire reculer. Il s'avança donc; mais son cheval s'embourba si fort, que tout ce qu'il put faire, ce fut de desetriver promptement et desarçonner à même temps et de mettre pied à terre; mais il enfonça jusqu'aux aisselles, et s'il n'eût pas étendu les bras il fût enfoncé jusqu'au menton. Cet accident si imprevu fit arrêter tous ceux qui passoient dans les champs, pour penser à y remedier. Le poète, qui avoit toujours bravé la fortune, s'arrêta doucement et fit reculer son cheval jusqu'à ce qu'il eût trouvé le sec. Les voituriers, voyant tant d'hommes qui avoient tous chacun un fusil sur l'épaule et une epée au côté, reculèrent sans bruit, de peur d'être battus, et prirent un autre chemin.

Note 356:(retour)A huit lieues N.-E. du Mans; ainsi nommé d'un château qu'y fit bâtir, vers 1099, Guillaume Le Roux, pour tenir les Manceaux en respect et se ménager une entrée facile dans la province.

Cependant il fallut songer à remedier à tout ce desordre, et l'on dit qu'il falloit commencer par M. Ragotin et par son cheval, car ils etoient tous deux en grand peril. L'Olive et la Rancune furent les premiers qui s'en mirent en devoir; mais, quand ils s'en voulurent approcher, ils enfoncèrent jusqu'aux cuisses, et ils auroient encore enfoncé s'ils eussent avancé davantage, tellement qu'après avoir sondé en plusieurs endroits sans y trouver du ferme, la Rancune, qui avoit toujours des expediens d'un homme de son naturel, dit sans rire qu'il n'y avoit point d'autre remède pour sortir M. Ragotin du danger où il etoit, que de prendre la corde de la charrette (qu'aussi bien il la falloit decharger) et la lui attacher au cou et le faire tirer par les chevaux, qui s'etoient remis dans le grand chemin. Cette proposition fit rire tous ceux de la compagnie, mais non pas Ragotin, qui en eut autant de peur comme quand la Rancune lui vouloit couper son chapeau sur le visage, quand il l'avoit enfoncé dedans. Mais le charretier, qui s'etoit hasardé pour relever les chevaux, le fit encore pour Ragotin: il s'approcha de lui, et à diverses reprises le sortit et le conduisit dans le champ où etoient les comediennes, qui ne purent s'empêcher de rire, le voyant en si bel equipage; elles s'en contraignirent pourtant tant qu'elles purent. Cependant le charretier retourna à son cheval, qui, etant assez vigoureux, sortit avec un peu d'aide et alla trouver les autres; en suite de quoi l'Olive et la Rancune, et le même charretier, qui etoient déjà tous gâtés de la boue, dechargèrent la charrette, la remuèrent et la rechargèrent. Elle fut aussitôt reattelée, et les chevaux la sortirent de ce mauvais pas. Ragotin remonta sur son cheval avec peine, car le harnois etoit tout rompu; mais Angelique ne voulut pas se remettre derrière lui, pour ne gâter ses habits. La Caverne dit qu'elle iroit bien à pied, ce que fit aussi l'Etoile, que le Destin continua de conduire jusqu'aux Chênes-Verts, qui est le premier logis que l'on trouve en venant du Mans au faubourg de Mont-Fort, où ils s'arrêtèrent, n'osant pas entrer dans la ville dans un si étrange désordre.

Après que ceux qui avoient travaillé eurent bu, ils employèrent le reste du jour à faire secher leurs habits, après en avoir pris d'autres dans les coffres que l'on avoit dechargés: car ils en avoient eu chacun en present de la noblesse mancelle357. Les comediennes soupèrent legèrement, à cause de la lassitude du chemin qu'elles avoient été contraintes de faire à pied, ce qui les obligea aussi à se coucher de bonne heure.

Note 357:(retour)Ces sortes de présents étoient admis chez les acteurs, et s'acceptoient sans honte. Molière fit, à ce que raconter Grimarest, cadeau à l'un de ses anciens camarades, le comédien Mondorge, de 24 pistoles et d'un habit magnifique, et il avoit auparavant agi de la même manière envers Baron, encore enfant, mais déjà acteur dans la troupe de la Raisin. On lit dans le Ragotin de La Fontaine:La Baguenaudière....Que dites-vous de mon habit de chasse?La Rancune.Qu'il est beau pour jouer un baron de la Crasse.La Baguenaudière.Je vous en fais présent, etc.Cet habit est pour toi; fais m'en venir à bout.(II,4.)Et dans lesVisionnairesde Desmarets:Ces vers valent cent francs, à vingt francs le couplet:Allez, je vous promets un habit tout complet.dit-on au poète. Chappuzeau (l. III, ch. 18, duThéâtre franç.) donne de curieux détails sur les dépenses extraordinaires que les comédiens devoient faire pour leurs habits, tant à la ville qu'au théâtre, «étant obligés de paroître souvent à la cour, et de voir à toute heure des personnes de qualité.» Il nous apprend aussi, au même endroit, qu'en certaines circonstances les gentilshommes de la chambre avoient ordre de contribuer aux frais de ces habits.

La Baguenaudière....Que dites-vous de mon habit de chasse?La Rancune.Qu'il est beau pour jouer un baron de la Crasse.La Baguenaudière.Je vous en fais présent, etc.Cet habit est pour toi; fais m'en venir à bout.(II,4.)

La Baguenaudière....Que dites-vous de mon habit de chasse?La Rancune.Qu'il est beau pour jouer un baron de la Crasse.La Baguenaudière.Je vous en fais présent, etc.Cet habit est pour toi; fais m'en venir à bout.(II,4.)

La Baguenaudière....Que dites-vous de mon habit de chasse?

La Rancune.Qu'il est beau pour jouer un baron de la Crasse.

La Baguenaudière.Je vous en fais présent, etc.

Cet habit est pour toi; fais m'en venir à bout.

(II,4.)

Et dans lesVisionnairesde Desmarets:

Ces vers valent cent francs, à vingt francs le couplet:Allez, je vous promets un habit tout complet.

Ces vers valent cent francs, à vingt francs le couplet:Allez, je vous promets un habit tout complet.

Ces vers valent cent francs, à vingt francs le couplet:

Allez, je vous promets un habit tout complet.

dit-on au poète. Chappuzeau (l. III, ch. 18, duThéâtre franç.) donne de curieux détails sur les dépenses extraordinaires que les comédiens devoient faire pour leurs habits, tant à la ville qu'au théâtre, «étant obligés de paroître souvent à la cour, et de voir à toute heure des personnes de qualité.» Il nous apprend aussi, au même endroit, qu'en certaines circonstances les gentilshommes de la chambre avoient ordre de contribuer aux frais de ces habits.

Les comediens ne se couchèrent qu'après avoir bien soupé. Les uns et les autres etoient à leur premier sommeil, environ les onze heures, quand une troupe de cavaliers frappèrent à la porte de l'hôtellerie. L'hôte repondit que son logis etoit plein, et d'ailleurs qu'il etoit heure indue. Ils recommencèrent à frapper plus fort, en menaçant d'enfoncer la porte. Le Destin, qui avoit toujours Saldagne en tête, crut que c'etoit lui qui venoit à force ouverte pour enlever l'Etoile; mais, ayant regardé par la fenêtre, il aperçut, à la faveur de la clarté de la lune, un homme qui avoit les mains liées par derrière; ce qu'ayant dit fort bas à ses compagnons, qui etoient tous aussi bien que lui en etat de le bien recevoir, Ragotin dit assez haut que c'etoit M. de la Rappinière qui avoit pris quelque voleur, car il en etoit à la quête. Ils furent confirmés en cette opinion quand ils ouïrent faire commandement à l'hôte d'ouvrir de par le Roi. «Mais pourquoi diable (dit la Rancune) ne l'a-t-il mené au Mans, ou à Beaumont-le-Vicomte, ou, au pis aller, à Fresnay358? car, encore que ce faubourg soit du Maine, il n'y a point de prisons; il faut qu'il y ait là du mystère!» L'hôte fut contraint d'ouvrir à la Rappinière, qui entra avec dix archers, lesquels menoient un homme attaché, comme je vous viens de dire, et qui ne faisoit que rire, surtout quand il regardoit la Rappinière, ce qu'il faisoit fixement, contre l'ordinaire des criminels; et c'est la première raison pourquoi il ne le mena pas au Mans.

Note 358:(retour)Petite ville du Maine, sur la Sarthe, à six lieues S.-O. de Mamers.

Or vous sçaurez que, la Rappinière ayant appris que l'on avoit fait plusieurs voleries et pillé quelques maisons champêtres, il se mit en devoir de chercher les malfaiteurs. Comme lui et ses archers approchoient de la forêt de Persaine, ils virent un homme qui en sortoit; mais quand il aperçut cette troupe d'hommes à cheval, il reprit le chemin du bois, ce qui fit juger à la Rappinière que ce pouvoit en être un. Il piqua si fort et ses gens aussi, qu'ils attrapèrent cet homme, qui ne repondit qu'en termes confus aux interrogats que la Rappinière lui fit, mais qui ne parut point de l'être; au contraire, il se mit à rire et à regarder fixement la Rappinière, lequel tant plus il le consideroit, tant plus il s'imaginoit de l'avoir vu autrefois, et il ne se trompoit pas; mais du temps qu'ils s'etoient vus, l'on portoit les cheveux courts et de grandes barbes359, et cet homme-là avoit la chevelure fort longue et point de barbe, et d'ailleurs les habits differents; tout cela lui en ôtoit la connoissance. Il le fit neanmoins attacher à un banc de la table de la cuisine qui etoit à dossier à l'antique, et le laissa en la garde de deux archers, et s'en alla coucher après avoir fait un peu de collation.

Note 359:(retour)Tallemant dit de même en parlant du grand-père du marquis de Rambouillet: «On portoit la barbe longuette en ce temps-là et les cheveux courts.» (Hist. du marq. de Ramb.) C'étoit la mode encore sous le règne de Henri IV, comme on peut le voir par les gravures et les portraits du temps. François 1er avoit commencé à mettre en faveur les cheveux courts et la barbe longue, pour cacher, dit-on, une blessure qu'il avoit reçue au bas de la joue. Cette mode se transforma peu à peu sous les règnes suivants, les cheveux s'allongeant et la barbe se rétrécissant par degrés. Sous Henri IV on portoit les cheveux plus longs que sous François 1er, mais courts encore, surtout relativement à l'immense chevelure et à la non moins immense perruque qui alloient les remplacer sous Louis XIII et Louis XIV. Quant à la barbe, qui alloit bientôt devenir la maigreroyaleque chacun sait, elle gardoit encore quelque chose de son ancienne prestance; elle prenoit dessus et dessous le menton, pour descendre en s'effilant en pointe. Aussi Bassompierre, en sortant de la Bastille, s'étonnoit-il de ne plus retrouver les barbes de son temps. «Louis XIII, dit Dulaure, monta imberbe sur le trône de son glorieux père. Les courtisans, voyant leur jeune roi sans barbe, trouvèrent la leur trop longue: ils la réduisirent bientôt, etc.» (Pogonologie, p. 37.) V., dans Tallemant,Historiette de Louis XIII, la chanson:Hélas! ma pauvre barbe.Qu'est-ce qui t'a faite ainsi?C'est le grand roi LouisTreizième de ce nom,Qui toute a ébarbé sa maison, etc.Le même Louis XIII portoit d'abord les cheveux courts dans sa première jeunesse, comme le prouve une médaille frappée à cette époque, mais bientôt il laissa croître sa chevelure, qu'il ne tarda pas à porter dans toute sa longueur.

Hélas! ma pauvre barbe.Qu'est-ce qui t'a faite ainsi?C'est le grand roi LouisTreizième de ce nom,Qui toute a ébarbé sa maison, etc.

Hélas! ma pauvre barbe.Qu'est-ce qui t'a faite ainsi?C'est le grand roi LouisTreizième de ce nom,Qui toute a ébarbé sa maison, etc.

Hélas! ma pauvre barbe.

Qu'est-ce qui t'a faite ainsi?

C'est le grand roi Louis

Treizième de ce nom,

Qui toute a ébarbé sa maison, etc.

Le même Louis XIII portoit d'abord les cheveux courts dans sa première jeunesse, comme le prouve une médaille frappée à cette époque, mais bientôt il laissa croître sa chevelure, qu'il ne tarda pas à porter dans toute sa longueur.

Le lendemain, le Destin se leva le premier, et, en passant par la cuisine, il vit les archers endormis sur une mechante paillasse, et un homme attaché à un des bancs de la table, lequel lui fit signe de s'approcher, ce qu'il fit; mais il fut fort etonné quand le prisonnier lui dit: «Vous souvient-il quand vous fûtes attaqué à Paris sur le Pont-Neuf, où vous fûtes volé, et principalement d'une boîte de portrait? J'etois alors avec le sieur de la Rappinière, qui etoit notre capitaine. Ce fut lui qui me fit avancer pour vous attaquer; vous sçavez tout ce qui se passa. J'ai appris que vous avez tout sçu de Doguin à l'heure de sa mort, et que la Rappinière vous a rendu votre boîte. Vous avez une belle occasion de vous venger de lui, car, s'il me mène au Mans, comme il fera peut-être, j'y serai pendu sans doute; mais il ne tiendra qu'à vous qu'il ne soit de la danse: il ne faudra que joindre votre deposition à la mienne, et puis vous sçavez comme va la justice du Mans360.» Le Destin le quitta, et attendit que la Rappinière fût levé. Ce fut pour lors qu'il temoigna bien qu'il n'etoit pas vindicatif, car il l'avertit du dessein du criminel, en lui disant tout ce qu'il avoit dit de lui, et ensuite lui conseilla de s'en retourner et de laisser ce miserable. Il vouloit attendre que les comediennes fussent levées pour leur donner le bon jour; mais le Destin lui dit franchement que l'Etoile ne le pourroit pas voir sans s'emporter furieusement contre lui avec justice; il lui dit de plus que, si le vice-bailli d'Alençon (qui est le prevôt de ce bailliage-là) sçavoit tout ce manége, il le viendroit prendre. Il le crut, fit detacher le prisonnier, qu'il laissa en liberté, monta à cheval avec ses archers, et s'en alla sans payer l'hôtesse (ce qui lui etoit assez ordinaire) et sans remercier le Destin, tant il etoit troublé.

Note 360:(retour)La justice du Mans devoit sans doute avoir acquis une grande habileté et une promptitude remarquable, grâce à l'exercice que lui donnoit l'esprit processif et litigieux des Manceaux. On sait, en effet, qu'ils ont été renommés de tout temps, non moins que les Normands, pour leurs habitudes chicanières. Boileau les associe à ceux-ci dans sesSatires(XII, 341) et sesEpîtres(II, 31); il y revient encore dansle Lutrin(I, 31). De même Racine dansles Plaideurs(III, 3), Dufresnoy dansla Réconciliation normande(IV, 3), etc., ont fait allusion à leur goût bien connu pour les procès. «Un Manceau vaut un Normand et demi», dit le proverbe.

Après son depart, le Destin appela Roquebrune, l'Olive et le Décorateur, qu'il mena dans la ville, et allèrent directement au grand jeu de paume, où ils trouvèrent six gentilshommes qui jouoient partie. Il demanda le maître du tripot, et ceux qui etoient dans la galerie, ayant connu que c'étoient des comediens, dirent aux joueurs que c'etoient des comediens, et qu'il y en avoit un qui avoit fort bonne mine. Les joueurs achevèrent leur partie et montèrent dans une chambre pour se faire frotter, tandis que le Destin traitoit avec le maître du jeu de paume. Ces gentilhommes, etant descendus à demi vêtus, saluèrent le Destin et lui demandèrent toutes les particularités de la troupe, de quel nombre de personnes elle etoit composée, s'il y avoit de bons acteurs, s'ils avoient de beaux habits, et si les femmes etoient belles. Le Destin repondit sur tous ces chefs; en suite de quoi ces gentilshommes lui offrirent service, et prièrent le maître de les accommoder, ajoutant que, s'ils avoient patience qu'ils fussent tout à fait habillés, qu'ils boiroient ensemble; ce que le Destin accepta pour faire des amis en cas que Saldagne le cherchât encore, car il en avoit toujours de l'apprehension.

Cependant il convint du prix pour le louage dû tripot, et ensuite le Decorateur alla chercher un menuisier pour bâtir le theâtre suivant le modèle qu'il lui bailla; et les joueurs etant habillés, le Destin s'approcha d'eux de si bonne grâce, et avec sa grande mine leur fit paroître tant d'esprit, qu'ils conçurent de l'amitié pour lui. Ils lui demandèrent où la troupe etoit logée, et lui leur ayant repondu qu'elle etoit aux Chênes-Verts en Mont-Fort, ils lui dirent: «Allons boire dans un logis qui sera votre fait; nous voulons vous aider à faire le marché.» Ils y allèrent, furent d'accord du prix pour trois chambres, et y dejeunèrent très bien. Vous pouvez bien croire que leur entretien ne fut que de vers et de pièces de theâtre, en suite de quoi ils firent grande amitié, et allèrent avec lui voir les comediennes, qui etoient sur le point de dîner, ce qui fut cause que ces gentilshommes ne demeurèrent pas longtemps avec elles. Ils les entretinrent pourtant agreablement pendant le peu de temps qu'ils y furent; ils leur offrirent service et protection, car c'etoient des principaux de la ville. Après le dîner l'on fit porter le bagage comique à la Coupe-d'Or, qui etoit le logis que le Destin avoit retenu, et quand le theâtre fut en etat, ils commencèrent à representer.

Nous les laisserons dans cet exercice, dans lequel ils firent tous voir qu'ils n'etoient pas apprentis, et retournerons voir ce que fait Saldagne depuis sa chute.

Mort de Saldagne.

ous avez vu dans le douzième chapitre de la seconde partie de ce Roman comme Saldagne etoit demeuré dans un lit, malade de sa chute, dans la maison du baron d'Arques, à l'appartement de Verville, et ses valets si ivres dans une hôtellerie d'un bourg distant de deux lieues de la dite maison, que celui de Verville eut bien de la peine à leur faire comprendre que la demoiselle s'etoit sauvée, et que l'autre homme que son maître leur avoit donné la suivoit avec l'autre cheval. Après qu'ils se furent bien frotté les yeux, et bâillé chacun trois ou quatre fois, et allongé les bras en s'etirant, ils se mirent en devoir de la chercher. Ce valet leur fit prendre un chemin par lequel il sçavoit bien qu'ils ne la trouveroient pas, suivant l'ordre que son maître lui en avoit donné; aussi ils roulèrent trois jours, au bout desquels ils s'en retournèrent trouver Saldagne, qui n'etoit pas encore gueri de sa chute, ni même en etat de quitter le lit, auquel ils dirent que la fille s'etoit sauvée, mais que l'homme que M. de Verville leur avoit baillé la suivoit à cheval. Saldagne pensa enrager à la reception de cette nouvelle, et bien prit à ses valets qu'il etoit au lit et attaché par une jambe, car s'il eût eté debout, ou s'il eût pu se lever, ils n'eussent pas seulement essuyé des paroles, comme ils firent, mais il les auroit roués de coups de bâton, car il pesta si furieusement contre eux, leur disant toutes les injures imaginables, et se mit si fort en colère, que son mal augmenta et la fièvre le reprit, en sorte que, quand le chirurgien vint pour le panser, il apprehenda que la gangrène ne se mît à sa jambe, tant elle etoit enflammée, et même il y avoit quelque lividité, ce qui l'obligea d'aller trouver Verville, auquel il conta cet accident, lequel se douta bien de ce qui l'avoit causé, et qui alla aussitôt voir Saldagne, pour lui demander la cause de son alteration, ce qu'il savoit assez, car il avoit eté averti par son valet de tout le succès de l'affaire; et, l'ayant appris de lui-même, il lui redoubla sa douleur en lui disant que c'etoit lui qui avoit tramé cette pièce pour lui eviter la plus mauvaise affaire qui lui pût jamais arriver: «Car, lui dit-il, vous voyez bien que personne n'a voulu retirer cette fille, et je vous declare que, si j'ai souffert que ma femme, votre soeur, l'ait logée ceans, ce n'a eté qu'à dessein de la remettre entre les mains de son frère et de ses amis. Dites-moi un peu, que seriez-vous devenu si l'on avoit fait des informations contre vous pour un rapt, qui est un crime capital et que l'on ne pardonne point361? Vous croyez peut-être que la bassesse de sa naissance et la profession qu'elle fait vous auroient excusé de cette licence, et en cela vous vous flattez, car apprenez qu'elle est fille de gentilhomme et de demoiselle, et qu'au bout vous n'y auriez pas trouvé votre compte. Et après tout, quand les moyens de la justice auroient manqué, sçachez qu'elle a un frère qui s'en seroit vengé; car c'est un homme qui a du coeur, et vous l'avez eprouvé en plusieurs rencontres, ce qui vous devroit obliger à avoir de l'estime pour lui, plutôt que de le persecuter comme vous faites.

Note 361:(retour)Quelquefois pourtant, surtout quand ces violences étoient exercées par des personnages puissants contre des femmes de classe inférieure. (Mém.de Chavagnac, 1699, in-12, p. 100.) Il y a, à cette époque, bien des faits historiques qui peuvent servir d'excuse et de justification au grand nombre de rapts, de violences, de meurtres, qu'on trouve dans leRoman comique, et à la facilité avec laquelle la justice passe par-dessus. Qu'il me suffise de citer, outre l'enlèvement, par le père du comte de Chavagnac, de la veuve d'un sieur de Montbrun, celui de madame de Miramion, dans le bois de Boulogne, aux portes mêmes de Paris, et son audacieuse séquestration par Bussy au château de Launay, près de Sens, crime qui, malgré un commencement de poursuites, finit par rester impuni. (V.Mém.de Bussy, éd. Amst,, 1731, p. 160 et suiv.) Il y avoit là un reste des habitudes féodales et une dernière trace de l'ancien respect pour le droit du plus fort et la légitimité de l'épée. C'est surtout dans Brantôme qu'on peut lire le récit des attentats les plus fréquents et les plus audacieux commis sur les personnes les plus illustres, sans que la justice intervînt pour les punir. Ces violences sembloient admises par les moeurs. Les Mémoires contemporains et lesHistoriettesde Tallemant des Réaux pourroient nous fournir à l'appui plus d'un trait, que leurs narrateurs racontent comme une chose toute simple, et que nous serions loin de trouver tels aujourd'hui. Vouloit-on se défaire de Jacques de Lafin, qui avoit révélé au roi le complot du maréchal de Biron, et de Concini, on les assassinoit en plein jour, sur un pont, sans qu'on songeât à poursuivre les meurtriers. Saint-Germain Beaupré faisoit assassiner par son laquais, dans la rue Saint-Antoine, un gentilhomme nommé Villepréau. D'Harcourt et d'Hocquincourt proposoient à Anne d'Autriche de la défaire ainsi de Condé. Le chevalier de Guise ne faisoit pas plus de cérémonies pour passer son épée au travers du corps, en pleine rue Saint-Honoré, au vieux baron de Luz, à peu près comme son frère aîné avoit fait pour Saint-Paul; et ce crime non seulement demeuroit impuni, mais valoit au meurtrier les plus chaleureuses félicitations des plus grands personnages. (Lett.de Malh., 1er févr. 1613.) On peut lire lesGrands jours d'Auvergnepour avoir une idée des actes incroyables que se permettoient les gentilshommes d'alors. La justice, dans ces cas-là, ne demandoit pas mieux que de faire comme nous le dit l'auteur (ch. 6) à propos de la mort de Saldagne: «Personne ne se plaignant,d'ailleurs que ceux qui pouvoient être soupçonnés étoient des principaux gentilshommes de la ville, cela demeura dans le silence.» Bossuet lui-même, parlant de ceux qui offroient à Charles II d'assassiner Cromwell, se borne à dire: «Sa grande âme adédaignéces moyens tropbas; il a cru qu'en quelque état que fussent les rois, il étoit de leurmajestéde n'agir que par les lois ou par les armes.» V.Orais. fun. de la reine d'Anglet., vers la fin.

Il est temps de cesser ces vaines poursuites, où vous pourriez à la fin succomber, car vous sçavez bien que le desespoir fait tout hasarder; il vaut donc mieux pour vous le laisser en paix.»

Ce discours, qui devoit obliger Saldagne à rentrer en lui-même, ne servit qu'à lui redoubler sa rage et à lui faire prendre d'etranges resolutions, qu'il dissimula en presence de Verville, et qu'il tâcha depuis à executer. Il se depêcha de guerir, et sitôt qu'il fut en etat de pouvoir monter à cheval il prit congé de Verville, et à même temps il prit le chemin du Mans, où il croyoit trouver la troupe; mais ayant appris qu'elle en etoit partie pour aller à Alençon, il se resolut d'y aller. Il passa par Vivain, où il fit repaître ses gens et trois coupe-jarrets qu'il avoit pris avec lui362. Quand il entra au logis du Coq-Hardi, où il mit pied à terre, il entendit une grande rumeur: c'etoient les marchands de toile, qui, etant allés au marché à Beaumont, s'etoient aperçus du larcin que leur avoit fait la Rancune, et etoient revenus s'en plaindre à l'hôtesse, qui, en criant bien fort, leur soutenoit qu'elle n'en etoit pas responsable, puisqu'ils ne lui avoient pas baillé leurs balles à garder, mais les avoient fait porter dans leurs chambres; et les marchands repliquoient: «Cela est vrai; mais que diable aviez-vous affaire d'y mettre coucher ces bateleurs? car, sans doute, c'est eux qui nous ont volés.--Mais, repartit l'hôtesse, trouvâtes-vous vos balles crevées, ou les cordes defaites?--Non, disoient les marchands; et c'est ce qui nous etonne, car elles etoient nouées comme si nous-mêmes l'eussions fait!--Or, allez vous promener!» dit l'hôtesse. Les marchands vouloient repliquer, quand Saldagne jura qu'il les battroit s'ils menoient plus de bruit. Ces pauvres marchands, voyant tant de gens, et de si mauvaise mine, furent contraints de faire silence, et attendirent leur depart pour recommencer leur dispute avec l'hôtesse.

Note 362:(retour)On voit dans laRelation des grands jours d'Auvergneet dans beaucoup de tragi-comédies du temps que c'étoit l'usage des gentilshommes de recourir à des spadassins qu'ils payoient pour leurs guet-apens. Ce n'étoit pas seulement pour les assassinats qu'ils en agissoient ainsi, mais pour leurs distributions de coups de bâton et leurs menues vengeances. Le duc d'Epernon, non content de ses laquais, avoit ses donneurs d'étrivières gagés.

Après que Saldagne et ses gens et ses chevaux eurent repu, il prit la route d'Alençon, où il arriva fort tard. Il ne dormit point de toute la nuit, qu'il employa à penser aux moyens de se venger sur le Destin de l'affront qu'il lui avoit fait de lui avoir ravi sa proie; et comme il etoit fort brutal, il ne prit que des resolutions brutales. Le lendemain il alla à la comedie avec ses compagnons, qu'il fit passer devant, et paya pour quatre. Ils n'etoient connus de personne: ainsi il leur fut facile de passer pour etrangers. Pour lui, il entra le visage couvert de son manteau et la tête enfoncée dans son chapeau, comme un homme qui ne veut pas être connu. Il s'assit et assista à la comedie, où il s'ennuya autant que les autres y eurent de satisfaction, car tous admirèrent l'Etoile, qui representa ce jour-là la Cleopâtre de la pompeuse tragedie du grandPompée, de l'inimitable Corneille. Quand elle fut finie, Saldagne et ses gens demeurèrent dans le jeu de paume, resolus d'y attaquer le Destin. Mais cette troupe avoit si fort gagné les bonnes grâces de toute la noblesse et de tous les honnêtes bourgeois d'Alençon, que ceux et celles qui la composoient n'alloient point au theâtre ni ne s'en retournoient point à leur logis qu'avec grand cortège.

Ce jour-là une jeune dame veuve fort galante, qu'on appeloit madame de Villefleur, convia les comediennes à souper (ce que Saldagne put facilement entendre). Elles s'en excusèrent civilement, mais, voyant qu'elle persistoit de si bonne grâce à les en prier, elles lui promirent d'y aller. Ensuite elles se retirèrent, mais très bien accompagnées, et notamment de ces gentilshommes qui jouoient à la paume quand le Destin vint pour louer le tripot, et d'un grand nombre d'autres; ce qui rompit le mauvais dessein de Saldagne, qui n'osa éclater devant tant d'honnêtes gens, avec lesquels il n'eût pas trouvé son compte. Mais il s'avisa de la plus insigne méchanceté que l'on puisse imaginer, qui fut d'enlever l'Etoile quand elle sortiroit de chez madame de Villefleur, et de tuer tous ceux qui voudroient s'y opposer, à la faveur de la nuit. Les trois comediennes y allèrent souper et passer la veillée. Or, comme je vous ai dejà dit, cette dame étoit jeune et fort galante, ce qui attiroit à sa maison toute la belle compagnie, qui augmenta ce soir-là à cause des comediennes. Or Saldagne s'etoit imaginé d'enlever l'Etoile avec autant de facilité que quand il l'avoit ravie lorsque le valet du Destin la conduisoit, suivant la maudite invention de la Rappinière. Il prit donc un fort cheval, qu'il fit tenir par un de ses laquais, lequel il posta à la porte de la maison de ladite dame de Villefleur, qui etoit située dans une petite rue proche du Palais, croyant qu'il lui seroit facile de faire sortir l'Etoile sous quelque prétexte, et la monter promptement sur le cheval, avec l'aide de ses trois hommes, qui battoient l'estrade363dans la grande place, pour la mener après où il lui plairoit. Enfin il se repaissoit de ses vaines chimères et tenoit dejà la proie en imagination; mais il arriva qu'un homme d'eglise (qui n'etoit pas de ceux qui font scrupule de tout et bien souvent de rien, car il frequentoit les honorables compagnies et aimoit si fort la comedie qu'il faisoit connoissance avec tous les comediens qui venoient à Alençon364, et l'avoit fait fort etroitement avec ceux de notre illustre troupe365) alloit veiller ce soir-là chez madame de Villefleur, et ayant aperçu un laquais (qu'il ne connoissoit point, non plus que la livrée qu'il portoit) tenant un cheval par la bride, et l'ayant enquis à qui il etoit et ce qu'il faisoit là, et si son maître etoit dans la maison, et ayant trouvé beaucoup d'obscurité en ses reponses, il monta à la salle où etoit la compagnie, à laquelle il raconta ce qu'il avoit vu, et qu'il avoit ouï marcher des personnes à l'entrée de la petite rue. Le Destin, qui avoit observé cet homme qui se cachoit le visage de son manteau, et qui avoit toujours l'imagination frappée de Saldagne, ne douta point que ce ne fût lui; pourtant il n'en avoit rien dit à personne, mais il avoit mené tous ses compagnons chez madame de Villefleur, pour faire escorte aux demoiselles qui y veilloient. Mais ayant appris de la bouche de l'ecclésiastique ce que vous venez d'ouïr, il fut confirmé dans la croyance que c'etoit Saldagne qui vouloit hasarder un second enlèvement de sa chère l'Etoile. L'on consulta ce que l'on devoit faire, et l'on conclut que l'on attendroit l'evenement, et que, si personne ne paroissoit devant l'heure de la retraite l'on sortiroit avec toute la précaution que l'on peut prendre en pareilles occasions. Mais l'on ne demeura pas longtemps qu'un homme inconnu entra et demanda mademoiselle de l'Etoile, à laquelle il dit qu'une demoiselle de ses amies lui vouloit dire un mot à la rue, et qu'elle la prioit de descendre pour un moment. L'on jugea alors que c'etoit par ce moyen que Saldagne vouloit reussir à son dessein, ce qui obligea tous ceux de la compagnie à se mettre en état de le bien recevoir. L'on ne trouva pas bon qu'aucune des comediennes descendît, mais l'on fit avancer une des femmes de chambre de madame de Villefleur, que Saldagne saisit aussitôt, croyant que ce fût l'Etoile366. Mais il fut bien etonné quand il se trouva investi d'un grand nombre d'hommes armés, car il en etoit passé une partie par une porte qui est sur la grande place, et les autres par la porte ordinaire. Mais comme il n'avoit du jugement qu'autant qu'un brutal en peut avoir, et sans considerer si ses gens etoient joints à lui, il tira un coup de pistolet dont un des comediens fut blessé legèrement, mais qui fut suivi d'une demi-douzaine qu'on dechargea sur lui. Ses gens, qui ouïrent le bruit, au lieu de s'approcher pour le secourir, firent comme font ordinairement ces canailles que l'on emploie pour assassiner quelqu'un, qui s'enfuient quand ils trouvent de la resistance; autant en firent les compagnons de Saldagne, qui etoit tombé, car il avoit un coup de pistolet à la tête et deux dans le corps. L'on apporta de la lumière pour le regarder, mais personne ne le connut que les comediens et comediennes, qui assurèrent que c'etoit Saldagne. On le crut mort, quoiqu'il ne le fût pas, ce qui fut cause que l'on aida à son laquais à le mettre de travers sur son cheval; il le mena à son logis, où on lui reconnut encore quelque signe de vie, ce qui obligea l'hôte à le faire panser; mais ce fut inutilement, car il mourut le lendemain.

Note 363:(retour)C'est-à-dire qui se tenoient aux aguets et alloient à la découverte.

Note 364:(retour)Cela n'étoit pas alors fort rare ni extraordinaire. Racine, dans l'Abrégé de l'histoire de Port-Royal(1re partie), rapporte un mot du fameux partisan Jean de Werth (prisonnier de 1638 à 1642), qui s'étonnoit de voir en France les saints en prison et les évêques à la comédie. Renaudot nous apprend de même que les ecclésiastiques, aussi bien que les hommes du monde, assistèrent en foule à l'Andromèdede Corneille (Gaz. de France, 1650). L'abbé de Marolles raconte, dans ses Mémoires, que les cardinaux, le nonce apostolique et les prélats les plus pieux assistoient aux ballets de la cour (Neuvième discours sur les ballets); qu'on y préparoit des places pour les abbés, les confesseurs et les aumôniers de Richelieu, et qu'après la représentation deMirame, on vit l'évêque de Chartres, Valançay, «le maréchal de camp comique», descendre de dessus le théâtre pour présenter la collation à la reine. Ce fut le même prélat qui fut l'ordonnateur du ballet de la Félicité, à l'hôtel de Richelieu. Cospéan lui-même, le saint évêque de Lisieux, ne reculoit pas devant ce divertissement profane, et le cardinal de Retz rapporte dans ses Mémoires qu'il accepta un jour, sans la moindre difficulté, la proposition que lui firent mesdames de Choisy et de Vendôme de lui donner la comédie dans la maison de l'archevêque de Paris, à Saint-Cloud. Fléchier raconte, dans laRelation des grands jours d'Auvergne, que, sous l'épiscopat de Joachim d'Estaing, à Clermont, on voyoit, après le sermon ou l'office, les chanoines «courir aux comédies avec des dames». Lui-même déclare qu'il n'est pas ennemi juré de ces divertissements. D'après Tallemant, la femme du lieutenant criminel Tardieu se fit un jour conduire par l'évêque de Rennes à l'hôtel de Bourgogne, pour y voir l'Oedipe de Corneille. Quand deux cardinaux, Richelieu et Mazarin, favorisoient particulièrement ce genre de spectacle, les évêques mondains et les abbés beaux esprits, comme il n'en manquoit pas, devoient se croire suffisamment autorisés à les fréquenter.

Note 365:(retour)Plusieurs troupes comiques se donnoient ainsi le nom d'illustres. Le théâtre sur lequel Molière commença à jouer, sous la direction des Béjart (1645), s'intituloit l'illustre théâtre.

Note 366:(retour)On lit une anecdote historique tout à fait analogue dans lesLettresde Malherbe à Peiresc (4 juillet 1614).

Son corps fut porté en son pays, où il fut reçu par ses soeurs et leurs maris. Elles le pleurèrent par contenance, mais dans leur coeur elles furent très aises de sa mort; et j'oserois croire que madame de Saint-Far eût bien voulu que son brutal de mari eût eu un pareil sort, et il le devoit avoir à cause de la sympathie; pourtant je ne voudrois pas faire de jugement temeraire. La justice se mit en devoir de faire quelques formalités; mais n'ayant trouvé personne et personne ne se plaignant, d'ailleurs que ceux qui pouvoient être soupçonnés etoient des principaux gentilshommes de la ville, cela demeura dans le silence. Les comediennes furent conduites à leur logis, où elles apprirent le lendemain la mort de Saldagne, dont elles se rejouirent fort, etant alors en assurance; car partout elles n'avoient que des amis, et partout ce seul ennemi, car il les suivoit partout.


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