CHAPITRE XI.

Votre bouche petite et belle,Est si agréable entretien,Qui parfois son maître m'appelle,Et l'alliance j'en retiens:Car ce m'est honneur et grand bien;Mais, quand vous me prîtes pour maître,Que ne disiez-vous aussi bien:Votre maîtresse je veux être.386

Votre bouche petite et belle,Est si agréable entretien,Qui parfois son maître m'appelle,Et l'alliance j'en retiens:Car ce m'est honneur et grand bien;Mais, quand vous me prîtes pour maître,Que ne disiez-vous aussi bien:Votre maîtresse je veux être.386

Votre bouche petite et belle,

Est si agréable entretien,

Qui parfois son maître m'appelle,

Et l'alliance j'en retiens:

Car ce m'est honneur et grand bien;

Mais, quand vous me prîtes pour maître,

Que ne disiez-vous aussi bien:

Votre maîtresse je veux être.386

Note 385:(retour)Le roman de Mélusine(vers 1478) a pour auteur Jean d'Arras (Voy. édit. Jannet). On lit:les Mélusines, parce que les diverses éditions de ce roman célèbre diffèrent considérablement entre elles.La Vie du terrible Robert le Diable, qui est aujourd'hui encore un des livres les plus populaires de la bibliothèque du colportage, remonte à la fin du XVe siècle (1496).Les Quatre fils Aymonont pour auteur Huon de Villeneuve: c'est une espèce d'épopée de la Table ronde.L'Histoire de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne, dont l'auteur est inconnu, et la 1re édition sans date, mais à peu près de 1490, a de l'intérêt dans sa naïveté: il en existe, dit-on, divers manuscrits antérieurs à cette époque, en vers et prose. Quant àJean de Paris, c'est un roman plein de verve gauloise et de patriotisme narquois, qui remonte aux premières années du XVIe siècle, et dont l'auteur est inconnu. (Voy. édit. Jannet.)

Note 386:(retour)Ces vers, dans Marot, sont adressés à Jeanne d'Albret, princesse de Navarre, son amie et son disciple en poésie (éd. Rapilly, t. 2, p. 484). La pièce est rangée parmi les épigrammes. Je ne sais pourquoi l'auteur donne ce nom à cette petite pièce, sinon peut-être parce qu'elle est composée de huit vers. On sait aussi que Boileau dit de Marot qu'iltourna des triolets, quoiqu'il n'y en ait pas un seul dans ses oeuvres. Mais ce mot de triolet se prenoit quelquefois dans des sens très étendus; ainsi, je trouve dans les pièces manuscrites de Fr. Colletet:Athanatus converti, triolet tragi-grotesque, ou Fantaisie récréative pour servir d'entr'acte à la tragédie du Triomphe de Clovis.

Je lui donnai ces vers, qu'elle lut avec joie, comme je connus sur son visage; après quoi elle les mit dans son sein, d'où elle les laissa tomber un moment après, et qui furent relevés par sa soeur aînée sans qu'elle s'en aperçût, et dont elle fut avertie par un petit laquais. Elle les lui demanda, et, voyant qu'elle faisoit quelque difficulté de les lui rendre, elle se mit furieusement en colère et s'en plaignit à sa mère, qui commanda à sa fille de les lui bailler, ce qu'elle fit. Ce procedé me donna de bonnes esperances, quoique ma condition me rebutât.

Or, pendant que nous passions ainsi agreablement le temps, mon père et ma mère, qui etoient fort avancés en âge, deliberèrent de me marier, et ils m'en firent un jour la proposition. Ma mère decouvrit à mon père le projet qu'elle avoit fait avec mademoiselle du Fresne, comme je vous ai dit; mais, comme c'etoit un homme fort interessé, il lui repondit que cette fille-là etoit d'une condition trop relevée pour moi, et, d'ailleurs, qu'elle avoit trop peu de bien, nonobstant quoi elle voudroit trop trancher de la dame. Comme j'etois fils unique, et que mon père etoit fort riche selon sa condition, et semblablement un mien oncle, qui n'avoit point d'enfans, et duquel il n'y avoit que moi qui en pût être heritier, selon la coutume de Normandie, plusieurs familles me regardoient comme un objet digne de leur alliance, et même l'on me fit porter trois ou quatre enfans au baptême avec des filles des meilleures maisons de notre voisinage (qui est ordinairement par où l'on commence pour reussir aux mariages); mais je n'avois dans la pensée que ma chère du Lys. J'en etois neanmoins si persecuté de tous mes parens que je pris resolution de m'en aller à la guerre, quoique je n'eusse que seize ou dix-sept ans. L'on fit des levées en cette ville pour aller en Danemark sous la conduite de M. le comte de Montgommeri. Je me fis enroler secretement avec trois cadets, mes voisins, et nous partîmes de même en fort bon equipage; mon père et ma mère en furent fort affligés, et ma mère en pensa mourir de douleur. Je ne pus sçavoir alors quel effet ce depart inopiné fit sur l'esprit de la du Lys, car je ne lui en dis rien du tout; mais je l'ai sçu depuis par elle-même. Nous nous embarquâmes au Havre-de-Grâce et voguâmes assez heureusement jusqu'à ce que nous fussions près du Sund; mais alors il se leva la plus furieuse tempête que l'on ait jamais vue sur la mer océane; nos vaisseaux furent jetés par la tourmente en divers endroits, et celui de M. de Montgommeri, dans lequel j'etois, vint aborder heureusement à l'embouchure de la Tamise, par laquelle nous montâmes, à l'aide du reflux, jusqu'à Londres, capitale d'Angleterre, où nous sejournâmes environ six semaines, pendant lequel temps j'eus le loisir de voir une partie des raretés de cette superbe ville, et l'illustre cour de son roi, qui etoit alors Charles Stuart, premier du nom. M. de Montgommeri s'en retourna dans sa maison de Pont-Orson, en Basse-Normandie, où je ne voulus pas le suivre. Je le suppliai de me permettre de prendre la route de Paris, ce qu'il fit. Je m'embarquai dans un vaisseau qui alloit à Rouen, où j'arrivai heureusement, et de là je me mis sur un bateau qui me remonta jusqu'à Paris, où je trouvai un mien parent fort proche, qui etoit ciergier du Roi. Je le priai que par son moyen je pusse entrer au régiment des gardes; il s'y employa et fut mon repondant, car en ce temps-là il en falloit avoir pour y être reçu, ce que je fus en la compagnie de M. de la Rauderie. Mon parent me bailla de quoi me remettre en equipage (car en ce voyage de mer j'avois gâté mes habits) et de l'argent, ce qui me faisoit faire paroli387à une trentaine de cadets de grande maison388, qui portoient tous le mousquet aussi bien que moi.

Note 387:(retour)Aller de pair, faire tête, égaler. (Dict. com.de Leroux.)

Note 388:(retour)Le régiment des gardes étoit la ressource ordinaire des cadets de grandes familles qui ne se faisoient point d'église. De là l'expression fréquente: un cadet aux gardes.

En ce temps-là les princes et grands seigneurs de France se soulevèrent contre le roi, et même Mgr le duc d'Orléans, son frère; mais Sa Majesté, par l'adresse ordinaire du grand cardinal de Richelieu, rompit leurs mauvais desseins, ce qui obligea Sa Majesté de faire un voyage en Bretagne avec une puissante armée389. Nous arrivâmes à Nantes, où l'on fit la première execution des rebelles sur la personne du comte de Chalais, qui y eut la tête tranchée390; ce qui donna de la terreur à tous les autres, qui moyennèrent leurs paix avec le roi, lequel s'en retourna à Paris. Il passa par la ville du Mans, où mon père me vint trouver, tout vieux qu'il etoit (car il avoit eté averti par mon cousin, ce ciergier du Roi, que j'etois au régiment des gardes); il me demanda à mon capitaine, lequel lui accorda mon congé. Nous nous en revînmes en cette ville, où mes parens resolurent que, pour m'arrêter, il me falloit lier avec une femme; celle d'un chirurgien voisin d'une mienne cousine germaine fit venir pendant le carême (sous pretexte d'ouïr les prédications) la fille d'un lieutenant de bailli391d'un bourg distant de trois lieues d'ici. Ma cousine me vint querir à notre maison pour me la faire voir; mais, après une heure de conversation que j'eus avec elle dans la maison de madite cousine, où elle etoit venue, elle se retira, et alors l'on me dit que c'etoit une maîtresse pour moi; à quoi je repondis froidement qu'elle ne m'agréoit pas. Ce n'est pas qu'elle ne fût assez belle et riche, mais toutes les beautés me sembloient laides en comparaison de ma chère du Lys, qui seule occupoit toutes mes pensées. J'avois un oncle, frère de ma mère, homme de justice, et que je craignois beaucoup, lequel s'en vint un soir à notre maison, et, après m'avoir fort bravé sur le mepris que j'avois temoigné faire de cette fille, me dit qu'il falloit me resoudre à l'aller voir chez elle aux prochaines fêtes de Pâques, et qu'il y avoit des personnes qui valoient plus que moi qui se tiendroient bien honorées de cette alliance. Je ne repondis ni oui ni non; mais, les fêtes suivantes, il fallut y aller avec ma cousine, cette chirurgienne et un sien fils. Nous fûmes agreablement reçus, et l'on nous regala trois jours durant. L'on nous mena aussi à toutes les metairies de ce lieutenant, dans toutes lesquelles il y avoit festin. Nous fûmes aussi à un gros bourg, distant d'une lieue de cette maison, voir le curé du lieu, qui etoit frère de la mère de cette fille, lequel nous fit un fort gracieux accueil. Enfin nous nous en retournâmes comme nous etions venus, c'est-à-dire, pour ce qui me regardoit, aussi peu amoureux que devant. Il fut pourtant resolu que dans une quinzaine de jours on parleroit à fond de ce mariage. Le terme etant expiré, j'y retournai avec trois de mes cousins germains, deux avocats et un procureur en ce presidial; mais, par bonheur, on ne conclut rien, et l'affaire fut remise aux fêtes de mai prochaines. Mais le proverbe est bien veritable, que l'homme propose et Dieu dispose, car ma mère tomba malade quelques jours devant lesdites fêtes et mon père quatre jours après; l'une et l'autre maladie se terminèrent par la mort. Celle de ma mère arriva un mardi, et celle de mon père le jeudi de la même semaine, et je fus aussi fort malade; mais je me levai pour aller voir cet oncle sevère, qui etoit aussi fort malade, et qui mourut quinze jours après. A quelque temps de là, l'on me reparla de cette fille du lieutenant que j'etois allé voir; mais je n'y voulus pas entendre, car je n'avois plus de parens qui eussent droit de me commander; d'ailleurs que mon coeur etoit toujours dans ce parc, où je me promenois ordinairement, mais bien plus souvent en imagination.

Note 389:(retour)V., sur tous ces événements, l'Histoire de France sous Louis XIII, par Bazin, t. 2, année 1626. Le roi avoit d'abord passé par Blois, et le cardinal le rejoignit à Nantes, où il alloit ouvrir les Etats de Bretagne.

Note 390:(retour)Chalais, le membre le plus importantdu parti de l'aversion, fut condamné à mort, malgré l'humilité de ses aveux et de son repentir, par arrêt du 18 août 1626.

Note 391:(retour)Les baillis étoient des officiers chargés de rendre la justice dans un certain ressort. Cette fonction passa peu à peu aux mains de leurs lieutenants. «Le bailli, dit Furetière dans son Dictionnaire, est aujourd'hui dépouillé de toute sa fonctîon, et toute l'autorité de cette charge a été transférée à son lieutenant.»

Un matin, que je ne croyois pas qu'il y eût encore personne de levé dans la maison du sieur Dufresne, je passai devant, et je fus bien etonné quand j'ouïs la du Lys qui chantoit, sur son balcon, cette vieille chanson qui a pour reprise: «Que n'est-il auprès de moi, celui que mon coeur aime!» Ce qui m'obligea à m'approcher d'elle et à lui faire une profonde reverence, que j'accompagnai de telles ou semblables paroles: «Je souhaiterois de tout mon coeur, mademoiselle, que vous eussiez la satisfaction que vous desirez, et je voudrois y pouvoir contribuer: ce seroit avec la même passion que j'ai toujours été votre très humble serviteur.» Elle me rendit bien mon salut, mais elle ne me repondit pas, et, continuant à chanter, elle changea la reprise de la chanson en ces paroles: «Le voici auprès de moi celui que mon coeur aime.» Je ne demeurai pas court, car je m'etois un peu ouvert à la guerre et à la cour, et, quoique le procedé fût capable de me demonter, je lui dis: «J'aurai sujet de le croire si vous me faites ouvrir la porte.» A même temps elle appela le petit laquais dont j'ai dejà parlé, auquel elle commanda de me l'ouvrir, ce qu'il fit. J'entrai, et je fus reçu avec tous les temoignages de bienveillance du père, de la mère et de la soeur aînée, mais encore plus de la du Lys. La mère me demanda pourquoi j'etois si sauvage et que je ne les visitois pas si souvent que j'avois accoutumé, qu'il ne falloit pas que le deuil de mes parens m'en empêchât, et qu'il falloit se divertir comme auparavant; en un mot, que je serois toujours le bienvenu dans leur maison. Ma reponse ne fut que pour faire paroître mon peu de merite, en disant quelque peu de paroles aussi mal rangées que celles que je vous debite. Mais enfin tout se termina à un dejeuner de laitage, qui est en ce pays un grand regal, comme vous savez.--«Et qui n'est pas desagreable, repondit l'Etoile; mais poursuivez.»--Quand je pris congé pour sortir, la mère me demanda si je ne m'incommoderois point d'accompagner elle et ses filles chez un vieux gentilhomme, leur parent, qui demeuroit à deux lieues d'ici. Je lui repondis qu'elle me faisoit tort de me le demander, et qu'un commandement absolu m'eût eté plus agreable. Le voyage fut conclu au lendemain. La mère monta un petit mulet, qui etoit dans la maison; la fille aînée monta le cheval de son père, et je portois en croupe sur le mien, qui etoit fort, ma chère du Lys; je vous laisse à penser quel fut notre entretien le long du chemin, car, pour moi, je ne m'en souviens plus. Tout ce que je vous puis dire, c'est que nous nous separâmes, la du Lis et moi, fort amoureux; depuis ce temps-là mes visites furent fort frequentes, ce qui dura tout le long de l'eté et de l'automne. De vous dire tout ce qui se passa, je vous serois trop ennuyeux; seulement vous dirai-je que nous nous derobions souvent de la compagnie et nous allions demeurer seuls à l'ombrage de ce bois de haute futaie, et toujours sur le bord de la belle petite rivière qui passe au milieu, où nous avions la satisfaction d'ouïr le ramage des oiseaux, qu'ils accordoient au doux murmure de l'eau, parmi lequel nous mêlions mille douceurs que nous nous disions, et nous nous faisions ensuite autant d'innocentes caresses. Ce fut là où nous prîmes resolution de nous bien divertir le carnaval prochain.

Un jour que j'etois occupé à faire faire du cidre à un pressoir du faubourg de la Barre, qui est tout joignant le parc, la du Lys m'y vint trouver; à son abord je connus qu'elle avoit quelque chose sur le coeur, en quoi je ne me trompais pas; car, après qu'elle m'eut un peu raillé sur l'equipage où j'etois, elle me tira à part et me dit que le gentilhomme dont la fille etoit chez M. de Planche-Panète, son beau-frère, en avoit amené un autre, qu'il pretendoit lui faire donner pour mari, et qu'ils etoient à la maison, dont elle s'etoit derobée pour m'en avertir. «Ce n'est pas, ajouta-t-elle, que je favorise jamais sa recherche et que je consente à quoi que ce soit, mais j'aimerois mieux que tu trouvasses quelque moyen de le renvoyer que s'il venoit de moi.» Je lui dis alors: «Va-t-en, et lui fais bonne mine, pour ne rien alterer; mais sçache qu'il ne sera pas ici demain à midi.» Elle s'en alla plus joyeuse, attendant l'evenement. Cependant je quittai tout et abandonnai mon cidre à la discretion des valets, et m'en allai à ma maison, où je pris du linge et un autre habit, et m'en allai chercher mes camarades: car vous devez sçavoir que nous etions une quinzaine de jeunes hommes qui avions tous chacun notre maîtresse, et tellement unis, que qui en offensoit un avoit offensé tous les autres; et nous etions tous resolus que, si quelque etranger venoit pour nous les ravir, de le mettre en etat de n'y reussir jamais392. Je leur proposai ce que vous venez d'ouïr, et aussitôt tous conclurent qu'il falloit aller trouver ce galant (qui etoit un gentilhomme de la plus petite noblesse du bas Maine) et l'obliger à s'en retourner comme il etoit venu. Nous allâmes donc à son logis, où il soupoit avec l'autre gentilhomme son conducteur. Nous ne marchandâmes point à lui dire qu'il se pouvoit bien retirer, et qu'il n'y avoit rien à gagner pour lui en ce pays. Alors le conducteur repartit que nous ne sçavions pas leur dessein, et que, quand nous le sçaurions, nous n'y avions aucun interêt. Alors je m'avançai, et, mettant la main sur la garde de mon epée, je lui dis: «Si ai bien moi, j'y en ai, et, si vous ne le quittez, je vous mettrai en etat de n'en faire plus.» L'un d'eux repartit que la partie n'etoit pas egale, et que, si j'etois seul, je ne parlerois pas ainsi. Alors je lui dis: «Vous êtes deux, et je sors avec celui-ci», en prenant un de mes camarades, «suivez-nous». Ils s'en mirent en devoir; mais l'hôte et un sien fils les en empêchèrent, et leur firent connoître que le meilleur pour eux etoit de se retirer, et qu'il ne faisoit pas bon de se frotter avec nous. Ils profitèrent de l'avis, et l'on n'en ouït plus parler depuis. Le lendemain j'allai voir la du Lys, à laquelle je racontai l'action que j'avois faite, dont elle fut très contente et m'en remercia en des termes fort obligeans.

Note 392:(retour)Sorel parle de même, dansFrancion, d'une société debraviformée entre jeunes gens pour redresser les torts, châtier les fats et les insolents, etc., sans préjudice de la débauche à laquelle ils se livroient en commun. (7e liv.)

L'hiver approchoit, les veillées etoient fort longues, et nous les passions à jouer à des petits jeux d'esprit393; ce qui etant souvent reiteré ennuya; ce qui me fit resoudre à lui donner le bal. J'en conferai avec elle, et elle s'y accorda. J'en demandai la permission à M. du Fresne, son père, et il me la donna. Le dimanche suivant nous dansâmes, et continuâmes plusieurs fois; mais il y avoit toujours une si grande foule de monde, que la du Lys me conseilla de ne faire plus danser, mais de penser à quelque autre divertissement. Il fut donc resolu d'etudier une comedie, ce qui fut executé.»

Note 393:(retour)Par exemple, aujeu des proverbes, aux jeux de conversation, des éléments, des compliments ou flatteries, des mathematiques, et autres dont on peut voir la description dans laMaison des jeux, 1642, in-8.

L'Etoile l'interrompit en lui disant: «Puisque vous en êtes à la comedie, dites-moi si cette histoire est encore guère longue, car il se fait tard, et l'heure du souper approche.--Ha! dit le prieur, il y en a encore deux fois autant pour le moins.» L'on jugea donc qu'il la falloit remettre à une autre fois, pour donner le temps aux acteurs d'etudier leurs rôles; et, quand ce n'eût pas eté pour ces raisons, il eût fallu cesser à cause de l'arrivée de M. de Verville, qui entra dans la chambre facilement, car le portier s'etoit endormi. Sa venue surprit bien fort toute la compagnie. Il fit de grandes caresses à tous les comediens et comediennes, et principalement au Destin, qu'il embrassa à diverses reprises, et leur dit le sujet de son voyage, comme vous verrez au chapitre suivant, qui est fort court.

Resolution des mariages du Destin avec l'Etoile,et de Leandre avec Angelique.

e prieur de Saint-Louis voulut prendre congé, mais le Destin l'arrêta, lui disant que dans peu de temps il faudroit souper, et qu'il tiendroit compagnie à monsieur de Verville, qu'il pria de leur faire l'honneur de souper avec eux. L'on demanda à l'hôtesse si elle avoit quelque chose d'extraordinaire; elle dit que oui. L'on mit du linge blanc, et l'on servit quelque temps après. L'on fit bonne chère, l'on but à la santé de plusieurs personnes et l'on parla beaucoup. Après le dessert, le Destin demanda à Verville le sujet de son voyage en ces quartiers, et il lui repondit que ce n'etoit pas la mort de son beau-frère Saldagne, que ses soeurs ne plaignoient guère non plus que lui; mais qu'ayant une affaire d'importance à Rennes, en Bretagne, il s'etoit detourné exprès pour avoir le bien de les voir, dont il fut grandement remercié; ensuite il fut informé du mauvais dessein de Saldagne et du succès, et enfin de tout ce que vous avez vu au sixième chapitre. Verville plia les epaules en disant qu'il avoit trouvé ce qu'il cherchoit avec trop de soin. Après souper, Verville fit connoissance avec le prieur, duquel tous ceux de la troupe dirent beaucoup de bien, et, après avoir un peu veillé, il se retira. Alors Verville tira le Destin à part et lui demanda pourquoi Leandre étoit vêtu de noir et pourquoi tant de laquais vêtus de même. Il lui en apprit le sujet, et le dessein qu'il avoit fait d'epouser Angelique. «Et vous, dit Verville, quand vous marierez-vous? Il est, ce me semble temps de faire connoître au monde qui vous êtes, ce qui ne se peut que par un mariage»; ajoutant que s'il n'etoit pressé, qu'il demeureroit pour assister à l'un et à l'autre. Le Destin dit qu'il falloit sçavoir le sentiment de l'Etoile; ils l'appelèrent et lui proposèrent le mariage, à quoi elle repondit qu'elle suivroit toujours le sentiment de ses amis. Enfin il fut conclu que, quand Verville auroit mis fin aux affaires qu'il avoit à Rennes, qui seroit dans une quinzaine de jours au plus tard, qu'il repasseroit par Alençon, et que l'on executeroit la proposition. Il en fut autant conclu entre eux et la Caverne, pour Leandre et Angelique.

Verville donna le bonsoir à la compagnie et se retira à son logis. Le lendemain il partit pour la Bretagne, et il arriva à Rennes, où il alla voir monsieur de la Garouffière, lequel, après les complimens accoutumés, lui dit qu'il y avoit dans la ville une troupe de comediens, l'un desquels avoit beaucoup de traits du visage de la Caverne: ce qui l'obligea d'aller le lendemain à la comedie, où ayant vu le personnage, il fut tout persuadé que c'etoit son parent (je dis de la Caverne). Après la comedie il l'aborda, et s'enquit de lui d'où il etoit, s'il y avoit longtemps qu'il etoit dans la troupe et par quels moyens il y etoit venu; il repondit sur tous les chefs en sorte qu'il fut facile à Verville de connoître qu'il etoit le frère de la Caverne, qui s'etoit perdu quand son père fut tué en Perigord par le page du baron de Sigognac, ce qu'il avoua franchement, en ajoutant qu'il n'avoit jamais pu sçavoir ce que sa soeur etoit devenue. Lors Verville lui apprit qu'elle etoit dans une troupe de comediens qui etoit à Alençon; qu'elle avoit eu beaucoup de disgrâces, mais qu'elle avoit sujet d'en être consolée, parce qu'elle avoit une très belle fille qu'un seigneur de douze mille livres de rentes etoit sur le point d'epouser, et qu'il faisoit la comedie avec eux et qu'à son retour il assisteroit au mariage, et qu'il ne tiendroit qu'à lui de s'y trouver, pour rejouir sa soeur, qui etoit fort en peine de lui, n'en ayant eu aucunes nouvelles depuis sa fuite. Non-seulement le comedien accepta cette offre, mais il supplia instamment monsieur de Verville de souffrir qu'il l'accompagnât, ce qu'il agréa. Cependant il mit ordre à ses affaires, que nous lui laisserons negocier, et retournerons à Alençon.

Le prieur de Saint-Louis alla, le même jour que partit Verville, trouver les comediens et comediennes, pour leur dire que monseigneur l'evêque de Sées l'avoit envoyé querir pour lui communiquer quelque affaire d'importance, et qu'il etoit bien marri de ne se pouvoir acquitter de sa promesse; mais qu'il n'y avoit rien de perdu; que cependant qu'il seroit à Sées, ils iroient à la Fresnaye, representerSilvieaux noces de la fille du seigneur du lieu, et qu'à leur retour et au sien, il achèveroit ce qu'il avoit commencé. Il s'en alla, et les comediens se disposèrent à partir.

Ce qui arriva au voyage de la Fresnaye;autre disgrâce de Ragotin.

a veille de la noce l'on envoya un carrosse et des chevaux de selle aux comediens. Les comediennes s'y placèrent dedans avec le Destin, Leandre et l'Olive; les autres montèrent les chevaux, et Ragotin le sien, qu'il avoit encore, pour n'avoir pu le vendre, et qui etoit gueri de son enclouure. Il voulut persuader à l'Etoile ou à Angelique de se mettre en croupe derrière lui, disant qu'elles seroient plus à leur aise que dans le carrosse, qui ebranle beaucoup les personnes; mais ni l'une ni l'autre n'en voulurent rien faire. Pour aller d'Alençon à la Fresnaye il faut passer une partie de la forêt de Persaine, qui est au pays du Maine. Ils n'eurent pas fait mille pas dans cette forêt que Ragotin, qui alloit devant, cria au cocher d'arrêter, «parce, dit-il, qu'il voyoit une troupe d'hommes à cheval». L'on ne trouva pas bon d'arrêter, mais de se tenir chacun sur ses gardes. Quand ils furent près de ces cavaliers, Ragotin dit que c'etoit la Rappinière avec ses archers. L'Etoile pâlit; mais le Destin, qui s'en aperçut, l'assura en lui disant qu'il n'oseroit leur faire insulte en la presence de ses archers et des domestiques de monsieur de la Fresnaye, et si près de sa maison. La Rappinière connut bien que c'etoit la troupe comique; aussi il s'approcha du carrosse avec son effronterie ordinaire et salua les comediennes, auxquelles il fit d'assez mauvais complimens, à quoi elles repondirent avec une froideur capable de demonter un moins effronté que ce levrier de bourreau; lequel leur dit qu'il cherchoit des brigands qui avoient volé des marchands du côté de Balon394, et qu'on lui avoit dit qu'ils avoient pris cette route. Comme il entretenoit la compagnie, le cheval d'un de ses archers, qui etoit fougueux, sauta sur le col du cheval de Ragotin, auquel il fit si grand'peur qu'il recula et enfonça dans une touffe d'arbres, dont il y en avoit quelques-uns dont les branches etoient sèches, l'une desquelles se trouva sous le pourpoint de Ragotin et qui lui piqua le dos, en sorte qu'il y demeura pendu: car, voulant se degager de parmi ces arbres, il avoit donné des deux talons à son cheval, qui avoit passé et l'avoit laissé ainsi en l'air, criant comme un petit fou qu'il etoit: «Je suis mort, l'on m'a donné un coup d'epée dans les reins395.»

Note 394:(retour)Petite ville du Maine, sur l'Orne, à 4 lieues et demie du Mans.

Note 395:(retour)Cette plaisanterie paroît imitée d'un passage de l'Euphormionde Barclay, où César, l'un des personnages, se croit mort, comme Ragotin, parce que, comme lui, à peu près, il a été piqué par une épine à la fesse. (1re part., ch. 30.)

L'on rioit si fort de le voir en cette posture que l'on ne songeoit à rien moins qu'à le secourir. L'on crioit bien aux laquais de le dependre; mais il s'enfuyoient d'un autre côté en riant. Cependant son cheval gagnoit toujours pays, sans se laisser prendre. Enfin, après avoir bien ri, le cocher, qui etoit un grand et fort garçon, descendit de dessus son siége et s'approcha de Ragotin, le souleva et le dependit. On le visita et on lui fit accroire qu'il etoit fort blessé, mais qu'on ne pouvoit le panser que l'on ne fût au village, où il y avoit un fort bon chirurgien; en attendant, on lui appliqua quelques feuilles fraîches pour le soulager. On le plaça dans le carrosse, dont l'Olive sortit, tandis que les laquais passèrent au travers du bois pour gagner le devant du cheval, qui ne vouloit pas se laisser prendre, et qui fut pourtant pris, et l'Olive monta dessus. La Rappinière continua son chemin, et la troupe arriva au château, d'où l'on envoya querir le chirurgien, auquel l'on donna le mot. Il fit semblant de sonder la plaie imaginaire de Ragotin, que l'on avoit fait mettre dans le lit. Il le pansa de même qu'il l'avoit sondé, après lui avoir dit que son coup etoit favorable, et que deux doigts plus à côté il n'y avoit plus de Ragotin. Il lui ordonna le regime ordinaire et le laissa reposer. Ce petit bout d'homme avoit l'imagination si frappée de tout ce qu'on lui avoit dit qu'il crut toujours d'être fort blessé. Il ne se leva point pour voir le bal qui fut tenu le soir après souper: car l'on avoit fait venir la grande bande de violons du Mans, celle d'Alençon etant à une autre noce, à Argentan. L'on dansa à la mode du pays, et les comediens et comediennes dansèrent à la mode de la cour. Le Destin et l'Etoile dansèrent la sarabande, avec l'admiration de toute la compagnie, qui etoit composée de la noblesse campagnarde et des plus gros manans du village.

Le lendemain l'on joua la pastorale que l'épousée avoit demandée; Ragotin s'y fit porter en chaise avec son bonnet de nuit. Ensuite l'on fit bonne chère, et le lendemain, après avoir bien dejeûné, l'on paya et remercia la troupe. Le carrosse et les chevaux furent prêts, et l'on tâcha à desabuser Ragotin de sa pretendue blessure; mais on ne lui put jamais persuader le contraire, car il disoit toujours qu'il sentoit bien son mal. On le mit dans le carrosse, et toute la troupe arriva heureusement à Alençon. Le lendemain on ne representa point, car les comediennes se voulurent reposer. Cependant le prieur de Saint-Louis etoit de retour de son voyage de Sées. Il alla voir la troupe, et l'Etoile lui dit qu'il ne trouveroit point d'occasion plus favorable pour achever son histoire; il ne s'en fit point prier, et il poursuivit comme vous allez voir au suivant chapitre.

Suite et fin de l'histoire du prieur de Saint-Louis.

i le commencement de cette histoire (où vous n'avez vu que de la joie et des contentemens) vous a eté ennuyeux, ce que vous allez ouïr le sera bien davantage, puisque vous n'y verrez que des revers de la fortune, des douleurs et des desespoirs qui suivront les plaisirs et les satisfactions où vous me verrez encore, mais pour fort peu de temps. Pour donc reprendre au même lieu où je finis le recit, après que mes camarades et moi eûmes appris nos rôles et exercé plusieurs fois, un jour de dimanche au soir nous representâmes notre pièce dans la maison du sieur du Fresne, ce qui fit un grand bruit dans le voisinage; quoique nous eussions pris tous les soins de faire tenir les portes du parc bien fermées, nous fûmes accablés de tant de monde, qui avoit passé le château ou escaladé les murailles, que nous eûmes toutes les peines imaginables à gagner le theâtre, que nous avions fait dresser dans une salle de mediocre grandeur; aussi il resta les deux tiers du monde dehors. Pour obliger ces gens-là à se retirer, nous leur fîmes promesse que le dimanche suivant nous la representerions dans la ville et dans une plus grande salle. Nous fîmes passablement bien pour des apprentis, excepté un de nos acteurs qui faisoit le personnage du secretaire du roi Darius (la mort de ce monarque etoit le sujet de notre pièce396): car il n'avoit que huit vers à dire, ce qu'il faisoit assez bien entre nous; mais, quand il fallut representer tout à bon, il le fallut pousser sur la scène par force, et ainsi il fut obligé de parler, mais si mal que nous eûmes beaucoup de peine à faire cesser les éclats de rire.

Note 396:(retour)Il s'agit probablement deLa Mort de Daire, tragédie de Hardy (1619), où Masoee, qui peut passer en effet pour le secrétaire de Darius, a non pas huit vers, mais dix en tout à prononcer, dans la 1re scène du 2e acte.

La tragedie etant finie, je commençai le bal avec la du Lys, et qui dura jusqu'à minuit. Nous prîmes goût à cet exercice, et sans en rien dire à personne nous etudiâmes une autre pièce. Cependant je ne desistois point de mes visites ordinaires. Or, un jour que nous etions assis auprès du feu, il arriva un jeune homme auquel l'on y fit prendre place; après un quart d'heure d'entretien, il sortit de sa poche une boîte dans laquelle il y avoit un portrait de cire en relief, très bien fait, qu'il dit être celui de sa maîtresse. Après que toutes les demoiselles l'eurent vu et dit qu'elle etoit fort belle, je le pris à mon tour, et, en le considerant avec attention, je m'imaginai qu'il ressembloit à la du Lys, et que ce galant-là avoit quelque pensée pour elle. Je ne marchandai point à jeter cette boîte dans le feu, où la petite statue se fondit bientôt: car, quand il se mit en devoir de l'en tirer, je l'arrêtai et le menaçai de le jeter par la fenêtre. M. du Fresne (qui m'aimoit autant alors comme il m'a haï depuis) jura qu'il lui feroit sauter l'escalier, ce qui obligea ce malheureux à sortir confusement. Je le suivis sans que personne de la compagnie m'en pût empêcher, et je lui dis que, s'il avoit quelque chose sur le coeur, que nous avions chacun une epée et que nous etions en beau lieu pour se satisfaire; mais il n'en eut pas le courage. Or le dimanche suivant nous jouâmes la même tragedie que nous avions dejà representée, mais dans la salle d'un de nos voisins qui etoit assez grande, et par ce moyen nous eûmes quinze jours pour étudier l'autre pièce. Je m'avisai de l'accompagner de quelques entrées de ballet397, et je fis choix de six de mes camarades qui dansoient le mieux, et je fis le septième. Le sujet du ballet etoit les bergers et les bergères soumis à l'Amour: car à la première entrée paroissoit un Cupidon, et aux autres des bergers et des bergères, tous vêtus de blanc, et leurs habits tout parsemés de noeuds de petit ruban bleu, qui etoit la couleur de la du Lys, et que j'ai aussi toujours portée depuis; il est vrai que j'y ai ajouté la feuille398morte, pour les raisons que je vous dirai à la fin de cette histoire. Ces bergers et bergères faisoient deux à deux chacun une entrée, et, quand ils paroissoient tous ensemble, ils formoient les lettres du nom de la du Lys, et l'amour decochoit une flèche à chaque berger et jetoit des flammes de feu aux bergères, et tous en signe de soumission flechissoient le genou. J'avois composé quelques vers sur le sujet du ballet, que nous recitâmes; mais la longueur du temps me les a fait oublier, et, quand je m'en souviendrois encore, je n'aurois garde de vous les dire, car je suis assuré qu'ils ne vous agréeroient pas, à présent que la poësie françoise est au plus haut degré où elle puisse monter. Comme nous avions tenu la chose secrète, il nous fut facile de n'avoir que de nos amis particuliers, qui insensiblement et sans que l'on s'en aperçût entrèrent dans le parc, où nous representâmes à notre aise lesAmours d'Angelique et de Sacripant, roi de Circassie, sujet tiré de l'Arioste399; ensuite nous dansâmes notre ballet.

Note 397:(retour)Le ballet, que Benserade devoit élever à un si haut point de gloire, et que Molière même ne dédaigna pas de cultiver, étoit déjà, à cette époque, en grande faveur. V.le Mercuredu temps et lesMémoiresde Marolles,passim.En 1630, le fameux ballet préparé par le comte de Soissons pour le retour de Louis XIII à Paris mit la cour et la ville en émoi et préoccupa les esprits plus encore que le procès du maréchal de Marillac. Les ballets deMaître Galimathias, desGoutteux(1630), duMonde, de laProspérité des armes de France, duTriomphe de la beauté(1640), etc., n'excitoient guère moins l'attention publique. Déjà, même sous Henri IV, il y avoit eu à la cour plus de 80 ballets.

Note 398:(retour)On peut consulter leJeu du galant(Maison des jeux, 3e p.) pour la signification attachée alors à la couleur des rubans. Voici d'abord pour le bleu: «Doriclas, commençant, dit qu'il choisissoit le bleu à cause qu'etant une couleur attribuée au ciel, elle temoignoit que l'on ne vouloit avoir que des affections celestes.» Quant à la couleur feuille morte, elle signifioit la mort de l'espérance, ou au moins d'une espérance.

Note 399:(retour)Encore un sujet emprunté auRoland furieux, qui étoit alors mis à contribution par le théâtre presque autant que l'Astrée. Je serois assez porté à croire que l'auteur a commis une erreur dans la désignation de cette pièce, car l'Arioste nous montre bien Sacripant amoureux d'Angélique, mais non Angélique amoureuse de Sacripant; d'ailleurs, je ne connois pas, dans notre ancien théâtre, de pièce intitulée ainsi. Il y en a deux, l'une publiée à Troyes, chez Noël Laudereau, l'autre probablement de Ch. Bauter, dit Méliglosse, publiée chez Oudot (1614), qui portent ce titre:Tragédie françoise des amours d'Angelique et de Medor, avec les furies de Rolland et la mort de Sacripant, etc. Peut-être l'auteur a-t-il fait une confusion involontaire.

Je voulus commencer le bal à l'ordinaire, mais M. du Fresne ne le voulut pas permettre, disant que nous etions assez fatigués de la comedie et du ballet; il nous donna congé et nous nous retirâmes. Nous resolûmes de rendre cette comedie publique et de la representer dans la ville, ce que nous fîmes le dimanche gras, dans la salle de mon parrain, et en plein jour. La du Lys me dit que, si je commençois le bal, que ce fût avec une fille de notre voisinage qui etoit vêtue de taffetas bleu tout de même qu'elle, ce que je fis. Mais il s'eleva un murmure sourd dans la compagnie, et il y en eut qui dirent assez haut: «Il se trompe, il se manque», ce qui excita le rire à la du Lys et à moi; de quoi la fille s'etant aperçue, me dit: «Ces gens ont raison, car vous avez pris l'une pour l'autre.» Je lui repondis succinctement: «Pardonnez-moi, je sçais fort bien ce que je fais.» Le soir je me masquai avec trois de mes camarades, et je portois le flambeau, croyant que par ce moyen je ne serois pas connu400, et nous allâmes dans le parc. Quand nous fûmes entrés dans la maison, la du Lys regarda attentivement les trois masques, et, ayant reconnu que je n'y etois pas, elle s'approcha de moi à la porte où je m'etois arrêté avec le flambeau, et, me prenant par la main, me dit ces obligeantes paroles: «Deguise-toi de toutes les façons que tu pourras t'imaginer, je te connoîtrai toujours facilement.» Après avoir eteint le flambeau, je m'approchai de la table, sur laquelle nous posâmes nos boîtes de dragées et jetâmes les dés. La du Lys me demanda à qui j'en voulois, et je lui fis signe que c'etoit à elle; elle me repliqua qu'est-ce que je voulois qu'elle mît au jeu, et je lui montrai un noeud de ruban que l'on appelle à presentgalant401, et un bracelet de corail qu'elle avoit au bras gauche. Sa mère ne vouloit pas qu'elle le hasardât; mais elle eclata de rire, en disant qu'elle n'apprehendoit pas de me le laisser. Nous jouâmes et je gagnai, et je lui fis un present de mes dragées. Autant en firent mes compagnons avec la fille aînée et d'autres demoiselles qui y etoient venues passer la veillée. Après quoi nous prîmes congé. Mais, comme nous allions sortir, la du Lys s'approcha de moi, et mit la main aux cordons qui tenoient mon masque attaché, qu'elle denoua promptement, en disant: «Est-ce ainsi que l'on fait de s'en aller si vite?» Je fus un peu honteux, mais pourtant bien aise d'avoir un si beau pretexte de l'entretenir. Les autres se demasquèrent aussi, et nous passâmes la veillée fort agreablement. Le dernier soir du carnaval je lui donnai le bal avec la petite bande de violons, la grande etant employée pour la noblesse. Pendant le carême il fallut faire trève de divertissemens pour vaquer à la piété, et je vous puis assurer que nous ne manquions pas un sermon, la du Lys et moi. Nous passions les autres heures du jour en visites continuelles et en promenades, ou à ouïr chanter les filles de la ville sur le derrière du château, où il y a un excellent echo, où elles provoquoient cette nymphe imaginaire à leur repondre402.

Note 400:(retour)Ce ne fut que peu d'années avant la composition de cette 3e partie que la cour commença à répandre la mode des mascarades. V.Mém.de madem. de Montp., coll. Petitot, XLII, p. 408, et une note de Walckenaër,Mém.de Madame de Sévigné, II, p. 481.

Note 401:(retour)On appeloitgalantsdes rubans noués, servant à orner les habits ou la tête tant des hommes que des femmes: «Il y a de certaines petites choses qui coûtent peu, et neanmoins parent extrêmement un homme,... comme par exemple d'avoir un beau ruban d'or et d'argent au chapeau, quelquefois entremeslé de soie de quelque belle couleur, et d'avoir aussi au devant des chausses sept ou huit des plus beaux rubans satinés et des couleurs les plus eclatantes qui se voient.... Pour montrer que toutes ces manières de rubans contribuent beaucoup à faire parestre la galanterie d'un homme, ils ont emporté le nom de galands, par preference sur toute autre chose.» (Loix de la galant.) On peut voir aussi, dansla Maison des jeux, la pièce suivante, intitulée:le Jeu du galand, et dans leRecueil en prosede Sercy (1642), t. 1er,l'Origine et le progrès des rubans. Lesgalantsqui ornoient la toilette des femmes prenoient différents noms, suivant la place qu'ils occupoient: on les appeloit lemignon, lebadin, l'assassin des dames, etc.

Note 402:(retour)Voilà un ressouvenir de ceséchosqui avoient fait les délices des cours de François Ier et de Henri II. V. un curieux écho dans les oeuvres de Joach. du Bellay, et dont les pastorales avoient tellement mis l'usage à la mode qu'on les retrouve parfois jusque dans les romans comiques et satiriques, bien que ceux-ci tournent en ridicule la plupart des inventions de la pastorale, comme du roman héroïque et chevaleresque. Ainsi Sorel, dansLe Berger extravagant, manifeste lui-même un certain foible pour les échos. (Remarq.sur le 1er l.) Boileau se moque de cet usage, à plusieurs reprises, dans lesHéros de roman.

Les fêtes de Pâques approchoient, quand un jour mademoiselle du Fresne, la fille, me dit en riant: «Me meneras-tu à Saint-Pater403?» C'est une petite paroisse qui est à un quart de lieue du faubourg de Montfort, où l'on va en devotion le lundi de Pâques, après dîner, et c'est là aussi où l'on voit tous les galans et galantes. Je lui repondis qu'il ne tiendroit qu'à elle. Le jour venu, comme je me disposois à les aller prendre, au sortir de ma maison je rencontrai un mien voisin, jeune homme fort riche, lequel me demanda où j'allois si empressé. Je lui dis que j'allois au Parc querir les demoiselles du Fresne pour les accompagner à Saint-Pater. Alors il me repondit que je pouvois bien rentrer, car il sçavoit de bonne part que leur mère avoit dit qu'elle ne vouloit pas que ses filles y allassent avec moi. Ce discours m'assomma si fort que je ne pus lui rien repliquer; mais je rentrai dans ma maison, où etant, je me mis à penser d'où pouvoit venir un si prompt changement; après y avoir bien rêvé, je n'en trouvai autre sujet que mon peu de merite et ma condition. Pourtant je ne pus m'empêcher de declamer contre leur procédé, de m'avoir souffert tandis que je les avois diverties par des bals, ballets, comedies et serenades, car je leur en donnois souvent, en toutes lesquelles choses j'avois fait de grandes depenses, et qu'à present l'on me rebutoit. La colère où j'etois me fis resoudre d'aller à l'assemblée avec quelques-uns de mes voisins, ce que je fis. Cependant l'on m'attendoit au Parc, et, quand le temps fut passé que je devois m'y rendre, la du Lys et sa soeur, avec quelques autres demoiselles du voisinage, y allèrent. Après avoir fait leur devotion dans l'eglise, elles se placèrent sur la muraille du cimetière, au devant d'un ormeau qui leur donnoit de l'ombrage. Je passai devant elles, mais d'assez loin, et la du Fresne me fit signe d'approcher, et je fis semblant de ne les pas voir. Ceux qui etoient avec moi m'en avertirent et je feignis de ne l'entendre pas et passai outre, leur disant: «Allons faire collation au logis des Quatre-Vents»; ce que nous fîmes.

Note 403:(retour)Ou plutôtSaint-Paterne, qui est le vrai nom. V.Dict.de Pesche.

Je ne fus pas plustôt retourné chez moi qu'une femme veuve (qui etoit notre confidente) me vint trouver et me demanda fort brusquement quel sujet m'avoit obligé de fuir l'honneur d'accompagner les demoiselles du Fresne à Saint-Pater; que la du Lis en etoit outrée de colère au dernier point, et ajouta que je pensasse à reparer cette faute. Je fus fort surpris de ce discours, et, après lui avoir fait le recit de ce que je vous viens de dire, je l'accompagnai à la porte du Parc, où elles etoient. Je la laissai faire mes excuses, car j'etois si troublé que je n'aurois pu leur dire que de mauvaises raisons. Alors la mère, s'adressant à moi, me dit que je ne devois pas être si credule; que c'etoit quelqu'un qui vouloit troubler notre contentement, et que je fusse assuré que je serois toujours le bienvenu dans leur maison, où nous allâmes. J'eus l'honneur de donner la main à la du Lys, qui m'assura qu'elle avoit eu bien de l'inquietude, surtout quand j'avois feint de ne pas voir le signe que sa soeur m'avoit fait. Je lui demandai pardon et lui fis de mauvaises excuses, tant j'etois transporté d'amour et de colère. Je me voulois venger de ce jeune homme; mais elle me commanda de n'en pas parler seulement, ajoutant que je devois être content d'experimenter le contraire de ce qu'il m'avoit dit. Je lui obéis, comme je fis toujours depuis.

Nous passions le temps le plus doucement qu'on puisse imaginer, et nous eprouvions par de véritables effets ce que l'on dit que le mouvement des yeux est le langage des amans; car nous l'avions si familier, que nous nous faisions entendre tout ce que nous voulions. Un dimanche au soir, au sortir de Vêpres, nous nous dîmes, avec ce langage muet, qu'il falloit aller après souper nous promener sur la rivière et n'avoir que telles personnes que nous designâmes. J'envoyai aussitôt retenir un bateau. A l'heure dite, je me transportai, avec ceux qui devoient être de la promenade, à la porte du Parc, où les demoiselles nous attendoient; mais trois jeunes hommes, qui n'etoient pas de notre cabale, s'arrêtèrent avec elles. Elles firent bien tout ce qu'elles purent pour s'en defaire; mais eux s'en etant aperçus, ils s'opiniâtrèrent à demeurer, ce qui fut cause que quand nous abordâmes la porte du Parc, nous passâmes outre sans nous y arrêter, et nous nous contentâmes de leur faire signe de nous suivre, et nous les allâmes attendre au bateau. Mais quand nous aperçûmes ces fâcheux avec elles, nous avançâmes sur l'eau et allâmes aborder à un autre lieu, proche d'une des portes de la ville, où nous rencontrâmes le sieur du Fresne, lequel me demanda où j'avais laissé ses filles. Je ne pensai pas bien à ce que je lui devois repondre, mais lui dis franchement que je n'avois pas eu l'honneur de les voir ce soir-là. Après nous avoir donné le bon soir, il prit le chemin du Parc, à la porte duquel il trouva ses filles, auxquelles il demanda d'où elles venoient et avec qui. La du Lys lui repondit: «Nous venons de nous promener avec un tel», et me nomma. Alors son père lui accompagna un: «Vous en avez menti», d'un soufflet, ajoutant que si j'eusse eté avec elles (quand même il auroit eté plus tard) il ne s'en fût pas mis en peine. Le lendemain, cette veuve dont je vous ai dejà parlé me vint trouver pour me dire ce qui s'etoit passé le soir précédent, et que la du Lys en etoit fort en colère, non pas tant du soufflet comme de ce que je ne l'avois pas attendue, parce qu'au bateau son intention etoit de se defaire accortement de ces fâcheux. Je m'excusai du mieux que je pus, et je passai quatre jours sans l'aller voir. Mais un jour qu'elle et sa soeur et quelques demoiselles etoient assises sur un banc de boutique, dans la rue la plus prochaine de la porte de la ville par laquelle j'allois sortir pour aller au faubourg, je passai devant elles en levant un peu le chapeau, mais sans les regarder ni leur rien dire. Les autres demoiselles leur demandèrent ce que vouloit dire ce procédé, qui paroissoit incivil. La du Lys ne repondit rien; mais sa soeur aînée dit qu'elle en ignoroit la cause et qu'il la falloit sçavoir de lui-même: «Et pour ne le pas manquer, allons, dit-elle, nous poster un peu plus près de la porte, au-delà de cette petite rue par où il nous pourroit éviter»; ce qu'elles firent. Comme je repassois devant elles, cette bonne soeur se leva de sa place et me prit par mon manteau, en me disant: «Depuis quand, monsieur le glorieux, fuyez-vous l'honneur de voir votre maîtresse?» et à même temps me fit asseoir auprès d'elle. Mais quand je la voulus caresser et lui dire quelques douceurs, elle fut toujours muette et me rebuta furieusement. Je demeurai là quelque peu de temps bien entrepris404, après quoi je les accompagnai jusqu'à la porte du Parc, d'où je me retirai, resolu de n'y aller plus. Je demeurai donc encore quelques jours sans y aller, et qui me furent autant de siècles; mais un matin j'eus une rencontre de mademoiselle du Fresne la mère, laquelle m'arrêta et me demanda pourquoi l'on ne me voyoit plus. Je lui repondis que c'etoit la mauvaise humeur de sa cadette. Elle me repliqua qu'elle vouloit faire notre accord, et que je l'allasse attendre à la maison. J'en mourais d'impatience et je fus ravi de cette ouverture. J'y allai donc, et comme je montois à la chambre, la du Lys, qui m'avoit aperçu, en descendit si brusquement que je ne la pus jamais arrêter. J'y entrai et je trouvai sa soeur, qui se mit à sourire, à laquelle je dis le procedé de sa cadette, et elle m'assura que tout cela n'etoit que feinte et qu'elle avoit regardé plus de cent fois par la fenêtre pour voir si je paroîtrois, et qu'elle en temoignoit une grande inquietude; qu'elle etoit sans doute dans le jardin, où je pouvois aller. Je descendis l'escalier et m'approchai de la porte du jardin, que je trouvai fermée par dedans. Je la priai plusieurs fois de l'ouvrir, ce qu'elle ne voulut point faire. Sa soeur, qui l'entendoit du haut de l'escalier, descendit et me la vint ouvrir, car elle en sçavoit le secret. J'entrai, et la du Lys se mit à fuir; mais je la poursuivis si bien, que je la pris par une des manches de son corps de jupe, et je l'assis sur un siege de gazon où je me mis aussi. Je lui fis mes excuses du mieux qu'il me fut possible; mais elle me parut toujours plus sevère. Enfin, après plusieurs contestations, je lui dis que ma passion ne souffroit point de mediocrité et qu'elle me porteroit à quelque desespoir, de quoi elle se repentiroit après, ce qui ne la rendit pas plus exorable. Alors je tirai mon epée du fourreau et la lui presentai, la suppliant de me la plonger dans le corps, lui disant qu'il m'etoit impossible de vivre privé de l'honneur de ses bonnes grâces; elle se leva pour s'enfuir, en me repondant qu'elle n'avoit jamais tué personne, et que, quand elle en auroit quelque pensée, elle ne commenceroit pas par moi. Je l'arrêtai en la suppliant de me permettre de l'executer moi-même, et elle me repondit froidement qu'elle ne m'en empêcheroit pas. Alors j'appuyai la pointe de mon epée contre ma poitrine, et me mis en posture pour me jeter dessus, ce qui la fit pâlir, et à même temps elle donna un coup de pied contre la garde de l'epée, qu'elle fit tomber à terre, m'assurant que cette action l'avoit beaucoup troublée, et me disant que je ne lui fisse plus voir de tels spectacles. Je lui repliquai: «Je vous obeirai, pourvu que vous ne me soyez plus si cruelle»; ce qu'elle me promit. Ensuite nous nous caressâmes si amoureusement, que j'eusse bien souhaité d'avoir tous les jours une querelle avec elle pour l'appointer405avec tant de douceur. Comme nous etions dans ces transports, sa mère entra dans le jardin, et nous dit qu'elle seroit bien venue plus tôt, mais qu'elle avoit bien jugé que nous n'avions pas besoin de son entremise pour nous accorder.

Note 404:(retour)Perclus, impotent, paralytique, au propre; et, par conséquent, tout interdit, au figuré.

Note 405:(retour)L'arranger, la terminer, terme tiré du langage juridique.

Or, un jour que nous nous promenions dans une des allées du parc, le sieur du Fresne, sa femme, la du Lys et moi, qui allions après eux et qui ne pensions qu'à nous entretenir, cette bonne mère se tourna vers nous et nous dit qu'elle plaidoit bien notre cause. Elle le put dire sans que son mari l'entendît, car il etoit fort sourd; nous la remerciâmes plutôt d'action que de parole. Un peu de temps après, M. du Fresne me tira à part et me decouvrit le dessein que lui et sa femme avoient formé de me donner leur plus jeune fille en mariage, devant qu'il partît pour aller en cour servir son quartier406, et qu'il ne falloit plus faire de depenses en serenades ni autrement pour ce sujet. Je ne lui fis que des remerciemens confus: car j'etois si transporté de joie d'un bonheur si inopiné et qui faisoit le comble de ma felicité, que je ne savois ce que je disois. Il me souvient bien que je lui dis que je n'eusse pas eté si temeraire que de la lui demander, attendu mon peu de merite et l'inegalité des conditions; à quoi il me repondit que pour du merite, il en avoit assez reconnu en moi, et que pour la condition j'avois de quoi suppléer à ce defaut, sous-entendant du bien. Je ne sçais ce que je lui repliquai, mais je sçais bien qu'il me convia à souper, après quoi il fut conclu que le dimanche suivant nous assemblerions nos parents pour faire les fiançailles. Il me dit aussi quel dot407il pouvoit donner à sa fille; mais à cela je repondis que je ne lui demandois que la personne et que j'avois assez de bien pour elle et pour moi. J'etois le plus content homme du monde, et la du Lys aussi contente, ce que nous connûmes dans la conversation que nous eûmes ce soir-là, et qui fut la plus agreable que l'on puisse imaginer. Mais ce plaisir ne dura guères; car l'avant-veille du jour que nous devions nous fiancer, nous etions, la du Lys et moi, assis sur l'herbe, quand nous aperçûmes de loin un conseiller du presidial408, proche parent du sieur du Fresne, lequel lui venoit rendre visite. Nous en conçûmes une même pensée, elle et moi, et nous nous en affligeâmes sans savoir au vrai ce que nous apprehendions; ce que l'evènement ne nous fit que trop connoître: car le lendemain, comme j'allois prendre l'heure de l'assemblée, je fus furieusement surpris quand je trouvai, à la porte de la basse-cour, la du Lys qui pleuroit. Je lui dis quelque chose et elle ne me repondit rien. J'entrai plus avant, et je trouvai sa soeur au même etat. Je lui demandai que vouloient dire tant de pleurs, et elle me repondit, en redoublant ses sanglots, que je ne le sçaurois que trop. Je montois à la chambre quand la mère en sortoit, laquelle passa sans me rien dire, car les larmes, les sanglots et les soupirs la suffoquoient si fort, que tout ce qu'elle put faire, ce fut de me regarder pitoyablement et dire: «Ha! pauvre garçon!» Je ne comprenois rien en un si prompt changement; mais mon coeur me presageoit tous les malheurs que j'ai ressentis depuis. Je me resolus d'en apprendre le sujet, et je montai à la chambre, où je trouvai M. du Fresne assis dans une chaise, lequel me dit fort brusquement qu'il avoit changé d'avis et qu'il ne vouloit pas marier sa cadette devant son aînée; que quand il la marieroit, ce ne seroit qu'après le retour de son voyage de la cour. Je lui repondis sur ces deux chefs: au premier, que sa fille aînée n'avoit aucune repugnance que sa soeur fût mariée la première, pourvu que ce fût avec moi, parce qu'elle m'avoit toujours aimé comme un frère; que pour un autre elle s'y seroit opposée (je vous puis assurer qu'elle m'en avoit fait la protestation plusieurs fois); et sur le second, que j'attendrois aussi bien dix ans que les trois mois qu'il seroit à la cour. Mais il me dit tout net que je ne pensasse plus au mariage de sa fille. Ce discours si surprenant et prononcé du ton que je vous viens de dire me jeta dans un si horrible desespoir que je sortis sans lui repliquer et sans rien dire aux demoiselles, qui ne me purent rien dire aussi.

Note 406:(retour)Il y avoit, à la cour, des gentilshommesordinaireset des gentilshommes dequartier, c'est-à-dire qui venoient y remplir, durant trois mois, les devoirs de leur charge.

Note 407:(retour)Dot étoit du masculin dans la vieille langue. V. Nicot,Trésor de la langue franç.On a déjà pu remarquer que l'auteur de cette 3e partie écrit d'un style plus ancien que Scarron.

Note 408:(retour)On entendoit parprésidialun tribunal établi dans les villes considérables pour y prononcer sur les appellations des juges subalternes, dans les causes de médiocre importance. (Dict.de Fur.)

Je m'en allai à ma maison, resolu de me donner la mort; mais comme je tirois mon epée à dessein de me la plonger dans le corps, cette veuve confidente entra chez moi et empêcha l'execution de ce mortel dessein, en me disant de la part de la du Lys que je ne m'affligeasse point, qu'il falloit avoir patience, et qu'en pareilles affaires il arrivoit toujours du trouble; mais que j'avois un grand avantage d'avoir sa mère et sa soeur aînée pour moi, et elle plus que tous, qui etoit la principale partie; qu'elles avoient resolu que quand son père seroit parti, qui seriit dans huit ou dix jours, que je pourrois continuer mes visites, et que le temps etoit un grand operateur. Ce discours etoit fort obligeant, mais je n'en pus point être consolé; aussi je m'abandonnai à la plus noire melancolie que l'on puisse imaginer, et qui me jeta enfin dans un si furieux desespoir que je me resolus de consulter les demons. Quelques jours devant le depart de M. du Fresne, je m'en allai à demi-lieue de cette ville, dans un lieu où il y a un bois, taillis de fort grande etendue, dans lequel la croyance du vulgaire est qu'il y habite de mauvais esprits, d'autant que ç'a eté autrefois la demeure de certaines fées (qui etoient sans doute de fameuses magiciennes)409. Je m'enfonce dans le bois, appelant et invoquant ces esprits, et les suppliant de me secourir en l'extrême affliction où j'etois; mais après avoir bien crié, je ne vis ni n'ouïs que des oiseaux qui par leur ramage sembloient me temoigner qu'ils etoient touchés de mes malheurs. Je retournai à ma maison, où je me mis au lit, atteint d'une si etrange frenesie, que l'on ne croyoit pas que j'en pusse rechapper, car j'en fus jusques à perdre la parole. La du Lys fut malade à même temps et de la même manière que moi; ce qui m'a obligé depuis de croire à la sympathie: car comme nos maladies procedoient d'une même cause, elles produisoient aussi en nous de semblables effets; ce que nous apprenions par le medecin et l'apothicaire, qui etoient les mêmes qui nous servoient; pour les chirurgiens, nous avions chacun le nôtre en particulier. Je gueris un peu plus tôt qu'elle, et je m'en allai, ou, pour mieux dire, je me traînai à sa maison, où je la trouvai dans le lit (son père etoit parti pour la cour). Sa joie ne fut pas mediocre, comme la suite me le fit connoître: car, après avoir demeuré environ une heure avec elle, il me sembla qu'elle n'avoit plus de mal; ce qui m'obligea à la presser de se lever, ce qu'elle fit pour me satisfaire. Mais si tôt qu'elle fut hors du lit elle evanouit entre mes bras. Je fus bien marri de l'en avoir pressée, car nous eûmes beaucoup de peine à la remettre. Quand elle fut revenue de son evanouissement, nous la remîmes dans le lit, où je la laissai pour lui donner moyen de reposer, ce qu'elle n'eût peut-être pas fait en ma presence.

Note 409:(retour)On a dejà rencontré, dans leRoman comique, d'assez nombreuses traces des croyances superstitieuses d'alors, qu'avoient partagées, du reste, au dernier siècle surtout, et au commencement du XVIIe, les plus graves et les plus savants esprits, Postel, Bacon, de Thou, Porta, d'Aubigné, Bodin, Malherbe (V. sesLettres), Fléchier (V. saRelat. des grands jours), Richelieu, l'abbé Arnauld, etc. LaDémonomaniede Bodin, et d'autres livres alors plus récents, tels que leDiscours des sorciers, de Boguet (Paris, 1603); leDiscours et histoire des spectres, de P. Le Loyer (1605); l'Incrédulité et mécréance du sortilège, et leTableau de l'inconstance des mauvais anges et démons, de Delancre (1612), sont les monuments les plus complets comme les plus terribles de ces superstitions. On croyoit à la sorcellerie, à l'astrologie, comme à l'alchimie et au pouvoir mystérieux des Rosecroix; après Gauric, Agrippa, Cardan, Paracelse et le grand Nostradamus, étoient venus d'autres sorciers non moins célèbres, qui vécurent plus ou moins avant dans le XVIIe siècle,--César (de son vrai nom Jean du Chastel), Cosme Ruggieri (V.Var. histor., édit. Jannet, I, 25), Palma-Cayet (mort en 1610), le fameux astrologue J. B. Morin, Marie Boudin, l'abbé Brigalier, sur lequel Segrais a donné de curieux détails dans sesMémoires anecdot.(t. 2, p. 35 et suiv.), les prophètes et astrologues célèbres Mauregard, Jean Petit, et Belot, le curé de Mi-Monts. Ces comédies tournoient souvent au tragique, et c'est la meilleure preuve de la ténacité avec laquelle cette superstition étoit enracinée dans les esprits. Il n'y avoit pas encore bien longtemps que le peuple de Calais avoit voulu jeter d'Assoucy à la mer comme sorcier, si du moins nous pouvons l'en croire lui-même; et les supplices récents des prêtres Louis Gaufridy et Urbain Grandier, du médecin Poirot, de quatre sorciers espagnols brûlés à Bordeaux en 1610, d'Adrien Bouchard et de Gargan, de Didyme, l'une des trois possédées de Flandres, de la femme Cathin (1640), sans parler de bien d'autres, prouvoient assez que les magistrats eux-mêmes partageoient sur ce point les croyances du peuple. En 1670 encore, le Parlement de Rouen supplioit Louis XIV de ne rien changer à la jurisprudence reçue dans les tribunaux en matière de sorcellerie; ce ne fut qu'en 1672 que le roi fit défense d'admettre les accusations de ce genre, ce qui n'empêcha pas qu'il n'y eût en 1682 un nouvel édit pour la punition des maléfices. Les forêts, en particulier, étoient la demeure privilégiée des sorciers et le domaine des légendes extraordinaires: c'est dans un bois enchanté, séjour des fées et de l'enchanteur Merlin, que Jeanne d'Arc eut ses visions; c'est là aussi que Cyrano place l'apparition de Corneille Agrippa (Lettres sur les sorc.). Le Tasse, en créant la forêt magique de saJérusalem, n'a fait que donner un corps splendide aux imaginations populaires. La magie joue un grand rôle dans les pastorales et les romans héroïques du XVIIe siècle; les romans comiques ou satiriques l'emploient aussi, parfois sérieusement, comme l'Euphormionde Barclay, souvent dans une intention de raillerie et de parodie, comme lesHistoires comiquesde Cyrano, leFrancionet leBerger extravagantde Sorel, et leRoman comique. V., par exemple, plus haut, l'anecdote des pendus, IIIe part., ch. 9.

Nous guerîmes entièrement, et nous passâmes agréablement le temps, tout celui que son père demeura à la cour. Mais quand il fut revenu, il fut averti par quelques ennemis secrets que j'avois toujours frequenté dans sa maison et pratiqué familièrement sa fille, à laquelle il fit de rigoureuses défenses de me voir, et se fâcha fort contre sa femme et sa fille aînée de ce qu'elles avoient favorisé nos entrevues; ce que j'appris par notre confidente, ensemble la resolution qu'elles avoient prise de me voir toujours, et par quels moyens. Le premier fut que je prenois garde quand cet injuste père venoit à la ville, car aussitôt j'allois dans sa maison, où je demeurois jusqu'à son retour, que nous connoissions facilement à sa manière de frapper à la porte, et aussitôt je me cachois derrière une pièce de tapisserie, et, quand il entroit, un valet ou une servante, ou quelquefois une de ses filles lui ôtoit son manteau, et je sortois facilement sans qu'il le pût ouïr, car, comme je vous ai dejà dit, il etoit fort sourd, et en sortant la du Lys m'accompagnoit toujours jusqu'à la porte de la basse-cour. Ce moyen fut découvert, et nous eûmes recours au jardin de notre confidente, dans lequel je me rendois par un autre de nos voisins, ce qui dura assez, mais à la fin il fut encore découvert. Nous nous servîmes ensuite des églises, tantôt l'une, tantôt l'autre; ce qui fut encore connu, tellement que nous n'avions plus que le hasard, quand nous pouvions nous rencontrer dans quelques-unes des allées du parc; mais il falloit user de grande précaution. Un jour que j'y avois demeuré assez longtemps avec la du Lys (car nous nous etions entretenus à fond de nos communs malheurs et avions pris de fortes résolutions de les surmonter), je la voulus accompagner jusqu'à la porte de la basse-cour, où etant, nous aperçûmes de loin son père qui venoit de la ville et tout droit à nous. De fuir, il n'y avoit lieu, car il nous avoit vus. Elle me dit alors de faire quelque invention pour nous excuser; mais je lui repondis qu'elle avoit l'esprit plus present et plus subtil que moi, et qu'elle y pensât. Cependant il arriva, et, comme il commençoit à se fâcher, elle lui dit que j'avois appris qu'il avoit apporté des bagues et autres joailleries (car il employoit ses gages en orfevrerie pour y faire quelque profit, etant aussi avare qu'il etoit sourd), et que je venois pour voir s'il voudroit m'accommoder de quelques-unes pour donner à une fille du Mans à laquelle je me mariois. Il le crut facilement: nous montâmes, et il me montra ses bagues. J'en choisis deux, un petit diamant et une rose d'opale. Nous fûmes d'accord du prix, que je lui payai à l'heure même. Cet expedient me facilita la continuation de mes visites; mais quand il vit que je ne me hâtois point d'aller au Mans, il en parla à sa jeune fille, comme se doutant de quelque fourbe, et elle me conseilla d'y faire un voyage, ce que je fis. Cette ville-là est une des plus agreables du royaume, et où il y a du plus beau monde et du mieux civilisé, et où les filles y sont les plus accortes et les plus spirituelles410, comme vous sçavez fort bien; aussi j'y fis en peu de temps de grandes connoissansances. J'etois logé au logis des Chênes-Verts, où etoit aussi logé un operateur qui debitoit ses drogues en public sur le theâtre, en attendant l'issue d'un projet qu'il avoit fait de dresser une troupe de comediens. Il avoit déjà avec lui des personnes de qualité, entr'autres le fils d'un comte que je ne nomme pas par discretion, un jeune avocat du Mans qui avoit déjà eté en troupe, sans compter un sien frère et un autre vieux comedien qui s'enfarinoit à la farce, et il attendoit une jeune fille de la ville de Laval qui lui avoit promis de se derober de la maison de son père et de le venir trouver. Je fis connoissance avec lui, et un jour, faute de meilleur entretien, je lui fis succinctement le recit de mes malheurs; en suite de quoi il me persuada de prendre parti dans sa troupe, et que ce seroit le moyen de me faire oublier mes disgrâces. J'y consentis volontiers, et si la fille fût venue, j'aurois certainement suivi; mais les parens en furent avertis, ils prirent garde à elle, ce qui fut la cause que le dessein ne reussit pas, ce qui m'obligea à m'en revenir. Mais l'amour me fournit une invention pour pratiquer encore la du Lys sans soupçon, qui fut de mener avec moi cet avocat dont je vous viens de parler, et un autre jeune homme de ma connoissance, auxquels je decouvris mon dessein, et qui furent ravis de me servir en cette occasion. Ils parurent en cette ville sous le titre l'un de frère et l'autre de cousin germain d'une maîtresse imaginaire. Je les menai chez le sieur du Fresne, que j'avois prié de me traiter de parent, ce qu'il fit. Il ne manqua pas aussi à leur dire mille biens de moi, les assurant qu'ils ne pouvoient pas mieux loger leur parente, et ensuite nous donna à souper. L'on but à la santé de ma maîtresse, et la du Lys en fit raison. Après qu'ils eurent demeuré cinq ou six jours en cette ville, ils s'en retournèrent au Mans. J'avois toujours libre accès chez le sieur du Fresne, lequel me disoit sans cesse que je tardois trop à aller au Mans achever mon mariage, ce qui me fit apprehender que la feinte ne fût à la fin découverte et qu'il ne me chassât encore une fois honteusement de sa maison; ce qui me fit prendre la plus cruelle resolution qu'un homme desesperé puisse jamais avoir, qui fut de tuer la du Lys, de peur qu'un autre n'en fût possesseur. Je m'armai d'un poignard et l'allai trouver, la priant de venir avec moi faire une promenade, ce qu'elle m'accorda. Je la menai insensiblement dans un lieu fort écarté des allées du parc, où il y avoit des broussailles; ce fut là où je lui découvris le cruel dessein que le desespoir de la posseder m'avoit fait concevoir, tirant à même temps le poignard de ma poche. Elle me regarda si tendrement et me dit tant de douceurs, qu'elle accompagna de protestations de constance et de belles promesses, qu'il lui fut facile de me desarmer. Elle saisit mon poignard, que je ne pus retenir, et le jeta au travers des broussailles, et me dit qu'elle s'en vouloit aller et qu'elle ne se trouveroit plus seule avec moi. Elle me vouloit dire que je n'avois pas sujet d'en user ainsi, quand je l'interrompis pour la prier de se trouver le lendemain chez notre confidente, où je me tendrais, et que là nous prendrions les dernières resolutions. Nous nous y rencontrâmes à l'heure dite. Je la saluai et nous pleurâmes nos communes misères, et, après de longs discours, elle me conseilla d'aller à Paris, me protestant qu'elle ne consentiroit jamais à aucun mariage, et quand je demeurerois dix ans qu'elle m'attendroit. Je lui fis des promesses reciproques, que j'ai mieux tenues qu'elle n'a fait. Comme je voulois prendre congé d'elle (ce qui ne fut pas sans verser beaucoup de larmes), elle fut d'avis que sa mère et sa soeur fussent de la confidence. Cette veuve les alla querir, et je demeurai seul avec la du Lys. Ce fut alors que nous nous ouvrîmes nos coeurs mieux que nous n'avions jamais fait; et elle en vint jusques à me dire que si je la voulois enlever elle y consentiroit volontiers et me suivroit partout, et que, si l'on venoit après nous et que l'on nous attrapât, elle feindroit d'être enceinte. Mais mon amour étoit si pur que je ne voulus jamais mettre son honneur en compromis, laissant l'evénement à la conduite du sort. Sa mère et sa soeur arrivèrent et nous leur declarâmes nos resolutions, ce qui fit redoubler les pleurs et les embrassemens. Enfin je pris congé d'elles pour aller à Paris. Devant que de partir j'écrivis une lettre à la du Lys, des termes de laquelle je ne me sçaurois souvenir; mais vous pouvez bien vous imaginer que j'y avois mis tout ce que je m'etois figuré de tendre pour leur donner de la compassion. Aussi notre confidente, qui porta la lettre, m'assura qu'après la lecture de cette lettre la mère et les deux filles avoient eté si affligées de douleur que la du Lys n'avoit pas eu le courage de me faire reponse.

Note 410:(retour)Ce n'étoit pas là l'opinion de Scarron, au moins quand il alla prendre possession de son bénéfice. Qu'on voie en quels termes irrévérencieux il traite les habitants du lieu:Parleray-je des jouvenceaux...Ayant tous canon trop plissé,Rond de botte trop compassé,Souliers trop longs, grègue trop large,Chapeaux à trop petite marge...?Parleray-je des damoiselles,Aux très redoutables aisselles? etc.Et ailleurs (rondeau redoublé à mademoiselle Descart, recueil de 1648), il dit:Le Mans seroit un séjour, bien hideuxSans votre soeur, sans vous, sans votre frère.Mais ce ne sont là que des boutades; Scarron, à ses premiers voyages, avoit mieux parlé du Mans. Du reste, c'étoit en effet une ville où il y avoit alors dubeau monde, et du mondecivilisé: ainsi le gouverneur, M. de Tresmes, le baron de Lavardin, lieutenant du roi, le baron des Essarts, sénéchal, l'archidiacre Costar et Louis Pauquet, les Portail, les Denisot, les Levayer, la famille des Tessé et des Beaumanoir, l'évêque M. de Lavardin, mademoiselle de Hautefort, qui faisoit sans doute, de temps à autre, des excursions au Mans, de son château sis dans le Maine, etc. Lapréciosités'étoit répandue au Mans et dans la province, et, à en croirele Procès des pretieuses, de Somaize, c'étoit un des pays où le langage quintessencié des ruelles avoit le plus pris racine. V. Somaize, Bibl. elzev., t. 2, p. 59, 68, etc. On conçoit donc qu'il pût y avoir beaucoup de fillesaccortes et spirituelles.

Parleray-je des jouvenceaux...Ayant tous canon trop plissé,Rond de botte trop compassé,Souliers trop longs, grègue trop large,Chapeaux à trop petite marge...?Parleray-je des damoiselles,Aux très redoutables aisselles? etc.

Parleray-je des jouvenceaux...Ayant tous canon trop plissé,Rond de botte trop compassé,Souliers trop longs, grègue trop large,Chapeaux à trop petite marge...?Parleray-je des damoiselles,Aux très redoutables aisselles? etc.

Parleray-je des jouvenceaux...

Ayant tous canon trop plissé,

Rond de botte trop compassé,

Souliers trop longs, grègue trop large,

Chapeaux à trop petite marge...?

Parleray-je des damoiselles,

Aux très redoutables aisselles? etc.

Et ailleurs (rondeau redoublé à mademoiselle Descart, recueil de 1648), il dit:

Le Mans seroit un séjour, bien hideuxSans votre soeur, sans vous, sans votre frère.

Le Mans seroit un séjour, bien hideuxSans votre soeur, sans vous, sans votre frère.

Le Mans seroit un séjour, bien hideux

Sans votre soeur, sans vous, sans votre frère.

Mais ce ne sont là que des boutades; Scarron, à ses premiers voyages, avoit mieux parlé du Mans. Du reste, c'étoit en effet une ville où il y avoit alors dubeau monde, et du mondecivilisé: ainsi le gouverneur, M. de Tresmes, le baron de Lavardin, lieutenant du roi, le baron des Essarts, sénéchal, l'archidiacre Costar et Louis Pauquet, les Portail, les Denisot, les Levayer, la famille des Tessé et des Beaumanoir, l'évêque M. de Lavardin, mademoiselle de Hautefort, qui faisoit sans doute, de temps à autre, des excursions au Mans, de son château sis dans le Maine, etc. Lapréciosités'étoit répandue au Mans et dans la province, et, à en croirele Procès des pretieuses, de Somaize, c'étoit un des pays où le langage quintessencié des ruelles avoit le plus pris racine. V. Somaize, Bibl. elzev., t. 2, p. 59, 68, etc. On conçoit donc qu'il pût y avoir beaucoup de fillesaccortes et spirituelles.


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